Le Livre des Fondations (page 12)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. III 1818 (OCR) · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Digitized

278 fondation

grande apparence que le démon , à qui cette cérémonie ne plaisoit point , non plus que de voir une nouvelle maison consacrée à Dieu , avoit voulu s'en venger en quelque manière. Notre -Seigneur ne le permit pas. Qu'il soit béni et glorifié à jamais !

La Sainte ne parle presque dans tout ce Chapitre que d'une excellente fille qui se rendit Religieuse dans ce monastère , nommée Béatrix de la Mère de Dieu.

Vôus pouvez juger , mes Sœurs , quelle fut, ce jour-là, notre joie, et j'avoue que la mienne fut très-grande , de voir m que je laissois ces bonnes filles dans une maison bien assise , fort commode , connue de toute la ville , où éioient entrées des filles qui pouvoient en payer la plus grande partie du prix , et que pour peu qu'y apportassent celles qui achèveroient de completter leur nombre , elle se trouverait entièrement liquidée. Surtout , je ressentois une grande consolation de ce que mes travaux n'avoient pas été

inutiles. Mais lorsque je pouvois jouir de quelque repos , je fus obligée de partir le lundi d'après le dimanche qui précédoit la Pentecôte , de l'année 1576, à cause que la chaleur commençoit d'être excessive , comme aussi pour tâcher , s'il étoit possible , de ne point marcher le jour de la fête , et de la passer à Malagon , où je désirois pouvoir demeurer quelques jours.

Ainsi , Dieu ne permit pas que j'eusse

la consolation d'entendre au moins une

messe dans notre église. Mon départ troubla la joie de ces bonnes Religieuses. Elles sentirent vivement cette séparation, à eause que nous avions durant un an souffert ensemble tant de travaux , que ceux que j'ai rapportés ne sont que les moindres. Je n'en ai jamais tant éprouvé dans aucune fondation , si l'on en excepte -celle d'Avila , qui les surpassoient encore , parce qu'ils étoient intérieurs. Je souhaite de tout mon cœur que Dieu soit bien servi dans cette maison; c'est la seule chose qui puisse importer. J'ai sujet de l'espérer , lorsque je vois qu'il y attire de si bonnes ames , et que les cinq que j'y ai menées avec moi , de la vertu desquelles j'ai parlé > mais beaucoup moin*

Digitized

que je ne Paurois pu faire > y sont demeurées.

Béatrix de la Mere de Dieu.

Je veux, mes Filles, vous dire quelque chose de la première qui prit l'habit dans ce monastère , ne doutant point que vous ne l'appreniez avec plaisir. C'éloit une jeune demoiselle, fille de parens trèsvertueux, qui demeurent dans le haut pays. Elle n'avoit encore que sept ans , quand une de ses tantes qui n'avoit point d'enfans , voulut l'avoir auprès délie , et la prit en affection. Alors , trois servantes de cette tante , qui se flattoient auparavant de Pespérance qu'elle leur donneroit son Lien , ne doutant point qu'elle ne déclarât cet enfant son héritière , conspirèrent ensemble pour la perdre, et inspirées du démon, supposèrent qu'elle vouloit faire mourir sa tante , et qu'elle avoit pour ce sujet , donné de l'argent à l'une d'elles pour acheter de l'arsenic. Celle-là le dit à sa maîtresse , et les deux autres confirmèrent son témoignage. Ainsi, la tante le crut ; la mère même de l'enfant en demeura persuadée, et elle retira sa fille ,

qui passoit dans son esprit pour aussi coupable qu'elle étoit innocente.

