Le Livre des Fondations (page 14)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. III 1818 (OCR) · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

J'ai entendu dire des choses extraor- • dinaires de ses austérités , quoique l'on n'ait y sans doute , eu connoissance que des moindres , puisqu'ayant passé tant

d'années en cette solitude dans un si ardent désir de faire pénitence , et sans que personne pût modérer sa ferveur, il y a sujet de croire qu'elle traitoit son corps d'une terrible manière. J'en rapporterai ce que des personnes croyables ont appris de sa propre bouche , et ce qu'elle en dit a nos Sœurs de saint Joseph de Tolède, lorsque les considérant comme si elles eussent été les siennes , elle leur parla dans la visite qu'elle leur fit , avec cette sincérité et cette ouverture de cœur qui lui étoient naturelles. A quoi je dois ajouter que cette profonde humilité qui lui faisoit connoître qu'elle ne pouvoit rien par elle-même , la rendoit si incapable de vanité , qu'elle ne prenoit plaisir à raconter les grâces qu'elle recevoit de Dieu , qu'afin qu'on en rapportât à lui seul toute la gloire. Une manière d'agir si franche pourroit être périlleusè à des ames qui ne seroient pas arrivées à un aussi haut degré de perfection que cette Sainte, parce qu'il se mêleroit peut-être, parmi ces louanges que l'on donneroit à Dieu, quelque sentiment d'amour-propre. Mais je ne doute point que la simplicité avec laquelle cette bienheureuse iilie agissoit, ne Tait exemptée de ce

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défaut , et je n'ai jamais ouï dire qu'on l'en ait blâmée.

Elle raconta donc à nos Soeurs, qu'après avoir mangé trois pains que l'Ermite qui la conduisit dans cette caverne lui avoit laissés , elle y passa plus de huit ans sans autre nourriture que des herbes et des racines qui croissoient dans ce désert. Qu'ensuite, un petit berger qui la rencontra , lui apportoit du pain et de la farine , dont elle faisoit (> petits tourteaux , qu elle mangeait de trois en trois jours. Une preuve de cette vérité , est que des Religieux qui étoient présens lorsqu'elle fonda ce monastère , assurent quelle avoit tellement perdu le goût, que s'il ariivoit qu'on l'obligeât à manger quelque sardine ou quelqu autre chose , elle lui faisoit plutôt du mal que du bien* Pour ce qui est du vin , elle n'en but jamais que je sache. Les disciplines qu'elle se donnoit avec une grande chaîne , duroient souvent une heure et demie et quelquefois deux heures. Et ses cilices etoient si rudes , qu'une femme m'a dit, que revenant avec elle d'un pèlerinage , et avant la nuit fait semblant de dormir , elle lui vit ôter et nettoyer son ciliée , Siui ctclt tout plein de sang. Mais c<5

qu'elle SoufTYoit de la part des dénions étoit encore beaucoup plus pén ible. elle dit à nos Sœurs , qu'ils lui apparoissoient comme de grands dogues qui lui sautoicnt sur les épaules , ou comme des couleuvres , sans que quelques tournions qu'ils lui fissent , elle en eut peur.

Après même avoir fondé le monastère, elle ne laissoit pas de coucher dans sa caverne , excepté quand elle alloit au divin office. Auparavant qu'il fut bâti , elle entendoit ia messe aux Religieux de la Mercy, à un quart de lieue de là. Et faisoit quelquefois ce chemin à genoux. Son vêlement > que l'on auroit pris pour celui d'un homme , étoit de bure , et sa tunique de gros drap.

Quand elle eut passé quelques années àaus une si étrange solitude , Dieu permit que le bruit de sa vertu se répandît, et l'on commença d'avoir tant de vénération pour elle , qu'elle ne pouvoit éviter qu'un très-grand nombre de gens la vinssent voir. Ceux qui lui pouvoient parler s'estimoient heureux j et cela augmentant toujours , elle en étoit si lasse et si ennuyée, quelle disoil qu'ils la faisoient mourir. Presque aussitôt que le monastère fui bâti , il y avoit des jours que

la campagne étoit couverte de chariots, et ces Religieux ne trouvoient autre moyen de la soulager, que de la faire monter sur un lieu élevé , d'où elle prioit Dieu de bénir ce peuple , et s'en délivroit ainsi : ensuite des huit années qu'elle avoit passées dans cette caverne , que ceux qui y alloient avoient accrue , elle tomba dans une si grande maladie , qu'il n'y avoit point d'apparence qu'elle en revînt, sans que néanmoins elle pût se résoudre à sortir d'une si affreuse demeure.

