Le Livre des Fondations (page 9)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. III 1818 (OCR) · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Î[ue je ne savois comment traiter avec ui. 11 ne vouloit entendre aucune raison, ét je lui représéntois inutilement cpte nous avions satisfait à tout ce que nous avions promis. Quelques personnes lui parlèrent , et il s'adoucit un peu ; mais» cet adoucissement ne dura guère. Ainsi , je me résolvois à lui abandonner sa maison , et cela même ne le contentoit pas. 11 vouloit de l'argent comptant, parce que sa femme à qui la maison appartenoit , ne s'étoit portée à la vendre que pour marier deux de ses filles , et le prix en avoit été consigné entre les mains de celui que son mari avoit voulu. Quoique depuis cet embarras plus de trois ans

se soient écoulés., cette affaire n'est pas encore terminée , et je doute que le monastère subsiste en ce lieu là. Ce que je sais, assurément , c'est que dans aucun autre monastère de tous ceux de cette nouvelle réforme , les Religieuses n'ont autant souffert. Mais par la miséricorde de Dieu , elles supportent ces travaux avec grande joie. Je prie sa divine Majesté de lesfaire avancer de plus en plus dans son service. 11 importe peu qu'une maison £oit commode ou incommode ; et l'on doit/ se réjouir de la trouver en état d'être chassées de celles où l'on est , en se souvenant que Notre-Seigneur n'en a point eu lorsqu'il étoit dans le monde. Il nous* est arrivé en d'autres rencontres dans* ces fondations , de n'avoir point de maison' à nous ; et je puis dire avec vérité , ai'avoir vu une seule de nos Sœurs er* témoigner de la peine. Je prie notre* <iivin Sauveur de nous établir par son infinie bonté et sa grande miséricoide ^. dans une maison éternelle.

d'axbe bë TORMEî.

De quelle manière ce monastère fut fondé par le moyen du ne dame de très-grande vertu , nommée Thérèse de Lays , dont la Sainte rapporte presque toute la vie.

Il n'y avoit pas encore deux mois que j'avois , le jour de la fête de lous les Saints , pris possession de la maison de Salamancpie y lorsque je fus pressée de la part de Pintendant du duc d'Albe et de la femme de cet intendant, de fonder un monastère dans Albe. Je n'eu avois pas grande envie , parce que la ville est si petite r qu'on ne le pouvoit sans avoir du revenu , et que j'aurois désiré que nulle de nos maisons n'en eût* Mais le père Dominique Baguez , mon Confesseur , dont j'ai parlé au comment cernent de ces fondations , et qui se ren-» «ontra alors à Salamanque > m'en reprit ^

et me dit que puisque le Concile per 3 - mettoit d'avoir du revenu , je ne devoispas, pour ce sujet, refuser de fonder un monastère, et que rien n'empêche des Religieuses d'être parfaites , encorequ'elles aient du bien.

Avant que de passer dans le récit de l'établissement de ce monastère d'Albe de Tonnez , nommé de l'Annonciation* de la sainte Vierge , je veux parler deThérèse de Lays , sa fondatrice , et dire de quelle sorte cela se passa- Son père* et sa mère tiroient leur origine d'une très-ancienne noblesse ; mais parce qu'ils ïi'ëtoient pas riches, ils demeuroient dans le village de Tordille , distant de deux lieues d'Albe. Et je ne saurois voir sans compassion , que la vanité du monde est si grande , que plutôt que de s'abaisser en la moindre des choses de ce qu'il nomme l'honneur, on aime mieux se retirer ainsi en des lieux où l'on est privé des instructions qui peuvent contribuer au salut. Ce gentilhomme et sà* femme avoient déjà quatre filles quand Thérèse naquit , et ils ne purent sans peine en voir augmenter le nombre. Sur quoi , ne peut-on pas dire , que dans l'ignorance où sont les hommes de ca

<JXii leur est avantageux , ils ne comprennent point qu'il leur peut être fort utile d'avoir des filles , et fort préjudiciable d'avoir des fils ? Au lieu de se Soumettre aux ordres de leur Créateur , ils s'affligent de ce qui deVroit les réjouir. Leur foi est si endormie , qu'ils oublient que rien n'arrive sans sa permission. Et ils sont si aveugles , qu'ils ne voyent pas que leurs inquiétudes et leurs chagrins leur sont inutiles , et que la seule véritable sagesse est de s'abandonner à sa conduite. «Hélas, mon Dieu, que << cette erreur se connoîtra clairement «r dans ce grand jour où toutes les vérités « seront découvertes ! on verra tant de « pères précipités dans l'enfer pour les « péchés de leurs fils ,• et tant de mères « jouir de la gloire du ciel par les bonnes « œuvres de leurs filles. »

