La Vie écrite par elle-même (page 14)
Je donnai donc le livre à ce gentilhomme. Je lui remis en même temps une relation aussi fidèle qu'il me fut possible de ma vie et de mes péchés. Ce n'était pas une confession, puisqu'il était séculier ; néanmoins mon écrit lui dévoilait toute la profondeur de ma misère. Ce saint ecclésiastique et lui examinèrent avec une grande charité et un parfait dévouement ce qui me regardait. Ils y employèrent même quelques jours. Dans l'intervalle, je donnais de mon côté beaucoup de temps à l'oraison, je me faisais recommander à Dieu par plusieurs personnes, et j'attendais, non sans beaucoup de crainte, la réponse des deux serviteurs de Dieu. Enfin, le moment étant venu, le gentilhomme se rendit près de moi profondément peiné, et me déclara qu'ils croyaient que ce qui se passait en moi venait du démon. Ils jugeaient tous les deux que le parti le plus convenable était d'ouvrir mon âme à un père de la compagnie de Jésus; il viendrait, si je l'en priais, lui déclarant que j'avais besoin de son secours ; je devais, par une confession générale, lui rendre compte de toute ma vie, de mes inclinations, enfin de tout, avec une grande clarté; Dieu, par la vertu du sacrement, lui donnerait plus de lumière; ces pères étaient très-versés dans les voies spirituelles ; je ne devais m'écarler en rien de ce qu'il me dirait, parce que j'étais
en grand danger si je n'avais quelqu'un pour me diriger.
Cette réponse me remplit d'un tel efïroi et d'une peine si vive, que tout ce que je pouvais faire, c'était de répandre des larmes. Étant un jour dans un oratoire, très-aflîigée et ne sachant ce que j'allais devenir, je lus dans un livre que le Seigneur me mit, ce semble, lui-même entre les mains, ces paroles de saint Paul: « Dieu est très-fidèle; jamais il ne permet que ceux qui l'aiment soient trompés par le démon1. » Cela me consola beaucoup. Je commençai à m'occuper de ma confession générale. Je fis par écrit un exposé de tout le bien et de tout le mal de ma vie, avec le plus de clarté et d'exactitude qu'il me fut possible. Je me souviens qu'après avoir terminé cet écrit, voyant d'un côté tant de mal, et de l'autre presque aucun bien, j'en ressentis une affliction et une douleur profondes.
Une nouvelle peine pour moi était que dans la maison on me vit traiter avec des hommes aussi saints que ceux de la compagnie de Jésus. Je redoutais mon peu de vertu, et il me semblait que mes rapports avec eux m'imposaient une obligation plus stricte encore de mettre un terme à ma vie imparfaite, et de renoncer à mes vains passe-temps. Si je ne le faisais, mon état deviendrait pire. Ainsi je priai la sacristine et la portière de n'en parler à personne. La précaution fut inutile ; car lorsqu'on m'appela, il se rencontra à la porte une religieuse qui le publia dans tout le couvent. Quels embarras et quelles craintes le démon ne suscile-t-il pas à une ûme qui veut s'approcher de Dieu 1
Je fis connaître mon âme tout entière à ce serviteur de
* La Sainte cite plutôt le sens des paroles que les paroles mêmes de l'Apôtre, qui sont celles-ci : « Kidelis autem Deus est, qui non patictur vos tentari supra id quod potestis. — Dieu est fidèle, et il ne souffrira point que vous soyez tentés au-dessus de vo? forces. » (I Cor., x, 13.)
