Le Livre des Fondations (page 13)
Avant que je partisse de Séville, on avoit teniv un chapitre général , dans lequel j'avois sujet de croire que Von considérerait comme un service rendu à Tordre, la fondation de ces nouveaux monastères ; mais au lieu d'envisager cette affaire de la sorte , on m'envoya une défense desDéfiniteurs de faire à l'avenir d'autres fondations , et un commandement de me retirer dans celle de nos maisons que je voudrois choisir , avec défense d'en sortir , pour quelque cause ou occasion que ce fût; ce qui étoit comme me mettre en prison , puisqu'il n'y a point de Religieuse qu'un Provincial ne puisse envoyer d'un monastère en un autre, lorsque le bien de l'Ordre le désire. Mais ce qui éloit pis que tout le reste , et la seule
* chose qui m'étoit sensible , c'est que notre Père Général é toit mal satisfait de moi y sur de faux rapports que des personnes passionnées lui a voient faits. Or y pour vous faire voir , mes Sœurs , combien grande est la miséricorde de Dieu , et qu'il n'abandonne jamais ceux qui désirent de le servir , je puis assurer avec vérité que non-seulement cet ordre da. chapitre ne me donna point de peine , mais qu'il me causa tant de joie que je ne pouvois la dissimuler. Ainsi , je ne m'étonne plus de ce que David dansa devant l'arche > puisque, si je l'eusse osé, j'aurois fait la même chose en cette rencontre. Je ne sais à quoi attribuer une joie si excessive , ne m'étant jamais trouvée , en tant d'autres grandes traverses > dans une semblable disposition , quoique l'une des accusations que l'on me supposoit fût très-notable. Et pour ce qui étoit de ne plus fonder des monastères 3 si on en excepte le déplaisir que me donnoit le mécontentement de notre révérend Père Général, ce m 'étoit un grand soulagement, et j'avois souvent désiré de finir ma vie dans le repos et la retraite. Néanmoins ce n'éloit pas la pensée de ceux qui me rendoient ces mauvais offices : il*
croyoient , au contraire , extrêmement m'affliger , et peut-être avoient-ils bonne intention. Il est vrai que j'ai quelquefois senti de la joie dans les grandes contradictions que j'ai eues dans ces fondations, et les discours qui se faisoient contre moi par diverses personnes , dont quelques-unes n'avoient pas de mauvais dessein ; mais j^e He me souviens point d'avoir jamais eu , en toute ma vie , un mécontentement semblable à celui que j'éprouvai en cette rencontre : et <;e qui me touchoit principalement étoit de penser qu'il falloit que mon Créateur fût satisfait de moi , puisque les créatures rnc récompensoient de la sorte des travaux que je souffroiaCar , j'étois très-persuadée que c'est se tromper que de chercher sa consolation dans les choses de la terre et les louanges des hommes. Ils sont aujourd'hui d'un sentiment , demain d'un autre j ce qui leur plait Je matin , leur déplaît le soir , « et vous seul , mon Dieu , êtes toujours « immuable : soyez héni à jamais , vous « qui ferez jouir , dans le ciel , d'une vie « sans fin , ceux qui vous serviront fidel« lement jusqu'à la fin de leur vie. »
Je commençai , comme je 1 ai dit , en Tannée \Sy 3 à écrire ces fondations, par
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l'ordre du Père Ripalda , Religieux de la Compagnie de Jésus , alors mon Confesseur , et Recteur du collège de Salamanque , où je demeurois dans le monastère de saint Joseph. Après en avoir écrit quelques-unes, parmi plusieurs occupations , je résolus d'en demeurer là , tant parce que je ne me confessois plus à ce Père y qui étoit allé demeurer ailleurs, qu'à cause que j'avois eu beaucoup de peine à les écrire , ainsi que j'en ai toujours , sans néanmoins que j'y eusse regret, l'ayant fait par obéissance ; mais le Père Jérôme Gratien de la Mère de Dieu , Commissaire apostolique , me commanda de continuer. Comme mon obéissance est fort imparfaite , je lui représentai , pour m'en excuser, mon peu de loisir , et les autres raisons qui me vinrent en l'esprit , tant j'appréhendois d'ajouter cette fatigue à celles que j'avois déjà. Ne l'ayant pu persuader , il m'ordonna d'y travailler quand je le pourrois , et je l'ai fait par soumission , dans le désir que l'on en retranche tout ce que l'on y trouvera de mauvais , qui sera peut-être ce qui me paroît le meilleur. J'ai achevé ce traité le quatorzième jour de novembre 1576 , veille de saint Eugène, dans le monastère
de saint Joseph de Tolède , où ]c suis présentement, et par Tordre de ce Père, qui n'est pas seulement Commissaire apostolique des Carmes déchaussés et des Carmélites qui vivent selon la première règle , mais Visiteur de ceux de l'observance mitigée de l'Andalousie. Je prie Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui règne et régnera dans tous les siècles , de faire que cet ouvrage réussisse à son honneur et à sa gloire.