Mais il faut revenir à mon sujet! Après que cet enfant eut reçu le saint baptême , on la négligea de telle sorte , que le troisième jour de sa naissance on l'oublia depuis le matin jusqu'au soir. Une femme qui aurait dû en prendre soin, arrivant alors et le sachant , elle courut avec quelques personnes qui étoient venues visiter la mère , et qui furent

témoins de ce que je vais dire > pour voiïv si l'enfant étoit mort. Celle femme fondant en larmes la prit entre ses bras „ et lui dit : Quoi ! ma fille n'êtes-rvous. donc pas chrétienne ? comme pour signifier qu'on ne l'avoit pas traitée comme telle. Sur quoi l'enfant levant la tête répondit : Je la suis • et ce fut la seule: parole qu'elle prononça , jusqu'au temps: que les enfans ont accoutumé de parler.. Tous les assistans demeurèrent épouvantés, et la mère commença de concevoir tant d'affection pour elle, qu'elle, disoit souvent qu'elle désiroit de vivre jusqu'à ce qu'elle pût voir ce que Dieu ieroit de cet. enfant. Elle l'éleva fort; honnêtement avec ses sœurs , et les ins-* truisit toutes avec grand soin, de oe qui pouvoit les porter à la vertu.

Lorsque la jeune Thérèse fut en âgç d'être mariée , elle y témoignoit de la* répugnance. . Mais ayant su que François Velasquez la recherchoit , quoiqu'elle lie l'eût jamais vu , elle consentit de l'épouser , et Notre-Seigneur le permit, sans doute , afin qu'ils pussent accomplirensemble une aussi bonne œuvre que celle de fonder une maison Religieuse^ ïl nlétoit pas. seulement fort riche , il

étoît aussi fort vertueux , et ii l'aima; tant , qu'il ne la contredit jamais en rient, en quoi il avoit grande raison , puisqu'il ne lui manquoit aucune des qualités que Pon pe<it désirer en une très-habile et très - honnête femme. Elle prenoit un extrême soin de sa famille , et n'avoit pas moins de sagesse que de bonté. En voici une preuve. Son mari Payant menée a Albe , qui était le lieu de sa naissance et les fourriers du Duc ayant marqué son logis pour un jeune gentilhomme r elle ne put souffrir d'y demeurer davantage , à cause qu'étant fort belle , et lui fort bien fait, elle avoit remarque qii il avoit de l'inclination pour elle. Ainsi , sans en rien témoigner à soa mari , elle le pria d'aller demeurer ailleurs. 11 la mena à Salamanque , où ils vivoient fort contens et fort à leur aise , parce qu'outre qu'il y avoit beaucoup de bien , sa charge le rendoit considérableLeur seule peine étoit de î/avoir point (Penfans ; et il n'y avoit point de dévotions que cette vertueuse femme ne fît pour en demander à Dieu , afin qu'après* sa mort ils continuassent à le louer r sans que jamais, à ce qu'elle m'a dit, elle y ait été poussée par mille autre cause. ;

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et c'est une personne si chrétienne , quia un si grand désir de plaire à Dieu, et qui fait sans cesse tant de bonnes oeuvres , que je ne saurois douter de la vérité de ses paroles.

Après avoir passé plusieurs années dans ce désir d'avoir des enfans , s'être fort recommandée à saint André , que Pon invoque particulièrement pour ce sujet, et fait plusieurs autres dévotions, une nuit étant couchée , elle entendit une voix qui lui dit : Ne désirez point des enfans , ils causeraient votre perte. Ges paroles l'étonnèrent , et ne purent néanmoins la faire renoncer à son désir y parce qu'il lui sembloit que lai fin en 4 étoit si bonne , qu'il n'y avoit point d'apparence que ce lui fût un sujet de condamnation. Ainsi , elle continuoit tou-' jours à demander à Dieu des enfans, et à prendre saint André pour son intercesseur. Un jour , sans qu'elle puisse dire si elle étoit endormie ou éveillée , mais sachant seulement par les effets , que la vision qu'elle eut venoit de Dieu , il lui sembla qu'elle étoit dans une maison où il y avoit dans la cour un puits au-dessous d'une galerie , et un pré couwt de fleurs blanches d'une beauté