Cette fille, dont le nom est Béatrix de la Mère de Dieu, m'a dit, que durant plus d une année , sa mère la faisoit coucher sur la terre ; qu'il ne se passoit point de jour qu'elle ne lui donnât le Ibuet pour lui faire confesser le crime dont elle étoit accusée , et que plus elle assuroit qu'elle ne Pavoit pas commis , ni ne savoit pas seulement ce que c étoit que de l'arsenic , plus elle lui paroissoit méchante de s'opiniâtrer à le dénier , et la croyoit incorrigible. Il lui eût été facile de se délivrer d'un si cruel traitement , en avouant ce qu'on lui imposoit; et il y a sujet de s'étonner qu'elle ne le fit pas. Mais Dieu lui donna la force de soutenir toujours la vérité ; et comme il est le protecteur des innocens , il envoya à deux de ces trois femmes de si cruelles maladies , qu'elles paroissoient avoir la rage. Se voyant en cet état et prêtes à mourir, elles confessèrent leur crime , et firent demander pardon • à l'enfant. La troisième mourut en couche , et fit la même déclaration. Ainsi, toutes trois expirèrent dans les tourmens , pour punition d'une si horrible méçhanceté. Je n'ai pas seulement su cela de la fille , mais aussi de la propre bouche de la mère , qui la voyant Religieuse , et ayant peine à se consoler des maux qu'elle lui avoit faits , me Ta raconté avec d'autres particularités , qui faisoient voir quelles avoient été ses souffrances , Dieu ayant permis qu'encore qu'elle n'eût point d'autre enfant , et qu'elle l'aimât tendrement , elle l'eût traitée d'une manière si horrible , qu'on pouvoit dire qu'elle avoit été son bourreau. Et c'est une femme si véritable et si vertueuse , que Ton ne sauroit refuser d'ajouter foi à ses paroles.

Lorsque cette fille eut près de douze ans , elle fut touchée en lisant la vie de sainte Anne, d'une grande dévotion pour les Saints du mont Carmel , parce qu'elle voyoit dans cette vie que la mère de sainte Anne , qui se nommoit , ce me semble , Emerentiane , alloit souvent les visiter. Ainsi , elle s'affectionna de telle sorte à cet Ordre de la sainte Vierge, qu'elle résolut de se faire Religieuse , et fit vœu de chasteté. Elle passoit le plus de temps qu'elle pouvoit en solitude et en oraison 3 et y recevoit des grâces très-particulières de Noire-Seigneur et

de sa bienheureuse Mère. Mais quelque impatience qu'elle eût d'entrer en religion , elle n'osoit s'en déclarer à son père et à sa mère , et ne savoit comment apprendre des nouvelles de cet Ordre* Sur quoi il est assez remarquable qu'y ayant dans Séville même une maison de la, règle mitigée, elle n'en eut point de connoissance , qu'après avoir depuis été informée du nouvel établissement de nos monastères. Elle étoit restée seule de plusieurs enfans , dont elle étoit durant leur vie la moins chérie \ et celui de ses frères qui étoit mort le dernier , avoit défendu son innocence lorsqu'on lui avoit supposé ce crime. Aussitôt qu'elle fut en âge d'être mariée , son père et sa mère lui proposèrent un parti si avantageux , qu'ils ne doutoient point qu'elle ne l'acceptât ; mais elle leur répondit qu'elle avoit fait vœu de chasteté , et qu'elle monrroit plutôt que de le violer.

Ce refus les irrita de telle sorte , soit par un aveuglement causé par le démon, ou que Dieu le permît , afin de faire souffrir à cette vertueuse, fille une espèce de martyre ; que s'étant imaginés qu'il falloit qu'elle eût commis quelque grand crime, pour avoir pu se résoudre d$

faire un si grand affront à celui à qui ils avoient donné leur parole , iJs la traitèrent d'une manière si barbare , qu'il lui en auroit coûté la vie si Dieu ne la lui eût conservée , et elle demeura trois mois au lit sans pouvoir se remuer. Sur quoi elle m'a dit que dans l'excès de ses tourmens , s'étant souvenue de ce que sainte Agnez avoit souffert , elle ne les sentit presque plus > tant elle auroit désiré de mourir martyre comme elle. '

Il faut avouer qu'il est bien étrange qu'une fille qui ne quittoit jamais sa mère , et étoit continuellement éclairée par un père si habile , ait pu être soupçonnée par eux d'avoir commis un si étrange péché , elle qui avoit toujours vécu saintement , et étoit si honnête , si sage , et si charitable envers les pauvres y qu'elle leur donnoit tout ce qu'elle avoit : mais lorsque Dieu , par un excès de son amour pour une personne , la fait souffrir , il se sert de divers moyens pour lui accor 7 der cette grâce. Quelques années après , ce père et cette mère ayant connu la vertu de leur fille , changèrent en carresses le mauvais traitement qu'ils lui faisoient. Ils ne lui refusoient rien de ee qu elle désiroit d'eux pour faire l'atimône , sans que néanmoins ils pussent se résoudre à consentir qu'elle fût Religieuse ; ce qui lui donnoit , à ce qu'elle m'a dit , beaucoup de peine.

