La Vie écrite par elle-même (page 20)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — Vie de sainte Térèse de Jésus écrite par elle-même, éd. 1867 (OCR) · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Un ecclésiastique qui depuis deux ans et demi vivait dans un péché mortel des plus abominables dont j'aie jamais entendu parler, et qui durant ce temps n'avait pas laissé de dire la messe, vint me déclarer le triste état de son âme. 11 me dit qu'en confession il accusait tous ses péchés à l'exception de celui-là, tant il avait de honte de faire l'aveu d'une chose si horrible ; mais qu'il désirait ardemment de sortir de cet abime, et n'en avait pas la force. Je fus très-vivement touchée de son sort, et de la grandeur de l'offense faite à Dieu ; je lui promis do demander et de faire demander instamment au Seigneur, par des personnes meilleures que moi, qu'il lui plût d'avoir pitié de lui. J'écrivis sur-lechamp à quelqu'un à qui il me dit qu'il n'aurait pas de peine de rendre mes lettres. Or, dès la première fois qu'il alla se confesser, Dieu lui fit la grâce de s'accuser de tout, et daigna recevoir cette âme dans sa miséricorde, en faveur de tant de saintes personnes qui sur ma recommandation l'en avaient si instammeut supplié ; de mon côté, malgré ma misère, j'avais fait avec soin tout ce qui était en mon pouvoir. Cet ecclésiastique m'écrivit que, grâce à l'heureux changement opéré en lui, il n'était plus depuis plusieurs jours retombé dans ce péché, mais que la tentation lui causait un supplice tel qu'il lui semblait être en enfer ; il me conjurait de continuer de le recommander à Dieu. Je fis de nouveau appel au zèle de mes sœurs, et c'était à la ferveur redoublée de leurs prières que Dieu devait accorder cette grâce. Au reste, elles ignoraient complètement pour qui elles priaient, et nul n'aurait jamais pu le soupçonner. Pressée par ma commisération pour cette âme, je suppliai Notre-Seigneur de vouloir faire cesser ses tentations et ses tourments ; et je m'offris à les endurer à sa place, pourvu que cela n'entraînât aucune offense de ma part. Je me vis ensuite pendant un mois tourmentée de la manière la plus cruelle ; ce fut alors qu'eurent lieu ces deux attaques dont j'ai parlé. J'en donnai avis à cet ecclésiastique, et il me fit savoir que par la miséricorde de Dieu il respirait enfin de cette guerre acharnée des démons. 11 s'affermit de plus en plus dans le bien, et resta délivré sans retour de la triste chaîne qu'il avait portée. Il ne pouvait se lasser de rendre grâces à Dieu, et de me témoigner sa reconnaissance, comme si j'avais fait quelque chose. A la vérité, la pensée que Notre-Seigneur me favorisait de ses grâces avait pu lui être utile. Il disait que lorsqu'il se voyait serré de plus près par la tentation, il lisait mes lettres, et qu'elle le quittait aussitôt. Il ne pouvait considérer sans un profond étonnement ce que j'avais enduré à son sujet, et comment il élait resté affranchi de ses souffrances. Je n'en étais pas moins étonnée que lui ; et si, pour le voir délivré d'une si cruelle torture, il m'eût fallu souffrir plusieurs années encore, je m'y serais dévouée de bon cœur. Dieu soit béni de tout! On voit par là combien est puissante la prière des âmes qui le servent, et de ce nombre sont, je n'en doute pas, les sœurs de ce monastère. Comme je les avais engagées à prier, les démons devaient être plus indignés contre moi, et le Seigneur le permettait ainsi à cause de mes péchés. .

Vers ce même temps, je crus une nuit que ces maudits esprits allaient m'étouffer; on leur jela beaucoup d'eau bénite, et j'en vis soudain fuir une multitude comme s'ils se précipitaient du haut d'un rocher. Je n'ai maintenant nulle crainte d'eux, sachant que sans la permission du Seigneur ils ne peuvent faire le moindre mouvement. Je pourrais, mon père, rapporter ici un très-grand nombre d'autres tourments qu'ils m'ont fait souffrir, mais j'aime mieux supprimer un récit qui vous fatiguerait. Ce que je viens de dire suffit pour montrer au vrai chrétien le mépris qu'il doit faire de ces fantômes par lesquels les démons cherchent à l'épouvanter. Qu'il le sache, toutes les fois qu'une âme méprise ces adversaires, elle les affaiblit, et acquiert sur eux de l'empire ; chacune de leurs attaques lui apporte toujours quelque grand avantage ; comme il serait trop long d'en parler ici, je me contenterai de rapporter ce qui m'arriva un soir de la fête des morts.

