Le Livre des Fondations (page 11)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. III 1818 (OCR) · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Dieu , pour Pamour duquel il abandonnent toutes choses et se consacroit à sa sainte Mère. Ainsi , ces bons Pères lui donnèrent l'habit avec une grande joie. Et celle de la Prieure et des Religieuses fut telle, qu'elles ne pouvoient se lasser de remercier Dieu d'avoir accordé cette grâce à leurs prières.

Il passa l'année de son noviciat avec la même humilité que le moindre des novices , et donna , dans une occasion qui s'en offrit, une preuve signalée de sa vertu. Car , le Prieur étant absent , on mit en sa place un jeune Père qui n'étoit ni savant , ni habile , ni assez expérimenté pour exercer cette charge. 11 ordonnoit des mortifications si excessives , principalement pour de si bons Religieux, que si Dieu ne les eut assistés ils n'au, roient pu les pratique/*. On a reconnu depuis que ce Père est si mélancolique , que Ton a de la peine à vivre avec lui, lors même que, n'étant point en charge , il n'a qu'à obéir ; et à plus forte raison , quand il commande ; tant cette humeur , qui produit de si dangereux effets, domine en lui. Il est d'ailleurs bon Religieux , et Dieu permet quelquefois de semblables

choses pour perfectionner Fobéissance de

ceux qui l'aiment , ainsi qu'il arriva en cette rencontre.

C'a été sans doute par le mérite d'une .si parfaite obéissance du Père Jérôme Gratien de la Mère de Dieu , que NotreSeigneur a voulu lui apprendre à conduire ceux qui lui sont soumis , après Favoir pratiquée lui-même. Et afin qu'il ne lui manquât rien de ce qui est nécessaire pour bien gouverner , il soutint de très -grandes tentations trois mois avant que de faire profession. Mais comme il devoit être un généreux chef de tant de généreux combattans , erfgagés dans le service de la Reine des Anges , il résista -avec tant de courage à ces assauts , que plus cet esprit infernal le pressoit de quitter l'habit , plus il se fortifioit dans la résolution de le porter toute sa vie. lï m'a donné un écrit qu'il fit dans le plus fort de ses tentations ; et je l'ai lu avec grande dévotion , parce que l'on y voit clairement de quelle sorte Dieu le soutenoiu

On trouvera peut-être étrange que ce i saint Religieux m'ait communiqué tant de particularités des choses les plus intérieures qui le concernent ; mais je veux croire que Dieu l'a permis , afin que je

les rapportasse ici , pour obliger ceux qui les liront d'admirer les faveurs qu'il fait h ses créatures , puisqu'il sait que ce Lon Père n'eu a jamais tant dit à nul autre , ni même à ses Confesseurs. 11 s'y portoit quelquefois à cause que mon âge et ce qu'on lui avoit dit de moi lui faisoit croire que j avois quelque expérience de ces choses ; et d'autres fois parce que la suite du discours l'engageoit à me les confier > aussi bien que d'autres que je ne pourrois écrire sans trop m'ctendre ; outre que je me retiens , de peur de lui donner de la peine , si ce papier tomboit tin jour entre ses mains. Mais quand cela arriveroit, comme ce ne pourroit être que de long-temps , j'ai cru devoir rendre ce témoignage à l'obligation que lui a notre ordre , dans ce renouvellement de notre ancienne règle. Car , encore qu'il n'ait pas été le premier h y travailler , il y a eu des temps où j'aurois eu regret de ce que l'on avoit commencé , si je n'eusse mis mon espérance en la miséricorde de Dieu. En quoi je n'entends parler que des maisons des Religieux ; celles des* Religieuses ayant , par son infinie bonté, toujours bien été jusqu'ici. Ce n est pas que celles des Religieux allassent mal y

mais il y avoit sujet de craindre qu'elles ne déchussent bientôt, parce que , n'ayant point de Provincial particulier, ils étoient soumis aux Pères de l'observance mitigée, qui ne donnoient point de pouvoir sur eux au Père Antoine dè Jésus , qui avoit commencé la réforme , et auroit pu les conduire. Joint à cela que notre révérendissime Père Général ne leur avoit point, donné de constitutions. Ainsi , chaque maison se gouvernoit comme elle pouvoit, et dans ces différentes conduites Ton souffrit beaucoup , jusqu'à ce que le pouvoir passa entre les mains de ceux de la réforme. J'en étois souvent fort affligée. Mais Dieu y remédia par le moyen du Père Gratien de qui je parle , quand il fut établi Commissaire apostolique , avec une entière autorité sur les Carmes déchaussés et sur les Carmélites. Il fk alors des constitutions pour ses religieux, et notre révérendissime Père Général ïious en avoit déjà donné. Dès la première fois qu'il visita ces Pères , il établit une si grande union entr'eux , qu'il parut que Dieu l'assistoit , et que la sainte Vierge l'avoit choisi pour le rétablissement de son ordre. Je la prie de tout mon cœur

