Le Livre des Fondations (page 6)
Je partis d'Avila de grand matin , au mois de Juin , avec une Religieuse et le Père Julien d'Avila , Chapelain de saint Joseph , dont j'ai parlé , qui m'accompagnoit dans tous mes voyages. Nous
nous égarâmes en chemin , parce que le lieu où nous allions étoit si peu connu* que personne ne pouvoit nous l'enseigner y et nous en étions encore fort éloignés , lorsque nous croyions en être proches. Le soleil étoit d'ailleurs si ardent , qu'il nie' souviendra toute ma vie de la peine que' nous eûmes ce jour-là. Enfin , nous arrw vâmes un peu avant la nuit, et trouva-' mes la maison si sale , a cause de la 5 quantité de gens qui faisoient FOut , que' nous ne pûmes nous résoudre d'y coucher.- 11 y avoit un porche assez raisonnable ,> une chambre retranchée avec son galetas, et une petite cuisine. Voilà en quoi consistoit ce bel édifice. Après Favoir considéré , je crus que Fon pouvoit faire de ce porche une chapelle , un ehœur de ce galetas , et un dortoir de la chambre.* Mais encore que ma compagne fût beaucoup meilleure que moi et une personne de grande pénitence , elle ne pouvoit comprendre que je voulusse faire là un monastère. Elle me dit : En vérité , ma Mère, quelqu'habile que vous soyez, vous ne sauriez en venir à bout. N'y pensez plus, je vous prie. Quant au Père Julien, bien qu'il fût du même sentiment , il ne Hie contredit pas , lorsque je lui eus dit?
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mes raisons. Nous allâmes à l'église > et y passâmes la nuit , quoique nous fussions si fatigues que nous avions beaucoup plus besoin de dormir que de veiller.
Aussitôt que nous fumes arrivés à Médine , j'informai le Père Antoine de l'état des choses , je lui demandai s'il pourroit se résoudre à passer quelque temps en ce lieu-là , et je lui dis que Dieu lèveroit bientôt tous les obstacles. Ce qui me faisoit parler si hardiment, c'est que ce que Notre-Seigneur a fait depuis m'étoit, dès-lors , si présent, que je n'en doutois non plus qu'a cette heure que je le vois de mes yeux. Et il a fait même beaucoup plus , puisque dans le temps que j'écris ceci , il y a déjà , par sa bonté > dix monastères de Carmes déchaussés. J'ajoutai qu'il ne devoit pas se persuader que le Provincial qui sortoit de charge , et celui qui y entroit , du consentement desquels nous avions besoin, nous l'accordassent pour quelque bonne maison ; mais qu'ils ne nous refuseroient pas la permission de nous établir dans ce hameau. Joint à cela qu'il ne dépendoit pas de nous de trouver un lieu qui nous fut plus propre. Comme Dieu avoit donné à ce bon Père plus de courage qu'à moi ,
il me répondit qu'il étoit prêt non-seulement (Ty aller, mais, s'il en étoit besoin, d'y demeurer dans un toit à pourceaux. Le Père Jean de la Croix fut du même sentiment. Ainsi , il ne nous restoit que d'avoir la permission des Pères Provinciaux dont j'ai parlé , ce qui étoit une condition que le Père Général m'avoit imposée ; et comme j'espérois l'obtenir avec l'assistance de Notre-Seigneur , je priai le Père Antoine de faire ce qu'il pourroit pour recouvrer quelques aumônes , afin de réparer la maison.
Je m'en allai ensuite avec le Père Jean de la Croix à la fondation de Yalladolid ; et comme nous y demeurâmes quelque temps sans clôture , pendant qu'on travailloit à mettre ce monastère en état , j'eus le loisir d'informer ce Père de toute notre manière de vivre , tant pour ce qui regarde la mortification et la charité fraternelle , que nos recréations , qui sont réglées de telle sorte et avec une telle discrétion , qu'elles servent à nous faire remarquer les manquemens les unes des autres , et à trouver quelque soulagement dans les austérités auxquelles la règle nous oblige. Ce Père étoit si vertueux, que je pouvois beaucoup plus apprendre
de lui que lui de moi. Mais CQn'ctoit pas à quoi je pensois alors , et mon dessein éloit seulement de l'instruire de tout ce qui se passoit parmi nous.
