Le Livre des Fondations (page 10)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. III 1818 (OCR) · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Un jour qu'elle étoit dans une chambre proche de celle de son père , qui n étoit pas encore levé , et pensoit à un mariage que l'on croyoit lui être fort avantageux, elle disoit en elle-même que son père étoit bien facile à contenter , puisqu'un droit d'aînesse lui paroissoit une chose si considérable. Mais ayant par hasard jeté les yeux sur un Crucifix , elle n'eut pas plutôt lu le titre que l'on met d'ordinaire sur la croix , que Dieu lui changea tellement le cœur* qu'elle ne se connoissoit plus elle-même. L'aversion qu'elle avoit pour le mariage , venoit de ce qu elle croyoit qu'il y avoit de la bassesse à s'assujeUir à un homme, sans qu'elle sût ce qui lui causoit un si grand orgueil. Dieu qui savoit le moyen de l'en guérir , fit voir alors un effet de son infinie miséricorde , dont on ne peut trop le louer. Car , de même

tjus le soleil ne. luit pas plutôt dam,

un lieu obscur qu'il éclaire de ses rayons,, la seule lecture de ce titre répandit tant de lumière dans l'aine si vaine de cette fille , qu'elle connut la vérité. Elle arrêta sa vue sur son Sauveur attaché à la croix , tout couvert de sang ; elle admira jusqu'à quel excès avoieut été ses souffrances ; elle considéra combien sonextrême humilité étoit opposée à cet orgueil dont elle étoit pleine ; et Dieul'élevant dans ce moment au - dessus «Telle-même , lui donna une si grande çonnoissance et un si grand sentiment de sa misère , qu'elle auroit voulu que* personne ne l'ignorât , et un si violent désir de souffrir pour lui , qu'elle auroit cté prête d'endurer tous les tourmens. qu'ont éprouvé les Martyrs. Ces senlimens furent accompagnés d'une si profonde humilité , et d'un tel mépris d'ellemême , que si elle l'eut r pn sans offenserDieu , elle auroit été bien aise qu'on eût eu pour elle autant d'horreur que pour les femmes les plus perdues. Ainsi elle commença à concevoir cet ardent désir de foire pénitence , qu'elle exécuta avec tant de ferveur. Elta lit à l'instant vœu de chasteté et de pauvreté. Et au? lie* qu'auparavant la sujétion lui paçaUr

soit insupportable , elte auroit souhaite qu'on l'eût envoyée dans les terres des Maures pour y être esclave.

Elle a persévéré de telle sorte dans toutes les vertus , qu'il étoit visible que Dieu lui faisoit des grâces surnaturelles , comme je le dirai dans la suite , afin que l'on en donne à son éternelle Majesté les louanges qui lui sont dues. « Que « vous soyez béni h jamais , mon Créait teur , d'anéantir ainsi une ame dans « un moment , pour lui redonner après <r comme une nouvelle vie. Qu'est-ce « que cela , Seigneur ? Je serois tentée « de vous faire la même question que « vous firent vos Apôtres , quand après « que vous eûtes rendu la vue à l'aveu<? gle-né, ils vous demandèrent, si c'étoit « aux péchés de ses parens ou aux siens , « que l'on devoit attribuer qu'il n'eut (t point , jusqu'à ce jour , vu la lumière; « Car , qui avoit fait mériter à cette fille « une grâce si extraordinaire ? Ce ne « pouvoit être elle-même , puisque lorsce que vous l'en favorisâtes , elle étoif « dans des sentimens tout contraires. « Mais vous savez bien , Seigneur , ce <c que vous faites , et je ne sais ce que « je dis* Que vos jugemeias sont impé^

« nétrables ! Que vos œuvres sont iircom« préhensihles ! Que votre pouvoir sur« passe infiniment tout ce que nous sau« rions en imaginer ; et que seroit-ce « de moi , si cela n 'étoit pas ? C'est peut* être , mon Dieu , qu'étant touché de la « piété de la mère de ces deux sœurs, vous « voulûtes lui donner la consolation de voir, « avant que de mourir , tant de vertu « dans ses filles. Car, je ne doute point « que vous n'accordiez à ceux qui vous ;« aiment , d'aussi grandes faveurs que « celle de leur donner par leurs enfans , « encore plus de moyens de vous servir. »

