La Vie écrite par elle-même (page 11)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — Vie de sainte Térèse de Jésus écrite par elle-même, éd. 1867 (OCR) · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

On voit maintenant, et pour l'amour de Dieu qu'on y fasse une attention sérieuse! qu'une ame qui reçoit dans l'oraison de si insignes faveurs, peut tomber encore ; qu'ainsi elle ne doit point se fier à elle-même, ni s'exposer en aucune manière aux occasions. Qu'on pèse cet avis, il est de la plus haute importance. Car le démon a ses artifices, même contre une àme véritablement favorisée de Dieu : il cherche, le traître, à tourner le plus qu'il peut contre elle les grâces destinées à son avancement, et il attaquerait avec succès des per4 Le P. Vincent Baron. Voyez p. 42 et 73.

sonnes qui ne sont point encore ni fortes dans les vertus, ni avancées dans la mortification et le détachement. Or, dans l'état dont je parle, les âmes, quelque grands que soient leurs désirs et leurs résolutions, ne sont pourtant pas encore revêtues de cette force mâle qui leur donne le droit, commeje le dirai plus loin, de s'exposer aux périls et aux occasions. Elles ne doivent donc point se départir d'une humble défiance d'elles-mêmes. C'est là une excellente doctrine; elle n'est pas de moi, c'est Dieu qui nous l'enseigne. Aussi je souhaite que des personnes ignorantes comme moi en soient instruites. Je le répète, quoiqu'une àme soit élevée à cet état sublime, elle ne doit point présumer de ses forces jusqu'à se présenter d'elle-même au combat. C'est assez pour elle de se défendre. Elle aura même besoin de toutes ses armes pour soutenir les assauts des démons, tant elle est incapable de les attaquer et de les vaincre, comme le font ceux qui sont parvenus à ces états plus élevés dont je parlerai dans la suite.

Voici comment le démon enveloppe une àme dans son réseau. Cette âme, grâce à une oraison si élevée, se voit près de Dieu ; elle découvre la différence des biens du ciel et de ceux d'ici-bas; elle aperçoit tout l'amour que son Dieu lui témoigne, et à la vue de cet amour, elle se livre à une telle sécurité, qu'elle croit ne pouvoir jamais tomber du bonheur qu'elle possède. Elle a une vue si claire de la récompense, qu'il lui semble impossible de renoncer à une félicité dont l avant-goût est si délectable dès cette vie, pour une chose aussi abjecte et aussi dégradante que les plaisirs de la terre. C'est de cette sécurité que le démon se sert pour lui faire perdre la défiance qu'elle doit avoir d'elle-même. Ainsi, cette àme se jette dans les dangers, et elle commence, avec un zèle pur sans doute, à distribuer sans mesure les fruits de

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son jardin, persuadée qu'elle n'a plus rien à craindre. Ce n'est pas néanmoins par orgueil qu'elle agit de la sorte ; elle sait qu'elle ne peut rien d'elle-même, mais elle cède à une confiance en Dieu qui n'est point réglée par la discrétion. Elle ne considère pas qu'ellen'csl encore qu'un jeune oiseau aux ailes débiles; elle peut bien sortir du nid, et NotreSeigneur l'en tire quelquefois, mais elle est incapable de fendre les airs et de soutenir son vol. Ses vertus ne sont pas encore assez fortes, elle manque d'expérience pour connaître les dangers, et elle ignore quel dommage elle reçoit en se confiant à elle-même.

Un tel excès de confiance fut la cause de ma ruine. On voit parla combien dans cet état, comme au reste dans tous, on a besoin d'un maître, et de communiquer avec des personnes spirituelles. Je crois pourtant que lorsque NotreSeigneur élève une âme à cet état, il continue de la favoriser, et ne permet pas qu'elle se perde, à moins qu'elle ne s'éloigne entièrement de lui. Mais si, comme je l'ai dit, elle tombe, qu'elle se souvienne, je l'en conjure pour l'amour de Dieu, qu'elle se souvienne de ne pas donner dans le piège du tentateur; qu'elle se garde bien, sous prétexte d'humilité, d'abandonner l'oraison, comme j'eus le malheur de le faire, ainsi que je l'ai dit et que je ne saurais trop le redire. Qu'elle se confie en la bonté de Dieu ; elle est plus grande que tout le mal que nous pouvons faire. Plein de miséricorde, il oublie nos ingratitudes du moment où, touchés de repentir, nous voulons rentrer en amitié avec lui. Les grâces qu'il nous a faites, loin d'exciter sa colère et ses châtiments, le portent à nous accorder plus promplement le pardon ; car il nous regarde comme des enfants de sa maison, et se souvient que nous avons, comme on dit, mangé le pain de sa table. Que ces âmes se rappellent les paroles de ce divin