Dieu permit que le Père Alphonse Gonzalès , alors noire Provincial , et de qui je devois obtenir cette permission , se trouva là. J'alléguai tant de raisons à ce vieillard , qui étoit un fort bon homme, et je lui représentai si fortement le compte qu'il auroit à rendre > s'il s'opposoit à une si bonne œuvre , que Dieu y qui vouloit qu'elle réussît , le préparant en même temps à s'y rendre favorable, je le trouvai assez bien disposé-Madame Marie de Mendoze , qui nous a toujours tant aimées et tant assistées , et PEvêque (l'Avila , son frère , achevèrent de le déterminer , comme aussi le Père Ange de Salazar y auparavant Provincial , qui étoit celui que j'appréhendois le plus.. Car, il se rencontra par bonheur qu'il eut besoin de la faveur de cette dame , et je ne doute point que cette considération ne servît beaucoup à le faire résoudre. Mais quand cela n 'auroit pas été , je ne doute point que Dieu ne lui eût louché le cœur > comme il fît au Père
Général , lorsqu'il n'y avoit aucun sujet de l'espérer.
Combien de choses ai-je vues dans cesr^ fondations , qui paroissoient impossibles , et que Notre - Seigneur , par sa toutepuissance , a rendues faciles ! et quelle confusion ne dois-je point avoir de n'en être pas devenue meilleure ? J'avoue qu'en écrivant ceci j'en demeuw épouvantée y et je souhaite que Dieu fasse connoître à tout le monde que la part que les créatures ont eue à ces fondations» est si petite , qu'elle ne mérite pas d'être" considérée. C'est lui seul qui a tout fait ? et par de si foibles commencemens , qu'il n'y avoit que son pouvoir infini qui fût capable de mettre les choses au point où» elles sont aujourd'hui. Qu'il soit béni e# loué dans tous les siècles.
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Suite de la fondation de ce monastère , et de la manière de vivre si austère et si pauvre de ces bons Pères.
Lorsque je me vis assurée de ces deux Religieux , il me sembla que tout étoit fait , et nous résolûmes que le Père Jean de la Croix iroit dans cette maison pour travailler , le mieux qu'il pourroit , à la rendre logeable* Car , je ne voulois point perdre de temps à commencer cette fondation , tant je craignois d'y rencontrer de l'obstacle , comme cela arriva. Le Père Antoine , de son coté , avoit déjà préparé quelque chose de ce qui étoit nécessaire y et nous l'aidions en ce que nous pouvions ; mais ce que nous pouvions étoit peu. Il vint me trouver à Valladolid , et me dit y avec grande joie, ce qu'il avoit fait > que l'on pouvoit dire n'être presque rien , puisqu'il ne consistoit qu'en cinq horloges , et je ne laissai pas d'en être bien aise. Il ajouta qu'il avoit désiré d'en avoir beaucoup , afii* que les heures fussent Lien réglées, et
je crois qu'il n'avoit pas seulement pourvu à avoir de quoi se coucher. Encore que le Père Jean de la Croix et lui n'oubliassent rien de ce qui dépendoit d'eux , le manque d'argent lit que la maison ne put être mise sitôt en état. Lorsqu'elle le fut , le Père Antoine se démit de sa charge de Prieur du monastère de sainte Anne , fit , avec grande ferveur , profession de la première règle , sans vouloir l'éprouver auparavant , comme je lui conseillois , et s'en alla , avec un extrême contentement, dans cette petite maison , où le Père Jean de la Croix étoit déjà. Il m'a dit depuis qu'en y arrivant il avoit senti une très - grande joie , dans la pensée qu'il avoit enfin entièrement renoncé au inonde pour finir ses jours dans la solitude.
Contre les beaux bâtimens*
Le Père Jean de la Croix et lui , nonseulement ne furent point touchés de la pauvreté de cette maison , mais elle leur parut très -agréable , et ils s'y trouvoient parfaitement bien. Seigneur mon Dieu , que les superbes bâtimens et les plaisirs extérieurs sont peu capables de
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donner des consolations intérieures ! Je * vous conjure , mes Sœurs > et vous , mes Pères y par l'amour que vous portez à sa suprême Majesté , de demeurer toujours dans un grand détachement à l'égard de ces maisons magnifiques et somptueuses , et d'avoir sans cesse devant les yeux ces saints Fondateurs de notre Ordre , qui sont nos pcres , que nous savons être arrivés > par la pauvreté et l'humilité, a la jouissance éternelle de la présence de' Dieu.