Elle commença alors à être touchée

o

d'un grand désir de fonder , proche de ce lieu, un monastère de Religieux. Mais elle demeura assez long-temps sans savoir de quel ordre elle les choisiroit. Etant en oraison devant un crucifix , qu'elle portoit toujours sur elle , Notre-Seigneur lui fit voir un manteau blanc , et connoitre qu'elle devoit choisir l'ordre des Carmes déchaussés , dont elle n'avoit point entendu parler , ni ne savoit pas seulement qu'il y en eut dans le monde , et il n'y avoit encore que ceux de Mancera et de Pastrane ; elle s'en informa , et ayant appris qu'il y en 0 avoit un a Pastrane , <îont la ville appartenoit

à la Princesse d'Eboly , femme du Prince l\uy de Gomez de Sylva , son ancienne amie, elle y alla pour travailler à exécuter sa résolution. Y étant arrivée, elle prit l'habit de la sainte Vierge , dans l'église de saint Pierre , mais sans dessein de se faire Religieuse , n'y ayant jamais eu d'inclination , parce que Dieu la conduisoit par une autre voie , et qu'elle appréhendoit qu'on ne l'obligeât , par obéissance, à modérer ses austérités, et à abandonner sa solitude.

Elle prit ce saint habit en présence de tous les Religieux, du nombre desquels étoit le père Marian dont j'ai parlé ; et il m'a dit, qu'étant, entré alors dans un ravissement , il eut une vision en laquelle il lui sembla qu'il voyoit plusieurs Religieux et Religieuses , à qui on avoit fait souffrir le martyre , dont les uns avoient eu la tète tranchée , et les autres les jambes et les bras coupés. Et ce n'est pas un homme capable de rien rapporter que de véritable , ni qui soit accoutumé d'avoir des ravissemens , Notre-Seigneur ne le conduisant pas par ce chemin. Priez Dieu , mes Sœurs , qu'il nous fasse la grâce de mériter d'être du nombre de ces bienheureux martyrs.

Ce fat donc en ce lieu de Pastrane , que cette sainte fille commença à traiter de la fondation de son monastère. Et elle alla ensuite pour ee sujet à la Cour , qu'elle avoit quittée avec tant de joie. Ce ne lui fut pas ruie petite mortification , parce qu'elle ne sortoit pas plutôt du logis , qu'elle se trouvoit environnée d'une grande multitude de gens , dont les vins coupoient des morceaux de son habit , et les autres des morceaux de son manteau. De là elle fut à Tolède où elle vit nos Religieuses ; et toutes m'ont assurée qu'il sortoit d'elle une odeur si agréable et si grande , qu'il n'y awit pas jusqu'à son habit et à sa ceinture , .qu'elles lui ôtèrent pour lui en donner r tme autre , qui n'en fussent parfumés ; jet que plus on s'approchoit d'elle , plus on sentoit cette bonne odeur , quoique l'étoffe de ses vêtemens et l'extrême chaleur qu'il faisoit alors , dussent produire un effet contraire. Cette marque qui paroissoit en son corps de la grâce que Dieu répandoit dans son ame , leur donna une grande dévotion , et je suis très^siyéç que ces bonnes filles ne vouCroient pour quoique ce soit , dire un mensonge. Cette Sainte obtint à la Cour et ailleurs tout ce quelle désiroit pour rétablissement de ce monastère ; et il fut fondé ensuite de la permission qu'elle en eut.