Treize ou quatorze ans avant que le père Gratien ^llat à Sëville , lorsque Ton ne savoit encore ce que c'étoit que des Carmes déchaussés , cette fille étant avec son père, sa mère et quelques-unes de ses voisines , un Religieux très-vénérable et vêtu de gros drap , comme nos Pères de la réforme le sont maintenant , entra dans la chambre ; et quoiqu'il semblât être fort âgé , et que sa barbe qui étoit fort grande , fût aussi blanche que de l'argent , il paroissoit beaucoup de fraîcheur sur son visage. 11 s'approcha de cette fille , et après lui avoir parlé en une langue , que ni elle , ni aucun de ceux qui étoient présens n'entendoit point , il fit trois fois le signe de la croix sur elle en disant ces propres mots : Béatrix , Dieu te rende forte ; et puis - s'en alla. Leur étonnement à tous fut si grand , qu'à peine aucun d'eux pouvoit respirer tandis qu'il fut là. Quand il fut parti , le père demanda à sa fille qui étoit ce vénérable vieillard. Elle , de son cJbié y croyoit qu'il le connoissoit , et ils

se levèrent tous aussitôt pour Palier chercher ; mais inutilement. Cette apparition donna une grande consolation à cette sainte fille , et tous ceux qui la virent , ne pouvant douter qu'elle ne vînt de Dieu , en furent extrêmement surpris , et conçurent encore une plus grande estime de sa vertu. Durant les quatorze années suivantes , elle continua de s'employer à servir Dieu , et à lui demander qu'il lui plût d'accomplir son dessein sur elle.

Un si long retardement Pennuyoit beaucoup , lorsqu'allant entendre le sermon dans l'Eglise de Triane , qui est le quartier de Séville où son père demeuroit , sans savoir qui y prêchoit , il se trouva que c'étoit le père Jérôme Gratien. Et quand il alla recevoir la bénédiction , elle se ressouvint de celui qui lui étoit apparu autrefois , vêtu et déchausse de la même sorte , mais différent de visage , le père Gratien n'ayant pas trente ans. Elle m'a raconté que sa joie fut si grande , qu'elle pensa s'évanouir , parce qu'encore qu'elle eût appris que l'on avoit établi en ce quartier là un monastère de Religieux , elle ne «avoit pas que ce fût des Carmes déchaussés. Elle fit , dès ce moment , tout ce qu'elle put pour aller à confesse à lui , et ne put qu'avec beaucoup de peine Pobtenir , à cause qu'étant si réservé et si retiré , et la voyant jeune et fort belle , il évite autant qu'il peut de confesser de semblables personnes. Comme elle étoit , de son côté , fort retenue , un jour qu'elle pleuroit dans l'église , une femme lui demanda ce qu'elle avoit. Elle lui répondit qu'elle auroit désiré de parler au père Gratien , mais qu'elle ne savoit comment l'aborder, parce qu'il confessoit alors. Cette femme la prit par la main r Ja mena à ce Père , le pria de l'entendre ; elle lui fit une confession générale. Il fut également touché et consolé des grâces que Dieu avoit répandues dans cette ame , et la consola beaucoup en lui apprenant qu'il pourroit bien venir des Carmélites ; et qu'étant satisfait de sa vocation , il feroit en sorte qu'elle seroit la première qu elles recevroient. Il lui confirma la même chose après que nous fûmes arrivées , et prit uh grand soin d'empêcher que son père et sa mère ne le sussent , parce qu'ils n'auroient pu se résoudre à lui permettre d'entrer. Comme lorsqu'elle alloit se confesser au monastère des Carmes déchaussés , qui étoit fort éloigné de son logis , et où elle faisoit plusieurs aumônes , sa mère ne la menoit point , mais la faisoit seulement accompagner par des servantes , cette vertueuse lille leur dit , le jour de la fête de la très-sainte Trinité , de demeurer , et qu'une femme qui étoit révérée de tout le monde dans Séville , à cause de son extrême piété , et de ses occupations continuelles en de bonnes œuvres , viendroit la prendre. Ainsi, elles ne l'accompagnèrent point ; et selon qu'elle Ta voit concerté avec cette femme , elle prit un manteau de gros drap, si pesant, que sans la joie qu'elle avoit de le porter , je ne sais comment elle l'auroit pu. Sa seule crainte étoit de rencontrer quelqu'un qui la reconnût , et qui la voyant dans un habit si différent de son habit ordinaire , ne la traversât dans son dessein. Car, qu'estce qu'un véritable amour pour Dieu ne fait point faire ? Nous lui ouvrîmes la porte , et j'envoyai en donner avis à sa mère. Elle vint aussitôt, et paroissoit être hors d'elle-même. Mais après avoir repris ses esprits , au lieu de passer