J'ai éprouvé que quand le corps a moins ses commodités , l'ame ressent plus de joie. Quel avantage pouvons - nous tirer de ces grands logemens , n'aj'ant l'usage que d'une cellule ? et que nous importe qu'elle soit helle et spacieuse , puisque nous ne devons pas nous occuper à en regarder les murailles? Considérons combien peu de temps il nous reste à demeurer dans ces maisons matérielles. Il faut les quitter avec la vie , qui , quelque longue qu'elle soit , passera si vite. Tout ce qui paroi t de plus rude ne doit-il pas nour sembler doux , lorsque nous pensons que moins nos sens auront eu de contentement ici-bas , plus nos ames en recevront' dans celle heureuse éternité, dont les*
divers degrés de gloire seront proportionnés à l'amour qui nous aura fait imiter les actions de notre divin Epoux ? Puisque nous disons que ces commeneemens ne tendent qu'à rétablir la pureté de la règle de la très-sainte Vierge , notre patrone , témoignons-lui notre respect et aux saints Pères nos fondateurs , en nous conformant à la vie qu'ils ont menée sur la terre. Et si notre foiblesse nous rend incapables de marcher en toutes choses sur leurs pas , faisons au moins ce qui n'intéresse pas tellement notre santé qu'il y aille de notre vie. 11 ne s'agit que d'un peu de travail et d'un travail agréable > commç il l'étoit à ces grands Saints. La résolution n'en est pas plutôt prise , que la difficulté que l'on y trouvons- évanouit, et la peine n'est que dans le commencement.
£.e premier ou second Dimanche de l'A vent, de l'année i568 , car je ne me souviens pas précisément du temps , on dit la première mes.se dans le porche de cette petite maison , qui ne me paroissoit guère différente de la crèche de Bethléem y et le Carême suivant , passant un matin par-là pour aller à la fondation de Tolède, je trouvai le Père Antoine de Jésus qjii
balayoit devant la porte de la chapelle, avec un visage gai, comme il Ta toujours, et je lui dis : Qu'est-ce que cela , mon Père, et qu'est devenu le point d'honneur ? Je ne saurais, me répondit-il en me témoignant sa joie , penser sans horreur au temps que j'en étois touché. Quand je fus entrée dans la chapelle , j'admirai l'esprit de piété que Noire-Seigneur avoit répandu sur cette nouvelle maison , et je n'étois pas seule dans ce sentiment ; deux marchands de Médine de mes amis , qui étoient venus avec moi , n'ayant pu voir , sans répandre quantité de larmes , que tout y étoit plein de croix et de têtes de morts.
Je me souviendrai toute ma vie d'une petite croix de bois qui étoit proche du bénitier , sur laquelle étoit collée une image en papier de Jésus-Christ , qui donnoit plus de dévotion que si elle eût été fort curieusement travaillée. Le galetas qui étoit au milieu du logis servort de chœur, et l'on pouvoit y faire l'office; mais il falloit se baisser bien bas pour y entrer et pour entendre la messe. Il y avoit, aux deux côtés de la chapelle , deux petits ermitages où l'on ne pouvoit demeurer qu'assis ou couché. Il y faisoit si froid ,
qu'il avoit fallu y mettre quantité de foinLe plancher en étoit si bas qu'on y touchoit presque de la tête ; et deux petites fenêtres regardoient sur l'autel. Ces bons Pères n'avoient pour chevet que des pierres , audessus desquelles étoient des croix et des têtes de morts. Depuis matines jusqu'à Prime ils demeuroient en oraison ; Dieu leur faisant la grâce de beaucoup s'y occuper , et lorsqu'ils alloieiit dire Prime , leurs habits étoient souvent tout couverts de neige , sans qu'ils s'en aperçussent. Us récitoient l'office avec un Père de l'observance mitigée , qui s'étoit retiré auprès d'eux, mais sans changer d'habit, à cause qu'il étoit fort infirme, et avec un jeune frère qui n'avoit pas encore pris les ordres , et qui demeuroit aussi avec eux.