* Lorsque cette heureuse fille étoit dans les dispositions que je viens de rapporter, il s'éleva un si grand bruit au-dessus de sa chambre , qu'il sembloit que l'endroit où elle étoit alloit tomber ; et elle entendit durant quelques temps de fort grands gémissemens. Son père qui n'étoit pas encore levé , en fut effrayé jusqu'à trembler , et sans savoir ce qu'il faisoit y 51 prit sa robe de chambre et son épée , entra dans la chambre , et lui demanda ce que c'étoit. Elle lui répondit qu elle n'avoit rien vu. Il passa ensuite dans une autre chambre , où n'ayant aussi riea prouvé x il lui commanda de se tenu

auprès de sa mère , à qui il alla raconter ce qu'il avoit entendu. On peut juger , par ce que je viens de dire , quelle est ifi fureur du démon , quand il voit échapper de ses filets une ame dont il se croyoit le maître. Mais comme il ne peut souffrir notre bonheur , je ne m'étonne pas , que lorsque Dieu fait en même temps tant de grâces à une personne , il s'en épouvante , et fasse ainsi éclater sa rage , principalement s'il voit , comme dans cette rencontre , que l'abondance des grâces dont cette ame se trouve enrichie , lui en fera perdre encore d autres , qu'il considcroit comme étant à lui- Car , je suis persuadée que Noire-Seigneur, dans une telle profusion de ses faveurs , veut, qu'outre la personne qui les reçoit, d'autres en profitent aussi. Cette demoiselle ne parla à personne de ce qu'elle avoit entendu ; mais elle fut touchée d'un très-grand désir d être Religieuse y et pria instamment son pore et sa mère de le lui permettre , sans pouvoir jamais l'obtenir. Après y avoir employé trois ans inutilement, elle dit à sa mère, qu'elle n'auroit pas eu peine à gagner , si cela eût dépendu d'elle seule , la résolution qu'elle avort faite , dont elle n'osok

parler à son père ; et le jour de saint Joseph , ayant quitté ses habits ordinaires , elle en prit un très-simple et très-modeste, et s'en alla ainsi à l'Eglise, alin que chacun Payant vue en cet état , on ne put le lui faire changer. Elle ne manquoit point, durant ces trois ans,, d'employer tous les jours quelques heu^ res à l'oraison , et de se mortifier en tout; ce quelle pouvoit , selon que Notre* Seigneur , qui prenoit lui-même le soin de sa conduite , le lui inspiroit. Et afin qu'on la laissât en repos sur le sujet d'un mariage , dont on continuoit de la presser , elle se tenoit, pour se gâter le teint , dans une cour , durant la plus grande ardeur du soleil , après s'être lavé le visage.

Elle était si éloignée de vouloir prendre^ autorité sur personne, que lorsque le soin de la conduite de la maison , dont son père et sa mère se reposoient entièrement sur elle , l'obligeoit de commander aux servantes , elle prenoit le temps qu'elles dormoient pour leur aller baiser les pieds , tant elle avoit de honte d'être servie par celles qu'elle croyoit meilleures qu'elle. Et quand son père et sa jnère l'occupoient durant tout le jour r

elle empîoyoit presque toute fa nuit enoraison. Ainsi , elle dormoit si peu r qu'elle ivauroit pu y résister sons une grâce surnaturelle* Et ses pénitences et ses disciplines étoient excessives , parce que n'ayant- point de Directeur de qui elle pût prendre conseil , personne ne les mode roi t .

Entr'autres pénitences qu'elle faisoit,. elle porta durant tout un carême , une cotte- de maille sur sa chair nue. Elle se retirait pour prier dans un lieu à l'écart, où le diable ne manquoit pas d'user de divers artifices pour la tromper ; et il arrivoit souvent , que se mettant en oraison à dix heures de nuit , elle y demeurait jusqu'au jour. Après qu'elle eut passe près de quatre ans dajîs des exercices si pénibles , NotreSeigneur l'éprouva d'une manière encore plus rude. Elle tomba dan» de trèsgrandes maladies , et fut travaillée de lièvre > d'hydr.opisfie , de maux de cœnr. r et d'un cancer, qu'oa ne put déraciner qu'avec le fer , sans qu'elle eût à peine quelques jours de relâche , durant dixsept ans qu'elle fut en cet état.