Je conjure mes Sœurs qui liront ceci de vouloir , pour l'amour de Notre-Seigneur, me recommander à lui , afin qu'il me fasse miséricorde , et me délivre des peines du purgatoire que je puis avoir méritées, pour me faire jouir de sa divine présence , et que , n'ayant pas le bonheur de le voir durant ma vie , je reçoive quelque récompense, après ma mort, de la peine que j'ai eue à écrire ceci , et de mon extrême désir qu'il donne quelque consolation à celles à qui on permettra de le lire.
Une veille de Pentecôte , étant dans l'ermitage de Nazareth , du monastère de saint Joseph d'Avila , et pensant à une très-grande grâce que Dieu m'avoit faite à pareil jour , il y avoit environ vingt ans ,
j'en fus si touchée qire je tombai en ravissement. Dans cette extase Notre-Seigneur me commanda de dire de sa part aux Pères de notre réforme , qu'elle iroit toujours en augmentant, au lieu de se relâcher , pourvu qu'ils travaillassent avec grand soin à observer quatre choses : la première , que les Supérieurs s'accordassent dans leurs sentimens; la seconde, qu'ayant plusieurs maisons , il n'y eût que peu de Religieux en chacune ; la troisième , d'avoir peu de commerce avec les séculiers ; et la quatrième , d'enseigner plus par leurs actions que par leurs paroles. Ceci arriva en l'année 1579, et pour témoigner qu'il est très-véritable , je l'ai signé de ma main.
Thérèse de Jésus.
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Persécutions faites aux Pères Carmes déchaussés par ceux de l'Observance mitigée, soutenus par le Nonce Apostolique f et qui me cessèrent qu'après que le roi Philippe II eût donné à ce Nonce quatre Assesseurs f très-gens de bien ^ pour juger cette affaire. La Sainte entreprend, par Tordre de Dieu t de fonder un monastère de Carmélites à Villeneuve-de-la-Xare , où neuf demoiselles qui vivoient en communauté d'une manière admirable , souhailoient avec ardeur d'être Carmélites. La Sainte ayant passé pour y aller par un monastère fondé par sainte Catherine de Cardone , elle parle fort au long de la vie et des vertus de cette grande Sainte. - -
Après que la fondation de Sevîlle fut achevée , on demeura plus de quatre ans sans en faire d'autres , à cause des grandes persécutions qui s'élevèrent toutà<;oup contre les Carmes déchaussés et
les Carmélites. 11 y en avoit eu d'autres auparavant, mais non pas si rudes que celles-ci , qui pensèrent tout renverser. Le diable fit voir combien de si saints eommencemens lui étoient insupportables , et Dieu fit connoilre que c'étoit son ouvrage , en le conduisant à sa perfection, malgré les efforts de cet ennemi de toutes les bonnes œuvres. Les Pères Carmes déchaussés , et particulièrement les Supérieurs , eurent beaucoup à souffrir par l'opposition des Pères Carmes mitigés , et les témoignages si désavantageux que presque tous ces Pères leur rendirent auprès du Révérendissime Père Général. Car , encore que ce soit un fort saint Religieux , et que tous ces nouveaux monastères de Cannes déchaussés n'eussent été fondés que par sa permission , excepté celui de saint Joseph d'Avila , pour lequel le Pape Pavoit lui-même donnée , ils lui représentèrent tant de choses , et le prévinrent de telle sorte , qu'il ne vouîoil pas qu'on en fondât davantage, et ils l'indisposèrent aussi contre moi , sur ce que j avois contribué" à ceux qui étoient déjà établis. Mais pour ce qui est des nouveaux monastères de Religieuses, il leur a toujours