Dieu, car il Tétait à un haut degré1; il avait une rare prudence. Comme il était profondément versé dans les voies spirituelles, il me donna lumière sur mon état, et il m'encouragea beaucoup. Il me dit que ce qui se passait en moi venait manifestement de l'Esprit de Dieu ; mais que je devais reprendre mon oraison en sous-œuvre, parce que je ne l'avais pas établie sur un fondement solide, et que je n'avais pas encore commencé à pratiquer la mortification, ce qui était si vrai, que le nom même m'en était, ce me semble, inconnu. Il ajouta que je devais bien me garder d'abandonner jamais l'oraison, mais au contraire m'efforcer de m'y appliquer de plus en plus, puisque Dieu m'y faisait des grâces si particulières. Que savais-je, si par moi le Seigneur ne voulait pas faire du bien à un grand nombre de personnes? Il dit encore d'autres choses par lesquelles il parut prophétiser ce que le Seigneur a depuis accompli à mon égard. Enfin il me déclarait que je serais grandement coupable, si je ne répondais pas aux grâces que Dieu m'accordait. En tout ce qu'il me disait, le Saint-Esprit me semblait parler par sa bouche pour guérir mon âme, tant ses paroles s'y imprimaient profondément, ce qui me pénétrait d'une confusion extrême. Cet homme de Dieu me conduisit par des voies telles, qu'il s'opérait, ce me semble, en moi un changement absolu. Oh! que c'est une grande chose que de
1 Ce religieux était Jean de Padranos. Quoiqu'il fût alors très-peu âgé, il avait cette sagesse d'un maître consommé qui mérite l'éloge qu'en fait sainte Térèse. D'après Ribera, dans la vie de cette Sainte, et d'après le cardinal Cicnluegos, delà compagnie de Jésus, dans la vie de saint François de Borgia, Jean de Padranos fit faire à sainte Térèse les exercices spirituels de saint Ignace. Ce l'ut, comme on vient de le voir, pour donner une entière connaissance d'ellemême à ce religieux que la Sainte écrivit le premier essai de sa Vie. Jean de Padranos consacra toute sa carrière à la direction des âmes ; il mourut saintement à Valladolid, qui avait été durant de longues années le théâtre de son zèle.
comprendre une âme! 11 me dit de prendre chaque jour pour sujet de mon oraison un mystère de la Passion et d'en tirer mon profit, de ne penser qu'à l'humanité de Notre-Seigneur ; et quant à ces recueillements et ces douceurs spirituelles, de leur résister de toutes mes forces, sans leur donner entrée, jusqu'à ce qu'il m'ordonnât autre chose. 11 me laissa consolée et pleine de courage. Le Seigneur, qui venait à mon secours, l'assista lui aussi pour lui faire connaître l'état de mon âme, et de quelle manière il devait me conduire. Je restai fermement déterminée à ne m'écarter en rien de ce qu'il me commanderait, et jusqu'à ce jour j'ai été fidèle à ma résolution. Loué soit le Seigneur de ce qu'il m'a fait la grâce d'obéir, quoique imparfaitement, à mes confesseurs ! Ils ont presque toujours été de ces hommes bénis de la compagnie de Jésus; mais, je le répète, je n'ai qu'imparfaitement suivi leur direction. Le profit que je commençai à tirer d'une telle conduite, parut au dehors d'une manière sensible, comme on va le voir dans le chapitre suivant.
Avantages que la sainte retire de la direction du P. Padranos ; heureux étal de son âme après la confession générale faite à ce religieux. — Saint François de Borgia, en 1557, approuve son oraison. — Vers le même temps, le P. Jean de Padranos quitte Avila. — En 1558, le P. Balthasar Alvarez prend la direction de la sainte. — Térèse, demandant à Dieu la grâce de le contenter en tout, tombe en extase; paroles qu'elle entend de la bouche de Notre-Seigneur ; elle se trouve changée.
Mon âme, après cette confession, demeura si souple, qu'il n'y avait rien, ce rne semble, que je ne fusse prête à faire. Aussi je commençai à changer en beaucoup de choses : ce n'était pas mon confesseur qui me pressait, il avait plutôt l'air de ne pas tenir grand compte de tous mes efforts, et cela m'excitait davantage. Me conduisant par la voie de l'amour de Dieu, il me laissait libre, sans autre contrainte que celle que mon amour m'imposait. Je restai ainsi près de deux mois, résistant de tout mon pouvoir aux délices spirituelles et aux faveurs que Dieu me prodiguait. Quant à l'extérieur, mon changement était visible. Dieu me donnant un courage tout nouveau, je faisais certaines choses qui, aux yeux de personnes qui me connaissaient, et des religieuses démon monastère, semblaient extrêmes; vu ma conduite passée, elles avaient raison d'en juger ainsi ; mais, eu égard aux obligations que mon habit et ma profession m'imposaient, je demeurais encore bien en arrière.