L'église fut bâtie au même lieu où étoit sa caverne , et on lui en fit une autre assez proche où il y avoit un sépulcre. Elle y passoit la plus grande partie du jour et de la nuit , durant les cinq ans et demi qu'elle vécut encore. Et Ton a considéré comme une chose surnaturelle , que des austérités aussi extraordinaires qu'étoient les siennes , n'aient pas plutôt fini ses jours. Elle mourut en Tannée , et on l'enterra avec une très -grande solennité, un gentilhomme nommé Dom Jouan de Léon n'y ayant rien épargné. Son corps est maintenant en dépôt dans une chapelle de la sainte Vierge , pour qui elle avoit tant de dévotion , en attendant que Ton construise une église pour y conserver un si grand trésor. La vénération que Ton a, à cause d'elle, pour ce monastère et pour tous les lieux d'alentour , est si grande , qu'il semble qu'elle ait imprimé des marques de sa sainteté dans cette heureuse solitude «

et particulièrement dans cette caverne où elle a passé tant d'années avant la fondation du monastère. On m'a assure que cette Sainte soulîroit avec tant de peine l'incroyable multitude de ceux qui venoient pour la voir , qu'elle vouloit s'en aller en quelque autre lieu où elle ne fût connue de personne , et qu'elle fit chercher l'Ermite qui l'avoit conduite en ce lieu- là , afin qu'il la menât dans un autre. Mais il étoit déjà mort , et Notre - Seigneur ne permit pas qu'elle exécutât ce dessein > parce qu'il vouloit que l'on consacrât à l'honneur de sa sainte Mère , la maison où on le sert aujourd'hui si fidellement. Il ne faut que voir ces Religieux pour connoître quelle est leur joie d'avoir renoncé au monde , et principalement le Prieur , qui est passé des délices du siècle dans une vie si pénitente. Dieu les a bien récompensés d'avoir ainsi tout abandonné pour l'amour de lui , en les élevant si fort au-dessus de toutes les choses de la terre. Ils nous reçurent avec beaucoup de charité , et nous donnèrent des oinemens pour le monastère que nous allions fonder ; le respect et l'affection que Ton a pour la 'jnémoire de la Sainte faisant qu'on leur

en donne beaucoup. Je ne vis rien en ce lieu qui ne m'édifiai extrêmement. Mais la satisfaction que j'en avois ëtoit mêlée d'une confusion qui me dure encore , lorsque je pense que cette grande Sainte qui a passé sa vie dans une si âpre pénitence , éloit une fille comme moi > plus délicatement élevée à cause de sa condition , moins pécheresse sans comparaison que je ne suis , et qui n'a pas reçu de Noire-Seigneur tant de faveurs qu'il m'en a fait en toutes manières , dont celle de ne m'avoir pas précipitée dans Penfer comme mes péchés le meritoient > en est une toute extraordinaire. Ma seule consolation est le désir que j'ai de mieux faire à l'avenir ; mais cette consolation est foible , parce que toute ma vie s'est passée dans de semblables désirs sans y avoir répondu par mes actions. Dieu veuille, s'il lui plaît, m 'assister par son infinie miséricorde. J'y ai toujours mis ma confiance en m'appuyant sur les mérites de son Fils et sur l'intercession de la sainte Vierge , dont il me fait la grâce de porter l'habit.

Après avoir communié dans cette église; j'entrai dans un ravissement y et cette sainte fille , accompagnée de quelques

Anges , m'apparut d'une manière intellectuelle , telte qu'un corps glorieux. Elle nie dit de ne point me lasser de fonder des monastères ; et je compris , quoiqu'elle ne me le dît pas , qu'elle m'assitoit auprès de Dieu. Elle ajouta d'autres choses qtii ne peuvent s'écrire, dont je demeurai fort consolée , et avec un grand désir de travailler pour le service de Dieu. Ainsi , j'espère de sa bonté et des prières de cette Sainte , que je pourrai y réussir en quelque sorte.

Vous voyez , mes Sœurs , par ce que 3e viens de rapporter, que les souffrances et Tes travaux de cette grande servante de Dieu sont finis avec sa vie, mais que la gloire dont elle jouit maintenant ne finira point. Donc , puisque nous pouvons la considérer comme ayant été l'une de nos Sœurs , efforçons-nous de l'imiter , et je vous en conjure au nom de NotreSeigneur. Ayons , pour nos misérables corps , cette sainte horreur qu'elle avoit d'elle-même , et n'y ayant rien ici-bas de permanent, achevons ce qui nous reste à passer de la durée si courte de cette vie , comme elle a achevé la sienne.