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été favorable. La peine que je souffris peut passer pour la. plus sensible de toutes celles que j'ai éprouvées dans ces fondations , quoique j'en aie eu de trèsgrandes , à cause que , d'un côté > je ne pouvois me résoudre d'abandonner une entreprise que je voyois clairement regarder la gloire de Dieu et l'avantage de notre Ordre , et que mes Confesseurs , qui étoient des personnes très-capables , me conseilloient de poursuivre. Et que, d'autre part , ce m'étoit une mortelle douleur de ne pas déférer a la volonté de mon Supérieur , parce qu'outre l'obligation que j'avois de le contenter , je iaimois extrêmement et lui étois fort obligée. Mais quelque désir que j'eusse de le satisfaire , je ne ïe pouvois , à cause que nous avions des Visiteurs apostoliques à qui nous étions contraintes d'obéir. Un Nonce du Pape , qui étoit un homme fort saint , et qui par son affection pour la veau estimoit beaucoup les Carmes déchaussés , mourut alors j et Dieu permit , pour exercer ces Religieux , que celui qui lui succéda , et qui étoit un peu parent du Pape > leur fût très-contraire. Je veux croire qu'il <?toit homme de bien > mais se trouvant
disposé à favoriser en toutes choses les Pères de l'observance mitigée , et se laissant persuader de ce qu'ils lui disoient contre les réformés , il se mit dans L'esprit qu'il devoit les empêcher de se multiplier davantage , et commença d'agir contre eux avec une rigueur si extrême , qu'il condamnoit au bannissement et à la prison ceux qu'il croyoit pouvoir s'opppser à son dessein.
Le Père Antoine de Jésus , qui avoit le premier commencé la réforme, le Père Jérôme Gratien , que le Nonce précédent avoit établi Visiteur apostolique des mitigés , contre lequel ce nouveau Nonce étoit principalement aigri , et le Père Marian de saint Benoît , desquels j'ai parlé dans les fondations précédentes , furent ceux qui souffrirent le plus. H imposa des pénitences rigoureuses à d'au* très très-bons Religieux , et défendit particulièrement a ceux-ci , sous de grandes peines , de ne plus se mêler d'aucune affaire. En quoi il étoit facile de juger que Dieu ne permettait cet orage que pour faire mieux connoître la vertu Àe ces excellens Religieux, comme la suite le fit voir. Ce même Nonce établit pour -yi&iteur de nos monastères , tarai de
Religieux que de Religieuses , nn Père de l'observance mitigée , ce qui lions anroit extrêmement fait souffrir, si les choses eussent été comme ils se l'imaginoient , et ne laissa pas de nous faire beaucoup endurer , ainsi qu'on pourra l'apprendre par ce qu'en écriront ceux qui le pourront mieux rapporter que moi. Je me contente de le loucher seulement en passant , afin de faire voir à celles qui nous succéderont , combien elles sont obligées d'aspirer de plus en plus à la perfection , puisqu'elles n'auront qu'à marcher dans un chemin que celles qui les ont précédées ont eu tant de peine à leur aplanir. On disoit contre quelques-unes d'elles mille choses fausses > dont j'étois extrêmement touchée. Et quant à celles que l'on publioit contre moi , j'en avois au contraire de la joie , parce que me considérant comme la cause de cette tempête , j'aurois souhaité que l'on m'eut jetée dans la mer , ainsi que Jonas , afin de la faire cesser. Mais Dieu soit loué à jamais d'avoir protégé la justice. Le roi Dom Philippe ayant été informé de la piété et de la manière de vivre des Carmes déchaussés , conçut de l'affection pour eux. Ainsi , il ne
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voulut pas que le Nonce fut le seul juge rie cette affaire. Il lui donna quatre Assesseurs , tous grands personnages , et dont trois étoient Religieux. L'un d'eux se nom moi t le père Pierre Fernandez , homme de très-grand esprit , très-savant, et d'une fort sainte vie. Comme il avoit été Visiteur 3 tant des Pères de l'observance mitigée de la province de Caslille que des Carmes déchaussés , il étoit trèsinformé de la manière de vivre des uns
, et des autres ; ce qu'il nous importoit de tout qu'il fût Lien connu. Ainsi y lorsque je sus que sa Majesté Tavoit choisi , je crus notre affaire terminée , comme elle l'est par la grâce de Dieu, Je souhaite que ce soit pour son honneur et pour sa gloire. Il est certain qu'encore que plusieurs Evéques et des plus grands
, Seigneurs du Royaume , s'employassent avec chaleur pour informer ce Nonce de la vérité , leurs efforts auroient été inutiles, si Dieu n'eût permis que le Roi lui - même eût pris connoissance de laffaire.
