La Vie écrite par elle-même (page 13)
Sans doute il doit être bon de s'éloigner de tout ce qui est corporel, puisque des personnes si spirituelles le disent; mais, à mon gré, on ne doit le faire que lorsque l'àme est très-avancée, car jusque-là il est évident qu'il faut chercher le Créateur par les créatures. Cela dépend des grâces que le
Seigneur accorde aux âmes, et je ne veux pas m'en occuper. Ce que je voudrais faire comprendre, c'est qu'on ne doit pas compter au nombre des obstacles, la très-sacrée humanité de Jésus-Christ; et pour donner l'intelligence de cette vérité, je souhaiterais savoir m'expliquer avec une clarté parfaite.
Lorsque Dieu veut suspendre toutes les puissances de l'àme, comme nous avons vu qu'il le fait dans les degrés d'oraison déjà exposés, il est clair que, quand même nous ne le voudrions pas. cette présence de l'humanité sainte du Sauveur nous est enlevée. Qu'alors il en soit ainsi, fort bien, cela se •comprend; heureuse une telle perte qui ne va qu'à nous faire mieux jouir de ce que nous semblons perdre! Car alors J'Ame s'occupe tout entière à aimer Celui que l'entendement travaillait à connaître, elle aime ce qu'il ne comprenait pas, et elle jouit de ce dont elle n'aurait pu jouir si ce n'est par cette perte qui ne va, je le repète, qu'à accroître son bonheur. Mais que nous autres, au lieu de travailler de toutes nos forces à avoir toujours présente, et plût à Dieu que ce fût toujours, cette humanité très-sainte, nous prenions, de gaieté de cœur et de propos délibéré, une habitude toute contraire, voilà ce qui ne me parait pas bien, et ce qui est pour l'àme marcher en l'air, comme on dit. Elle demeure, en effet, comme privée de tout appui, à quelque haut degré qu'elle se croie remplie de Dieu. Faibles humains que nous sommes, il est d'une immense utilité pour nous, toute la vie, de nous représenter Jésus-Christ comme homme. Eh bien, le second inconvénient de cette méthode, c'est précisément de nous en détourner. J'ai déjà signalé le premier : c'est un petit défaut d'humilité pour l'àme, ai-je dit, de prétendre s'élever avant que le Seigneur l'élève, de ne pas se contenter de méditer sur cette humanité sainte, et de vouloir être Marie avant d'avoir travaille avec Marthe. Lorsque le Seigneur veut qu elle soit Marie, quand ce serait dès le premier jour, il n'y a rien à craindre ; mais de grâce, ne nous invitons pas nous-mêmes, comme je l'ai, je crois, dit autre part. Ce petit défaut d'humilité, cet atome qui ne semble rien, nuit cependant à l'âme qui veut avancer dans la contemplation.
Je reviens au second inconvénient d'une telle pratique: nous ne sommes pas des anges, nous avons un corps ; vouloir sur cette terre, surtout quand on y est aussi enfoncé que je l'étais, se faire des anges, c'est une folie. 11 faut pour l'ordinaire à la pensée un appui ; quelquefois, il est vrai, l'Ame sortira de soi ; souvent môme elle sera si remplie de Dieu, qu'elle n'aura besoin d'aucun objet créé pour se recueillir ; mais ceci n'est pas habituel ; et lorsque les affaires, les persécutions, les peines, les sécheresses, troublent la douceur de ce repos, c'est un (rès-bon ami, pour nous, que JésusChrist. Nous le considérons comme homme, et nous le voyons avec des infirmités et des souffrances ; il devient pour nous une compagnie, et, quand on en a la coutume, il est très-facile de le trouver près de soi. A la vérité il viendra des temps où l'on ne pourra ni l'un ni l'autre. Voilà pourquoi il est bon, comme je l'ai dit, de ne pas nous habituer à rechercher les consolations de l'esprit ; advienne que pourra, tenir la croix embrassée, c'est une grande chose. Cet adorable Sauveur resta privé de toute consolation, on le laissa seul dans ses souffrances; gardons-nous bien, nous autres, de le délaisser ainsi. Sa divine main qu'il nous tendra, sera plus puissante que notre industrie pour nous faire monter plus haut. 11 s'absentera quand il verra que cela convient, comme aussi lorsqu'il voudra faire sortir l'âme d'elle-même, ainsi que je l'ai dit. Dieu regarde avec complaisance une âme qui, par humilité, met entre elle et lui son divin Fils comme médiatcur ; il aime à voir en elle un tel amour pour ce Fils bienaimé,que, lors même qu'il veut l'élever à une très-haute contemplation, elle s'en reconnaisse indigne, lui disant avec saint Pierre: « Retirez-vous de moi, Seigneur, qui suis un homme pécheur. »
Voilà ce que j'ai éprouvé, c'est ainsi que Dieu a conduit mon âme. D'autres iront, comme je l'ai dit, par un chemin plus court. Ce que j'ai compris, c'est que tout cet édifice de l'oraison doit être fondé sur l'humilité, et que plus une Ame s'abaisse dansl'oraison, plusDicu l'élève. Je ne me souviens pas d'avoir reçu une seule de ces grâces signalées dont je vais parler, que ce ne fût dans ces moments où je me confondais devant mon Dieu à la vue de ma misère. Dans sa bonté, Notre-Seigneur, pour m'aider à me connaître, allait même jusqu'à m'éclairer sur certaines choses que par moi-même je n'aurais pu découvrir.
