La Vie écrite par elle-même (page 12)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — Vie de sainte Térèse de Jésus écrite par elle-même, éd. 1867 (OCR) · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

De cette hauteur où elle se voit en sûreté, elle regarde ceux

qui sont dans la plaine; loin de redouter les dangers des

combats, elle les appelle, parce que Dieu lui donne comme

la certitude de la victoire. Comme d'un point si élevé son

regard s'étend très-loin, elle découvre très-clairement le

néant de tout ce qui est ici-bas, et le peu d'estime qu'on en

doit faire. Désormais elle ne veut plus avoir de volonté

propre ; que dis-je ? elle ne voudrait môme plus avoir de

libre arbitre, elle demande cette grâce au Seigneur, elle le

supplie de la lui accorder, eniin elle lui remet les clefs de

sa volonté. La voilà maintenant, cette âme, chargée tout

ensemble et de la défense de la forteresse, et de la culture

du mystique jardin. Elle ne respire que pour accomplir en

tout la volonté de son Maître. Elle ne veut être maîtresse ni

d'elle-même ni de quoi que ce soit, non pas même du moindre

petit fruit du jardin confié à ses soins. S'il produit quelque

chose de bon, que le Maître le distribue comme il le jugera

à propos. Quant à elle, son unique vœu désormais est de

ne rien posséder en propre, et que le Seigneur dispose de

tout selon son bon plaisir, et selon les intérêts de sa gloire.

La vérité est que tout cela se passe de la sorte. Ce sont là

les effets que produisent dans l'âme ces ravissements, quand ils sont véritables. S'ils ne les produisaient pas, et si l'âme n'en tirait pas ces précieux avantages, non-seulement je douterais beaucoup que ces transports vinssent de Dieu, mais je craindrais que ce ne fussent plutôt de ces transports <le rage dont parle saintVincent Fcrrier1.

Ouant à moi, je sais très-bien, et j'ai vu par expérience «qu'un ravissement d'une beure, d'une durée même plus courte, suffit, quand il vient de Dieu, pour donner à l'âme un souverain domaine sur toutes les créatures, et une liberté telle, qu'elle ne se connaît plus elle-même. Elle voit bien «qu'un si grand trésor ne vient point d'elle ; elle ne sait même pas comment il lui a été donné ; mais elle voit, avec une souveraine évidence, les immenses avantages que lui apporte chacune de ces visites divines.

Pour le croire, il faut l'avoir éprouvé. Aussi, l'on n'ajoute point foi au changement d'une âme qui reçoit ces faveurs; •on avait été témoin de sa faiblesse, et tout à coup on la voit prétendre à ce qu'il y a de plus héroïque, ne plus se contenter de servir Dieu d'une manière vulgaire, mais aspirer à le glorifier de toute l'étendue de ses forces. Cet héroïsme de sentiments, on le traite de tentation et de folie. Mais si l'on savait qu'il ne vient point de cette âme, mais du Seigneur à •qui elle a remis les clefs de sa volonté, on cesserait de s'étonner. Pour moi , je suis convaincue qu'une personne

1 Sainte Térèsc se sert ici d'un mot qui n'est pas espagnol. Modifiant tant soit \)ou l'expression arrobamiento, qui signifie ravissement, elle dit rabiamento, mot de sa façon auquel répondrait dans notre langue celui ftenragement. Par <:e terme qu'elle invente, elle rend mieux l'énergie de celui qu'emploie saint Vincent Ferrier, dans souTraitéde la Vie spirituelle, pour flétrir et stigmatiser les faux ravissements. Voici le passage auquel la Sainte fait visiblement allusion :

« Et scias pro certo quod major pars raptuum imo rabierum nuntiorum « Àntichristi venit per istum moduin. » [Tract. Vit. spirit., c. xu.)

« Tenez pour certain que la plus grande partie des ravissements, ou plutôt « des rages des messagers de l'Antéchrist, vient de cette manière, d

élevée à cet état, ne parle ni ne tait plus rien par elle-même, mais que ce souverain Monarque prend un soin particulier de tout ce qu'elle doit faire. Oh ! que Ton voit clairement alors à combien juste titre toutes les ihncs devraient, comme David, demander les ailes de la colombe1! Que l'on comprend bien ce cri du roi-prophète ! On voit avec une souveraine évidence que par l'extase l'âme prend son vol vers Dieu, pour s'élever au-dessus de tout le créé, et audessus d'elle-même ; mais c'est un vol suave, un vol délicieux, un vol sans bruit.

