Le Livre des Fondations (page 15)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. III 1818 (OCR) · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le contentement que tout le peuple témoignoit de notre établissement étoit si extraordinaire et si générai , qu'il n'y avoit pas une seule personne qui ne fît paroître de la joie ; et la certitude qu'ils avoient que leur Evêque l'avoit désiré y contribuoit sans doute beaucoup , parce qu'ils ont pour lui une affection trèsparticulière ; outre que ce peuple a , par lui-même , plus de bonté et de sincérité que je n'en ai remarqué en aucun autre. Ainsi , il n'y a point de jour que je ne me réjouisse de l'établissement de ce monastère.

Comme la maison où nous demeurions

n'étoit que d'emprunt > et que , bien

qu'elle fût à vendre , l'assiette en étoit

fort incommode , nous pçnsàmes aussitôt

à en acheter une autre > dans l'espérance

que

que les Religieuses que nous recevrions pourroient nous assister, parce qu'encore que ce fût peu , ce peu seroit beaucoup en ce lieu-là- Mais j'aurois pris de fausses mesures , sans le secours des amis que Dieu nous donna en la personne de ce bon chanoine Reynoso , et d'un autre chanoine, nommé Salinas, homme de grand esprit et de grande charité , qu'il nous acquit aussi pour ami. Ils embrassèrent tous deux nos affaires avec plus de chaleur qu'ils n'auroient fait les leurs propres, et ils ont toujours continué.

Il y a une église en forme d'ermitage , nommée Notre-Dame du Chemin , pour laquelle toute la ville et les environs ont tant de dévotion, que Ton y vient de toutes parts. Ces messieurs et nos autres amis jugèrent que nous ne pouvions mieux faire que de nous établir auprès de cette église , et d'acheter des maisons qui y touchoient r qui , bieu que petites , pourroient nous suffire. Nous nous adressâmes pour ce sujet au Chapitre , et à une confrairie de qui cette église dépendoit. Le Chapitre nous accorda aussitôt ce que nous lui demandions ; et quoiqu'il y eût quelque peine à obtenir la même grâce des administraTome llh 16

leurs de celte confrairie , ils nous la firent aussi , parce que , comme je Pai dit , je n'ai point vu de peuple si traitahle , si honnête , et si porté à toutes sortes de Bonnes œuvres.

Lorsque ceux à qui ces maisons appartenoient surent que nous en avions envie , ils les surfirent de beaucoup , et il n'y a pas sujet de s'en étonner. Je voulus aller les voir , et elles me déplurent tellement, ainsi qu'à tous ceux qui vinrent avec nous , que je n'aurois voulu pour tout au monde les acheter ; mais on a reconnu depuis que le démon agissoit beaucoup en cela, par Pappréhension que nous ne nous y établissions. Les deux chanoines trouvoient aussi , qu'encore qu'elles fussent dans le quartier le plus peuplé de la ville , elles étoient trop éloignées de la grande église ; et ainsi, nous résolûmes d'en chercher d'autres. Ces messieurs s'y employèrent avec tant 'de soin , que je ne pouvois me lasser d'en louer Notre-Seigneur. Enfin , ils en trouvèrent une qui appartenoit à un nommé Tamaio, qu'ils crurent nous être propre , parce qu'il y avoit quelques Jogemens que nous pouvions habiter à j'apure même , et qu'elle étoit proche «

de la maison d'un gentilhomme fort qualifié , nommé Suéro de Vega , qui nous affectionne beaucoup , et qui dcsiroit que nous nous y établissions , comme aussi plusieurs autres personnes de ce même quartier. Cette maison n etoit pas assez grande pour nous ; et quoiqu'on nous en offrît encore une autre, les deux ensemble ne suffisoient pas pour nous bien loger.