d'alb'E de tormez; 207-

merveilleuse ; que saint André lui apparut auprès de ce puils > avec un visage si vénérable et plein d'une si grande majesté , qu'elle ne pouvoit se lasser de ie regarder, et il lui dit : Voilà bien d'autres enfans que ceux que vous désirez. Cette vision qui ne dura qu'un' moment , lui donna tant de consolation et de joie , qu'elle auroit souhaité qu'elle eût toujours continué. Alors , elle ne put douter que ce ne fût saint André qui lui étoit apparu , et que la volonté de Dieu étoit qu'elle fondât un monastère ; mais ce qui montre clairement que cette vision* n'étoit pas moins intellectuelle que représentative , et qu'elle ne pouvoit procéder d'aucune imagination fantastique , ni d'une illusion du diable , c'est que cette dame demeura si persuadée que Dieu demandoit cela d'elle , qu'elle n'a jamais désiré depuis d'avoir des enfans , ni ne Ta prié de lui en donner. Elle a seulement pensé aux moyens d'exéen 1er sa volonté. A quoi l'on peut ajouter que le démon n'auroit eu garde de lui inspirer un désir aussi saint que celui de fonder un monastère où Dieu est servi fidellement > quand même il auroit su soa dessein 5 ce qui ne pouvoit être ,

puisqu'il ne connoît point Pavenir , que celle fondation n'a été faite que six, ans après*

Lorsque celte dame fut revenue de son étonneraent , et eut raconté à son mari ce qui s'étoit passé , elle lui dit ^ que puisque Dieu ne leur vouloit pasdonner des enfans , elle croyoit qu'ils Me pouvoient mieux faire que de fonder un monastère de Religieuses. Comme il étoit extrêmement bon et l'ai m oit parfaitement , il approuva sa proposition , et ils commencèrent d'agiter en quel lieu ils le fonderoient. Elle désiroit que ce fût en celui où elle étoit née ; mais il lui fit voir qu'il s'y reneonlroit des obstacles qui les obligeoient d'en choisir, quelqu'autre.

Dans le temps qu'il étoit occupé de cette pensée , la duchesse d'Albe lui ordonna de retourner à Albe pour exercer une charge dans sa maison ; et il ne put la refuser , quoiqu'elle fût de moindre revenu que celle qu'il avoit à , * Salamanque. Sa femme en fut fort fâchée , bien qu'on l'assurât qu'on ne logeait plus personne chez elle, à cause, eomme je l'ai dit , qu'elle avoit de l'aversion pour ce lieu là , et se trouvoit mieux

d'àlbe de TORMEZ, 20$

à Salamanque. Son mari acheta une maison , et l'envoya chercher pour y allerElle partit , bien qu'à regret , et sa peine augmenta lorsqu'elle vit la maison , parce qu'encore qu'elle fut en belle assiette et fort spacieuse , elle n'étoit pas commode. Ainsi y elle passa mal la première nuit. Mais Je lendemain au matin , étant, entrée dans la cour , elle ne fut pasmoins consolée que surprise , d'y voir le puits et tout lé reste , excepté le pré et les fleurs r qu'elle se souvenoit très-bien que saint André lui avoit montré , et elle résolut aussitôt d'y bâtir un monastère. Son mari et elle achetèrent aussi des maisons proches , autant qu'il en falloit pour exécuter leur desseinLa seule peine qui restoit à cette sainte femme , étoit de quel Ordre elle choisiront ces Rcligieusos , à cause qu'elle désiroit qu'elles fussent en petit nombre et dans une étroite clôture. Elle consulta, sur ce sujet deux Religieux de diflférens Ordres, gens de bien et savans» Ils lui dirent qu'il vaudroit mieux faire quelques bonnes oeuvres 3 parce que la plupart desReligieuses étoient mécontentes dans* Leur profession. Ils y ajoutoient encore, d'autres raisons , que le démon.,, quiî

