La Vie écrite par elle-même (page 19)
Il me donna une très-grande lumière, et elle m'était trèsnécessaire; car, jusqu'à ce moment, les visions intellectuelle, et mômes les imaginaires qui se voient des yeux de l'àme, avaient été pour moi quelque chose d'incompréhensible. Je croyais, comme je l'ai dit, qu'on ne devait estimer que celles qui frappent les yeux du corps; et je n'en avais point de celles-là. Ce saint homme m'éclaira sur tout, et me donna une parfaite intelligence de ces visions; il me dit de ne plus craindre, mais de louer Dieu, m'assurant qu'il en était l'auteur, et qu'après les vérités de la foi, il n'y en avait point de plus certaine ni à laquelle je dusse donner une plus ferme créance. 11 se consolait beaucoup avec moi, me témoignait une très-grande affection, et il m'a toujours depuis fait part de ses pensées les plus intimes et de ses desseins. Heureux de voir que Notre-Seigneur m'inspirait une si ferme résolution, et tant de courage pour entreprendre les mômes choses qu'il lui faisait la grâce d'exécuter, il goûtait un grand contentement dans cette mutuelle communication de nos âmes. Car dans l'état auquel le divin Maître l'avait élevé, le plus grand plaisir, comme la plus pure consolation, est de rencontrer une âme en qui Ton croit découvrir le commencement des mêmes grâces. Je ne faisais alors, ce me semble, que d'entrer dans une si sainte voie. Dieu veuille que je sois maintenant plus avancée. Ce saint homme fut pénétré de la plus vive compassion pour moi. Il me dit qu'une des plus grandes peines dans cet exil, était celle que j'avais endurée, c'est-à-dire cette contradiction des gens de bien ; il ajouta qu'il me restait encore beaucoup à souffrir, parce que j'avais besoin d'une continuelle assistance, et qu'il n'y avait personne dans cette ville qui m'entendit. Il me promit de parler à mon confesseur, et à un de ceux qui me causaient le plus de peine. Ce dernier était ce gentilhomme dont j'ai fait mention. Son dévouement sans bornes pour moi était la cause de toute cette guerre qu'il me faisait. C'était une âme sainte mais craintive ; et comme il m'avait vue naguère si imparfaite, il ne pouvait se persuader que je fusse dans un état si élevé.
Ce grand serviteur de Dieu accomplit sa promesse ; il parla à tous les deux, et leur montra par de puissantes raisons qu'ils devaient se rassurer, et ne plus m'inquiéter à l'avenir. Mon confesseur n'en avait pas grand besoin ; mais pour le gentilhomme, ce n'était pas de même ; car une telle autorité ne put entièrement le convaincre : elle fit néanmoins qu'il ne m'effrayait plus autant qu'auparavant.
Il fut convenu entre ce saint religieux et moi que je lui écrirais à l'avenir ce qui m'arriverait, et que nous prierions beaucoup Dieu l'un pour l'autre. Dans sa profonde humilité, il voulait bien attacher quelque prix aux prières d'une créature aussi misérable que moi, ce qui me couvrait d'une
extrême confusion. Il me laissa fort contente et fort consolée, par l'assurance qu'il me donna que l'esprit de Dieu agissait dans mon aine : il ajouta que je pouvais sans crainte continuer à faire oraison ; et que, s'il me survenait des doutes, je n'avais qu'à les communiquer à mon confesseur, sans m'en inquiéter davantage.
Néanmoins, comme Notre-Seigneur me conduisait par la voie de la crainte, je ne pouvais ouvrir mon âme ni à une sécurité parfaite quand on me rassurait, ni à une crainte sérieuse quand on me disait que j'étais trompée. Ainsi, que l'on m'inspirât de la crainte ou de la confiance, nul ne pouvait obtenir de moi une foi plus grande que celle que NotreSeigneur mettait dans mon âme. Sans doute les paroles de l'homme de Dieu, je me plais à le redire, me laissèrent consolée et tranquille sur mon état; je ne leur donnai pourtant pas assez de créance pour être tout à *ait sans appréhension, principalement lorsque le divin Maître me faisait sentir les tourments intérieurs dont je vais parler.
