La Vie écrite par elle-même (page 16)
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il me disait ce qu'il jugeait à propos, et, malgré toutes mes résistances, il me forçait à l'entendre.
Étant donc seule dans cet oratoire, privée de la consolation de rencontrer une âme que je pusse rendre confidente de mes peines, incapable soit de prier, soit de lire, brisée par la trilnilation, mourante d'effroi d'être trompée par l'esprit de ténèbres, livrée à toutes les angoisses du trouble et ployant sous le poids de la tristesse, je ne savais plus que devenir. Non, jamais, ce me semble, cette douleur que j'avais tant de fois ressentie, n'avait été si perçante ni si cruelle. Je restai ainsi quatre à cinq heures, ne recevant aucune consolation ni du ciel ni de la terre, savourant toute l'amertume de la souffrance où Notre-Seigneur me laissait, et en proie à l'appréhension de mille dangers. 0 Dieu de mon cœur , comme vous montrez bien que vous êtes l'ami véritable! Étant tout puissant, vouloir, pour vous, c'est faire. Jamais vous ne cessez d'aimer si l'on vous aime. Que toutes les créatures vous louent, ù souverain Maître du monde ! Et qui me donnera une voix assez forte pour faire entendre jusqu'aux extrémités de la terre combien vous êtes fidèle à vos amis! Tous les frêles appuis d'ici-bas peuvent nous manquer ; mais vous, mon Dieu, qui êtes le Seigneur de toutes choses, vous ne nous manquez jamais. Qu'elle est petite la part de souffrance que vous faites à ceux qui vous aiment! 0 mon tendre Maître, avec quelle délicatesse, quelle amabilité, quelle douceur, vous savez agir à leur égard! Trop heureux mille fois le cœur pur qui n'aurait jamais aimé que vous! FI semblerait, ô Dieu,
que vous éprouvez avec rigueur ceux qui vous aiment, mais c'est afin que, dans l'excès de l'épreuve, se révèle l'excès plus grand encore de voire amour. 0 mon Dieu! que n'aije assez de talent , assez de science , et des paroles toutes nouvelle?, pour exprimer aussi bien que je le comprends, la grandeur et les merveilles de vos œuvres! Hélas! tout met manque pour cela, o mon Dieu ! mais du moins, pourvu que votre main me protège, je ne vous abandonnerai jamais. Que tous les savants s'élèvent contre moi, que toutes les créatures me persécutent, que les démons me tourmentent, si vous êtes avec moi, je ne crains rien. Je sais maintenant par expérience avec quel avantage vous faites sortir de l'épreuve ceux qui ne mettent leur confiance qu'en vous seul.
Tandis que j'étais dans l'extrémité d'affliction que je viens de dire, et quoique à cette époque je n'eusse point encore eu de vision, ces paroles que j'entendis suffirent seules pour m'enlever toute ma peine, et faire naître en mon âme un calme parfait : « N'aie point de peur, ma fille, car c'est moi ; je ne t'abandonnerai point, bannis toute crainte. »
L'instant d'auparavant j'aurais cru que , môme en employant de longues heures à ramener la paix dans mon âme, nul n'aurait pu y réussir, tant était grande la tourmente où je me voyais. Et voilà qu'à ces seules paroles, je sentis renaître la sérénité; au triste état de mon âme succédèrent soudain la force, le courage, l'assurance, la paix, la lumière; en un instant j'avais été si complètement changée, que j'aurais hardiment soutenu contre le monde entier que ces paroles venaient de Dieu. Oh! quelle ineffable bonté en ce Dieu! quel bon Maître! et qu'il est puissant! Non-seulement il donne le conseil, mais encore le remède ; ses paroles opèrent ce qu'elles expriment. Par quelles voies admirables
il fortifie notre foi et augmente notre amour! J'aimais à me rappeler souvent cette grande tempête que Notre-Seigneur apaisa soudain en commandant aux vents de laisser la mer tranquille, et je disais : Quel est celui auquel obéissent ainsi toutes les puissances de mon âme, qui en un instant fait briller la lumière au sein d'une obscurité si profonde, qui attendrit un cœur aussi dur que le rocher, et qui arrose de l'eau rafraîchissante des larmes une terre que devait, ce semble, désoler une longue sécheresse? Quel est celui qui allume ces désirs, et qui me donne ce courage? Car voici les pensées qui s'élevaient alors dans mon àme : De quoi ai-je peur? Qu'est-ce donc? Je veux servir cet adorable Maitre; je n'aspire qu'à le contenter ; je mets dans l'accomplissement de sa volonté toute ma joie, tout mon repos et tout mon bonheur. Ce sont là mes sentiments, j'en suis sûre, et je le puis affirmer sans crainte. Si donc ce Maitre est tout-puissant, comme je vois , si les démons sont ses esclaves , comme la foi m'en donne la certitude, quel mal peuvent-ils me faire, à moi, la servante de ce Seigneur et de ce Monarque? Pourquoi n'aurais-je pas la force de combattre contre tout l'enfer? Je prenais en main une croix, et Dieu, à qui seule j'étais redevable de ce changement instantané, m'armait d'un tel courage que je n'aurais point eu peur d'attaquer tous les démons réunis; je sentais qu'avec cette croix je les aurais facilement vaincus. Ainsi je leur disais : Maintenant venez tous; étant la servante du, Seigneur, je veux voir ce que vous me pouvez faire.