Us alloient prêcher dans les lieux circonvoisins qui manquoient d'instruction , et c'étoit une des raisons qui m'avoient fait désirer l'établissement de cet te maison, parce que j'avois su qu'il n'y avoit point de monastère proche, d'où ce pauvre peuple pût recevoir de l'assistance ; ce qui me touchoit très-sensiblement. Us acquirent, en peu de temps , une grande réputation; et je ne pus l'apprendre sans en ressentir beaucoup de joie. Us alloient jusqu'à deux
lieues de là faire ces prédications , marchant les pieds nus sur la neige et sur la glace (car ce ne fut que depuis qu'on les obligea d'avoir des sandales), et après avoir passé presque tout le jour à prêcher et à confesser , ils s'en retournoient sans avoir mangé , et sans que ce travail , quelque extraordinaire qu'il fût , leur parût considérable.
On leur apportoit, des lieux d'alentour; de quoi vivre plus qu'ils n'en avoient be-i soin ; et des gentilshommes qui venoicnt se confesser à eux , leur offroient des maisons plus commodes et mieux assises. L'un d'eux , nommé dom Louis , Seigneur des. Cinq-Villes, avoit fait bâtir une chapelle, pour y mettre une image de la sainte Vierge , digne de vénération. Son père l'avoit envovee de Flandres à sa mère ou à son aïeule , je ne me souviens pas bien laquelle , et il la révéroit tellement, que Payant gardée durant plusieurs années , il se la fi ; pporterà l'heure delà mort. C'est vin tableau si excellent, que je n'ai jamais rien vu de plus beau , et je ne suis pas seule de ce sentiment. Le père Antoine de Jlsus ayant été en ce lieu , à la prière de ce gentilhomme, et ayant vu le tableau, il lui donna tant de dévotion qu'il accepta
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l'offre dV transférer le monastère. Ce lieu se nomme Mancera. Il crut y pouvoir demeurer , quoiqu'il n'y eût point de puits, ni d'apparence de pouvoir en faire. Ce gentilhomme leur fit bâtir une petite maison , propre polir la vie que menoient ces Religieux , et leur donna des ornemens fort honnêtes.
Je ne veux pas passer sous silence la manière dont Notre-Seigneur les pourvut d'eau , et que Ton considéra comme un miracle. Un jour, après souper, le Père Antoine , qui étoit Prieur , étant dans le cloître avec ses Religieux , et parlant du Besoin qu'ils avoient d'eau, il S£ Uiça, marqua une croix avec son haton , iidiis un endroit de ce cloître , l'y planta f ci dit: Fouillez ici. On lui obéît , cl après que Pon eut un peu creusé, il en sortit une si grande quantité d'eau excellente à boire y que l'on a peine à la t arir lorsque I on veut curer le puits que l'on y a fait. Ayant ensuite enfermé un jardin , ils oui faiL tout ce qu'ils ont pu pour y trouver de l'eau , et employé même , pour cela , une machine , mais inutilement , quoiqu'ils y aient assez dépensé.
Après avoir remarqué , dans cette première maison si peu habitable > la dévotioi*
qui y paroissoit par-tout , je fus extrêmement édifiée de leur manière de vivre, de leur mortification, de leur oraison, et du bon exemple qu'ils donnoient. Un gentilhomme et sa femme , que je connoissois tous deux , étant venus me trouver , ne pouvoient se lasser de me parler de leur sainteté , et de l'avantage que ce pays en recevoit. Ainsi , ne doutant point que ce ne fût le commencement d'un grand bien pour le service de Dieu et pour notre Ordre , j'en rendois sans cesse grâce à NotreSeigneur. Plaise à sa divine Majesté que cela aille' toujours croissant , comme il a faiMraqu'à cette heure. Ces marchands dont j'ai parlé disoient qu'ils n'auroient voulu, pour rien au monde, n'avoir point vu ce qu'ils avoient vu; et l'on peut juger par-là quel est le pouvoir de la vertu , puisqu'ils estinioient plus cette pauvreté que leurs richesses.