Quelle obligation n'avons-nous donc point, mes Sœurs, de prier extrêmement Dieu pour ce grand Prince , et pour ceux qui ont favorisé avec lui la cause
r3o Notre-Seigneur et de la très-sainte Vierge sa Mère, et je ne sanrois trop vous le recommander , puisque vous voyez qu'autrement il aurait été impossible de continuer ces fondations ? en quoi tout ce que nous pouvions contribuer, étoit de demander à Dieu , par des prières et des pénitences continuelles , qu'il lui plût que cette nouvelle réforme non - seulement subsistât , mais fît un plus grand progrès s'il le jugeoit être de son service.
Comme je ne vous ai parlé qu'en passant de tant de travaux qu'on eut à souffrir , ils vous paroîtront peut-être peu considérables. Je vous assure néanmoins .qu'ils furent fort grands et fort longs.
Lorsqu'en Tannée i5/6 , j'étois à Tolède , après être revenue de la fondation de Séville , un Ecclésiastique de Villenenvc-de-la-Xare , m'apporta des lettres du Conseil de ce lieu-là , avec ordre de tricher de me porter à y fonder un monastère , et à y recevoir neuf filles qui s'étoient retirées , il y avoit déjà quelque* années, dans un ermitage de sainte Anne du même lieu. EUes vivoient en communauté dans une si grande retraite et mie si grande perfection , que Louie la
ville admirant leur vertu , les voulait assister dans leur désir d'être Religieuses ; et un Curé de ce lieu , nommé Augustin Ervias , fort savant et fort homme de bien , touché du même sentiment , m'écrivit aussi en leur faveus. Je crus ne pouvoir entrer dans cette proposition pour quatre raisons. La première , qu'il étoit difficile que ce grand nombre de filles pût s'accommoder à notre manière de vivre , après en avoir pratiqué une autre. La seconde, qu'elles n'avoient pas à beaucoup près de quoi subsister , et qu'encore que la ville promît de les nourrir , cela ne me paroissoit pas pouvoir continuer et suffire pour vivre d'aumônes, dans un lieu qui n 'étoit guère de plus de mille feux. La troisième , qu'elles n'avoient point de maison. La quatrième , que ce lieu étoit fort éloigné de nos monastères. Et de plus > parce que ne les ayant jamais vues , je ne pouvois , quoique l'on me dît de leur vertu , m'assurer qu'elles eussent toutes les qualités nécessaires pour embrasser une vie semblable à la nôtre. Ainsi , j'étois résolue à un refus. Mais comme je ne fais rien sans le conseil de personnes savantes et vertueuses , je voulus
en parler au Docteur Velasquez , mon Confesseur , alors Chanoine et Théologal de Tolède , et maintenant Evêque d'Osme , homme de grande capacité et piété. Après qu'il eut vu les lettres et été informé de Paffaire , il me dit que je devois rendre une réponse favorable , à cause que lorsque Dieu unit ainsi dans un même dessein tant de personnes vertueuses , c'est une marque qu'il y va de son service. Je lui obéis , et renvoyai celui qui m'avoit été dépêché , sans lui donner un entier refus. On continua ensuite à tant me presser, et on employa tant de personnes pour m'engager dans cette fondation , que cela dura jusqu'en l'année i58o , parce que , 4 un c 6té , il me sembloit toujours qu'il n'y avoit point d'apparence de s'y résoudre ; et que de l'autre , mes réponses n'étoient pas si mauvaises qu'elles ne leur laissassent quelque espérance.
