La Vie écrite par elle-même (page 15)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — Vie de sainte Térèse de Jésus écrite par elle-même, éd. 1867 (OCR) · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Trois ans s'étaient écoulés depuis la fondation de Saint-Joseph d'Avila. Le P. Balthasar Alvarez avait terminé sa mission auprès de Térèse; Dieu l'appelle à remplir désormais les charges les plus importantes de son ordre. En 1566, Balthasar Alvarez, âgé de trente-trois ans, est nommé recteur et maître des novices à Medina del Campo. Il quitte Avila et s'éloigne de Térèse; mais les liens célestes formés par Jésus-Christ tiendront à jamais ces deux âmes étroitement unies. De loin, le P. Balthasar dirige encore Térèse par ses lettres; il travaille de concert avec elle à étendre la réforme, et déploie le plus grand zèle pour la fondation de nouveaux monastères. Il sait que Notre-Seigneur a dit à la Sainte « que Saint-Joseph d'Avila était une étoile radieuse, dont la splendeur doit biïl1 Vie du P. Balthasar Alvarez, par le vénérable P. Louis du Pont, c. h.

1er dans le monde entier; » et il ne néglige rien pour réaliser les des seins du Seigneur. Medina del Campo, Salainanque et Valladolid ont un Carmel. C'est surtout au P. Balthasar Alvarez que ces villes en sont redevables. Les soins spirituels qu'il avait prodigués à Térèse, il les donne a ses filles en Jésus-Christ, parce qu'il connaît pleinement la sainteté de leur état et la grandeur de leur mission dans l'Église. Au rapport de son historien, il regarde ces vierges comme des lampes ardentes qui brûlent sans cesse de la flamme du divin amour, de même que les lampes du sanctuaire brûlent sans cesse devant le très-saint sacrement . Durant son séjour à Salamanque, il fut le guide spirituel de la mère Anne de Jésus. Doué dès cetle époque du don de prophétie, il annonça à cette illustre vierge, comme elle l'a elle-même affirmé, tout ce qu'elle aurait a souffrir pour conserver intacte la réforme de sainte Térèse; et, afin de l'encourager, il lui déclara en même temps qu'elle ne pouvait se former une idée de la gloire que ces souffrances devaient lui procurer. On sait avec quel éclat les événements justifièrent la prophétie. En confiant la direction de cette grande âme au confesseur de sainte Térèse, Dieu voulut, ce semble, abreuver aux sources du même esprit et la fondatrice et sa coadjutrice par excellence dans l'œuvre des fondations *.

Après avoir exercé son apostolat à Medina del Campo avec ces admirables fruits de salut que son historien raconte, Balthasar Alvarez devient successivement provincial de Castille, recteur de Salamanque, visiteur d'Aragon, maître des novices et instructeur des pères du troisième an à Villagarcia ; enfin provincial de Tolède. Partout il fait fleurir la disciplii e religieuse, et allume dans les cœurs la flamme du zèle apostolique. Il ne cesse de préparer et d'armer de nombreuses et vaillantes milices pour les combats de la foi. De toutes parts les nouvelles des succès remportés par les ouvriers évangéliques qu'il a formés consolent son zèle. Mais il sura bonde de joie lorqu'il apprend que quarante de ses frères, se rendant an Brésil sous la conduite du P. Ignace Azevedo, viennent de donner leur vie pour Jésus-Christ, immolés en haine de la foi catholique par les calvinistes, en face de Palma, une des îles Canaries. Sainte Térèse, transportée en esprit sur le théâtre du combat, voit tout, et, témoin de la constance des martyrs, les soutient de sa prière. Un d'entre eux est le jeune François Perez Godoy, parent de la Sainte, et novice du P. Balthasar Alvarez. D'une voix ferme, il anime ses compagnons par ces paroles qu'il avait souvent entendues de la bouche de son cher maître : « Courage, mes frères, ne dégénérons pas des hautes pensées des enfants de Dieu. » Ces paroles, si dignes d'un parent de Térèse et d'un disciple de Balthasar Alvarez, enflamment les athlètes de Jésus-Christ d'une sainte ardeur ; ils