B'oublioit rien pour traverser un si botf dessein , leur faisoit paroître fort considérables ; et elles la touchèrent tellement , qu'elle résolut d'abandonner cette entreprise. Elle le dit à son mari ; et if erut comme elle , cjue puisque des personnes de piété^t éclairées étoient de ce sentiment , ils ne pou voient manquer de le suivre. Ainsi , ils proposèrent de marier un neveu s qu'elle avoit , qui étoit' jeune > vertueux , et qu'elle aimoit beaucoup , avec une nièce de son mari ; de leur donner la plus grande partie de leur bien , et d'employer le reste en des charités ; et après y avoir bien pensé , ils s'y résolurent. Mais Dieu en avoit ordonné d'une autre manière ; car , quinze jours n'étoient pas encore passés , que ce neveu fut frappé d'une maladie si violente 3 qu'elle l'emporta bientôt. Cette dame ne fut pas moins troublée que touchée de cette mort, parce qu'elle' en attribuoit la cause à ce qu'elle s'étoit laissé persuader de ne point exécuter le commandement de Dieu. Ce qui arriva au prophète Jonas pour lui avoir désobéi , se représenta à elle , et lui fit considérer comme un châtiment de sa faute , laperte de ce neveu qui lui étoit si cher.

Dès-lors , ni elle ni son mari ne mirentplus en doute de fonder un monastère, quoiqu'on pût dire pour les en détourner. Mais ils ne savoient comment en venir à l'exécution , à cause que d'un côté ,~ Dieu mettoit dans l'esprit de cette vertueuse femme, une idée confuse de ce qu'elle a fait depuis ; et que de l'autre r ceux à qui elle en parloit , et particulièrement à son Confesseur , qui étoit un Religieux de saint François , savant* et fort considéré dans son Ordre > croyant: qu'elle ne pourroit rencontrer ce qu'elle désiroit , se moquoit de son dessein.

Les choses étant en ces termes , ce Religieux apprit des nouvelles de nos fondations. Il s'informa de tout le particulier , et dit ensuite à cette dame qu'il avoit trouvé ce qu'elle cherchoit , qu'elle pouvoit sans crainte fonder ce monastère, et pour ce sujet traiter avec moi. Elle me vint voir , et nous eûmes assez de peine à convenir des conditions , parce* que j'ai toujours observé dans les monastères fondés avec du revenu , qu'il fût suffisant pour l'entretien des Religieuses , sans être obligées de rien demander à feurs parens ou à d'autres , ni pour la ïiXHirriture, ni pour le vêtement, ni pour le*-

besoins dans les maladies, et les autres ehoses nécessaires, à cause de l'expérience que j a ai des hieonvéniens qui en arrivent» Mais pour ce qui regarde les maisons qui n'ont point de bien, jé les fonde san$ aucune crainte , par la ferme confiance que j'ai que Dieu ne les abandonnera pas ; au lieu que ne pouvant avoir cette confiance pour les monastères reniés avec peu de revenu , j'aime mieux ne les point fonder. Enfin , nous demeurâmes d'accord de tout. Son mari et ella donnèrent un revenu suffisant , outre leur maison , que je comptais, pour beaur coup , et allèrent demeurer dans une autre , qui étoit assez en mauvais état. Ainsi , la fondation fut achevée à l'honneur et à la gloire de Dieu , le jour de la conversion de saint Paul , en l'année *5yi -, et nous eûmes le très-saint Sacrement. Sa divine Majesté me paroît être fort bien servie dans cette maison , et je la prie de tout mon cœur que ce bonheur aille toujours en augmentant.

J'avois commencé à rapporter certaines particularités de quelques-unes des Sœurs de ces monastères', parce que j'ai sujet de croire qu'elles ne seront plus en vie Jkw-squ on verra ceci > et qu'il pourra.

o'àlbe de TORMEZ. 21 3 exciter celles qui leur succéderont ; à continuer d'édifier l'œuvre de Dieu sur de si bons fondemens. Mais ê j'ai pensé depuis que d'autres pourront l'écjire , et plus exactement que moi , à cause qu'ils ne seront point retenus par la crainte que j'ai toujours que Ton ne s'imagine que j'y ai part. Et cette raison me fait omettre beaucoup de choses , qui étant surnaturelles , ne sauraient ne point passer pour miraculeuses dans l'esprit de ceux qui les ont vues ou apprises, Je n'en ai donc point parlé > ni de ce que Ton a connu évidemment avoir été obtenu de Dieu par les prières de ces bonnes filles. Je puis m'être trompée en quelque chose de ce qui regarde le temps de ces fondations , quoique je fasse tout ce que je puis pour m'en souvenir ; mais cela importe de peu , on pourra le corriger , et la différence ne sera pas grande.

i

X*a Sainte Tapporte en ce Chapitre ce qui se passa dans cette fondation.