Toutefois , sur le rapport que l'on m'en fit , j'aurois désiré que le marché en eût déjà été arrêté; mais ces deux messieurs vouloient que je visse auparavant la maison ; et j'avois tant de confiance en eux et tant de répugnance d'aller par la ville , que j 'a vois peine à me résoudre de sortir. Néanmoins je ne pus m'en défendre , et. j'allai aussi voir ces deux maisons proches de Notre-Dame du Chemin , sans dessein de les acheter; mais seulement pour faire connoître au propriétaire de celle que nous voulions avoir , qu'elle n'étoit pas la seule dont nous pouvions traiter. Je ne saurois maintenant assez m'étonner de ce que les deux qui étoient proches de Notre-Dame du Chemin me déplurent autant qu elles avoient fait aux autres. Nous fûmes de là à celle

que nous avions envie d'avoir ; et nous nous affermîmes dans ce dessein , quoique , outre plusieurs incommodités qui s'y rencontraient et auxquelles il étoit difficile de remédier, il falloit, pour y faire une église , même fort petite , abattre tout ce qui se trouvoit dans le logis de plus propre à nous y établir. II faut avouer que c'est une chose étrange que de ae mettre fortement une pensée dans Pesprit ; et rien ne me retira de ce mauvais pas que la défiance que *j'ai de moi-même , bien que je ne fusse pas , en cela , la seule trompée. Nous résolûmes donc de traiter de cette maison , d'en donner ce qu'on en demandoit, quoique le prix fut excessif, et d'en écrire au propriétaire qui étoit alors dans une autre , proche de la ville.

Vous vous étonnerez peut-être, mes Sœurs , de voir que je me sois tant arrêtée sur l'achat d'une maison ; mais vous connoîtrez par la suite les efforts que faisoit le démon pour nous empêcher de | nous établir auprès de l'église de la sainte Vierge , et je n'y puis penser sans quelque frayeur.

Les choses étant en cet état, j'entrai, £u commencement de la messe, dans un

grand doute si nous faisions bien , et j'en fus inquiétée durant presque tout le temps qu'on la dit. Lorsque j'allai communier et que je reçus la suinte hostie , j'entendis une voix cfui me fit résoudre absolument à ne point acheter cette maison , mais de traiter de celle qui était proche de l'église de la sainte Vierge. Et voici quelles fureilt ces paroles : Cette autre ne vous est pas propre. Comme il me paroissoit bien difficile de rompre une affaire déjà conclue et si approuvée par ceux qui l'avoient négociée avec tant de soin, Notre-Seigneur répondit à ma pensée : Ils ne savent pas combien elle me déplaît. Et l'autre maison me *cr* igréable. 11 me vint dans l'esprit si ce n'étoit point une illusion 5 et j'avois peine à le croire, parce l'effet que ces paroles opéroient en mon arae me faisoit connoitre qu'elles venoient de Pesprit de Dieu. Alors Notre-Seigneur me dit : C'est moi. Ces dîeux derniers mots dissipèrent tous mes doutes , et me mirent dans le calme. Mais je ne savois comment remédier à ce qui étoit déjà fait , et au dégoût que j'avois donné à mes Sœurs de la maison proche de l'église de la sainte Vierge , en leur disant que

Di

]e n'aurois voulu pour tout au monde n'avoir pas été la voir. Néanmoins ce n etoit pas ce qui me donnoit le plus de peine , à cause que j'étois assurée qu'elles approuvèrent tout ce que je ferois. C'étoit ces autres personnes de nos amies que j'appréhendois , sachant qu'elles se portaient entièrement à acheter l'autre maison , et qu elles pourroient attribuer à légèreté ce changement si soudain et si contraire à mon humeur qu'elles verroient en moi. Toutefois , ces diverses pensées n'ébranloieut point a ma résolution de choisir la maison de la sainte Vierge ; et j'avois même perdu le souvenir des incommodités que j'y avois remarquées. Car, je eoinptois pour nen tout le reste , quantt tt ne se seroit agi Qt ^ ^M^rrpecTïer nos Sœurs de faire un peTÎié véniel ; et j'étois persuadée qu'il n'y avoit pas une seule d'elles qui n'eût été de mon sentiment si elle eût su ce que je savois.

