La Vie écrite par elle-même (page 18)
1 Le P. Balthasar Alvarez, dit son historien le Vénérable P. Louis du Pont, était un ange à l'autel. Il ravissait par sa modestie et son recueillement durant les saints mystères. Sa ferveur se communiquait à ceux qui le voyaient offrir l'adorable sacrifice.
De temps en temps, sans doute quand il pressentait un redoublement de faveurs de la part du divin Maître, il choisissait une chapelle solitaire pour offrir au Père céleste la divine hostie. Là, après la consécration, seul avec son Dieu, face à face avec Jésus-Christ, il adorait, il contemplait, il s'embrasait ; ce regard d'amour, cet entretien du cœur, cet inénarrable commerce, cet écoulement de toute son âme en son Dieu, se prolongeaient plus ou moins, selon la grâce que Notre-Scigneur lui accordait. Aussi l'oblation sainte de l'A- gneau sans tache était-elle son recours et son refuge universel. Dans ses peines, ses tentations, ses épreuves, ses difficultés, il se réfugiait dans les bras et
questions . comme je leur répondais d'une manière franche et sincère, ils se persuadaient que je voulais les instruire et faire la savante. Ils le rapportaient avec bonne intention à mon confesseur, et celui-ci m'en faisait une sévère réprimande. Ces peines qui me venaient de divers endroits, durèrent assez longtemps; mais les faveurs dont Dieu me comblait, tempéraient admirablement Tépreuve.
Mon dessein, en rapportant ces particularités, est de faire voir combien souffre une âme, lorsqu'elle manque dans ces voies spirituelles d'un maître qui en ait une connaissance expérimentale. Si Dieu ne m'eût soutenue par tant de faveurs, je ne sais ce que je serais devenue ; car mes angoisses étaient assez fortes pour me faire perdre l'esprit. Je me trouvais quelquefois dans une telle extrémité, que tout ce que je pouvais faire était de lever les yeux au ciel. Pauvre femme, imparfaite, faible, craintive, je me voyais condamnée par les gens de bien. Cette épreuve, dans la simplicité de mon récit, paraîtra peu de chose ; mais moi qui en ai supporté de grandes dans ma vie, je la regarde comme
dans le cœur de son divin Maître immolé; et Notre-Seigneur tantôt lui donnait de grandes lumières, tantôt l'inondait de consolations intérieures; il l'éclairait sur ce qu'il avait à faire, et il le fortifiait pour le préparer aux croix qui devaient lui arriver.
Ces saintes communications ne purent rester secrètes. Dans toute la province de Cas tille, on disait que tandis que le P. Balthasar Alvarez était à l'autel, les anges gardiens lui faisaient connaître les besoins spirituels des personnes qu'il confessait ou qu'il dirigeait. C'est dans ce sens que la sainte mère Térèse de Jésus a dit dans le livre de sa vie, qu'il puisait la lumière au trèssaint sacrement de l'autel ; voulant faire entendre par ces paroles que si le P. Balthasar Alvarez, qui était son confesseur, connaissait si parfaitement l'état de son âme et la nature des grâces extraordinaires dont elle était favorisée, il en était instruit par une lumière surnaturelle que Notre-Seigneur lui communiquait ou par lui-même, ou par le ministère d'un ange, pendant que ce grand serviteur de Dieu offrait le saint sacrifice.
Vie du P. Balthasar Alvarez, par le Vénérable P. Louis du Pont, c. vi.
une des plus sensibles. Puisse-t-elle avoir procuré quelque gloire à Notre-Seigneur ! Quant à ceux qui me condamnaient et voulaient me convaincre d'illusion, ils ne cherchaient en tout, j'en suis sûre, que la gloire de Dieu et le bien de mon âme.
