La Vie écrite par elle-même (page 17)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — Vie de sainte Térèse de Jésus écrite par elle-même, éd. 1867 (OCR) · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Digitiz

que vous conduisez jusqu'à l'intimité de ce divin commerce.

0 âmes qui avez commencé à vous appliquer à l'oraison, et vous qui avez une véritable foi, pouvez-vous, car je ne vous parle pas de ce que vous gagnez pour l'éternité, pouvez-vous, dans cette vie même, aspirer à des biens comparables au moindre de ces biens ? Considérez cette munificence infinie de Dieu; il se donne lui-môme à ceux qui abandonnent tout pour son amour. Il ne fait acception de personne; il aime tout le monde. Nul n'a d'excuse, quelque misérable qu'il soit; puisque, malgré la profondeur de ma misère, il me eomble de si hautes faveurs. Songez que ce que j'écris ici de cet état sublime auquel il m'a élevée, n'est qu'un point du tableau que je pourrais mettre sous les yeux ; je me suis bornée à ce qui était nécessaire pour faire comprendre la nature de cette vision de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et celle de ce langage céleste que Dieu adresse à l'inné. Mais dire ce que l'on éprouve lorsque le Seigneur nous révèle ses secrets et nous dévoile ses perfections adorables, je ne le puis. C'est un plaisir tellement élevé audessus de tous ceux que la pensée peut concevoir ici-bas, qu'il nous inspire, à juste titre, une souveraine horreur pour les plaisirs de la vie, qui tous ensemble ne sont que de la fange. La jouissance de ces plaisirs fût-elle assurée pour une éternité, ils n'exciteraient encore qu'un profond dégoût dans l'âme qui a savouré ces joies célestes ; et Dieu, cependant, ne fait tomber en elle qu'une goutte du grand fleuve de délices qu'il nous prépare. Mais 6 honte de nos prétentions! Pour moi j'en rougis; et si l'on pouvait éprouver de la confusion dans le ciel, j'y paraîtrais un jour, ajuste titre, plus confuse que qui que ce soit. Comment osons-nous prétendre à de si grands biens, à ces ineffables délices, à une

gloire éternelle, uniquement aux dépens du bon Jésus? Si nous n'avons pas le courage, comme Simon le Cyrénéen, de lui aider à porter sa croix, n'aurons-nous pas du moins, comme les filles de Jérusalem, des larmes à donner à ses douleurs? Les plaisirs et les fêtes doivent-ils nous conduire à la jouissance de ce bonheur qui lui a coûté tant de sang? Cela n'est pas possible. Pensons-nous, en poursuivant de vains honneurs, lui offrir une juste réparation du mépris qu'il endura pour nous faire régner éternellement? Ce serait folie de le croire ; jamais, non jamais, un tel chemin ne nous conduira au ciel. Je vous en conjure, mon père, faites retentir ces vérités, puisque Dieu ne m'en a pas donné le pouvoir. Puissent-elles du moins désormais être toujours présentes à ma pensée! Hélas î c'est bien tard, comme on le verra par cet écrit, que je les ai comprises et que j'ai prêté l'oreille à la voix de mon Dieu ; c'est pourquoi je suis si confuse d'en parler, que j'aime mieux m'en taire.

Je me contente de consigner ici une considération que je fais assez souvent sur la félicité des bienheureux dans le ciel ; daigne mon Dieu me faire la grâce d'en jouir un jour! De quel éclat brillera leur gloire accidentelle, de quel contentement se sentiront-ils tressaillir, lorsqu'ils verront que s'ils commencèrent tard à servir Dieu, du moins depuis leur retour, ils n'omirent pour lui plaire rien de ce qui était en leur pouvoir; ils lui firent l'offrande de tout, par toutes les voies possibles, chacun selon ses forces et son état! Qu'il se trouvera riche celui qui laissa toutes les richesses pour Jésus-Christ ! Qu'il se verra honoré celui qui, pour son amour, ne voulut point d'honneurs, et mit ses délices à se voir dans une profonde abjection ! Qu'il se trouvera sage celui qui s'estima heureux de passer pour un insensé, et de partager ce titre avec la Sagesse elle-même?

Mais hélas! en punition de nos péchés, qu'ils sont aujourd'hui peu nombreux, ceux qu'animent de tels sentiments ! Ils ont disparu du milieu de nous ces hommes que les peuples regardaient comme des insensés, en leur voyant faire les œuvres héroïques des vrais amants de Jésus-Christ.