Lorsque j'eus communiqué avec ces Pères de certaines choses , ma foiblesse et mes imperfections m'engagèrent à les prier de modérer la rigueur de leur pénitence , parce qu'ayant demandé à Dieu , avec tant d'ardeur et de prières, de vouloir me donner des personnes capables d'entreprendre ce grand ouvrage , et le voyant si
lien commencé , je craignois que le diaLle , pour empêcher qu'il ne s'achevât , ne les portât à des austérités excessives , qui ruineraient entièrement leur santé : au lieu que si j'avois eu plus de foi, j'aurais dû considérer que , puisque c'étoitune œuvre de Dieu , il la soutiendrait et la pousserait encore plus avant. Mais comme ces bons Pères avoient les vertus qui me manquent, ils considérèrent peu ce que je leur dis. Je pris congé d'eux , et je partis extrêmement consolée. Néanmoins , quelque actions de grâces que je rendisse à Dieu d'une faveur si singulière , ce n'étoit pas autant que je l'aurais dû et qu'elle le méritait , puisque je voyois bien qu'elle'étoit plus grande que celle qu'il me faisoit de fonder des monastères de Religieuses, Je le prie de tout mon cœur de me faire la grâce de m'acquitter de quelques-unes de tant d'obligations dont je lui suis redevable. Ainsi soit-il t
La Sainte commence de travailler à la fondation de ce monastère ; et de quelle sorte elle obtint du Gouverneur de Tolède la permission de s'y établir.
Il y avoit à Tolède un fort honnête marchand , nommé Martin Ramirez , qui n'avoit jamais été marié. C'était un grand homme de bien , et qui menoit une vie très - exemplaire. Il étoit très - véritable , très-fidèle dans son commerce , et ne pensôit à augmenter son bien que pour en faire des œuvres agréables à Dieu. Etant tombé malade de la maladie dont il mourut , le père Paul Hermandez , de la Compagnie de Jésus , à qui je m'étois confessée lorsque j'étois à Tolède , pour y résoudre la fondation de Malagon , désirant extrêmement que l'on en fit aussi une dans cette grande ville , lui
représenta le service qu'il rendroit en cela à Dieu , et que l'on pourroit faire dans ce monastère les mêmes dévotions , et célébrer les mêmes fêtes > en l'honneur .desquelles il avoit résolu taire des chapelles et d'établir des Chapelains dans une paroisse. Le malade étoit si abattu et si près de sa fin , qu'il ne lui restoit pas assez de temps pour exécuter cette proposition. Mais il en chargea Alphonse Alvarez Ramirez , son frère , qui étoit un homme fort raisonnable , fort sincère , fort sage , fort craignant Dieu et fort aumônier, dont je puis rendre témoignage , comme l'ayant vu et traité diverses fois avec» lui.
J'étois encore occupée à la fondation de Valladolid , lorsque Martin Ramirez mourut ; et le père Hermandez , et Alphonse Alvarez Ramirez , m'ayant donné avis de ce qui s'étoit passé , me mandèrent que si je voulois accepter cette fondation , il n'y avoit point de temps à perdre. Ainsi , je partis aussitôt après - que la maison de Valladolid eût été accommodée. J'arrivai à Tolède la veille de l'Annonciation , et descendis chez madnine Louise > où j'avois logé en allant ii Malagon. Comme elle m'aime beaucoup , elle me reçut avec grande joie et mes deux compagnes , qui étoient du monastère de saint Joseph d'Avila , personnes de grande piété. Elle nous donna ensuite une chambre , où nous n'étions pas moins retirées que dans un monastère. Je commençai à traiter de l'affaire avec Alphonse Alvarez et son gendre , nommé Jacques Hortis , qui ctoit un homme de bien > et qui avoit étudié en théolçgie , mais beaucoup plus arrêté à ses sentimens que son beau-père. Nous ne pûmes sitôt convenir des conditions , parce qu'il m'en demandoit que je ne croyois pas raisonnable d'accorder. Dans le même temps que nous agitions cette affaire , oi> cherchoit partout une maison h louer pour y pouvoir prendre possession. Mais quelque diligence qu'on y apportât , il fut impossible d'en trouver qui nous fût propre. Je ne pouvois aussi obtenir du Gouverneur la pei^mission nécessaire pour notre établissement, que c'étoit à lui de donner , à cause que le siège archiépiscopal vaquoit alors , quoique cette dame chez qui je logeois l'en sollicitât extrêmement , et avec elle un gentilhomme , Chanoine de cette église , nommé Dom Pierre Manriquez , fils du
Sénéchal
