Le Livre des Fondations (page 7)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. III 1818 (OCR) · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

De V Amour de la -pauvreté.

Nous passâmes quelques temps , n'ayant pour tous meubles que notre couverture et nos deux paillasses ; et il y eut tel jour, que nous n'avions pas seulement autant de bois qu'il en faudroit pour faire rôtir une sardine. Mais Dieu inspira à une personne de jeter un fagot dans notre chapelle , ce qui nous vint bien à propos. Comme te froid étoit très-grand , nous le sentions fort durant la nuit , et nous y remédions le mieux que nous pouvions avec cette couverture et nos manteaux de gros drap , qui nous rendoient souvent

ainsi de grands services. On aura sans doute peine à comprendre que cette dame qui m'aimoit tant, nous laissât dans line si grande pauvreté. Je n'en sais point d'autre raison , sinon que Dieu le permettoit pour nous faire pratiquer cette vertu. Il est vrai aussi que je ne lui demandois rien, parce que je suis naturellement très - éloignée de vouloir être à charge à personne , et qu'il se pouvoit faire aussi qu'elle n'y pensoit point. Car , je lui suis obligée de choses beaucoup plus importantes que celles dont nous avions alors besoin*

Cette pauvreté dans laquelle nous nous trouvions , nous remplissoit de tant de consolations et de joie , que je ne saurois m'en souvenir sans admirer les trésors cachés que Dieu renferme dan? les vertus. Mais ce contentement dura , peu , parce qu'Alphonse Alvarez et d ^ytres , nous donnèrent bientôt après aij-dçjà , de nos besoins. Je ne sentis pas moins de peine qu'un avare à qui Ton raviroit quelque chose de grand prix, et cçlles de mes compagnes n'étoit pas moindre. .A insi ^ leur demandant ce qu'elles avoi^nt; d'e f tre % si tristes , elles me répondirent ; Jp?m- f ment ne le serions-nous pas , ma^Mçrç ^

puisqu'il semble que nous ne sommes plus pauvres ? Depuis ce jour , mon amour pour la pauvreté s'augmenta de telle sorte , et je me suis trouvée si élevée au-dessus du désir de toutes les choses temporelles , qu'elles me paraissent indignes d'être considérées , quand je pense que l'avantage d'en être prive r met Famé dans une telle tranquillité , qu'elle n'a besoin de rien.

Lorsque je traitois de la fondation avec Alphonse Alvarez, plusieurs trouvoient à redire qu'il n'étoit pas d'assez grande condition, quoiqu'il fut de bonne famille, d'une aussi grande ville qu'est Tolède , et qu'il ne manquât pas de bien. Mais cela ne me faisoit point d'impresssion , parce que, grâces à Dieu , j'ai toujours plus estimé la vertu que la noblesse. On en âvoit , néanmoins, tant rompu la tête au Gouverneur , qu'il ne m'accorda la permission qu'à la charge de me conduire dans cette occasion comme j 'a vois fait dans les autres.

On recommença donc d'agiter l'affaire, et cela m'embarassoit fort. Toutefois , comme l'établissement étoit déjà fait , je me proposai de donner la grande chapelle j et quant au reste du monastère 3

on le laissât en l'état où il étoit. Une personne de grande qualité désiroit d'avoir cette chapelle ; taais y ayant divers avis sur ce sujet, je ne savois à quoi me. résoudre. Notre - Seigneur m'ouvrit les yeux en me disant : Croyez-vous donc que la noblesse et ces qualités relevées que Von estime tant dans le monde > seront fort considérées au jour du jugement dernier ? Il me reprit ensuite sévèrement d'avoir écouté des discours qui doivent être méprisés par ceux qui ont renoncé au siècle.