1 Vie du P. Balthasar Alvarez, c. xxxh.

sont invincibles au milieu des tortures, et meurent avec bonheur pour Celui qui est mort pour eux sur la croix. Revenue de son extase, Térése se hâte de partager ses joies avec le P. Balthasar Alvarez, en lui faisant connaître les combats et la victoire de ces quarante martyrs qu'elle a vus monter au ciel. C'était le 15 juillet 1570 que le P. Ignace Azevedo et ses compagnons moissonnaient la palme du martyre. Pie IX vient de rétablir et de confirmer par un décret le culte de ces quarante bienheureux. Ainsi, il est permis de les invoquer, et, en les invoquant, il sera doux de se rappeler qu'un de ces héros, François Perez Godoy, est un parent de sainte Térése.

Le P. Balthasar Alvarez a eu le bonheur de former deux disciples, qui, après Térése, seront la plus belle couronne de son zélé.

Le premier, c'est le P. Louis du Pont, un des plus profonds théologiens mystiques de son siècle ; il écrit la vie de son maître, et révèle aux âges futurs les trésors de sainteté dont Dieu avait enrichi le confesseur de sainte Térése. Par ses œuvres admirées de toute l'Église, il répand dans les âmes le feu du divin amour, exerçant ainsi un apostolat fécond qui se prolongera de siècle en siècle. Enfin, sa sainteté jette un si grand éclat, qu'immédiatement après sa mort on commence à- instruire le procès de sa béatification, et qu'en 1759, le 16 juillet, Clément XIII publie le décret par lequel il déclare ses vertus héroïques.

Le second disciple formé par le P. Balthasar Alvarez, c'est le P. François de Ribera, un des types les plus élevés et les plus parfaits de la vie religieuse. Longtemps il occupe avec éclat la chaire d'Écriture sainte à Salamanque, et laisse des ouvrages qui attestent la profondeur de son savoir. Comme son maître, il est, lui aussi, pendant plusieurs années, confesseur de la séraphique Térése de Jésus; Dieu lui fait ainsi connaître celle dont il veut qu'il écrive la vie. Ribera, au jugement des Bollandistes, est le premier et sans contredit le plus grave des historiens de la réformatrice du Carmel. Son savant ouvrage, publié très-peu d'années après la mort de sainte Térése, a ce mérite particulier, qu'il prépare et présente dans un ordre lumineux les pièces du procès de sa canonisation. Les Bollandistes n'ont fait qu'illustrer par de savants commentaires le travail de ce grand historien ; le chef d'œuvre qu'il a légué à la postérité a servi de base au monument immortel que les successeurs de Bol I an dus viennent d'élever à la gloire de sainte Térése.

En 1580, la carrière du P. Balthasar Alvarez allait se clore; le jour même de la fête de saint Jacques, patron de l'Espagne, ce saint religieux, entouré de ses frères, voyait s'ouvrir pour lui la patrie, et recevait des mains de Jésus-Christ la couronne de justice. 11 était à la quaranteseptième année de son pèlerinage, et en avait passé vingt-cinq dans la

compagnie. De Belmonte, où il avait pris son essor vers le ciel, on transporta avec le plus grand honneur sa dépouille mortelle à l'église du noviciat de Villagarcia.

Sainte Térése était au Carmel de Mcdina del Campo, lorsqu'elle apprit la mort de ce saint homme. Pendant plus d'une heure, elle fondit en larmes; ses filles ne pouvaient la consoler. — Comment se fait-il, lui dit une d'entre elles, qu'étant si peu touchée des événements de ce monde, vous soyez inconsolable de cette mort? — Ah ! je pleure, répondit Térése, parce que je sais la grande perte que fait l'Église par la mort de ce serviteur de Dieu. Et ayant dit cela, elle entra dans une extase qui se prolongea plus de deux heures

Térése voulut, du haut du ciel, confirmer le glorieux témoignage qu'elle avait rendu au père de son àine sur la terre. Un jour que la vénérable Marine de Escobar se trouvait sous le poids d'une aflliction, Térése, déjà dans la gloire depuis plusieurs années, lui apparut, la consola, et entre autres paroles lui dit : * El moi aussi, je suis fille de la compagnie de Jésus; c'est dans cette compagnie que je trouvai mon confesseur, et maintenant, dans le ciel, Je le reconnais et je le vénère. Yo tambien soy hija de la compania,y tuve confesor enella, y ahora en el cielo le rcconozco y le respeto*. »