Celle résistance aux douceurs et aux caresses divines ne lut pas sans fruit; elle me valut, de la part de Notre-Seigneur, une excellente instruction. J'étais persuadée auparavant que pour recevoir ces faveurs dans l'oraison, il fallait être dans la solitude la plus profonde ; en sorte que je n'osais pour ainsi dire me remuer. Je vis depuis combien cela importait peu ; car, plus je tâchais de faire diversion, plus le Seigneur m'inondait de délices et me couvrait de sa gloire : j'en étais tellement environnée, que je ne pouvais la fuir. Je résistais avec un soin qui allait jusqu'au tourment; mais le Seigneur mettait un soin plus grand encore à me combler de ses grâces. 11 se manifestait pendant ces deux mois beaucoup plus qu'il n'avait coutume de le faire, afin de m'apprendre qu'il n'était pas en mon pouvoir de lui résister. Je sentis renaître en moi l'amour de la très-sainte humanité de Notre-Seigneur ; mon oraison commença aussi à s'affermir, comme un édifice qui repose sur un solide fondement; enfin, je m'affectionnai davantage à la pénitence que j'avais négligée à cause de mes infirmités. Ce saint homme qui me confessait, me dit que certaines austérités ne pouvaient me nuire, et que Dieu ne m'envoyait peut-être tant de maladies que pour m'imposer une pénitence que je ne faisais pas. Il m'ordonnait certaines mortifications qui étaient fort peu de mon goût; je me soumettais à tout néanmoins, convaincue que le Seigneur lui-même me le commandait par son ministre, et lui donnait grâce pour me le commander de manière à obtenir de moi une facile obéissance. Déjà mon âme ressentait même les plus petites offenses que je commettais envers Dieu : m'arrivait-il, par exemple, d'avoir quelque chose de superflu, je ne pouvais me recueillir avant de m'en être dépouillée. Je suppliais instamment le divin Maître de me tenir de sa main, et de
ne pas permettre que, traitant avec ses serviteurs, je retournasse en arrière ; une pareille infidélité me semblait très-coupable, parce qu'elle leur aurait fait perdre l'autorité et l'estime dont ils jouissaient.
En ce temps vint en celte ville le P. François de Borgia1. Duc de Gandie quelques années auparavant, il avait tout quitté, et était entré dans la compagnie de Jésus. Mon confesseur et ce gentilhomme l'engagèrent à venir me voir. Leur but était de me ménager avec lui un entretien où je lui rendrais compte de mon oraison ; car ils savaient que Dieu lui accordait de très-grandes faveurs, et l'inondait de délices spirituelles, le récompensant ainsi, dès cette vie môme, de ce qu'il avait tout abandonné pour le servir. Je lui fis donc connaître l'état de mon âme. Après m'avoir entendue, il me dit que ce qui se passait en moi venait de l'Esprit de Dieu; il approuvait la conduite que j'avais tenue jusque-là, mais il croyait qu'à l'avenir je ne devais plus opposer de résistance. Désormais je devais toujours commencer l'oraison par un mystère de la Passion; et si ensuite Notre-Seigneur, sans aucun effort de ma part, élevait mon esprit à un état surnaturel, je devais, sans lutter davantage, m'abandonner à sa conduite. Il montra alors combien il était avancé lui-même, en me donnant ainsi le remède et le conseil : car en ceci l'expérience fait beaucoup. Il déclara que ce serait donner dans l'erreur que de résister plus longtemps. Pour moi, je
» Saint François de Borgia, nommé par saint Ignace commissaire général de la compagnie de Jésus pour l'Espagne et pour les Indes depuis l an 1554, vint à Avilaau printemps de 1557. Il revenait de Saint-Just, monastère des hiéronymites dans l'Estramadurc, où il avait passé trois jours avec Charles-Quint, qui, après avoir abdiqué l'empire en 1550 à Bruxelles, s'était retiré dans cette solitude pour s'y préparer à la mort.
Sainte Térèse eut, à une autre époque, une seconde entrevue avec saint François de Borgia, comme elle le dit dans sa lettre au P. Rodrigue Alvarez de la compagnie de Jésus. Tome I, lettre 19, édit. de Madrid.
demeurai très-consolée, et ce gentilhomme aussi. Satisfait du jugement que François de Borgia venait de porter, il continuait de m'aider toujours en tout ce qu'il pouvait, et de me soutenir par ses excellents avis.