0 monde, o monde, que tu gagnes du côté de ton faux honneur à être si peu connu ! Mais quoi ! pensons-nous mieux servir Dieu lorsqu'on nous regarde comme des sages et des modèles de discrétion? On est si discret aujourd'hui, que c'est là sans doute ce que l'on pense. On croit mal édifier, si chacun, selon sa condition, ne s'efforce de paraître au meilleur état qu'il peut, et ne soutient l'honneur de son rang. 11 n'y a pas jusqu'aux ecclésiastiques, aux religieux, aux religieuses, qui ne s'imaginent que c'est introduire une nouveauté et donner du scandale aux faibles, que de porter des habits vieux et rapiécés ; on craint môme d'êlra profondément recueilli et de mener une vie d'oraison, tant le monde est perverti, tant on a mis en oubli celte perfection et ces grands transports de ferveur qui éclataient dans les saints ! Voilà, à mon avis, ce qui aggrave les calamités de notre temps, et non les prétendus scandales de religieux qui annoncent, par leurs œuvres comme par leurs paroles, le mépris que l'on doit faire du monde. De ces scandales le Seigneur retire de grands avantages ; quelques esclaves du monde s'offensent, il est vrai, mais d'autres sentent des remords. Et plût au ciel qu'il nous fût donné de voir un de ces hommes de Dieu qui retraçât dans sa personne la vie de Jésus-Christ et de ses apôtres ! Plus que jamais nous en aurions besoin de nos jours.

Ah ! quel parfait imitateur de Jésus-Christ Dieu vient de nous ravir, en appelant à la gloire ce religieux béni, frère Pierre d'Alcantara! Le monde, dit-on, n'est plus capable

d'une perfection si haute; les santés sont plus faibles, et nous ne sommes plus aux temps passés. Ce saint était de ce siècle, et sa mâle ferveur égalait cependant celle des temps anciens ; aussi tenait-il le monde sous ses pieds. Mais sans porter le dépouillement aussi loin que lui, sans faire une aussi âpre pénitence, il est plusieurs choses dans lesquelles, comme je l'ai souvent dit, nous pouvons pratiquer le mépris du monde, et que Notre-Seigncur nous fait connaître dès qu'il voit en nous du courage. Qu'il dut être grand celui que reçut de Dieu le saint dont je parle, pour soutenir pendant quarante-sept ans cette pénitence si austère que tous connaissent aujourd'hui ! En voici quelques détails que je me plais à rapporter, et dont la vérité m'est parfaitement connue; c'est de sa propre bouche que je les ai entendus avec une autre personne dont il se cachait peu. Quant à moi, je dus cette ouverture à l'affection qu'il me portait ; NotreSeigneur la lui avait donnée, afin qu'il prît ma défense et m'encourageât dans un temps où son appui m'était si nécessaire, comme on l'a vu et comme on le verra encore par mon récit. Il avait passé quarante ans, nous dit-il, sans jamais dormir plus d'une heure et demie par jour ; de toutes ses mortifications, celle qui lui avait le plus coûté dans les commencements, c'était de vaincre le sommeil; dans ce dessein, il se tenait toujours ou à genoux ou debout. Le peu de repos qu'il accordait à la nature, il le prenait assis, la tête appuyée contre un morceau de bois fixé dans le mur ; eûtil voulu se coucher, il ne l'aurait pu, parce que sa cellule, comme on le sait, n'avait que quatre pieds et demi de long. Durant le cours de toutes ces années, jamais il ne se couvrit de son capuce, quelque ardent que fût le soleil, quelque forte que fût la pluie. Jamais il ne se servit d'aucune chaussure. Il ne portait qu'un habit de grosse bure, sans autre