Nous terminerons cette notice par le jugement que Bossuet a porté sur ce grand serviteur do Dieu. Dans son Instruction sur les états d'oraison, Bossuet l'appelle « le saint jésuite Balthasar Alvarez, • et il cite à différentes reprises la doctrine « du saint religieux » à l'appui de ce qu'il avance. Voici comment il s'exprime : « C'est aussi ce que répond le P. lialthasar Alvarez, une des lumières de sa compagnie, et qui a été, parmi les confesseurs de sainte Térése, un de ceux dont elle a vu les plus grandes choses. » Quelques lignes plus loin : « Voilà ce que dit de son oraison le I'. Alvarez dans deux excellents discours que le P. Louis du Pont, connue lui un des plus grands spirituels de sa compagnie et de son siècle, nous a rapportés dans la vie de cet admirable jésuite. » Et deux pages plus loin : « On voit combien ce saint religieux est éloigné de supprimer dans l'oraison, même celle de quiétude, les demandes et les désirs. 11 ne reste qu'à reléguer au nombre des commençants un homme consommé dans la science des saints, et d'un état si parfait, qu'on croit même que, par un don tout à fait extraordinaire, il a mérité de recevoir une assurance entière de son salut, tant par la bouche de sainte Térèse que par un témoignage particulier du Saint-Esprit \ »

1 Vie du P. Dalthasar Alvarez, par le vénérable P. Louis du Pont, c. un. * Ibidem.

5 Bossuet, Instruction sur les états d'oraison, liv. VII.

Nature et caractères des paroles intérieures que Dieu adresse à l'âme. — Comment elles diffèrent de celles que l'entendement forme ou qu'il profère. — Marques auxquelles on peut reconnaître les paroles et les visions qui viennent du démon. — Térèse, par crainte d'être trompée, résiste près de deux ans aux paroles intérieures. — Conduite sage et ferme du P. Balthasar Alvarez, son confesseur. — La Sainte étant un jour plongée dans une tristesse extraordinaire, Notre-Seigneur, par une parole, lui rend soudain la sérénité, et la délivre sans retour de la crainte des démons.

Je crois utile, mon père, d'exposer ici la nature de ces paroles que Dieu adresse à l'aine, et l'impression qu'elles produisent sur elle, afin que vous en ayez une idée nette. Car, comme vous le verrez par la suite de mon récit, depuis la première fois que le divin Maître me lit cette faveur, il a continué de me l'accorder très-souvent jusqu'à ce jour.

Ces paroles sont parfaitement distinctes, mais on ne les entend pas des oreilles du corps; l'àme, néanmoins, les entend d'une manière beaucoup plus claire que si elles lui arrivaient par les sens. On aurait beau résister pour ne pas les entendre, tout effort est inutile. Pour la parole humaine, il dépend de nous de ne pas l'entendre, nous pouvons fermer nos oreilles ; nous pouvons encore concentrer notre attention sur un autre objet, de manière à n'entendre qu'un son confus, sans saisir le sens de ce qui est dit. 11 n'en est pas ainsi de la parole de Dieu. Elle s'impose, et dompte toute

résistance ; elle force à écouter, et, souverainement indépendante de notre vouloir, elle obtient de notre entendement une attention parfaite à tout ce que Dieu veut lui dire. Par là, le Tout-Puissant nous fait entendre qu'il veut être obéi, cl il nous prouve qu'il est notre véritable Maître. J'ai sur ce sujet une grande expérience; car la crainte d'être trompée m'a fait résister près de deux ans à ces paroles intérieures1 ; et maintenant encore j'essaye de temps en temps de résister, mais j'ai constamment vu que tous les efforts sont inutiles.