Son père mourut sur le fin des cinq; premières années , un an après qu'elle

eut change d'habit, en la manière que je l'ai dit ; et sa sœur,, qui avoit alors quatorze ans , et étoit auparavant fort curieuse , en prit aussi un tout simple , et commença à faire oraison. Leur mère , au lieu de s'y opposer , les secondoit et les fortifioit dans leurs bons désirs , et ainsi approuvoit qu'elles s'occupassent à un exercice très-louable , quoique trèséloigné de leur condition , qui étoit d'enseigney le catéchisme à de petites filles 3 et leur apprendre à prier Dieu , â lire et à travailler. Il y en vint un grand nombre ; et la manière dont elles vivent , fait voir l'avantage qu'elles ont tiré , • d'avoir reçu dans leur enfance de si saintes instructions. Mais une si bonne ceuvre ne continua pas long-temps. Le démon ne put le souffrir , et les parens retirèrent leurs filles", disant qu'il leur étoit honteux qu'on les instruisît pour rien ; joint que les maladies dont je viens de parler augmentèrent encore.

Cinq ans après la mort du père de ces deux sœurs, Dieu disposa aussi de leur mère. Et comme mademoiselle Cathérine , qui étoit l'aînée , avoit toujours conservé le dessein que Dieu lui avoit donne d'être Religieuse , elle ne délibéra

pas de l'exécuter. Mais parce qu'il n'y avoit point de monastère dans Veas , ses parens lui dirent, que puisqu'elle avoit assez de bien pour en fonder un , elle ne devoit pas choisir un autre lieiu Elle y consentit ; et comme Veas dépend de la commandent de saint Jacques , on avoit nécessairement besoin de la permission du Conseil des Ordres ; on travailla à l'obtenir. 11 s'y rencontra tant de difficultés , que quatre ans se passèrent dans cette poursuite , avec beaucoup de peine et de dépense ; et l'on n'en seroit jamais venu à bout , si on ne se fût adressé à la propre personne du Roi par une requête. Les parent de cette vertueuse fille voyant tant de difficulté , lui représentèrent qu'il y auroit de la folie à s'y opiniâtrer davantage , > et que ses grandes infirmités l'obligeant à garder presque toujours le lit , il ne se trouveroit point de monastère qui voulût la recevoir à profession. Elle leur répondit , que si dans un mois Notrer Seigneur lui donnoit assez de santé pour, pouvoir elle-même aller à la Cour solliciter son affaire , ils ne devroient point douter qu'il n'approuvât son dessein.

Lossqu'elle parloit avec tant de confiance en l'assistance de Dieu , il y avoit déjà plus de six mois qu'elle ne pouvoit sortir du lit , près de huit mois qu'elle ne pouvoit se mouvoir , huit ans qu'elle n'étoit point sans fièvre , et qu'outre la sciatique et une goutte artritique, elle étoit hectique , phtisique , hydropique , et travaillée d'une si grande ardeur de foie , que sa chemise sembloit brûler , et que Ton en sentoit la chaleur à travers sa couverture. Comme cela paroi t in^ croyable , j'ai voulu m'en informer du médecin même qui la traitoit, et il ne me l'a pas- seulement confirmé , maifr il m'a avoué que jamais rien ne Pavoit tant étonné.