Je me confessois alors au chanoine Reynosa > qui étoit l'un des deux qui nous assistaient avec tant d'affection , et je ne lui avois encore rien dit de ces choses surnaturelles que Dieu opère dans les ames , à cause qu'il ne s'étoit point

recontre d'occasion qui m'eût obligée à lui en parler. Néanmoins parce que , pour marcher dans un chemin plus assuré , j'ai toujours accoutumé de suivre les conseils de mon Confesseur , je me résolus de lui dire, sous le sceau du secret, que je ne pourrois , sans une très-grande peine , ne pas exécuter ce que j'avois entendu ; que j'étois , toutefois , prête d'obéir à ce qu'il m'ordonnerait. Mais j'espérais que Notre - Seigneur feroit comme il avoit fait en d'autres occasions, qu'encore que mon Confesseur fut d'une opinion contraire , il le porterait à suivre sa divine volonté. Avant de lui parler ainsi , je lui avois dit comment Dieu m'avoit souvent feit savoir , de la même manière , ses intentions , et que Ton avoit connu , par les effets , que cela procédoit de son esprit. Néanmoins , je l'assurais toujours que , quelque peine que j'en eusse , je ferais ce qu'il m'ordonnerait. Comme ce vertueux ecclésiastique , bien qu'il ne soit pas fort âgé , est très-prudent , quoiqu'il jugeât assez que ce changement donnerait sujet de parler , il ne me défendit point d'obéir à ce que j'avois entendu. Je lui proposai d'attendre le retour de celui que nous

avions envoyé vers le propriétaire de ïa maison dont nous avions traité ; il l'approuva , et j 'a vois une grande confiance que Dieu remédieroit à tout , ainsi qu'il le fit. Car , bien que Ton eût donné au maître de cette maison tout ce qu'il avoit voulu et au-delà de ce qu'elle valoit, il demanda encore trois cents ducats ; ce qui étoit d'autant plus extravagant qu'il avoit besoin de vendre. Nous connûmes par-là que Dieu vouloit nous tirer de cette affaire , et nous laissâmes entendre que nous n'y penserions jamais plus, quoique sans le déclarer précisément , parce qu'il sembloit qu'il n'auroit pas fallu , pour trois cents ducats , rompre le marché d'une maison qui paroissoit nous être si propre pour en faire un monastère. Je dis à mon Confesseur que, puisque c'étoit son sentiment, on n'en donneroit pas davantage que ce dont on , étoit convenu , et je le priai de le faire savoir à ce chanoine , son collègue , et que j'étois résolue d'acheter celle de la sainte Vierge, à quelque prix que ce fût. Il le lui dit ; et comme il a l'esprit extrêmement pénétrant , quoiqu'il ne s'en expliquât pas davantage , un changement si soudain lui fit assez comprendre que

je ne m'y étois portée que par quelque grande raison. Ainsi , il ne me pressa point de penser encore à la maison de ce gentilhomme.

Depuis , nous avons tous vu clairement que nous aurions fait une grande faute de Tacheter, tant nous trouvons de commodités dans celle que nous avons maintenant, sans parler du principal, qui est que Dieu et sa glorieuse Mère y sont bien servis , au lieu que , pendant que c'étoit un ermitage , il pouvoit s'y commettre de grands désordres dans les veilles qui s'y faisoient la nuit ; ce que le démon n'avoit pas moins de peine de voir abolir, que nous ressentions de joie de rendre ce service à notre très -sainte Patrons Ainsi , nous avions mal fait , sans doute*' de ne nous y être pas plutôt résolues > sans nous arrêter à tant de vaines considérations ; et il paroît bien que le démon nous aveugloit , puisque nous avons trouvé en cette maison plusieurs avantages qui ne se rencontrent point ailleurs 4 et que non-seulement tout le peuple qui le désiroit en témoigne une très-grande joie , mais que ceux-là même qui avoient tant d'envie que nous prissions l'autre maison < demeurent* d'accord aujourd'hui