J'en ai la conviction profonde : lorsqu'une âme fait quelque chose de son côté pour s'aider dans cette oraison d'union, elle ne tardera pas à voir s'évanouir le profit qu'il lui semble en retirer au moment même; ce frêle édifice, qu'elle n'a pas fondé sur l'humilité, s'écroulera bientôt, et je crains que jamais elle n'arrive à la véritable pauvreté d'esprit. Elle consiste pour l'àmequi a déjà dit adieu aux plaisirs d'ici-bas, non à chercher des consolations et des douceurs dans l'oraison, mais à trouver son bonheur dans les souffrances pour l'amour de Celui qui y vécut toujours, et à rester en paix tant au milieu des croix qu'au milieu des sécheresses. Sans doute il en coûtera à la nature; mais ce ne sera pas au point de causer à l'âme cette inquiétude ni cette peine qu'éprouvent certaines personnes. Si elles ne sont toujours à travailler avec l'entendement, et si elles n'ont pas toujours de la dévotion, elles pensent que tout va être perdu ; comme si
par leur travail elles pouvaient mériter un si grand bien. Qu'elles recherchent cette dévotion, et se tiennent avec soin devant Dieu, certes je me garde de les en blâmer ; mais si elles ne peuvent avoir môme une bonne pensée, qu'elles ne se tuent pas pour cela, ainsi que je l'ai déjà dit. Nous sommes des serviteurs inutiles ; que pensons-nous pouvoir? Plaise au Seigneur de nous faire comprendre cette vérité! Certes, nous serions trop heureux, s'il nous était donné de nous rendre semblables à ces ânons qui tournent la noria dont j'ai parlé. Ayant les yeux bandés, et sans savoir ce qu'ils font, ils tirent plus d'eau que le jardinier avec toute son industrie. Dans ce chemin de l'oraison, il faut marcher avec liberté, nous remettant entièrement entre les mains de Dieu. Si sa Majesté veut nous faire monter jusqu'au rang de ses courtisans et de ses favoris, allons de bon cœur I sinon, servons dans les derniers offices, et n'allons pas nous asseoir à lameilleure place, comme je l'ai dit quelquefois. Dieu a plus soin de nous que nous-mêmes, et il sait à quoi chacun estpropre. De quoi sert de segouverner soi-même, quand on a déjà donné toute sa volonté à Dieu? Cela me semble moins tolérable ici que dans le premier état d'oraison, et nous nuit beaucoup plus, parce que les biens dont il s'agit sont des biens surnaturels. Si quelqu'un a une mauvaise voix, quelque effort qu'il fasse, il ne parviendra pas à la rendre belle; mais si Dieu veut lui en donner une belle, il n'a nul besoin de s'exercer le moins du monde auparavant. Supplions donc constamment le Seigneur de nous faire des grâces, mais avec abandon à son bon plaisir, et pleins de confiance en la grandeur de sa libéralité. Il veut bien nous permettre de nous tenir aux pieds de Jésus-Christ ; faisons tous nos efforts pour ne pas nous en éloigner, demeurons-y en quelque manière que ce soit, à l'imitation de sainte Madeleine :
dès que notre àme sera forte, Dieu la conduira au désert.
Ainsi, mon père, jusqu'à ce que vous trouviez quelqu'un qui ait plus d'expérience, et qui le sache mieux que moi, tenez-vous-en à ce qui vient d'être dit. Si ce sont des personnes qui commencent à goûter Dieu, ne les croyez pas quand elles vous diront qu'il leur semble faire plus de progrès, et trouver plus de douceur, en s'aidant elles-mêmes. OJi ! quand Dieu veut, comme il montre à découvert son pouvoir sans ces petits secours ! Quoi que nous fassions, il enlève l'esprit, comme un géant enlèverait une paille, sans qu'il y ait de résistance qui l'arrête. Et pensc-t-on que s'il voulait qu'un crapaud volât, il attendit que cet animal prit l'essor de lui-même? Eh bien, selon moi, notre esprit a plus de difficulté, il se sent retenu par un poids plus grand encore pour s'élever à la contemplation, si Dieu ne l'y élève. Chargé de terre comme il est, et enchaîné par mille obstacles, il lui sert peu de vouloir voler. Sans doute par sa nature il l'emporte sur le crapaud ; mais il est si enfoncé dans la boue, qu'il a presque perdu cet avantage par sa faute.