A cette même époque, on envoya mon confesseur 1 dans une autre ville. Cet éloignement me fut très-sensible ; je ne croyais pas pouvoir trouver un directeur semblable à lui, et je tremblais de retomber dans le triste état où j'étais auparavant. Mon âme resta comme dans un désert, sans consolation, et agitée de tant de craintes que je ne savais que devenir. Une de mes parentes obtint de mes supérieurs la permission de me mener chez elle. Je n'y fus pas plus tôt, que je m'empressai d'avoir un autre confesseur de la compagnie de Jésus*.
Le Seigneur dans sa bonté fit que je commençai à me lier d'amitié avec une veuve de grande naissance, très-adonnée à l'oraison, et qui communiquait beaucoup avec ces pères. Elle m'engagea à prendre pour confesseur celui qui la diri1 Le?. Jean de Padranos.
* La sainte, dans cette seule phrase, raconte une année de sa vie, la 42». Il est important de le remarquer, pour bien suivre sa narration un peu trop concise en cet endroit.
Ce fut au printemps de 1557 que saint François de Borgia vint à Avila, et presque immédiatement après que le P. Jean de Padranos en partit. D'autre part, le P. Balthasar Alvarez, dont la sainte parle dans la phrase qui suit, ne fut promu au sacerdoce qu'en 1558. Il s'écoula donc une année d'intervalle. Ainsi, il est évident que le confesseur que la sainte prit après le départ du P. Jean de Padranos, n'est pas le P. Balthasar Alvarez, comme la narration trop rapide pourrait le faire croire. Ce confesseur fut le P. Ferdinand Alvarez, au moins ordinairement ; car la sainte paraît s'être adressée aussi à d'autres pères du collège. Plus tard, lorsque le P. Balthasar Alvarez, qui ne prit la direction de sainte TYrèse qu'en 1558, ne pouvait la confesser, c'était encore le P. Ferdinand qui le remplaçait auprès d'elle.
C'est ce que la sainte atteste elle-même au xxix" chapitre de sa Vie, où elle parle du P. Ferdinand Alvarez en ces termes : a Un de mes confesseurs, qui auparavant m'avait dirigée, et qui de temps en temps encore me confessait lorsque le père ministre du collège (c'est-à-dire le P. Balthasar Alvarez) ne pouvait m'entendre. »
geait1. Je passai plusieurs jours dans la maison de cette dame'; je me trouvais tout près de celle des pères, et j'étais au comble de la joie de pouvoir communiquer facilement avec eux. La seule connaissance de la sainteté de leur vie faisait sur moi une impression si heureuse, que mon Ame, je le sentais, en retirait un grand profit spirituel.
Ce père commença à me faire vivre avec plus de perfection. Il n'y avait rien, me disait-il, que je ne dusse faire pour contenter Dieu entièrement. Mais voyant que mon âme, loin d'être forte, était encore très-tendre, il me conduisait avec beaucoup de prudence et de douceur. Un sacrifice enlre tous me coûtait, c'était de renoncer à certaines amitiés, très-innocentes par elles-mêmes, mais auxquelles je tenais beaucoup. Il me semblait d'ailleurs que je ne pouvais le faire, sans montrer de l'ingratitude ; aussi je disais à mon
1 Le P. Balthasar Alvarez, qui fut le confesseur par excellence de sainte Térèse, et dont on trouvera la notice à la fin de ce chapitre.