Je voudrais signaler les erreurs où l'on peut tomber en cette matière, bien qu'à mon avis le danger soit nul pour les personnes qui en ont une connaissance expérimentale, mais il faut que cette connaissance soit grande. Je souhaiterais aussi faire connaître en quoi les paroles du bon Esprit diffèrent de celles du mauvais, et de celles que l'entendement forme intérieurement ou qu'il se dit à lui-môme. Je doutais . d'abord si l'entendement pouvait ainsi se parler, mais aujourd'hui môme il m'a semblé qu'il le pouvait. J'ai reconnu par une très-grande expérience que l'Esprit de Dieu me parlait, en ce que plusieurs choses qui m'étaient annoncées deux à trois ans à l'avance, se sont toutes accomplies, sans qu'aucune jusqu'à ce jour ait été démentie par les faits. Je l'ai encore reconnu à d'autres caractères d'une clarté frappante, dont je me propose de parler.

Selon moi, il peut arriver qu'une personne qui recommande à Dieu de tout cœur une affaire dont elle est vivement préoccupée, se figure entendre une réponse ; par exemple, que sa prière sera ou ne sera point exaucée. Cela est, en effet, très-possible. Toutefois, l'ame qui aura entendu des

* Ce fut, d'après les Bollandistes, de 1557 à 1559; ce qui répond à la 42* et à la 45- année de la vie de la Sainte.

paroles divines, verra clairement ce qui en est; car entre elles et les autres, il y a une souveraine différence. Quand c'est l'entendement qui forme ces paroles, quelque subtilité qu'il y mette, il voit que c'est lui qui les arrange et qui les profère. En un mot, lorsque l'entendement est l'auteur de ces paroles, il agit comme une personne qui arrange un discours; et quand elles émanent de Dieu, il écoute ce qu'un autre dit. Dans le premier cas, il verra clairement qu'il n'écoute point, mais qu'il agit; et les paroles qu'il forme ont je ne sais quoi de sourd, de fantastique, et manquent de cette clarté, caractère inséparable de celles de Dieu. Aussi, pouvons-nous alors porter notre attention sur un autre objet, de même qu'une personne qui parle peut se taire; mais lorsque c'est Dieu qui nous parle, cela n'est plus en notre pouvoir.

Il y a encore une autre marque, la plus évidente de toutes : c'est que les paroles qui viennent de l'entendement ne produisent aucun effet, tandis que celles qui viennent de Dieu sont paroles et œuvres tout ensemble. C'est pourquoi, lors même qu'il les profère non pour enflammer notre amour, mais simplement pour nous reprendre de nos fautes, dès la première fois il change soudainement la disposition intérieure de notre àme ; il la rend capable de tout entreprendre pour son service; il l'attendrit, il l'illumine, il répand en elle la joie et la paix. La trouve-t-il dans la sécheresse, le trouble et l'inquiétude, en lui parlant il la met soudain dans une tranquillité ravissante : ce grand Dieu se plait à lui faire ainsi comprendre qu'il est tout-puissant, et que ses paroles sont des œuvres. Il y a donc, à mon avis, entre les paroles venant de nous et celles qui viennent de Dieu, la différence qui se trouve entre parler et écouter, ni plus ni moins. Lorsque je parle, comme je l'ai dit, j'arrange moi-même avec

l'entendement ce que je dis ; mais si Ton me parle, je n'ai qu'à écouter, ce qui ne me cause aucune peine. Dans le premier cas, nous ne saurions assurer si ce que nous disons est conforme à la vérité, parce que nous sommes alors comme dans un demi-sommeil. Mais dans le second, les paroles sont prononcées par une voix si claire , qu'on ne perd pas une syllabe de ce qui est dit; et quelquefois elles se font entendre dans un temps où l'âme est si troublée et son entendement si distrait, qu'elle ne pourrait former une seule pensée raisonnable. Malgré cela, elle entend ces paroles dont la première suffit pour la changer, et elle y découvre des vérités si admirables, que même au sein du plus profond recueillement, elle n'aurait jamais été capable de les concevoir. Elle le peut beaucoup moins encore dans l'extase ; car ses puissances étant alors suspendues, comment pourrait-elle entendre des vérités qui jamais ne se seraient présentées à sa mémoire? C'est néanmoins dans le temps même où l'extase enlève à la mémoire presque toute action, et tient l'imagination comme liée, que la parole divine découvre à l'âme ces vérités.