Quel empire est comparable à celui d'une àme qui, de ce laite sublime où Dieu l'élève, voit au-dessous d'elle toutes les choses du monde, sans être captivée par aucune ! Qu'elle est confuse de ses attaches d'autrefois ! Comme elle s'étonne de son aveuglement! Quelle vive compassion elle porte à «•eux qu'elle voit dans les mêmes ténèbres, surtout si ce sont des personnes d'oraison, et envers qui Dieu se montre déjà prodigue de ses faveurs 1 Elle voudrait élever sa voix pour leur faire connaître combien ils s'égarent; quelquefois même elle ne peut s'en défendre, et alors les persécutions tombent sur elle comme les gouttes d'une pluie d'orage. On l'accuse de peu d'humilité; elle prétend, dit-on, instruire veux de qui elle devrait apprendre. Si c'est une femme, on lui fait encore plus vite son procès. Et on a raison de la condamner, parce qu'on ignore le transport divin qui la presse. Souvent, incapable d'y résister, elle ne peut s'empêcher de détromper ceux qu'elle aime. Elle brûle du désir de briser leurs fers ; jadis prisonnière comme eux dans le cachot de

* Et dixi : Quis tUbit niihi pennas sicut columbœ? Et volabo et requiescàni.

Et j'ai dit : Qui me donnera des ailes comme à la colombe ? Et je m'envolerai, et je me reposerai.

cette vie, elle veut les en arracher pour leur faire part de sa liberté.

Elle gémit d'avoir été jadis sensible au point d'honneur, et de l'illusion qui lui faisait regarder comme honneur ce que le monde appelle de ce nom. Elle n'y voit plus qu'un immense mensonge dont le monde est victime. Elle découvre, à cette lumière d'en haut, que le véritable honneur n'a rien de mensonger, et que lui être vraiment fidèle, c'est estimer ce qui mérite de l'être, et considérer comme un néant, e! moins encore qu'un néant, tout ce qui prend fin et n'est pas agréable à Dieu. Elle se rit d'elle-même, en songeant qu'il y a eu un temps dans sa vie où elle a fait quelque cas de l'argent, et où elle en a eu quelque désir. À la vérité, je n'ai jamais eu à me confesser d'un tel désir ; c'était une assez grande faute pour moi d'avoir accordé quelque estime aux richesses. Si l'on pouvait avec elles acheter le bonheur dont je jouis, j'avoue que je les priserais extrêmement ; mais il n'en est pas ainsi, et je vois que pour obtenir ce bonheur, il faut renoncer à tout.

Qu'achète-t-on avec cet argent dont on a soif? Est-ce un bien de quelque prix? est-ce un bien durable? et pourquoi le veut-on. Ah! quel lugubre repos on se procure, et qu'il coûte cher! Souvent, hélas! on descend en enfer avec cet argent, et l'on achète un feu qui ne s'éteint pas, et un supplice sans fin. Oh! si les humains pouvaient tous de concert le regarder comme un peu de boue inutile, quelle harmonie régnerait dans le monde! Quel affranchissement des soucis cruels qui nous troublent! Avec quelle amitié tous se traiteraient mutuellement, si l'intérêt de l'honneur et de l'argent disparaissait de la terre I Pour moi, je tiens que ce serait le remède à tout.

L'âme, à cette vive lumière du ciel, voit de quel aveuglement profond sont frappés les esclaves des plaisirs, et comment ces infortunés n'y trouvent, dès cette vie même, qu'une source de peines cuisantes et de troubles amers. Quelle inquiétude ! quel peu de contentement ! comme ils travaillent en vain I

Quand elle se replie sur elle-même, elle découvre, à la clarté dont Dieu l'illumine, non-seulement les toiles d'araignée ou les grandes fautes, mais encore les plus légers atomes ou les plus petites taches. Elle a beau tendre à la perfection par l'effort le plus magnanime, dès que ce Soleil de sainteté l'investit de ses ravons elle se trouve cxtraordinairemcnt trouble : semblable à l'eau dans un verre, qui, loin du soleil, semble pure et limpide, mais qui, exposée à ses rayons, parait toute remplie d'atomes. Cette comparaison est parfaitement juste. Quand Dieu n'a pas encore accordé d'extase à l'âme, elle croit éviter avec soin toute offense, et faire pour son service tout ce qui dépend d'elle. Mais lorsque, dans l'extase, ce Soleil de justice la pénètre, elle se voit forcément telle qu'elle est ; elle découvre alors en elle tant d'imperfections et de taches, qu'elle voudrait soudain en détourner sa tremblante vue. Son œil d'aigle n'est pas encore assez fort pour regarder fixement ce divin Soleil. Pour peu qu'elle le regarde, elle se voit comme une eau très-trouble. Elle se rappelle ces paroles : « Seigneur, qui sera juste devant vous1? » Quand elle considère cette sainteté infinie, elle est éblouie de sa clarté ; et quand elle se considère elle-même, elle trouve sur ses yeux un épais bandeau formé par la fange de sa misère; en sorte que notre petite colombe reste aveugle. Oui très-souvent elle demeure complètement aveugle, absorbée, effrayée, évanouie devant les inénarrables