Je demeurai toute confuse 3 et résolus d'achever le traité en abandonnant cette chapelle. Je n'y ai point eu de regret } car l'on a vu que sans cela il nous auroit été impossible d'acheter la maison où. nous sommes maintenant , qui est l'une des plus belles de Tolède. Elle a coûté douze mille ducats j et la quantité de messes qui s'y disent, nous donne et au peuple une grande consolation. Que si je me fasse arrêtée à ses vains raisonnemens , nous n'aurions pu nous établir si commodément , et aurions fait tort à celui qui nous a fait de si bon cœur une si grande charité.

La Sainte parle d'ans ce Chapitre des excellentes vertus des Religieuses de ce nouveau monastère fondé dans Tolède.

T ai cru devoir rapporter ici certaines choses y faîtes pour le service de Dieu r par quelques Religieuses de ce monastère , afin que celles qui viendront après nous s'efforcent de les imiter.

Une d'elles, nommée Anne de la Mèredé Dieu y vint y prendre Phabit avant que la maison fût achetée. Elle étoit alors âgée de quarante ans , et avoifc employé toute sa vie en bonnes œuvres. Quoiqu'il ne lui manquât rien de toutes les commodité* 'qu'elle pouvoit désirer, parce qu'elle étoit seule et avoit du bien > elle résolut d'y renoûcer pour embrasser la pauvreté et la soumission de l'esprit qui se rencontrent dans la vie religieuse. Elle me vint voir , et encore qu'elle eûfe peu de santé , je la trouvois si bien disposée y et remarquai tant de pureté dans cette ame , que je crus ne pouvoir choisir un meilleur sujet pour commencer cette foiidatioa j et ainsi je la reçus. Dieu luii

donna plus de santé dans les austérités et l'assujettissement auxquels l'obéissance oblige , qu'elle n'en avoit dans l'aise et la liberté dont elle jouissoit auparavant. Je ne le pus voir sans en être fort touchée; et ce qui m'oblige de parler d'elle , est qu'avant de faire profession , elle donna en aumône à cette maison tout son bien , qui étoit très -considérableCela me fit tant de peine , que ne pouvant me résoudre à l'accepter , je lui représentai que peut-être elle s'en répenH» roit , parce que s'il lui arrivoit que ne pouvant la recevoir à profession , noufr la renvoyassions sans lui rendre ce qu'elle nous auroit donné , ce lui seroit une chose bien rude. J'insistai extrêmement sur ce point pour deux raisons. L'une , afin que ce ne lui fût pas un sujet de tentation ; et l'autre pour l'éprouverElle me répondit que quand ce que jelui disois arriveroit , elle perdrait de bon: cœur tout son bien pour l'amour de Dieu ; et je ne pus lui faire changer de sentiment- Elle a vécu très-contente , et avec beaucoup plus de santé qu'elle n'en avoit auparavant. * La mortification et l'obéissance qui se pratiquoient dans cette maison étoieni:

merveilleuses. Et pendant le temps que j'y demeurai , je remarquai que la Supérieure devoit bien prendre garde à cé qu'elle disoit. Car , encore que ce fut sans dessein , ces excellentes Religieuses l'exécutoient aussitôt. Regardant un jour une petite mare qui étoit dans le jardin , je dis en jetant les yeux sur une Religieuse qui étoit proche de moi : Que feroit une telle si je lui disois de se jeter dans cette mare ? À peine avois-je achevé €ps paroles qu'elle étoit déjà dans Peau j et elle fut si trempée , qu'il lui fallut changer d'habit.

