Le Livre des Fondations (page 8)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. III 1818 (OCR) · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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Grince. Mais le démon , ou peut-être Dieu , pour des raisons qui nous sont cachées , fit changer les choses de face Elle fut si vivement touchée de sa perte, que sans attendre que le temps modérât sa douleur, elle se rendit Religieuse par line résolution précipitée. Alors la clôture , et les austérités auxquelles elle n'étoit point accoutumée , se joignant a son affliction , cl les ordonnances du saint Concile de Trente ne permettantpas à la Supérieure de lui accorder les tfdoucissemcns qu'elle désirait, elle se dégoûta de telle sorte , et ensuite de toutes les autres Religieuses , que même après avoir quitté l'habit et s'être retirée dans sa maison , elle ne ponvoit les souffrir. Ces pauvres filles de leur coté , ne pouvant plus vivre en repos , il n'y eut rien que je ne fisse auprès de nos Supérieurs pour obtenir la permission d'abandonner ce monastère , et en établir un autre à Ségovie. Elles sry en allèrent , comme on le verra dans la suite , et renoncèrent non - seulement à tout ce que la Princesse leur avoit donné , mais emmenèrent avec elles les Religieuses qu'elle avoit désiré qu'elles reçussent sans dot. Elles u'cmporlcrent que les'

lits et quelques petits meubles qu'elles avoient apportés , et laissèrent les habitans de ce lieu dans un sensible déplaisir de leur retraite. Mais pour moi > j'avois la plus grande joie du monde de les voir délivrées de cette peine , parce que je savois très - certainement qu'elles n'avoient donné aucun sujet à cette Princesse d'être mécontente d'elles. Elles la servoient même après qu'elle eut pris l'habit, comme elles faisoient auparavant; et outre les causes de ce changement que j'ai déjà rapportées , on dit qu'une des femmes qu'elle avoit menées avec elle donna lieu à ce désordre. Enfin , Notre-Seigneur le permit , à cause qu'il voyoit , sans doute , qu'il n'étoit pas à propos de fonder un monastère en ce lieu là y et ses jugemens sont grands et impénétrables. Je ne l'aurois aussi jamais entrepris de moi-même , et je n'avois r:en fait dans cet affaire que par l'avis de personnes saintes et savantes.

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Avis important que la Sainte donne aux Supérieures , touchant la conduite qu'elles doivent tenir envers les Religieuses , et partie culièrement en ce qui regarde l'obéissance et la mortification.

Ensuite de ces deux fondations , je m'en retournai à Tolède, où je demeurai quelques mois pour acheter la maison dont j'ai parle , et y mettre toutes choses en Lon état.

Durant ce temps je reçus une lettre du Recteur de la Compagnie de Jésus de Salamanque. Il me mandoit qu'il croyoit fort à propos de fonder un monastère dans cette ville , et il m'en alléguoit plusieurs raisons. J'en avois déjà eu la pensée , et n'en avois été retenue que parce que je le voulbis fonder pauvrement > et que ce lien- lu est pauvre. Mais eonsit

déranl qu'encore qn'Avila ne le soit pasmoins > nous n'y manquons toutefois de rien ; que Dieu assiste toujours ceux qiii le servent ; que nous sommes en trèspetit nombre ; et que le travail de nos mains nous aide à vivre , je me résolus d'embrasser cette proposition. Ainsi , je partis pour aller à Avila demander la permission de l'Evéque qui y étoil alors, et je n'eus point de peine à l'obtenir, à cause que le Père Recteur l'avoit informé de notre manière de vivre , et lui avoit: fait comprendre qu'il y alloit du service de Dieu. Ainsi , je regardois ce monastère * comme déjà établi, tant la chose meparoissoit facile ; et je pensai à louer une maison. Une dame que je connoissois ; nous en fit avoir une , quoique cela fut: assez difficile, parce que le terme n'étoit: pas échu, et que des écoliers y logeoient. . Ils promirent d'en sortir quand les personnes pour qui c'étoit seroient arrivées;- et ils ne savoient qui elles étoient , tant j -a vois eu soin de tenir l'affaire secrette , . jusqu'à ce que nous eussions pris possession , sachant , par expérience , les efforts que fait le démon pour empêcher que de semblables desseins ne réussissent. Mais . Dieu qui vouloitque la fondation se fît o..

rie lui permit pas alors de la traverser. Néanmoins , elle reçut depuis de si grandes oppositions qu'elles ne sont pas encore entièrement cessées dans le temps que j'écris ceci , quoiqu'il y ait déjà quelques années que ce monastère est établi. Ces traverses me font croire que Dieu y sera bien servi , puisque le démon a tant de peine à le souffrir.