J'ai déjà dit, qu'après avoir fondé les monastères de Salamanque et d'Albe , ^t avant que nous eussions dans le premier une maison qui fût à nous , le père Pierre Fernandez , commissaire Apostolique , me commanda de retourner pour trois ans en celui de PIncarnation d'Avila* Et j'ai aussi rapporté , que voyant le Lesoin qu'on avoit de moi à Salamanque , il m'ordonna d'y aller , pour faire ea sorte que les Religieuses pussent y avoir en propre une maison. Lorque j'étois un jour en oraison , Notre-Seigneur mé dit d'aller faire une fondation à Ségovie* Cela me parut impossible > parce que je ne le pouvois sans un ordre exprès de ce Père de qui je viens de parler,

et qu'il m'avoit témoigné ne pas vouloir que je fisse davantage de fondations ; outre que les trois ans que j 'a vois à demeurer dans le monastère de l'Incarnation n'étoient pas encore finis. Sur quoi Notre-Seigneur me dit , que je le fisse savoir à ce Père , et qu'il n'y trouveroit point de difficulté. Je lui -écrivis ensuite , qu'il $ayoit que notre Révérendissime Général m'avoit commandé de ne refuser aucune des fondations que Ton me proposerait ; que l'Evêque et la ville de Ségovie me convioient d y en faire une ; que s'il me le commandoit je lui obéirois , et que ne lui faisant cette proposition que pour la décharge de ma conséquence , j'exécuterois avec joie ce qu'il lui plairoit de m'ordonner. Je crois que ^'étoient presque les mêmes paroles de ma lettre. J'ajoutois seulement qu'il y alloit du service de Dieu. Il parut bien que je disois vrai , et qu'il vouloit que l'affaire s'achevât , puisque ce Père me manda aussitôt d'aller travailler à cette fondation ; et comme je me souvenois de ce qu'il m'avoit dit auparavant > je n'en fus pas peu étonnée.

Avant que de partir de Salamanque , je donnai ordre qu'on nous louât une

fil6 fONDATTO^

maison à Ségovie , parce que les fortdations de Tolède et de Valladolid , m'avoient fait voir -qu'il vaut mieux n'en acheter une qu'après avoir pris possession. Et cela pour plusieurs raisons , dont la principale étoit que je n'avois point d'argent. Mais la fondation étant achevée , Notre-Seigneur y pourvut ; çt au lieu de celle que nous avions louée , nous en achetâmes une mieux assise et pins commode.

Il y avoit dans Ségovie une dame qui m'étoit venu voir à Avila, nommée Anne de Ximène , veuve d'un aîné d'une maison , grande servante de Dieu , et qui avoit toujours eu vocation pour la religion. Ainsi , lorsque le monastère s'établissoit , elle y entra pour être Religieuse , et avec elle sa fille qui éloit fort sage. Comme ce lui avoit été un double déplaisir d cire mariée , et d'avoir ensuite perdu son mari , elle eut une double joie de se voir d:ms une maison consacrée a Dieu ; et elle et sa fille avoient toujours vécu dans sa crainte et fort retirées. Cette vertueuse femme nous pourvut d'une maison et des choses nécessaires , tant pour l'église que pour tout le resle , en sorte que je n'eus pas graude peine

de ce côté là. Mais afin qu'il n'y eût point de fondation qui ne nie fît beaucoup souffrir , outre que mon aine , quand je me mis en chemin , étoit dans une grande sécheresse et mon esprit dans un grand obscurcissement , j'avois une fièvre assez violente , un grand dégoût , et plusieurs autres maux corporels qui me durèrent trois mois sans relâche , et durant les six mois que je demeurai en ce lieu là > je n'y eus pas un moment de santé.