1 Quia non justificabilur in conspectu luo munis vivons. [Ps. oci.ii, 2.) Car aucun des vivants ne sera justifie devant vous.

merveilles qu'elle contemple. C'est là qu'elle trouve ce trésor de la vraie humilité, qui fait qu'elle n'a plus de peine à dire ou à entendre dire du bien d'elle-même. Que le Maître du jardin en distribue les fruits à son gré; c'est à lui, et non à elle, de le faire. Ainsi, ne gardant rien pour son intérêt propre, elle fait hommage au Seigneur de tout le bien qu'elle possède, et si elle parle de soi, c'est uniquement pour la gloire de son Dieu. Elle sait que dans ce jardin rien ne lui appartient en propre; et voulut-elle l'ignorer, cela n'est pas en son pouvoir, car elle le voit d'un œil que Dieu, malgré elle, ferme aux choses du monde, et tient ouvert à In vérité.

Ravissement (suite et lin). — Ce que seraient des rois élevés à une oraison si sublime. — Martyre de l'âme contrainte, après ces faveurs, de vivre encore dans le monde. — Ses vives lumières sur elle-même, sur la vanité et les dangers du monde, sur le néant des richesses, des honneurs, des plaisirs.

En terminant ce qui regarde ce sujet, je dirai que Dieu pour ravir cette âme n'a pas besoin de son consentement. Elle le lui a déjà donné ; il sait qu'elle s'est remise avec sa volonté entre ses mains ; et il ne peut être trompé par elle, parce qu'il connaît tout. Il n'en est pas de même dans le commerce de ce monde, où tout est plein d'artifice et de duplicité. Une personne vous prodigue tant de inarques d'affection, que vous croyez avoir gagné son cœur; mais bientôt vous vous apercevez que tout cela n'était que mensonge. Non, la vie n'est pas supportable au milieu de tant d'intrigues et de déguisements, surtout si l'intérêt vient à s'y mêler.

Heureuse donc l'ûme que Dieu élève par l'extase à l'intelligence de la vérité! Quel admirable état pour des rois que celui d'une oraison si sublime! Combien il vaudrait mien v pour eux de travailler à l'acquérir, que de chercher à conquérir de nouvelles provinces! Quel ordre et quelle justice on venait fleurir dans leurs États! que de maux seraient

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évités! que de maux de tels rois auraient déjà épargnés au monde ! Quand on a vu la vérité à cette divine lumière de l'extase, on ne craint plus de perdre ni la vie ni l'honneur pour l'amour de Dieu. Quelle précieuse disposition dans des monarques qui, plus étroitement tenus que leurs sujets à défendre l'honneur de Dieu, doivent, par la piété, marcher à la téte des peuples! Pour faire faire un pas à la foi, pour éclairer d'un rayon de lumière ces infortunés hérétiques, ils seraient prêts à sacrifier mille royaumes. Et ils auraient raison. Car en échange de ce sacrifice, ils s'assureraient la possession d'un royaume qui n'a point de fin. Ah! que de ce torrent de félicité qui coule dans la cité de Dieu, il tombe seulement une goutte dans une àme, c'en est assez pour que ce bas monde tout entier ne lui inspire plus qu'un invincible dégoût. Qu'éprouvera-t-ellc donc quand, l'heure venue, elle s'y plongera tout entière? 0 mon Dieu ! pourquoi faut-il qu'il ne m'ait pas été donné de proclamer bien haut ces vérités ! Hélas ! comme tant d'autres qui savent les annoncer tout autrement que moi, je n'aurais point obtenu créance: mais mon àme, du moins, se serait salislaite. Oui, le sacrifice de ma vie me paraîtrait bien peu de chose, au prix d'une seule de ces vérités communiquée aux hommes. J'ignore toutefois ce que je ferais, car puis-je me lier à ma faiblesse? Cependant, telle que je suis, je sens, pour dire des vérités si salutaires à ceux qui gouvernent, un zèle qui me tue. Voyant mon impuissance, je me tourne vers vous, Seigneur, et je vous conjure de remédier à tant de maux. Vous le savez, ô vous qui sondez mon cœur, volontiers, pourvu que je pusse vivre sans vous offenser, je me dessaisirais des faveurs dont vous m'avez comblée, poulies transporter sur la tète des rois. Dès lors, je le sais, ils ne pourraient plus consentir à tant de choses qu'ils autorisenl, et ces grâces seraient en eux une source féconde des plus grands biens. 0 mon Dieu, éclairez-les sur l'étendue de leurs obligations. Que ne doivent-ils pas faire pour vous, qui les avez tant élevés sur la terre? Non content de mettre le sceau de votre majesté sur leur front durant leur vie, vous daignez encore, comme je l'ai ouï dire, marquer leur dernière bcure par des signes dans le ciel. A cette seule pensée, mon àme est pénétrée d'un sentiment de dévotion. Ainsi donc, ô mon Roi, vous voulez par cette leçon et cette faveur suprême, leur apprendre à vous imiter pendant leur règne, et il vous plaît de faire ainsi paraître des signes dans la nature quand ils expirent, pour imprimer à leur mort une certaine ressemblance avec la vôtre.