Je ne pouvais me lasser de rendre grâces au Seigneur, et de bénir mon glorieux père saint Joseph, à qui j'attribuais l'arrivée de ce grand religieux qui était commissaire général de la custodie1 qui porte son nom. Je n'avais cessé de me recommander très-instamment à ce glorieux patriarche, ainsi qu'à la très-sainte Vierge.
Il m'arrivail quelquefois, comme il m'arrive encore mais plus rarement, d'éprouver simultanément de si grandes peines spirituelles et de si accablantes douleurs corporelles, que je ne savais que devenir. D'autres fois, quoique ces souffrances du corps fussent plus cruelles, mon esprit ne souffrant point, je leur faisais face avec beaucoup d'al1 On appelle custodie, dans l'ordre de Saint-François, un certain nombre de maisons qui ne suffisent pas pour former une province.
légresse; mais lorsque j'endurais les deux à la fois, j'éprouvais un véritable martyre.
Toutes les grâces que le Seigneur m'avait faites, s'effaçaient alors de ma mémoire ; il ne m'en restait, comme d'un songe, qu'un vague souvenir qui ne servait qu'à me tourmenter. Mon esprit était tellement obscurci, que je roulais de doute en doute, de crainte en crainte ; il me semblait que je n'avais pas su comprendre ce qui se passait en moi: peut-être étais-je victime d'une illusion ; il devait me suffire d'être trompée, sans tromper encore des gens de bien ; enfin, je me trouvais si mauvaise, que je m'imaginais être cause par mes péchés de tous les maux et de toutes les hérésies qui désolaient le monde. Ce n'était là qu'une fausse humilité, inventée par l'ennemi du salut pour me troubler et me jeter dans le désespoir. Maintenant qu'une longue expérience m'a dévoilé ses artifices, il ne me tente plus tant de ce côté-là.
On reconnaît à des marques évidentes que cette fausse humilité est l'ouvrage du démon. Elle commence par l'inquiétude et le trouble ; puis, tout le temps qu'elle dure, ce n'est que bouleversement intérieur, obscurcissement et affliction de l'esprit, sécheresse, dégoût de l'oraison et de toute bonne œuvre. Enfin, l'âme se sent comme étouffée, et le corps comme lié, de telle sorte qu'ils sont incapables d'agir.
Quand l'humilité vient de Dieu, l'âme reconnaît, il est vrai, sa misère; elle en gémit, elle s'exagère beaucoup à elle-même sa propre malice, et voit que ces sentiments qu'elle a d'elle-même ne sont que la pure vérité : mais cette vue ne lui cause ni trouble, ni inquiétude, ni ténèbres, ni sécheresse; elle répand au contraire en elle la joie, la paix, la douceur, la lumière. Si elle sent de la peine, c'est unepeinr
qui la console, parce qu'elle connaît qu'elle vient de Dieu et qu'elle la considère comme une grâce insigne, et comme un précieux présent de sa main. En même temps qu'elle se sent brisée de repentir d'avoir offensé un Dieu si bon, elle se sent dilatée parle sentiment de ses miséricordes infinies; et si la lumière qu'elle reçoit la confond, elle la porte en même temps à bénir Dieu de l'avoir si longtemps soufferte.
Dans cette autre humilité dont le mauvais ange est l'auteur, l'âme n'a de lumière pour aucun bien. Elle se représente son Dieu comme armé pour mettre tout à feu et à sang; elle n'a sous les yeux que l'image de sa justice. La foi à la miséricorde lui reste, il est vrai, parce que tous les efforts du démon ne sauraient la lui ravir ; mais ce rayon de la foi, loin de la consoler, ne fait qu'accroître son tourment, en lui montrant dans une plus vive lumière la grandeur de ses obligations euvers Dieu.