Après avoir donc obtenu la permission et m 'être assurée d'une maison , je partisans autre confiance qu'en la seule bonté de Dieu. Car, je ne oonnoissois personne en ce lieu-là* qui pût m'assister en tant de choses nécessaires pour mettre ce logis en état ; et pour tenir la chose plus secrette , je ne menai qu'une Religieuse ; ce qui m'étoit arrivé à Médine-du-Champ, ihe faisant juger à propos d'en user de là sorte , jusqu'à ce que nous eussions pris possession, afin que si je rencontraisde semblables obstacles , j'en souffrisse seule le déplaisir avec cette personne dont je ne pouvois me dispenser de me fa'fre accompagner. Nous arrivâmes la veille de la fete de tous les Sainte , après* avoir passé la moitié de la nuit avec ungrand froid, et m'être trouvée fort malade* au* lieu où nous avions couché*

Je ne rapporte point, en parlant de ces fondations, les grandes incommodités que je souffris par les chemins , soit du soleil , du froid, de la neige qui duroit quelquefois tout le jour , de ce que nous nous égarions , de la fîèvFe , et d'autres maux dont j'étois fort travaillée , parce que , grâces à Dieu , je n'ai jamais guères de santé , et que je ne pouvois douter qu'iL ne me donnât de la force. Il se rencontroit xnéme quelquefois dans ces fondations qu'ayant de si grandes douleurs qu'elles arrachoient des plaintes de ma bouche ^ et que je ne croyois pas pouvoir demeurer dans ma cellule sans m'appuyer, lorsque, je me plaignois à Notre-Seigneur de ce qu'il me commandoit des choses qu'iL savoit n'être pas en mon pouvoir d'exécuter , il me fortifioit et m'encourageoit de telle sorte que j'oubliois toutes mes. peines , bien que je ne laissasse pas de souffrir encore. Ainsi , je ne me souviens /- point que la crainte du travail m'ait jamais empêchée d'entreprendre aucune fondation , quoique j'appréhendasse extrêmement les voyages , principalement quand ils étoient longs ; mais je n'étois pas plutôt partie , que je les comptois pour peu en considérant celui pour le service duquel je m'y engageois, les louanges qu'or* lui donneroit dans ces nouvelles maisonsqui lui seroient consacrées , et le bonheur d'y avoir le très-saint Sacrement. Car , j'avoue que ce m'est une grande joie de voir augmenter le nombre des Eglises , et quand je pense à la quantité que les hérétiques ruinent , il me semble qu'il n'y a rien que l'on ne doive faire pour procurer un si grand bien , et recevoir une aussi grande consolation que celle d'avoir, en plusieurs lieux sur nos autels , Jésus-Christ , vrai Dieu et vrai homme , tel qu'il est dans le très-saint Sacrement, quoique la plupart du monde n'y fasse point de réflexion.

Je ne puis assez dire quel étoit morr contentement de voir, quand nous étions au chœur, des ames si pures donner, avec tant de ferveur , des louanges à: Dieu , et témoigner leur vertu en tant d'autres manières , comme en ce qui regarde l'obéissance , l'amour de la clôture et de la solitude , et L'ardeur avec laquelle elles embrassent les mortifications. Sur quoi j'ai remarqué que plus elles sont grandes , plus elles les acceptent avec tant de joie , que leurs Supérieures se lasseroient plutôt de les leur proposer

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qu'elles de les pratiquer, leurs désirs, eii* <*ela , n'ayant point de bornes.

Des mortifications indiscrètes.