U ces extrémités auxquelles d'autres

mères

mères se laissent emporter, elle connut la grâce que Dieu faisoit à sa fille , et malgré la résistance de la nature , elle se soumit à sa volonté , et nous fit ensuite de grandes aumônes.

Il ne se pouvoit rien ajouter à la joie que témoignoit cette nouvelle épouse de Jésus-Christ , de jouir du bonheur qu'elle avoit si ardemment souhaité. Son humilité étoit si grande , et elle prenoit tant de plaisir dans le travail , que nous avions peine à lui arracher le balai des mains , les exercices les plus bas et les plus pénibles lui étant les plus agréables, quoiqu'elle eut été élevée avec beaucoup de délicatesse. Le corps se ressentit de la joie de l'ame. Elle reprit aussitôt son embonpoint ; et son père et sa mère la voyant en cet état, en furent si consolés, qu'ils n'auroient pas alors voulu qu'elle n'eût point été avec nous.

Comme il n'était pas raisonnable que cette vertueuse novice jouît d'un si grand bonheur sans qu'il lui en coûtât des souffrances, elle fut extrêmement tentée deux ou trois mois avant sa profession , non pas jusqu'à se résoudre de ne la point faire , mais parce que le démon effaçoit de son souvenir tout le temps Tome III. i3

Di

qu'elle avoit soupiré après nn tel bien , et lui faisant envisager mille difficultés , agitoit sans cesse son esprit. 11 se trouva , néanmoins , vaincu au lieu de la vaincre. Elle s'éleva par son courage au-dessus de tant de peines dont il tâchoit de l'accabler ; et malgré tous ses efforts , elle résolut de faire profession. NotreSeigneur qui n'attendoit pour la couronner que d'éprouver sa constance , lui fit trois jours auparavant des grâces extraordinaires , et mit en fuite cet irréconciliable ennemi des hommes. Elle se trouva dans une telle consolation , qu'elle en étoit toute transportée ; et certes , avec sujet , puisque c'étoit l'effet d'une preuve si signalée de l'amour que lui portoit son divin Epoux. Peu de jours après 5 sou père étant mort , sa mère prit l'habit , et nous fit une aumône de tout son bien. 11 ne se peut rien ajouter àu contentement dont elle et sa fille jouissent, et à l'édification qu'elles donnent à toutes les Sœurs , par la fidélité avec laquelle elles répondent à la faveur que Dieu leur a faite de les appeler à son service.

i L'année n'étoit pas encore passée 9 qu'une autre demoiselle vint aussi se

mettre avec nous , quoique son père et sa mère ne pussent se résoudre h le lui permettre. Ainsi , Dieu remplit cette maison drames choisies , qui se consacrent à lui avec tant d'ardeur , qu'il n'y a ni clôture , ni austérités , ni travaux qui soient capables de les étonner , et qu'elles ne surmontent par son assistance. Qu'il soit béni dans tous les siècles.

t

De quelle manière se fit cette, fondation. La Sainte exhorte à ne point s'arrêter au bien dans la réception des Religieuses. Elle parle ensuite des grands travaux qu'elle a souff erts dans ces fondations , et dit comme on lui rendit tant de mauvais offices auprès du Père Général , qu'elle reçut des défenses d'en faire davantage; ce qui au lieu de l'affliger lui donna beaucoup de joie.