chose sur la chair; encore cet habit était-il aussi étroit que possible; et par-dessus il mettait un petit manteau de môme étoffe. Dans les grands froids il le quittait, et laissait quelque temps ouvertes la porte et la petite fenêtre de sa cellule; il les fermait ensuite, il reprenait son mantelet, et c'était là, nous disait-il, sa manière de se chauffer et de faire sentir à son corps une meilleure température, ïl lui était fort ordinaire de ne manger que de trois en trois jours ; et comme j'en paraissais surprise, il me dit que c'était très-facile à quiconque en avait pris la coutume. Un de ses compagnons m'assura qu'il passait quelquefois huit jours sans prendre aucune nourriture*. Cela devait arriver, je pense, dans l'oraison et dans ces grands ravissements où le jetaient les brûlants transports de son amour pour Dieu ; je l'ai vu moi-môme une fois entrer en extase. Sa pauvreté était extrême ; et il était si mortifié, même dès sa jeunesse, qu'il m'a avoué confidemment qu'il avait passé trois ans dans une maison de son ordre sans connaître aucun des religieux, si ce n'est au son de la voix, parce qu'il ne levait jamais les yeux, de sorte qu'il n'aurait pu se rendre aux endroits où l'appelait la règle, s'il n'avait suivi les autres. Il gardait cette même modestie par les chemins. Il passa plusieurs années sans jamais regarder les femmes; mais il me confessa qu'à l'âge où il était parvenu, c'était pour lui la 'môme chose de les voir ou de ne pas les voir; à la vérité, il était déjà très-vieux quand je vins à le connaître, et son corps était tellement exténué, qu'il semblait n'être formé que de racines d'arbres. Avec toute cette sainteté, il était trèsaffable; il ne parlait guère que lorsqu'il était interrogé; mais la justesse et les grâces de son esprit donnaient à ses paroles je ne sais quel charme irrésistible. Je raconterais volontiers beaucoup d'autres particularités, si je n'appréhen«lais, mon père, qu'une plus longue digression ne m'attirât un reproche de votre part. Je n'étais pas même exempte de cette crainte, en écrivant ce que je viens de dire. J'ajouterai donc seulement que ce saint homme est mort comme il avait vécu, en instruisant et en exhortant ses frères. Quand il vit que son terme approchait, il récita le psaume Lxtatus sum in his qux dicta sunt mihi\ et s'étant mis à genoux il expira 2.

Le Seigneur a voulu, dans sa bonté, qu'à partir de ce jour il m'ait encore plus assistée que durant sa vie : j'en ai reçu des conseils en diverses circonstances. Je l'ai vu plusieurs fois tout éclatant de gloire. Il me dit dans la première de ces apparitions : « 0 bienheureuse pénitence qui m'a mérité une si grande récompense ! » Ces paroles furent suivies de plusieurs autres. Un an avant sa mort, il m'apparut, malgré l'éloignement qui nous séparait, et je sus qu'il devait bien-' tôt nous être enlevé. Je l'en avertis, en lui écrivant dans l'endroit où il était, à quelques lieues d'ici. Au moment où il rendit le dernier soupir, il se montra à moi, et me dit qu'il allait se reposer. Sans croire à cette vision, j'en fis part néanmoins à quelques personnes, et huit jours après nous venait la nouvelle qu'il était mort, ou plutôt qu'il avait commencé à^vivre pour toujours. Le voilà donc le terme de cette vie si austère, une éternité de gloire! Depuis qu'il est au ciel, il me console beaucoup plus, ce me semble, que quand il était sur la terre. Notre-Seigneur me dit un jour qu'on ne lui demanderait rien au nom de son serviteur, qu'il ne l'accordât . Je l'ai très-souvent prié de présenter au Seigneur mes de1 J'ai tressailli de joie à ces paroles que l'on m'a dites : Nous irons dans la maison du Seigneur (P*. cxxi).

* Ce fut le 18 octobre 1562; le saint était âgé de 63 ans. Les Bollandistes ont donné sa vie dans le tome UV dos Acia sanctorum.

mandes, et je les ai vues toujours exaucées. Louange, et louange sans fin à ce Dieu de bonté! Ainsi soit-il.

Mais quel long discours, mon père, pour vous porter au mépris de tout ce qui passe, comme si Dieu ne vous en avait pas montré le néant, et comme si vous n'aviez pas déjà exécuté votre résolution de vous détacher de tout ! En parlant de la sorte, j'ai uniquement cédé à la douleur que me cause la vue des égarements du monde. Je fie gagnerai peut-être que de la fatigue à écrire ces pages, où tout, du reste, est contre moi ; mais du moins mon âme en sera soulagée. Daigne le Seigneur me pardonner les offenses que j'ai commises ; et vous, mon père, la peine que je vous donne sans raison : on dirait, en vérité, que je veux vous faire subir la pénitence de mes fautes.

Aux visions intellectuelles succèdent d'admirables visions du second ordre, désignées sous le nom d'imaginaires par les théologiens mystiques. — Térèse voit d'abord les mains, puis le visage, enfin l'humanité sainte de JésusChrist. — Beauté inénarrable de cette humanité sacrée, lumière divine qui en émane, majesté souveraine qui éclate en elle. — Nature et effets de ces visions. En quoi elles diffèrent des fausses. — Angoisses de la Sainte qu'on croit trompée. — Sage conduite et lumières surnaturelles du P. Balthasar Alvarez, son confesseur.

Je reviens à mon sujet. Cette vision qui me montrait NotreSeigneur à coté de moi, fut presque continuelle durant quelques jours. J'en retirais un très-grand profit; je ne sortais pas d'oraison, et je tâchais dans toutes mes actions de ne pas déplaire à Celui que je voyais clairement en être témoin. A la vérité, je craignais de temps en temps d'être trompée, à cause de tout ce qu'on me disait; mais cette crainte ne durait guère, parce que Notre-Scigneur me rassurait.