J'étais dans un oratoire, et je venais de réciter un nocturne ; je disais quelques oraisons fort dévotes qui se trouvent à la fin de notre bréviaire, lorsque le démon se mit sur le livre pour m' empêcher d'achever. Je fis le signe de la croix, et il disparut ; il revint presque aussitôt, et je le mis en fuite de la môme manière; ce fut trois fois, ce me semble, qu'il me contraignit ainsi de recommencer Poraison ; enfin je lui jetai de Peau bénite, et je pus terminer. Je vis à l'instant même sortir du purgatoire quelques âmes à qui il devait sans doute rester peu à souffrir, et il me vint en pensée que cet ennemi avait peut-être voulu par là retarder leur délivrance. Je Pai vu rarement sous quelque figure, mais il m'est très-souvent apparu sans en avoir aucune, comme il arrive dans les visions intellectuelles, où, ainsi que je Pai dit, Pâme voit clairement quelqu'un présent, bien qu'elle ne l'aperçoive sous aucune forme.

Je veux rapporter une autre chose qui m'étonna beaucoup. Le jour de la fête de la très-sainte Trinité, étant entrée en extase dans le chœur d'un certain monastère, je vis une grande lutte entre des démons et des anges, sans pouvoir comprendre le sens de cette vision ; je le connus clairement, lorsque, environ quinze jours après, il s'engagea une lutte entre des personnes d'oraison et d'autres en grand nombre qui vivaient étrangères à ce saint exercice. Ce démêlé dura longtemps, et causa beaucoup de trouble et de dommage dans la maison où il arriva.

Une autre fois, je me vis environnée d'une multitude de ces esprits ennemis, mais j'étais en même temps investie d'une vive lumière qui les empêchait de venir jusqu'à moi. Je compris que Dieu me protégeait contre eux, et qu'ils ne pourraient m'entrainer à aucune offense. J'ai eu depuis diverses preuves de la vérité de cette vision. Je vois clairement toute leur impuissance : fidèle à Dieu, je n'ai rien à craindre. Ils ne sont forts que contre ces âmes lâches qui

-capitulent sans combat; celles-là, ils les traitent en despotes.

Au milieu des tentations que j'ai rapportées, je sentais de temps en temps se réveiller en moi toutes les vanités et les faiblesses de la vie passée ; j'éprouvais à cette vue un grand besoin de me recommander à Dieu. Le seul retour de pareilles pensées me semblait une preuve que le démon était l'auteur de tout ce qui s'était passé en moi ; car je croyais qu'après avoir reçu tant de grâces de Dieu, je ne devais pas même ressentir ces premiers mouvements en <les choses contraires à sa loi : j'endurais un véritable tourment, jusqu'à ce que mon confesseur rendit la paix à mon âme.

Je trouvais un tourment non moins cruel dans l'estime et les éloges des personnes d'un rang élevé. Combien j'en ai souffert, et combien j'en souffre encore ! Jetant les yeux sur la vie de Jésus-Christ et des saints, et me voyant si loin de cette voie du mépris et des injures où ils ont marché, je tremble, je n'ose de honte lever la tôte, et voudrais me pouvoir cacher à tout le monde. Quand je suis persécutée, je me sens tout autre. La nature, il est vrai, souffre et s'afflige, mais mon aine s'élève au-dessus de ces persécutions, et elle est comme une reine à qui tout est soumis dans son empire. Je ne comprends pas comment ces deux choses se peuvent accorder, mais je sais bien que cela se passe de la sorte.

Souvent j'ai passé plusieurs jours de suite dans un trouble et une peine excessifs, à la seule pensée que ces grandes faveurs de Dieu seraient connues du public. Cela me semblait de la vertu et de l'humilité ; mais un père dominicain fort savant m'a fait voir le contraire, et je suis bien persuadée maintenant que c'étaitune tentation. Cette appréhension me causait parfois un tourment tel, que j'aurais mieux

aimé me laisser enterrer toute vive. Aussi, lorsque le Seigneur m'envoya ces grands ravissements auxquels, même en compagnie, je ne pouvais résister, j'en demeurais si confuse, que je n'aurais plus voulu paraître devant qui que ce fût au monde.