Sénéchal de Castille , qui est un homme de si grande piété , que bien qu'il soit mal sain , il ne laissa pas , quelques années après cette fondation , d'entrer dans la compagnie de Jésus ., où il y est encore , et très-considéré pour son mérite et pour sa vertu. Je ne pou vois , néanmoins , obtenir cette permission , parce que lorsque le Gouverneur commençoit à se rendre plus favorable , ceux du Conséil se trouvoient contraires ; et que d'un autre côté , il n'y avoit pas moyeu de conclure avec Alphonse Alvarez , à cause de son gendre , pour qui il avoit une grande déférence. Enfin , nous rompîmes tout , et je me trouvois fort empêchée , à cause que n'étant venue .que pour cette seule affaire , il nous auroit été désavantageux de ne la pas terminer. Mais ma plus grande peine étoit de ne pas avoir la permission , ne doutant point que pourvu que nous prissions possession, Notre-Seigneur pourvoiroit au reste, comme il avoit fait en d'autres rencontres. Deux mois s'étant passés de la sorte, et les choses étant toujours en plus mauvais termes , je me résolus de parler au Gouverneur, et le fis supplier de me faire la faveur de venir dans une églisç ,
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proche de la maison où je l 'attendons. Il y vint , et je lui dis : Qu'il étôit étrange que des filles vinssent à Tolède pour y passer leur vie dans une étroite clôture , dans de très-grandes austérités , et d'une manière toute parfaite ; et que ceux qui au contraire , passoient la leur dans les plaisirs et les délices , voulussent s'opposer à un dessein si louable et si agréable à Dieu. J'ajoutai à cela d'autres raisons , et le touchai de telle sorte > par ] a hardiesse avec laquelle Notre-Seigneur me lui fit parler , qu'il m'accorda la permission à l'heure m^me. Ainsi , je m'en retournai bien contente , et croyois déjà tout fait , quoique l'on pût dire qu'il n'y avoit encore rien de fait , puisque tout mon fonds eonsistoit en trois ou quatre ducats. J'en achetai deux tableaux pour mettre. sur l'autel, deux paillasses et une couverture. Quant à une maison , qu n'en parloit plus depuis. que j'avois,r»mpu avec Alphonse Alvarez. Mais un marchand de la ville , nommé Alphonse d'Avila , fort de mes amis , qui n'est point marié , et ne s'occupe qu'à assister les prisonniers et à d'autres bonnes œuvres y m'avoit dit de ne point m'en mettre en peine , qu'il fli'en trouveront
une , et le malhenr voulut qu'il tomba malade.
Le père Martin de la Croix , Religieux de l'Ordre de saint François , personne de grande sainteté , étoit un peu auparavant venu à Tolède , et y avoit demeuré quelques jours. Un homme assez pauvre, qu'il confessoit , nommé Andrade , vint > suivant Tordre qu'il lui en avoit donné en partant , me trouver dans une église où j'entendois la messe , pour s'offrir à me rendre tout le service qui seroit ea son pouroir , qui ne s'étendoit qu'à nous assister de sa personne. Je le remerciai ; et mes compagnes et moi , trouvâmes assez plaisant que ce saint personnage nous eût envoyé un tel secours , parce que ce jeune homme ne paroissoit pas trop propre pour traiter avec des Carmélites déchaussées.
Lorsque je me vis avec cette permission y mais sans aucune assistance > ne sachant à quoi me résoudre , je me souvins de ce jeune homme , et le dis à mefi compagnes. Elles ne purent s'empêcher d'en rire , et me répondirent de me bien garder de me servir de lui > que cela ne servirait qu'à découvrir l'affaire. Néanmoins , comme il m'avoit été envoyé paï
llfi FONDATION
un grand serviteur de Dieu , et que je ne pouvois croire qu'il n'y eût quelque chose d'extraordinaire > j'étois si persuadée qu'il nous pourroit être utile , que sans m'arrêter à ce qu'elles me disoient , je l'envoyai quérir. Après lui avoir extrêmement recommandé le secret , je lui dis l'état de l'affaire , et le priai de nous chercher une maison à louer , dont je donnerois un répondant ; et ce répondant étoit Alphonse d'Avila > que j'ai dit être tombé malade. Ce jeune homme me promit de faire avec grande joie ce que je désirois , et dès le lendemain au matin > il vint me dire dans l'église des Jésuites , où j'entendois la messe , qu'il avoit trouvé une maison fort proche de nous , qu'il m'en apportoit les clefs , et que nous n'avions qu'à l'aller voir. Nous y fûmes , et la trouvâmes si commode > que nous y demeurâmes près d'un an. Peut -on trop , en cette rencontre , admirer la conduite de Dieu ? Des personnes riches s'étoient mises en peiné durant deux ou trois mois de nous chercher une maison , et n'en avoient pu trouver dans tout Tolède. Et ce jeune homme , qui n'avoit pour tout bien que sa bonne volonté , nous en trouva une aussitôt. J'en dis de
même, quand je considère que çe monastère se pouvant établir très-facilement > par le moyen d'Alphonse Alvarez , Dieu permit que nous ne pûmes tomber d'accord avec lui > afin que cette fondation se fît dans la pauvreté et avec travail.