Maitrc, et considèrent son ineffable clémence envers moi. Je me suis plus tôt lassée de l'offenser, qu'il ne s'est lassé de me pardonner. Non, jamais sa main ne se fatigue de donner, et jamais la source de ses miséricordes ne peut être épuisée. Ne nous fatiguons donc jamais de recevoir. Qu'il soit béni dans tous les siècles des siècles, et que toutes les créatures célèbrent éternellement ses louanges !

Du ravissement. — En quoi il diffère de l'union. — Effets du ravissement. — Peine ineffablement douloureuse causée par le désir de Dieu ; elle ravit Tâme hors d'elle-même, et lui fait éprouver les souffrances qu'on endure en purgatoire ; Notre-Scigneur révèle à la Sainte le prix d'une si haute grâce. — Dispositions intérieures de l'ame après le ravissement.

Je voudrais pouvoir expliquer, avec le secours de Dieu, la différence qui existe entre l'union et le ravissement *. On donne au ravissement divers noms exprimant tous la même chose : on l'appelle élévation ou vol de l'esprit, transport, extase. Il l'emporte de beaucoup sur l'union ; outre qu'il produit des effets beaucoup plus grands, il a plusieurs opérations qui lui sont propres. L'union dans son commencement, son milieu, et sa fin, agit presque toujours de la même manière, et seulement à l'intérieur. Le ravissement a diverses formes et divers degrés, et comme il est d'un ordre plus élevé, il opère non-seulement dans l'intérieur, mais aussi à l'extérieur. Daigne le Seigneur me donner sa lumière pour un tel sujet, comme il me l'a donnée pour ce

1 Voici le jugement que portait saint Jean de la Croix, après avoir lu le manuscrit de sainte Térôse, sur cette haute matière : « Ce serait ici le lieu de parler de ces différentes extases ; mais je laisse ce travail à quelque autre qui s'en acquittera mieux que moi. D'ailleurs notre bienheureuse mère Tërèse de Jésus a écrit admirablement de ces matières; et j'espère de la bonté divine que ses ouvrages seront imprimés, et donnés au public sous peu de temps. » [Cantiques 8pirituelst cant. xm r Détournes vos yeux, etc.)

qui précède ; car très-certainement s'il ne m'eût lui-môme enseigné de quelle manière j'en pouvais donner quelque intelligence, jamais je ne l'aurais pu faire.

Considérons maintenant les propriétés de cette dernière eau dont nous avons parlé. Elle tombe avec tant d'abondance que si la terre ne se refusait à un tel bonheur, nous pourrions croire à juste titre avoir au dedans de nous, dans cet exil, la nue. mystérieuse du sein de laquelle ce grand Dieu la verse par torrents dans notre ame. Nous voit-il répondre à un si magnifique bienfait par toute la reconnaissance et tout le dévouement dont nous sommes capables, soudain il se plait à nous en donner le salaire. De môme que les nuées attirent les vapeurs de la terre, il attire à lui notre ame : il la ravit tout entière hors d'elle-même, et sur la nuée de sa gloire il l'enlève jusqu'au ciel, où il commence à lui dévoiler les merveilles du royaume qui lui est préparé. Je ne sais si la comparaison est juste, mais je sais très-bien que cela se passe de la sorte.