* Cette célèbre amie de sainte Térèse était Guiomar de Ulloa, d'une des plus illustres et des plus chrétiennes familles de Toro. Elle dut le jour à Pierre de Ulloa, gouverneur de cette ville, et à Aldonce de Guzman d'Avila. Cette mère chrétienne, qui fut veuve de bonne heure, l'élcva avec le plus grand soin. La jeune Guiomar épousa don François d'Avila, de la maison de Sobralejo; mais elle ne tarda pas, comme sa mère, à voir ses liens brisés par la mort de son mari. Cette mort aurait dû, ce semble, lui révéler la vanité de tout ce qui passe, et la séparer entièrement du monde. Ce ne fut néanmoins que plus tard que la jeune venvc reçut du ciel cette vive lumière. « Comme elle avait, dit le P. Louis du Pont, tous les avantages extérieurs qui attirent les regards et les louanges du monde, elle se plaisait à y paraître et à y briller. Il était réservé au P. Balthasar Alvarez de lui dessiller les yeux, et de lui faire voir le néant de tous les biens d'ici-bas. A peine cette âme droite fut-elle sous la direction de l'homme de Dieu, qu'elle renonça aux vanités, aux parures, aux sociétésdu monde, et qu'elle s'adonna tout entière au service de Notre- Seigneur. Pleine de mépris pour le faste et la pompe du siècle, elle ne garda que les serviteurs et les domestiques nécessaires, et mena une vie simple, retirée, et toute consacrée à l'oraison et aux bonnes œuvres. Par cette voie, elle obtint plusieurs grandes grâces de Notre-Seigneur dont le propre est d'honorer ceux qui se méprisent pour l'amour de lui, et de donner les consolations du ciel à ceux qui, pour l'amour de lui, renoncent aux consolations de la terre \ » Doffa
• Vie du P. Balthasar Alvarez, par le vénérable P. Louis du Pont, c. ix.
confesseur que, ces relations étant si légitimesct sans aucune offense de Dieu, je ne voyais pas pourquoi je devais me montrer ingrate. Il m'ordonna de recommander la chose à Dieu durant quelques jours, et de dire l'hymne Veni Creator, afin qu'il m'éclairai sur ce que je devais faire.
Un jour, après être restée longtemps en oraison, et après avoir supplié le Seigneur de m'aider à le contenter en tout, je commençai l'hymne : pendant que je la disais, j'entrai dans un ravissement qui me tira presque hors de moi-même ; il fut suhit, maïs si manifeste, que je ne pouvais en douter. C'était la première fois que le Seigneur m'accordait la faveur d'une extase. J'entendis ces paroles : « Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais seulement avec les anges. » Je fus saisie d'un saint effroi, soit parce que le mouvement extatique s'était fait sentir avec force, soit parce
Guiomar de lilloa ne fut pas plus tôt liée d'amitié avec Térèse qu'elle l'engagea à prendre le P. Balthasar Alvarez pour confesseur; ce fut elle encore qui, quelque temps après, la mit en rapport avec saint Pierre d'Alcanlara. Guiomar de Ulloa vécut toujours dans la plus intime union avec sainte Térèse. Nous verrons avec quel admirable dévouement elle la seconda daus l'entreprise de la réforme du Carmel. Le monastère de Saint-Joseph d'Avila étant enfin fondé, elle voulut s'y enfermer avec sa sainte amie, devenir une de ses filles, et recevoir de sa main l'habit de religion. Tout son désir était de passer ses jours dans cet asile qu'elle appelait, à si juste titre, un petit paradis. Elle embrassa avec un courage héroïque toutes les austérités de la réforme; mais sa santé ayant succombé, elle se vit forcée de quitter cette retraite ou elle avait vécu avec des anges. La séparation ne fut qu'extérieure ; son cœur resta dans le Carmel. Elle se consola de sa liberté nouvelle par le bonheur si grand à ses yeux, de veiller avec la sollicitude d'une mère sur les besoins temporels de ces vierges du Seigneur. Jusqu'à son dernier soupir, elle fut à leur égard comme l'ange de la Providence. Elle aida beaucoup sainte Térèse dans la fondation des autres monastères, participant par ce concours à tout le bien que ferait dans l'Église, jusqu'à la lin du monde, cette réforme du Carmel dont la vierge d'Avila venait de jeter les fondements.
Dieu voulut montrer dans cette noble veuve le type parfait de l'affection et du dévouement envers sainte Térèse et ses filles. Depuis trois siècles, des âmes d'élite n'ont cessé d'ambitionner le même bonheur et la môme gloire. Il faudrait pouvoir écrire ici, à la suite du nom de Guiomar de Ulloa, celui de tant de généreuses et illustres bienfaitrices du Carmel.
que ces paroles me furent dites dans le plus intime de mon âme. Mais lorsque cette crainte, causée par une grâce si nouvelle pour moi, se fut évanouie, je me sentis inondée de consolation.