Le très-saint Sacrement fut mis dans notre maison le jour de saint Joseph ; et quoique j'eusse le consentement de FEvcque et la permission de la ville, je ne voulus y entrer que la veille , et secrètement. Quoiqu'il y eût déjà longtemps que j'avois obtenu cette permission , comme j'étois alors dans le monastère de l'Incarnation , où je dépendons d'un autre Supérieur que de notre Révérend Père Général , je n'avois pu faire cette fondation. J'avois aussi la permission de l'Evêque. Mais il ne lavoit accordée que verbalement à un gentilhomme , nommé André de Ximène > qui l'obtint pour nous, et qui ne crut pas nécessaire, »on plus que moi, de l'avoir par écrit,

1 orne III. 10

en quoi nous fîmes une grande faute; car , quand le Proviseur apprit que le monastère étoit établi , il vint en colère défendre d'y dire la messe , et vouloit même faire mettre en prison le Reli^ gieux qui Pavoit célébrée , qui étoit un Carme déchaussé > lequel étoit venu avec \c père Julien d'Avila et un aulre serviteur de Dieu, nommé Antoine Gaytan, qui m'avoient accompagnée.

Ce dernier étoit un gentilhomme d'Albe, qui quelques années auparavant, se trouvoit fort engagé dans les vanités du siècle. Mais Dieu Pavoit tellement louché , qu'il n'avoit plus pour elles que du mépris, et ne pensoit qu'à s'employer pour son service. Je me crois obligée de le rapporter , parce qu'il nous a extrêmement assistées darçs les fondations dont je parlerai ; et je n'aurois jamais fjni , si je voulois m'étendre particùlièpeinent sur ses vertus. Celle qui revient le plus à mon sujet , est une si grande mortification , que nul des serviteurs qui venoient avec nous , ne travail loient tant que lui. C'étpit un homme de grande oraison , et que Dieu favorisoit de tant jdo grâces 3 qu'il faisôit avec joie ce qui çurpit donné dç la peine à d'autres,

Ainsi , il paroissoit qu'il avoit une Yoca? lion particulière pour un emploi si charitable , et Ton peut dire la même chose du père Julien d'Avila , qui dès le commencement , nous a extrêmement assistées ; ce qui montre que Notre-Seigneur vouloit que les choses réussissent , puis* qu'il me donnoit de tels secours. Comme ce saint homme , Antoine Gaytan , ne perdoit point d'occasion de Lien faire, tout son entretien par le chemin , étoit de parler de Dieu a ceux qui nous ac* compagnoient , et de les instruire.

Il est juste , mes Filles , que celles qui liront la relation de ces fondations , •sachent combien nous sommes obligées à ces deux personnes , qui par un pur mouvement de charité , ont tant contrit hué à vous procurer le bien dont vou# jouisses , afin que les recommandant à Dieu , ils tirent quelques fruits de vo* oraisons. Et avec quelle joie ne vous acquitteriez - vous point de ce dévoir , si vous saviez comme moi , tout ce que Jes fatigues et les travaux de ces voyage» leur ont fait souffrir !

Le Proviseur en se retirant laissa un huissier h la porte de notre église , dont je ne -saurais rendre d'autre raison, sinon

que c'éloit pour épouvanter le monde. Je ne m'en mis pas beaucoup en peine , parce que toutes mes appréhensions étoient cessées depuis que nous avions pris possession. Je lui fis savoir par des parens d'une de mes compagnes > qui étoit des plus qualifiées de la ville , que j'avois permission de l'Evèque ; et il m'a avoué depuis qu'il ne Tignoroit pas. Son mécontentement venoit de ce que l'on avoit agi sans sa participation ; en quoi je crois que nous n'avions pas trop mal fait. Enfin , il se relâcha à nous laisser le monastère , mais il nous ôta le trèssaint Sacrement , et il fallut le souffrir* Nous demeurâmes ei\ cet état durant quelques mois , jusqu'à ce que nous eûmes acheté une maison > et avec cette maison des procès , comme nous en avions déjà un autre avec des Religieux de saint François. Ce dernier ne nous obligea pas seulement à plaider contre des Religieux de la Mercy , mais aussi contre le chapitre , à cause d une censive qu'il prétendoit.