11 lui plut un jour, tandis que j'étais en oraison, de me montrer seulement ses mains; la beauté en était si ravissante, que je n'ai point de termes pour la peindre. J'en fus saisie de crainte, comme je le suis toujours lorsque NolrcSeigneur commence à me faire quelque grâce surnaturelle. Peu de jours après, je vis sa divine figure et je demeurai entièrement ravie. Je ne pouvais d'abord comprendre pourquoi cet adorable Sauveur qui plus tard devait m'apparaitre

tout entier, se montrait ainsi peu à peu. Je l'ai compris depuis ; c'était à cause de ma faiblesse naturelle. Une créature aussi abjecte et aussi infidèle que moi, n'aurait pu supporter tant de gloire réunie. Il le savait, et, dans sa tendre compassion, il m'y disposait peu à peu. Qu'il en soit éternellement béni !

Il vous semblera peut-être, mon père, qu'il ne me fallait pas un grand effort pour contempler des mains et un visage d'une telle beauté. Mais sachez-le, les corps glorifiés sont si beaux, l'éclat surnaturel dont ils brillent est si vif, que l'âme en demeure hors d'elle-même ; ainsi cette vue me jetait dans un saint effroi, j'en étais troublée et profondément émue. Mais ensuite la certitude de la vérité de la vision et les heureux effets qu'elle produisait en moi faisaient succéder à la crainte le sentiment de la plus entière assurance.

Ç Le jour delà fôte de saint Paul, pendant la messe, JésusChrist daigna m'apparaître dans toute sa très-sainte humanité, tel qu'on le peint ressuscité, avec une beauté et une majesté ineffables. Je vous en parlai dans une de mes lettres, pour obéir au commandement exprès que vous m'en aviez fait ; mais ce ne fut pas sans peine, car on sent, quand on veut écrire de telles choses, une impuissance qui tue. Je le fis toutefois de mon mieux, et ainsi il serait inutile de le répéter en cet endroit. Je dirai seulement que quand il n'y aurait dans le ciel, pour charmer la vue, que la grande beauté des corps glorieux, et celle surtout de l'humanité sainte de Jésus-Christ, le plaisir serait indicible. Si dans cet exil, où il ne nous montre de l'éclat de sa majesté que ce que notre misère en peut soutenir, cet adorable Sauveur nous jette par sa vue dans de tels transports, que sera-ce dans le ciel, lorsque notre âme le contemplera dans toute sa beauté et toute sa gloire !

Je n'ai jamais vu des yeux du corps ni cette vision, quoique imaginaire, ni aucune autre, mais seulement des yeux de l'âme. Au dire de ceux qui le savent mieux que moi, la vision précédente est plus parfaite que celle-ci, et celle-ci l'emporte de beaucoup sur toutes celles qui se voient des yeux du corps; ces dernières, ajoutent-ils, sont les moins élevées et les plus sujettes aux illusions du démon. Comme alors j'avais de la peine à le croire, je désirais, je l'avoue, de voir des yeux du corps ce que je ne voyais qu'avec ceux de l'âme, afin que mon confesseur ne pût pas me dire que ce n'était qu'une rêverie. Au reste, c'était souvent aussi ma crainte dans les commencements, quand la vision était passée; il me venait en pensée que ce n'était peut-être qu'un jeu de l'imagination, et j'avais regret de l'avoir dit à mon confesseur, craignant de l'avoir trompé. Nouveau sujet de larmes ; j'allais le retrouver, et je lui disais ma peine. Il me demandait si j'avais cru les choses comme je les lui avais rapportées, ou si j'avais eu dessein de le tromper. Je lui répondais, ce qui était vrai, que je lui avais parlé fort sincèrement, sans aucune intention de le tromper, et que pour rien au monde je ne voudrais dire un mensonge. Il le savait très-bien; c'est pourquoi il tâchait de me tranquilliser. De mon côté, il m'en coûtait tant d'aller lui parler de semblables faveurs, que je ne comprends pas comment le démon eût pu me mettre dans l'esprit de les feindre, pour me tourmenter ainsi moi-même.