Une autre fois , et j'étois présente r lorsque les Soeurs alloient à confesse r une d'elles qui attendoit qu'une autre eût achevé de se confesser, s'approcha de la Supérieure pour lui parler. Sur quoi cette Supérieure lui demanda si c'étoit là une bonne manière de se recueillir, et ajouta qu'elle feroit mieux de mettre la te te dans un puits qui étoit proche , pour penser à ses péchés. La Religieuse prit ces paroles pour un commandement de se jeter dans le puits , et courut si promptement pour l'exécuter , que si on ne l'en eût empêchée , elle s'y sesoit jetée , croyant en cela

rendre un grand service à Dieu. J'ai vu dans ces bonnes Religieuses tant de semblables exemples de mortification , qu'il a fallu que des personnes doctes les aient instruites des règles que Ton doit observer en ce qui regarde l'obéissance , parce qu'elles la portoient jusqu'à un tel excès , que si leur intention ne les eut rendues excusables , elles auraient plutôt démérité que mérité en la pratiquant de cette manière. Mais ce n'est pas seulement dans ce monastère, dont je me suis par occasion trouvée obligée de parler , que l'on agit de la sorte. On voit aussi dans les autres tant de choses extraordinaires , que je voudrois n'y avoir point de part , pour pouvoir en rapporter quelques-unes , afin de rendre à NotreSeigneur les louanges qui lui sont dues y des grâces qu'il lui plaît de faire à ses servantes. * Lorsque j'étois encore dans cette maison , une Religieuse tomba malade , d'une maladie dont elle ne se releva point. Après qu'elle eut reçu le saint Viatique et l'Extrême - Onction , elle se trouva dans un si grand repos , et même dans une telle joie, que nous pouvions lui parler comme si elle eût été en pleiae

santé , et la prier , quand elle serait dans> le ciel , de nous recommander à Dieu et aux Saints , pour qui nous avions une dévotion particulière. Un peu avant qu'elle expirât , j'allai prier pour elle devant le très - saint Sacrement , et demander à Dieu de l'assister à la mort. Comme j'en revenois , je vis en entrant dans sa chambre Jésus - Christ Notre - Seigneur sur le milieu du chevet de son lit , avec les bras un peu étendus comme pour la soutenir , et il me dit : Que je m'assurasse qu'il assisteront de la même sorte toutes les\Religieuses qui mourr oient dans ce monastère; et qu'ainsi, elles ne dévoient point appréhender en cette dernière heure les tentations du démon. Ces paroles xne consolèrent extrêmement : je m'approchai de la malade , et elle me dit : O ma mère , que je verrai de grandes choses ! Elle mourut aussitôt après dan* une disposition toute angélique.

J'ai remarqué en d'autres qui sont aussi mortes , qu'elles étoient dans le même repos et la même tranquillité qu'elles auroient été dans le ravissement ou l'oraison de quiétude , sans faire paraître en nufle manière être tentées ; ce qui me fait espérer que Dieu m'accordera une semblable grâce , 9 par les mérites de

son Fils et de la glorieuse Vierge , dont j'ai Phonneur de porter Phabit. C'est pourquoi , mes Filles , efforçons - nous de vivre comme de véritables Carmélites. Cette vie est courte ; et si nous savions quelles sont les peines que plusieurs souffrent à Pheure de la mort, et les artifices dont le diable se sert pour les tenter , nous ne pourrions trop estimer la grâce que Dieu nous fait de nous assister dans ces momens si redoutables.

Je rapporterai sur ce sujet un autre exemple dfpn de mes alliés. C'étoit un grand joueur, et il avoit quelque teinture des lettres. Le diable se servit de ce moyen pour le tenter , en lui faisant croire que le repentir étoit inutile à Pheure de la mort. Il étoit si persuade de cette fausse opinion , qu'encore qu'il témoignât un fort grand regret de ses péchés, on ne pouvoit le faire résoudre à se confesser , parce qu'étant damné y disoit-il , cela seroit inutile. Un savant Religieux Dominicain , qui étoil son Confesseur , combattoit sou erreur par plusieurs raisons très -fortes , mais en vain , tant le démon lui inspirait de subtilités pour y répondre. Quelques jonrs se passèrent de la sorte , durant lesquels ce Religieux et d'autres , prièrent sans