Notre-Seigneur me voyant un jour navrée de cette peine, me dit : « Que crains-tu? il ne peut arriver que deux choses : ou bien on dira du mal de toi, ou bien on me glorifiera. » Il me faisait connaître par là que ceux qui ajouteraient foi à ces grandes faveurs, lui en rapporteraient la gloire, et que ceux qui n'y croiraient pas me blâmeraient sans fondement. Des deux côtés il y avait un gain pour moi ; ainsi, je n'avais nul sujet de m'affliger. Ces paroles me rendirent le calme, et elles me consolent encore toutes les fois que j'y pense.

Entraînée par cette tentation, je voulus sortir du monastère où j'étais, et m'en aller avec ma dot dans un autre du môme ordre. Je savais que l'observance en était plus étroite, et qu'on y pratiquait de très-grandes austérités ; de plus, il était fort éloigné, ce qui me souriait beaucoup par l'espoir d'y vivre inconnue ; mais mon confesseur ne voulut jamais me le permettre. Ces craintes me causaient un grand trouble : je connus depuis qu'une humilité si contraire à la liberté d'esprit, n'est pas la véritable ; Notre-Seigneur luimôme daigna me donner cette lumière. En effet, si j'avais été pleinenent convaincue que tous les biens me venaient de Dieu seul, j'aurais dû les considérer en moi du môme œil que dans le prochain ; et comme j'éprouve tant de joie à entendre louer les autres, et à les voir riches des trésors du ciel, je n'aurais pas dû m'attrister que Dieu fit également éclater en moi les merveilles de sa grâce.

Je tombai dans un autre extrême : j'adressais des prières particulières à Dieu, pour le conjurer de faire connaître mes

péchés aux personnes qui auraient bonne opinion de moi, afin qu'elles vissent combien j'étais indigne des faveurs que je recevais de lui. Mon confesseur me défendit de continuer. Voici néanmoins ce que j'ai fait jusque dans ces derniers temps. Lorsque je voyais une personne me juger très-favorablement, je tâchais par d'habiles détours de lui donner connaissance de mes péchés, et par là mon âme se sentait soulagée ; mais l'on a également improuvé ma conduite sur ce point. Je vois maintenant que cela ne procédait pas de l'humilité, mais d'une véritable tentation. Il me semblait que je trompais tout le monde, et de fait l'on s'abuse si l'on se persuade qu'il y ait quelque bien en moi ; néanmoins je n'eus jamais le dessein de tromper personne. Ce que je viens de dire, Notre-Seigneur l'a sans doute permis pour quelque raison qui m'est cachée. Je n'ai jamais parlé, même à mes confesseurs, d'aucune de ces grâces à moins de le croire nécessaire, et je m'en serais fait un grand scrupule.

Aujourd'hui je vois clairement que ces craintes, ces peines, et cette prétendue humilité, ne sont que des imperfections qui montrent que l'on n'est pas assez mortifié. Une àme qui s'abandonne entièrement à Dieu, n'est pas plus touchée du bien que du mal qu'on dit d'elle; instruite par le divin Maître, elle a trop bien compris que de son propre fonds elle n'a rien. Ainsi qu'elle s'abandonne sans réserve à sa conduite. S'il lui plaît de rendre publiques ses faveurs, qu'elle adore ses desseins, mais en môme temps qu elle se prépare à la persécution ; car de nos jours elle est inévitable pour ceux en qui éclatent de semblables grâces. Mille yeux seront ouverts sur une de ces âmes, tandis que sur mille autres marchant dans une voie différente pas un œil n'est ouvert. A la vérité, une certaine crainte

que l'humilité inspire, est alors bien légitime, mais la» mienne procédait moins de ce principe que d'un défaut de courage. L'âme que Dieu expose ainsi aux regards, doil se préparer à être martyre du monde ; et si de son propre choix elle ne meurt à tout ce qui est de lui, le mondesaura bien la faire mourir. A mes yeux, Tunique mérite du monde, c'est de ne pouvoir souffrir les moindres imperfections dans les gens de bien, et de les contraindre à force de murmures à devenir meilleurs. J'ose le dire, il faut plus de courage pour parcourir le chemin de la perfection, que pour se dévouer à un prompt martyre, parce qu'à moins d'une faveur toute particulière de Dieu, l'on nedevient parfait qu'en beaucoup de temps. Les gens du monde néanmoins ne voient pas plus tôt une personne entrer dans ce chemin, qu'ils veulent qu'elle soit sans aucun défaut : de mille lieues loin, ils découvrent la moindre faute qui lui échappe et qui est peut-être en elle une vertu ; mais comme chez eux une pareille faute viendrait d'un vice, ils jugent des autres par eux-mêmes, et se hâtent de les condamner. Vraiment, à les entendre, l'aspirant à la perfection ne devrait plus manger, ni dormir, ni même respirer, comme on dit. Plus le monde accorde d'estime à ces âmes, plus il oublie que, malgré toute leur perfection, elles sont enchaînées dans un corps et forcément assujetties à ses misères, tant qu'elles vivent sur cette terre que du reste elles dominent de si haut. Il leur faut donc, je le répète, un grand courage; car elles n'ont pas encore commencé à marcher, et l'on veut qu'elles volent ; elles n'ont pas encore vaincu leurs passions, et l'on veut que dans les combats les plus difficiles elles restent aussi fermes que les saints confirmés en grâce, dont on a lu la vie. Il y a de quoi louer Dieu de voir ce qu'elles ont alors à souffrir. Mais en même temps