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d'obtenir de son divin Fils de continuer à le favoriser de ses grâces , et le faire de plus en plus avancer dans son service. Ainsi soit-iL

La Sainte part pour la fondation du monastère de Séville. Incroyables peines et grands périls qu'elle court en chemin, et difficultés qu'elle rencontre à cet établissement. Mais après qu'elle eut. parlé à l'Archevêque, il lui en accorda enfin la permission.

Lorsque ce bon Père Gratien vint me visiter à Veas , nous nous étions seulement écrit y mais nous ne nous étions encore jamais vus > quoique je le souhaitasse extrêmement , à cause du bien que l'on m'avoit dit de lui. Son entretien me donna beaucoup de joie , et me fit voir que ceux qui Tavoient tant loué ne eonnoibsoient qu'une partie de ses vertus. Je me sentis, dans nos conférences > soulagée de mes peines. Dieu iïie fit comprendre j ce me sembloit , que je tirerois de grands avantages de sa communication j et je me trouvois si consolée et

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s\ contente , que je ne me connoissois plus moi-même. Sa commission ne s'étendoit pas plus loin que l'Andalousie;, mais le Nonce l'ayant envoyé chercher à Veas , il lui donna aussi pouvoir sur les Carmes déchaussés et sur les Carmélites de la province de Castille; et j'en eus une telle joie , que je ne pouvois assez à mon gré en remercier Notre-Seigneur.

En ce même temps on m'apporta la permission de fonder un monastère à Caravaque ; mais comme elle n'étoit pas telle que je la jugeois nécessaire , on fut obligé de la renvoyer à la cour. Il me fàchoit fort d'attendre là si long-temps t et je désirois de m'en retourner en Castille , parce que j'avois écrit aux fondatrices que cet établissement ne pouvoit se faire sans une certaine condition qui y Bianquoit ; et l'on ne put éviter d'aller à la cour. Comme le Père Gratien y en qualité de Commissaire de la province d'Andalousie , étoit Supérieur de ce monastère , et qu'ainsi je ne pouvois agir sans son ordre , je lui communiquai l'affaire. Il jugea aussi q^ie si j'abandon. nois la fondation de Caravaque, elleseroit ruinée , et que ce seroit rendre un grand ë^rvice à Dieu cjue d'ea faire une daas

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SevîITe. Elle lui paroissoit facile , à cause qu'elle étoit demandée par des personnes «riches , qui pouvoient présentement nous donner une maison , et que , d'un autre côté , T Archevêque de cette grande ville avoit tant d'affection pour notre ordre y «qu'elle lui se roi t très-agréable. Ainsi , nous résolûmes que je mcnerois a Séville' la Prieure et lesl\eligieuses*que je croyoi* mener à Caravaque. Pavois toujours auparavant refusé , pour de certaines raisons , de faire des fondations dans l'Andalousie; et quand j'allai à Veas , si j'eusse su qu'il en étoit , je n'y aurois point été. Mais ce qui me trompa fut qu'encore que le territoire de cette province ne commence qu'à quatre ou cinq lieues de là , il ne laisse pas d'être de son ressort. Néanmoins je n'eus point de peine à me rendre à la résolution prise par ce sage Supérieur , parce que Notre-Seigneur m'a fait la grâce de croire que ceux qu'il élève sur moi en autorité ne font rien que Lien à propos.