que nous avons beaucoup mieux fait d'acquérir celle-ci. Béni soit à jamais celui qui m'a éclairée dans cette affaire , et qui m'éclaire dans tout ce que je fais de bien > n'y ayant point de jour que je ne voie avec étonnement quelle est mon incapacité en toutes choses. Je ne le dis point par humilité , il n'y a rien de plus véritable. Il semble que Dieu veuille que je çonnoisse, et que chacun connoisse aussi de plus en plus , que c'est lui seul qui agit en tout ceci , et que , comme il rendit la vue à l'aveugle-né, il éclaire de même mes ténèbres. Elles étoient si grandes dans cette rencontre , que toutes les fois que je m'en souviens je voudrois en rendre de nouvelles grâces à Notre-Seigneur, et je n'en ai pas seulement la force. Ainsi > ]e ne sais comment il peut me souffrir ; et je ne saurois trop admirer sa bonté et sa miséricorde.

Ces deux chanoines si affectionnés à la sainte Vierge , ne perdirent point de temps pour faire le marché de ces maisons qui étoient proches de sa chapelle , et ils eurent beaucoup de peine , Dieu permettant que ceux qui nous assistent dans ces fondations en aient toujours, afin d'augmenter letfr mérite. Je suis la

seule qui ne fais rien , comme je l'ai déjà dit et ne saurois trop le redire, parce que rien n'est plus vrai. Ils travaillèrent aussi beaucoup à accommoder la maison , nous prêtèrent même de l'argent dans le besoin que nous en avions , et répondirent pour nous ; en quoi ils me firent une faveur d'autant plus grande , que j'avois eu mille peines dans les autres fondations à trouver une caution pour des sommes beaucoup moindres , et il n'y a point de sujet de s'en étonner , puisque n'ayant pas un quart d'écu , il falloit que ceux qui répondoient pour nous ne cherchassent d'autre sûreté que leur confiance en Dieu. Mais il m'a fait la grâce, dont je ne saurois trop la remercier , qu'ils n'y ont jamais rien, perdu. Les propriétaires des maisons ne se contentant pas de la caution de ces deux chanoines , ces messieurs eurent recours à l'économe de Pévêché , qui se nommoit , ce me semble , Prudent , et qui a tant de charité pour nous , que nous ne saurions trop la reconnoître. Il leur demanda ce qu'ils désiroient } et lui ayant répondu qu'ils venoient le prier de vouloir être caution avec eux , et de signer le contrat, il leur répartit eh riant $

Quoi ! vous voudriez me rendre caution d'une telle somme ? et il signa à l'instant même ; ce qui doit passer pour une trèsgrande obligation. Je voudrois pouvoir rapporter ici et donner toutes les louanges qui sont dues à l'extrême charité que J'ai trouvée à Palence. Je pensoi* être dans les premiers siècles de l'Eglise* lorsque je voyois que , n'ayant point de revenu , ces habitans , par une manière d'agir si contraire à celle de ce temps y non-seulement ne refusoient pas de nous nourrir , mais considéraient cette action comme une très - grande grâce que Dieu leur faisoit. Il est certain que, regardant les choses avec les yeux de la foi , cela étoit véritable. Car , quand il n'y auroit point eu d'autre raison que ce qu'ils avoient une église de plus, où était le très-saint Sacrement , elle suffisoit pour leur donner ce sentiment. Qu'il soit béni à jamais.