Mon langage est trop hardi peut-être ; si vous le jugez ainsi, veuillez, mon père, déchirer cette page. Sachez-le cependant, si je pouvais leur parler en face, et si j'avais l'espoir d'en être écoutée, je leur dirais ces vérités avec plus d'énergie encore. Je prie tant pour eux, et j'aurais un si ardent désir que Dieu exauçât mes prières! Oui, j'offrirais ma vie en sacrifice pour obtenir qu'ils fussent des rois selon le cœur de Dieu : certes, ce serait perdre bien peu pour gagner beaucoup; car souvent j'appelle de toute l'ardeur de mes désirs la fin d'une existence que je voudrais donner pour eux. Comment porter, en effet, le poids si accablant d'un exil, où l'on est contraint de voir de ses propres yeux l'illusion et l'aveuglement qui régnent dans le inonde?

Parvenue à cette hauteur, l'àme ne forme pas seulement des désirs pour Dieu, mais elle reçoit de lui la force de les réaliser. Elle s'élance au-devant de toutes les occasions de le servir. Encore ne croit-elle rien faire, tant est vive, comme je le disais, la lumière qui montre qu'excepté servir Dieu, tout le reste n'est qu'un néant. La douleur

alors, surtout quand on est aussi inutile au service de ce grand Dieu que je le suis, est de ne pas trouver des occasions de travailler à sa gloire. 0 mon souverain Bien, entendez ma prière ! Vienne, ô mon Dieu, l'heureux jour où je pourrai vous payer au moins quelques deniers sur mes dettes immenses ! Hâtez l'heure, Seigneur, où il sera enfin donné à votre servante de vous rendre quelque petit service î On a vu d'autres femmes vous prouver leur amour par des actions héroïques ; et moi, je ne sais que parler. C'est pourquoi vous ne voulez point, <> mon Dieu, m'employer à des œuvres. Ainsi, au lieu de m'immoler à votre service, je n'ai que des paroles et des désirs. Encore ma langue n'est-elle pas libre ; hélas ! j'en abuserais peut-être. Je vous en conjure, fortifiez vous-même mon âme, commencez à la disposer, o vous, Bien de tous les biens, 6 mon adorable Jésus ! Que votre providence ne tarde pas, qu'elle fasse naître au plus tôt pour moi d'heureuses occasions de travailler pour votre gloire! Tant recevoir et ne rien donner en retour, esl un martyre auquel je succombe. Coûte que coûte, Seigneur, tic me laissez pas plus longtemps paraître devant vous les mains si vides, puisque vous devez mesurer le salaire sur les œuvres. Voici ma vie, voici mon honneur et ma volonté; "je vous ai tout donné, je suis à vous, disposez de moi selon votre bon plaisir. Je sens, mon tendre Maître, toute mou impuissance. Gardez-moi près de vous, à cette hauteur où les vérités se découvrent à l'âme, et je pourrai tout; mais si vous vous éloignez tant soit peu, je me retrouverai bientôt, comme autrefois, sur le chemin de l'enfer.

Ah ! que doit sentir une âme, quand de cette région céleste elle est forcée de revenir au commerce des humains, et d'assister comme spectatrice à cette pitoyable comédie de la vie présente ! Quel supplice pour elle de consumer le