Quoique je me sois éloignée de ce qui regarde la fondation dont j'ai coin-- menée de parler , j'ajouterai ici , mesFilles , de crainte de l'oublier, des choses qui me viennent à l'esprit touchant la' xnorlilication , qui pourront servir aux Supérieures. Comme leurs vertus et \c\xrs thlens sont différent, elles veulent d'ordinaire conduire les Religieuses qui leur sont soumises par le chemin qu'elles-- mêmes tiennent. Celles qui sont fortmortifiées trouvent facile tôut ce qu'elles commandent pour assujettir la volonté >- à cause qu'il leur semble qu'elles le fe^ raient sans peine r quoique si on le leur ordonnoit , elles y seraient peut-être bien empêchées. C'est pourquoi il faut extrêmement prendre garde à ne rien corn-- mander aux autres de ce qui leur paraîtrude. Car, la discrétion est très-importante dans le gouvernement des a mes , et nonseulement nécessaire en de semblable» rencontres , mais j'ose dire beaucoup plus* qu'en d'autres , parce qu'il n'y a ^oint

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de plus grand-compte qne relui que nous* rendrons des personnes dont nous avons la conduite , tant pour ce qui regardel'extérieur que l'intérieur. D'autres Supérieures , qui ont l'esprit fort élevé , voudroient que Ion priât sans cesse. Sur quoi , comme j'ai dit que Dieu conduit les ames par des chemins dïtferens , ces Supérieures doivent considérer qu'il ne les a pas établies en autorité pour choisir celui qui leur plaît le plus , mais pour suivre celui qui leur est prescrit par la< règle et par nos constitutions-, quoiqu'elles voulussent en tenir un autre. Je rencontrai , dans l'un de nos monastères , une de ses Supérieures si affectionnée à la pénitence qu'elle conduisoit toutes les* Sœurs par cette voie , et obligeoit quelquefois la communauté à se donner la discipline durant 1 espace des sept psaumes de la pénitence et de quelques oraisons , et de faire d'autres choses semblables. De mèrnç, lorsque la Prieure a une dévotion extraordinaire pour l'oraison, au lieu de se contenter que les Sœurs la fassent à l'heure ordonnée, elle veut qu'elles s'y occupent après matines, quoiqu'elle fît beaucoup mieux de les envoyer dormir. Je le répète encore , si;

une Supérieure est affectionnée à la? mortification , elle tourmente ces pauvre* filles ; et ces innocentes brebis de la sainte Vierge obéissent sans dire mot ; ce qui ne nie donne pas moins de confusion que de dévotion, et me cause aussi quelquefois une tentation assez grande de voir que ces bonnes filles sont si occupées de Dieu , qu'elles ne s'aperçoivent pas de la faute de leur Supérieure qui me fait craindre pour leur santé. Je voudrois qu'on se contentât qu'elles accomplissent leur règle , en quoi il y a assez à travailler , et que le reste se fit avec douceur , particulièrement en ce qui regarde la mortification. Gela est si important , que je conjure , au nom de Dieu , les Supérieures d'y prendre garde. Il n'y a rien en quoi la discrétion et la connoissance des talens de chacune des Sœurs soient plus nécessaires ; et si Ton ne se conduit dans ces occasions avec une grande prudence , au lieu de leur profiter et de les faire avancer dans le service de Dieu , on leur nuira beaucoup , et on les jetera dans le trouble et l'inquiétude.

Il faut considérer que ces mortifications ne sont pas d'obligation, ni nécessaires

pour élever Pame à une haute perfection , qui est un ouvrage qui ne s'accomplit que peu à peu , çn aidant et en conduisant les personnes selon la capacité . et PespFit que Dieu leur donne. Et c'est se tromper que de s'imaginer que l'on n'a pas besoin d esprit pour cela , puisqu'il y en a qui demeurent long-temps avant de pouvoir connoîlre ce que c'est que la perfection et quel est Pesprit de notre règle. Mais» celles-là se trouveront peutêtre le^ plus saintes , parce qu'elles ne sauront pas quand il est permis de s'excuser , et autres petites choses semblables y à q loi elles se porteroient facilement si elles Pentendoicut , au lieu que, n'y comprenant rien r il leur paroil qu'il, y a de la vertu à ne le pas l'aire^

Je connois une de ces âmes qui est y à mon avis , l'une de toutes celles de nos monastères qui a le plus d'esprit, et à qui Dieu fait de plus grandes grâces , tant en ce qui regarde la pénitence que 1 humilité , et qui néanmoins n'a pu entrer dans certaines choses de nos constitutions; comme, par exemple , d'accuser S(s Sœurs dans le chapitre, des fautes qu'elle a remarquées en elles. Il lui semble que c'est manquer de charité > et elle

demande comment il lui seroit possible de dire du mal de ses sœurs. Je pourrai? rapporter d'autres exemples semblables de quelques-unes de celles qui servent Dieu le plus parfaitement , et qui sont, dans le reste , les plus éclairées.