Il n'y a personne qui ne voie à présent que notre établissement en ce lieu-là a été agréable à Dieu , puisqu'il en a banni les désordres qui s'y commettoient ; tous ceux qui alloient eu grand nombre veiller dans cet ermitage ,

assis en un lieu écarté , n'y alloient pas

par dévotion ; et l'image de la sainte Vierge n'y étoit pas tenue avec autant de respect qu'elle auroit dû l'être : au lieu qu'aujourd'hui 1 evêque , Dom Alvarez de Mendoce , y a fait bâtir une chapelle où il l'a mise , et que l'on embellit toujours en 1 honneur et pour la gloire de soa divin Fils*

Lorsque la maison fut en état de non* recevoir, l'évêque voulut que cela se fît avec grande solennité. Ainsi, un jour de l'octave du très-saint Sacrement, il vint exprès de Valladolid, accompagné du Chapitre , de tous les Ordres , et de presque tous les habi tans , avec une bonne musique y il commença la cérémonie par une procession à laquelle nous assistâmes toutes , depuis notre maison , avec nos voiles baissés , nos manteaux blancs , et des cierges à la main. On alla premièrement à une paroisse où l'on avoit apporté l'image de la sainte Vierge ; et après y avoir pris le très-saint Sacrement , on le porta , en cérémonie et avec grande dévotion, dans notre église. Nous étions en assez bon nombre , parce qu'outre les Religieuses que j'avois amenées , il en étoit venu d'autres pour faire la fondationde Sorie, Je «ois que Notre-Seigaeur fut

beaucoup loué en ce jour , et je souhaite qu'il le soit à jamais de toutes les créatures.

Durant que j'étois en ce lieu de Palence , la séparation des Carmes déchaussés et des mitigés se fit, et ils eurent chacun un Provincial, qui étoit tout ce que nous pouvions désirer pour vivre en paix. Ce fut à l'instance de notre roi catholique , Dom Philippe , que Ton obtint, pour ce sujet , un bref de Rome fort ample , et sa majesté continue toujours de nous favoriser. On assembla un Chapitre dans Alcala , par Tordre du révérend Père Jean de las Cuevas , alors Prieur de Talavère , de l'Ordre de saint Dominique, député du saint Siège , et nommé par sa Majesté , qui étoit un homme dont la sainteté et la prudence répondoient à un emploi de si grand poids. Le roi paya la dépense faite pour le Chapitre , et toute l'Université lui fut favorable pour son ordre. Il se tint , avec beaucoup de tranquillité, dans le collège des Carmes déchaussés qui porte le nom de saint Cyrille ; et le Père Jérôme Gratien de la Mère de Dieu fut élu Provincial. Comme ces Pères ont écrit ce qui jse passa dans ce Chapitre, il seroit inutile

d'en parler ici davantage , et ce que j'en rapporte n'est qu'à cause que NotreSeigneur permit que ce fut dans le temps de la fondation dont il s'agit qae se fit une action si importante à sa gloire et à l'honneur de sa très-sainte Mère , notre Patrone. La joie que j'en ressentis fut l'une des plus grandes que je pouvois recevoir en cette vie ; car , les peines > N les persécutions et les travaux que j'avois soufferts durant plus de vingt-cinq ans , et que Dieu seul connoît , avoient été tels que je ne finirais jamais si j'entreprenois de les écrire ; et qu'ainsi il faudrait les avoir éprouvés pour comprendre quel fut alors mon contentement. J'aurais souhaité que tout le monde m'eût aidée à en rendre grâces à Notre-Seigneur , et a lui offrir des prières pour notre saint Roi. 11 parut visiblement qu'il s'étoit servi de lui pour terminer cette grande affaire, malgré les efforts et les artifices du démon , qui l'aurait entièrement renversée si elle n'eût été soutenue par la piété et l'autorité de ce grand prince.