quel sujet d'affliction ! combien de ces pauvres âmes retournent en arrière, parce qu'elles n'ont point, hélas ! la force de soutenir ces assauts. Ainsi, je crois bien, se serait découragée la mienne, si, dans sa très-grande miséricorde, Notre-Seigneur n'eût tout fait de son côté; et jusqu'au jour où cet adorable Maître, par pure bonté, a enrichi mon néant de ses biens, vous verrez, mon père, que je n'ai fait que tomber et me relever. Combien je souhaiterais éclairer ces âmes et les prémunir contre le découragement ! J'emploierai dans ce but une comparaison dont je me suis déjà servie, mais qui rend parfaitement ma pensée : ce qui les trompe et les jette dans l'abattement, c'est qu'elles veulent voler avant que Dieu leur ait donné des ailes. Elles commencent par de grands désirs, une grande ferveur, et une ferme résolution d'avancer dans la vertu. Mais qu'arrive-t-il ensuite? Elles voient d'autres âmes plus avancées, déjà élevées par la grâce du Seigneur à des vertus héroïques, et elles sentent qu'elles ne peuvent y atteindre. Ce n'est pas tout : elles lisent dans les traités d'oraison divers moyens pour s'élever à la contemplation la plus sublime, et, n'ayant pas encore la force de les mettre en pratique, elles s'affligent et perdent courage. Il faut, leur disent ces livres, mépriser les jugements du monde, et être plus content qu'il dise du mal que du bien de nous ; on ne doit faire aucun cas de l'honneur ; le détachement des parents doit être absolu, en sorte que s'ils ne s'adonnent à l'oraison, leurs rapports n'aient pour nous aucun attrait, et nous causent plutôt du déplaisir, et plusieurs autres choses de ce genre. Mais, à mon avis, ce sont là de purs dons du Seigneur ; et des sentiments si contraires à nos inclinations doivent être mis au rang des biens surnaturels. Ainsi, que ces âmes ne s'affligent point si elles ne peuvent tout à coup s'élever si haut ; qu'elles

se confient sans réserve en la bonté de Dieu : un jour il changera leurs désirs en effets, pourvu qu'elles persévèrent dans l'oraison, et fassent de leur côté tout ce qui est en leur pouvoir. Étant si faibles, nous avons un extrême besoin d'ouvrir notre âme à une grande confiance ; ne nous laissons jamais abattre, et animons-nous sans cesse par la pensée que de constants efforts nous assurent la victoire.

Voici, mon père, ce que m'a appris une longue expérience, et qu'il me semble utile de dire ici : c'est qu'on ne doit pas se flatter de posséder une vertu avant de l'avoir éprouvée par son contraire. Nous devons toujours dans cette vie nous défier de nous-mêmes, et nous tenir sur nos gardes ; nous sommes bien vite entraînés vers la terre, si Dieu ne nous a pas entièrement donné sa grâce pour nous faire connaître le néant de toutes choses; enfin, il n'y a jamais de pleine sûreté dans ce monde. Il me semblait, il y a peu d'années, que j'étais non-seulement détachée de mes parents, mais que leurs visites me causaient de la peine ; et il était vrai que c'était un sacrifice pour moi de m'entretenir avec eux. Vers cette époque, je me vis obligée, à cause d'une affaire importante, d'aller passer quelques jours chez une de mes sœurs qui est mariée, et que j'aimais autrefois de la plus tendre affection. Quoiqu'elle eût plus de vertu que moi, nos conversations n'étaient pas cependant très-fréquentes ; le sujet de l'entretien, vu la différence de notre état, ne pouvant toujours être au gré de nos désirs. Je restais donc le plus que je pouvais dans la solitude. Je vis toutefois que ses peines me touchaient beaucoup plus vivement que ne l'auraient fait celles d'une autre personne, et ne laissaient pas de me donner quelque souci. Enfin je fus forcée de reconnaître que je n'étais pas

aussi libre que je pensais, mais que j'avais encore besoin de fuir les occasions, afin de me fortifier dans cette vertu de détachement dont le Seigneur avait mis en moi le germe ; et avec le concours de sa grâce, j'ai toujours tâché depuis cette époque d'y être fidèle.