doute beaucoup pour ce pauvre homme , puisque Dieu lai lit miséricorde. Son mal , qui étoit un mal de côté , le pressant extrêmement , ce Confesseur employa pour le convaincre des raisons encore plus fortes que les premières } mais elles auroient peu servie si Dieu ne Peut regardé d'un œil do compassion , et ne lui ei A rt touché le coeur. Alors , ce bon Prêtre s'approchant pour lui parlei 1 , le malade se leva sur son lit comme s'il eût été en pleine santé, et lui dit : Puisque vous croyez que la confession peut me servir , je suis résolu^ de me confesser. 11 envoya ensuite quérir un notaire , et prit pour témoins ceux qui se trouvèrent présens , qu'il s'engageoit par un serment solennel à ne jamais jouer , et a changer de vie si Dieu vouloit la lui prolonger. Il se confessa ensuite très-bien , et reçut les Sacremens avec tant de dévotion , qu'il y a sujet de croire qu'il est sauvé.

Dieu veuille , mes Sœurs , nous faire . la grâce d'observer si parfaitement notre règle , que nous vivions comme de véritables filles de la sainte Vierge , afin de i^ous rendre dignes de l'effet des promesses qu'il lui a plu de nous faire» Ainsi soit-ib

La Sainte fonde ces deux monastères à la prière du prince Ruy-Gomez de Sylva , et de la princesse d'Eboly sa femme , qui étant veuve , se read Religieuse dans celui des Carmélites. Elle se retire ensnite d'avec elles , et elles quittent cette maison pour s'aller établir à Ségovie,

Nous demeurâmes, comme je l'aî-dit; près d'un an à Tolède ; et lorsque* ce monastère eut été entièrement établi y j'employai quinze jours à faire accommoder l'Eglise -, à mettre des grilles , et à d'autres choses nécessaires qui n'étaient pas en petit nombre. Tout fut achevé la veille de la Pentecôte y et j'étais sr lasse d'avoir passé ce tempsparmi des ouvriers , qu'étant au réfectoire le jour de cette grande fête , je me trouvai si consolée d'être délivrée de

ces ennuyeuses occupations , et de pouvoir passer quelques heures dans l'oraison avec Notre-Seigneur , que je ne pouvois presque manger. Mais cette joie ne dura guère. On me vint dire qu'un officier de la princesse d'Ebolv, femme du prince Ruy-Gomez de Sylva , me demandoit. Je Pallai trouver , et appris que le sujet de son voyage étoit la fondation d'un monastère à Pastrane , dont cette Prmcesse et moi avions autrefois traité ensemble , mais que je ne croyoia pas devoir s'exécuter si promptement. Cela me donna de la peine , parce que le monastère de Tolède ne venant que d'être établi , et avec tant de contradictions , je voyois de grands inconvénientfà l'abandonner. Ainsi , je résolus de n'y point aller > et m'en excusai. Sur quoi cet officier me répondit que sa maîtresse s'étant déjà rendue à Pastrane pour ce sujet > ce seroit lui faire un affront. Celle considération ne me persuada pas ; je lui en représentai les raisons , et lui dis qu'après qu'il auroit dîné j'écrirois à la Princesse. Ma réponse ne put lui plaire ; mais il étoit si sage > qu'il fut touché de mes raisons.

Comme les Religieuses qui ne faisoient

que d'être reçues en ce nouveau monastère , n'auroient sans doute pu comprendre qu'on l'abandonnât si promptement , j'allai dans une si fâcheuse rencontre me prosternée devant le saint Sacrement , pour prier Noire-Seigneur de me faire la grâce d'écrire de telle sorte à la Princesse , que je ne la mécontentasse pas ; et il importoit de l'éviter, parce que dans ce commencement d'établissement des monastères de Carmes déchaussés > on avoit besoin de la faveur du prince Ruy-Gomez , qui étoit en très-grand crédit auprès du Roi. Je ne saurois dire si cette dernière pensée me vint alors dans l'esprit , mais je sais bien que je ne voulois pas désobliger la Princesse. Etant en cet état , il me fut dit dans l'oraison de la part de Dieu : Que je ne fisse point de difficulté d'aller, qu'il s'agissoit de plus que cette fondation ; et que je portasse avec moi la règle et les constitutions. Quelque raison que j'eusse de ne point aller, ce que je venois d'entendre m'obligea de suivre la conduite que j'avois accoutumé de tenir en de semblables occasions j qui étoit de ne rion faire que par l'avis de mon Confesseur. Ainsi ,