Il y a ici une observation à faire : si l'âme a des visions, ou entend des paroles divines pendant qu'elle est ravie, ce n'est jamais quand le ravissement est à son plus haut degré. Car durant ce temps, comme je l'ai précédemment expliqué1, toutes les puissances de l'âme étant entièrement perdues en Dieu, elle ne peut ni voir ni écouter, ni entendre; Dieu se rend maître d'elle d'une manière si absolue, qu'il ne lui laisse de liberté pour rien. Mais une fois que ce temps si court est passé, l'âme persévère encore dans le ravissement; ses puissances, sans être entièrement perdues en Dieu, de1 Au c. xx, p. 20G.

meurent néanmoins presque sans action ; elles sont comme absorbées en leur divin objet, et incapables de raisonner. Or, je dis que c'est seulement dans cette seconde période de l'extase, que l'âme entend les paroles divines, et reçoit les visions.

Il y a tant de moyens de discerner ces deux genres de paroles, qu'il est difficile que l'on s'y trompe souvent; j'ajoute même qu'une âme exercée et prudente en verra clairement la différence. Sans montrer sous combien de rapports elles diffèrent, je me contenterai de signaler celui-ci. Les paroles qui viennent de nous, ne produisent aucun effet, et l'âme ne les admet pas, tandis qu'elle est forcée, malgré elle, d'admettre les paroles divines. En outre, elle ne leur accorde aucune foi, elle les considère plutôt comme des rêveries de l'entendement, et n'en tient non plus compte que des paroles d'un frénétique. Mais Dieu se fait-il entendre, nous écoutons ses paroles comme si elles sortaient de la bouche d'une personne très-sainte, très-savante, de grande autorité, que nous savons être incapable de mentir; ce qui est même une comparaison trop basse. Ces paroles, en effet, sont parfois accompagnées de tant de majesté, que, sans considérer de qui elles procèdent, nous ne saurions ne pas trembler quand elles nous reprennent de nos fautes, et ne pas nous fondre d'amour quand elles nous témoignent de l'amour. De plus, comme je l'ai dit, elles présentent à notre esprit des vérités auxquelles il n'avait jamais pensé, et elles expriment en peu de mots des sens si profonds, si admirables, qu'il nous faudrait beaucoup de temps seulement pour les mettre en ordre. Ce qui démontre jusqu'à l'évidence que de telles paroles sont divines et non pas humaines. Il serait donc superflu de m'arrêter davantage sur ce sujet; une personne qui en a l'expérience, ne saurait*

selon moi, s'y tromper et tomber dans l'illusion, à moins qu'elle ne veuille, de propos délibéré, se tromper ellemême.

Voici ce qui m'est souvent arrivé : le doute s'élevait en mon âme sur la vérité de ce qui m'avait été dit, non pas au moment où les paroles m'étaient adressées, cela étant impossible, mais lorsque ce moment était déjà loin de moi, en sorte que je craignais alors d'avoir été victime de l'illusion; et longtemps après, je voyais s'accomplir ce qui m'avait été dit.

Tandis que les paroles venues de notre esprit, semblables à un premier mouvement de la pensée, passent et s'oublient, le Seigneur imprime les siennes de telle sorte dans la mémoire, qu'elles ne peuvent s'en effacer. Ces divines paroles sont quelque chose de réel et de subsistant ; et si quelquefois on en perd le souvenir, c'est lorsqu'il s'est écoulé un temps fort considérable, et que ce sont seulement des paroles de tendresse et d'instruction; car pour celles qui renferment une prophétie, je ne crois pas qu'elles se puissent oublier, et il ne m'est jamais arrivé d'en perdre le souvenir, quoique j'aie fort peu de mémoire.