Lorsqu'un samedi , veille de saint Sébastien , elle étoit en cet état , NotreSeigneur lui donna une santé sr parfaite , qu'elle ne savoit comment cacher un tel miracle. Elle dit qu'elle eut un si grand tremblement intérieur , que sa sœur crut qu'elle alloit rendre l'esprit ^ qu'elle sentit un changement incroyable dans son corps et dans son ame , et qu'elle eut beaucoup plus de joie de se voir en état de pouvoir solliciter PétaLlissement du monastère > que de se trouTer délivrée de tant de maux , parce que dans le moment que Notre-Seigneur l'eut touchée , il lui avoit donné une telle horreur d'elle-même et un tel désir de souffrir 3 qu'elle Pavoit instamment prié de l'exercer en toutes manières. 11 Pexauca ; car , durant les huit ans de ses maladies , on lui lit plus de cinq cents saignées , et on* la ventousa et scarifia un très-grand nombre de fois. Elle en porte encore les marques dans plus de vingt de ces incisions , où l'on fut obligé de jeter du sel pour attirer de son côté ur* venin qui lui faisoit souffrir d'extrêmes douleurs : et ce qui est plus merveilleux encore , c est que lorsqu'on lui ordonnoit des remèdes si violens , elle avoit de Pimpatienee que Pheure de les lui appliquer fût venue , et excitoit même les médecins à y ajouter les cautère» qu'on lui fit , h cause de ce cancer et de quelques autres de ses maux. Parce qu'elle étoit bien aise d'éprouver , disoitelle y si son désir d'être martyre étoit véritable.

Quand elle se vit ainsi rétablie en urv moment dans une parfaite santé , elle pria son Confesseur et son Médecin de

la faire transporter ailleurs , afin qfue l'on pût attribuer sa guérison au changement d'air ; et au lieu de le lui accorder , ils publièrent ce grand miracle dont ils ne pouvoient douter , parce qu'ils jugeoient son mal entièrement incurable , et croyoient qu'elle vidoit ses poumons , à cause du sang corrompu qu'elle jetoit par la bouche. Elle demeura troifr jours dans le lit sans vouloir se lever , pour empêcher qu'on ne s'aperçût de ce qui lui étoit arrivé , mais inutilement , sa santé ne pouvant pas plus être cachée que sa maladie. ' : .

Elle m'a dit que le mois d'août auparavant, priant Dieu de lui ôter cet ardent désir d'être Religieuse et de fonder un monastère , ou de lui donner moyen de l'accomplir ., elle fut assurée d'une certitude infaillible qu'elle seroit guérieassez tôt pour pouvoir, le carême suivant, aller solliciter la permission ; qu'ainsi , encore que ses maladies augmentassent de beaucoup , elle espéra toujours que - Notre -Seigneur lui feroit cette grâce y et que bien qu'elle fût dans une telle extrémité , lorsqu'elle avoit auparavant reçu deux fois l'exlrême-onction , que le médecin assuroit qu'elle expireroit

avant que le Prêtre pût venir, et elle ne perdit jamais la confiance que Dieu lui avoit donnée qu'elle mourrait Religieuse.

Ses frères et ses autres proches , qui traitoient son dessein de folie , n'osèrent plus s'y opposer après avoir vu un si grand miracle. Elle demeura trois mois à la Cour , sans pouvoir obtenir la permission qu'elle demandoit. Mais lorsqu'elle eut présenté son placet au Roi , et qu'il sut que c'étoit pour fonder un monastère de Carmélites déchaussées , il commanda qu'on l'expédiât à l'instant même.

Il parut Lien que c'étoit avec Dieu qu'elle avoit principalement trailé cette affaire , et que ce qu'il veut ne saurait manquer d'arriver , puisqu'encore que cette fondation fût dans un lieu si éloigné et le revenu fort petit , les Supérieurs ne laissèrent pas de l'agréer. Ainsi , les Religieuses se rendirent à Veas , au commencement du carême de l'année 1574. Les habitans de la ville allèrent au devant d'elles en procession, avec grande solennité , et la joie étoit si générale , qu'il n'y avoit pas jusqu'aux enfans qui ne témoignassent , en la manière qu'ils le

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f>ouvoient, que c'étoil un ouvrage agréable à Dieu. Le jour de saint Matiiias de celle .année , le monastère fut établi , et nommé saint Joseph du Sauveur.

Ce même jour les deux Soeurs prirent l'habit ; et la santé de l'aînée augmentoit i ou jours. Son humilité , son obéissance , et son désir d'être méprisée du monde , -ont bien fait connoître que sa passion de servir Dieu étoit véritable. Qu'il en soit loué et glorifié à jamais.