L'àme, dans ces ravissements, semble quitter les organes qu'elle anime. On sent d'une manière très-sensible que la chaleur naturelle va s'affaiblissant, et que le corps se refroidit peu à peu, mais avec une suavité et un plaisir inexprimables. Dans l'oraison d'union, nous trouvant encore comme dans notre pays, nous pouvons presque toujours résister à l'attrait divin, quoique avec peine et un violent effort ; mais il n'en est pas de même dans le ravissement, on ne peut presque jamais y résister. Prévenant toute pensée et toute préparation intérieure, il fond souvent sur vous avec une impétuosité si soudaine et si forte, que vous voyez, vous sentez cette nuée du ciel, ou cet aigle divin, vous saisir et vous enlever. Mais comme vous ne savez où vous allez, la taible nature éprouve à ce mouvement, si délicieux d'ailed by Google

leurs, je ne sais quel effroi dans les commencements. L'àme doit montrer ici beaucoup plus de résolution et de courage que dans les états précédents; il faut, en effet, qu'elle accepte à l'avance tout ce qui peut arriver, qu'elle s'abandonne sans réserve entre les mains de Dieu, et se laisse conduire par lui où il lui plaît; car on est enlevé, quelque peine qu'on en ressente. J'en éprouvais une si vive, par crainte d'être trompée, que très- souvent en particulier, mais surtout quand j'étais en public, j'ai essayé de toutes mes forces de résister. Parfois je pouvais opposer quelque résistance; mais comme c'était en quelque sorte lutter contre un fort géant, je demeurais brisée et accablée de lassitude. D'autres fois tous mes efforts étaient vains ; mon âme était enlevée, ma tête suivait presque toujours ce mouvement sans que je pusse la retenir, et quelquefois môme tout mon corps était enlevé de telle sorte qu'il ne touebait plus à terre. J'ai été rarement ravie de cette manière. Cela m'est arrivé un jour où j'étais au cbœur avec toutes les religieuses, et prête à communier. Ma peine en fut extrême, dans la pensée qu'une ebose si extraordinaire ne pouvait manquer de causer bientôt une grande sensation. Comme ce fait est tout récent, et s'est passé depuis que j'exerce la ebarge de prieure, j'usai de mon pouvoir pour défendre aux religieuses d'en parler. En plus d'une circonstance j'ai fait ce que je fis le jour de la fête du saint patron 1 de notre monastère. Pendant le sermon auquel assistaient plusieurs dames de qualité, je vis que la même chose allait m'arriver ; je me jetai soudain à terre, mes sœurs accoururent pour me retenir, tous les efforts furent inutiles, et le ravissement ne put éebapper aux regards. Je suppliai instamment Notrc-Scigneur de vou1 Saint Joseph.

loir bien ne plus me favoriser de ces grâces qui se trahis sent par des signes extérieurs; j'étais déjà fatiguée de la circonspection à laquelle elles me condamnaient, et, malgré mes efforts, je regardais comme impossible de les tenir cachées. J'ai, ce me semble, sujet de croire que ce bon Maître a daigné entendre ma prière, car depuis, rien de tel ne m'est arrivé ; à la vérité, il y a très-peu de temps que je lui ai demandé cette faveur.

Lorsque je voulais résister, je sentais sous mes pieds des forces étonnantes qui m'enlevaient ; je ne saurais à quoi les comparer. Nul autre de tous les mouvements qui se passent dans l'esprit, n'a rien qui approche d'une telle impétuosité. C'était un combat terrible, j'en demeurais brisée. Quand Dieu veut, toute résistance est vaine, il n'y a pas de pouvoir contre son pouvoir.

De temps en temps il daigne se contenter de nous faire voir qu'il veut nous accorder cette faveur, et qu'il ne tient qu'à nous de la recevoir. Alors, si nous y résistons par humilité, elle produit les mêmes effets que si elle eût obtenu un plein consentement.

Ces effets sont grands. Le premier est de montrer le souverain pouvoir de Dieu. Quand il veut, nous ne pouvons pas plus retenir notre corps que notre âme. Malgré nous, nous voyons que nous avons un maître, et que de telles faveurs sont un pur don de sa main, et nullement le fruit de nos efforts; ce qui imprime dans l'âme une humilité profonde. Au commencement, je l'avoue, j'étais saisie d'une excessive frayeur; et qui ne le serait, en voyant ainsi son corps enlevé de terre? Car, quoique l'âme l'entraîne après elle, avec un indicible plaisir quand il ne résiste point, le sentiment ne se perd pas; pour moi, du moins, je le conservais de telle sorte, que je pouvais voir que j'étais élevée de terre.