Ainsi, je le répète, rien de plus facile que de discerner des paroles qui ont des caractères si frappants de différence. Dès qu'une âme n'est pas assez misérable pour feindre de plein gré, et dire qu'elle entend quand elle n'entend pas, elle verra clairement quand c'est elle-même qui forme le discours et profère les paroles; ne pas le voir me semble impossible, surtout si elle a entendu Dieu lui parler une seule fois. Que si elle ne l'a pas entendu, elle pourra rester toute sa vie dans l'illusion, se figurant qu'on lui parle. J'avoue néanmoins que je ne conçois pas une pareille erreur. Car enfin, ou cette âme veut entendre, ou elle ne le

\cut pas. Je suppose qu'elle ne le veut pas; alors, loin de désirer d'entendre des paroles, elle se tourmente de ce qu'elle entend, mille craintes l'agitent; pour plusieurs motifs, surtout pour demeurer tranquille dans son oraison, elle ne voudrait rien entendre de tel. Eli bien! comment ne s'aperçoit-clle pas que c'est elle-même qui se parle, par cela seul que son entendement emploie un temps si eonsi: durable à coordonner les divers raisonnements? Quand c'est Dieu qui parle, en un instant sa parole nous instruit, et nous fait comprendre des choses que nous ne pourrions coordonner en un mois, et dont quelques-unes sont si élevées, que nous en demeurons saisis d'une sainte épouvante. Voilà la vérité; et quiconque aura de ceci une connaissance expérimentale, verra que tout ce que j'ai dit est d'une exactitude parfaite. Je bénis Dieu de ce que j'ai su l'expliquer.

Je termine par ce dernier trait de différence : il dépend de nous d'entendre, quand il nous plaît, les paroles de notre esprit ; chaque fois que nous sommes en oraison, nous pouvons nous figurer qu'on nous parle. Il n'en est pas ainsi des paroles de Dieu : en vain, pendant plusieurs jours, j'aurai le désir de les entendre , Dieu ne me parle pas ; tandis qu'en d'autres temps, malgré mes résistances, il me force de les entendre. Que si quelqu'un, pour tromper le inonde, affirmait avoir appris de la bouche de Dieu ce qu'il se serait dit à lui-même, il ne lui coûterait guère d'ajouter qu'il l'a entendu des oreilles du corps. Et j'avoue ingénument qu'il ne m'était jamais venu dans l'esprit qu'il y eût une autre manière d'entendre, jusqu'à ce que je l'eusse éprouvé; mais l'expérience m'a coûté cher.

Quand c'est le démon qui nous parle, non-seulement ses

paroles ne produisent pas de bons effets, niais elles en proîs

r

duisent de mauvais. Cela ne m'est arrivé que deux ou trois lois, et Notre-Seigneur m'a aussitôt avertie de l'illusion. Outre que l'àme demeure dans une désolante sécheresse, elle se trouve en proie à je ne sais quelle inquiétude pareille à celle que j'ai bien des fois ressentie au milieu des grandes peines d'esprit et des diverses tentations que Notre-Scigneur m'envoyait ; c'est un tourment que j'endure assez souvent encore, comme on le verra par mon récit. On ne sait d'où vient cette inquiétude, mais on sent que l'àme y résiste, qu'elle s'en trouble et s'en afflige sans savoir pourquoi ; car les paroles • de l'esprit de ténèbres n'ont rien de mauvais , et semblent plutôt conformes à la vertu. Cette affliction mêlée de trouble ne viendrait-elle pas, comme j'en ai eu quelquefois la pensée, de ce qu'un esprit en sent un autre? La douceur et le plaisir que causent ses paroles, différent extrêmement de ce que font éprouver celles de Dieu. A l'aide de ce plaisir, l'ennemi pourra tromper les personnes qui n'ont jamais senti les véritables douceurs que font goûter les paroles de Dieu; j'appelle ainsi une joie douce, forte, pénétrante, délicieuse, tranquille. Je ne donne pas le nom de dévotion à ces petits élans de ferveur sensible qui se réduisent à des larmes, ou à quelques sentiments affectueux qui, semblables à des fleurs naissantes, se fanent et tombent au moindre petit vent de persécution. Sans doute, ce sont d'heureux commencements et de saintes dispositions ; mais l ame est loin d'y puiser la lumière nécessaire pour discerner les effets du bon et du mauvais esprit. C'est pourquoi il est à propos de marcher toujours avec une grande circonspection, parce que les personnes qui dans l'oraison n'auraient pas dépassé <;es petites faveurs, pourraient facilement être trompées si elles avaient des visions ou des révélations. Quant à moi, je n'ai reçu ces deux dernières faveurs que lorsque j'étais déjà

élevée, par la pure bonté du Seigneur, à l'oraison d'union. Je dois cependant excepter une vision qui est antérieure à cette époque : je parle de cette première apparition de NotreSeigneur, qui eut lieu il y a plusieurs années, ainsi que je l'ai dit1. Et plût à sa divine Majesté que j'eusse compris dès lors, comme je l'ai compris depuis , que cette vision était véritable, je n'en aurais pas retiré peu d'avantage.