Lorsque j'ctois sur le point de partir du monastère de saint Joseph d'Avila pour aller à la fondation de Veas , dont on étoit demeuré d'accord de tout , et qu'il ne restoit plus que de nous mettre en chemin de l'exécuter > j'appris par un homme , qu'une dame de Caravaque , nommée madame Catherine , m'envoya ^exprès , que trois demoiselles a voient été si touchées d'ujçt sermon d'un Père

de la compagnie de Jésus, qu'elle» s'étoient retirées chez elle dans la résolution de n'en point sortir , Jusqu'à ce que Ton eût fondé en ce lieu là un monastère. Il y a grande apparence qu'elles s'étoient concertées avec cette dame, et qu'elle les aideroit à faire cette fondation. Elles étoient filles de deux gentilshommes des plus qualifiés de Caravaque , dont l'un se nommoit Rodriguez de Moya, qui étoit très- vertueux. Toutes ensemble avoient assez de bien pour exécuter ce dessein , et elles avoient appris ce qui s'étoit passé dans la fondation de nos monastères par les Pères de la compagnie de Jésus , qui noua y ont toujours assistées.

L'ardeur avec laquelle ces bonnes filles envoyoient de si loin pour s'engager dans l'Ordre de la sainte Vierge , me donna de la dévotion. Je résolus de seconder leurs bonnes intentions , et ayant su que ce lieu étoit proche de Veas , je menai un plus grand nombre de Religieuses que je n'avois accoutumé , parce que les lettres que j'avois reçues me faisant croire que cette affaire ne recevroit point de difficulté , mon dessein

Digitized

étoit d'aller foire cette fondation aussitôt après que celle de Veas seroit achevéeMais Dieu en ayant ordonné autrement , mes mesures furent rompues. Car y comme je l'ai rapporté dans la fondation de Séville , la permission du Conseil des Ordres arriva alors , et m'empêcha d'exécuter ce que j'avois résolu. 11 est vrai aussi que j'en fus fort dégoûtée , parce que j'appris étant à Veas , que le chemin étoit si mauvais , que les Supérieurs de nos monastères ne pourroient , sans beaucoup de peine , y aller faire leurs visites. Toutefois , comme j'avois donné sujet d'espérer que l'affaire s'achèveroit , je priai le père Julien d'Avila et Antoine Gaytan , d'aller sur les lieux pour reconnoître l'état des choses , et me dégager s'ils le jugeoient à propos. Us trouvèrent cette grande chaleur assez rallentie^ non pas du côté de ces demoiselles y mais de celui de madame Catherine , qui avôit la principale part dans ce dessein > et qui les avoit logées chez elles dans un appartement séparé , comme dans une espèce de monastère.

Ces bonnes filles demeurèrent néanmoins si fermes dans leur résolution

d'être Religieuses , et gagnèrent de telle sorte le père Julien d'Avila et Antoine Gaytan , qu'avant de s'en revenir , ils passèrent tous les actes nécessaires pour la conclusion du traité > et les laissèrent ainsi comblées de joie. Quant à eux , ils étoient si satisfaits d'elles et de la bonté du pays , qu'ils ne pouvoient se lasser de nous le témoigner ; et ils avouoient en même temps que l'on ne pouvoit voir de plus mauvais chemins. Tout étant donc ainsi d'accord , je renvoyai le bon Anloine Gaytan , qui ne trouvoit rien de difficile pour nr obliger. Et sans l'affection que le père Julien d'Avila et lui avoient pour cet établissement , et la peine qu'ils prirent pour le faire réussir , il ne se seroit jamais fait, tant j'y étois peu portée. Je priai ce bon homme de faire mettre un tour et des grilles aux lieux où Ton devoit prendre possession , et loger les Religieuses jusqu'à ce qu'elles eussent acheté une maison qui leur fût commode. Ce serviteur de Dieu y passa plusieurs jours , et nous accommoda un logement dans la maison de Rodriguez de Moya , qui étoit y comme je l'ai dit > père d'une

de ces demoiselles , et qui en donna avec joie une partie pour ce sujet.

Lorsque j'étois prête à me mettre en chemin, je reçus la permission ; mais, ayant su qu'il y avoit une clause qui rendoit les Religieuses dépendantes des Commandeurs, à quoi je ne pouvois consentir , parce que cela est contraire a nos constitutions , il fallut envoyer demander une nouvelle permission ; et on ne Fauroit jamais obtenue , non plus que celle de Veas , si je n'eusse pris la liberté d'en écrire au Roi Dom Philippe II , à présent régnant. 11 commanda qu'on l'expédiât aussitôt ; car sa Majesté affectionne de telle sorte les personnes religieuses qui vivent selon leur profession , qu'ayant su que nous observons , dans nos monastères > la première règle , il nous a toujours favorisées. C'est pourquoi , mes Filles , je vous prie de tout mon cœur de ne discontinuer jamais les prières particulières que nous faisons pour ce grand Prince.