Elle continue à traiter de cette admirable vision de Notre-Seigneur ; elle en est favorisée deux ans et demi presque continuellement. — Angoisses où la jette l'ordre de résister à ces faveurs. — Paroles consolantes qu'elle entend de la bouche du divin Maître. — Croix de son rosaire miraculeusement changée. — La vérité de ces visions ne tarde pas à se manifester. — Amour extraordinaire que Dieu allume dans le cœur de Térèse : transport et suave martyre de cet amour. — Un ange perce le cœur de la Sainte avec un dard enflammé, et la laisse plus embrasée d'amour que jamais.
Je me suis bien éloignée de mon sujet : je disais que cette -vision de Notre-Seigneur ne saurait être l'ouvrage de l'imagination. Comment, en effet, l'imagination pourrait-elle, avec tous ses efforts, représenter à notre âme l'humanité de Jésus-Christ, et lui peindre son incomparable beauté? Il ne lui faudrait pas peu de temps pour arriver à une image tant soit peu ressemblante. Elle peut néanmoins, d'une certaine manière, mettre sous nos yeux cette humanité sainte, ses traits, sa blancheur; confier cette image à notre souvenir, et, quand elle s'en efface, la faire revivre. Pour cela, elle n'a besoin que de ses forces naturelles. Mais dans la vision dont je parle, il n'y a rien de semblable. Souverainement indépendant de nos résistances, comme de nos efforts et de nos désirs, Notre-Seigneur se fait voir quand il lui plaît, de la manière qu'il lui plaît, dans le degré qu'il veut et le temps qu'il veut; il suffit môme que nous voulions considérer quelque chose en particulier, pour qu'il disparaisse aussitôt.
Ce divin Maître a daigné, l'espace de deux ans et demi, me favoriser presque continuellement de cette vision ; depuis plus de trois ans elle est moins ordinaire, mais il m'en accorde une autre plus élevée que je rapporterai peut-être dans la suite. Pendant qu'il me parlait, je contemplais cette beauté souveraine ; les paroles que proférait cette bouche si belle et si divine avaient une douceur infinie. Dans ces fortunés moments, j'aurais eu le plus ardent désir de remarquer la couleur et la grandeur de ses yeux pour en pouvoir parler; jamais je n'ai mérité une telle grâce ; tous mes efforts n'ont servi qu'à faire entièrement disparaître la vision. Si d'ordinaire il me parle avec cette douceur ineffable, quelquefois il le fait avec rigueur. Assez souvent je m'aperçois qu'il me regarde avec tendresse ; mais ce regard a tant de force, que mon âme ne peut le soutenir; elle entre dans un ravissement sublime qui, pour mieux l'unir à l'adorable objet de son amour, lui enlève la vue de sa beauté divine.
Ainsi, il est manifeste que ces visions ne dépendent en rien de notre volonté ; le Seigneur veut que notre unique partage soit la confusion, l'humilité, et l'action de grâces pour ce qu'il nous donne, et cela dans toutes les visions. En outre, nous ne pouvons voir ni plus ni moins que ce qu'il plaît à Notre-Seigneur de nous découvrir; tous nos efforts, toutes nos industries, sont absolument inutiles. Le divin Maître veut nous apprendre que ce n'est pas là notre ouvrage, mais le sien. La manière souveraine dont il agit, loin de nous donner de la vanité, doit nous pénétrer d'un sentiment profond d'humilité et de frayeur. Ne consultant en rien nos désirs quand il daigne nous apparaître, il peut nous retirer ces hautes faveurs, sa grâce môme, et
nous abandonner ainsi à notre perte. Enfin, il veut que la
crainte nous accompagne toujours, tant que nous vivons dans cet exil.
Cet adorable Sauveur se présentait presque toujours à moi tel qu'il était après sa résurrection. Quand il m'apparaissait dans la sainte hostie, c'était dans cet état de gloire. Quelquefois, pour m'encourager quand j'étais dans la tribulation, il me montrait ses plaies; il m'est aussi apparu en croix ; je l'ai vu au jardin; rarement couronné d'épines; enfin, je l'ai vu portant sa croix. S'il m'apparaissait ainsi, c'était, je le répète, à cause des besoins de mon âme, ou pour la consolation de quelques autres personnes ; mais toujours son corps était glorifié.