A la vue de cette Majesté qui déploie ainsi sa puissance, on demeure glacé d'effroi, les cheveux se dressent sur la tôle, et Ton se sent pénétré d'une très-vive crainte d'offenser un Dieu si grand. Mais cette crainte est mêlée d'un très-ardent amour; et cet amour redouble, en voyant jusqu'à quel excès Dieu porte le sien à l'égard d'un ver de terre qui n'est que pourriture. Car non content d'élever l'âme jusqu'à lui, il veut élever aussi ce corps mortel, ce vil limon, souillé par tant d'offenses.

Un autre effet du ravissement est un détachement étrange,, si merveilleux, que je n'ai point de termes pour l'expliquer. Tout ce que j'en puis dire, c'est qu'il diffère des autres, et qu'il l'emporte de beaucoup sur celui qu'opèrent des grâces qui n'affectent que L'âme. Dans ce dernier cas, le détachement, quelque parfait qu'il soit, n'est qu'un détachement d'esprit et de cœur ; mais dans le ravissement, Dieu veut que le corps lui-même en vienne de fait à ce détachement absolu. On devient ainsi plus étranger que jamais à toutes les choses de la terre, et on trouve le calice de la vie incomparablement plus amer.

Vient ensuite une peine ineffablement douloureuse, qu'il n'est en notre pouvoir ni d'appeler, ni d'enlever de l'âme quand elle s'en est emparée. En vain j'en voudrais faire connaître la nature, c'est, je le sens, trop au-dessus de mes forces; j'essayerai néanmoins d'en dire quelque chose. Mais auparavant je dois faire observer ceci : cet état d'une indicible souffrance est celui où je me trouve maintenant; il est donc postérieur de beaucoup à toutes les visions et révélations dont je ferai le récit, et à cette époque où fidèle à l'oraison j'y recevais de Notre-Seigneur des faveurs et des délices si grandes. Il est vrai, il daigne encore de temps en temps me les prodiguer; mais l'état le plus

ordinaire de mon âme, c'est de se sentir étreinte par cette peine dont je vais traiter. Elle est tantôt plus intense, et tantôt moins ; je parlerai ici de sa plus grande intensité.

Quelque pénibles que fussent ces transports impétueux que je ressentais lorsqu'il plut à Dieu de m'envqyer les ravissements dont je parlerai plus loin, il n'y a néanmoins aucune comparaison à établir entre cette peine et celle dont je traite maintenant; je ne pense pas môme exagérer beaucoup en disant qu'il y a autant de différence entre la première et la seconde, qu'entre une chose très-corporelle et une très-spirituelle. En effet, si l'âme souffre dans le ravissement, c'est en compagnie du corps, qui en partageant sa souffrance, la tempère; d'ailleurs elle est bien loin de se voir dans cette extrémité d'abandon où la réduit la peine dont je parle. Ainsi quejel'ai dit, ce n'est pas notre concours qui attire cette peine; souvent môme elle fond sur nous d'une manière aussi imprévue que soudaine. Tout à coup l'âme sent en elle je ne sais quel désir de Dieu. En un instant pénétrée tout entière par ce désir, elle entre dans un tel transport de douleur, qu'elle s'élève au-dessus d'ellemême et de tout le créé. Dieu la met dans un si profond désert, qu'elle ne pourrait, en faisant les plus grands efforts, trouver sur la terre une seule créature qui lui tint compagnie ; d'ailleurs, quand elle le pourrait elle ne le voudrait pas, elle n'aspire qu'à mourir dans cette solitude. C'est en vain qu'on lui parlerait, ou qu'elle se ferait la dernière violence pour répondre ; rien ne peut enlever son esprit à cette solitude. Quoique Dieu me semble alors très-éloigné de Pâme, souvent néanmoins il lui découvre ses souveraines grandeurs, d'une manière si extraordinaire, qu'elle dépasse toutes nos conceptions. Aussi les termes manquent pour