Comme il falloit donc faire réformer cette permission , je partis par l'ordre du Père Jérôme Gratien de la Mère de Dieu, alors Commissaire et qui l'est encore ; je pris mon chemin par Séville , et je laissai

ces pauvres demoiselles dans leur clôture , où elles demeurèrent jusqu'au premier jour de 1 année suivante , quoiqu'elles eussent envoyé vers moi à Avila dès le mois de février. La permission fut bientôt expédiée. Mais étant si éloignée d'elles T et si occupée du sujet de mon voyage , tout ce que je pouvois étoit de les plaindre beaucoup dans les peines où elles me témoignoient être par leurs lettres, et de désirer extrêmement de les en soulager.

M'étant donc impossible d'y aller 9 tant à cause de ce grand éloignement y que parce que cette autre fondation n'étoit pas encore achevée , le Père Jérôme Gratien trouva bon que les Religieuses , qui avoient été destinées pour commencer cet établissement, et qui étoient demeurées à saint Joseph de Malagon , le fissent sans moi.

Je fis en sorte que Pon donna pour

Prieure une Religieuse en la conduite de

Laquelle j'avois une grande confiance yi

parce qu'elle est beaucoup meilleure que*

moi* Elles partirent avec tout ce dont

elles avoient besoin , accompagnées de

deux Pères Carmes de notre réforme >'

car le Père Julien d'Aviia et Antoine*

x3 *

Digitized

Gaytan s'en étoient retournés il y avoit déjà quelques jours; et comme le chemin éloil long et le temps fâcheux , à cause que c'étoit sur la fin de décembre , je ne voulus pas leur donner la peine de revenir. Ces Religieuses furent reçues à Caravaque avec une grande joie de toute la ville , et avec une très-particulière de ces demoiselles, qui les attendoient dans leur clôture avec tant d'impatience. Elles fondèrent le monastère , et le très-saint Sacrement y fut mis le jour du saint Nom de Jésus de Tannée i5?6. Deux de ces trois filles prirent aussitôt l'habit ; mais la troisième étant d'un naturel trop mélancolique pour vivre dans une clôture si étroite et si austère , elle retourna en sa maison pour y demeurer avec une de ses sœurs. Qu'un tel exemple , mes Filles > vous fasse admirer la conduite de Dieu y Ct combien nous sommes obligées de le servir et de le remercier de la grâce qu'il nous a faite de persévérer jusqu'à faire profession , et de demeurer ainsi dans sa maison durant tout le reste de notre vie > en qualité de filles de la sainte Vierge. Il s'est servi du dessein qu'avoit cette demoiselle d être Religieuse , et de son

bien pour l'établissement de ce monastère.

Et lorsqu'elle devoit jouir du bonheur qu'elle avoit si ardemment souhaité , le courage lui a manqué, et elle s'est laissée vaincre par cette humeur mélancolique sur qui nous rejetons si souvent les fautes que nos imperfections et la légèreté de notre esprit nous font commettre.

Plaise à sa divine Majesté de nous donner une grâce si abondante , que rien ne soit capable de nous empêcher d'avancer dans son service ; et qu'il veuille toujours , s'il lui plaît , être notre protecteur et notre soutien, afin que nous ne perdions pas , par notre lâcheté , un aussi grand bien que celui dont il a commencé de favoriser des créatures aussi foibles et aussi misérables que nous le sommes. Je vous conjure en son nom , mes Sœurs et mes Filles , de lui faire sans cesse cette prière , et que chacune de celles qui entreront à l'avenir dans ces maisons saintes , se représente continuellement que c'a été par une grâce toute extraordinaire que cet ordre de la sainte Vierge est rentré dans la première observance de sa règle , afin qu'il ne permette pas qu'elle se relâche. Considérez que des choses qui paroissent légères ouvrent la porte à de grands désordres, et font , sans