je le fis prier de venir , et sans lui <diqe ce que j'avois entendu , afin de m'assurer davantage sur l'avis qu'il me donnerait en ne le prévenant pas , je priai Dieu selon ma coutume , de l'éclairer et de Tinspirer , pour me donner un conseil conforme à sa sainte volonté.

Mon Confesseur après avoir tout examiné , fut .d'avis que j'y allasse , et je partis de Tolède la seconde fête de la Pentecôte. En passant par Madrid , qui se rencontrait sur notre chemin > nous logeâmes mes compagnes et moi dans un monastère de Religieuses de S. François, où madame Leonor Mascaregnas , qui avoit été gouvernante du Roi > et qui est une grande servante de Dieu , s'est retirée. Elle m'y avoit déjà reçue avec beaucoup de bonté , lorsque d'autres occasions m'avoient obligée de passer par là.

Le père Marian de saint Benoît.

Cette dame me dit qu'elle se réjouissoit de ce que j'étois v^nue dans une telle conjoncture , parce qu'il y avoit un bon Ermite qui désiroit extrêmement de me connoître , et qu'il lui sembloit que la vie que lui et ses compagnons

-menoient , avoit une grande conformité avec la noire. Comme il n'y avoit encore que deux Religieux qui eussent embrassé notre réforme , cette proposition me parut fort avantageuse , et je la suppliai de me faire parler à cet Ermite. Il logeoit dans une chambre qu'elle lui avoit donnée , et avoit avec lui vin jeune frère, nommé Jean de la Misère , très-vertueux -et fort simple en ce qui regardait les -choses du monde* Dans les conférences que nous eûmes ensemble , ce Père me dit , qu'il avoit dessein d'aller à Rome. Mais avant que de passer outre , je veux rapporter ce que je sais de lui. Il se nommoit Marian de saint Benoît, et étoit italien de nation , Docteur , et trèshabile. H avoit été intendant de la Reine de Pologne , n'avoit point voulu se marier, et avoit quitté une commaûderie de saint Jean pour suivre l'inspiration qtfe Dieu lui donnoit , de ne penser qu'à son salut. On l'accusa d'avoir été complice d'un meurtre dont il étoit très-innocent, et il demeura Jeux ans en prison sans vouloir prendre d'avocat pour le défendre , remettant entre les mains de Dieu et de* Juges la justice de sa cause. De faux -témoins , comme ceux ^jui accusèrent

Susanne , soutenoient qu'il les avoit engagés à faire cet assassinat. Mais leur ayant été demandé séparément en quel lieu , et comment il leur avoit parlé : Pun dit qu'il étoit alors sur son lit : l'autre , qu'il étoit assis sur une fenêtre ; et enfin ils confessèrent que leur déposition étoit fausse , et le déchargèrent entièrement. 11 me dit qu'il lui avoit beaucoup coûté pour empêcher qu'ils ne fussent sévèrement punis , et que pouvant perdre son persécuteur , il avoit fait tout ce qu'il avoit pu pour le sauver.