11 arriva que le père Antoine de Jésus se retira durant le temps qui restoit de son exil , dans le monastère de notre Dame du secours , distant de trois lieues de Villeneuve. Ainsi -, il y alloit quelquefois prêcher , et le père Gabriel de l'Assomption , Prieur de ce monastère , qui
est un homme fort sage et de grande piété y l'y accompagnent. Comme ils étaient tons deux amis du Docteur Ervias , ils eurent par lui la connoissance de ces saintes filles , et furent si touchés de leur vertu et des instances que ce Docteur et toute la ville faisoient en leur faveur , qu'ils embrassèrent cette affaire comme si elle eût été la leur propre ; et il n'y eut rien qu'ils ne fissent par leurs lettres pour tacher à me persuader d'y enlendrç. J'étais alors dans le monastère de saint Joseph de Malagon éloigné de plus de vingt-six lieues de "Villeneuve; et ce Père Prieur vint me trouver sur ce sujet. Il m'assura , entre autres choses , que lorsque l'établissement seroit fait , le Docteur Ervias donneroit à cette maison trois cents ducats de rente, a prendre sur son bénéfice, aussitôt que l'on en auroit obtenu, la permission de Rome. Si c'eut été une chose présente , j'aurois cru que cela y. joint avec le peu qu'avoient ces filles y iuffiroit pour leur subsistance ; mais ne devant se faire qu'après la fondation , je n'y trouvois pas assex de sûreté. Ainsi T pour m'en excuser , je représentai au, Père Priew diverses raisons qui me paroissoient très-fortes , le priai de bien considérer l'affaire avec le père Antoine de Jésus , et lui dis que je la remcttois sur leur conscience , et ne croyois pas qu'elle dut se faire.
Après qu'il fut parti, considérant combien il avoit celte affaire à cœur, et qu'il ne manqueront pas , sans doute , de faire tous ses efforts pour persuader au Père Ange de Salazar , maintenant notre Supérieur , d'approuver ce dessein, j'écrivis à l'heure même a ce dernier , pour le prévenir et le prier de ne point donner cette permission. Je lui en représentai les raisons ; et il m'a mandé depuis qu'il ne l'auroit jamais accordée sans savoir si je l'approuvois.
Six semaines après ou environ , lorsque je croyois l'affaire rompue , je reçus des lettres du Conseil de Villeneuve , par lesquelles il s'obligeoit à donner tout ce qui seroit nécessaire pour la subsistance de ce monastère. Ces lettres étoienl accompagnées de celles du Docteur Ervias , qui confirmoient la promesse qu'il avoit faite , et d'autres lettres des deu* Pères dont j'ai parlé , qni contitmoient de me représenter avec beaucoup de forée , combien cette œuvre seroitagréabJ^
à Dieu. J'appréhendo's tant néanmoins de recevoir ce grand nombre de Religieuses , qui pourroient , comme il arrive souvent, se liguer ensemble contre celles que leur joindrois , que ne trouvant pas «bailleurs ce qu'on offroit pour la subsistance de cette maison assez assuré , Je ne pouvois me déterminer. J'ai reconnu depuis , que c'étoit le démon qui m'abattoit ainsi le courage , et mefaisoit perdre , par ses artifices , presque tonte fa confiance que j'avois en Dieu. Mais les prières de ces vertueuses filles triomphèrent enfm de la malice de cet ennemi de notre salut.
Comme dans l'extrême désir que j'ai toujours de voir augmenter le nombre de ceux qui louent et qui servent Dieu > et que la crainte d'empêcher l'avancement de quelques âmes , avoit été la cause des réponses favorables que j'avois rendues touchant cette affaire , je ne cessois point de la recommander à NotreSeigneur. Et un jour , après avoir communié , il me demanda d'une manière fort sévère , avec quels trésors j'avois donc établi les monastères que j'avois fondés y et ajouta : que je ne délibérasse point d accepter celui-là; qu'il y serok
très-bien servi > et qu'il seroit utile à plusieurs ames. La force toute-puissante de ces paroles d'un Dieu , qui ne se font pas seulement entendre à Pesprit , mais qui Péclairent pour le rendre capable de connoître la vérité , et disposent la volonté à agir conformément à cette connoissance , me touchèrent si vivement , que je ne délibérai plus à accepter cette maison , et reconnus ïa faute que j'avois faite , d'avoir différé si long-temps par des considérations humaines , après avoir vu tant cPeffets si extraordinaires de la conduite de Dieu dans rétablissement de ces maisons saintes consacrées à son service. Ne mettant donc plus en doute d'entreprendre cette fondation > je crus , pour diverses raisons, qu'il étoit nécessaire d'y mener moi-même les Religieuses qui dévoient y demeurer , quoique je ne le pusse faire sans beaucoup de peine , parce que j'étois arrivée malade à Malagon et que je l'étois encore. Mais jugeant qu'il y alloit du service de Dieu, j'en écrivis a notre Supérieur , afin de savoir sa volonté. H m'envoya la permission pour cette fondation > et m'oi> donna dp 1 aller faire , et de mener avec moi telles Religieuses que je vaudroi^