Que de hontes, d'angoisses, de persécutions et d'alarmes, ne m'a pas coûté l'aveu de ces visions ! On était si persuadé qu'elles étaient l'ouvrage de l'esprit de ténèbres, que quelques personnes voulaient m' exorciser. Cela ne me causait guère de peine; mais j'en éprouvais une bien sensible quand je voyais que les confesseurs appréhendaient de me confesser, ou quand j'apprenais les rapports qu'on allait leur faire. Je ne pouvais néanmoins concevoir aucun regret d'avoir été favorisée de ces célestes visions ; je n'aurais pas voulu en changer une seule contre tous les biens et tous les plaisirs du monde. Elles étaient constamment à mes yeux un trésor inestimable, une grâce insigne de Notre-Seigneur; et le divin Maître lui-même m'en donnait souvent l'assurance. Je sentais croître l'ardent amour qu'il avait allumé dans mon âme : j'allais me plaindre à lui des peines qu'on me causait, et je sortais toujours de l'oraison, consolée, et avec de nouvelles forces. Je n'osais cependant contredire ceux qui m'étaient contraires; ils eussent trouvé en cela un défaut d'humilité, et ils m'auraient jugée plus défavorablement encore. Je me contentais d'en parler à mon confesseur, et il me consolait toujours beaucoup quand il me trouvait ainsi dans la peine.
Ces visions étant devenues beaucoup plus fréquentes, un de ceux qui auparavant avaient pris soin de mon àmc, et à qui je me confessais quelquefois lorsque le père ministre1 ne pouvait m'entendre, me dit qu'il était clair qu'elles venaient du démon. Il me commanda, puisque je ne pouvais empêcher cet esprit de ténèbres de m'apparaître, de faire le signe de la croix toutes les fois qu'il se montrerait, et de le repousser avec un geste de mépris, car je devais tenir pour certain que c'était lui; étant accueilli de la sorte, il cesserait de venir; au reste, je n'avais rien à craindre, Dieu me garderait, et ne tarderait pas à mettre un terme à l'épreuve. Ce commandement me causa une peine extrême. Persuadée que ces visions venaient de Dieu, et ne pouvant, comme je l'ai dit, désirer de ne les point avoir, j'éprouvais une terrible répugnance à obéir. Je ne laissais pas néanmoins de faire ce qui m'était commandé. Je suppliais Dieu avec les plus vives instances de ne pas permettre que je fusse trompée ; c'était là ma prière continuelle, et je la lui adressais en répandant beaucoup de larmes. Je me recommandais aussi à saint Pierre et à saint Paul, mes glorieux et bienaimés protecteurs. Car le divin Maître m'étant apparu pour la première fois le jour de leur fête, m'avait dit qu'ils me préserveraient de toute illusion. Aussi, je les voyais souvent à mon côté gauche, d'une manière très-distincte, non par une vision imaginaire, mais par une vision intellectuelle.
J'éprouvais une indicible peine à faire ce geste de mépris â chaque apparition de Notre-Seigneur , car, lorsqu'il était
* Le P. Balthasar Alvarez, il lut sept ans de suite ministre du collège de Saint-Gilles, cest-à-dirc second supérieur de la maison; mais de .lait il lut
présent, on m'aurait plutôt mise en pièces que de me forcer à croire que c'était le démon. Ainsi Ton m'avait imposé un genre de pénitence bien cruel. Pour ne point faire tant de signes de croix, j'en avais presque toujours une à la main; mais j'étais moins fidèle à donner ces signes de mépris, parce qu'il m'en coûtait trop. Je me souvenais des outrages que les Juifs avaient faits à cet adorable Sauveur, et je le suppliais instamment de me pardonner ceux qu'il recevait de moi, puisque ce n'était que pour obéir aux personnes qu'il avait établies dans son Église pour le représenter et tenir sa place. Il me disait alors : « Ne te mets point en peine; tu fais bien d'obéir, je ferai connaître la vérité. »
Mais lorsque ceux qui me croyaient trompée me défendirent de faire oraison, il me témoigna le trouver mauvais ; il me commanda de leur dire qu'il y avait en cela de la tyrannie, et il mit en même temps dans mon esprit diverses raisons qui me prouvaient que ces visions ne venaient point de l'ennemi : j'en rapporterai quelques-unes dans la suite.