A mon avis, cet artifice est l'un des plus subtils du démon, des plus cachés, et des plus pénibles à l'âme. C'est pourquoi j'ai cru, mon père, devoir vous en parler, afin que si l'ennemi vous tente de ce côté, et que l'entendement vous demeure libre, il vous soit plus facile de le reconnaître. Ne pensez pas que ce discernement dépende de l'étude et de la science ; car moi qui en suis si dépourvue, je n'ai pas laissé de comprendre une fois sortie du tourment de cette fausse humilité, que ce n'était qu'une pure chimère. J'ai clairement vu que cette épreuve n'arrive que par la permission et la volonté du Seigneur. Il donne pouvoir au démon de me tenter, comme il le lui donna de tenter Job; mais à cause de ma faiblesse, il ne lui permet pas de me traiter avec une pareille rigueur.
Un de ces terribles assauts me fut livré, je m'en souviens, lavant-veille de la fête du très-saint sacrement, pour laquelle j'ai beaucoup de dévotion, mais pas autant que je devrais. Il ne dura cet te fois que jusqu'au jour de la solennité. Mais d'autres fois il a duré huit jours, quinze jours, trois semaines, peut-être même plus longtemps. Cela m'est arrivé en particulier durant ces saintes semaines qui terminent le carême, époque où j'avais coutume de faire mes délices de l'oraison. Le démon remplissait tout à coup mon esprit de choses si frivoles, qu'en un autre temps je n'aurais fait qu'en rire. Il parait être alors maître de l'âme pour l'occuper ainsi qu'il lui plait de mille folies, sans qu'elle puisse penser à rien de bon. Il ne lui représente que des choses vaines, insensées, inutiles à tout, qui ne servent qu'à l'embarrasser et comme à l'étouffer, de telle sorte qu'elle n'est plus à elle-même. Pour donner une idée de ce supplice, je dirai que les démons jouaient avec ma personne comme ils auraient joué avec une balle, et sans qu'il me fût possible de m'échapper de leurs mains. Qui pourrait exprimer ce que l'on souffre en cet état? L'âme cherche du secours, et Dieu ne permet pas qu'elle en trouve. Il ne lui reste que la lumière du libre arbitre, mais si obscurcie, qu'elle est comme une personne qui aurait un bandeau sur les yeux. On peut alors la comparer à celui qui marchant durant une nuit très-obscure dans un chemin où il y aurait des endroits fort dangereux, éviterait d'y tomber, parce qu'il y serait très-souvent passé et les aurait vus pendant le jour. Do même, si l'âme ne tombe pas dans quelque offense, elle le doit à la bonne habitude de s'en préserver, et surtout à l'assistance particulière que Dieu lui prête au milieu de ces ténèbres spirituelles.
Dans cet état on ne perd ni la foi ni les autres vertus, puisqu'on croit ce qu'enseigne l'Église; mais la foi dort, et les actes qu'on en pro luit semblent ne partir que du bout
•ogle
des lèvres. L'âme est saisie par je ne sais quelle angoisse et quelle torpeur; la connaissance de Dieu et les grandes vérités de la religion ne la frappent que comme un son vague qui vient de loin. Son amour est si tiède, qu'en entendant parler de Dieu, Tunique chose en son pouvoir est d'écouter, et de croire ce qu'on dit, parce que c'est la croyance de l'Église ; mais elle n'a aucun souvenir de ce qu'elle a éprouvé intérieurement. Cherche-t-elle alors dans la prière ou dans la solitude quelque adoucissement, elle n'y rencontre que des angoisses plus cruelles. Elle éprouve au dedans d'elle-même un tourment intolérable, dont la nature lui est inconnue. C'est, selon moi, une faible mais fidèle image de l'enfer ; Notre-Seigneur a daigné lui-môme dans une vision me faire connaître cette vérité. L'âme sent en soi un feu qui la brûle, mais elle n'en connaît ni l'origine ni l'auteur, et ne sait ni comment le fuir, ni comment l'éteindre. Veut-elle recourir à la lecture pour se soulager, elle en retire aussi peu de secours que si elle ne savait pas lire. Voici ce qui m'est arrivé : un jour, prenant la vie d'un saint dans l'espoir que le récit de ses peines adoucirait les miennes et me consolerait, j'en lus quatre ou cinq fois de suite quatre à cinq lignes, et voyant que je ne les comprenais pas plus à la fin qu'au commencement, quoiqu'elles fussent écrites en langue castillane, je laissai là le livre. La môme chose m'est arrivée diverses fois ; mais celle-ci est plus particulièrement présente à ma mémoire.