que Ton s'en aperçoive , que L'esprit du monde entre dans ces lieux consacrés à la retraite et au silence. Représentezvous la pauvreté et les travaux qui vous ont procuré le repos dont vous jouissez , et vous connoîtrez que la plus grande partie de ces monastères ne sont pas l'ouvrage des hommes , mais celui de Dieu, qui prend plaisir à nous accorder de nouvelles grâces , quand nous n'y apportons point d'obstacle. Car y d'où pensez-vous qu'une fille aussi foible et aussi imparfaite que je suis , ait tiré de la force pour exécuter de si grandes choses ? une fille soumise à autrui y une fille sans argent et sans secours y celui de mes frères qui m'assista en la fondation de ScviJle étant encore dans les Indes ? Et comment pourriez-vous douter , mes Sœurs > que ce ne soit Dieu qui a tout fait , puisque je ne suis pas d'une naissance assez illustre pour m'attribuer l'honneur que Von m'a rendu en tant de rencontres ; et que y de quelque côté que l'on considère ce ^ qui s'est passé dans ces fondations , il fauè toujours en venir à reconnoître que Dieu seul en a été la source ? Ne serions-nous donc pas bien malheureuses si nous manquions de maintenir en sa perfection un

si grand oivvrage , quand il devroit nous en coûter pour le conserver notre repos , noire honneur et notre vie ? Mais ces trois choses , au contraire , s'y. rencontrentCar, quel repos égale ^fcelui dont vous jouissez avec une telle paix et une si grande joie intérieure , qu'au lieu d'appréhender la pauvreté vous la désirez l Quel honneur peut être plus grand que d'être les épouses d'un Dieu ? Et quelle vie peut être plus heureuse que celle où Ton n'appréhende point la mort , comme nous en voyons des exemples en celles qui finissent leurs jours parmi nous ? Ainsi , si vous demandez sans cesse & Dieu la grâce de vous avancer dé plus en plus dans son service ; si vous vous défiez de vous-mêmes pour ne vous confier qu'en lui ; et si vous ne vous découragez jamais , il ne vous refusera jamais son assistance.

Ne point s'arrêter au bien y dans la réception des Religieuses.

N'appréhendez donc point que rien vous manque , et pourvu que vous soyez contentes des dispositions de celles qui se présenteront pour être Religieuses ■> et

Digitized

qu'elles soient riches en vertu , ne craignez point de les recevoir, encore qu'elles soient pauvres des biens du monde. Il suffit qu'elles viennent dans le dessein de servir Dieu le jflus parfaitement qu'elles pourront. Il pourvoira à vos besoins par quelque autre voie qui vous sera beaucoup plus avantageuse. J'en parle par expérience ; et il m'est témoin que je n'ai jamais refusé aucune fille faute de bien , quand j'élois contente du reste. Le grand nombre que vous savez que j'en ai reçu purement pour l'amour de Dieu , en est une preuve ; et je puis assurer avec vérité , que je n'élois pas si aise d'en recevoir de riches que de pauvres , parce que les premières me donnaient quelque crainte ; an lieu que les autres touchoient si sensiblement mon cœur , que souvent j'en pleurois de joie. Que si en tenant cette conduite lorsque nous n'avions ni maison , ni argent pour en acheter , Dieu nous a tant assistées > serions -nous excusables de ne pas tenir la même conduite , maintenant que nous avons de quoi vivre ? Croyez-moi , mes Filles , vous perdriez en pensant gagner. Si celles qui se présenteront ont du bien , qu'elles ne soient point obligées de donner à d'autres qui en auroicnt besoin , je trouve bon que vous le receviez en aumône , parce qu'il me semble qu'autrement elles vous témoigneroient peu d'affection ; mais prenez toujours garde q^e celles qui seront reçues ne disposent de leur bien que par l'avis de personnes doctes , et pour la plus grande gloire de Dieu. Nous ne saurions prétendre d'en recevoir d'elles qu'avec ces conditions, et il nous importe beaucoup plus qu'elles servent Dieu le plus parfaitement qu'elles pourront , puisque ce doit être notre seul désir. Toute misérable que je suis , je puis dire, à son honneur et pour votre consolation , que je n'ai jamais rien fait dans ces fondations que je n'aie cru conforme à sa volonté , dont je n'aurois voulu , pour quoi que ce fut, m'éloigne? en la moindre chose , et par l'avis de mes Confesseurs, qui depuis que j'ai pris cette résolution , se sont tous trouvés fort savans et des personnes de grande piété.