Comme il étoit extrêmement vertueux , sincère et chaste , Dieu lui ouvrit l'esprit pour connoître le néant du monde , et lui inspira le goût de la retraite. Il jeta ensuite les yeux sur tous les Ordres pour voir dans lequel il s'engageroit ; et il n'en trouvoit point où il ne remarquât quelque chose qui n'avoit aucun rapport à la disposition où Dieu le mettoit. Lorsqu'il étoit dans ces pensées , il apprit que quelques Ermites vivoient en communauté dans le désert de Tardon y près de Séville , sous la conduite d'un saint homme , nommé le Père Matthieu ; que leurs cellules étoient séparées j qu'ils ne disoient point l'office

ensemble ,

ensemble , mais seulement une oraison après avoir entendu la messe ; et que sans avoir de revenu , ni recevoir d'aumônes , ils vivoient du travail de leurs mains dans une grande pauvreté , et mangeoient séparément ; ce qui nie parut un portrait de nos saints Pères. Ce bon homme embrassa cette manière de vivre , et la pratiqua durant huit ans. Mais le saint Concile de Trente , tenu en ce même temps , ayant obligé les Ermites d'entrer dans les Ordres de Religieux , il vouloit aller à Rome pour obtenir la permission de continuer sa manière de vivre. Quand il m'eut raconté ce que je viens de rapporter , je lui montrai notre ancienne règle , et lui . dis qu'il pouvoit , sans se donner tant de peine , ne rien changer en ce qu'il avoit pratiqué jusqu'alors , puisque c'étoit 1a même chose, et particulièrement pour ce qui rtgardoit le travail des mains f qui étoit ce qu'il affeetionnoit davantage , parce que l'amour du bien , disoit-il , est ce qui perd tout le monde, et fait mépriser les Religieux. Comme j etois en cela de son sentiment , nous entrâmes en discours sur tout le reste ; et lui ayant représenté qu'il pouvoit, sans changer

aî habit , rendre un grand service \ Die** il me dit qu'il y penseroit la nuit. Je ne doutai point qu'il ne fut presque persuadé de mes raisons , et }e compris que c'étoit ce que Dieu m'avoit fait entendre dans l'oraison , que j'allois pour une affaire plus importante que celle de l'établissement d'un monastère de Religieuses,. Ainsi , je ressentis une extrême joie , dans "la créance que si ce bon Père s'engageoii dans notre Ordre , il pourrait y servir Dieu très-utilement. Notre-Seigneur le toucha de telle sorte" durant cette nuit,, qu'il me vint dire le lendemain qu'il étoit entièrement résolu , et qu'il ne pouvoit assez «'étonner de ce changement si rompt arrivé en lui , et encore par entremise d'une femme , ce qu'il me redit quelquefois , comme si j'en avois été la cause ; au lieu que c'est Dieu seul qui remue et change les cœurs. Peut-on. trop admirer sa conduite ? Ce saint Religieux avoit passé plusieurs années sans -savoir à quoi se déterminer , pour embrasser un état certain et arrêté ; celui où il se trouvoit ne l'étant pas , puisque iui et ses compagnons ne faisoient point .de vœux , ni ne s'engageoient à rien qui •Les obligeât pour toujours , mais yivoiept

seulement dans la retraite. Et tout d'un coup Dieu lui lit connoître le service qu'il pouvoit lui rendre en cet autre élat , pour continuer et conlirmer ce qui étoit déjà commence. Car, il a été très-utile à notre Ordre , et a souffert pour ce sujet de grands travaux. 11 ea souffrira sans doute encore , jusqu'à ce que tout soit bien affermi , selon qu'on en peut juger parles contradictions qui se rencontrent au rétablissement de notre première règle ; et son esprit, son habi• ieté et sa bonne vie , lui donnent beaucoup de crédit auprès de plusieurs personnes qui nous favorisent et nous pro« <tègent. Il me dit ensuite , que le prince Ptuy-Gomez , qu'il avoit vu à Pastrane, où je m'en allois , lui avoit donné en ca lieu là une place pour y bâtir un erminiitage : que son dessein étoit de le mettre de notre Ordre , et qu'il en prendroit l'habit. Je lui en témoignai une grande joie , et en remerciai Notre-Seigneur , parce que des deux monastères d'hommes que notre Révérendissime Père Général m'avoit permis d'établir^ il n'y en avoit encore qu'un qui le fût.