Mais Notre-Seigneur redoublant de bonté, daigna si souvent m'apparaitre dans cet état de gloire, et me fit si bien voir la vérité d'une telle faveur, qu'en très-peu de temps je me vis affranchie de toute crainte d'illusion. Je reconnus alors combien peu j'avais eu d'esprit : en effet, quand bien même je me serais efforcée durant des années entières de

me figurer une beauté si ravissante, jamais je n'aurais pu en venir à bout, tant sa seule blancheur et son éclat surpassent tout ce que Ton peut s'en imaginer ici -bas. C'est un éclat qui n'éblouit point; c'est une blancheur ineffablement pure et suave tout ensemble ; c'est une splendeur infuse qui cause à la vue un indicible plaisir, sans ombre de fatigue; c'est une clarté qui rend l'âme capable de voir cette beauté si divine ; c'est une lumière infiniment différente de celle, d'ici-bas, et auprès de ses rayons qui inondent l'œil ravi de l'âme, ceux du soleil perdent tellement leur lustre, qu'on voudrait ne les plus regarder.

Il y a la môme différence entre ces deux lumières qu'entre une eau très-limpide qui coulerait sur le cristal et dans laquelle se réfléchirait le soleil, et une eau très-trouble qui coulerait sur la surface delà terre et qui serait couverte d'un épais nuage. Mais cette divine lumière ne ressemble en rien à celle du soleil ; elle seule parait à l'âme une lumière naturelle, tandis que celle de cet astre ne lui semble en comparaison que quelque chose d'artificiel. Cette lumière est comme un jour sans nuit, toujours éclatant, toujours lumineux, sans que rien soit capable de l'obscurcir. Enfin elle est telle que l'esprit le plus pénétrant, même après les efforts d'une longue vie, ne pourrait jamais s'en former une idée. Dieu la montre si soudainement, que, si pour la voir il fallait seulement ouvrir les yeux, on n'en aurait pas le loisir. Mais il n'importe qu'ils soient ouverts ou fermés. Quand Notre-Seigneur veut, malgré nous cette lumière se voit; et il n'y a ni distraction, ni résistance, ni industrie, ni soin, qui l'empêchent d'arriver jusqu'à nous. J'en ai fait bien souvent l'expérience, comme on le verra par mon récit.

Ce que je désirerais maintenant pouvoir faire connaître, c'est la manière dont Notre-Seigneur se montre dans ces visions; mais je n'entreprends pas de dire de quelle sorte il illumine l'œil intérieur de l'âme de cette puissante lumière, et montre à notre esprit une image de lui-même si vive et si claire, qu'il nous paraît être véritablement présent. C'est aux savants de l'expliquer; il n'a pas plu au Seigneur de m'en donner l'intelligence. Je suis si ignorante, et d'un esprit si peu ouvert, que, malgré toutes les explications que l'on a bien voulu m'en donner, je n'ai pu encore parvenir à le comprendre. Ce qui vous prouve, mon père, que je n'ai nullement cette vivacité d'esprit que vous me croyez; je Tai vu en mille circonstances, je ne saisis que ce qui est sans ombre de difficulté. Mon confesseur était quelquefois surpris de mon ignorance, et jamais il ne s'est mis en peine de me faire comprendre comment Dieu agit. De mon côté, je ne désirais point de le savoir ; et jamais je ne l'ai demandé; quoique depuis plusieurs années j'aie eu, comme je l'ai dit, l'avantage de traiter avec des gens doctes. Je me contentais de m'informer d'eux si une chose était péché ou non ; pour le reste, il me suffisait d'être assurée que Dieu fait tout. Ainsi, au lieu de m'étonner des merveilles de ses œuvres, je n'y voyais qu'un sujet de louanges; car plus ces merveilles sont incompréhensibles, plus elles me ravissent et me donnent de dévotion.

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Je me contenterai donc, mon père, de rapporter ce que j'ai vu, et vous abandonnerai le soin d'expliquer le mode de ces visions, comme aussi d'éclaircir ce qu'il y aurait d'obscur dans mes paroles : vous le ferez beaucoup mieux que moi. En certaines circonstances, ce que je voyais ne me semblait être qu'une image ; mais, en beaucoup d'autres, il m'était évident que c'était Jésus-Christ lui-même : cela dépendait du degré de clarté dans lequel il daignait se montrer à moi. Quelquefois, quand cette clarté était moins vive, il me semblait que ce que je voyais n'était qu'une image, mais une image très-différente des portraits les plus achevés. Comme j'en ai vu plusieurs, je puis dire qu'il y a entre cette image divine et le travail du plus habile peintre, toute la différence qui existe entre une personne vivante et son portrait : l'artiste eût-il fait un chef-d'œuvre sous le rapport de la ressemblance, on ne peut s'empêcher de voir que c'est une chose morte. Ceci explique parfaitement ma pensée, et est de la plus exacte vérité; je ne m'étends donc pas davantage sur ce sujet. Je ne donne pas ce que j'ai dit comme une simple comparaison, car jamais elles ne sont justes en tout , c'est une vérité certaine, qu'il y a autant de différence entre cette image de l'Homme-Dieu et les portraits faits de main d'homme, qu'entre une personne vivante et ses traits peints sur la toile. En effet, si ce que je voyais était une image, cette image était vivante, et non pas morte; c'était JésusChrist même vivant qui se faisait voir à moi, Dieu et homme tout ensemble, non comme il était dans le sépulcre, mais tel qu'il était après sa résurrection.