Si l'on essaye de trouver quelque allégement à sa peine en s'entretenant avec quelqu'un, on ne fait en cela que l'augmenter, parce que le démon nous rend si colères et de si mauvaise humeur, qu'il n'y a personne qui ne nous devienne insupportable. Nous ne croyons pas peu faire en n'éclatant pas : disons plus vrai, c'est Dieu qui, par sa grâce,
nous retient et nous empêche de rien dire ou de rien faire qui l'offense, ou qui préjudicie à notre prochain.
Lorsque j'allais trouver ceux qui étaient alors et sont encore aujourd'hui mes confesseurs, voici ce qui m'arrivait fort souvent : quoiqu'ils fussent des hommes fort saints, ils m'adressaient des paroles et des réprimandes d'une telle âpreté, que lorsque ensuite je les rappelais à leur souvenir, ils en étaient eux-mêmes étonnés ; ils m'avouaient que malgré leur ferme résolution de m'accueillir avec bonté, ils n'avaient pu s'empêcher de me traiter de la sorte. Bien des fois, émus de compassion à la vue des souffrances d'âme et de corps que j'endurais, et n'étant pas sans scrupule de m'avoir parlé si durement, ils se sentaient très-résolus de me consoler; mais cela n'était pas en leur pouvoir. A la vérité, leurs paroles n'avaient rien d'offensant pour Dieu ; mais c'étaient bien les plus dures et les plus désagréables que l'on puisse entendre de la bouche d'un confesseur. Leur dessein était sans doute de me mortifier. Dans une disposition d'âme différente, j'aurais supporté l'épreuve avec courage, et même avec joie; mais alors tout m'était tourment. J'étais quelquefois poursuivie par la pensée que je les trompais ; j'allais alors les trouver, et je les avertissais très-sérieusement de se tenir en garde contre moi, et de se défier de mes paroles. Je voyais bien que je n'aurais voulu pour rien au monde leur dire un mensonge de propos délibéré; mais tout me donnait de la crainte. Un d'eux voyant bien que ce n'était qu'une tentation me dit un jour de ne pas m'en mettre en peine; que quand bien même je voudrais le tromper, il avait assez de têle pour ne pas se laisser abuser par mes paroles. Cette réponse me consola beaucoup.
Le plus souvent, aussitôt après avoir communié, et quelquefois en m'appro chant de la sainte table, je me trouvais si bien d'esprit et de corps, que je ne pouvais assez m'en étonner. Il semblait que dans le moment même où ce divin Soleil venait à paraître, il dissipait toutes les ténèbres de mon âme, et me faisait voir clairement que ce n'étaient que de vaines terreurs.
En certains jours, une vision, ou, comme je l'ai dit ailleurs 1 , une seule parole de Notre-Seigneur telle que celle-ci : « Ne t'afflige point ; n'aie point de crainte, » faisait naître en mon âme uue sérénité parfaite, comme si aucun trouble n'eût précédé. Prenant alors mes délices avec mon divin Maître, je me plaignais à lui de ce qu'il me laissait endurer de tels tourments, mais il faut avouer qu'il savait les récompenser par un digne salaire ; car presque toujours il les faisait suivre d'une grande abondance de grâces. L'âme se purifie dans ces peines comme l'or dans le creuset; elle en sort plus spirituelle, et plus capable de contempler au dedans d'elle-même le Seigneur qui y habite. Elle trouve légères des peines qui auparavant lui semblaient insupportables, et elle les souhaite de nouveau si Dieu doit en être plus glorifié. Quelque nombreuses que soient les tribulations et les persécutions, pourvu qu'il n'y ait point d'offense du Seigneur, elle les endure avec joie pour lui, parce qu'elle en connaît les précieux avantages : mais hélas ! c'est ce que je ne fais que fort imparfaitement.