Une Supérieure ne doit pas aussi se persuader de pouvoir bientôt acquérir la connoissance des araes ; cela n'appartient qu'à Dieu qui seul pénètre le fond des cœurs. Il faut qu'elle se contente de le suivre , en travaillant de tout son pouvoir à conduire chacune d'elles dans le chemin' où il lui plaît de la mettre , supposé toutefois qu'elle ne manque point à l'obéissance ni aux autres points essentielsde la rbg\e et des constitutions! Celle desonze mille Vierges qui se cacha, ne laissa pas d'être Sainte et martyre , et souffrit peut-être plus que les autres quand elle se présenta ensuite pour être martyrisée.

Pour revenir à la mortification , lorsqu'une Supérieure , pour mortifier une Religieuse , lui commande une chose qui , bien que petite en elle-même , lui est fort pénible , si elle voit qu'en 1 exécutant elle demeure si inquiétée et si tentée qu'il lui seroit plus avantageux.

«yn'on ne la lui ont point ordonnée, la prudence oblige celte Supérieure à ne pas tenir envers elle une conduite si rude; mais à dissimuler et se contenter de la faire avancer peu à peu jusqu a ce que Notrc-Seigneur agisse lui-même en elle, afin que ce qu'elle feroit dans le dessein de servir cette ame , qui ne laisseroit pas sans ces actions de mortification d'être une fort hortne Religieuse, ne lui soit pas un sujet de trouble et d'abattement d'esprit ; ce qui serait une chose terrible; mars que cette Sœur s'accoutume insensiblement à faire comme les autres , ainsi que je lai vu arriver. Et quand même elle ne le feroit point , elle ne laisseroit pas de se sauver. Je connois une dë-ces personnes qui a toujours été très-vertueuse, et qui , depuis plusieurs années , sert fidcllement JNotre-Seigneur en diverses manières , qui a néanmoins quelques imperfections , et souvent des sentimens qu'elle ne peut surmonter , quoiqu'elle les connoisse et me témoigne la peine qu'ils lui font soutfrir. Je crois que Dieu permet qu'elle tombe dans ces fautes , qui ne sont pas des péchés , afin de l'humilier et de lui faire voir qu'elle n'est jjas toute parfaite. Quelques-unes emkca&r

sent si volontiers les mortifications , que plus elles sont grandes , plus elles s'en réjouissent, parce que la grâce que NotreSeigneur leur fait d'assujettir leur volonté', leur donne cette force. D'autres, au contraire , ne sauraient supporter de légères mortifications ; et leur en ordonner serait comme mettre sur les épaules d'un enfant deux sacs de I)lé , que nonseulement il ne pourrait porter , mais dont le poids l'accablerait. Pardonne»- moi , je vous prie, mes chères Sœurs les Supérieures , si ce que j'ai remarqué en diverses personnes m'a portée à m'étendre beaucoup sur ce sujet*

De l'Obéissance.

J'ai aussi un autre avis très-important à vous donner. C'est qu'encore que ce ne soit que pour éprouver l'obéissance, vous n'ordonniez rien qui puisse être un péché, non pas même véniel ; car, j'en sais qui auraient été mortels, si on les eAt accomplis , non pas peut-être ;\ l'égard de celles qui n'auraient fait qu'obéir , parce que leur simplicité les aurait excusées ; mais h 1 égard de la Supérieure , qui sait qu'elle ne leur commande rien

qu'elles n'exécutent ; ce qu'elles ont lu ou entendu rapporter des actions extraordinaires des saints Pères du désert leur persuadant que tout ce qu'on leur commande est juste, et que, bien qu'il ne le fut pas , elle ne sauroient faillir en l'accomplissant.