Peut-être que je me trompe , et que j'ai Commis, sans le savoir, un trèsgrand nombre de fautes. J'en laissfe le jugement à Dieu qui pénètre le fond des cœurs , et je dis seulement ce qui me *

paroi t s'être passé en moi-même. Mais fe voyois clairement que si je faisois quelque bien , c'étoit lui qui me le feisoit faire , et qu'il se servoit de moi pour accomplir son ouvrage- Aussi ne l'ai-je rapporté, mes Filles, qu'afin de vo^is faire encore mieux connoitre combien vous lui êtes obligées , et que , jusqu'à cette heure , nous n'avons fait tort à qui que ce soit. Qu'il soit béni à jamais d'être la cause de tout notre bonheur, et d'avoir suscité des personnes charitables pour nous assister. Je le prie de nous faire la grâce de n'être point ingrates de tant de faveurs dont nous lui sommes redevables. Aiusi soit-iL

Vous avez vu , mes Filles , une partie des travaux que fai soufferts, et qui , à mon avis , ont été les moindres. Je n'aurois pu , sans vous ennuyer , vous les rapporter tons, et vous dire particiïlîèrement combien grandes ont été les fatigues que nous donnoient , dans nos voyages , la pluie , la neige , la peine de nous Jpuver égarées de notre chemin , et surtout mon peu de santé , m'étant arrivé diverses fois d'avoir une fièvre trèsyiolente , et plusieurs autres maux , tant intérieurs qu'extérieurs. Il me souvient x

entr'autres choses , que le jour que nous partîmes de Malagon pour aller à Veas , je me trouvai réduite en tel état, que, considérant la longueur du chemin qui nous restoit encore à faire , les paroles du Prophète Elie , notre Përe , quand il fuyoit la fureur de Jézabel, me vinrent en Pesprit , et je dis à Dieu comme lui : « Je vous laisse à juger , Seigneur , si « j'ai assez de force pour tant souffrir. » Sa divine Majesté , voyant ma foihlesse , me délivra comme en un moment de cette lièvre et de tous ces autres maux , tant intérieurs qu'extérieurs , dont j'attribuai la cause à un saint ecclésiastique qui survint. Lorsque Dieu me donnoit ainsi de la santé , je supportais avec joie les travaux corporels ; mais ce ne m etoit pas une petite peine que de m 'accommoder aux différentes humeurs des personnes des lieux où nous allions , et à me séparer de mes Filles et de mes Sœurs> quand je me trouvois obligée de les quitter pour aller ailleurs ; la tendresse avec laquelle je les aime étant si grande , que je puis dire avec vérité que ces séparations n'étoient pas les moindres de mes croix , principalement lorsque je pensois que je ne les reverrois plus. La douleur qu'elles

ressentaient de leur côté leur faisoit répandre quantité de larmes ; parce qu'encore qu'elles soient détachées de tout le reste, Dieu ne leur a pas fait la grâce de l'être de moi , peut-être pour augmenter la peine que me faisoit souffrir ce que je ne l'étois pas non plus d'elles. Je faisois tous mes efforts pour ne pas le leur témoigner, et je les reprenois même d'être , en cela , si imparfaites j mais leur véritable affection pour moi , dont elles me donnoient des preuves en toutes rencontres, étoit si grande, que mes remontrances leur servoient de peu.

Vous aurez vu aussi comme j'avois nonseulement la permission de notre révérendissime Père Général de faire ces fondations , mais un ordre particulier d'y travailler , et Dieu lui donnoit tant de zèle pour cette bonne œuvre , que je n'en faisois aucune dont il ne me témoignât , par ses lettres , une extrême joie. J'avoue que rien ne m'a tant soulagée dans mes travaux , parce que je croyois servir Dieu en le contentant , étant , comme il est , mon supérieur , et que j'avois , de plus ^ une grande affection pour lui.

Enfin , soit que Notre-Seigneur voulut me donner quelque repos , ou que le

diable ne pût souffrir rétablissement de taiit de maisons consacrées au service de Dieu , le cours de ces fondations fut interrompu, sans que l'on puisse en attribuer la cause à notre révérendissime Père Général, puisque lui ayant écrit , il n'y avoit pas longtemps, pour le prier de me dispenser de fonder davantage de monastères , il m avoit répondu que , bien loin de me raccorder , il souhaitoit que leur nombre pût égaler celui de ses cheveux.

Tous les livres