' Nous arrivâmes à Villeneuve-de-la-Xare le premier dimanche de carême de l'année

i58o, le jour de la fête de saint Barbacien , et la veille de celle que l'on célèbre en l'honneur de la chaire de saint Pierre. Tout le Conseil de la ville , et le docteur Ervias, accompagnés de plusieurs autres , vinrent au - devant de nous , et nous allâmes descendre à l'église de la vilïe , qui est fort éloignée de celle de sainte Anne.

Je ne pouvois voir , sans en ressentir une grande consolation , avec quelle joie tout ce peuple recevoit des Religieuses de l'ordre de la très-sainte Vierge. Nous entendîmes de loin le son des cloches * et aussitôt que nous fûmes entrées dans l'église, on chanta le Te Deum en musique et au son des orgues. On mit le très-saint Sacrement sur une machine faite pour ce sujet, et l'image de la Vierge sur une autre moindre* La procession , précédée par plusieurs croix et bannières , com,- menca de marcher avec grande pompe , et nous étions proches du saint Sacrement avec nos voiles baissés et nos manteaux blancs.

Les Carmes déchaussés , qui étoient venus en bon nombre de leurs monastères, étoient près de nous ; les Religieux de saint François du couvent de la ville y

assistèrent , et il s'y rencontra un Père Dominicain, dont je fus fort aise, quoiqu'il fût seul.

Comme l'église d'où nous partious , et celle où nous allions , étoient assez éloignées l'une de l'autre, on avoit dressé plusieurs reposoirs sur le chemin. On s'y arrctoit, et l'on y réciloit des vers sur le sujet de notre Ordre qui me donnoi^nt beaucoup de consolation , parce qu'ils étoient pleins des louanges de ce Dieu tout -puissant qui nous honoroit de sa présence, et pour l'amour duquel on faisoit tant de cas de sept pauvres Carmélites que nous étions. Mais en même temps ce m'étoit une grande confusion de me voir parmi ces servantes de Dieu , et de savoir que , si l'on m'eût traitée comme je le mérilois, on n'auroit pu me souffrir. Je ne vous ai , mes Filles , rapporté si au long cet honneur que Ton rendit à la sainte Vierge, qu'afîn que vous en remerciez Notre-Seigncur , et le priez de vouloir rendre celte fondation utile à son service; car, pour moi je vous avoue que je ne suis jamais si contente que lorsque ces établissemens se font après beaucoup de persécutions et de travaux , et que ce sont ceux que je vous

raconte plus volontiers. Il est vrai néanmoins que ces bonnes filles qui étoient dans cette maison ont extrêmement souffert, durant les cinq ou six ans qu'il y avoit qu'elles s'y étoient enfermées , tant par d'antres travaux , que parce que leur pauvreté éloit si grande qu'elles avoient beaucoup de peine à gagner de quoi vivre : car elles ne purent jamais se résoudre à demander des aumônes , à cause quelles ne croyoient pas devoir le faire. Elles jeûnoient beaucoup , mangeoient peu lorsqu'elles ne jeûnoient pas , étoient fort mal couchées , et logées fort étroitement ; mais leur principale peine venoit, ace qu'elles me dirent, de leur extrême désir de se voir revêtues de ce saint habit. Elles ne pensoient, jour et nuit, à autre chose, tant elles appréhendoient de ne l'avoir point. C'étoit le sujet de leurs prières. Elles demandoient sans cesse a Dieu , en pleurant en sa présence , de vouloir leur faire cette grâce ; et dans l'extrême affliction que leur donnoient les obstacles qui s'y rençonlroienl, elles redoubloient leurs pénitences , et retranchoient de leur nourriture pour épargner sur ce qu'elles gagnoient du travail de leurs mains , afin

d'avoir moyen de m'envoyer des messai5 *

«ers , et donner quelque chose à ceux: qui pouvoient les assister dans leur dessein. Après avoir communiqué avec elles, et reconnu leur sainteté , Je n'ai pu douter que leur réception dans notre Ordre ne fût un effet de leurs oraisons et de leurs larmes. Ainsi , je crois avoir rencontré en ces ames un beaucoup plus riche trésor que si elles avoient un grand revenu ; et j'espère que cela ira toujours en augmentant.