Ces divines paroles se sontparfaitementaccomplies; jamais, depuis lors, je n'ai pu aimer ni chérir que des personnnes en qui je voyais un ardent amour de Dieu et une grande générosité pour le servir. C'est seulement auprès de ces âmes que j'ai pu trouver des consolations. Dés que je ne rencontre ni cet amour de Dieu, ni la pratique de l'oraison, quand bien même les personnes avec qui je traite seraient des parents ou d'anciens amis, mes rapports avec elles me deviennent une croix pénible. Autant que j'en puis juger, ce sont là mes sentiments. Depuis le jour où Dieu, en un instant (car cela ne dura pas, ce me semble, davantage), changea entièrement mon cœur, ma résolution de renoncer à tout pour l'amour de lui fut inébranlable. On n'avait plus besoin de me presser. Jusque-là mon confesseur voyant combien un tel sacrifice me coûtait, n'avait osé me donner l'ordre absolu de le faire. Il attendait sans doute ce changement de la main du Seigneur. Quant à moi, à la vue de l'inutilité de mes efforts, je commençais à perdre espoir : fatiguée d'une lutte si pénible, j'étais sur le point de ne plus combattre contre une attache qui, après tout, ne blessait en rien ma conscience. Dieu brisa mes chaînes, et il me donna la force d'exécuter ce que j'avais auparavant entrepris en vain. Je le dis à mon confesseur, je quittai tout en la manière qu'il me l'ordonna, et une pareille résolution si fidèlement exécutée fit le plus grand bien aux personnes avec qui j'étais si étroitement liée.
Dieu soit éternellement béni de m'avoir donné, en un instant, cette liberté que je n'avais pu acquérir en plusieurs
années, quoique bien des fois je me fusse fait une violence telle, que ma santé en avait eu beaucoup à souffrir. Comme te fut l'ouvrage du Tout-Puissant et du vrai Maître de toutes les créatures, je n'éprouvai aucune peine.
Né en 1533 dans la Vieille-Castille, Balthasar Alvarez fut reçu en 1555 dans la compagnie de Jésus par saint François de Borgia. Il avait vécu avec la ferveur et la pureté d'un ange dans le siècle; il mena la vie d'un saint dans l'état religieux. Dieu, qui lui réservait la direction de la réformatrice du Carmel, se plut à le doter avec munificence; il l'éleva à la hauteur de sa mission; il établit une certaine harmonie entre la séraphique Térèse et son guide.
Promu au sacerdoce en 1558, Balthasar Alvarez commence à exercer le saint ministère à Avila. Gaspar Daza, François de Salcedo, et la noble veuve Guiomar de Ulloa, s'empressent, comme on l'a vu plus haut, de se mettre sous sa conduite. Une vierge qui fut l'intime amie de Térèse, la célèbre Marie Diaz, par une inspiration d'en haut, choisit également le
•Balthasar Alvarez pour son guide, et devient sous sa conduite un miroir de toutes les vertus; elle meurt à Avila en odeur de sainteté, pleine de jours et de mérites, après avoir passé les quarante dernières années de sa vie dans une tribune de l'église de Saint-Émilien, peu distante de l'église de Saint-Joseph, adorant nuit et jour le très-saint sacrement, qu'elle appelait son cher voisin, et méritant ainsi l'honneur qui lui fut décerné par le suffrage unanime des habitants d' Avila, de reposer après sa mort dans le chœur même de cette église, et en face de ce tabernacle dont elle ne pouvait durant sa vie détacher ses regards. Mais c'est surtout auprès de la future réformatrice du Carmel que le P. Balthasar Alvarez est appelé à exercer son zèle. Continuant auprès dVlle la mission que le P. Padranos avait remplie une année auparavant, il va achever ce que ce religieux avait si heureusement commencé. Il prend la direction de Térèse, âgée alors de quarante-trois ans, et il la conduit près de sept ans de suite, pendant la période la plus importante
et la plus difficile de sa vie; car cette période comprend la fondation de Saint-Joseph d'Avila, et cette série de grâces admirables dont la Sainte va faire le récit. A peine le Seigneur a-t-il confié Térése à ce guide fidèle, qu'il la comble des dons les plus extraordinaires ; sa vie devient un enchaînement de faveurs du premier ordre. C'est en 1559 que, à l'âge de quarantequatre ans, elle est percée au cœur par le dard enflammé d'un ange.