Un jour que je tenais à la main la croix de mon rosaire, Notre-Seigncur me la prit : quand il me la rendit, elle était formée de quatre grandes pierres incomparablement plus précieuses que des diamants. Que dis-je? les plus beaux diamants du monde semblent faux et sans lustre, auprès de l'éclat surnaturel dont brillaient les magnifiques pierres de cette croix. Les cinq plaies de Notre-Seigneur s'y trouvaient admirablement gravées. Ce divin Maître me dit que je la verrais ainsi désormais. Sa promesse s'est fidèlement accomplie : à partir de ce jour, je n'ai plus discerné dans cette
chargé, la plus grande partie de ce temps, du gouvernement du collège, parce que des deux supérieurs qui y furent envoyés, le premier, le P. Denys Vasquez, n'y resta qu'un an et demi, et le second, le P. Gaspar de Salazar, que neuf mois.
croix le bois dont elle était faite; les resplendissantes pierres qui la composent, frappent seules ma vue ; mais nul autre que moi ne jouit de cette faveur l.
A peine, pour obéir, avais-je commencé à résister à ces visions, que le divin Maître multiplia à mon égard ses grâces et ses faveurs. J'étais sans cesse occupée de mon Dieu malgré tous mes efforts pour m'en distraire ; et mon oraison était si continuelle, que le sommeil même n'en pouvait interrompre le cours. Je sentais que c'était cette vue de mon céleste Époux qui m'enflammait de plus en plus d'amour. Aussi, je lui adressais souvent de tendres plaintes sur cet état violent où l'on me retenait. J'avais beau vouloir ne point penser à lui, mes désirs et mes efforts étaient impuissants. J'essayais néanmoins d'obéir; mais que pouvais-je? Rien, ou presque rien. Malgré cela, Notre-Seigneur ne m'affranchit jamais d'un tel commandement; mais tout en me disant de m'y conformer, il m'instruisait, comme il le fait encore, de ce que j'avais à dire à ceux qui me l'imposaient, et me rassurait par des raisons si décisives, qu'elles dissipaient toutes mes craintes.
Peu de temps après, il donna, selon sa promesse, des
preuves éclatantes de la vérité de ces visions. Je sentis mon
âme embrasée d'un très-ardent amour de Dieu; cet amour
1 Voici ce que rapporte Ribera dans la Vie de sainte Térêse : c Jeanne de Ahumada, sœur de la Sainte, lui demanda dans la suite cette croix avec adresse et avec beaucoup d'instances, sans lui laisser apercevoir qu'elle était instruite de ce qu'elle avait de miraculeux. La Sainte, cédant à sa prière, la lui donna. Heureuse de posséder un tel trésor, Jeanne de Ahumada le conserve avec le plus grand respect à Albe. Elle a bien voulu me faire participer à son bonheur, et elle m'a montré à diverses reprises la croix miraculeuse, qui est composée de quatre morceaux d'ébène assez larges. Une dame de qualité qui habite à Albe, Madeleine de Toledo, était entièrement aveugle. Après la mort de sainte Térèse, élant allée visiter Jeanne de Ahumada, elle prit de ses mains cette croix si précieuse, l'appliqua sur les yeux, et recomra à l'instant la vue « (Vie de sainte Térèse, liv. I, c. xi.)