Lorsque nous entrâmes dans la maison , ces bonnes filles nous reçurent avec les mêmes habits qu'elles y avoient apportés r parce- qu'elles n'a voient point votihi prendre celui des dévotes que l'on nomme béates > à cause qu'elles espéroient toujours que Dieu leur feroit Ja grâce de recevoir le nôtre. Le leur étoit fort honnête , quoiqu'il fût facile d'y remarquer le peu de soin qu'elles avoient de leurs personnes , et il ne falloit point de meilleure preuve de l'austérité de leur vie et de leurs pénitences , que le» marques qui en paroissoient sur leurs visages. L'abondance de larmes qu'elles répandirent en nous voyant , et qu'il étoit facile de juger n'être pas feintes , faisoit

ipoû&oître k ur J°* e i et €eWe i°* e

h leur humilité , à leur obéissance pour la Prieure , et à ce qu'il n'y avoit rien qu'elles ne fissent pour nous contenter , étoient des témoignages de leur vertu. Leur seule appréhension étoit que leur pauvreté et la petitesse de leur maison: ne nous portassent à nous en retourner. Nulle délies n'avoit jamais commandé. Chacune travaillent avec grande humilité à ce dont elle étoit capable. Deux des plus âgées traitoient de leurs affaires lorsqu'il en étoit besoin , et les autres ne parloient ni ne vouloient parler à personne. Il n'y avoit point de serrure à leur porte , mais seulement un verrou , et la plus ancienne qui rendoit les réponses , étoit la seule qui osât s'en approcher. Elles dormoient fort peu , afin d'avoir assez de temps pour travailler K gagner leur vie > et pour prier ; car elles y employorent plusieurs heures , et les journées entières aux jours de fête. Les ouvrages du père Louis de Grenade et du père Pierre d'Àlcantara , étoient les livres d'où elles tiroient les règles de leur conduite. Elles s'occupoient la plupart du temps à réciter l'office divin > qu'elles lisoient le mieux qu'elles pousoient , n'y en ayant qu'une seule qui

sût bien lire. Leurs bréviaires n'étoient pas semblables , et quelques-uns qui étoient du vieux style romain , leur avoient été donnés par des Prêtres qui ne pouvoient plus s'en servir. Comme à peine elles savoient lire , elles y em- < ployoient beaucoup de temps , et le récitoient dans un lieu d'où ceux du dehors ne pouvoient les entendre. Il y a sujet de croire qu'elles y faisoient plusieurs fautes; mais je ne doute point que Dieu qui connoissoit leur bonne intention ne les excusât. Lorsque le père Antoine de Jésus commença de communiquer avec elles , il fit qu'elles ne récitèrent plus que l'office de la sainte Vierge. Elles avoient un four où elles faisoient cuire leur pain 5 et se conduisoient en toutes choses avec autant de régularité que si elles eussent eu une Supérieure. Plus je conversois avec elles , plus je louois Dieu d( s grâces qu'il leur faisoit , et me réjouissois d'être vernie , n'y ayant point de travaux que je ne voulusse souffrir pour consoler de telles âmes. Celles de mes compagnes destinées pour demeurer avec elles , me dirent qu'elles aVoient eu quelque peine durant les premiers jours 5 mais qu'ayant connu leur vertu *

elles avoient conçu tant d'affection pour elles , qu'elles demeureroient avec joie ; et Ton voit par cet exemple quel est le pouvoir de la sainteté. Il est vrai que ces Religieuses étoient telles , que quand cela leur eût été fort pénible , elles n'auroient pas laissé de s'y engager volontiers avec l'assistance de Notre-Seigneur , par le désir qu'elles ont de souffrir pour son service. Celles qui ne sentent pas être dans cette disposition , ne doivent point se croire de véritables Carmélites , puisque ce n'est pas le repos , mais la souffrance que nous sommes obligées de rechercher , afin d'imiter en quelque chose notre divin Epoux. Je le prie de vouloir , par son infinie bonté , nous en faire la grâce.