Nous nous préparâmes aussitôt pour partir , à cause que la chaleur commencoit d'être bien grande , et le Père Gratien, Commissaire apostolique, ayant ete auandé par le Kouce , ngus nous mimes

en chemin , accompagnés du Père Julie» d'Àvila , et d'un Religieux de notre réforme. Nous allions , selon notre coutume , dans des chariots couverts , et après être arrivées à l'hôtellerie , nous nous mettions toutes dans une chambre bonne ou mauvaise , comme elle se rencontrait , et une Sœur qui se tenoit à la porte , recevoit ce dont nous avions besoin , sans que ceux qui nous accompagnaient y entrassent. Quelque diligence que nous pussions faire , nous n'arrivâmes à Séville que le Jeudi de la semaine de la trèssainte Trinité ; et , bien que nous ne marchassions pas dans la grande chaleur du jour, le soleil étoit si ardent, que lorsqu'il avoit donné sur nos chariots , on y étoit dans une espèce de purgatoire. Cela faisoit quelquefois penser à ces bonnes Sœurs combien» les tourmens de l'enfer doivent être grands , puisqu'une iucommodité infiniment moindre donne tant de peine. Et d'autres fois elles s'entretenoient du plaisir de souffrir pour Dieu. Ainsi , elles continuoient leur voyage avec grande joie ; et ces six Religieuses étaient telles, qu'il me semble que je n'appréhenderois point , avec une si sainte compagnie , de me trouver au

milieu des Turcs , parce qu'elles auroient la forcd y ou pour mieux dire , Dieu la leur donneroit , de souffrir pour son amour/ qui étoit le but de tous leurs désirs , et le sujet de tous leurs entretiens , tant elles étoient exercées à l'oraison et à la mortification. II est vrai que , voyant qu'il falloit les mener si loin, j'avois choisi celles qui me paroissoient les plus propres pour cet établissement ; et elles eurent besoin de toute leur vertu pour supporter tant de travaux. Je ne dis rien des plus grands , à cause que quelques personnes pourraient s'en trouver blessées.

La veille de la Pentecôte Dieu les affligea extrêmement par une fièvre qu'il m'envoya si violente qim je n'en ai jamais eu de semblable ; et je ne puis attribuer qu'à leurs prières que le mal ne passa pas plus avant. Je paroissois être en léthargie ; et le soleiT avoit tellement échauffe? Peau que mes compagnes me jetoient pour me faire revenir , que j'en recevois peu de soulagement. En récompense , nous arrivâmes le soir dans un si méchant logis , que tout ce que Ton put faire fut de nous donner une petite chambre sans fenêtres , qui n'avoit pour plancher que

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ïe toit de la maison , et que le soleil perçoit de part en part lorsque l'on ouvroit la porte ; mais un soleil incomparablement plus ardent que celui de Castille. On me mit sur un lit,. qui étoit tel que j'aurois mieux aimé coucher par terre. 11 étoit si haut d'un côté et si bas de l'autre , que je ne pouvois m'y tenir , et il semblent n'être fait que de pierres pointues. Tout est supportable avec la santé ; mais en vérité c'est uûe étrange chose que la maladie. Enfin, je crus qu'il valoit mieux me lever et partir , parce que le soleil de la campagne me paroissoit plus supportable que celui de celte chambre. Quel tourment doit donc être celui des damnés qui demeurent , durant toute une éternité , dans un même état , sans pouvoir jouir du soulagement de changer au moins de peine , en passant d'une douleur à une autre, comme il m'arriva une fois , lorsque j'en ^prouvois une trèsgrande. Mais, quelque mal que je souffrisse dans cette dernière rencontre , il ne nie souvient point d'en avoir été touchée. Mes Sœurs Tétoient beaucoup ; et il plut \ Notre-Seigneur que ces extrême* douleurs ne continuèrent avec tant de violence que jusqu'à la nuit.

Deux jours auparavant il nous étoit arrivé un accident qui nous donna une grande appréhension. Ayant à traverser , dans un bac , la rivière de Guadalquiviry les chariots ne purent passer au lieu où le cable étoit tendu : il fallut prendre plus bas , en se servant néanmoins de ce cable : et ceux qui le tenoient Payant Lâché , je ne sais comment , le bac dans lequel étoit noire chariot s'en alla sans rames au fil de Peau. Dans un si pressant péril , le désespoir du batelier me donnoit plus de peine que le danger où nous étions. Nous nous mîmes toutes en prière, et les autres jetoient de grands cris. Un gentilhomme , voyant cela de son château qui en étoit proche , avoit envoyé pour nous secourir y avant qu'on eût lâché le cable que nos Religieux et l'es autres tenoient de tonte leur force ; mais ta rapidité de Peau en faisoit tomber quelques-uns par terre , et les contraignit tous enfin de le lâcher , comme je Pai dit. Sur quoi je n'oublierai jamais Pincroyable douleur qu'un (ils du batelier, qui n'avoit que dix ou onze ans , témoignoit avoir He celle de son père. Dieu , qui a pitié fies aflligés , fit que le bac s'arrêta contre un banc de sable y où Peau éloit assez