Maintenant qu'ayant plu à Dieu d'exaucer nos prières , nous jouissons tous , tant mitigés que réformés , d'une paix qui lève tous les obstacles qui pouvoient noue

empêcher de bien le servir , Je vons conjure , mes Frères et mes Sœurs , de ne manquer à rien de ce qui peut dépendre de vous pour vous acquitter de ce devoir. Ceux qui sont encore au monde sont témoins des peines et des travaux dont il nous a délivrés , et des grâces qu'il nous a faites; et ceux qui viendront après nous* et qui trouveront les voies applanies et toutes les difficultés levées , ne doiventils pas s'efforcer de maintenir les choses dans cette perfection ? Je les prie , au nom dé Notre-Seigneur , de ne pas donner sujet de dire d'eux , ce que l'on dit de quelques Ordres , que le* commencemens en étoient louables. Nous commençons ; et ils ne doivent pas seulement s'efforcer d'entretenir ces commeneenrens, il faut qu'ils tâchent de les pousser encore plus avant. Qu'ils considèrent que le diable fait de grandes plaies dans les ames , par des choses qui ne paraissent que de petites égratignures , et qu'ainsi ils se gardent bien de dire : Cela importe peu, et ne mérite pas que l'on s'y arrête. Tout est important , mes Filles , pour peu qu'il nous empêche de nous avancer dans le service de Dieu. N'oubliez jamais, je vous prie , avec quelle promptitude

tout passe ; combien grande est la grâce que Dieu nous a faite de nous appeler dans ce saint Ordre , et quelle sera la punition de ceux qui commenceront d'y introduire du relâchement. Ayons toujours devant les yeux ces saints Prophètes qui sont nos pères ; comme aussi ce grand nombre d'antres Saints qui , après avoir porté l'habit que nous portons , sont à présent dans le ciel , et ne craignons point de nous assurer, par une louable et sainte présomption , que Dieu nous fera la grâce d'avoir un jour part à leur gloire. Ce combat , mes Sœurs , que nous avons à soutenir durera peu, et il sera suivi d'une éternité. Méprisons tout ce qui ne subsiste point par soi-même , et ne pensons qu'à aimer et à servir Dieu , afin d'arriver h ce bonheur qui ne finira jamais. Ainsi soit-il.

La Sainte parle, dans le récit de cette fondation , des éniinentes vertus de l'évêque d'Osme , qui la porta principalement à l'entreprendre.

Lorsque j'étois encore à Palence pour la fondation dont je viens de parler, on m'apporta une lettrç de l'éveqw; d'Osme, auparavant nommé le Docteur Velasquez. J'avois communiqué avec lui lorsqu'il étoît chanoine et théologal de la grande église de Tolède , pan e que , sachant qu'il étott fort savant et grand serviteur de Dieu , et ayant toujours quelques craintes, je Pavois tant pressé de prendre soin de ma conduite, qu'encore qu'il fût extrêmement occupé , néanmoins voyant le besoin que j'en avois , il m'avoit fait cette charité d'une manière très -obligeante. Ainsi , il me confessa durant tout le temps que je demeurai à Tolède , qui

fut assez long; et lui ayant découvert, avec ma sincérité ordinaire , le fond de mon ame , ses conseils me furent si utiles , que ces craintes qui me donnoient tant de peine commencèrent à se dissiper, à cause qu'il me rassuroit par des passages de l'Ecriture-Sainle , qui est ce qui me touche le plus , lorsque ]e sais que celui qui les rapporte est capable et homme de hien. Il m ecri voit cette lettre de Sorie, et me mandoit qu'une dame qu'il confessoit lui a voit parlé de faire une fondation de Religieuses de notre Ordre ; qu'il avoit approuvé son dessein , et lui avoit dit qu'il' feroit en sorte que j'irois établir ce monastère. Il ajouloit qup si j'entrois dans son sentiment je Je lui fisse / savoir , afin qu'il m'envoyât chercher. Celte nouvelle me donna de la joie, parce que , outre que cette fondation me paroissoit avantageuse , j'îWois un si grand respect et une si grande affection pour ce Prélat , et je m'étois si bien trouvée de ses avis , que je désirois de le voir pour lui communiquer des choses qui regardoient ma conscience. Cette dame se nommoit Béatrix de Veamont de Navarre , à cause qu'elle descendoit des rois de Navarre , et elle étoit fille de