Je dois maintenant vous dire , mes Sœurs , quel a été le commencement de cet Ermitage de sainte Anne. Un Piètre fort vertueux et fort recueilli , nommé Jacques de Guadalajara , natif de 7.amore , et qui avoit été Religieux de Notre-Dame du Carme! , ayant une dévotion toute particulière pour la glorieuse sainte Anne , fit bâtir en ce lieu un ermitage tout proche de sa maison , d'où il pouvoit entendre la messe. L ardeur de son zèle lui fit entreprendre le voyage de Rome , et il en rapporta des bulles avec de grandes indulgences pour cette chapelle. En mourant , il ordonna par son testament , que cette maison et tout son bien seroicnt employés pour fonder un monastère de Religieuses de Notre-Dame du mont Carme!; et que si cela ne pouvait s'exécuter , il y auroit un Chapelain qui diroit quelques messes toutes les semaines ; mais que cette obligation cesseroit aussitôt qu'il y auroit un monastère fondé. Ces lieux demeurèrent ainsi enlre les mains d'un Chapelain durant vingt ans , pendant lesquels le bien diminua beaucoup; et ces demoiselles ne jouissoient que de la maison. Car le Chapelain qui demeure dans un antre lieu y dépendant de la même chapelle , ne veut pas la leur céder , ainsi que ce qui reste du bien. Néanmoins, la bonté de Notrc-Seigneur est si grande , qu'elle n'abandonnera pas la maison de sa glorieuse aïeule. Plaise à sa divine Majesté qu'il y soit toujours servi , et que toutes ses créatures ne cessent jamais de lui donner les louanges qui lui sont dues. Ainsi soit-il.

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Dans la répugnance q.u'avoit la Sainte de s'engager à cette fondation , Dieu lui commande de l'entreprendre 7 et lui ordonne ensuite de s'établir auprès d'une église de la Vierge , quoiqu'elle eut déjà fait le marché d'une autre maison. La Sainte rapporte aussi de quelle manière l'affaire entre îes Carmes déchaussés et les mitigés fut accommodée, et qu'ils eurent chacun uit Provincial*

A mon retour de la fondation de Villeneuve-de-la-Xare , je reçus un ordre de mon Supérieur d'aller à Valladolid, pour satisfaire au désir de PEvèque de Faïence , Dom Alvarez de Mendoee. C'étoit ce Prélat , qui étant Evêque d'Àvila , nous avoit permis d'y fonder notre monastère de saint Joseph. Et comme on ne peut rien ajouter à son affection pour notre Ordre r Dieu lui inspira Ioes.-

qu'il fut pnssé de cet Evêché a celui de Palence , le désir d'y fonder une autre maison.

Je ne fus pas plutôt arrivée à Valladolid , que je tombai dans une si grande maladie , que l'on ne croyoit pas que je pusse m'en relever. J'en revins toutefois ; mais avec un tel dégoûl , une telle foiLiesse , et apparemment si incapable d'agir , que quelque désir qu'eût la Supérieure que cetle fondation se fît , et quoiqu'elle me pressât de l'entreprendre, je ne pouvois me persuader d'avoir assez de force pour cela , ni quand même je m'y employerois , d'y réussir , parce que ce monastère devoit être fondé sans revenu , et qu'on me disoit que ce lieu éioit si pauvre , que les Religieuses n'y ponrroient vivre.