Quelquefois il se montre avec une si grande majesté, qu'il est impossible de douter que ce ne soit lui. Le plus souvent cela arrive de la sorte après la communion, moment où d'ailleurs la foi nous assure qu'il est présent. Il se montre tellement maître de l'âme, qu'elle en est comme anéantie, et se sent consumer tout entière en son Dieu. 0 mon Jésus I qui pourrait peindre cette splendeur de gloire avec laquelle vous vous faites voir en ce moment 1 Comme l'âme reconnaît en vous l'arbitre absolu de la terre et du ciel ! Qu'elle comprend bien, à la vue de tant de majesté, que, quand mille mondes nouveaux, quand des mondes et des cieux sans nombre sortiraient du néant à votre parole, tout ce domaine ne serait encore rien pour un Souverain tel que

vous ! Là, se voit clairement, ô mon Jésus, le peu de pouvoir de tous les démons en comparaison du vôtre, et comment on peut, dès qu'on vous contente, fouler aux pieds tout l'enfer. On ne s'étonne plus de la terreur de ces esprits de ténèbres à votre descente dans les limbes, et de leur désir de trouver mille enfers nouveaux plus profonds les uns que les autres, pour fuir loin d'une majesté si redoutable. Vous la faites éclater alors aux yeux de l'âme, et vous voulez qu'elle connaisse le souverain pouvoir de votre humanité très-sainte unie à la divinité. Là, elle se forme une idée de ce que produira, au jour du jugement, la vue de votre majesté suprême et de votre courroux contre les méchants. Là, Seigneur, elle devient véritablement humble par la vue intime et forcée de sa misère. Là, elle trouve la confusion et le vrai repentir de ses péchés. 0 mon divin Roi, vous ne lui donnez que des témoignages d'amour, et néanmoins devant tant de grandeur elle ne sait où se mettre, et elle se consume tout entière.

Pour moi j'en suis convaincue, quand il plaît à NotreSeigneur de nous découvrir une grande partie de sa majesté et de sa gloire, cette vision agit avec une force telle, qu'aucune àme ne pourrait la soutenir, si Dieu ne la fortifiait par un secours très-surnaturel en la faisant entrer dans le ravissement et l'extase. Car alors la vision se perd dans la jouissance. Dans la suite, il est vrai, on oublie ce qu'avait d'accablant cet excès de gloire; mais celte majesté et cette beauté de Notre-Seigneur demeurent tellement empreintes dans l'àme, qu'elle ne peut en perdre le souvenir : j'excepte néanmoins le temps où, soumise à une épreuve dont je dois parler, elle se trouve en proie à une sécheresse, à une solitude si effrayante, que tout s'efface de la mémoire, jusqu'au souvenir môme de son Dieu.

L'âme, après cette vision, se voit toute changée; elle esl toujours dans une douce ivresse ; elle sent un nouvel amour de Dieu, qui l'embrase en un très-haut degré. Sans doute la vision précédente où, comme je l'ai dit, Dieu se montre à nous sans image, est plus élevée; mais celle-ci me semble plus en harmonie avec notre faiblesse; car en laissant peinte et gravée dans l'imagination cette divine présence, elle nous aide admirablement à conserver le souvenir et l'utile pensée d'une si haute faveur. Au reste, ces deux visions viennent presque toujours ensemble : ainsi, par la vision imaginaire, on voit des yeux de l'âme l'excellence, la beauté et la gloire de la très-sainte humanité de Notre-Seigneur ; et, par la vision intellectuelle, on voit en lui le Dieu qui peut tout, ordonne tout, gouverne tout, remplit tout de son amour.

On doit faire une très-grande estime de cette vision; à mon avis, il ne s'y rencontre aucun péril, parce qu'il n'est pas au pouvoir du démon de produire de tels effets. 11 s'efforça dans les commencements, trois ou quatre fois, ce me semble, de me faire voir Notre-Seigneur de cette même manière par une fausse représentation. Mais, s'il peut prendre la forme d'un corps qui serait de chair, il ne saurait contrefaire cette gloire qui resplendit dans le corps de NotreSeigneur quand il se montre à nous. Son dessein par cet artifice serait de détruire les effets d'une véritable vision, mais l'âme qui en a été favorisée repousse loin d'elle cette fausse image, elle se trouble, se dégoûte, s'inquiète; enfin elle perd la dévotion et la douceur intérieure, et demeure dans l'impuissance de faire oraison.