J'éprouvais, à certains temps, des peines différentes de celles que je viens de rapporter. Je sentais une impuissance absolue de former la pensée ou le désir d'une bonne œuvre ; corps et âme, j'étais inutile à tout, et un vrai fardeau pour moi-même ; mais je n'avais pas ces autres ten» C. xxv, p. 280.
tations et ces troubles dont j'ai parlé : c'était seulement je ne sais quel dégoût qui faisait que mon âme n'était satisfaite de rien ; je tâchais alors moitié de gré, moitié de force, de m'occuper à de bonnes œuvres extérieures. Cet état fait bien connaître le peu que nous sommes lorsque la grâce vient à se cacher. Il ne me causait pourtant pas beaucoup de peine parce que cette vue de ma bassesse ne laissait pas d'avoir un certain charme pour moi.
Il est encore des jours où, même dans la solitude, je ne puis avoir aucune pensée fixe et arrêtée ni de Dieu ni d'aucun bien, ni faire oraison; mais je sens que j'en discerne la cause. Je vois clairement que tout le mal vient de l'entendement et de l'imagination ; car pour la volonté, elle est droite, et il n'est point de bonne œuvre qu'elle ne soit disposée à embrasser. Mais telles sont les divagations de l'esprit, qu'il ressemble à un fou que personne ne peut enchaîner ; et il n'est pas en mon pouvoir de le fixer l'espace même d'un Credo. Quelquefois j'en ris, et, pour jouir du spectacle de ma misère, je le laisse aller au gré de ses caprices, et me plais à le suivre de l'œil pour voir ce qu'il fera. Jamais, grâce à Dieu, il ne se porte à rien de mauvais, mais seulement à des choses indifférentes, par exemple, sur ce qu'il y a à faire ici, ou là, ou dans cet autre endroit. Je comprends alors bien mieux la grandeur de la grâce que Dieu m'accorde, lorsque, tenant ce fou enchaîné, il me met dans une parfaite contemplation; et je pense aussi à ce que diraient de moi ceux qui me croient bonne, s'ils me voyaient dans un tel égarement d'esprit. Je suis émue île la plus vive compassion en voyant l'âme en si mauvaise compagnie, et je désire si ardemment de la voir libre, que je ne puis quelquefois m'empêcher de dire à Notre-Seigneur : Quand donc mon âme se verra-t-elle enfin occupée tout
entière à célébrer vos louanges? Quand toutes ses puissances jouiront-elles de vous? Ne permettez pas, Seigneur, qu elle soit plus longtemps divisée, et comme déchirée en lambeaux.
C'est là une souffrance que j'éprouve fort souvent. J'ai reconnu que quelquefois mon peu de santé en était cause en grande partie. Je suis alors vivement frappée des ravages du péché originel; car c'est de lui que nous vient cette impuissance de tenir notre pensée fixe en Dieu. Chez moi, elle vient sans doute encore de mes propres péchés; s'ils n'avaient pas été si nombreux, j'aurais été plus stable dans le bien.
Je vais rapporter une autre de mes peines qui ne fut pas petite. Ayant reçu de Notre-Seigneur sur l'oraison toutes les lumières que me donnaient les livres qui en traitent, j'abandonnai une lecture que je croyais sans profit pour moi. Je ne lisais plus que les vies des saints ; me trouvant si imparfaite à côté d'eux, je me sentais excitée et encouragée par leurs exemples. Je craignis de pécher contre l'humilité, en me croyant ainsi parvenue à un tel degré d'oraison. J'avais beau faire, je ne pouvais me défendre de celte pensée ; et elle ne cessa de me causer une peine fort vive, jusqu'à ce que des hommes savants, et en particulier le bienheureux frère Pierre d'Alcantara, me dirent de ne plus m'en inquiéter.
Voici pour moi un souveau sujet de peine. Déjà au rang des âmes privilégiées, du côté des grâces reçues, je n'ai pourtant pas encore commencé à servir Dieu. Je ne suis qu'imperfection, je le vois ; néanmoins, en fait de désirs et d'amour de mon Dieu, je me sens, grâce à lui, capable de lui rendre quelque petit service. Mon cœur me dit que je l'aime, mais hélas ! la faiblesse des œuvres et la multitude de mes imperfections me désolent.