Il y avoit déjà près d'un an que je traitois de la fondation de ce monastère et de celui de Burgos , et il ne me paroissoit pas y avoir de grandes difficultés. Mais alors il s'en prés en toit plusieurs à mon esprit , quoique je ne fusse venue à Valladolid que pour ce sujet. Je ne sais si la foiblesse qui me restoit de ma maladie en étoit la cause , ou si c'étoit que le diable s eiforeoit d'empêcher le bien qui en est arrivé. En vérité, je ne puis voir qu'avec étonnemcnt et un sensible déplaisir, ni même sans m'en plaindre souvent à Notre-Seigneur , de quelle sorte notre ame participe tellement aux infirmités de notre corps , qu'il semble qu'elle ne puisse éviter d'entrer dans les sentimens qui le font souffrir. C'est , à mon avis , lu ne des plus grandes misères de cette vie , quand l'esprit n'est pas assez fort pour s'élever au-dessus des sens et s'en rendre maître. Car , quelque difficile à supporter que soit la peine de sentir de violentes douleurs , je la trouve peu considérable , lorsque Panne demeure si attentive à Dieu qu'elle lui rend grâces de ses maux , qu'elle considère comme venant de sa main. Mais souffrir beaucoup d'un côté , et ne rien faire de l'autre pour lui témoigner notre amour, c'est une chose terrible , principalement à une ame qui s'est vue dans de si grands désirs de ne chercher sur la terre aucun repos intérieur ni extérieur, afin de s'employer toute entière au service de ce divin Maître. Ainsi , quand cela arrive , je n'y vois d'autre remède que la patience, la connoissance de notre misère , et la soumission à la volonté de Dieu , qui font que nous nous abandonnons k lui pour se servir de nous en ce qu'il lui plaît , et coifome il lui plaît. C'est l'état où j'étois alors. Et quoique convalescente , ma foiblesse étoit telle , que je n'avois plus cette confiance en Dieu dont il me favorrsoit dans le commencement de ces fondations* Tout me paroissoit impossible ; et j'avois besoin de rencontrer quelqu'un qui me redonnât du courage. Mais les uns angmentoient mes craintes au lieu de les diminuer; et les espérances dont les autres me flattaient , me paroissoient si foibles , qu'elles ne suffisoienf pas pour nie fortifier dans le découragement où je me trouvois.

Le père Ripalda , Religieux de la compagnie de Jésus , arriva alors. Et parce que c'étoit un homme fort savant , de grande piété , et à qui je m'étois longtemps confessée , je lui déclarai l'état où j'étois , et lui parlai comme je parlerois à Dieu. Il fit ce qu'il put pour me fortifier , et il me dit que cetle lâcheté étoit une marque que je vieillissois. Je voyois néanmoins , ce me sembloit , que ce n'en étoit pas la cause , et il paroît que j'avois raison , puisqu'eneorc que je

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sois maintenant plus avancée en âge , je n'ai plus cette lâcheté. Mais je crois que ce qui le faisoit parler ainsi , n'étoit que pour me reprendre , parce qu'il n'es tim oit pas que ce découragement me vînt de la part de Dieu.

Les fondations de Palence et de Burgos se traitoient donc en même temps, et il n'y avoit rien dont je pusse faire état ni pour Tune ni pour l'autre. Ce n'étoit pas néanmoins ce qui m'arrêtoit, car il m'est ordinaire de commencer de la sorte ; et ce Père m'avoit dit que je ne devois point abandonner cette entreprise. Un Provincial de sa compagnie , nommé le père Bal thazar Alvarez , m'avoit confirmé la même chose à Tolède ; et comme je me trouvois avoir de la santé , je n'avois point craint de l'entreprendre ; au lieu qu'alors , encore que je déférasse beaucoup aux sentimens de ces deux Pères r j'avois peine à me résoudre , parce que ma maladie , ou le démon me tenoient comme liée ; mais je me trouvois depuis avec plus de force et de santé. La Prieure de Valladolid, qui affectionnoit si extrêment la fondation de Palence > faisoit aussi de son côté tout ce qu'elle pouvoit pour m/encourager , et auroit fait encore

davantage , si ma froideur ne l'eût point un peu refroidie. La suite fit voir que les conseils des hommes , ni même des plus grands serviteurs de Dieu, ne sont pas capables d'échauffer notre cœur. Il faut que celte chaleur vienne d'en haut; et ainsi quand je fais quelque bien , c'est a Dieu tout-puissant qui me fait agir, et non pas à moi qu'on doit l'attribuer.

Lorsque j elois dans ces doutes , sans pouvoir me résoudre a entreprendre ces fondations , et que je priois Notre-Seigneur de me donner les lumières nécessaires pour connoître sa volonté, (car ma tiédeur n'étoit pas telle qu'elle pût me faire départir de cette disposition,) ua jour après avoir communié , Notre-Seigneur me dit d'une manière sévère : Qu'appréhendez-vous? Vous ai-je jamais manqué ? et ne suis-je pas toujours le même ? Ne craignez point de faire ces fondations.