J'envoyai vers le Père Provincial qui étoit sorti de charge , et vers celui qui

y étoit entré , pour obtenir leur consentement , sans lequel je ne pouvois rien faire , et j'écrivis à Do m Alvarcx de Mendoce > Evêque d'Avila , qui nous affeetionnoit beaucoup , pour le supplier de les disposer à nous l'accorder. Dieu permit qu'ils n'en firent point de difficulté , parce qu'ils crurent que ce nouvel établissement , dans un lieu si solitaire , ne leur apporteroit point de préjudice : et le Père Marian nie donna parole de prendre l'habit aussitôt que ce consentement seroit arrivé. Ainsi , je continuai mon voyage avec joie > et fus parfaitement bien reçue à Pdstrane de la Princesse et du Prince Ruy-Gomez. Ils nous donnèrent un logement séparé , et nous y demeurâmes plus long-temps que nous ne pensions , à cause que la maison que la Princesse nous destinoit s'étant trouvée trop petite > elle l'avoit fait accroître de beaucoup y sans néanmoins fi en abattre des gros murs.

Nous y passâmes trois mois , et y souffrîmes assez , parce que la Princesse désiroit de moi des choses contraires il nos constitutions que je ne pouvois lui accorder > et que j'aimois mieux m'en fe tourner sans rien conclure. Mais lç

Prince son mari , qui ëtoit très-sage , entra dans mes raisons et la rendit capable de les entendre. Je me relâchai sent lement en certains articles , a cause que je désirois beaucoup plus d'établir un monastère de Religieux qu'une maison de Religieuses , parce que j'en connoissois l'importance ; en quoi la suite fit voir que je n'avois pas tort.

Le consentement des Pères Provinciaux étant arrivé , lé Père Marian et son compagnon vinrent aussitôt , et le Prince et la Princesse trouvèrent boi* que l'Ermitage qu'ils avoient donné fut changé en un monastère de Carmes déchaussés. J'envoyai quérir à Mancéra le Père Antoine de Jésus pour commencer cette fondation , je travaillois à leurs robe», à leur» manteaux, et à tout ce qui pouvoit dépendre de mai , pour mettre les choses en état qu'ils pussent bientôt prendre l'habit. Et comme je n'avois avec moi que deux Religieuses , j'en fis venir quelques autres du monastère de Médine-du-Champ. Il s'y rencontra un Père Carme , nommé Balthazar de Jésus , qui étoit un fort bon Prédicateur ; et lorsqu'il apprit le dessein de l'établissement de ce monastère de Carmes

déchausses, il vint avec ces Religieuses,, dans la résolution d'embrasser cet institut , comme il fit ; et j'en louai beaucoup Dieu quand il nie le dit. 11 donna 1 habit de frères couvera au Père Marian et h son compagnon , m 'ayant été impossible de faire résoudre le premier à cire du chœur , quelques instances que je lui en lisse , parce que son humilité etoit m grande , qu'il ne vouloit occuper que le dernier lieu. Mais un commandement de notre Père Général, l'obligea de puis* ;Y se faire Prôtre.

Après que les dei^x monastères, Puni d'hommes et l'autre de filles , furent; fondés , et que le Père Antoine de Jésus fut arrivé , on commença à recevoir dans le premier des novices , dont les vertus^ de quelques-uns ont été si éminentes , que si Dieu veut qu'elles soient connues,, il suscitera des personnes qui les écriront beaucoup mieux que je ne le pourrois faire, avouant sincèrement que cela passe ma capacité. Quant au monastère de filles , ii fut établi avec une grande satisfaction du Prince et de la Princesse sa femme , et il ne se pouvait rien ajouter aux témoignages qu'elle leur donna de son affection , jusqu'à la mort de ce

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