Je puis affirmer qu'à dater de cette époque ces malheureux esprits avaient peur de moi : de mon côté, au contraire, je les craignais si peu, et je demeurai si tranquille, que toutes mes appréhensions s'évanouirent. Ils m'ont quelquefois apparu, il est vrai, comme on le verra par mon récit; mais
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loin de m'inspirer la moindre crainte, ils semblaient plutôt saisis d'effroi à mon aspect. Par un pur don du souverain Maître, j'ai gardé sur eux un tel empire que je n'en fais pas plus de cas que de mouches. Je les trouve pleins de lâcheté : dès qu'on les méprise, tout courage les abandonne. Ils ne savent attaquer que ceux qu'ils voient se rendre à discrétion. Et si Dieu leur permet de tenter et de tourmenter quelquesuns de ses serviteurs, ce n'est que pour éprouver leur vertu et accroître leur sainteté. Je prie sa divine Majesté de nous faire la grâce de ne craindre que ce qui doit réellement nous inspirer de la crainte, et d'être bien convaincus de cette vérité, qu'un seul péché véniel peut nous faire plus de mal que tout l'enfer ensemble ne nous en peut faire. Si ces esprits pervers nous épouvantent, c'est parce que nous leur donnons volontairement prisç sur nous, par notre attachement aux honneurs, aux biens, aux plaisirs. Nous voyant aimer et rechercher avec passion ce que nous devrions avoir en horreur , ils conspirent avec nous contre nous-mêmes, et ils peuvent ainsi nous faire beaucoup de mal. Insensés, nous leur mettons en main les armes mêmes avec lesquelles nous devrions nous défendre. C'est là ce qu'on ne saurait assez déplorer. Mais si, au contraire, nous avons en horreur le monde et tous ses faux biens, si par amour pour JésusChrist nous embrassons sa croix avec la sincère résolution de marcher sur ses traces, c'en est fait, le démon est en fuite. 11 abhorre de tels sentiments, il les redoute comme la peste. Ami du mensonge, et le mensonge même, il n'aura garde de faire un pacte avec quiconque marche dans la vérité. Mais s'aperçoit-il que l'entendement de quelqu'un est obscurci , il travaille avec une merveilleuse adresse à éteindre en lui un reste de lumière; et dès qu'il le voit assez aveugle pour mettre son repos dans ces vanités du monde
non moins futiles que des hochets d'enfant, il sent bien que ce n'est là qu'un enfant; il le traite donc comme tel, et, avec une hardiesse qui va toujours croissant , il lui livre combat sur combat.
Daigne le Seigneur me faire la grâce de n'être pas du nombre de ces infortunés , et de toujours chercher mon repos, mon honneur, mon plaisir, dans leur véritable source! Alors je n'aurai que du mépris et du dédain pour tous les démons, et ce seront eux qui auront peur de moi. Je ne comprends pas ces craintes qui nous font dire : le démon, le démon ; quand nous pouvons dire : Dieu, Dieu, et faire ainsi trembler notre ennemi. Et ne savons-nous pas qu'il ne peut faire le moindre mouvement, si le Seigneur ne le lui permet? Que signifient donc toutes ces terreurs? Quant à moi, c'est certain, je redoute bien plus ceux qui craignent tant le démon, que le démon lui-môme. Car pour lui il ne saurait me faire de mal, tandis que les autres, surtout s'ils sont confesseurs, jettent l'âme dans de cruelles inquiétudes. J'ai tant souffert pour ma part pendant quelques années, que je m'étonne maintenant d'avoir pu y résister. Béni soit le Seigneur, qui m'a tendu une main si secourable !