Je veux conclure par ceci : toutes les fois que nous pensons à Jésus-Christ, souvenons-nous de l'amour avec lequel il nous a fait tant de grâces, et du gage si précieux que son Père nous a donné de cette excessive charité dont il nous aime; car l'amour attire l'amour. Quoique nous ne fassions que de commencer, et que notre misère soit très-grande, efforçons-nous cependant d'avoir toujours cette considération présente, et de nous exciter à aimer. Si une fois le Seigneur nous fait la grâce d'imprimer cet amour en nos cœurs, tout nous deviendra facile, nous ferons beaucoup en fort peu de temps, et sans la moindre peine. Daigne ce Dieu de bonté nous donner ce trésor de sa dilection, puisqu'il sait de quel prix il est pour nous ; je l'en conjure, au nom
de cet amour infini qu'il nous a porté, et au nom de son glorieux Fils qui nous a témoigné le sien par tant de sacrifices. Amen.
Je voudrais, mon père, vous demander une chose : comment se fait il que lorsque le Seigneur commence, par des laveurs aussi sublimes, à faire entrer une Ame dans la contemplation parfaite, elle ne monte pas aussitôt au comble de la perfection'? Certes, la raison le demanderait ; car qui reçoit une si grande grâce ne devrait plus vouloir des consolations de la terre. Comment se fait-il qu'à mesure que les ravissements se multiplient, et que l'âme s'habitue à recevoir des faveurs, les effets qu'elle en ressent sont plus relevés? Pourquoi enfin, à mesure que ces effets sont plus relevés, le détachement de l'âme est-il plus parfait? Le Seigneur ne peut-il pas, dans une seule de ces visites, la laisser soudain aussi sainte que lorsqu'il la fait ensuite arriver par degrés à la perfection des vertus? C'est là ce que je voudrais savoir, et ce que ne je sais pas. Je sais bien que la force que Dieu donne à l'âme au commencement, quand cette grâce ne dure qu'un clin d'oeil et ne se sent presque point, si ce n'est par les effets qu'elle laisse, est différente de celle qu'il communique quand cette grâce dure plus longtemps. Peut-être, comme je l'ai souvent pensé, cela vient de ce que l'âme ne se dispose pleinement et sans retard que lorsque le Seigneur, la fortifiant peu à peu, lui fai (prendre une ferme résolution, et lui donne un mâle courage pour mettre d'un seul coup, et en fort peu de temps, le monde sous ses pieds, ainsi qu'il en usa à l'égard de Madeleine. Pour d'autres personnes, il le fait suivant le degré de liberté qu'elles lui laissent. Hélas ! nous avons de la peine à croire que même dès cette vie Dieu donne cent pour un. Cette comparaison s'est aussi présentée à mon esprit ; quoique ce que
l'on donne aux plus avancés soit absolument ce que Ton donne à ceux qui commencent, c'est comme un mets dont mangent plusieurs personnes. A celles qui n'en prennent qu'un peu, il ne leur en reste qu'une saveur agréable durant quelques instants. Pour celles qui en prennent plus, ce mets les aide à se sustenter. Pour celles qui en mangent beaucoup, il leur donne de la vie et de la vigueur. Ainsi en est-il de l'aliment divin dont je parle. L'âme peut s'en nourrir si souvent, et tellement s'en rassasier, qu'il n'y ait plus rien au monde où elle trouve le moindre goût. Et en voici la raison : elle sent trop bien ce qu'elle puise de force et de vie dans cet aliment; de plus, son goût est déjà tellement fait à cette suavité, qu'elle aimerait mieux cesser de vivre que d'avoir à se nourrir d'autres mets ; ils ne serviraient qu'à lui enlever la saveur agréable laissée par ce manger délicieux.
Voici ce qui peut encore donner lumière : nous nous trouvons dans la compagnie d'une sainte personne; sa conservation ne nous fait pas en un jour le môme bien qu'en plusieurs, mais notre commerce avec elle peut tellement se prolonger que nous lui devenions semblables, j'entends avec l'aide de Dieu. Enfin, tout dépend du bon plaisir de Notre-Seigneur : il fait ses grâces à qui il veut ; mais il est très-important pour l'âme qui commence à recevoir cette grâce, de prendre la ferme résolution de se détacher de tout, et d'estimer cette faveur comme elle le mérite.