l>assc d'ua côté y ce qui donna moyen de nous secourir ; et la nuit étant venue , celui qui avoit été envoyé du château nous servit de guide pour nous remettre dans notre chemin , sans quoi nous nous serions trouvées dans une nouvelle peine. Ayant tant de choses à dire de ce que nous souffrîmes durant ce voyage , je ne pensoîs pas rapporter celles-ci , qui sont beaucoup moins importantes , et je me suis sans doute rendue ennuyeuse en ni'étendant trop sur ces particularités.

La dernière fête de la Pentecôte il nous arriva un nouvel accident , qui me fâcha plus que tous les autres. Nous nous étions extrêmement pressées , afin d'arriver à Cordoue assez matin pour y entendre la messe sans être vues , dans une église qui est au-delà du pont , où nous croyions trouver peu de monde ; mais les chariots ne pouvant passer ce pont sans une permission du gouverneur , il fallut l'envoyer demander , ce qui nous retarda plus de deux heures , parce qu'il n'étoit pas encore levé. Cependant quantité de gens s'approchoient de notre chariot pour voir qui étoit dedans ; mais comme il étoit bien fermé , cela ne nous donnoit pas beaucoup de peine. Lorsque la permission fut venue , la porte du pont se trouva trop étroite pour passer notre chariot : il fallut y travailler , et cela consuma encore du temps. Enfin , nous arrivâmes à l'église où le Père Julien d'Avila devoit dire la messe. Nous la trouvâmes pleine de monde , à cause que l'on y faisoit une grande solennité et que l'on devoit y prêcher , parce qu'elle porte le nom du Saint-Esprit , ce que nous ne savions pas. J'en fus si fâchée , qu'il me sembloit que nous ferions mieux de nous en aller sans entendre la messe , que de nous engager dans une si grande presse. Mais le Père Julien ne fut pas de cet avis ; et comme il est théologien , nous fûmes obligées de le croire , quoique Jes autres seroient peut-être entrées dans mon sentiment. Nous descendîmes donc à l'église , sans que I on pût nous voir le visage , parce que nous avions nos voiles baissés ; mais il leur suftisoit , pour être surpris , de nous voir avec ces voiles , des manteau* blancs de gros drap , et des sandales. L'émotion que cette rencontre me donna , aussi-bien qu'aux autres personnes qui nons accompagnaient , fut si grande 9 qu'elle fut cause , «1 mon avis , que la fièvre me quitta. Lorsque nous

.•entrâmes dans l'église , un Lon homme eut la charité d'écarter le peuple pour nous faire place ; et je le priai de nous mener dans quelque chapelle. Il lé fit : il en ferma la porte , et nous Jr laissa jusqu'à ce qu'il vînt nous en retirer pour nous mener hors de 1 église. Peu de jours après il arriva à Séville , et dit à un Père de notre ordre qu'il croyoit que Dieu , pour le récompenser de cette action , lui avoit donné du Lien qu'il n'espéroit point. Je vous avoue, mes Filles , qu'encore que la peine que je souffris ce jour-là ne vous paroisse peutêtre pas grande , ce fut pour moi l'une des plus rudes mortifications que j'aie éprouvées en toute ma vie , parce que l'étonnement et l'émotion de tout ce peuple ne furent pas moindres que s'ils eussent vu entrer plusieurs taureaux dans l'église , ce qui me donnoit une étrange impatience d'en sortir , quoique nous ne sussions où nous retirer durant le reste du jour. Nous le passâmes comme nous pûmes dessous un pont.