Paroles intérieures, suite. — Divers signes auxquels on peut reconnaître l'action de Dieu. — La conduite la plus sûre, comme Notre-Seigneur le dit plusieurs fois à la Sainte, c'est d'ouvrir entièrement son âme à un confesseur éclairé, et de lui obéir. — Térèse est souvent tentée de quitter le P. Balthasar Alvarez ; le divin Maître le lui défend, et lui en fait chaque fois une sévère réprimande. — Comment il éclaire lui-même son confesseur. — Il promet à la Sainte de lui donner un livre vivant.
Je regarde comme une des grandes grâces du Seigneur, ce courage qu'il me donna contre les démons ; car une àme se nuit beaucoup à elle-même, lorsqu'elle se laisse abattre par la peur, et dominer par une autre crainte que celle d'offenser Dieu. Sujets d'un Roi tout-puissant, au service d'un Souverain auquel tout est assujetti, nous n'avons rien à redouter dès que nous marchons devant lui dans la vérité et avec une conscience pure. Je ne voudrais donc voir en nous qu'une crainte, celle d'offenser ce grand Dieu qui peut soudain nous briser, mais qui, s'il est content de nous, peut aussi d'un regard confondre tous nos ennemis. Cela est vrai, pourrat-on dire ; mais où sera Y àme assez droite pour contenter le Seigneur en tout , et n'avoir point aussi quelque crainte? Certes, ce n'est pas la mienne; elle est trop pauvre, trop imparfaite, et remplie de trop de misères. Heureusement Dieu ne nous traite pas avec cette sévère rigueur des hommes, il connaît nos faiblesses. Toutefois, malgré cette
crainte de n être pas assez fidèle, l'âme qui est favorisée de ces paroles intérieures, trouve en elle de grands indices d'un véritable amour pour Dieu. L'amour dont elle brûle ne reste plus caclié comme dans les commencements: il se révèle, ainsi que je le dirai dans la suite, si je ne l'ai déjà dit, par l'impétuosité' de ses transports, et par la véhémence du désir de voir Dieu. Tout la dégoûte, tout la fatigue, tout la tourmente, excepté jouir de lui, ou travailler pour sa gloire. Le repos d'ici-bas est un supplice, parce qu'elle se voit absente de Celui en qui elle doit trouver son souverain repos. Ce sont là, à mon gré, tout autant d'indices très-clairs d'un véritable amour.
Voici ce qui m'est arrivé. Étant assaillie de grandes tribulations à cause d'une affaire dont je parlerai1, et me voyant en butte aux murmures non-seulemeut de presque toute la ville où je suis*, mais encore de mon ordre, je m'affligeais un jour profondément de tant de causes de trouble, lorsque le Seigneur me dit : « De quoi as-tu peur? Ne sais-tu pas que je suis tout-puissant? J'accomplirai ce que je t'ai promis. » Ces paroles dont j'ai vu le fidèle accomplissement, laissèrent au moment môme dans mon âme une force étonnante. Je me sentais prête, dût-il m'en coûter encore davantage, à m'engager dans de nouvelles entreprises pour le service de Dieu, et à aller au-devant des souffrances. NotrcSeigneur m'a encouragée par des paroles de ce genre tant de fois, que je n'en pourrais dire le nombre.
Souvent aussi il me faisait des réprimandes ; c'était lorsque j'avais commis quelque imperfection. H y a alors dans ses paroles une force capable de faire rentrer une âme dans son néant; mais elles portent l'amendement avec elles, le divin
1 la fondation de Saint-Joscpli d'Avila. * Avila.
Maître donnant tout ensemble, comme je l'ai dit, le conseil et le remède.
De temps en temps il rappelle à ma mémoire les péchés de ma vie, et particulièrement lorsqu'il veut me faire quelque grâce signalée. L'âme alors se croit déjà devant son Juge; et la vérité lui apparaît avec tant de clarté, qu'elle ne sait où se mettre.
Cet adorable Sauveur a daigné encore m'avertir plusieurs lois de certains dangers qui me menaçaient, ou qui menaçaient d'autres personnes. Enfin il m'a annoncé bien des événements trois à quatre ans à l'avance, et tous se sont fidèlement accomplis : je pourrai en signaler quelques-uns.
On voit par là qu'il y a tant de marques de l'action de Dieu dans une àme, qu'elle ne peut, à mon avis, l'ignorer. Toutefois, voici la conduite la plus sûre à tenir; elle n'a aucun danger, et offre de nombreux avantages ; et nous, femmes, qui sommes étrangères à la science, nous devons surtout nous y conformer : c'est de faire connaître notre àme tout entière, et les grâces que nous recevons, à un confesseur éclairé, et de lui obéir. Notre-Seigneur lui-même me l'a ordonné plusieurs fois; je le mets en pratique, et je ne pourrais sans cela avoir de repos.