Ce choix ne me mit pas peu en peine , à cause qu'il faudrait qu'elles demeurassent avec ce grand nombre de filles que je m'engageois de recevoir. Après avoir extrêmement recommandé l'affaire à Dieu , je lirai du monastère de saint Joseph de Tolède , une Religieuse pour être Prieure , et deux de celui de Malagon, dont Tune serait SousPrieure. Comme on avoit beaucoup prié pour ce sujet > ce choix réussit très-bien, et je l'attribuai à une faveur particulière de Dieu. Car , quant aux fondations où il n'y a que de nos Religieuses , qui les commencent sans se mêler avec d'autres , elles ne sont pas sujettes à rencontrer de grandes difficultés*
Le père Antoine de Jésus et le père Gabriel de l'Assomption, ce bon Prieur, bous vinrent chercher avec les ordres que la ville avoit donné pour notre établissement ; et nous partîmes de Malagon le treizième jour de février i58o , un samedi avant le carême. Je ne pus voir sans étonne ment , qu'étant auparavant si malade , je me trouvois dans un moment en un tel état, que je ne me souvenois plus de l'avoir été. On voit par là , combien il importe , lorsque Dieu?
demande quelque chose de nous , de ne point considérer nos infirmités ni les obstacles qui s'y rencontrent , puisqu'il peut, quand il lui plaît, changer la foihlesse en force , et la maladie en santé ; et que s'il ne le fait pas , c'est qu'il juge que la souffrance nous est plus avantageuse. Car, à quoi noire santé et notre vie peuvent elles être mieux employées * qu'à les sacrifier pour le service d'un si grand Roi ? Et ne devons-nous pas nous oublier nous-mêmes y quand il s'agit de son honneur et de sa gloire ? N'appréhendez donc point , mes Sœurs , de pouvoir jamais vous égarer en marchant par ce chemin. J'avoue que ma lâcheté et ma foihlesse , m'ont souvent fait douter et craindre- Mais il ne me souvient pas que depuis que je suis Carmélite , et même quelques années, auparavant, NoireSeigneur ne m'ait , par sa miséricorde , fait la grâce de surmonter ces tentations pour embrasser ce qui regardait son service , quelques difficultés qui s'y rencontrassent. Car , encore que je connusse clairement que ce que je pouvois y contribuer n'étoit rien , et que lui seul foisoit tout , je trouvois ma satisfaction dans l'assurance qu'il ne denumde d&
nous qu'une ferme résolution de vouloir absolument tout ce qu'il veut. Qu'il soit béni à jamais. Ainsi soit-rl.
Notre chemin se rencontrant par le monastère de notre Dame du secours , dont j'ai parlé , nous devions nous y arrêter pour donner avis de notre arrivée à Villeneuve , qui n'en est éloignée que de trois lieues, et cela avoit été ainsi résolu par ces Pères qui nous conduisoient , et à qui nous étions obligées d'obéir. Ce monastère est assis dans un désert assez agréable. Les Religieux v firent en bon ordre au-devant de leur Prieur ; et comme ils étoient pieds nus avec de pauvres manteaux de gros drap , ils nous donnèrent à tous de la dévotion. Pour moi j'en fus fort attendrie , m'imagluant de revoir ce temps bienheureux de nos saints Pères. Je les considérois en celte solitude comme des fleurs odoriférantes , dont la blaneheur est une marque de leur pureté , et je les crois tels devant Dieu , parce que je suis persuadée qu'ils le servent très-fidellenient. Ils entrèrent dans l'église en chantant le Te Deum , d'un ton qui témoignoit assez combien ils étoient mortifié». Cette entrée est sous terre , comme
celle d'une caverne , et représente ainsi celle de notre saint Père Elie. Tant d'objets de piété me dounoient une telle joie , que quand le chemin que nous avions lait pour venir dans une demeure si dévote aurait été encore beaucoup plus long , le travail m'en auroit paru bien employé. Mais je ne pouvois penser sans douleur y que je n'avois pas été digne de trouver encore en vie sainte Catherine de Cardone , dont Dieu s etoit servi pour fonder ce monastère, quoique j'eusse tant souhaité de la voir.