O Jésus-Christ , mon Sauveur , quel 4éplaisir ne nous étoit-ce point , de nous trouver engagées dans tant de contcslajtipu$ ? Quand l'une sembloit terminée >

11 en renaissoit une autre ; et il ne suffisoit pas pour avoir la paix de donner ce que Ton nous demandoit. Cela paroîtra peut-être peu considérable ; et j'avoue , néanmoins , qu'il ne laissoit pas de me donner beaucoup de peine. Un Prieur , Chanoine de cette Eglise et neveu de TEvêque , et le licencié Herrera qui étoit un homme de grande piété , nous assistèrent de tout leur pouvoir ; et enfin , nous sortîmes pour de l'argent de cette première affaire. Mais il nous restoit encore ce procès avec les Religieux de la Mercy , et il ne finit qivaprcs que nous fûmes passées secrètement dans la nouvelle maison , un jour ou deux avant la saint Michel. Car alors , ils résolurent de s'accorder pour une somme dont nous convînmes. Ma plus grande difficulté dans cet embarras , étoit qu'il ne restoit plus que sept ou huit jouis des trois années de l'exercice de ma charge de Prieure du monastère de l'Incarnation , et qu'ainsi , il falloit de nécessité que je m'y rendisse. . .

Notre-Seigncur permit que tout s'accommoda avant ce' temps , sans qu'il nous restât aucun différent avec personne j et deux ou trois Jours après je m'en

allai au monastère de l'Incarnation. Qu'il soit béni à jamais , de m'avoir fait lant de grâces , et que toutes les créatures ne cessent point de lui donner les louanges qui lui sont dues !

La Sainte traite dans ce Chapitre de la fondation de ce monastère, et des admirables vertus de Catherine de Sandoval, qui s'y rendit Religieuse avec sa sœur, et y port» tout sou bien.

Après avoir donc , comme je l'ai dit,, reçu l'ordre de sortir du monastère de FIncarnation pour aller & Salamanque y lorsque j'y fus arrivée , on me rendit des lettres d'une dame de \eas , du Curé de la ville , de quelques autres.

personnes qui me prioient d'y aller fonder un monastère , et m 'assuraient que je ne trouverais point de difficulté à l'établir 3 parce qu'ils avoient déjà une maison.

Je m'enquis de celui qui m'apporta ces lettres , des particularités du lieu. 11 n'y eut point de bien qu'il ne m'en dît , et il avoit raison , car le pays est très-agréable et l'air excellent. Mais considérant qu'il étoit fort éloigné , et que l'on ne pourrait s'y établir sans l'ordre du Commissaire apostolique , qui , s'il n'étoit ennemi de ces nouvelles fondations 3 il leur étoit au moins peu favorable i je crus qu'il n'y avoit point d'apparence d'accepter ces offres , et voulois , sans lui en parler , m'excuser de les recevoirComme il étoit alors à Salamanque , et que noire Révérendissime Père Général m'avoit commandé de ne refuser aucune fondation , il me sembla , après y avoir beaucoup pensé , que je ne pouvois me dispenser de savoir son sentiment. Je lui envoyai les lettres , et il me manda qu'il étoit si édifié de la dévotion de ces personnes , qu'il ne jugeoit pas à propos de leur donner le déplaisie d'un refus j qu'ainsi x je pouvois leur

écrire que lorsqu'ils auroient obtenu la permission de l'Ordre pour cette fondation , je satisferois à leur désir ; niais il me fit dire en même temps , qu'il étoit assuré que les Commandeurs ne i'accorderoient pas , après l'avoir refusée à d'autres personnes qui les en avoiént sollicités durant plusieurs années. Je ne puis me souvenir de cette réponse , sans admirer de quelle sorte Dieu fait réussir les choses contre l'intention des hommes, quand il veut qu'elles se fassent, et se sert même de ceux qui y sont les plus opposés , comme il arriva à ce Commissaire. Car , il ne put refuser son consentement , lorsque la permission qu'il avoit cru que l'on n'accorderoit point , fut obtenue.

Voici de quelle manière se passa la fondation de ce monastère de saint. Joseph de Veas , faite le jour de saint Mathias , en l'année 1074. Un .gentilhomme de ce lieu la , de fort bonne maison et riche , nommé Saneho Rodriguez de Sandoval, eut entr'autres enfans de madame Catherine Godinez sa femme 3 deux filles qui en furent les fondatrices ; l une s'appeloit Catherine , comme sa mère , et l'autre Marie. L'aînée , Catherine de Sandoval ,

n 'avoit que quatorze ans lorsque Dieu lui inspira de se consacrer à son service , et elle étoit auparavant si éloignée de renoncer à la vanité du monde , et avoit si bonne opinion d'elle-même, que tous les partis que son père lui proposoient , lui paroissoient indignes d'elle.

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