l'exprimer, et il faut, selon moi, l'avoir éprouvé pour être capable de le concevoir et de le croire. Une si haute communication n'a pas pour but de consoler l'âme, mais de lui montrer à combien juste titre elle s'afflige de se voir absente d'un bien qui enferme en soi tous les biens. Par cette vue, l'âme sent croître et sa soif de Dieu et la rigueur de sa solitude. Elle est en proie à une peine si délicate et si pénétrante, elle se sent dans un si inexorable désert, qu'elle peut à la lettre dire avec David: « Vigilavi, et factus sum sicut a passer solitarius in tecto l. » Le royal prophète dut sans doute prononcer ces paroles quand il était lui-même dans cette solitude intérieure, avec cette différence qu'un si grand saint en devait ressentir la rigueur d'une manière plus excessive. Ce verset se présente à ma pensée, et j'éprouve, ce me semble, ce qu'il exprime. Ce m'est une consolation de voir que d'autres âmes, et surtout des âmes si élevées devant Dieu, ont senti comme moi le martyre d'une si effrayante solitude. Dans cet état, l'âme ne paraît plus être en ellemême ; mais, comme le passereau sur le toit, elle habite solitaire dans la partie la plus élevée d'elle-même, dominant de cette hauteur toutes les créatures ; je dirai plus encore, c'est au-dessus de la partie la plus élevée d'elle-même qu'elle a sa demeure.

D'autres fois mon âme gémissait dans un tel excès de détresse et de délaissement, qu'elle se disait et se demandait à elle-même : « Où est ton Dieu1? » Je ferai remarquer ici que je ne savais pas bien auparavant quel était le sens de ces versets ; aussi, après en avoir reçu l'intelligence dans cette communication divine, j'éprouvais une grande consolation

1 Je suis demeuré seul dans mes veilles, comme le passereau solitaire sur le toit. [Ps. ci, 8.) * Ubi est Deus tuus? {Ps. xli, 4.)

de voir que Notrc-Seigneur, sans aucun effort de ina pari, les avait présentés à ma mémoire.

De temps en temps, je me souvenais de ce que disait saint Paul, a qu'il était crucifié au monde1. » Je n'ai garde de dire que cet état soit le mien, j'ai, certes, une trop claire vue du contraire ; mais je dis qu'il se passe alors dans l'âme quelque chose de semblable. 11 ne lui vient de consolation, ni du ciel où elle n'habite pas encore, ni de la terre à laquelle elle ne tient plus et d'où elle ne veut pas en recevoir ; elle est vraiment comme crucifiée entre le ciel et la terre, en proie à la souffrance, sans recevoir de soulagement ni d'un côté ni de l'autre. Du côté du ciel, il est vrai, lui vient celte admirable connaissance de Dieu, dont j'ai parlé, et qui dépasse de bien loin tous nos désirs ; mais une telle vue de Dieu accroît son tourment au lieu de le diminuer, parce qu'elle enflamme encore davantage son désir de le posséder. Telle est quelquefois l'intensité de la souffrance, qu'elle lui fait perdre le sentiment; à la vérité, ce dernier effet dure peu. Ce sont comme les suprêmes angoisses du trépas ; mais il y a dans cette agonie de la souffrance un si grand bonheur, que je ne sais à quoi le comparer. C'est un martyre ineffable à la fois de douleur et de délices. Bien loin de vouloir chercher le moindre adoucissement dans tout ce que la terre lui offrait auparavant d'agréable, l'ame n'en peut soutenir la vue, et le repousse loin de soi avec un souverain dégoût. Elle connaît bien qu'elle ne veut que son Dieu, mais elle n'aime rien de particulier en lui ; elle aime en lui tout ce qui est lui, et elle ne sait point ce qu'elle aime. Je dis qu'elle ne le sait pas, parce que l'imagination ne lui représente rien ; d'ailleurs, durant la plus grande partie du temps qu'elle

* Per quera mihi niundus crucifixus est, et ego mundo. (Gai., vi, 14.)

passe de la sorte, ses puissances, à mon avis, demeurent sans action. Elles sont ici suspendues par la peine, comme elles le sont par le plaisir dans l'union et dans le ravissement.