11 m'arrive aussi parfois de me trouver dans une sorte de stupidité fort singulière. Je ne fais ni bien ni mai; je marche, comme on dit, à la suite des autres, n'éprouvant ni peine ni consolation, insensible à la vie comme à la mort, au plaisir comme à la douleur; en un mot, rien ne me touche. A mon avis, l'âme est alors comme le petit ânon qui va paissant, et qui, sans presque le sentir, se sustente et grandit à l'aide de la nourriture qu'il trouve. Dieu, je n'en doute pas, soutient cette âme par quelques grandes grâces, puisqu'elle supporte avec une tranquille résignation le fardeau d'une si misérable vie; mais comme il n'y a ni mouvements ni effets intérieurs, elle n'a pas la conscience de ce qui se passe en elle. Il me vient en ce moment dans l'esprit que ce progrès insensible et caché est comme la marche du vaisseau en pleine mer par un vent doux et favorable; il fait beaucoup de chemin en peu de temps sans que l'on s'en aperçoive.
Il n'en est pas ainsi de ces autres états intérieurs dont j'ai parlé : les effets de la grâce sont si grands, que soudain en quelque sorte l'âme s'aperçoit de son progrès. A l'instant, les saints désirs bouillonnent en elle, et rien ne peut plus la satisfaire. C'est là ce qu'elle éprouve quand Dieu lui donne ces grands transports d'amour dont j'ai parlé1. Elle ressemble à ces petites fontaines que j'ai vues quelquefois : elles jaillissent de terre en bouillonnant, et elles ne cessent de lancer en haut le sable avec leurs ondes. Cette comparaison peint parfaitement au naturel ce qui se passe dans une âme élevée à un état si sublime. L'amour qui la possède est dans un perpétuel mouvement, et lui suggère sans cesse de nouveaux desseins ; ne pouvant rester con1 Au chapitre précédent.
centré, il aspire à se répandre, pareil à cette source qui, impatiente d'être sous terre, lance au dehors ses eaux. La plus grande partie du temps, cette âme ne peut ni rester en repos ni se contenir, tant est fort l'amour qui la transporte. Comme elle est plongée dans cet amour et le boit à souhait, elle désire que les autres s'abreuvent à la même source, pour célébrer ensuite avec elle les louanges de Dieu.
Que de fois à ce sujet me suis-je souvenue de cette eau vive dont Notre-Seigneur parla à la Samaritaine ! Que j'aime cet endroit de l'Évangile! Dès ma plus tendre enfance, sans comprendre comme maintenant le prix de ce que je demandais, je suppliais très-souvent le divin Maître de me donner de cette eau admirable; et partout où j'étais, j'avais toujours un tableau qui me représentait ce mystère, avec ces paroles écrites au bas : Domine, da mihi hanc aquam. Seigneur, donnez-moi de cette eau.
On peut aussi comparer cet amour divin qui transporte, à un grand feu dont l'activité dévorante réclame sans cesse une matière nouvelle. L'âme voudrait, à quelque prix que ce fût, mettre continuellement du bois dans ce feu pour l'empêcher de s'éteindre. Pour moi, quand je n'aurais que de petites pailles à y jeter, je serais contente; très-souvent, hélas! je n'ai point autre chose. Quelquefois j'en ris; mais d'autres fois je m'afflige beaucoup de ma pauvreté. Je me sens intérieurement pressée de servir Dieu en quelque chose, et, ne pouvant faire davantage, je m'occupe à orner de verdure et de fleurs quelques images, à balayer, à parer un oratoire, ou à d'autres petits travaux si bas, que j'en demeure ensuite toute confuse. M'arrive-t-il de faire quelque pénitence, elle en mérite à peine le nom; et, à moins que Notre-Seigneur n'ait égard à ma volonté, je vois que ce n'est rien, et suis la première à rire de moi-même.
Ah ! combien souffrent des âmes embrasées de cet amour, lorsque par défaut de forces corporelles elles se voient incapables de rien faire pour le service de Dieu ! Que doivent-elles éprouver? Mourir d'appréhension de voir ce beau feu s'éteindre, et se trouver en même temps dans Pimpuissance d'y jeter du bois pour l'entretenir! L'âme alors se consume au dedans d'elle-même, et son propre feu la réduit en cendres; l'amour la fait fondre en larmes, l'amour la brûle de sa flamme ; c'est un tourment, mais un tourment délicieux.