11 me semble aussi que Notre-Seigneur se plait à éprouver ceux qui l'aiment. 11 se fait connaître à eux par de souveraines délices, capables de rallumer, si elle était éteinte, leur foi sur la grandeur de la félicité future, et il leur dit : « Voyez, ce n'est là qu'une goutte de cet immense océan de biens. » Il montre par là qu'il n'est rien qu'il ne veuille
faire pour ceux qu'il aime; et à peine voit-il qu'ils reçoivent ses grâces avec les dispositions dont je viens de parler, qu'il donne, et se donne lui-même. Il aime ceux qui l'aiment; et quel Bicn-aimé ! et quel bon ami ! 0 Seigneur de mon âme, que n'ai-je des paroles pour faire comprendre ce que vous donnez à ceux qui se confient en vous, et ce que perdent ceux qui, arrivés à cet état, restent encore avec eux-mêmes I Préservez-moi, Seigneur, d'une pareille infidélité, après la grâce si grande que vous m'avez faite de venir prendre quelque repos dans une hôtellerie aussi misérable que celle de mon âme. Soyez-en à jamais béni! oui, béni dans les siècles des siècles !
Je vous supplie de nouveau, mon père, si vous voulez conférer de ces pages sur l'oraison avec des personnes spirituelles, de vous assurer qu'elles le soient en effet ; car, si ce sont des gens qui ne savent qu'un chemin, ou qui se sont arrêtés au beau milieu, ils ne pourront en juger sainement. Il se trouve aussi quelques âmes que Dieu dès le premier instant mène par une voie très-élevéc, et il leur semble que les autres pourront avancer de la même manière, et fixer leur entendement sans le secours des objets sensibles ; c'est une erreur, et ce qu'on gagnera à une pareille tentative, sera de rester sec comme un moreeau de bois. Il s'en rencontre d'autres, enfin, qui, ayant eu un peu d'oraison de quiétude, pensent aussitôt pouvoir passer de celle-ci à une plus élevée, et, au lieu d'avancer, ces âmes ne feront que reculer, comme je l'ai dit. Ce qui montre qu'en tout l'expérience et la discrétion sont nécessaires. Que le Seigneur nous les donne par sa bonté !
Elle reprend le récit de sa vie. — Par quels moyens elle commença à s'élever à une plus haute perfection, et combien il lui fut avantageux d'être bien dirigée. — Elle consulte sur son oraison François de Salcedo et le maître Gaspar Daza. — Elle se met sous la conduite de Jean dePadranos, religieux de la compagnie de Jésus.
Je viens maintenant à l'endroit de ma vie où j'en étais restée1. J'ai fait une digression trop longue peut-être, mais elle répandra plus de lumière sur la suite de ma relation. C'est désormais un nouveau livre, je veux dire une nouvelle vie. Celle qui s'est écoulée jusqu'à l'époque où j'ai suspendu mon récit, était ma vie : celle qui commence avec ces états d'oraison que je viens d'exposer, est, je puis le dire, la vie de Dieu en moi ; car autrement, je le reconnais, il m'aurait été impossible de m'affranchir en si peu de temps des habitudes d'une vie si imparfaite. Loué soit à jamais le Seigneur de m'avoir ainsi délivrée de moi-même !
I La Sainte reprend ici son récit interrompu à la tin du ixe chapitre, et le conduit de 1555 jusqu'en 15G5, c'est-à-dire trois ans au delà de la fondation de Saint-Joseph d'Avila. Car, d'après les Rollandistes, ce fut dans ce nouveau monastère, berceau de la reforme du Carmel. et dans les années 1505, 1504 et 1D65, qu'elle écrivit cette seconde relation de sa vie. Son récit va de la quarantième jusqu'à la cinquantième année de son âge.
II faut néanmoins remarquer que déjà, en traitant des divers degrés déraison, elle a fait connaître une partie des faveurs insignes dont Dieu la combla durant ce? dix années.
A peine avais-je commencé à fuir les dangers, et à consacrer plus de temps à l'oraison, que Notre-Seigneur m'ouvrit les trésors de ses grâces ; il n'attendait, ce semble, qu'un désir de ma part. Il me donnait très-ordinairement l'oraison de quiétude, et souvent celle d'union, qui durait un bon moment.