0 Jésus ! qui pourrait faire de ceci une fidèle peinture? J'en aurais, mon père, le plus ardent désir, quand ce ne serait que pour savoir de vous ce qu'est cet état dans lequel mon àme se trouve toujours maintenant. Le plus souvent, l'instant où elle se voit libre d'occupations, est celui où elle est saisie par ces brûlants désirs de la mort ; elle les redoute pourtant quand elle les voit fondre sur elle, parce qu'elle n'en doit pas mourir. Mais une fois qu'elle est dans ce martyre, elle y voudrait passer tout ce qui lui reste de vie : il faut le dire néanmoins, il est d'une rigueur si excessive, que la nature a bien de la peine à le supporter. J'ai été quelquefois réduite à une telle extrémité, que j'avais presque entièrement perdu le pouls. C'est ce qu'affirment celles de mes sœurs qui m'entouraient alors, et qui ont maintenant plus de connaissance de mon état. De plus, mes os se séparent et demeurent déboîtés ; mes mains sont si roides, que souvent je ne puis les joindre. 11 m'en reste jusqu'au jour suivant, dans les artères et dans tous les membres, une douleur aussi violente que si tout mon corps eût été disloqué. Il me vient quelquefois en pensée qui si cela continue de la sorte, Dieu me fera la grâce de trouver dans ce tourment la fin de ma vie, car il est assez violent pour donner la mort ; mais hélas ! je ne suis pas digne d'une si grande faveur. Un seul désir me consume alors, celui de mourir. Je ne me souviens ni du purgatoire, ni de ces grands péchés par lesquels j'ai mérité l'enfer, tout s'efface de ma mémoire et s'absorbe dans ce brûlant désir de voir Dieu. Ce désert et cette solitude où se trouve mon àme, ont plus de charme pour elle que

toutes les compagnies du monde. Si quelque chose pouvait la consoler, ce serait de s'entretenir avec des âmes qui eussent éprouvé le même tourment ; mais elle voit qu'elle s'en plaindrait en vain, parce que personne, à ce qu'il lui semble, ne donnerait créance à ses paroles.

Voici un autre tourment. Cette peine arrive quelquefois à un tel excès de rigueur, que l'ûme ne voudrait plus comme auparavant se trouver dans la solitude; elle ne voudrait pas non plus de compagnie, mais seulement rencontrer une àme dans le sein de laquelle elle pût exhaler ses plaintes. Elle est comme le supplicié, qui, ayant déjà la corde au cou et se sentant mourir, cherche à reprendre haleine. Ce désir de compagnie ne part, selon moi, que de la faiblesse de notre nature, qu'un tel martyre met en danger de mort. Jepuis affirmer avec certitude qu'il en est ainsi. M'étant vue plus d'une fois dans la vie réduite à cette extrémité, soit par ces grandes maladies, soit par ces crises terribles dont j'ai fait mention, je crois pouvoir dire que ce dernier danger de mort ne le cède à aucun des autres. Ainsi, dans cette agonie, c'est l'horreur naturelle qu'ont l'àme et le corps de se séparer qui leur fait demander secours afin de respirer. S'ils cherchent à parler de leur souffrance, à s'en plaindre, à faire diversion, c'est pour conserver la vie; tandis que, par un désir contraire, l'esprit ou la partie supérieure de l'àme voudrait bien ne point sortir de cette peine.

Ce que j'ai dit est-il juste? me suis-je bien expliquée? .le l'ignore. Mais il me semble que cela se passe de la sorte. Jugez par là, mon père, du repos que je dois avoir en cette vie, puisque celui que je goûtais dans l'oraison et dans la solitude où Dieu me consolait, se trouve maintenant presque toujours changé en ce tourment que je viens de dépeindre. Mais l'âme le trouve si agréable, elle en voit tellement le prix,

qu'elle le préfère à toutes les joies spirituelles dont Dieu la favorisait auparavant. Ce cîhemin lui paraît plus sûr, parce que c'est celui de la croix. Le bonheur qu'elle y goule est, selon moi, d'un très-grand prix, parce que le corps n'y a point de part: il en a seulement à la peine, et l'àme savoure seule les délices de ce martyre. Je ne comprends pas comment cela se peut faire, je sais seulement qu'il en est ainsi ; et je n'échangerais pas, je l'avoue, cette faveur visiblement surnaturelle, que je tiens de la pure bonté de Dieu et nullement de mes efforts, contre aucune de celles dont il me reste à parler.