Comme nous étions satisfaites de la maison , je me résolvois de ne point dif* férer à nous en mettre en possession , de peur qu'il jie s'y rencontrât quelque obstacle , lorsqu'Andrade vint me dire qu'on nous la rendroit libre dès le jour même , et que nous n'avions qu'à y faire porter nos meubles. Je lui répondis que cela seroit bientôt fait , puisqu'ils ne consistaient qu'en une couverture et deux paillasses. Ces paroles auroient dû l'étonner , et mes compagnes ne pouvoient approuver que je lui eusse parlé de la sorte y à cause que nous voyant si pauvres , il pourroit cesser de nous assister* Mais je n'avois pas fait cette réflexion , et ma simplicité ne produisit point cet effet en lui , parce que Dieu qui lui donnoit la volonté de nous servir , n'avoit garde de manquer de la lui continuer , jusqu'à ce que son œuvre fût accomplie. Ainsi y il ne travailla pas avec moins
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d'affection qu'au reste , à faire venir des* ouvriers et à accommoder 1* maison» Nous empruntâmes des ornemens et les autres choses nécessaires pour célébrer la sainte messe ; et à l'entrée de la nuit , étant accompagnées d'un officier , nous fûmes en prendre possession au son d'une de ces clochetles dont on se sert à l'élcvation de la sainte hostie , à cause que nous n'avions point de cloche.
Nous employâmes le reste de la nuit à tout accommoder. Mais nous ne trouvions point de lieu propre pour une chapelle, sinon dans une salle où l'on entroit par une petite maison proche de la grande , et qui en dépendoit. Elle nous avoit aussi été louée , et elle étoit encore occupée par quelques femmes.
Au point du jour nous ouvrîmes la porte , qui n'étoit que dans une cloison et répondoit sur une petite cour , sans en oser rien dire à ces femmes , de peur qu'elles ne découvrissent l'affaire. Elles sortirent du lit fort effrayées , et nous n'eûmes pas peu de peine à les appaiser. Mais l'heure de dire la messe étant venue > et leur ayant fait entendre ce*qui nous avoit obligées d'en user ainsi , elles s'adoucirent , et cela ne passa pas plus avant.
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Je connus depuis la faute que la passion d'achever cette œuvre de Dieu nous avoit fait faire , de rie pas prévoir les inèonvéniens. Car la personne à qui le logis appartenoit , ayant su que nous y avions fait une chapelle , nous donna beaucoup d'affaires , dans la créance que si nous étions contentes de l'état où nous avions rais cette maison , nous ne voudrions pa* l'acheter ce qu'elle valoit. Dieu permit , néanmoins > qu'elle s'appaisa. D'un autre côté , ceux du Conseil ayant appris que j'avois établi le monastère dont ils m'avoient refusé la permission , en furent fort- irrités , et le Gouverneur étoit absent. Ils allèrent trouver un des Seigneurs ecclésiastiques , pour se plaindre de ce qu'une fille avoit eu: Ja hardiesse d'entreprendre de faire cette fondation contre leur volonté. Mais il se rencontra que je lui avois dit en confiance ce qui s'étoit passé. Il ne fit pas semblant de le savoir , et les adoucit le mieux qu'il put , en leur disant que j'avois déjà fait de semblables établissemens , et que ce n'avoit pas été , sans doute y sans que j'en eusse le pouvoir.
Quelques jours après , ces Messieurs bous firent signifier des défenses de cotf*
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limier à faire dire la messe dans notre monastère , jusqu'à ce que nous eussions représenté Jes expéditions en vertu desquelles nous Pavions entrepris. Je répondis avec grande douceur que je leur obéirois , quoique je n'y fusse pas obligée ; et je priai aussitôt D.om Pierre Manriquez , et? gentilhomme dont j'ai parlé , de leur aller montrer nos patentes. 11 y fut > et les appaisa > en leur représentant que e'étoit une chose déjà faite > sans quoi ils nous auroicnt donné de la peine.