temps à réparer les forces du corps, par la nourriture et par le sommeil ! Tout lui pèse, elle ne sait comment fuir, elle est enchaînée, elle se voit prisonnière. Oh ! comme elle sent sa captivité dans ce corps, et la misère de la vie I Qu'elle comprend bien la* raison qui portait saint Paul à .supplier Dieu de l'en affranchir! Avec l'Apôtre elle élève de grands cris vers Dieu, et lui demande la liberté ; mais c'est avec une si véhémente aspiration et des désirs si impétueux, que très-souvent elle parait vouloir s'élancer de sa prison, pour saisir cette liberté qu'on ne lui accorde pas encore. Elle se regarde comme un esclave vendu sur une terre étrangère , et ce qui lui est plus amer, c'est de voir de tous côtés cet amour passionné qu'on a pour cette vie, et si peu de bannis qui gémissent comme elle, et demandent la fin de l'exil. Ah ! si nous n'étions attachés à rien, si nous ne mettions notre bonheur dans aucun objet périssable, comme l'absence de Dieu se ferait sentir à nos âmes, et comme la soif de jouir en lui de la véritable vie tempérerait les craintes de notre dernière heure I Je m'arrête de temps en temps à cette considération : si malgré mon peu d'amour, malgré mon incertitude du bonheur à venir que n'ont pas mérité mes œuvres, il me suffit de cette lumière que le Seigneur m'a donnée, pour éprouver souvent un si mortel ennui de me voir dans ce lieu de bannissement, que devaient donc éppouver les saints t Que devaient sentir un saint Paul, une sainte Madeleine, et tant d'autres, en qui ce feu de l'amour divin jetait de si vives flammes! Leur vie devait être un martyre continuel. Une chose, ce me semble, calme un peu ma peine, et nie donne quelque repos, c'est de traiter avec des personnes en qui je trouve les mêmes désirs. J'entends des désirs confirmés par des œuvres ; car il est quelques âmes qui, vu leur étal et le grand nombre d'années consacrées à l'étude de la perfection, devraient posséder ce saint détachement ; elles s'en flattent et le publient, et cependant elles se font illusion : mais je connais de bien loin les âmes qui ne l'ont qu'en paroles, et celles qui l'ont en réalité; une lumière intérieure me découvre le faible avancement des unes, et les admirables progrès des autres; on le discerne très-facilement, dès qu'on a de l'expérience.

J'ai fait connaître leseffets des ravissements qui viennent de l'Esprit de Dieu. Ces effets sont tantôt plus grands et tantôt moindres. Dans les commencements, par exemple, ils sont moins sensibles, parce qu'ils ne sont pas encore confirmés par les œuvres. La perfection a ses progrès, et avant que Pâme se soit dépouillée de tout ce qui ternit son éclat, il faut un certain temps. Mais à mesure qu'elle grandit en amour et en humilité, elle voit ses vertus comme des fleurs > embaumées répandre pour elle et pour les autres des parfums plus pénétrants. Il est vrai néanmoins que par un seul de ces ravissements, Dieu peut opérer dans Pâme de telle sorte, qu'il lui reste peu de travail pour acquérir la perfection. Nul ne saurait concevoir, s'il ne l'a éprouvé, de quels dons Dieu enrichit alors une àme. Jamais, ce me semble, tous nos efforts ne sauraient nous faire parvenir jusque-là. Sans doute, avec l'aide du Seigneur, et en suivant la route tracée par ceux qui ont écrit de Poraison, on pourra arriver à la perfection et à un notable détachement ; mais ce ne sera qu'en plusieurs années, et avec beaucoup de travail. Au lieu qu'ici Dieu se plait, en peu de temps et sans aucun effort de notre part, à exercer son action souveraine. 11 détache sans retour Pâme de cette terre, et il lui en donne l'empire. Fùtelle aussi indigente de mérites que je l'étais, cela n'arrête ni son bras ni sa munificence. Si l'on demande pourquoi il agit ainsi, je dirai : Parce qu'il le veut, et qu'il agit comme

il lui plaît. Quand il ne trouve pas l'Ame disposée, il la dispose à recevoir le bien dont il Penrichit. Ainsi, il n'accorde pas toujours ses trésors comme récompense des soins avec lesquels on a cultivé le jardin; il est très-certain pourtant qu'il récompense avec libéralité ceux qui, s'adonnant à cette culture, travaillent à se détacher de tout. Mais souvent il lui piaille le répète, pour faire éclater son souverain pouvoir, de répandre ses plus grandes faveurs dans Pâme la plus infidèle, transformant soudain le sol le plus ingrat en une terre admirablement fertile. Désormais capable de tout bien, cette Ame sent comme une heureuse impuissance de retomber dans les offenses qu'elle commettait auparavant.

Dans cet état, Pâme connaît si clairement la vérité et en a une vue si habituelle, qu'elle regarde tout le reste comme un jeu de petits enfants. Elle se prend parfoisàrire envoyant jusque dans la vie religieuse, des personnes graves, des personnes d'oraison, faire tant de cas de certains points d'honneur pour lesquels elle n'a plus qu'un profond mépris. II est, disent-elles, de la prudence et de la dignité de leur rang d'en user de la sorte, pour être plus, utile aux autres. Mais elle sait très-bien qu'en méprisant cette dignité de leur rang pour l'amour de Dieu, elles feraient plus de bien en un seul jour, qu'elles n'en feront en dix ans, en s'efforçant de la maintenir.