Comme dans ce même temps on avait vu des femmes, victimes de grandes illusions, tomber dans les pièges tendus par l'esprit de ténèbres, je commençai à concevoir des craintes sur le plaisir si doux, et souvent irrésistible, que je goûtais dans l'oraison. D'autre part, surtout tant que durait ce saint exercice, je sentais une assurance intérieure trèsgrande que ces délices venaient de Dieu. Je voyais en outre que j'en devenais et meilleure et plus forte. Mais m'arrivaitil de me distraire tant soit peu de mon divin objet, je retombais dans mes craintes ; c'est peut-être le démon, me disaisje, qui suspend ainsi mon entendement, et qui veut par cet artifice, présenté sous la couleur d'un bien, me détourner de l'oraison mentale, et m'empôcber de méditer la passion de Notre-Seigneur, ce qui me semblait, à cause de mon peu de lumière, une perte que ne compensait point le profit d'une oraison plus élevée. Heureusement l'heure était venue où Notre-Seigneur voulait, en m'éclairant, mettre un terme à mes offenses, et me montrer combien je lui étais redevable. Mes alarmes, croissant de jour en jour, me déterminèrent à rechercher avec soin des hommes versés dans les voies spirituelles pour conférer avec eux. On m'avait déjà signalé comme tels quelques pères de la compagnie de Jésus, récemment établis dans celte ville1; et moi, sans en connaître
* Le collège de la compagnie de Jésus, à Avila, dit de Saint-Gilles, avait étr fondé en 1555. Saint François de Borgia, alors commissaire de la compagnie en Espagne, avait envoyé pour cette fondation le P. Jean de Padranos et le P. Feraucun, je leur étais très-affectionnée, par cela seul que je savais leur genre de vie et leur méthode d'oraison; mais je ne me trouvais pas digne de leur parler, ni assez forte pour leur obéir, ce qui m'inspirait une plus grande crainte; car traiter avec eux, et être ce que j'étais, me semblait quelque chose de bien ardu. J'en fus là quelque temps. Enfin, après bien des combats intérieurs et bien des craintes, je me déterminai à parler à un homme spirituel pour savoir ce qu'était mon oraison, et être éclairée si j'étais dans l'erreur, fermement résolue de faire tout ce que je pourrais pour ne pas offenser Dieu. Je le répète, ce qui jusque-là m'avait rendue si timide à ouvrir mon âme, c'était ce manque d'énergie que je voyais en moi pour obéir à ce qui me serait prescrit. Pouvais-je, grand Dieul me tromper d'une manière plus cruelle? Je cherchais à être bonne, et je m'éloignais du bien. Si j'en juge par la violence que j'eus à me faire, le démon doit livrer de bien rudes assauts à une âme qui commence à pratiquer la vertu, pour l'empôcher de se faire connaître : il sait bien que tout est gagné pour elle si elle a le bonheur de traiter avec les amis de Dieu. Et voilà pourquoi je différais de jour en jour, sans jamais pouvoir m'y résoudre. J'attendais, comme quand je quittai l'oraison, que je fusse devenue meilleure, et peut-être cet heureux changement n'aurait jamais eu lieu. De petites imperfeclions passées en habitude, et dont je n'apercevais pas le danger, m'avaient fait tomber si bas, que je sentais le besoin du secours d'autrui, et d'une main qui m'aidât à me relever. Béni soit le Seigneur ! la première qui me fut tendue, fut la sienne.
Quand je vis que ma crainte allait si loin, tandis que mon
dinand Alvarez del Aguila, qui furent tous deux, comme on va le voir, confesseurs de la Sainte.
àme faisait de jour en jour des progrès dans l'oraison, je jugeai qu'il y avait là quelque grand bien ou un très-grand mal. Je comprenais que ce qui se passait en moi était surnaturel, parce que souvent je ne pouvais y résister, ni l'éprouver à ma volonté. Je pensai en moi-même que l'unique remède était de m'appliquer à la pureté de conscience, et de m'éloigner de toute occasion môme de péchés véniels : si c'était l'Esprit de Dieu, le profit était clair ; si c'était le démon, tandis que je ferais tous mes efforts pour contenter le Seigneur et ne point l'offenser, il ne pouvait me causer que fort peu de mal, ou plutôt il y perdrait lui-même. Cette résolution prise, je suppliais continuellement le Seigneur de m'assister ; mais après y avoir été fidèle pendant quelques jours, je vis que mon àme n'avait pas assez de force pour s'élever seule à une si haute perfection. Elle conservait certaines attaches qui, sans être en soi très-mauvaises, suffisaient cependant pour tout ruiner.
On me parla d'un ecclésiastique instruit1 qui était en cette ville, et dont le Seigneur commençait à faire connaître au
» Cet ecclésiastique était le maître Gaspar Daza. Enflammé d'un saint zèle, •il avait formé une réunion de prêtres dévoués qui travaillaient au salut des àmos et au soulagement des misères corporelles dans la ville et dans le diocèse d'Avila. Dès que le P. Balthazar Alvarez, qui devait être le confesseur par excellence de sainte Térèse, eut commencé en 1558 à exercer le saint ministère à A> ila, Daza, avec toute sa tribu apostolique, s'empressa de se mettre sous sa direction. L'estime qu'il conçut pour les lumières et la sainteté d'un guide spirituel si parfait ne fit que croître de jour en jour. Lorsque Ralthazar Alvarez eut quilté Avila et fut devenu recteur du collège de Medina del Campo, Gaspar Daza allait tous les ans passer quelques jours de retraite sous sa conduite, pour s'enflammer, disait-il, au feu de la parole de son saint directeur.