Quant aux Religieuses soumises à l'obéissance , si on leur commandoit une chose qui , de soi-même , fut uu péché mortel , elles ne doivent pas la faire , si ce n'est de ne point entendre la messe , ou d'observer quelques jeunes de l'Eglise, ou choses semblables, dont la Supérieure auroit des raisons légitimes de les dispenser, telle que seroit celle d'une maladie. Mais quant à des commandemens extravagans , comme de se jeter dans une mare ou dans un puits , ou autres dont j-e rapporterai aussi des exemples , elle? ne le pourroient faire sans offenser Dieu , parce qu'on ne doit pas se persuader qu'il fera des miracles pour nous -préserver , comme il en faisoitpour ces grands Saints; et je lui rends grâces de ce qu'il y a assez d'autres choses où l'on peut , sans s'engager en de tels périls , pratiquer la parfaite obéissance.

Une Religieuse à Malagon ayant de«mandé la permission de se donner la discipline , la Supérieure , à qui d'autres l'avoient je crois aussi demandée, lui dit: Laissez-moi : et cette Sœur Peu pressant encore, elle ajouta : Allez vous promener. Elle obéit avec grande simplicité , et se promena durant quelques heures. Une Sœur lui demanda d'où venoit qu'elle se promenoit tant. C'est , dit-elle , que la Mère me l'a commandé. Cependant on dit matines ; et la Supérieure «'étant informée pourquoi cette Sœur n'y avoit point assisté, on lui dit ce qui en avoit été cause. Cet exemple fait voir avec combien de circonspection les Supérieures .doivent agir envers celles qu'elles connoissent être si obéissantes.

-Une autre Sœur ayant montré un grand ver à la Prieure, et lui ayant demandé s'il n'étoit pas bien joli , elle lui répondit -en riant : Oui ; mangez-le. Cette sœur alla aussitôt à la cuisine , et le lit frire. La cuisinière lui ayant demandé ce qu'elle en vouloit faire. C'est , lui répondit-elle * pour le manger, comme la mère Prieure me l'a commandé : et elle l'auroit fait si on ne Peu eut empêchée , quoique cela lui eût pu causer beaucoup de mal, «t que cette Supérieure n'eût pas pensé . lui ordonner rien de semblable*

Je ne saurois voir sans m'en réjouir que ces bonnes filles excèdent ainsi dans .l'obéissance , parce que j'ai une dévotion si particulière pour cette vertu , qu'il n'y .a rien que je n'aie toujours faite" pour tâcher de les y porter. Mais mes soins .auraient été fort inutiles , si Dieu , par «sa grande miséricorde , ne leur avoit fait Ja grâce de la leur inspirer ; et je le prie ♦de tout mon cœur de les y affermir de plus en plus.

'Difficulté» que la Sainte rencontre dans la fondation de ce monastère de Salamanque - qui n'étoit pas encore bien affermie lorsqu'elle écrivoit ceci.

J'ai fait une grande digression , parce <jue }e ne saurois me souvenir de quelque .chose dont Notre - Seigneur m'a donné l'expérience sans la proposer pour en tirer le profit que l'on en peut faire. ' Prenez toujours conseil , mes Filles , de personnes capables et savantes , puisque c'est d'elles que vous pouvez apprendre à marcher dans le chemin de la perfection avec discrétion et vérité. Cet avis est fort important aux Supérieures , pour bien s'acquitter de leur charge , paixe quelles pourroient , en pensant Lieu faire f commettre de grandes fautes , si elles n'avoient pour Confesseurs des hommes habiles ; et elles ne doivent pas prendre moins de soin d'en procurer de tels à leurs Religieuses.