était évidemment surnaturel, car je ne savais qui l'allumait ainsi en moi, et je n'y avais contribué en rien. Je me voyais mourir du désir de voir Dieu, et je ne savais où je devais chercher cette vie, si ce n'est dans la mort. Les transports de cet amour, sans égaler ni la véhémence ni le prix de ceux dont j'ai parlé autre part1, étaient tels néanmoins que je ne savais que devenir. Rien ne répondait à mes vœux; mon cœur à tout moment était près d'éclater, et il me semblait véritablement que l'on m'arrachait l'âme. 0 mon adorable Maître! de quel souverain artifice, de quelle délicate industrie, vous usiez à l'égard de votre misérable esclave ! Vous vous teniez caché de moi, et vous me donniez en même temps les plus tendres témoignages de votre amour par une espèce de mort si délicieuse, que mon âme n'eût jamais voulu en sortir.
Pour pouvoir comprendre quelle est l'impétuosité de ces transports, il faut les avoir éprouvés. Ils n'ont rien de commun avec ces mouvements de dévotion sensible, fort ordinaires, qui émeuvent le cœur, veulent éclater au dehors, et semblent devoir suffoquer l'esprit. Cette sorte d'oraison étant de beaucoup inférieure, il faut tâcher avec douceur de réprimer la violence de ses élans, et faire peu à peu rentrer l'âme dans le calme; de môme qu'on apaise les pleurs excessifs des enfants en leur donnant à boire. La raison doit tenir la bride pour modérer ces mouvements impétueux, dans la crainte qu'il ne s'y môle de l'imperfection, et qu'ils ne soient en grande partie l'ouvrage des sens et de la nature. Ainsi, il faut calmer l'âme comme le petit enfant, par une caresse d'amour, et la porter à aimer Dieu d'une manière suave, et non avec une impétueuse violence. Cette âme doit
1 Au c. xx.
s'appliquer à recueillir son amour au dedans d'elle-même, sans le laisser se répandre au dehors, comme un vase qui bout trop fort et déborde de tous côtés parce qu'on a jeté au feu du bois sans discrétion. Enfin, on doit diminuer la cause, c'est-à-dire éloigner de son esprit les pensées qui ont excité cette flamme subite, et tâcher de l'éteindre par quelques larmes douces, et non péniblement arrachées comme celles qui naissent de ces sentiments si vifs, et qui nous font beaucoup de mal. J'en répandais de telles dans les commencements; elles me laissaient la tête si épuisée et l'esprit si fatigué, que quelquefois je restais plus d'un jour sans pouvoir revenir à l'oraison. C'est ce qui me fait dire qu'il faut dans les commencements une grande discrétion, afin d'accoutumer l'esprit à n'agir qu'avec douceur et intérieurement, et à éviter avec grand soin tout ce qui n'est qu'extérieur.
Mais entre ces mouvements de dévotion et ces transports dont je traite, il y a une complète différence. Ici, ce n'est pas nous qui mettons le bois au feu ; on dirait que le feu se trouvant allumé, on nous y jette tout à coup afin que sa flamme nous consume. L'âme ne doit point à ses efforts cette blessure qu'elle ressent de l'absence de son Dieu ; elle lui est faite par une flèche que de temps en temps on lui enfonce au plus vif des entrailles, et qui lui traverse le cœur. Dès lors elle est réduite en tel état, qu'elle ne sait plus ni ce qu'elle a, ni ce qu'elle veut. Elle connait bien qu'elle ne veut que Dieu, et que la flèche qui l'a blessée était trempée dans le suc d une herbe qui la porte à s'abhorrer elle-même pour l'amour de ce Dieu auquel elle ferait avec joie le sacrifice de sa vie.
Nul langage, quelque élevé qu'il soit, ne saurait faire comprendre la manière dont Dieu fait de telles blessures,
ni cet excès de douleur qui transporte l'ame blessée ; mais elle savoure au fond de cette douleur un si ineffable plaisir, qu'il n'y a point de délices dans la vie qui en approchent. Je le répète, Pâme voudrait se sentir toujours mourante d'un tel mal.