Cette même année, saint Pierre d'Alcantara, presque au terme de sa carrière, approuve l'esprit de Térése et la direction de son confesseur. L'approbation de ces deux hommes de Dieu lui donne un nouveau courage. Les faveurs célestes se multiplient. Elle se sent pressée de faire quelque chose de grand pour Dieu. Balthasar Alvarez la juge assez forte pour se lier par le vœu d'accomplir en tout ce qu'elle reconnaîtra être le plus parfait, et, en 1560, à l'âge de quarante-cinq ans, elle s'impose cette chaîne, la plus héroïque que puisse inventer son amour. Au milieu de tout "ce que le divin Maître ne cesse d'opérer de grand dans le cœur de cette vierge, Balthasar Alvarez est toujours un guide sûr pour elle: au milieu des angoisses où la jettent les doutes conçus par plusieurs personnes sur son oraison, il la tranquillise et la console toujours. La direction de cette âme séraphique lui attire à lui-même des tribulations et des peines; il demeure ferme, son dévouement est inaltérable, sa patience invincible. « Il lui eût été impossible, dit la Sainte au xxvui' chapitre, s'il n'avait eu pour lui une aussi grande sainteté, et Noire-Seigneur qui l'encourageait, de pouvoir soutenir tout ce qu'il eut à endurer à cause de moi : Fuera imposable si no tuviera lanta santidad y el Senor que le animaba, poder sufrir tanto. »
Lorsque, pour obéir à Dieu, elle s'occupe de jeter les fondements de la réforme du Carmel, Balthasar Alvarez l'anime et la console au milieu des orages et des tempêtes que son dessein soulève ; il fait plus, il l'aide à rédiger les constitutions qu'elle donnera à son ordre. Enfin, en 1562, le 24 du mois d'août, jour de la fête de saint Barthélémy, le monastère de Saint-Joseph d'Avila, berceau de la réforme du Carmel, est fondé; Térése de Jésus et Balthasar Alvarez reçoivent en ce jour le glorieux prix de leurs travaux.
Au souvenir de ce que Balthasar Alvarez a fait pour elle, Térèse ne pourra trouver des termes assez énergiques pour exprimer sa gratitude; souvent, durant sa vie, elle se plaira à dire ce qu'elle écrit plus tard au P. Paul flernandez : « C'est dans la compagnie de Jésus qu'on m'a élevée et qu'on m'a donné l'être. En la compania me han criado y dodo elser1. » Sans doute, par ces paroles, elle proclame les droits qu'ont à sa reconnaissance le P. Jean de Padranos, saint François de Borgia, Paul llernan4 Lettres. T. III, lettre vu. Édit. de Madrid, de l'an 1795.
dez, et plusieurs autres religieux du même ordre; mais c'est surtout au P. Balthasar Alvarez, son confesseur par excellence, qu'elle r"end un si éclatant hommage. Ailleurs, elle dit de lui : Le P. Balthasar Alvarez est la personne à qui mon âme doit le plus en cette vie, et qui m'a le plus aidée à avancer dans le chemin de la perfection *.
C'est le P. Balthasar Alvarez en particulier qu'elle désigne dans une lettre du 28 juillet 1508 à Christophe Rodriguez de Moya, lorsqu'en parlant de la sainteté et de la joie qui régnent dans les monastères de ses religieuses, elle ajoute : « Comme vous pourrez vous en informer auprès des religieux de la compagnie, ils me connaissent, et ils l'ont vu. Ils sont mes pères, et c'est à eux après Notre-Seigneur que mon âme est redevable de tout le bien qu'elle possède, si elle en possède quelqu'un. A mi me conocen y lo han visto, porque ellos son mis padres, y a quien despues de Nuestro Senor debe mi aima todo et bien que tiene si es algttno *. »
C'est encore au P. Balthasar Alvarez qu'elle fait spécialement allusion quand elle dit dans sa lettre au P. Jean Suarez : « C'est de la compagnie de Jésus que Sotre-Seigneur s'est servi pour réparer et renouveler l'ordre de sa Mère. Pues la tomo por medio para repararln, y renovarla 5. »
Enfin, dans les pages de sa vie qu'on va lire, Térèse n'oubliera rien pour éterniser sa reconnaissance envers celui qui fut le père de son âme.