Gaspar Daza conserva toute sa vie l'estime de sainte Térèse; et son dévouement pour la Sainte fut sans bornes. Il eut le bonheur, comme on le verra au xxxvi» chapitre, de dire la première messe au monasîèrc de Saint-Joseph d' Avila, et de mettre le très-saint sacrement dans le tabernacle de-ce nouveau sanctuaire, le 24 du mois d'août 1562, jour de la féte de l'apôtre saint Barthélémy, et de la naissance du Carmel réformé. Par dévotion envers sainte Térèse, il voulut plus tard être fondateur d'une des six chapelles de l'église de Saint-Joseph d'Avila, et il la dédia a la très-sainte Vierge sous le vocable de la Nativité. Ce
public la vertu et la vie édifiante. Je fis en sorte de le voir par le moyen d'un saint gentilhomme qui habite cette môme ville. Ce gentilhomme est marié, mais d'une éminente vertu et d'une vie exemplaire. Il est tellement adonné à l'oraison et d'une charité si admirable, qu'on le regarde à bien juste titre comme un modèle accompli de bonté et de perfection. On voit dans toute sa personne resplendir la beauté de son ame. Il a travaillé avec succès au bien spirituel d'un grand nombre de personnes ; Dieu lui a donné pour cela de rares talents, et, quoique son état y semble un obstacle, il les fait admirablement valoir. Il a beaucoup d'esprit; il est plein d'aménité envers tout le monde ; rien dans sa conversation qui fatigue ; elle est si douce et si aimable, et en même temps si droite et si sainte, qu'elle enchante ceux avec qui il traite. Il ne se propose en tout d'autre but que le bien des âmes avec lesquelles il converse, et l'on dirait qu'il ne goûte d'autre bonheur que celui d'être utile et de faire plaisir à tous, autant que cela dépend de lui. Quant à moi, je pense avoir sujet de croire que ce saint gentilhomme fut par sa sage conduite la première cause du salut de mon âme, et je ne saurais trop admirer l'excès d'humilité qui lui fit désirer de me voir. Il y avait près de quarante ans qu'il s'adonnait à l'oraison, et vivait dans toute la perfection que son état pouvait comporter. Sa femme était aussi une grande servante de Dieu1, et d'une si admirable charité, que son exemple ne pouvait que lui faire du bien ; en un mot, on voyait en elle l'épouse choisie de la main de Dieu pour celui qu'il savait devoir être un si parfait modèle de fidélité dans son service*.
saint prêtre survécut dix ans à sainte Térèse, et mourut le 24 novembre 1592. Il f ut enterré dans la chapelle qu'il avait fait construire. Sa mère, Françoise I>aza, et Catherine, sa sœur, reposent à côté de lui. 1 Elle se nommait Ncncia Dnvila.
■ Ce gentilhomme, de la vertu duquel sainte Térèse vient de tracer un porSes parents et les miens étant unis par des alliances, il avait d'intimes rapports avec le mari d'une de mes cousines, qui élait aussi très-vertueux . Ce fut par cette voie que je tâchai d'obtenir un entretien avec ce vénérable ecclésiastique dont j'ai parlé, et qui était fort lié avec ce gentilhomme. Celui-ci me l'ayant donc amené, j'éprouvai une confusion extrême de me voir en présence d'un homme si saint. Je lui fis part de mon âme et de monoraison. Je voulais également me confesser à lui et le prendre pour directeur, mais il s'en excusa sur ses occupations qui étaient en effet très-grandes. Comme il jugeait de moi par mon oraison, il me crut beaucoup plus forte que je n'étais, et telle que j'aurais dû être. Ainsi, s'armant d'une sainte résolution, il demanda tout d'un coup de moi une fidélité qui me fit éviter toute offense envers Dieu. Voyant que, selon lui, je devais sans délai renoncer aux plus légères imperfections, et ne me sentant pas la force d'en venir là si promptement, je m'en affligeai. Il paraissait prendre la réforme de mon âme comme une affaire qu'il pouvait terminer du premier coup, et je sentais qu'elle demandait beaucoup plus de soin. Enfin je reconnus que le remède à mes maux ne se trouvait pas dans les moyens qu'il
trait si achevé, était François de Salcedo. Comme son ami Gaspar Daza, il ?e mil en 1558 sous la direction du P. Balthasar Alvarez,* et sous la conduite d'un tel maître il avança plus rapidement encore dans le chemin de la perfection. Quoiqu'il fût marié, il avait suivi pendant vingt ans les cours de théologie à Avila. chez les pères dominicains. Aussi, après la mort de sa femme, il ne rencontra aucun obstacle pour se consacrer entièrement à Dieu dans Tétai ecclésiastique. Ordonné prêtre en 1570, il devint confesseur et chapelain du couvent de SaintJoseph d' Avila. Les liens les plus intimes l'unirent toujours à sainte Térèse. H lui fut très-utile pour les fondations des nouveaux monastères, et raccompagna dans la plupart des voyages. Il acheva saintement sa vie le 15 septembre de l'année 1580. Pour gage de son dévouement aux carmélites, il leur laissa une partie de ses biens. De son vivant, il avait fait construire une chapelle contigué au monastère de Saint-Joseph, et il l'avait dédiée à l'apôtre saint Paul. Cette chapelle se trouve aujourd'hui à droite de la porte de l'église, en entrant. C'ast là que, selon se? désirs, il fut inhumé.