Etant arrivées à Séville , nous allâmes loger dans une maison que le Père Marian, à qui j 'a vois donné avis de tout, nous avoit louée ; et bien que je crusse

«e plus rencontrer de difficultés , parce que , comme je l'ai dit , l'Archevêque affectionnoit fort les Carmes déchaussés , et m'avoit même quelquefois écrit avec beaucoup de bonté , Dieu permit que j'eusse assez de peine , à cause que ce Prélat ne pouvoit approuver des monastères de filles sans revenu, et avec raison. De-là vint noire mal , ou , pour mieux dire , notre bien. Car , si on le lui eût fait savoir avant que je me fusse mise en chemin , je crois certainement qu'il n'y auroit jamais consenti. Mais le Père Commissaire et le Père Marîan , croyant qu'il seroit bien aise de ma venue , comme en effet il en témoigna de la joie, et qu'ils lui rendraient un grand service , ne voulurent point lui en parler j et s'ils en eussent usé autrement , ils anroient fait une grande faute en pensant bien faire. Ainsi , quoique dans toutes les autres fondations nous commencions toujours par obtenir la permission de l'Ordinaire , selon le saint Concile de Trente, nous ne l'avions point demandée pour celle-ci, à couse que nous croyions, comme il étoit vrai, et que ce Prélat l'a reconnu depuis , que cette fondation lui étoit fort agréable. En quoi il paroît que

Dieu ne veut pas qu'aucun de ces nouveaux monastères s'établisse sans que j'en souffre de grandes peines , d'une manière ou d'une autre.

Lorsque nous fûmes dans la maison, je pensois prendre possession ainsi que j'avois accoutumé , et commencer d'y dire l'office- Mais Je Père Marian qui couduisoit cette affaire , n'osant , de peur de m'aflliger , me dire la difficulté qui s'y rencontroit, m'alléguoit des raisons pour différer ; et comme elles étaient assez foibles , je n'eus pas de peine à juger qu'il n'avoit pu obtenir la permission. Il me proposa ensuite de fonder le monastère avec du revenu , et quelque autre expédient dont il ne me souvient pas ; et enfin il me déclara nettement que ce Prélat , quoique fort homme de bien , n'ayant jamais, depuis tant d'années qu'il étoit Archevêque de Séville, après avoir été Evêque de Cordoue , donné aucune permission pour établir des monastères de Religieuses , il n'y avoit pas lieu d'espérer de l'obtenir pour celui-ci, principalement n'ayant point de revenu. Ainsi, o'étoit me dire nettement qu'il ne falloit plus penser à cette affaire , puisque , quand même je l'aurois pu , j aurois eu

une très-grande peine a me résoudre de fonder un monastère avec du revenu , dans une ville telle que Séville , n'eu ayant jamais établi avec cette condition qu'en des lieux si pauvres que l'on n'auroit su autrement y subsister. A quoi il faut ajouter que ne nous restant rien de l'argent que nous avions apporté pour la dépense de notre voyage , et n'ayant pour toute chose que nos habits, quelques tuniques , quelques coiffes , et ce qui avoit servi à couvrir nos chariots , nous fûmes même contraintes d'emprunter d'un ami d'Antoine Gaytan ce qu'il falloit pour le retour de ceux qui nous avoient accompagnées , et le Père Marian s'employa pour chercher les moyens d'accommoder le logis. Outre que n'ayant point de maison en propre , je trou vois de l'impossibilité à faire une fondation en ce lieu.

Ensuite de plusieurs importunités de ce Père , l'Archevêque permit qu'on nous dît la messe le jour de la très-sainte Trinité , et défendit en même temps de sonner les cloches , ni seulement d'en attacher ; mais elles étoient déjà attachées. Nous passfimes ainsi plus de

quinze jours ou un mois , je ne saurois

dire lequel , tant j'ai mauvaise mémoire ï et j'étois toute révsolue , si le Père Commissaire et le Père Marian me l'eussent permis , de m'en retourner à Veas avec mes Religieuses , pour travailler à la fondation de Caravaque ; ce voyage me paroissant moins fâcheux que d'avoir publié , comme on avoit fait , que nous étions venues pour nous établir à Séville. Mais le Père Marian ne voulut jamais me permettre d'en écrire à l'Archevêque. Il jugea plus à propos de tâcher, comme il fit , de gagner peu à peu son esprit, tant par lui-même que par les lettres que le Père Commissaire lui écrivit de Madrid. Ce qui m'ôtoit tout scrupule et me mettoit l'esprit en repos, c'étoit que nous continuions toujours h dire l'office dans le chœur ; que l'on ne nous avoit dit la première messe que par la permission de ce Prélat ; que c'étoit un des siens qui l'avoit dite, et qu'il ne laissoit pas d'envoyer quelquefois me visiter et m assurer qu'il viendrait me voir. Toutes ces circonstances me faisoient croire que je n'avois pas sujet d'être si fort en peine ; et ma peine ne procédoit pas aussi de ce qui pie regardoit ainsi que mes Religieuses ; mm de celle qu'avoit le Père Commissaire de m'avoir engagée à ce voyage , et de penser à l'affliction que ce lui seroit si tout venoit à être renversé , comme il n'y avoit que trop de sujet de l'appréhender.