Quand c'est le démon qui agit, loin de répandre une douce paix dans l'âme, il ne lui laisse que de l'effroi et un grand dégoût. Je tiens pour certain que Dieu ne lui permettra jamais de tromper une personne qui, se défiant d'elle-même en tout, est si ferme dans la foi, que pour la moindre des vérités révélées elle serait prèle à affronter mille morts. Pour prix d'une si généreuse disposition, Dieu rend encore plus vive et plus forte la foi de cette àme. Elle met un soin continuel à se conformer en tout à ce qu'enseigne l'Église , dans ce but, elle interroge souvent ceux qui peuvent l'éclairer. Elle est si immuablement attachée à son symbole, que toutes les révélations imaginables, vit-elle les cieux ouverts, ne seraient pas capables d'ébranler sa croyance sur le plus petit article enseigné par l'Église. S'il arrive que l'âme sente vaciller sa foi sur quelque point enseigné par l'Église, ou qu'elle s'arrête tant soit peu à cette pensée ; si c'est Dieu qui me dit ceci, ce pourrait bien être aussi vrai que ce qu'il a dit aux saints ; cette hésitation et cette pensée viendraient du démon , qui commencerait à la tenter par un premier mouvement, et ce serait un très-grand mal si elle s'y arrêtait. Mais je suis convaincue que même ces premiers mouvements seront bien rares dans une àme revêtue de celte force que Dieu donne aux personnes inébranlablement

1 Au c. vu, p. GC.

attachées à leur foi. Car, pour la plus petite des vérités que l'Église nous propose, elle se seul la force de défier et de confondre tous les dénions.

Lorsqu'une àme ne voit point en elle cette mâle vigueur de la foi, et lorsque les tendresses de dévotion ou les visions qu'elle a ne contribuent pas à l'augmenter, je dis qu'elle ne les doit pas tenir pour sûres. Quoiqu'elle ne s'aperçoive pas sur l'heure du mal qu'elle en reçoit, ce mal est grand, et il peut le devenir davantage. Je vois et je sais par expérience qu'il ne faut se persuader qu'une chose vient de l'Esprit de Dieu, qu'autant qu'elle se trouve conforme à l'Écriture sainte. S'il y avait la plus légère divergence , je croirais que ces visions viennent de l'auteur du mensonge, avec une conviction incomparablement plus ferme que je ne regarde les miennes comme venant de Dieu, quelque certitude que j'en aie. Avec cette divergence, on n'a pas besoin d'autres marques, et elle dispense de toute recherche ultérieure : car seule elle démontre d'une manière si évidente l'action du mauvais esprit, que si le monde entier m'assurait que c'est l'Esprit de Dieu, je ne le croirais pas.

Voici d'autres marques auxquelles on peut reconnaître l'action de l'ennemi du salut. Tous les biens semblent à la fois se cacher et s'enfuir de l'àme ; le dégoût et le trouble s'emparent d'elle, et elle ne se sent de force pour aucun acte de vertu. Cet esprit de mensonge lui inspire quelques bons désirs, mais ils effleurent à peine l'aine et sont frappés d'impuissance, l'humilité qu'il lui laisse est fausse, inquiète, et sans douceur. A ces traits, l'action de l'esprit de ténèbres sera visible, selon moi, à toute àme qui aura éprouvé les effets du bon Esprit. Néanmoins, comme le démon peut en cette matière nous tendre bien des pièges, le parti le plus sur est de toujours craindre, de nous tenir

sur nos gardes, et d'avoir un maitre éclairé auquel notre Ame soit entièrement ouverte. Avec de telles précautions, il ne peut nous arriver aucun mal.