Cette peine unie à cette gloire me jetait dans des transports que je ne pouvais comprendre. Quel mystère, en effet, et quel spectacle qu'une âme ainsi blessée par cette flèche céleste, et consumée d'un amour qu'elle n'a point allumé! Elle le voit clairement, cette ardeur qui la brûle lui vient non de ses efforts, mais de l'amour excessif que NotreSeigneur lui porte ; c'est de ce brasier divin qu'est tombée l'étincelle qui l'embrase tout entière. Ohl combien de fois, livrée à ce suave tourment, me suis-je souvenue de ces paroles de David : « Comme le cerf soupire après une source d'eau vive, ainsi mon âme soupire après vous, ô mon Dieu! b Elles étaient, ce nie semble, l'expression fidèle de ce que je sentais. Lorsque l'impétuosité de ces transports n'est pas si grande, il semble que la douleur de cette blessure diminue un peu par l'usage de quelques pénitences. Du moins, l'âme qui ne sait que faire à son mal, y cherche-t-elle par cette voie un allégement. Mais fit-elle ruisseler le sang de son corps sous les coups d'une flagellation volontaire, elle ne le sent pas plus que si ce corps était privé de la vie. En vain elle se fatigue à inventer de nouveaux moyens de souffrir quelque chose pour son Dieu : la première douleur est si grande, qu'il n'y a point, selon moi, de tourment corporel qui puisse lui en enlever le sentiment. La terre n'ayant pas de remède pour guérir un mal venu du ciel, l'âme reste avec sa vive blessure. Une seule chose adoucit tant soit peu sa souffrance, c'est d'en demander à Dieu le remède ; mais elle n'en voit point d'autre que
la mort, parce qu'elle seule la peut faire entrer dans la pleine jouissance de son souverain bien. D'autres fois la douleur se fait sentir à un tel excès, qu'on n'est plus capable ni de cette prière, ni de quoi que ce soit. Le corps en perd tout mouvement; il est tellement saisi, qu'on ne peut remuer ni les pieds, ni les mains. Si l'on est debout, les genoux fléchissent, on tombe sur soi-même, en proie à un tel transport que l'on peut à peine respirer. On laisse seulement échapper quelques soupirs très-faibles en apparence, parce que toute force extérieure manque, mais très-vifs par l'intensité de la douleur qui les arrache.
Tandis que j'étais dans cet état, voici une vision dont le Seigneur daigna me favoriser à diverses reprises. J'apercevais près de moi, du côté gauche, un ange sous une forme corporelle. Il est extrêmement rare que je les voie ainsi. Quoique j'aie très-souvent le bonheur de jouir de la présence des anges, je ne les vois que par une vision intellectuelle, semblable à celle dont j'ai parlé en premier lieu1. Dans celle-ci, le Seigneur voulut que lange se montrât sous une forme sensible aux yeux de mon âme. Il n'était point grand, mais petit et très-beau ; à son visage enflammé, on reconnaissait un de ces esprits d'une très-haute hiérarchie, qui ne sont, ce semble,* que flamme et amour. 11 était apparemment de ceux qu'on nomme chérubins; car ils ne me disent par leurs noms. Mais je vois bien que dans le ciel il y a une si grande différence de certains anges à d'autres, et de ceux-ci à d'autres, que je ne le saurais dire. Je voyais dans les mains de cet ange un long dard qui était d'or, et dont la pointe en fer avait à l'extrémité un peu de feu. De temps en temps il le plongeait au travers de mon cœur, et
1 C'est-à-dire la vision intellectuelle de Notrc-Seigneur, dont elle parle au
l'enfonçait jusqu'aux entrailles ; en le retirant, il semblait me les emporter avec ce dard, et me laissait tout embrasée d'amour de Dieu.