En ce même temps , les Pères Carmes mitigés apprirent que cette fondation se faisoit. Ils vinrent me voir, et je leur montrai les patentes que j'avois de notre révérendissime Père Général. Elles leur fermèrent la bouche , et ils ne se seraient pas , à mon avis , si aisément adoucis , s'ils eussent été informés de la difficulté que faisoit l'Archevêque ; mais on ne la savoit point; et l'on cro voit, au contraire, que cette fondation lui étoit fort agréable. Dieu permit enfin qu'il vint me voir. Je lui représentai le tort qu'il nous faisoit. Il m'accorda tout ce que je pou vois désirer ; et depuis ce jour il n'y a point de faveurs que nous n'ayions reçues de lui en toutes occasions.

Pans les extrêmes difficultés de trouver une maison pour rétablissement de ce monastère , Dieu assure la Sainte qu'il y pourvoiroit. Assistance quelle reçoit d'un de ses frères qui revenoit des Indes. Enfin , elle achète une maison très-commode , et l'on y porte le très-saint Sacrement avec , une très-grande solennité.

* Qui pourroit s'imaginer que dans une ville aussi grande et aussi riche qu'est Séville , j'eusse trouvé moins d'assistance pour fonder un monastère , qu'en tous les autres lieux où j'en avois établi ? J'y en rencontrai néanmoins si peu , que je crus souvent qu'il valoit mieux abandonner ce dessein. Je ne sais* si l'air du pays y conlribuoit. Car , j'ai entendu dire que Dieu y donne au démon plus de pouvoir de tenter qu'ailleurs ; et il est vrai que je n'avois de ma vie été si lâche qu'alors. Je ne perdois pas y toutefois , la confiance que j'avois en Dieu. Mais je me trouvois il différente de se que j'avois toujours

été , et si éloignée des dispositions oii je m'étois vue en de pareilles rencontres , qu'il me sembloit que Notre-Seigneur se retiroit en quelque sorte de moi pour me laisser à moi-même , afin de me faire connoître que le courage que j'avois auparavant venoit de lui , et non pas de moi.

Nous demeurâmes en cet état dans Séville , depuis le temps que j'ai dit , jusques un peu avant le carême , sans

. avoir moyen d'acheter une maison, ni que personne voulût être notre caution , comme nous en avions trouvé ailleurs , parce que celles qui avoient tant pressé

. le Père Commissaire de nous faire venir, ayant su quelle étoit l'austérité de notre règle , ne se jugèrent pas capables de la supporter. Une seule , dont je parlerai

. dans la suite , vint avec nous et prit l'habit. Cependant , je me voyois pressée de quitter l'Andalousie , à cause que d'autres affaires m'appeloient ailleurs , et ce m'étoit une très-grande peine de laisser ces Religieuses sans maison , quoique je connusse que je leur étois inutile , parce que Dieu ne me faisoit pas la faveur de me donner , comme dans les provinces de deçà , quelqu'un qui m'assistât en cette entreprise.

Les choses étoient en cet état, lorsque Laurent Trépida , l'un de mes frères > revint des Indes , où il avoit passé plus de trente-quatre ans : il eut encore plus de peine que moi , de voir que ces bonnes Religieuses n'eussent point de maison en propre. Il nous assista beaucoup y et particulièrement pour nous faire avoir celle où elles sont à présent. De mon côté , je priois instamment ]>fotre-Seigneur , et le faisois prier par mes Sœurs , de ne pas permettre que )e partisse sans les laisser dans un logis qui leur appartînt. Nous recourions aussi à l'assistance du glorieux saint Joseph et de la très-sainte Vierge > en l'honneur de laquelle nous faisions plusieurs processions. Voyant donc mon frère si disposé h. nous aider , je traitai de Tachât de quelques maisons. Mais lorsque le marché paroissoit conclu , il se rompit. M'étant ensuite mise en prière pour demander à Dieu , que puisqu'il honoroit ces Religieuses de la qualité de ses Epouses , et qu'elles avoient un si grand désir de le servir , il lui plût de leur donner une maison. Il me dit : T ai déjà exaucé votre prière. Laissez-moi faire. Cus paroles me donnèrent la joie que