Pour reprendre donc ma narration , nous arrivâmes à Salamanqne sur le midi, la veille de tous les Saints , en Tannée 1570. Je m'informai aussitôt de l'état des choses d'un homme de bien que j'avois prié de faire en sorte que nous trouvassions la maison libre. Il se nommoit Nicolas Guttierez. C'était une personne de grande vertu , et à qui Dieu , par une grâce extraordinaire , avoit fait trouver la paix et la joie au milieu même des plus grands maux. Car, de fort riche , il étoit devenu fort pauvre , et se trouvoit plus content dans sa pauvreté , qu'il ne l'avoit été dans ses richesses. Ce bon homme avoit beaucoup travaillé pour nous et avec grande piété dans cette nouvelle fondation ; et il me dit qu'il n'avoit encore pu faire sortir de la maison ces écoliers. Je lui répondis qu'il nous

importait

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. <imporloit extrêmement d'y entrer avant "que l'on sût notre arrivée , parce que j'appréhendois toujours d'y rencontrer quelque obstacle. Il s'adressa ensuite au propriétaire -, et pressa tant , qu'elle se trouva , à l'entrée de la nuit , en état de nous recevoir. Ce fut la première dont je pris possession sans que l'on y eût mis le très-saint Sacrement ; et je ne fus pas peu consolée d'apprendre que ceia n'étoit pas nécessaire, à cause que ces écoliers , qui ne sont pas des gens fort propres > l'avoient laissée en si mauvais ordre , qu'il fallut travailler durant toute la nuit à la nettoyer.

Le lendemain matin on y dit la première messe ; et comme la nuit de cette grande fête nous n'étions encore que ma compagne et moi , j'envoyai chercher des Religieuses à Médine-du-Champ. Mais je ne saurois > mes Filles , sans avoir envie de rire , me souvenir de la peur qu'eut cétte bonne Sœur nommée Marie du saint Sacrement , qui éloit plus âgée que moi , et une excellente Religieuse. Celte maison étoit grande et Vaste , et il y avoit tant de coins et de recoins , * qu'elle ne pouvolt s'ôler de l'esprit que quelqu'un de ces écoliers $e s'y fût caclné. Tome III. d

JVous nous enfermâmes dans une chambre où il y avoit de la paille , qui étoit la première chose dont je faisois provisioa quand j'allois fonder un monastère , afin d'avoir de quoi nous coucher ; mais nous eûmes après deux couvertures , que des Religieuses de sainte Elisabeth nous prêtèrent, et nous firent aussi l'aumône avec beaucoup de charité durant tout le temp$ que nous demeurâmes dans ce logis qui étoit proche de leur maison ; au lieu qu'on nous avoit fait appréhender qu'elles ne fussent pas bien aises de notre établissement. Lorsque nous nous fûmes ainsi enfermées , ma compagne parut n'être jplus si inquiette touchant ces écoliers , quoiqu'elle ne laissât pas de regarder continuellement de tous cotés , ce qui témoignoit encore sa crainte ; et le démon l'angmentoit sans doute en lui représenr tant des périls imaginaires pour me tron^ bler , copime il éloit facile , à cause de ce mal de cœur auquel je suis si sujette. Je lui demandai ce qu'elle regardoit tant; et elle me dit : Je pensois , ma Mère, si je venois à mourir ce que vous feriez , étant ici toute seule. Ces paroles me frappèrent l'esprit. Il me sembla que , si fcpla fût arrivé , je me serois trouvé/e ci*

grande peine ; et la réflexion que je fis me donna même de l'appréhension , parce que j'en ai toujours des corps morts » quoique je ne sois pas seule aux lieux où ils sont. Le son des cloches , car c'étoit la veille des morts , augmenta encore ma -crainte ; et le démon ne manque pas de se servir de ces occasions pour nous troubler par de semblables chimères , lorsqu'il -voit que nous ne le craignons point. Après y avoir un peu pensé , je répondis à cette bonne Religieuse : Ma Sœur, quand ce que vous dites arrivera -je verrai ce que j'aurai à faire ; mais pour cette heure laissez-moi dormir. Et comme nous avions fort mal passé les nuits précédentes , le sommeil nous fit oublier nos craintes; et les Religieuses qui arrivèrent le lendemain nous en délivrèrent entièrement.