Quelles actions de grâces ne doivent point au Seigneur ceux qui, arrivés à cet état, ont reçu de lui non- seulement des forces pour faire pénitence, mais encore de la science, du talent, de la liberté, pour prêcher, pour confesser, pour gagner des âmes à son service! Non, ils ne savent pas, ils ne comprennent pas le prix du trésor qu'ils possèdent, s'ils n'ont éprouvé une fois dans leur vie le martyre d'une âme qui, sans cesse comblée des grâces du Seigneur, se voit dans l'impuissance de rien faire pour son service. Qu'il soit béni de tout, ce grand Dieu, et que les anges chantent à jamais sa gloire! Ainsi soit-il.
Je ne sais, mon père, si j'ai bien fait de rapporter tant de particularités; mais comme vous m'avez de nouveau envoyé l'ordre de ne pas craindre de m'étendre, et de ne rien omettre, j'écris, avec toute la clarté et toute la sincérité dont je suis capable, ce que ma mémoire me rappelle. Il y aura néanmoins bien des choses involontairement omises; pour les raconter, il me faudrait beaucoup de temps, et, comme je l'ai dit, j'en ai fort peu; d'ailleurs l'utilité n'en serait peut-être pas grande.
Tentations extérieures par lesquelles les démons attaquent la Sainte. — Pouvoir de l'eau bénite pour les chasser. — Dieu accorde aux prières de la Sainte la conversion d'un ecclésiastique. — Térèse tremble que les faveurs qu'elle reçoit ne soient connues. — Injustice du monde à l'égard de ceux qui servent Dieu. — Sages conseils que leur donne la Sainte pour arriver à la perfection. — Elle rapporte quelques traits de sa vie.
Après avoir parlé de quelques tentations et de quelques troubles intérieurs et secrets qui me venaient du démon, je veux en rapporter d'autres dont j'étais assaillie presque en public, et où l'action de cet esprit de ténèbres était visible.
Je me trouvais un jour dans un oratoire lorsqu'il m'apparut, à mon côté gauche, sous une forme affreuse. Pendant qu'il me parlait, je remarquai particulièrement sa bouche, elle était horrible. De son corps sortait une grande flamme, claire, et sans mélange d'ombre. Il me dit, d'une voix effrayante, que je m'étais échappée de ses mains, mais qu'il saurait bien me ressaisir. Ma crainte fut grande : je fis, comme je pus, le signe de la croix; il disparut, mais il revint aussitôt ; mis en fuite par un nouveau signe de croix, il ne tarda pas à reparaître. Je ne savais que faire : enfin je jetai de l'eau bénite du côté où il était, et il ne revint plus.
Un autre jour il me tourmenta durant cinq heures par des douleurs si terribles et par un trouble d'esprit et de corps
si affreux, que je ne croyais pas pouvoir plus longtemps y résister. Quelques sœurs qui étaient présentes, en furent épouvantées, et cherchaient en vain, comme moi, un remède à ma torture. J'ai la coutume dans ces moments d'intolérables souffrances de me recommander à Dieu du fond de l'âme, et de faire des actes intérieurs de résignation. Je demande au Seigneur la grâce de la patience, et j'accepte ensuite, s'il y va de sa gloire, de rester dans cet état jusqu'à la fin du monde. Je cherchais donc par cette pratique quelque allégement au tourment cruel que j'endurais, lorsqu'il plut au Seigneur de me faire voir qu'il venait du démon; car j'aperçus près de moi un petit nègre d'une figure horrible, qui grinçait des dents, désespéré d'essuyer une perte là où il croyait trouver un gain. Je me mis à rire, et n'eus point peur. Mais les sœurs qui me tenaient compagnie, étaient saisies d'effroi, et ne savaient que faire, ni quel remède apporter à un si grand tourment. L'ennemi se déchaînait contre moi avec une telle fureur, que par un mouvement irrésistible je me donnais de grands coups, heurtant de la tête, des bras et de tout le corps, contre ce qui m'entourait; pour surcroît de souffrance, j'étais livrée à un trouble intérieur plus pénible encore, qui ne me laissait pas un seul instant de repos ; et je n'osais demander de l'eau bénite, de peur d'effrayer mes compagnes, et de leur faire connaître d'où cela venait.