l'on peut s'imaginer ; et je tins la chose pour faite, comme en effet elle se fit. Il nous empêcha ensuite, par son extrême bonté, d en acheter une , dont chacun approuvoit l'acquisition , à cause qu'elle étoit en très -belle assiette ; mais si mal bâtie et si vieille-, que ce n'étoit qu'une place, qui ne nous auroit guères moins coûté * que la maison toute entière que nous avons maintenant. Aussi , n'en étois-je pas contente , parce que cela ne paroissoit pas s'accorder avec ce que Dieu m'avoit dit dans l'oraison , qu'il nous donneroit une maison très-commode. 11 accomplit sa promesse. Car , ne restant plus qu'à passer le contrat de celle dont je viens de parler, celui qui nous la vendoit , à un prix excessif , remit , pour quelques considérations , à le signer , dans le temps dont nous étions convenus , et nous dégagea ainsi de notre parole. Je l'attribuai à une singulière faveur de Dieu , à cause qu'il y avoit tant à travailler à celte maison , qu'elle n'aurait pu être entièrement rétablie durant la vie des Religieuses qui y étoient , quand même elles auraient trouvé moven de faire une si grande dépense , ce qui leur auroit été fort difficile.

fejrà FONDATION

Un Ecclésiastique , grand serviteur de Dieu , nommé Garcia Alvarez , trèsestimé dans la ville , à cause de ses bonnes œuvres , qui faisoient toute son occupation , fut principalement cause que nous changeâmes d'avis. 11 avoit tant de bonté pour nous , que depuis que nous eûmes la permission de faire dire la messe , il ne manquoit jamais de venir nous la dire tous les jours , quoique la chaleur fût extrême ; et s'il eût eu plus de bien , rien ne nous auroit manqué. Comme il connoissoit fort cette maison , il ne voyoit point d'apparence de Tacheter si chèrement , et nous le représenla tant de fois, qu'enfin, il nous fit résoudre à n'y plus penser. Lui et mon frère allèrent ensuite voir celle que nous avons aujourd'hui , et en revinrent , avec raison , si satisfaits , Notre-Seigneur le voulant ainsi , que l'affaire fut terminée en deux ou trois jours , et le contrat signé. Mais nous n'eûmes pas peu de peine à y entrer, parce que celui qui Ta voit louée ne vouloit point en sortir , et que les Religieux de saiut François , qui en. étoient proches , nous prièrent instamment de ne nous y point établir. Pour moi , j'y aurais consenti si le contrat n'eût pas encore été signe', et en eusse remercié Dieu, pour n'être point obligée de payer six mille ducats que nous coûtoit la maison , sans pouvoir en jouir présentement. La mère Prieure , au contraire , louoit Dieu de ce que le marché étoit fait , à cause qu'elle avoit en cela , comme en toute autre chose , plus de foi que moi , et qu'elle est beaucoup meilleure. Après avoir demeuré plus d'un mois en cet état , enfin , cette bonne mère, les autres Religieuses et moi , allâmes de nuit nous mettre dans la maison , ne voulant pas que ces Religieux le sussent avant que nous en eussions pris possession. Mais ce ne fut pas sans crainte que nous toutes , et ceux qui nous accompagnoient , fîmes ce chemin. Autant d'ombres que nous voyions , nous paroissoient autant de ces Religieux.

Dès le point du jour, Garcia Alvarez ce bon Pré Ire qui étoit venu avec nous, dit la première messe ; et depuis , nous n'eûmes plus rien à appréhender. JÉ sys mon Sauveur , quelles frayeurs n'ai-je point eues dans ces prises de possession? kt si 1 on en a tant lorsqu'on n'a d'autre dessein que de travailler pour votre ser-,

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vice / combien grandes doivent être celles des personnes qui ne pensent qu'à vous offenser et à nuire à leur prochain ? et comment est-il possible qu'ils y trouvent du plaisir et de l'avantage ? Mon frère xi'étoit pas présent , parce qu'il avoit été obligé de se retirer , à cause que la précipitation avec laquelle on avoit passé le contrat , lui avoit fait commettre une erreur qui nous auroit été préjudiciable, et qu'étant notre caution , on vouloit pour ce sujet le mettre en prison. Ce qu'il n'avoit point d'habitude dans Séville , où il passoit pour étranger , nous causa ainsi beaucoup de peine, jusqu'à ce qu'il donna pour assurance à nos parties des effets dont ils se contentèrent. Ensuite tout alla bien , quoique pour nous faire mériter davantage , nous eûmes durant quelques temps un procès à soutenir.