Le fait que je vais rapporter s'est renouvelé bien souvent. J'avais un confesseur 1 qui me mortifiait beaucoup, et qui
1 Au rapport du P. Louis du Pont, Balthasar Alvarez s'appliquait à mortifier Térèse en tout, et spécialement dans les choses où elle montrait tant soit peu d'empressement naturel. Il faisait mourir peu a peu dans cette àme héroïque tous les mouvements de la nature, pour ne la laisser vivre que de la vie de la grâce. Dans une circonstance où il s'était absenté d'Avila, Térèsc, assaillie d'une grande peine, lui écrit, en le conjurant de lui répondre sans délai. Il lui répond en effet sans délai, mais il lui envoie sa réponse sous enveloppe après avoir écrit ces mots sur la lettre : Vous ne rouvrirez que dans un mois. Térèse s'y soumit de bonne grâce, mois non sans ressentir vivement la mortification.
Cet homme de Dieu connaissant ce qui pouvait le plus faire mourir Térése
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quelquefois aussi m'affligeait beaucoup; grande était la souffrance qu'il me faisait endurer, en déclarant une guerre ouverte à mon repos ; et c'est pourtant lui qui, à mon jugement, a fait le plus de bien à mon âme. Malgré mon grand attachement pour lui, j'étais quelquefois tentée de le quitter, parce qu'il me semblait que ces peines qu'il me causait, me détournaient de l'oraison. Mais lorsque j'étais près d'en venir à l'exécution, Notre-Seigneur sur-le-champ me le défendait, et me faisait chaque fois une réprimande qui m'était infiniment plus sensible que tout ce que mon confesseur me faisait souffrir. A certains jours, je trouvais, je l'avoue, l'épreuve bien forte : tourment d'un côté, réprimande de l'autre ; et tout cela m'était néanmoins nécessaire, tant j'avais encore peu travaillé à vaincre ma volonté. NotreSeigneur me dit une fois « que je ne devais pas me flatter d'être obéissante, si je n'étais déterminée à souffrir; je' n'avais qu'à jeter les yeux sur ce qu'il avait souffert, et tout me deviendrait facile. »
Un confesseur à qui je m'étais confessée dans le commencement, me conseilla un jour de me taire sur les faveurs que j'avais reçues ; puisqu'il était prouvé qu'elles venaient de l'Esprit de Dieu, il valait mieux n'en plus parler à personne, et les ensevelir dans le silence. Je goûtai ce conseil, et voici pourquoi : jamais je n'allais faire connaître à mon confesseur les grâces que Dieu m'accordait, sans éprouver
a elle-même, eut le courage de ne pas le lui épargner. A l'époque où presque tous excepté lui la croyaient victime des illusions du démon, non-seulement, comme on l'a vu au xxv« chapitre, page 277, il lui dit plus d'une fois, de propos délibéré, pour l'éprouver, que les paroles qu'elle entendait pourraient bien venir du démon, niais il alla encore jusqu'à la priver vingt jours de suite de la sainte communion. Térèse accepta ce calice avec une résignation parfaite. Pour prix d'une si humble obéissance, Notre-Seigneur adressa à sa fidèle épouse ces paroles qu'elle a rapportées au xxv° chapitre, page 280 : ■< >"e crains point, ma fille, cVst moi.; je ne t'alwmdonnerai point, bannis toute crainte. »
une peine et une honte au delà de toute expression. Parfois il m'eût été moins pénible de lui déclarer de grandes fautes, surtout quand ces faveurs étaient d'un ordre élevé. Il me semblait qu'on ne me croirait pas, et qu'on se moquerait de moi ; je trouvais en cela un manque de respect aux merveilles de Dieu, et j'y étais si sensible, que, pour cette raison, j'aurais voulu garder le silence. Notre-Seigneur me dit alors « que j'avais été très-mal conseillée par ce confesseur : je ne devais en aucune façon taire quoi que ce fût à celui qui me confessait1, parce qu'il y avait en cela une grande sûreté, tandis qu'en faisant le contraire je pourrais plus d'une fois me tromper. »
Voici ce qui arrivait toujours lorsque' le divin Maître m'ayant commandé une chose dans l'oraison, mon confesseur m'en ordonnait une autre : cet adorable Maître me * disait d'obéir à mon confesseur ; mais il changeait bientôt la disposition de son âme, et lui inspirai! de me commander la même chose que lui.