François de Veamont , illustre par le rang que lui donnoit sa naissance. Après avoir passé quelques années dans le mariage , elle étoit demeurée veuve sans enfans , et avec beaucoup de bien ; et il y avoit déjà long-temps qu'elle désiroit fonder un monastère dp Religieuses. En ayant parle à ce bon évêque , il lui apprit qu'il y avoit des Carmélites de POrdre de la sainte Vierge ; et cette religion lui plut tellement qu'elle le pressa trèsinstamment de lui donner le moyen d'exécuter promptement son dessein. C'étoit une personne de fort douce humeur , généreuse , pénitente , et pour tout dire en un mot, qui avoit beaucoup de piété. Elle avoit , dans Sorie , une maison bien bâtie et en belle assiette. Elle promit de nous la donner , avec ce qui seroit nécessaire pour nous y établir} et non -seulement elle l'exécuta, mais elle y ajouta une rente de cinq cents ducats, rachetable au denier vingt. L'évéque , de son coté , offrit de nous donner une assez belle église voûtée , qui étoit une paroisse proche du logis de ette dame , d'où l'on pourroit y aller aisément , en faisant un petit passage : et il lui étoit facile de nous accorder cette

grâce , parce que cette paroisse étoit fort pauvre , et qu'y en ayant plusieurs dans la ville , il pouvoit la joindre à quelque autre. Sa lettre portoit tout ce que je viens de dire ; et notre Père Provincial s'étant rencontré à Palence , je lui ea parlai , ainsi qu'à plusieurs de nos amis. Tous jugèrent a propos , puisque la fondation de Palence étoit achevée , que j'écrivisse que je me tiendrois prêle pour partir ; et j'avoue que cette affaire me donna beaucoup de joie., pour les raisons que j'ai dites. ,

On ne tarda pas à m'envoyer chercher par un homme qui étoit fort propre pour nous conduire. Et comme cette dame désiroit que l'on menât le plus de Religieuses possible , j'en fis venir sept > et j'avois aussi ma compagne et un,e Sœur converse. Je menai aussi, ensuite de l'avis que j'en a vois donné , deux Religieux Carmes déchaussés de notre réforme , dont l'un étoit le Père Nicolas de Jésus Maria Genevois , qui est une personne très-sage. Il ayoit , à mon avis , plus de quarante ans lorsqu'il prit l'habit , ou w au moins il les a à présent, et il n'y a pas long- temps qu'il Pa pris ; mais il a tant profité en ce peu de temps , qu'il

paroi t que Dieu l'a choisi pour rendre de grands services à l'Ordre. Car , il a extrêmement agi durant nos persécutions, lorsque les autres qui en auroient été capables ne le pouvoient ; les uns étant exilés , et les autres prisonniers , sans que Ton pensât à lui , parce que ne faisant presque que d'entrer dans l'Ordre , il n'a voit point encore eu de charge \ et • Dieu le permettoit ainsi, sans doute, afin que ce secours me restât. 11 est si discret qu'étant à Madrid dans la maison des mitigés , comme pour d'autres affaires , il ne parjoit jamais que des nôtres ; et ainsi on le laissoit en repos. J'étois alors au monastère de saint Joseph d'Avila. Nous nous écrivions souvent dans le besoin qu'il y avoit de se communiquer l'état des choses , et je lui donnois , à ce qu'il disoit , beaucoup de consolation. On peut juger par-là dans quelle extrémité notre Ordre se trouvoit réduit, faute de bons sujets qui pussent agir , puisque l'on me comptoit pour quelque chose. Je reconnus , en tant de rencontres dans ces temps si fâcheux , la grande vertu et la prudence de ce bon Père , que c'est l'un de tous ceux de notre Ordre que

j'estime et que j'aime le plus en NotreSeigneur.