Nous nous étions renfermées dans un étage bas , et mon frère passoit les jours entiers à faire travailler les ouvriers. 11 continua aussi à nous nourrir , ainsi qu'il avoit commencé de faire quelque temps auparavant , parce que notre maison n'étoit pas encore considérée comme un ïnonaslère, mais comme un logis particulier , excepté par un saint Prieur des Chartreux de las Cuevas , de la famille des Pantojas d'Avila , à qui Dieu avoit , dès notre arrivée , donné tant d'affection pour nous , qu'il nous assistoit en toutes manières , et continuera sans doute jusqu'à la fin de sa vie. Je rapporte ceci , mes Sœurs , à cause qu'étant juste de recommander à Dieu nos bienfaiteurs y tant morts que vivans , je crois devoir engager celles qui liront celte relation , à prier pour ce saint Religieux , à qui nous sommes si obligées.

Si je m'en souviens bien , il se passa de cette sorte plus d'un mois , durant lequel mon frère travailloit avec tant d'affection à faire de quelques chambres une chapelle , et à tout accommoder , qu'il ne nous laissoit rien à faire. Quand cela fut achevé , je désirois fort que le très-saint Sacrement y fût mis sans bruit, parce que j'appréhende toujours de causer de la peine aux autres , lorsqu'on le peut éviter. Je le proposai à Garcia Alvarez , ce bon Prêtre ; et il en conféra avec le Père Prieur des Chartreux ; l'un et l'autre n'affectionnant pas moins que nous-mêmes ce qui nçus touchoit. Ils jugèrent qu'afin de rendre le monastère

connu de tout le monde , il falloit que cette action se fît avec grande solennité , et allèrent ensuite trouver F Archevêque. Après ayoir agité Fa (Taire > il fut résolu que Ton iroit prendre le très-saint Sacrement dans une paroisse , pour le porter en procession dans notre monastère. Ce Prélat ordonna aussi que le Clergé , avec quelques Confrairies, y assisteraient, et que Fon tapisseroit les rues.

Le bon Garcia Alvarez para notre cloître par où Fon entra, et orna extrêmement l'église et les autels. Il y avokt même une fontaine qui jetoit de Feau de naphte , sans que nous y eussions aucune part > ni que nous l'eussions désiré. 'Mais il est vrai que nous ne pûmes voir qu avec beaucoup de dévotion et de plaisir , cette cérémonie se faire avec tant de solennité > les rues si bien tendues , et une si bonne musique de voix et d mstrumens , que ce saint Prieur des Chartreux me dit qu'il n'avoit jamais rien vu de semblable h Séville. Ainsi , on pouvoit juger que c'éloit un ouvrage de Dieu. Ce bon Père , contre sa coutume , assista à la procession. L'Archevêque posa lui-même le très sain! Sacrement 3 et la multitude du peuple qui se

trouva à cette fête , éloit incroyable. Vous voyez , mes filles , par ce récit , quels étoient les honneurs que l'on faisoit à ces pauvres Carmélites , auparavant si méprisées de tout le monde , qu'il ne sembloit pas qu'on leur voulût seulement donner un verre d'eau , quoiqu'il n'en manque pas dans la rivière de cette grande ville.

Il arriva une chose que tous ceux qui la virent , trouvèrent fort remarquable. Après que la procession fut achevée , on tira tant de coups de cànon et tant de fusées , que cela dura presque jusqu'à la nuit ; et il leur prit alors encore envie d'en tirer. Sur quoi le feu s'etant mis à la poudre qu'un hormne porloit, l'on considéra comme un miracle qu'il n'en fut pas brûlé. Il s'éleva une si grande flamme , qu'elle alla jusqu'au haut de notre cloître , qui étoit tapissé de taffetas jaune et cramoisi , et personne ne doutoit que ce taffetas ne dût être en cendre ; mais il ne parut pas seulement que le feu s'en fût approché 3 quoique les pierres de ces voûtes en fussent toutes noircies. Nous en remerciâmes Dieu , parce que nous n'avions pas le moyen de payer cette étoffe ; et il y a

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