Cette àme mène une vie de souffrance, elle porte toujours la croix, et fait d'admirables progrès. Ceux qui ont des rapports avec elle, la croient à la cime de la perfection ; et néanmoins, peu de temps après, elle est encore plus haut, parce que Dieu répand toujours en elle de nouvelles grâces. Celte ame est à lui, il s'en réserve la conduite, et il est luimême sa lumière ; il lui prête, ce semble, une assistance

continuelle pour la préserver de toute offense, et il ne cesse de lui prodiguer ses dons pour l'enflammer d'ardeur dans son service.

Dieu ne m'eut pas plus tôt accordé une si grande laveur, que tous mes maux cessèrent ; il me donna la force de m'en affranchir. Dès ce moment, loin de trouver le inoindre danger dans les occasions et auprès des personnes qui me nuisaient auparavant, j'y rencontrais un véritable profit : tout nie servait de moyen pour mieux connaître Dieu et l'aimer plus que jamais, pour voir combien je lui étais redevable, et pour gémir de ma vie passée. Je comprenais bien que cette force ne venait point de moi, ni de mes efforts, je n'avais pas eu le temps d'en faire, mais uniquement de la bonté de Dieu. Jusqu'à ce jour, à dater de l'époque où il commença à me favoriser de ces ravissements, j'ai constamment senti cette force s'accroître. Dans sa bonté, le Seigneur m'a toujours tenue de sa main pour m'empècher de retourner en arrière, et je vois clairement que lui seul agit en moi^ sans presque aucun concours de ma part. Aussi, pourvu qu'une àme qui reçoit de semblables grâces, marche dans l'humilité et dans la crainte, pourvu qu'elle demeure bien convaincue que Dieu fait tout, et nous rien, elle peut, ce me semble, Iraiter avec toute sorte de personnes. Le contact de leur mondanité et de leurs vices ne lui fera aucune fâcheuse impression ; loin de lui nuire, il lui sera utile, en lui imprimant un nouvel élan vers la sainteté. De telles âmes possèdent déjà une mâle énergie, et Dieu a fait choix d'elles pour travailler au bien des autres ; mais cette force, je le répèle, n'émane que de lui. Lorsqu'il a plu à Dieu d'élever une àme à cet état, il lui découvre peu à peu les plus profonds secrets ; c'est dans ces ravissements et ces extases qu'il lui accorde les véritables révélations, les faveurs insignes et les hautes

visions. Tout cela augmente son humilité, sa force, et lui découvre plus clairement la vanité des choses de cette vie, et la grandeur des récompenses que le Seigneur prépare à ceux qui le servent. Plaise à ce grand Dieu que la largesse excessive avec laquelle il a comblé de ses biens cette misérable pécheresse, fasse une heureuse impression sur mes lecteurs! Puisse le tableau que j'en ai tracé, les exciter et les encourager à tout abandonner sans réserve pour l'amour de lui ! Et si, dés celte vie même, il montre d'une manière si éclatante, par la grandeur du salaire, combien il est glorieux de le servir, que n'avons-nous pas droit d'attendre de sa munificence dans la vie future?

Avis touchant la contemplation. — L'humanité sainte de Jésus-Christ est la voie de la plus sublime contemplation . — Erreur passagère de la Sainte sur ce sujet.

Je veux parler ici, mon père, d'une chose qui nie parait importante. Ce que je vais dire, si vous l'approuvez, pourra n'être pas sans utilité pour quelques personnes. Voici ce qu'on lit dans certains livres qui traitent de l'oraison . La contemplation étant entièrement surnaturelle et l'œuvre du Seigneur, Pâme ne peut, il est vrai, y arriver par elle-même ; mais quand elle a passé plusieurs années dans la voie purgative, et se trouve déjà avancée dansTilluminative, elle peut s'aider, en retirant sa pensée de toutes les créatures, et en l'élevant humblement vers le Créateur. Je ne sais pas bien ce que ces auteurs entendent par illuminative ; c'est, je m'imagine, la voie de ceux qui font de grands progrès. Ils recommandent beaucoup d'éloigner de soi toute image corporelle, et de s'élever à la pure contemplation de la divinité ; et ils regardent tout ce qui tombe sous les sens, sans en excepter môme l'humanité de Jésus-Christ, comme un embarras ou un obstacle. Ils allèguent à leur appui ce que Notre-Seigneur dit à ses apôtres, le jour de son ascension, en leur annonçant l'arrivée du Saint-Esprit. Mais si alors ils avaient cru aussi fermement qu'après la descente de ce divin Esprit, que