Lorsqu'on fit défense de lire plusieurs livres traduits en langue castillane, j'en eus beaucoup de peine : j'en lisais quelques-uns avec plaisir, et désormais, n'entendant pas le latin, je m'en voyais privée. Notre-Seigneur me dit : « N'en aie point de peine, je te donnerai un livre vivant. » Il ne me fut pas donné alors de comprendre le sens de ces paroles, parce que je n'avais pas encore eu de visions*; mais, peu de jours après, il ine fut facile de l'entendre. Car j'ai trouvé lant à penser et à me recueillir dans ce que je voyais présent, et Notre-Seigneur a daigné lui-même m'instruire avec
* Le 1\ Ualthasar Alvarez.
- Ce ne fut qu'en 1559 que la Sainte commença à être favorisée des visions qu'elle va rapporter dans les chapitres suivants. Ces usions se succédèrent pendant deux ans et demi, de 1550 jusqu'en 1501. c'est-à-dire de la 44e à la {(»• année de la Sainte.
tant d'amour et de tant de manières, que je n'ai eu que très-peu ou presque pas besoin de livres. Ce divin Maître a été le livre véritable où j'ai vu les vérités. Bénédiction et louange sans fin à ce Livre vivant qui laisse imprimé dans l'âme ce qu'on doit lire et faire, de telle sorte qu'on ne peut l'oublier. Et qui donc pourrait voir cet adorable Sauveur couvert de plaies, accablé d'afflictions, cruellement persécuté, sans avoir soif de partager ses douleurs, sans les appeler de toute l'ardeur de ses vœux et de son amour I Qui pourrait apercevoir le plus faible rayon de la gloire qu'il prépare à ceux qui le servent, sans comprendre que tout ce qu'on peut faire et souffrir n'est rien, quand on espère une telle récompense? Qui pourrait voir les tourments que souffrent les damnés, sans considérer comme des délices les tourments d'ici-bas, et sans se sentir pénétré d'une infinie reconnaissance envers un Dieu qui tant de fois nous a délivrés de l'abîme? Mais parce qu'avec le secours de Dieu je traiterai plus particulièrement ailleurs de ce sujet, je veux maintenant avancer dans la relation de ma vie. Je souhaite que le Seigneur m'ait fait la grâce de me bien expliquer en ce que j'ai dit jusqu'ici. Je suis convaincue que celui qui en aura fait l'expérience, n'aura nulle peine à le comprendre, et trouvera que j'ai eu le bonheur de m'exprimer avec assez de justesse. Mais je ne m'étonnerais point que celui qui ne l'a point éprouvé, regardât tout cela comme des folies. Il est disculpé par cela seul que c'est moi qui l'ai dit, et je me garderai, certes, de le blâmer d'un tel jugement. Je demande seulement au Seigneur la grâce de faire en tout sa sainte volonté. Amen.
Elle reprend la suite de sa vie. — Vision intellectuelle où elle connaît que Jésus-Christ est auprès d'elle. — Manière admirable dont Notre-Seigneur lui parle et l'instruit sans paroles, mais par lumière infuse. — Prix de ces grâces; aveuglement du monde. — Particularités sur la vie eL la mort de «wint Pierre d'Alcan^o.
Je reviens à la relation de ma vie. J'étais, comme je l'ai dit, sous le poids de cette affliction causée par tant de peines, et Ton priait beaucoup pour moi, afin qu'il plût au Seigneur de me conduire par un autre chemin, puisque celui où je marchais était, disait-on, si suspect. De mon côté, je le demandais instamment à Dieu, et j'eusse voulu éprouver le désir d'être conduite par une autre voie. Mais, à dire vrai, à la vue du progrès si sensible de mon âme, ce désir m'était impossible, quoiqu'il fût constamment l'objet de mes demandes; il n'avait quelque entrée en mon cœur qu'en certains moments où j'étais accablée de ce qui m'était dit et des craintes qu'on m'inspirait. Je voyais le changement complet qui s'était opéré en moi : l'unique chose en mon pouvoir était de m'abandonner entre les mains de Dieu ; il savait ce qui me convenait, je le conjurais de disposer absolument de moi selon sa sainte volonté. Je voyais que par cette voie j'allais au ciel, et qu'auparavant j'allais en enfer; quel motif avais-je donc d'en désirer une autre, et de croire que c'était le démon qui m'y avait fait entrer?