Ce logis nous servit de monastère durant trois ou quatre ans , et jusqu'à ce que i*on me commanda de retourner à celui de l'Incarnation d'Avila. Je n'en serois point sortie par mon propre mouvement, avant que cette nouvelle maison fut en bon état. Je n'en ai jamais usé <Tune autre manière ; et comme je n'ai ^point de plus grand plaisir que de voir

ces bonnes filles en repos , Dieu me fait la grâce d'être toujours , même dans les moindres choses /la première au travail et à tout ce qui peut procurer leur soulagement. Ainsi , je sentis beaucoup le3 peines qu'elles souffrirent pendant mon absence , non parle manque de nourriture, j'y avois pourvu, sachant que ce lieu n'étoit pas propre pour recevoir des aumônes ; mais parce que la maison étoit très-humide et très-froide à cause de sa grandeur , sans que l'on eût le moyen d'y remédier; et sur-tout à cause que l'on n'y avoit point encore mis le saint Sacrement , ce qui est très-pénible à des personnes qui vivent dans une étroite clôture. Quant à elles , elles ne sentoient point ces incommodités , et les supportaient avec tant de joie, qu'il y avoit sujet d'en louer Dieu. Quelques-unes m'ont dit qu'il leur sembloit que l'on ne pouvoit , sans imperfections , désirer une autre maison, ét qu'il ne leur manquoit , pour être entièrement contentes , que d'avoir le très-saint Sacrement. v ' Noire Supérieur voyant leur vertu , fut touché de compassion de leurs peines , et me commanda d'aller les trouver, piles avoiont déjà traité d'uiie maison

avec un gentilhomme , à qui elle appartenoit par droit d'aînesse. Il nous pria d'y entrer , quoiqu'il n'eût pas encore obtenu du Roi la permission de la vendre , et il fallut plus de mille ducats pour la mettre en bon état. Je fis en sorte que le père Julien d'Avila , qui étoit venu avec moi dans toutes les fondations , m'accompagnât. Nous visitâmes la maison pour voir ce qu'il y avoit à faire ; et l'expérience que j'avois de semblables choses, m'y rendoit assez intelligente. Nous étions alors au mois d août ; et quelque diligence que l'on fît, nous n'y pûmes entrer qu'à la saint Michel, qui est le temps qu'on loue les maisons , et il y manquent encore beaucoup de choses , parce que celui qui avoit loué la maison que nous tenions auparavant , nous pressa d'en sortir. L'église ne toit pas achevée d'enduire , et ce gentilhomme qui nous avoit vendu la maison étoit absent. Plusieurs personnes qui nous affectioùnoient fort , nous blâmoient d'y aller sitôt. Mais dans les nécessités pressantes , les conseils sont inutiles s'ils ne sont accompagnés des remèdes.

Nous y entrâmes donc la veille de saint Michel , un peu avant le jour y

et on avoit déjà publié que Ton y mettroit le lendemain le très-saint Sacrement y et que l'on y prêcheroit. Le soir que nous y allâmes il tomba une pluie si furieuse , que nous n'eûmes pas peu de peine d'y porter ce qui étoit nécessaire. Comme la chapelle étoit neuve et n'étoit pas encore entièrement couverte , il y pleuvoit en divers endroits ; et j'avoue , mes Filles , que je me trouvai ce jour-là fort imparfaite , parce que la chose étant divulguée , je ne savois à quoi me résoudre. Je m'adressai dans ma douleur à Ïïotre-Scigneur , et lui dis presque en me plaignant : « Mon Dieu > ne me cornac mandez point , s'il vous plaît , de « semblables choses , ou remédiez à nos « besoins. » Mais le bon Nicolas Guttières , sans s'émouvoir , me disoit avec sa douceur et son égalilé d'esprit ordinaire y que Dieu pourvoiroit à tout, et cela arriva ainsi. Car le jour de saint Michel , à l'heure que le monde devoit venir à la cérémonie , ïe soleil commença de se montrer. Je ne le pus voir sans être touchée de dévotion , et je connus, combien la confiance que ce bon homme avoit en Notre-Seigneur, étoit préférableà mon inquiétude.

j6é s al a m a Kqxje. 199

Un très-grand nombre de peuple vint à notre église. 11 y eut musique ; on y posa le saint Sacrement avec beaucoup de solennité ; et comme cette maison étoit dans un bon quartier , on com*- menea à la connoître et à l'aimer. Madame Marie Pimentel , Comtesse de Monteréi , et madame Marianne, femme du principal Magistrat de la ville , me témoignoient particulièremént une singulière affection. Mais pour modérer notre joie d'avoir le très-saint Sacrement , le gentilhomme qui nous avoit vendu la maison , arriva le lendemain en si mauvaise humeur ,

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