Je crois qu'il ne sera pas mal à propos de rapporter ici quelque chose de sa vie , et des moyens dont j'ai appris que Dieu s'est servi par elle pour fonder cette maison , qui a été si utile à plusieurs araes des lieux d'alentour , afin , mes Sœurs*, que voyant quelle a été la pénitence de cette Sainte , et combien nous s.omtries éloignées de lui ressembler , nous fassions de nouveaux efforts pour plaire à Dieu. Car, comment pourrionsnous nous excuser de faire moins qu'elle , puisque la grandeur de sa naissance qu'elle tiroit des ducs de Cardone , et qui lui donnoit tant d'avantagé sur nous , l'avoit fait élever d'une manière plus délicate que nous ne l'avons été ? Ayant
reçu quelques lettres d'elle , j'y ni remarqué qu'au lieu de signer' son nom propre , elle signoit seulement la pécheresse* D'autres écriront les particularités de sa vie , avant et depuis que Dieu lui eut fait tant de grâces. Je me contenterai de rapporter ce que j'en ai appris de plusieurs personnes dignes de foi , qui avoient fort conversé avec elle.
Dès le temps que cette sainte fille vivoit dans le monde avec les personnes de sa qualité , elle veilloit très-soigneusement sur elle-même , faisoit beaucoup d'austérités , et désiroit toujours de plus en plus de se retirer en quelque lieu solitaire , pour ne s'occuper que de Dieu seul et à des actions de pénitence , sans qu'on pût l'en détourner. Elle le disoit à ses Confesseurs , et ils ne Fapprouvoient pas , considérant cette pensée comme une folie , parce que le monde est si plein de discrétion , 'qu'à peine se souvient-on des faveurs si extraordinaires que Dieu a fait aux Saints et aux Saintes , qui ont tout abandonné pour aller le servir dans ]es déserts. Mais comme il ne manque jamais de favoriser les véritables désirs qu'on a de lui plaire', il permit que cette bienheureuse fille se confessa à un ReliDE VIlXE!NTUVE-DE-t,À-XÀllB. 33l
gieux de saint François , nomme le père François de Torrez. Je l'ai connu particulièrement , et le regarde comme un Saint. Il y a déjà plusieurs années qu'il est très-fervent dans l'oraison et dans la pénitence, qu'il souffre une grande persécution y et qu'il sait quelles sont les grâces que Dieu fait à ceux qui s'efforcent de s'en rendre dignes. Ainsi , il dit à cette dame > qu'au lieu de perdre courage , elle devoit répondre à la vocation de Dieu. Je ne sais si ce fnrent ses propres paroles ; mais on en vit bientôt l'effet par la résolution qu'elle prit.
Elle découvrit son dessein à un Ermite d'Alcala , le pria de l'accompagner pour l'exécuter, et le conjura de /lui garder un secret inviolable. Ils s'en allèrent ensemble au lieu où est maintenant bàtî ce monastère ; et ayant trouvé une caverne si petite , que cette grande servante de Dieu pouvait à peine y tenir , ce bon Ermite l'y laissa et s'en retourna. « Quel devoit être , mon Sauveur , « l'amour dont cette grande ame brûloit « pour vous , puisqu'il lui faisoit ainsi « oublier le soin de sa nourriture , les « périls où elle s'exposoit , et le hasard « où elle mettoit sa réputation , lorsque
« l'on ne sauroit ce qu'elle seroit deve« nue ? Quelle devoit être cette sainte « ivresse , qui par l'appréhension de ren« contrer quelque obstacle qui l'empê« chat de jouir sans cesse de la présence « de son divin Epoux , lui faisoit ainsi « renoncer pour jamais à tous les biens , « à tous les plaisirs , et à tous les hon« neurs du inonde ? »
Considérez attentivement, mes Sœur», Je vous prie , de quelle sorte cette pure et chaste colombe s'éleva dans un moment au-dessus de tontes les créatures. Car , encore que nous ayons fait la même chose en entrant en religion , et offert à Dieu notre liberté en faisant vœu d'une perpétuelle clôture , je ne sais si nous ne trouvons point dans quelques rencontres , que notre amour -propre est toujours le maître. Je prie Dieu de nous préserver de ce malheur j et que nous faisant la grâce d'imiter cette Sainte , en renonçant comme elle à tout ce qui est du siècle , il lui plaise d'en détacher entièrement notre cœur. '