Il y a donc entre ces visions une souveraine différence ; et je ne doute pas que môme une âme qui n'est arrivée qu'à l'oraison de quiétude, ne les distingue facilement à l'aide

de ce que j'ai dit des effets des paroles surnaturelles1. Ces visions portent chacune des caractères propres, et comme Pempreinte de leur auteur; ainsi, pourvu qu'une âme ne veuille pas se laisser tromper, et qu'elle marche dans l'humilité et la simplicité, je ne crois pas qu'elle le puisse être. Il suffit d'avoir vu Notre-Seigneur une seule fois, pour reconnaître sur-le-champ une vision qui est l'ouvrage de l'esprit des ténèbres. En vain commence-t-il par faire goûter un certain plaisir, l'âme le rejette avec je ne sais quelle horreur, elle le trouve souverainement différent de celui qu'elle goûte dans une vision vraie; elle voit en outre que l'amour qu'on lui témoigne ne porte pas les caractères d'un amour chaste et pur ; en sorte qu'en très-peu de temps elle découvre et reconnaît l'ennemi. C'est ce qui me fait dire que le démon ne saurait causer aucun mal à une âme qui a de l'expérience.

Mais l'imagination ne pourrait-elle pas se représenter ainsi la personne de Notre-Seigneur? Non, cela est de toute impossiblité. Car la seule beauté de la blancheur d'une des mains de Jésus-Christ surpasse infiniment tout ce que nous saurions nous figurer. Et puis, comment pourrions-nous nous représenter en un instant des choses qui jamais n'ont été dans notre pensée, et que l'imagination, après de longs efforts, ne pourrait même concevoir, tant elles sont élevées au-dessus de tout ce que nous pouvons comprendre ici-bas? Cela n'est assurément pas possible. Admettons cependant que l'imagination puisse, jusqu'à un certain point, se représenter Notre-Seigneur; qu'en résultera-t-ii ? Outre que cela ne produira aucun de ces grands effets dont j'ai parlé, l'âme ne fera qu'y perdre ; car elle serait alors semblable à une

personne qui essaye de dormir, mais qui demeure éveillée, parce que le sommeil ne vient pas. Cette personne ayant un véritable désir de reposer, soit parce qu'elle en a besoin, soit parce qu'elle a mal à la tête, fait bien de son côté tout ce qu'elle peut pour s'endormir et à certains moments il lui semble en effet qu'elle sommeille un peu : mais ce n'est pas un vrai sommeil ; il ne la soulage pas, il ne donne pas de force à sa tête, qui souvent même en demeure plus épuisée. Tel serait en partie le résultat d'un pur travail d'imagination. L'âme en demeure affaiblie; au lieu de nourriture et de forces, elle n'y trouve que lassitude et dégoût : tandis que la vraie vision lui porte à la fois en tribut, et d'ineffables richesses spirituelles, et un admirable renouvellement des forces du corps.

J'alléguais ces raisons et quelques autres à ceux qui me disaient si souvent que mes visions étaient l'ouvrage de l'esprit ennemi, et un jeu de mon imagination. Je me servais aussi, comme je pouvais, des comparaisons que le Seigneur présentait à ma pensée. Mais auprès d'hommes si saints, toutes les raisons d une pécheresse telle que moi demeuraient inutiles ; et comme ils étaient conduits par une voie différente, ils ne pouvaient s'empêcher de craindre pour moi. Ils se communiquaient ces craintes l'un à l'autre, et bientôt, en punition de mes péchés sans doute, l'état de mon àme ne fut plus une chose cachée, quoique je ne m'en ouvrisse qu'à mon confesseur et à ceux à qui il m'ordonnait d'en parler. Je leur dis un jour que s'ils m'affirmaient qu'une personne à qui je viendrais de parler, et que je connaîtrais fort bien, n'était pas celle que je croyais, et qu'ils étaient très-assurés que je me trompais, certainement j'ajouterais plus de foi à leur témoignage qu'à mes yeux; mais que, si cette personne m'avait laissé pour gage de son amitié

des joyaux de grand prix que j'aurais encore entre les mains, et qui, de pauvre que j'étais auparavant, me rendraient riche, il me serait impossible de croire à leur parole, quand bien même j'en aurais le désir. Or, c'était précisément ainsi que Notre-Seigneur en avait usé à mon égard; et quanta ces joyaux reçus de sa divine main, je pouvais les leur montrer: c'étaient mes dispositions actuelles. Tous ceux qui me connaissaient, voyaient manifestement que j'étais changée ; mon confesseur l'attestait ; ce changement si sensible en toutes choses, loin d'être caché, était d'une clarté frappante pour tout le monde. Pour moi, il m'était impossible de croire que si cela venait du démon, il se servit, pour me perdre et me conduire en enfer, d'un moyen aussi contraire à ses intérêts que serait celui de déraciner mes vices, et de me donner en échange des vertus et un mâle courage ; car je voyais clairement qu'une seule de ces visions suffisait pour m'enrichir de tous ces biens.