Elle m'a dit , entr'autres choses , <ju'il y a plus de vingt ans , qu'étant allée se coucher , dans le désir de savoir quelle étoit la plus parfaite de toutes les Religions , afin de s'y rendre Religieuse , elle a voit songe , après s'être endormie , qu'elle marchoit dans un chemin fort étroit, au-dessous duquel étoient des précipices , où l'on couroit fortune de tomber , et qu'un Frère convers , Carmo déchaussé 5 qu'elle y rencontra, et qu elle a reconnu depuis à Veas être frère Jean de la Misère , lorsqu'il y vint quand j'y ctois , lui dit; venez avec moi, ma Sœur: qu'il la mena ensuite dans une maison où il y avoit un grand nombre de Religieuses , qui n'étoient éclairées que des cierges qu'elles portoient en leurs mains $

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>et que leur ayant demandé de quel ordre elles éloient , elles ne lui répondirent point , mais levèrent leurs voiles en souriant , avec des visages gais et contens , qu'elle m'assura être les mêmes que ceux des Sœurs de cctle fondation : que la Prieure l'avoit prise p:^r la main , et lui avoit dit, en lui montrant la règle et les constitutions : Ma fille , c'est pour cela que je vous veux. Après quoi , s'étant cveillée , elle se trouva si contente qu'il lui sembloit être dans le ciel ; qu'elle écrivit tout ce qu'elle se souvenoit d'avoir vu dans cette règle ; qu'il se passa longtemps sans qu'elle en dit rien à son Confesseur , ni à qui que ce fut , et sans que personne ne pût rien lui apprendre de cette religion.

Quelque temps après , un Religieux de la Compagnie de Jésus qui savoit son dessein étant arrivé , elle lui montra ce qu'elle avoit écrit , et lui dit que si elle pou voit apprendre des nouvelles de celle religion, elle iroit à l'heure même s'y rendre. 11 se rencontra que ce Père avoit connoissance de nos fondations ; il lui en parla, et elle m'écrivit aussitôt. Lorsqu'on lui rendit ma réponse, elle é toit si malade , que son Confesseur lui conseilla

de ne plus penser â celte affaire , puisque quand même elle seroit entrée en religion , l'état où elle étoit l'obligerait d'en sortir , et qu'ainsi on n'a voit garde de la recevoir. Cela l'affligea beaucoup. Elle eut recours à Dieu , et lui dit : « Seigneur , « qui êtes la vie de mon ame , et à qui « rien n'est impossible, ôtez-moi ce des« sein de l'esprit, ou donnez-moi le moyen « de l'exécuter. » Elle proféra ces paroles avec une extrême confiance , et conjura la sainte Vierge, par la douleur qu'elle ressentit à la mort de son Fils , de vouloir intercéder pour elle. Elle entendit ensuite une voix qui lui dit intérieurement : Croyez et espérez. Je suis toutpuissant. Je vous guérirai ; et cela m'est plus facile que d'avoir empêché , comme j'ai fait y que tant de maladies , toutes mortelles , ne vous ayent ôté la vie : ce qui lui fut dit d'une manière si forte , qu'elle ne put douter de l'effet, quoiqu'elle se trouvât depuis accablée de plusieurs maux encore plus grands , jusqu'au temps que Notrc-Seigneur la guérit miraculeusement , comme je l'ai rapporté.

Cette histoire paroîtsi incroyable, qu'étant aussi méchante que je le suis , je

n'aurais pu me persuader qu'il n'y eût

point

point d'exagération , si je n'en avois été assurée par le médecin même qui la traita, par les domestiques de la maison , et par plusieurs autres personnes dont je me suis informée avec grand soin. Quoique cette excellente Religieuse ne soit pas forte , elle a assez de santé pour garder la règle. On ne la voit jamais que contente ; et son humilité est si grande , qu'elle nous donne à toutes beaucoup de sujet de louer Dieu.