« Seigneur mon Dieu , Dieu éternel , « que vos paroles sont différentes de « celles des hommes ! Je demeurai si « animée et si résolue à exécuter votre « commandement , que quand tout le «monde ensemble s'y seroit opposé, il « ivauroit pu me faire changer. » Je coinmencai aussitôt à travailler à cette affaire , et Notre-Seigneur me donna des moyens pour y réussir. Je pris deux Religieuses , avec dessein d'acheter une maison ; et , bien que 1 on me dit qu'il étoit impossible de vivre d'aumône dans Palence , je ne l'écoutois pas seulement , parce que je voyois bien que je n'a vois nul lieu d'espérer rétablissement d'un monastère avec du revenu , et que je ne doutois point que , puisque Dieu m'avoit assurée qu'il se feroit , il y pourvoiroit. Ainsi , quoique je n'eusse pas repris toutes mes forces j et que le temps fut fâcheux , je ne laissai pas de partir de Valladolid le jour des Innocens , à cause qu'un gentilhomme , qui étoit allé s'établir ailleurs , nous pretoit une maison qu'il avoit louée jusqu'au terme de la saint Jean de l'année suivante. Il y avoit dans cette ville un chanoine que je ne connoissois point, mais qu'un de ses amis m'avoit dit être un grand serviteur de Dieu ; et comme Notre-Seigneur , qui voit le peu que je puis par moi-même , avoit , dans toutes les autres fondations , suscite quelqu'un pour m'assister , je me persuadai que ce bon ecclésiastique m'aideroit en cellelà. Je lui écrivis pour le prier de tiavailler à faire sortir un homme qui étoit demeuré dans cette maison , afin que >e la trouvasse libre , sans néanmoins lui en dire la raison , parce qu'encore que des personnes des plus qualifiées de la ville , et particulièrement l'Evêque , témoignassent nous affectionner beaucoup , il importoit de tenir l'affaire secrette.

Ce chanoine , nommé Reynoso , ne se contenta pas de nous rendre ce ban office ; il nous fit préparer des lits et plusieurs autres commodités dont nous avions grand besoin , à cause qu'il faisoit très-froid, que nous avions marché, durant tout le jour précédent , par un brouillard si épais qu'à peine pouvionsnous nous voir , et que nous nous étions fort peu reposées , h cause qu'il nous falloit tout accommoder pour mettre les choses -en «état d'y pouvoir dire la messe le lendemain , avant que personne sût notre arrivée. C'est une chose que j'ai reconnue devoir toujours se faire dans ces fondations , parce que si l'on attend que le bruit s'en répande , le démon y suscite des obstacles qui , bien qu'on les surmonte , ne laissent pas d'inquiéter. Ainsi , la messe y fut célébrée dès le Lendemain au point du jour , par un ecclésiastique fort vertueux , nommé Por ras , qui éloit venu avec nous , et par un autre encore, nommé Augustin de h Victoire, fort ami des Carmélites de Valladolid , qui nous avoit beaucoup assistée» par le chemin , et nous avoit pieté de l'argent pour accommoder la maison.

J'avois alors cinq Religieuses , dont Tune étoit une Converse que , depuis assez long-temps , je mène avec moi , à cause que c'est une personne d une telle piété et si discrète , que j'en tire plus d'assistance que je ne pourrois faire de quelqu'une du choeur. JXeus reposâmes peu cette nuit, quoique les eaux qui étoient grandes nous eussent beaucoup fait souffrir par le chemin. Mais je désirois extrêmement que la fondation se fît ce jour -là, parce que Ton faisoit l'office de David , ce grand Roi et ce grand Prophète , pour qui j'ai une dévotion particulière.

Aussitôt que la messe fut achevée, j'envoyai donner avis de notre arrivée à l'illustrissime Evêqne, qui ne nous aliendoit pas encore. Il vint à l'instant nous voir , avec cette grande charité qu'il lui a toujours plu de nous témoigner. Il me

promit de nous fournir de pain , et commanda à son maître-d'hôtel d'y ajouter aussi plusieurs autres choses. Les obligations dont notre Ordre est redevable à ce Prélat sont telles 3 que celles qui liront ces fondations ne pourroient , sans ingratitude > ne point le recommander à Dieu durant sa vie et après sa mort ; et je les conjure de s'acquitter de ce devoir.

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