Pour avoir ce désir et faire entrer cette pensée dans mon esprit, il n'était pas d'efforts que je ne fisse, mais toujours en vain. J'offrais à Dieu, dans cette vue, mes bonnes œuvres ; je conjurais les saints auxquels j'avais une dévotion particulière, de me défendre contre le démon. Je faisais des neuvaines; je me recommandais à saint Hilarion, et à l'archange saint Michel que j'invoquai dès lors avec un redoublement de confiance; j'importunais plusieurs autres saints pour que Notre-Seigneur, fléchi enfin par eux, daignât manifester la vérité. Or, au bout de deux ans, pendant lesquels, je n'avais cessé, de concert avec d'autres personnes, de demander au Seigneur ou qu'il me conduisît par un autre chemin, ou qu'il daignât, puisqu'il me parlait si souvent, faire connaître la vérité, voici ce qui m'arriva.
Le jour de la fêle du glorieux saint Pierre, étant en oraison, je vis, ou pour mieux dire, car je ne vis rien ni des yeux du corps ni de ceux de l'âme, je sentis près de moi Notre-Seigneur Jésus-Christ, et je voyais que c'était lui qui me parlait. Comme j'ignorais complètement qu'il pût y avoir de semblables visions, j'en conçus une grande crainte au commencement, et je ne faisais que pleurer. A la vérité, dès que cet adorable Maître me disait une seule parole pour me rassurer, je demeurais, comme de coutume, calme, contente, et sans aucune crainte. Il me semblait qu'il marchait toujours à côté de moi; néanmoins, comme ce n'était pas une vision imaginaire, je ne voyais pas sous quelle forme. Je connaissais seulement d'une manière fort claire qu'il était toujours à mon coté droit; qu'il voyait tout ce que je faisais; et, pour peu que je nie recueillisse ou que je ne lusse pas extrêmement distraite, je ne pouvais ignorer qu'il était près de moi.
Je m'en allai aussitôt, quoiqu'il m'en coûtât beaucoup,
le dire à mon confesseur. Il me demanda sous quelle forme je le voyais. Je lui dis que je ne le voyais pas. Comment donc, répliqua-t-il, pouvez-vous savoir que c'est JésusChrisl? Je lui dis que je ne savais pas comment, mais que je ne pouvais ignorer qu'il fût près de moi; je le voyais clairement, je le sentais; le recueillement de mon âme dans l'oraison était plus profond et plus continuel; enfin il était évident que cette divine présence produisait en moi des effets bien différents de ceux que j'éprouvais d'ordinaire. J'avais recours à diverses comparaisons pour me faire comprendre; mais, à mon gré, il ne s'en trouve certainement aucune qui ait beaucoup de rapport à une vision de ce genre. J'ai su depuis qu'elle est de l'ordre le plus élevé. C'est ce qui m'a été dit par un saint homme, fort spirituel, je veux dire le frère Pierre d'Alcantara, dont je parlerai plus au long dans la suite, et par d'autres grands savants; ils ont ajouté que de toutes les visions c'est celle où le démon peut avoir le moins d'accès. Ainsi rien d'étonnant que de pauvres femmes sans science, comme moi, manquent de termes pour l'exprimer ; les doctes, sans nul doute, en donneront plus facilement l'intelligence. Que si je dis que je ne vois Notre-Seigneur ni des yeux du corps ni de ceux de l'âme, attendu que la vision n'est point imaginaire, on me demandera sans doute comment je puis savoir et affirmer qu'il est près de moi avec plus d'assurance que si je le voyais de mes propres yeux. Je réponds que c'est comme quand une personne ou aveugle, ou dans une très-grande obscurité, n'en peut voir une autre qui est auprès d'elle. Toutefois ma comparaison n'est point exacte, elle n'exprime qu'un faible rapport; car la personne dont je parie, acquiert par le témoignage des sens la certitude de la présence de l'autre, soit en la touchant, soit en l'en tendant parler ou se remuer.
Dans cette vision il n'y a rien de cela : point d'obscurité pour la vue; Notre-Seigneur se montre présent à l'âme par une connaissance plus claire que le soleil. Je ne dis pas qu'on voie ni soleil, ni clarté, non ; mais je dis que c'est une lumière qui, sans qu'aucune lumière frappe nos regards, illumine l'entendement, afin que l'âme jouisse d'un si grand bien. Celte vision porte avec elle de très-précieux avantages.