Quant à moi, j'ai eu beaucoup à souffrir des craintes excessives de certaines personnes, surtout dans la circonstance que je vais rapporter. Je ne m ouvrais d'ordinaire, et ne déclarais mes plus intimes sentiments, qu'à mon confesseur. Cependant, sur son ordre, je communiquais aussi de temps en temps avec quelques autres grands serviteurs de Dieu, auxquels, à juste titre, j'accordais pleine confiance. Comme ils avaient pour moi beaucoup de dévouement, leur crainte que je ne fusse trompée par le démon n'en devenait que plus vive. Je le craignais extrêmement aussi , quand j 'étais hors de l'oraison; car une fois dans le saint entretien, Notre-Seigneur, en m'aceordant ses grâces, daignait me rassurer. Ils s'assemblèrent donc un jour, au nombre, je crois, de cinq ou six, pour délibérer sur ce sujet; et voici le résultat de la conférence. Mon confesseur me vint dire qu'ils prononçaient tous d'un commun accord que ce que j'éprouvais venait du démon; ainsi, d'après eux, je devais communier plus rarement, et me distraire de manière à éviter la solitude. Ma crainte, déjà si grande, comme je l'ai dit, en fut au comble; le mal de cœur dont je souffrais contribuait encore à l'augmenter, de sorte que souvent, même en plein jour, je n'osais rester seule. Voyant dés hommes d'un tel mérite affirmer ce que je ne pouvais croire, j'en concevais un grand scrupule, dans la pensée que cela venait de mon peu d'humilité. Ils étaient en effet tous plus saints que moi, d'une vie plus édifiante, et ils avaient la science pour eux. Je faisais tous mes efforts pour les croire ; je me représentais les infidélités de ma vie, et à la vue de ce triste tableau, j'essayais de me persuader qu'ils disaient vrai.

Un jour, plus accablée que jamais par cette affliction, je quittai l'église1, et je vins me réfugier dans un oratoire de notre monastère. Je m'étais privée pendant plusieurs jours de la communion et de la solitude qui étaient toute ma consolation. Je n'avais personne avec qui je pusse communiquer; car tout le monde était contre moi. Les uns souriaient, ce semble, de pitié en écoutant ce que je disais, le regardant comme le fruit de l'illHsion et du délire; les autres avertissaient mon confesseur de se tenir en garde contre moi ; d'autres enfin proclamaient bautement que l'action du démon était manifeste. Seul, mon confesseur, tout en suivant leur avis pour m'éprouver, comme je l'ai su depuis*, me consolait toujours. Il me disait que quand bien même ce serait le démon, dès que j'étais fidèle à ne point offenser Dieu, il ne pouvait me nuire absolument en rien ; qu'au reste, l'épreuve passerait, et que je devais le demander instamment à Dieu. De son coté, il sollicitait avec ardeur cette grâce pour moi. Les personnes qu'il confessait, plusieurs autres encore, unissaient leurs prières aux siennes dans le même but ; et pour mieux réussir, on faisait prier toutes les âmes que l'on croyait en crédit auprès de Dieu. Toutes leurs oraisons et les miennes ne tendaient qu'à obtenir de sa divine Majesté qu'il lui plût de me conduire par un autre chemin. Pendant deux ans, ce me semble, nos prières ne cessèrent de monter vers le ciel. Toutefois, nulle consolation ne m'enlevait la peine où me jetait la pensé seule que

1 Cette église, d'après Ribera, était celle du collège de la compagnie de Jésus.

8 Ribera, dans sa Vie de sainte Térèse, et le V. 1». Louis du Pont, dans sa vie du P. Balthasar Alvarez, confirmèrent le témoignage de la sainte; ils rapportent tous les deux que le P. Balthasar Alvarez, pour éprouver sa pénitente et la faire mourir à elle-même, lui dit plus d'une fois, de propos délibéré, que les paroles qu'elle entendait pourraient bien venir du démon.

le démon pouvait m'adresser si souvent la parole. Car depuis que je n'avais plus mes heures de solitude pour prier, Notre-Seigneur ne laissait pas de me faire entrer dans le recueillement au milieu même des conversations :

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