Lui et un Frère lai nous accompagnèrent dans ce voyage , et nous n'y souffrîmes pas de grandes incommodités , parce que celui que l'Evêque avoit envoyé pour nous conduire prenoit un grand soin de bien nous loger , et qu'il ne nous manquât rien. De plus , ce Prélat est tellement aimé dans son diocèse , que pour être bien reçu par-tout , il suffisoit que l'on sût l'affection qu'il nous porte. Le temps étoit aussi très-favorable , les journées petites ; et je ne pouvois , sans en ressentir une extrême joie , entendre de quelle manière chacun parloit de la sainteté de leur évêque.

Nous arrivâmes à Burgos le mercredi , veille de l'octave du saint Sacrement. Nous y communiâmes le lendemain , et nous fûmes contraintes de nous y arrêter le reste du jour , parce qu'il n'en restoit pas assez pour pouvoir arriver à Sorie. Comme il n'y avoit point de logement , nous passâmes la nuit dans une église ; v.t cela ne nous fut point pénible. Le lendemain , après avoir entendu la messe , nous continuâmes notre voyage , et nous arrivâmes à Sorie sur les cinq heures du

soir. Le logis du saint évêque se rencontrant sur notre chemin , il nous donna sa bénédiction de sa fenêtre , d'où il nous voyoit passer , et cette bénédiction venant d'un si excellent Prélat , j'en reçus une grande joie.

Notre fondatrice nous attendoit à la porte de son logis, qu'elle dcslinoit pour la fondation du monastère ; et la multitude du peuple étoit si grande qu'à peine pûmes-nous y entrer. Mais cette incommodité nous est ordinaire , parce que le inonde est si curieux de voir des choses nouvelles , qu'en quelque lieu que nous allions , il s'assemble tant de gens pour nous regarder , que si nous n'avions pas nos voiles baissés , cela nous seroit fort pénible. Cette dame avoit très-bien fait préparer une grande salle , pour y dire la messe , en attendant qu'on eût fait le passage qui nous donneroit le moyen d'aller l'entendre à l'église que Péveque nous avoit accordée ; et dès le lendemain, qui étoit le jour de la fête de notre saint Père Elisée , on la dit dans cette salle. Cette même dame avoit aussi tellement pourvu à tout ce qui nous étoit nécessaire , que nous ne manquions de rien,

et elle nous donna un appartement séparé

où

où nous demeurâmes retirées jusqu'à la fête de la Transfiguration y que le passage fut fait. Ce même jour on dit la première messe dans l'église , avec beaucoup de solennité. Il y eut un grand concours de peuple , et un Père de la Compagnie de Jésus y prêcha. L'évêque ne s'y trouva pas , parce que , ne se passant pas uri seul jour qu'il n'emploie dans les fonctions de sa charge > il avoit été obligé d'aller à Burgos , quoiqu'il ne se portât pas bien , et qu'il vînt de perdre un œil. Cet accident me fut très-sensible , considérant combien précieuse est une vue toute employée , comme la sienne , au service de l'Eglise. Mais ce sont de ces secrets jugëmens de Dieu qu'il ne nous appartient pas d'approfondir, par lesquels il augmente le mérite de ses serviteurs , en leur donnant des occasions de conformer leur volonté à la sienne. Ainsi , ce saint Prélat ne laissoit pas de continuer à travailler comme auparavant. Il m'a dit qu'il n'avoit pas été plus touché de la perte de cet œil , qu'il l'auroit été d'avoir vu arriver cet accident à un autre , et qu'il pensoit quelquefois que quand il seroit aveugle il ne s'en afïligeroit point , parce qu J il se retireroit

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