Mais si Dieu voulut se servir de ce guide fidèle pour conduire Térèse à cette hauteur de sainteté où il l'appelait, il se servit aussi de Térèse, selon la remarque du vénérable P. Louis du Pont, polir faire en peu de temps du P. Balthasar Alvarez un maître consommé de la vie spirituelle, et un apôtre embrasé de l'amour de Jésus-Christ.
En un petit nombre d'années, Balthasar Alvarez s'élève au sommet de la perfection; mais le Ciel seul a le secret du puissant concours que lui prêta Térèse. Pour qui Térèse a-l-elle plus prié? pour qui a-t-elle demandé et obtenu plus de faveurs?
Notre-Seigneur se plaît à lui révéler les trésors de grâce dont il a enrichi l'âme de celui qui la dirige. Un jour elle le vit tout le temps qu'il fut à l'autel, la tète couronnée d'une grande splendeur, symbole de l'ardente charité avec laquelle il offrait la sainte victime, et des lumières qu'il recevait durant l'adorable sacrifice. C'est d'après cette connaissance surnaturelle que la Sainte, au chapitre xxviu de sa Vie, a écrit de lui ces paroles : » Dieu lui faisait connaître la vérité en tout, et c'est, j'en suis convaincue, au sacrement même de l'autel qu'il puisait la lumière. »
1 Vie du P. Balthasar Alvarez, par lo vénérable P. Louis du Pont, c. xi. * Œuvres de sainte Térèse, édit <i<* Madrid de 18.11, par Nicolas de Castro Palomino y Hermano, t. VI; et Bollandistes, Acta S. Teresiœ, p. 507. 5 Lettres. T. I, lettre xx. Édit. de Madrid.
Le divin Maître ne se contente pas de montrer à Térèse la sainteté de son serviteur sur la terre, il lui révèle encore la gloire dont il doit jouir dans le ciel; et il veut, par une faveur bien rare en cette vie, que Térèse lui donne de sa part l'assurance de son salut éternel. Je laisse parler le vénérable P. Louis du Pont.
« Un jour, le P. Baltbasar Alvarez était agité d'une tentation pleine d'angoisses sur sa persévérance et son salut. Térése, par une lumière surnaturelle, connut ce qui se passait en lui. Aussitôt elle va se jeter aux pieds de IS'otre-Seigneur, et le conjure de venir au secours de son serviteur. Le divin Maître, exauçant sa prière au delà de ses espérances, lui révèle alors que le P. Rallbasar Alvarez se sauverait; il lui montre la place glorieuse qu'il occuperait dans le ciel, et, de plus, il lui fait connaître qu'il était dans un degré de perfection si élevé, qu'il n'y avait alors sur la terre aucune âme qui fût dans un degré supérieur. La gloire dont il jouirait un jour dans le ciel se mesurerait sur une perfection si haute. Après cette révélation, la Sainte dit au P. Balthasar Alvarez qu'il pouvait se consoler, parce que le Maître, c'est ainsi qu'elle appelait NotreSeigneur, disait que son salut était assuré1. »
On peut juger de l'impression que de telles paroles produisirent sur le P. Balthasar Alvarez. Le courage héroïque avec lequel jusqu'au dernier soupir il s'immola pour la cause de Jésus-Christ confirma d'une manière éclatante la vérité de cette révélation. Si l'on réfléchit qu'au moment où le divin Maître révélait à Térèse qu'aucune àine dans l'Église n'était dans un plus haut degré de perfection que le P. Balthasar Alvarez, ce religieux avait au plus trente-deux ans, et si l'on songe au grand nombre d'àmes saintes qui vivaient alors dans l'Église de Dieu, à commencer par sainte Térése elle-même, on pourra se former une. idée et de la sainteté déjà acquise par le P. Balthasar Alvarez et de celle à laquelle il dut s'élever dans la suite.