Ce n'est pas comme une présence de Dieu qui se fait souvent sentir, surtout à ceux qui sont favorisés de l'oraison d'union et de quiétude; l'âme ne se met pas plus tôt en prière qu'elle trouve, ce semble, à qui parler; elle comprend qu'on l'écoute, par les effets intérieurs de grâce qu'elle ressent, par un ardent amour, une foi vive, de fermes résolutions, et une grande tendresse spirituelle. Cette grâce est sans doute un grand don de Dieu, et ceux qui la reçoivent la doivent extrêmement estimer, parce que c'est une oraison très-élevée; mais ce n'est pas une vision. Les effets seuls indiquent la présence de Dieu; c'est une voie par laquelle il se fait sentir à l'âme. Mais dans la vision dont je parle, on voit clairement que Jésus-Christ, fils de la Vierge, est là. Dans la double oraison que j'ai mentionnée, certaines influences de la divinité se rendent sensibles; ici, outre ces influences, notre âme voit que la très-sainte humanité de Notre-Seigneur nous accompagne, et qu elle a la volonté de nous favoriser de ses grâces.
Le confesseur m'adressa cette question : Qui vous a dit que c'était Jésus-Christ? Lui-même, plusieurs fois, répondisse; mais avant qu'il me l'eût dit, c'était déjà imprimé dans mon entendement; antérieurement à cette impression, il me le disait, et je ne le voyais pas. J'ajoutais pour me faire comprendre : Si, étant aveugle, ou dans une obscurité
profonde, j'étais visitée par une personne que je n'aurais jamais vue mais dont j'aurais seulement entendu parler, pour croire que c'est elle il me suffirait qu'elle me le dît: mais je ne pourrais pas l'affirmer avec autant d'assurance que si je l'avais vue. Dans cette vision, je le puis ; sans se montrer sous une forme sensible, Notre-Seigneur s'imprime dans l'entendement par une connaissance souverainement claire, qui exclut le doute. Il veut que cette connaissance y demeure si profondément gravée, qu'elle produise une certitude plus grande que le témoignage des yeux ; car pour ce qui frappe notre vue, il nous arrive quelquefois de douter si ce n'est point une illusion. Ici, le doute peut bien se présenter au premier instant, mais il reste d'autre part une ferme certitude que ce doute est sans fondement.
Ainsi en est-il d'une autre manière par laquelle Dieu enseigne l'âme, et lui parle sans paroles, en la façon que je viens de dire. C'est un langage tellement du ciel que nul effort humain ne le peut faire comprendre, si le divin Maître ne nous l'enseigne par expérience. Il met bien avant dans l'intime de l'âme ce qu'il lui veut faire entendre; et là, il le lui représente sans image, ni forme de paroles, mais par le môme mode que dans la vision dont je viens de parler. Et que l'on remarque bien cette manière par laquelle Dieu fait entendre à l'âme ce qu'il veut, tantôt de grandes vérités, tantôt de profonds mystères : car souvent lorsque Notre-Seigneur m'accorde une vision et me l'explique, c'est de cette sorte qu'il m'en donne l'intelligence. A mon avis, c'est là que le démon trouve le moins d'accès : voici mes raisons ; si elles ne sont pas bonnes, c'est moi qui me trompe apparemment. Cette vision et ce langage sont quelque chose de tellement spirituel, qu'il n'y a ni dans les puissances de l'âme, ni dans les sens, aucun mouvement
où le démon puisse trouver prise. A la vérité ce ravissement simultané des puissances et des sens, qui leur enlève tout mouvement propre, ne se manifeste que de temps en temps, et il est de courte durée; souvent les puissances ne sont point suspendues, ni les sens ravis, mais conservent parfaitement leurs opérations naturelles. Ce ravissement complet et général n'a pas toujours lieu dans la contemplation, il est môme fort rare; mais dès qu'il existe, je le répète, il n'y a plus de notre part aucune opération, aucun acte, et Dieu fait tout en nous1. Par ce langage divin, la vérité nous est infuse de la môme manière que se trouverait en nous un aliment que nous n'aurions pas mangé, ignorant par quelle voie il nous a été incorporé, mais bien certains du fait. 11 y a néanmoins cette différence : ici la nature de l'aliment nous resterait inconnue, ainsi que celui qui l'a mis en nous, tandis que pour cette vérité infuse, je sais ce qu'elle est, et qu'elle me vient de Dieu; seulement j'ignore comment il l'a mise en moi, car je ne l'ai point vu, je ne puis le comprendre, mon âme n'en avait jamais eu le désir, il ne m'était pas môme venu dans l'esprit que cela pût être.