Notre-Seigneur était Dieu et homme, ils n'auraient pas, je pense, rencontré un obstacle dans son humanité. Aussi le divin Maître nadressa-t-il point ces paroles à sa mère, qui avait pour lui plus d'amour que tous les disciples ensemble. La contemplation étant une œuvre purement spirituelle, tout ce qui tombe sous les sens ne peut être, disent ces auteurs, qu'un obstacle et un empêchement ; d'après eux, ce que l'on doit tâcher de faire, c'est de se considérer comme dans une enceinte, de toutes parts environné de Dieu, et entièrement abimé en lui. Cela me semble bon quelquefois; mais s'éloigner entièrement de Jésus-Christ, et compter le corps de cet Homme-Dieu parmi nos misères, le mettre au rang des autres créatures, c'est ce que je ne puis souffrir. Plaise à sa Majesté que je sache me faire bien entendre ; je ne voudrais pas donner un démenti à des hommes qui sont doctes, gens spirituels et sachant ce qu'ils disent; Dieu, d'ailleurs, attire les âmes par bien des voies et par des moyens bien divers ; ce que je veux dire maintenant, sans me mêler du reste, c'est comment il a conduit la mienne, et le péril où je me vis, en voulant me conformer à ce que je lisais. Je crois bien que celui qui sera arrivé à l'union, mais sans passer plus avant, je veux dire aux ravissements, aux visions et aux autres grâces que Dieu fait aux âmes, regardera ce qui est dit dans ces livres comme le meilleur, ainsi que je le faisais moi-même. Mais si j'en étais restée là, jamais, je crois, je ne serais arrivée où je suis maintenant; à mon avis, c'était une illusion. Peut-être est-ce moi qui me trompe, mais je dirai ce qui m'arriva.

Comme je n'avais pas de maître, je hsais ces livres où je pensais pouvoir puiser peu à peu quelque connaissance ; mais j'ai compris depuis que si le Seigneur ne m'eût instruite, je n'eusse pu apprendre que fort peu de chose par mes lectures;

car ce que j'entendais n'était rien, jusqu'à ce qu'il plût à sa Majesté de me le faire apprendre par expérience. Je ne savais pas même ce que je faisais en tenant dans l'oraison la conduite que j'y tenais. Dès que je commençai à avoir un peu d'oraison surnaturelle, j'entends de quiétude, je tâchais d'écarter de ma pensée tout objet corporel. Toutefois, élever mon âme jusqu'à la contemplation, je ne l'osais; étant toujours si imparfaite, j'y voyais de la témérité. 11 me semblait néanmoins sentir la présence de Dieu, ce qui était vrai, et je tâchais de me tenir recueillie en lui. C'est là une oraison agréable, et où Dieu fait savourer de grandes délices. Comme ce profit et ce plaisir se sentent, personne ne m'eût fait retourner à la sainte humanité du Sauveur, dans laquelle je croyais vraiment trouver un obstacle. 0 Seigneur de mon âme et mon bien, Jésus crucifié, je ne me souviens jamais sans douleur de cette opinion que j'ai eue. Je la considère comme une grande trahison dont je me rendis coupable à l'égard de ce bon Maître ; et, quoiqu'elle partit de mon ignorance, je ne saurais trop la pleurer : j'avais été toute ma vie si dévote à Notre-Seigneur ! Ceci, en effet, n'arriva que vers la fin, je veux dire avant l'époque où Dieu m'accorda des ravissements et des visions. Le temps où je fus dans cette opinion, dura très-peu, et ainsi je revenais toujours à ma coutume de chercher ma joie dans ce bon Maître, surtout lorsque je communiais. J'eusse voulu avoir toujours devant les yeux son portrait et son image, ne pouvant l'avoir aussi profondément en mon âme que je l'eusse souhaité. Ai-je bien pu, Seigneur, avoir en l'esprit, même une heure seulement cette pensée que vous me dussiez être un obstacle dans la voie d'un plus grand bien ? Et d'où me sont venus à moi tous les biens, si ce n'est de vous? Je ne veux point penser qu'en ceci j'aie commis de faute, car j'en éprouve une trop vive

douleur, etcertainementce n'était que de l'ignorance. Aussi,, vous étes-vous hâté d'y apporter remède ; dans votre bonté, vous m'avez envoyé des personnes pour me tirer de cette erreur; vous avez fait plus, vous avez daigné vous montrer à moi très-souvent, comme je le dirai dans la suite : c'était, ô mon Maître, pour me faire comprendre plus clairement combien grande était cette erreur ; pour que je le fisse comprendre à plusieurs autres à qui je l'ai dit ; enfin, pour me le faire écrire maintenant en cet endroit. Quant à moi, je suis convaincue que si plusieurs ames arrivées à l'oraison d'union, n'avancent pas davantage, et ne parviennent pas à une trèsgrande liberté d'esprit, ce qui les arrête, c'est cette fausse idée.