Il ne faut pas oublier que les transports de cette peine ineffablement douloureuse me sont venus après toutes les grâces rapportées avant celle-ci, et après toutes celles dont ce livre contiendra le récit ; j'ajoute que c'est l'état où je me trouve maintenant.

Comme presque chaque nouvelle faveur que je reçois me cause des craintes jusqu'à ce que Notre-Seigneur me rassure, celle dont je parle me donnait aussi dans les commencements certaines alarmes. Mais le divin Maître me dit « de « ne pas craindre, et de plus estimer cette grâce que toutes « celles qu'il m'avait faites; l'âme se purifiait dans cette « peine, elle y était travaillée et purifiée comme l'or dans « le creuset atin que la main divine pût mieux étendre sur « elle l'émail de ses dons; enfin, elle endurait là les peines « qu'elle aurait endurées dans le Purgatoire. »

J'avais bien compris que c'était là une insigne faveur ; mais ces paroles me laissèrent dans une sécurité beaucoup plus grande ; mon confesseur me dit aussi que c'était véritablement l'œuvre de Dieu. A la vérité, quelque crainte que m'eût inspirée cette peine à cause du peu de vertu que je voyais en moi, jamais je n'avais pu croire qu'elle ne vînt point

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de Dieu ; mon appréhension procédait uniquement de ce que je me trouvais indigne d'une grâce si excessive. Béni soit le Seigneur, dont la bonté est si grande I Amen.

Je m'aperçois que je suis sortie de mon sujet, car j'avais commencé à traiter des ravissements ; mais cette peine dont je viens de parler, est plus qu'un ravissement, et voilà pourquoi elle produit les admirables effets que j'ai décrits.

Je reviens donc aux ravissements et à leurs effets ordinaires. Souvent mon corps en devenait si léger, qu'il n'avait plus de pesanteur; quelquefois c'était à un tel point, que je ne sentais plus mes pieds toucher à terre. Tant que le corps est dans le ravissement, il reste comme mort, et souvent dans une impuissance absolue d'agir. Il conserve l'attitude où il a été surpris : ainsi, il reste sur pied ou assis, les mains ouvertes ou fermées, en un mot, dans l'état où le ravissement l'a trouvé. Quoique d'ordinaire on ne perde pas le sentiment, il m'est cependant arrivé d'en être entièrement privée; ceci a été rare, et a duré fort peu de temps. Le plus souvent, le sentiment se conserve, mais on éprouve je ne sais quel trouble: et bien qu'on ne puisse agir à l'extérieur, on ne laisse pas d'entendre ; c'est comme un son confus qui viendrait de loin. Toutefois, même cette manière d'entendre . cesse lorsque le ravissement est à son plus haut degré, je veux dire lorsque les puissances entièrement unies à Dieu demeurent perdues en lui. Alors, à mon avis, on ne voit, on n'entend, on ne sent rien. Comme je l'ai dit précédemment dans l'oraison d'union, cette transformation totale de l'âme en Dieu est de fort courte durée ; mais tant qu'elle dure, aucune puissance n'a le sentiment d'elle-même, ni ne sait ce que Dieu opère. Un tel état dépasse sans doute la f aible portée de notre entendement dans cet exil ; nous devons apparemment être incapables de recevoir une si haute lumière, du

moins Dieu ne veut pas nous la donner. C'est ce que j'ai vu par ma propre expérience.