proposait; ils ne convenaient qu'à une âme plus parfaite que la mienne. Dieu, il est vrai, m'avait comblée de grâces; mais pour les vertus et la mortification, j'avais à peine fait le premier pas. J'en suis convaincue, si je n'avais point eu d'autre directeur, jamais je n'aurais pris mon essor du sein de mes misères. Ne faisant pas, et ne croyant pouvoir faire ce qu'il me conseillait, j'en éprouvais une douleur à perdre tout espoir, à tout abandonner. J'admire quelquefois comment cet ecclésiastique ayant une grâce particulière pour initier les âmes à la piété, Dieu permit qu'il ne comprit pas la mienne, et refusât de se charger de ma conduite. Je vois maintenant que tout fut pour mon plus grand bien ; c'est ainsi que je devais connaître et avoir pour guides de mon âme, des hommes aussi saints que le sont ceux de la compagnie de Jésus.
Dès ce jour, il fut convenu avec ce saint gentilhomme qu'il viendrait de temps en temps me voir. Il fit paraître par là combien grande était son humilité, de vouloir bien traiter avec une personne aussi imparfaite que moi. Dès les premiers entretiens, il s'appliqua à relever mon courage ; il me disait que je ne devais point m'imaginer pouvoir tout faire en un jour, mais que Dieu m'aiderait peu à peu à briser mes attaches; il le savait par expérience, ayant lui-môme passé plusieurs années sans pouvoir se vaincre dans des choses pourtant fort légères. 0 humilité! quels grands biens tu apportes et à l'âme qui te possède, et à ceux qui ont le bonheur de l'approcher ! Ce saint, car je puis, ce me semble, à juste titre lui donner ce nom, me disait de lui-môme certaines choses que son humilité lui faisait regarder comme de grandes faiblesses. Dans mon état, elles auraient eu, je l'avoue, ce caractère ; mais dans le sien, elles ne pouvaient passer ni pour des fautes ni pour des imperfections.
Je rapporte ceci à dessein : on trouvera peut-être que je m'étends beaucoup sur ces petites industries du zèle employées par ce gentilhomme; mais, à mes yeux, elles favorisent admirablement les premiers progrès d'une âme dans la perfection, elles la préparent à voler dans la suite quand elle aura des ailes, en un mot, elles lui font un tel bien, qu'on ne saurait s'en faire une idée à moins de l'avoir éprouvé. Comme je ne doute pas, mon père, que Dieu dans sa bonté ne vous destine à travailler à l'avancement spirituel de plusieurs Ames, je tiens à proclamer ici cette vérité : si tous mes maux se sont évanouis, c'est qu'on a su me guérir ; on a eu assez d'humilité et de charité pour m'accorder le temps nécessaire; enfin, on m'a supportée patiemment malgré les imperfections qui me restaient encore.
Ce gentilhomme procédait avec discrétion, me faisait avancer peu à peu, et m'instruisait des moyens de vaincre l'ennemi du salut. Un guide si sage me devint extrêmement cher ; il n'y avait pas pour mon âme de plus grand repos que celui que lui procuraient ses visites ; mais elles étaient rares. Passait-il plus de temps qu'à l'ordinaire sans venir, je m'en affligeais beaucoup, dans la pensée que mon peu de vertu me privait d'un si précieux avantage. Depuis que j'avais le bonheur de traiter avec lui, je m'étais montrée plus fidèle envers Dieu ; mais il me restait encore de grandes imperfections, que je devrais peut-être appeler des péchés. Dans le désir d'être éclairée, je* les lui fis] connaître, et je lui exposai en même temps les grâces dont Dieu me favorisait. Il me dit que l'un ne s'accordait pas avec l'autre: de semblables faveurs n'étaient que pour des personnes déjà très-avancées et très-mortifiées ; c'est pourquoi il ne pouvait s'empêcher de craindre beaucoup; en certaines choses se montrait, selon lui, l'action du mauvais esprit; il n'avait pas néanmoins làdessus un jugement arrêté. Il m'engagea à faire un examen approfondi de ce qui se passait dans mon oraison, et à lui en dire le résultat. Cela me mit en grande peine, parce que je ne savais en nulle manière exprimer ce qu'était mon oraison, Dieu ne m'ayant fait que depuis peu la grâce de le comprendre et de le pouvoir dire. Ainsi le sentiment de cette impuissance venant se joindre à celui de la crainte, je tombai dans une profonde affliction, et je répandis beaucoup de larmes. Ayant un désir si sincère de contenter Dieu, je ne pouvais me persuader que le démon fût Fauteur de ce que j'éprouvais; mais d'autre part, je craignais que Dieu, en punition de mes grands péchés, ne me refusât sa lumière pour découvrir la vérité.