La douleur de cette blessure était si vive, qu'elle m'arrachait ces faibles soupirs dont je parlais naguère : mais cet indicible martyre me faisait goûter en même temps les plus suaves délices ; aussi je ne pouvais ni en désirer la fin, ni trouver de bonheur hors de Dieu. Ce n'est pas une souffrance corporelle, mais toute spirituelle, quoique le corps ne laisse pas d'y participer à un haut degré. Il existe alors entre l'âme et Dieu un commerce d'amour si suave, qu'il m'est impossible de l'exprimer. Je supplie ce Dieu de bonté de le faire goûter à quiconque refuserait de croire à la vérité de mes paroles. Les jours où je me trouvais dans cet état, j'aurais voulu ne rien voir, ne point parler, mais m'absorber délicieusement dans ma peine, que je considérais comme une gloire devant laquelle toutes les gloires de ce monde ne sont que néant1.
1 La Sainte était âgée de quarante-quatre ans lorsqu'elle reçut, a,u monastère de l'Incarnation d'Avila, une faveur si extraordinaire. Dieu devait faire éclater un jour dans son Église la gloire de cette mystérieuse blessure. Au commencement du xvm« siècle, les Carmes réformés d'Espagne et d'Italie ayant demandé au saint-siége l'institution d'une fête particulière pour honorer la blessure faite par l'ange au cœur de leur sainte fondatrice, le pape Benoit XIII accéda à leur demande, et accorda, le 25 mai 1726, aux religieux et religieuses du Carmel réformé, un office propre pour la fête de la Transverbération du cœur de sainte Térèse. Cet office ne contenait d'abord que l'oraison et les leçons ; mais ensuite le même souverain pontife permit de faire une messe et un office complets pour cette fête.
Cet office est récité, même par les carmes de la commune observance, et l'Espagne tout entière l'a adopté.
Benoît XIV, dans son bref Dominici gregis, du 8 août 1744, a accordé à perpétuité une indulgence plénière à tous les fidèles qui visiteraient les églises du Carmel, depuis les premières vêpres de la Transverbération, jusqu'au coucher du soleil du jour de la fête, qui se célèbre le 27 du mois d'août. Il est vrai que ce bref ne parle que de la congrégation espagnole des carmes ; mais Clément VII, dans sa bulle ln apostolicx dignitatis culmine, du 13 novembre 1000, ayant accordé à la congrégation ilalienne la participation de tous les privilèges,
Telle était la faveur que le divin Maître m'accordait de temps en temps, lorsqu'il lui plut de m'envoyer ces grands ravissements contre lesquels, même en présence d'autres personnes, toutes mes résistances étaient vaines ; ainsi j'eus le déplaisir de les voir bientôt connus du public. Depuis que j'ai ces ravissements, je sens moins cette peine qu'une autre dont j'ai parlé précédemment, je ne me souviens plus en quel chapitre1. Cette dernière est différente sous plusieurs rapports et d'une plus haute excellence. Quant à celle dont je parle maintenant, elle dure peu : à peine commence-t-elle à se faire sentir que Notre-Seigneur s'empare de l'âme et la met en extase ; elle entre si promptement dans la jouissance, qu'elle n'a pas le temps de souffrir beaucoup. Béni soit à jamais cet adorable Maître, qui comble de ses grâces une âme qui répond si mal à de si grands bienfaits!
indulgences, etc., accordés ou à accorder à la congrégation espagnole, il est clair que tout le Carmel jouit de cette faveur de Benoit XIV. 1 Au c. xz.
Saint Pierre d'Alcantara console et rassure sainte Térèse, en lui déclarant que ses visions et ses ravissements viennent de Dieu. — Lien admirable de charité qui, dès cette première entrevue, unit ces deux grandes âmes. — La Sainte ne laisse pas d'éprouver de cruelles souffrances d'esprit et de corps. — Elle fait connaître quelques-unes de ses tentations et de ses peines intérieures. — Martyre d'une âme embrasée d'amour pour Dieu, quand, par défaut de forces corporelles, elle se sent incapable de travailler à sa gloire.