Ici peut-être vous me demanderez, mon père, comment le ravissement se prolonge quelquefois plusieurs heures. Je répondrai d'après ce que j'ai souvent éprouvé. Le ravissement, comme je l'ai dit de l'union, n'est pas continu ; l'àme en jouit seulement par intervalles. A diverses reprises elle s'abîme, ou plutôt Dieu l'abîme en lui; et après qu'il Ta ainsi tenue tout entière quelques instants, la volonté demeure seule unie par le ravissement. Dans les deux autres puissances il se manifeste un mouvement semblable à celui de l'ombre de l'aiguille des cadrans solaires, laquelle ne s'arrête jamais. Mais quand le Soleil de justice le veut, il sait bien les faire arrêter ; et c'est ce ravissement simultané de toutes les puissances qui, à mon sens, est de très-courte durée. Cependant, comme le transport qui a enlevé l'àme a été si puissant, la volonté, malgré les nouveaux mouvements des deux autres facultés, reste profondément abîmée en Dieu. En vain, par l'agitation de leur activité naturelle, veulent-elles troubler sa paix, elle les domine en souveraine, et agit seule sur le corps. Pour n'être pas troublée par les sens, les moindres de ses ennemis, elle les suspend aussi à son gré, parce que telle est la volonté du Seigneur. Les yeux demeurent presque tout le temps fermés, quoiqu'on ne voulût pas les fermer ; et si quelquefois ils s'ouvrent, ils ne distinguent ni ne remarquent rien, ainsi que je l'ai déjà dit. En cet état le corps a perdu tout pouvoir d'agir; d'où il résulte que lorsque la mémoire et l'entendement s'unissent de nouveau à la volonté, ces deux puissances rencontrent moins de difficulté. Que celui à qui Dieu fait une si grande faveur, n'ait donc pas de peine de se trouver, pendant plusieurs heures, le corps comme lié, et

la mémoire et l'entendement distraits. Le plus souvent, à la vérité, la distraction de ces deux puissances ne consiste qu'à se répandre en louanges de Dieu, dont elles sont comme enivrées, ou à tâcher de comprendre ce qui s'est passé en elles. Encore ne peuvent-elles le faire à leur gré, vu que leur état ressemble à celui d'un homme qui, après un long sommeil rempli de rêves, n'est encore qu'à demi éveillé.

Si je m'explique sur ce sujet avec tant d'étendue, c'est que je sais qu'il y a maintenant, et mémeen cet endroit1, des âmes à qui Notrc-Seigneur accorde de telles grâces. Si ceux qui les dirigent ne sont point passés par là, surtout si la science leur manque, il leur semblera peut-être que dans le ravissement ces personnes doivent être comme mortes. Ce que de telles âmes ont à souffrir de la part des confesseurs qui ne les comprennent pas, est vraiment digne de compassion, comme je le dirai dans la suite. Peut-être ne sais-je moimême ce que je dis. C'est à vous, mon pére, de juger si je rencontre juste en quelque chose, puisque le Seigneur vous a donné une connaissance expérimentale de ces grâces; mais comme elle est encore assez récente chez vous, il pourrait se faire que vous n'eussiez pas observé ces faits avec autant d'attention que moi.

C'est en vain qu'après le ravissement je fais des efforts pour remuer les membres; le corps demeure longtemps sans forces, l'âme les lui a toutes enlevées. Souvent, infirme et travaillé de grandes douleurs avant l'extase, il en sort plein de santé et admirablement disposé pour l'action. Dieu se plaît ainsi à faire éclater la grandeur du don qu'il fait; il veut que le corps lui-même qui déjà obéit aux désirs de

* A Avila

l'âme, participe à son bonheur. Quand l'âme revient à elle,

si le ravissement a été grand, ses puissances restent encore

pendant un à deux jours, et môme trois, si absorbées ou si

enivrées, qu'elles semblent être hors d'elles-mêmes.

C'est alors que se fait sentir le tourment de rentrer dans

la vie. L'âme n'est plus ce jeune oiseau couvert d'un léger

duvet, elle a de puissantes ailes pour prendre son essor

vers le ciel. Le moment est venu pour elle de lever hautement

l'étendard de Jésus-Christ. Elle monte, ou plutôt le Seigneur

la transporte à la plus haute tour de la forteresse dont elle a

la défense, et elle arbore à son sommet la bannière de Dieu.

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