Je lus des livres dans l'espoir qu'ils m'aideraient à m'expliquer sur mon oraison ; dans un traité, qui a pour titre le Chemin de la Montagne1^ je trouvai, à l'endroit où il traite de l'union de l'âme avec Dieu, toutes les marques de ce que j'éprouvais. Dans cet état, disait l'auteur, l'âme ne peut penser à rien ; et c'est précisément ce que je disais de moi . Je marquai l'endroit, et remis le livre à ce gentilhomme ; ce saint ecclésiastique dont j'ai parlé et lui devaient l'examiner,, et me dire ensuite ce que j'avais à faire. J'étais prête, s'ils le jugeaient à propos, à abandonner entièrement l'oraison. Pourquoi, en elîet, me jeter dans ces sortes de dangers ? Il y avait près de vingt ans que je m'occupais de l'oraison, et, loin d'y trouver du profit, je n'y rencontrais que des illusions de l'esprit de mensonge; mieux valait y renoncer. Mais, à vrai dire, il m'eut été bien dur de m'éloigner de ce saint exercice; l'expérience m'avait trop bien appris ce qu'était mon âme sans l'oraison. Ainsi, de quelque côté que se por1 Suivant Ribera, ce livre est intitule le Chemin de la montagne de Sion, et a pour auteur un religieux de l'ordre de Saint-François.
tàt mon regard, ce n'était pour moi que des sujets de douleur. J'étais comme cet infortuné qui, au milieu d'un fleuve et près d'être englouti dans les flots, ne voit, de quelque côté que se dirige son effort, qu'un péril plus grand qui le repousse. C'est là une peine très-cruelle, et j'en ai eu beaucoup à souffrir de ce genre, comme je le rapporterai dans la suite ; ce que j'en dirai, quoique peu important en apparence, pourra néanmoins avoir son utilité en montrant de quelle manière on doit éprouver les esprits. Je l'affirme, elles sont grandes, les angoisses où jette cette peine, et il faut user de prudence avec les personnes qui la souffrent, et surtout si ce sont des femmes, à cause de leur faiblesse. On pourrait leur faire beaucoup de mal, en leur disant sans détour que ce qui se passe en elles vient du démon. Il faut tout examiner avec le plus grand soin, les éloigner des dangers, leur recommander sérieusement le secret, et le leur garder à elles-mêmes, ainsi qu'il convient; j'insiste sur le secret, parce que j'ai eu beaucoup à souffrir de ce qu'il n'a pas été fidèlement gardé à mon égard. Quelques-uns de ceux à qui je rendais compte de mon oraison, s'en entretenaient avec d'autres ; ils le faisaient, je n'en doute pas, avec d'excellentes intentions; mais enfin ils m'ont nui beaucoup, en divulguant des choses qui auraient dû demeurer secrètes. Elles étaient de telle nature que le public n'en devait point avoir connaissance ; et c'était moi qui avais l'air de les publier. Le Seigneur l'a permis, je crois, sans aucune faute de leur part, uniquement pour me faire souffrir. Je ne dis pas qu'ils parlaient de ce que je leur déclarais en confession ; je dis seulement que leur ouvrant mon âme dans mes craintes pour être éclairée, et n'osant jamais leur rien cacher, tant j'avais en eux de confiance, j'avais droit, ce me semble, à un secret absolu de leur part. Mon avis est donc qu'il faut
conduire les femmes avec une discrétion extrême, en les encourageant, et en attendant avec patience le moment du . Seigneur ; ce Dieu de bonté ne manquera pas de venir à leur secours, comme il l'a fait pour moi. S'il ne m'eut ainsi assistée, les frayeurs qu'on me donnait auraient été capables de me faire bien du mal, étant d'un naturel aussi timide et aussi craintif que je l'étais, et sujette en outre à un grand mal de cœur. Je m'étonne que je n'en aie pas reçu un contre-coup très-nuisible.