Je l'ai éprouvé bien des fois, rien n'égale le pouvoir de l'eau bénite pour chasser les démons et les empêcher de revenir ; ils fuient aussi à l'aspect de la croix, mais ils reviennent1. La vertu de cette eau doit donc être bien grande!
1 P.ibera fait judicieusement observer que par ces paroles la Sainte n'établit point de règle, èt n'affirme point que la croix ait moins de vertu contre le démon que l'eau bénite, puisque le contraire peut arriver à d'autres; mais
Pour moi, je goûte une consolation toute particulière et fort sensible lorsque j'en prends; d'ordinaire, elle méfait sentir comme un renouvellement de mon être que je ne saurais décrire, et un plaisir intérieur qui fortifie toute mon âme. Ceci n'est pas une illusion, je l'ai éprouvé un très-grand nombre de fois, et j'y ai fait une attention fort sérieuse. Je compare volontiers une impression si agréable, à ce rafraîchissement qu'éprouve dans toute sa personne celui qui, excédé de chaleur et de soif, boit un verre d'eau froide. Je considère à ce sujet quel caractère de grandeur l'Église imprime à tout ce qu'elle établit ; je tressaille de joie en voyant la force mystérieuse que ses paroles communiquent à l'eau, et l'étonnante différence qui existe entre celle qui est bénite et celle qui ne l'est pas.
Comme mon tourment ne cessait point, je dis à mes sœurs que si elles ne devaient pas en rire, je demanderais de l'eau bénite. Elles m'en apportèrent et en jetèrent sur moi, mais cela ne fit aucun effet ; j'en jetai moi-même du côté où était l'esprit de ténèbres, et à l'instant il s'en alla. Tout mon mal me quitta de môme que si on me l'eût enlevé avec la main; je restai néanmoins toute brisée, comme si j'avais été rouée de coups de bâton. Une leçon bien utile venait de m'être donnée : je pouvais me former une idée de l'empire tyrannique exercé par le démon sur ceux qui sont à lui, puisqu'il peut, quand Dieu le lui permet, torturer à un tel excès une âme et un corps qui ne lui appartiennent pas ; cela me donna un nouveau désir de me délivrer d'une si détestable compagnie.
11 y a peu de temps, je me vis attaquée avec la même furie ; mais le tourment ne fut pas si long. J'étais seule, je pris de
que seulement elle rapporte ce qui lui est quelquefois arrivé à elle-même. (Uibera, Vie de sainte Térése, liv. IV, c. ix.l
l'eau bénite, et à peine en avais-je jeté que le tentateur disparut. A l'instant môme entrèrent deux religieuses trèsdignes de foi et qui n'auraient voulu pour rien au monde dire un mensonge : elles sentirent une odeur très-mauvaise, comme de soufre; pour moi, je ne la sentis point; mais, d'après leur témoignage, elle dura assez longtemps pour qu'on eût tout le loisir de s'en apercevoir.
Une autre fois, étant au chœur, je fus tout à coup saisie d'un très-profond recueillement ; je m'en allai, pour qu'on ne s'en aperçût pas. Cependant les religieuses entendirent de grands coups dans l'endroit voisin où je m'étais retirée. J'entendis aussi près de moi des voix fortes, et il me semblait qu'on formait quelque complot ; mais il n'arriva à mon oreille qu'un bruit confus, parce que j'étais trop absorbée dans l'oraison ; ainsi, je n'éprouvai aucune crainte.
Ces attaques se renouvelaient presque toujours lorsque Dieu me faisait la grâce d'être utile à quelque âme par mes avis. Je veux en rapporter un exemple, dont plusieurs témoins peuvent attester la vérité : de ce nombre est mon confesseur actuel ; il en vit la preuve dans une lettre; je ne lui avais nullement dit de qui elle était, mais il connaissait parfaitement la personne.