Ces deux Sœurs donnèrent tout leur bien à notre ordre , sans aucune condition , en sorte que si on eût voulu les renvoyer , elles n'auroient rien pu en demander. Le détachement que l'aînée , dont j'ai si particulièrement parlé , a de ses parens et du lieu de sa naissance est si grand , qu'elle est dans un continuel désir de s'en éloigner , et en presse les Supérieures. Mais son obéissance est si parfaite , qu'elle ne laisse pas d'être contente , et que , quelque forte que fût sa passion d'être converse, elle n'a pas laissé de se résoudre à être du chœur , sur ce que je lui écrivis pour la reprendre de ce qu'elle ne se rendoit pas à la volonté du Père Provincial , et lui mandai , entr'a \- très choses , avec assez de sévérité , que

ce n'étoit pas le moyen de mériter. Ces répréhensions , qui paroîtroient rudes à une autre , au lieu de la mécontenter , lui donnent de la joie , et lui font faire avec plaisir ce qui est contraire à sa volonté. Enfin y je ne vois rien dans cette ame qui ne soit agréable a Notre-Seigneur et à toutes Jes Sœurs. Plaise à sa divine Majesté de la tenir toujours de sa main , et d'augmenter les vertus et les grâces dont il la favorise , afin qu'elle puisse encore mieux le servir et le glorifier davantage. Ainsi soit-il.

r

La Sainte ne parle dans ce chapitre que des vertus du Pere Jérôme Gralieude la Mère de Dieu , Carme déchaussé.

Durant que j'attendois à Veas la permission du Conseil des ordres pour fonder le monastère de Caravaque, un Religieux Carme déchaussé, nommé le Père Jérôme Gratien de la Mère de Dieu, qui , peu d'années auparavant, avoit pris l'habit à Alcala , vint m'y voir. C'était un homme d'esprit , savant , modeste , et qui avoit toujours été si vertueux , qu'il paroissoit que la sainte Vierge l'avoit choisi pour contribuer au rétablissement dé l'ancienne règle de son ordre. Lorsqu'il étoit encore jeune à Alcala , il ne pensoit à rien moins , non - seulement qu'à embrasser notre règle, mais qu'à se faire Religieux. Son père qui étoit Secrétaire du Roi % avoit aussi pour lui un dessein bien différent; car il vouloit qu'il suivît sa profession. Et lui, au contraire , avoit un si violent désir d'étudier en théologie , qu'enfin ses prières et ses larmes lui en obtinrent la permission. Il fut prêt d'entrer dans la compagnie des Jésuites , qui lui avoient promis de le recevoir , et lui avoient dit d'attendrequelques jours pour de certaines considérations. J'ai su de lui-même , que le bon traitement qu'on lui faisoit lui étoit pénible , parce qu'il lui sembloit que ce n'étoit pas le chemin du ciel. Il avoit toujours pris quelques heures ppur faire oraison ; et son recueillement et son honnêteté étoient extrêmes, En ce même temps , un de ses aijiis , nommé le Père Jean de Jésus , docteur en théologie , prit l'habit de notre ordre dans le monastère de Pastrane, Je ne sais si ce fut par cette occasion > on par un livre qu'il avoit fait de l'excellence et de l'antiquité de notre Ordre , qu'il s'y affectionna. Car, il prenoit tant de plaisir à lire les choses qui le regardoient et à les prouver par de grandes autorités , qu'il dit qu'il avoit souvent du scrupule de ce que , ne s'en pouvant tirer , il quittoit ses autres études ; et il y emj>îoyoit même ses heures de récréation,

O sagesse et puissance de Dieu ! que vous êtes admirables , et qu'il est impossible aux hommes de ne pas accomplir ce que vous voulez ! Vous saviez , Seigneur , le besoin que ce grand ouvrage que vous aviez commencé dans notre ordre avoit de semblables personnes , et je ne saurois assez vous remercier de la grâce que vous nous fîtes en cette rencontre. Car y si j'avois eu à choisir entre tous ceux qui étoient les plus capables de servir , dans ces commencemens , notre congrégation , je vous aurais , mon Dieu , demandé ce saint Religieux. Que vous soyez béni a jamais.