11 y a, ce me semble, deux raisons sur lesquelles je puis fonder mon sentiment; peut-être ce que j'en dis n'a-t-il pas grande valeur, c'est du moins le fruit de mon expérience ; car jusqu'à ce qu'il plût au Seigneur de m'éclairer, mon Ame se trouvait en fâcheux état ; elle ne recevait de consolations que par intervalles; et hors de là, elle se trouvait, dans ses peines et ses tentations, sans cette compagnie du divin Maître dont elle a eu ensuite le bonheur de jouir. La première raison sur laquelle je me fonde, c'est qu'il y a, sans qu'on s'en aperçoive, un petit défaut d'humilité à vouloir ainsi se passer de l'humanité de Notre-Seigneur. Pour l'oser, il fallait mon orgueil et ma misère. Quel est celui, en effet, qui, même après avoir passé sa vie dans les oraisons, dans les plus austères pénitences, en butte à toutes les persécutions les plus cruelles, ne regarde comme le plus précieux trésor et la plus magnifique récompense, la grâce que lui accorde le divin Maître, de rester avec saint Jean au pied de la croix? Je ne sais en quel cerveau, si ce n'est dans le mien, il peul entrer de ne pus se contenter d'une telle faveur. Et qu'eu

est-il résulté? Je n'ai fait que perdre de toutes manières là on j'aurais dû gagner. 11 peut se faire que notre sensibilité, ou la maladie, ne nous permette pas de toujours méditer la passion si douloureuse du Sauveur ; qui nous empêche alors de rester auprès de Jésus-Christ ressuscité, puisque nous l'avons si près de nous dans le saint sacrement où il est déjà glorifié? De cette manière nous ne le verrons pas accablé de fatigue, déchiré de verges, ruisselant de sang, épuisé de forces dans les voyages, persécuté par ceux qu'il comblait de biens, renoncé par des apôtres incrédules. Il est, je l'avoue, des âmes qui ne sauraient penser constamment à de si grandes douleurs > Eh bien, le voici sans souffrances, plein de gloire, excitant les uns et encourageant les autres, avant de monter aux cieux ; le voici notre compagnon au très-saint sacrement, car il n'a pas été, ce semble, en son pouvoir de s'éloigner un moment de nous. Et moi, Seigneur, j'ai pu m'éloigner de vous, dans l'espoir de vous mieux servir! Au moins, quand je vous offensais, je ne vous connaissais pas; mais vous connaître, et penser par cet éloignement m'unir plus étroitement à vous I Oh ! quel mauvais chemin je suivais, Seigneur! ou plutôt, j'avais perdu le vrai chemin. Mais vous m'y avez enfin remise, et je ne vous ai pas plus tôt vu près de moi, que j'ai vu tous les biens réunis. Quelque traverse qui me soit arrivée depuis, pour la supporter avec courage je n'ai eu qu'à jeter les yeux sur vous, à vous considérer devant vos juges. Avec un si bon ami présent, avec un si bon capitaine qui marche en tète, quand il s'agit-de souffrir, tout se peut supporter. Il est là qui nous aide et nous donne du cœur, jamais il ne nous manque, c'est un ami véritable. Pour moi, surtout depuis mon erreur, je l'ai reconnu, et je le vois clairement : nos hommages ne sauraient plaire à Dieu que par Jésus-(!lirist; et sa volonté est de ne nous accorder de grandes

grâces que par les mains de cette humanité très-sainte, en qui, comme il le dit, il met ses complaisances. C'est cent et cent fois que je l'ai vu par expérience, et je l'ai entendu de la bouche même de Notre-Seigneur. C'est par cette porte, comme je l'ai vu clairement, que nous devons entrer, si nous voulons que la Souveraine Majesté nous découvre de grands secrets. Ainsi, mon père, ne cherchez point d'autre route, fussiez-vous au sommet de la contemplation. On marche sûrement par celle-là. Oui, cet adorable Sauveur, qui est tout à nous, est le canal par où nous viennent tous les biens. Lui-môme il daignera vous enseigner; étudiez sa vie, il n'est pas de plus parfait modèle. Que désirons-nous de plus qu'un si bon ami, qui, toujours à côté de nous, ne nous abandonne pas dans les travaux et les tribulations, comme font ceux du monde ? Bienheureux celui qui l'aime véritablement, et qui toujours le garde près de soi ! Jetons les yeux sur le glorieux saint Paul, dont les lèvres ne pouvaient se lasser jamais de dire Jésus, tant il le possédait au plus intime de son cœur. J'ai considéré avec soin, depuis que j'ai compris celte vérité, la conduite de quelques saints, grands contemplatifs, et ils n'allaient pas par un autre chemin. Saint François nous en donne la preuve par sa dévotion aux plaies; saint Antoine de Padoue, par son amour pour l'enfant Jésus ; saint Bernard trouvait ses délices dans la contemplation de l'humanité sainte du Sauveur; sainte Catherine de Sienne et beaucoup d'autres, que vous connaîtrez mieux que moi, en faisaient autant.

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