Je vis que malgré ma lutte je ne pouvais rien contre ces grands transports d'amour, et ils devinrent pour moi un objet de crainte. Le plaisir et la peine qu'ils me faisaient simultanément éprouver, étaient pour moi un mystère. Je savais bien que la souffrance du corps est compatible avec la joie de l'esprit ; mais une peine spirituelle si excessive unie à un bonheur si ravissant, voilà où ma raison se perdait. J'opposais cependant la résistance commandée, je m'épuisais en vains efforts, et souvent j'en étais brisée de lassitude. Infortunée, je m'armais de la croix pour me défendre contre Celui qui nous l'avait laissée à tous comme notre rempart et notre défense.
Je voyais clairement que personne ne me comprenait. Je n'osais néanmoins le dire qu'à mon confesseur ; en parler à d'autres eût été déclarer que je n'avais pas d'humilité. 11 plut à Notre-Seigneur de remédier en partie à mes peines, et même de les faire cesser pendant quelque temps, en conduisant dans cette ville le bienheureux frère Pierre d'Alcantara. J'ai déjà parlé de lui, et dit quelque chose de sa pénitence1; j'ai appris qu'entre autres austérités, il avait porté pendant vingt années un cilicc en lames de fer-blanc, sans jamais le quitter. Il a composé en langue castillane de petits traités d'oraison qui sont maintenant entre les mains de tout le monde. L'oraison étant sa vie depuis tant d'années, il en a écrit d'une manière admirablement utile pour les âmes qui s'adonnent à ce saint exercice. Il avait gardé dans toute sa rigueur la première règle de Saint-François, et pratiqué cette pénitence dont je n'ai rapporté que quelques traits.
Cette dame veuve dont j'ai parlé, si digne servante de Dieu et mon intime amie*, ayant appris l'arrivée de ce grand personnage, désira que je le visse. Elle savait le besoin que j'en avais ; elle était témoin de mes peines, et ne réussissait pas peu à les adoucir. Pleine d'une foi vive, elle ne pouvait s'empêcher de voir l'esprit de Dieu dans ce que tous les autres regardaient comme l'ouvrage du démon. Elle joignait à un jugement exquis une discrétion parfaite. C'était une âme à laquelle Notre-Seigneur aimait à se communiquer dans l'oraison : aussi daignait-il lui faire connaître ce que les savants ignoraient. Mes confesseurs me permettaient de chercher auprès d'elle un adoucissement à mes peines, et elle pouvait me consoler sous bien des rapports. Souvent elle avait sa part dans les grâces que je recevais, car NotreSeigneur lui donnait par mon intermédiaire des avis trèsutiles à son âme.
Cette fidèle amie, pour faciliter mes rapports avec un homme aussi saint que frère Pierre d'Alcantara, obtint de mon provincial, sans m'en rien dire, la permission dem'avoir
1 A la fin du c. xxvir. * Guiomar de Ulloa.
huit jours chez elle. Ce fut dans sa maison, et dans quelques églises que j'eus plusieurs entretiens avec un si grand Maître de la vie spirituelle. Depuis, il m'a encore été donné, à diverses époques, de communiquer avec lui de la manière la plus intime. Comme je n'ai jamais rien caché à mes guides des plus secrets replis de mon cœur, et que dans les choses douteuses j'ai toujours dit ce qui pouvait m'ôtre contraire, je lui rendis compte de toute ma vie et de ma manière d'oraison le plus clairement qu'il me fut possible. Je vis presque d'abord qu'il m'entendait par l'expérience qu'il avait de ces voies, et c'était ce dont j'avais besoin : car Dieu ne m'avait pas encore fait la grâce qu'il m'a accordée depuis, de savoir faire comprendre aux autres les faveurs dont il me comble ; ainsi, pour les connaître et pour en porter un jugement sûr, il fallait en avoir reçu de semblables.