Mon confesseur qui était, comme je l'ai dit, un père de la compagnie de Jésus, religieux d'une émincnte sainteté faisait absolument ces mêmes réponses, selon que je l'ai appris depuis. Il était fort prudent et fort humble ; mais sa grande humilité m'attira bien des peines. Quoiqu'il fût savant et homme de grande oraison, il ne se fiait pas néanmoins à lui-même, Notre-Seigneur ne conduisant pas son âme par le même chemin que la mienne. Il eut beaucoup à souffrir à mon sujet. Je sus qu'on lui conseillait de se défier de moi, de peur d'être trompé par le démon en ajoutant quelque créance à mes paroles ; et on lui alléguait à ce propos divers exemples. Tout cela m'affligeait beaucoup. Je craignais de voir venir le moment o£» je ne trouverais plus de confcs1 l.c P. Balthasar Alvarez. Voir sa notice, p. 260.

seur, et où tous me fuiraient. Je ne faisais que pleurer. Ce fut une providence du Seigneur que ce religieux voulût continuer de m'entendre en confession; à la vérité, il était si grand serviteur de Dieu, que pour sa cause il se serait exposé à tout. C'est pourquoi il me recommandait d'éviter toute offense, de faire exactement tout ce qu'il me dirait, et de ne pas craindre qu'il m'abandonnât. Il m'encourageait et me calmait toujours ; mais il ne cessait de me rappeler que je ne devais lui rien cacher, et j'étais fidèle à sa recommandation. Il m'assurait qu'en agissant de la sorte, je ne courais aucun danger ; quand bien même ces visions viendraient du démon, elles ne pourraient me nuire ; NotreSeigneur, au contraire, ferait tourner à mon profit le mal que l'ennemi voulait me faire. C'est ainsi qu'il travaillait de tout son pouvoir à perfectionner mon âme. Mes craintes étant si grandes, je lui obéissais en tout quoique imparfaitement. Comme il me confessa pendant plus de trois années qui furent pour moi un enchaînement d'épreuves, la direction de mon âme lui attira des tribulations sans nombre. Notre-Seigneur permettant que je fusse en butte à de grandes persécutions, et souvent mal jugée en des choses où j'étais innocente, l'on s'en prenait à lui, et on le condamnait comme responsable de tout, quoiqu'il fût exempt de faute. S'il n'eût eu pour lui une si grande sainteté, et Notre-Seigneur qui soutenait son courage, il lui eût été impossible de supporter tout ce qu'il eut à souffrir. Car, d'un côté il avait à répondre à ceux qui me croyaient hors du bon chemin, et ne voulaient point ajouter foi aux assurances qu'il leur donnait du contraire ; et d'autre part il devait me tranquiliser et me guérir de la crainte où je vivais. Cette crainte venait-elle à augmenter, c'était encore à lui à me rassurer ; or, le Seigneur permettait qu'à chaque nouvelle vision, dont

il me favorisait, je sentisse redoubler mes alarmes. Tout cela me venait, je n'en doute pas, de ce que j'avais été, et de ce que j'étais encore une si grande pécheresse. Ce saint homme me consolait avec beaucoup de compassion de mes souffrances, et s'il se fût cru lui-môme, elles n'auraient pas été si grandes ; car Dieu lui faisait connaître la vérité en tout, et c'était, j'en suis convaincue, au sacrement môme de l'autel qu'il puisait la lumière1.

Les autres serviteurs de Dieu étaient loin de me croire dans une voie sûre. Ils avaient avec moi de fréquents entretiens. Je parlais avec simplicité et avec abandon; qu'en arrivait-il? Souvent ils prenaient mes paroles dans un sens que je ne leur donnais pas. Parmi eux il y en avait un qui m'était très-cher, parce que mon âme lui était infiniment redevable : il désirait ardemment ma perfection, et demandait à Dieu qu'il daignât m'éclairer de sa lumière ; mais je voyais qu'il ne me comprenait pas, et j'en avais une extrême douleur. Tous de concert attribuaient à un défaut d'humilité cette franchise et ce naïf abandon de mon langage ; à la moindre faute qu'ils me voyaient commettre, et j'en commettais sans doute beaucoup, ils me condamnaient aussitôt sur tout le reste. Ils me faisaient quelquefois des

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