Dans ces paroles dont j'ai traité précédemment8, Dieu rend l'entendement malgré lui attentif à ce qu'il lui dit. Donnant à l'âme comme une faculté nouvelle d'entendre, il la force à écouter et l'empôche de se distraire. Elle est à peu près comme une personne d'une ouïe excellente, à laquelle on parlerait de très-près et à haute voix, sans lui permettre de se boucher les oreilles; bon gré, mal gré, il faudrait qu'elle entendît. Toujours serait-il vrai qu'elle fait quelque chose,
4 C'est ce que la sainte affirme en plusieurs endroits : au c. xxv, p. 270; au c. xx, p. 200, etc. - Au c. xxv.
puisqu'elle est attentive à ce qu'on lui dit. Mais ici l'àme ne fait absolument rien, elle ne prête môme pas ce petit concours qui consiste à écouter. Sans aucun travail d'attention, elle trouve en elle la vérité, elle l'y trouve infuse, en sorte qu'elle n'a qu'à jouir. C'est comme si quelqu'un sans apprendre, sans même avoir rien fait pour savoir lire, et sans avoir jamais rien étudié, trouvait en lui toute la science parfaitement comprise, ignorant de quelle manière et d'où elle lui est venue, puisque c^paravant il n'avait jamais travaillé même à connaître VA b c. Cette dernière comparaison explique, ce me semble, quelque chose de ce don céleste. L'àme se voit en un instant savante; pour elle le mystère de la très-sainte Trinité et d'autres mystères des plus relevés demeurent si clairs, qu'il n'est pas de théologien avec lequel elle n'eût la hardiesse d'entrer en dispute pour la défense de ces augustes vérités. Elle en demeure dans un saint effroi. Une seule de ces illuminations suffit pour opérer en elle un changement complet. Renonçant à l'affection de toutes les créatures, elle ne saurait plus aimer que ce Dieu qui, sans exiger d'elle aucun concours, la rend capable de si grands biens, lui révèle de si profonds secrets, et lui prodigue les témoignages d'un amour si tendre, que de semblables grâces ne se peuvent écrire. Quelques-unes de ces faveurs sont si admirables, qu'à moins d'avoir une foi trèsvive, on ne pourrait croire que Notre-Seigneur les accorde à une personne qui les a si peu méritées ; aussi mon dessein est de ne rapporter qu'un petit nombre de ces grâces insignes qu'il m'a faites, à moins que l'on ne me commande autre chose. Je me contenterai de raconter quelques visions dont le récit ne sera pas sans utilité. D'abord, elles pourront empêcher les personnes à qui Dieu en accorderait de semblables, de s'en effrayer et de les regarder comme impossibles, ainsi que cela m'est arrivé; ensuite, elles feront connaître la manière ou la voie par laquelle le Seigneur m'a conduite, et c'est là précisément ce que l'on me commande d'écrire.
Par ce genre de langage, le Seigneur veut, selon moi, donner à l'âme une certaine connaissance de ce qui se passe au ciel. Il l'initie à ce parler sans paroles qui est la langue de la patrie. Qu'une telle langue existât, je l'avais toujours complètement ignoré, jusqu'à ce qu'il plût au Seigneur de m'en rendre témoin, et de me le montrer dans un ravissement. Ainsi, dès l'exil, Dieu et l'âme s'entendent par cela seul qu'il veut être entendu d'elle, et ils n'ont besoin d'aucun autre artifice pour s'exprimer leur mutuel amour. Icibas, deux personnes d'esprit et qui s'aiment beaucoup, s'entendent même sans signes, seulement en se regardant. C'est apparemment ce qui se passe entre Dieu et l'âme; mais il ne nous est pas donné de voir de quelle manière ils portent l'un sur l'autre ce regard où se lit tout leur amour, comme je pense l'avoir entendu dire de l'Époux et de l'É- pouse dans les Cantiques.
0 humilité admirable d'un Dieu! 0 mon tendre Maître, que je suis loin de cette vertu, puisque mon cœur ne se brise pas, en considérant que vous vous laissez regarder par des yeux aussi infidèles que ceux de mon âmel Que cette vue, o mon Dieu ! les détourne pour jamais de celle des choses basses, et que rien, si ce n'est vous seul, ne soit plus capable de leur plaire ! O ingratitude des mortels ! n'aura-t-elle jamais de terme? Et faut-il qu'elle aille jusqu'à méconnaître de si étonnantes faveurs? 0 mon divin Maître! l'expérience me permet de le publier : ces grâces sont si grandes, que tout ce que l'on en peut rapporter, n'est rien en comparaison de ce que vous faites à l'égard d'une âme