Lorsque ce Père n'avoifc ainsi aucune pensée d'entrer dans notre ordre , il fut prié d'aller à Pastranç pour traiter de la réception d'une Religieuse avec la Prieure de celui de nos monastères qui subsistait encore en ce lieu-là. Sur quoi je ne saurois assez admirer les moyens dont il plaît à Dieu de se servir , puisque s'il y fut allé pour prendre lui-même l'habit de notre réforme , tant de personnes auraient travaillé à l'en détourner qu'il ne l'aurait peut-être jamais fait. Mais la glorieuse Vierge voulut le récompenser de son extrême dévotion pour elle 5 car, je

ne puis attribuer qu'à son intercession , qui ne manque jamais à ceux qui ont recours à son assistance > la grâce que Dieu fit à ce bon Religieux de l'engager ainsi dans son ordre , afin qu'il pût , par les services qu'il lui rend , lui témoigner l'ardeur de son zèle.

Etant encore fort jeune , à Madrid , il al loi t souvent prier Dieu devant une image de cette bienheureuse Vierge qu'il nonwnoit sa maîtresse , et je ne doute point que ce ne soit elle qui a obtenu pour lui de Notre-Seigneur cette grande pureté de cœur qu'il a toujours eue. Il m'a dit qu'il lui sembloit quelquefois qu'il remarquoit dans ses yeux qu'elle avoit beaucoup pleuré , k cause de tant d'offenses que l'on commet contre son Fils. Il en conçut des sentimens si vifs pour ce qui regarde la gloire de ce Rédempteur du monde , et de si ardens désirs pour le Lien des ames , qu'il n'y a point de travaux qui ne lui paroissent légers quand il rencontre l'occasion de profiter à quelqu'une , comme je l'ai éprouvé en diverses fois.

Ne semhle-t-il donc pas , mes Filles , que la sainte Vierge , par une heureuse tromperie > le lit aller à Pastrane > pour

y prendre lui-même l'habit de notre ordre , lorsqu'il ne pensoit qu'à le faire donner à une autre ? « O mon Sauveur ! « que les secrets de votre conduite sont « impénétrables , d'avoir ainsi disposé les « choses pour récompenser ce fidelle ser« viteur de ses bonnes œuvres , du bon « exemple qu'il avoit toujours donné , et « de son extrême affection pour votre glo« rieuse Mère. »

Lorsqu'il fut arrivé à Pastrane , il alla trouver la Supérieure pour la prier de Recevoir cette fille 3 sans savoir que NotreSeigncur 1 y conduisoit afin d'obtenir, par ses prières , une semblable grâce pour lui-même. Comme , par une faveur particulière de Dieu , sa conversation est si agréable que l'on ne sauroit le voir sans l'aimer, ainsi qu'il Test de toutes les personnes qu'il gouverne , parce qu'encore que sa passion pour l'avancement des ames ne lui permette pas de dissimuler aucune faute, il les reprend d'une manière si douce , que l'on ne sauroit s'en plaindre ; cette Prieure en fut si touchée, qu'elle conçut un très -grand désir de le voir entrer dans notre ordre. Elle représenta ensuite aux Sœurs , que n'y ayant guères , ou peut-être point dé

si bon sujet , elles dévoient toutes se mettre en prière pour demander à Dieu de ne pas le laisser aller qu'il n'eût pris l'habit. Et comme cette Supérieure est une si grande Religieuse que je crois qu'elle auroit seule été capable d'obtenir cette grâce de Dieu ; à combien plus forte raison devoit-on l'espérer des prières que tant de bonnes ames joignirent aux siennes ! Toutes lui promirent de s'y employer de tout leur pouvoir , et elles le firent par des jeûnes , des disciplines , et des oraisons continuelles. Leurs vœux furent exaucés ; car le Père Gratien étant allé au monastère des Pères Carmes déchaussés , l'extrême régularité qui s'y pratiquoit , la ferveur avec laquelle on y servoit Dieu , et ce que cet ordre étoit consacré à la sainte Vierge qu'il désiroit si ardemment de servir, lui firent une telle impression qu'il résolut de ne point retourner au monde. Le démon ne manqua pas de lui représenter l'extrême douleur qu'il causeroit à son père et à sa mère qui l'aimoient si tendrement, et qui, dans le grand nombre d'enfans qu'ils a voient, le considéroient comme le seul appui de leur famille. Mais il remit le soin de les assister entre les mains de

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