Lorsque le Seigneur commence à nous donner quelque vertu, nous devons la cultiver avec le plus grand soin, et ne pas nous exposer au danger de la perdre. Je ne prendrai qu'un exemple, celui du mépris de l'honneur ; car, croyez-moi, mon père, tous ceux qui pensent en être entièrement détachés ne le sont pas. Il faut se tenir sans cesse sur ses gardes, et pour peu qu'une personne s'y sente encore attachée, elle ne doit pas espérer d'avancer dans le chemin de la vertu. C'est une chaîne si forte, que Dieu seul peut la rompre ; mais pour cela il exige de nous de courageux efforts, et de la constance dans l'oraison. Le mal causé par un tel esclavage m'épouvante. Je vois des personnes qui par la sainteté et l'éclat de leurs œuvres, jettent les peuples dans l'admiration. Grand Dieu ! pourquoi de telles âmes tiennent-elles encore à la terre? Comment ne sont-elles pas déjà à la cime de la perfection? Quel est ce mystère ? Qui donc les retient, les empêche de prendre leur essor? Ah! c'est qu'elles sont encore attachées à quelque malheureux point d'honneur ; et, ce qui est pis, c'est qu'elles ne veulent pas en convenir, le démon leur persuadant qu'elles sont obligées de ne pas y renoncer. Mais, pour l'amour de Notre-Seigneur, qu'elles ajoutent foi à mes paroles; qu'elles écoutent cette petite fourmi à qui ce divin Maître lui-même commande de parler : si elles ne se corrigent de ce défaut, il sera comme une chenille, qui sans endommager tout l'arbre, lui enlèvera la beauté, le fera languir, et le rendra ainsi nuisible à ceux qui Pavoisinent.

Les fruits qu'il produira seront gâtés et sans valeur; c'està-dire que le bon exemple donné par ces personnes, partant d'une vertu imparfaite, sera sans force et de peu de durée.

Je l'ai dit bien des fois : pour petit que soit cet attachement à l'honneur, c'est comme un faux ton dans un jeu d'orgues qui en déconcerte toute l'harmonie. 11 nuit toujours beaucoup dans les divers états de la vie chrétienne, mais on peut le considérer comme une véritable peste pour les âmes qui marchent dans les voies de l'oraison. Votre désir, ditesvous, est de vous unir étroitement à Dieu et de suivre les conseils de Jésus-Christ ; mais tandis que ce divin Maître est chargé d'injures et de faux témoignages, vous prétendez conserver votre honneur et votre réputation sans qu'ils souffrent la moindre tache. Peut-on se rencontrer en marchant par deux routes si différentes? L'âme que Notre-Seigneur élève à cette divine union, est celle qui fait de généreux efforts pour lui ressembler, et qui, en beaucoup de choses, est contente de perdre de son droit. Mais, dira quelqu'un, je n'ai aucune occasion de donner à Dieu de telles preuves de ma fidélité. Je réponds que si vous êtes fermement résolu de marcher à la suite d'un Dieu humilié, il ne permettra pas que, faute d'occasions, vous perdiez le mérite de partager ses divins abaissements ; il vous les ménagera môme de telle sorte, que vous les trouverez peut-être trop nombreuses; il n'y a seulement qu'à mettre la main à l'œuvre. Je veux à ce propos rapporter quelques-unes des petites choses que je faisais au commencement; ces riens sont, comme je l'ai dit, les petites pailles que je jetais dans le feu, n'ayant pas une matière plus considérable pour alimenter sa flamme ; on verra par là que Notre-Seigneur reçoit tout: qu'il en soit béni à jamais!

Entre mes autres imperfections, j'avais celle de savoir peu les rubriques du bréviaire, le chant et les cérémonies du chœur : c'était par pure négligence, et parce que je donnais mon temps à de vaines occupations. Je voyais de simples novices qui étaient capables de m'instruire, et je me gardais bien de leur demander ce que je ne savais pas, de peur de leur faire connaître mon ignorance ; puis, le prétexte du bon exemple que je leur devais ne manquait pas, comme c'est d'ordinaire, de venir au secours de ma vanité. Mais lorsque le Seigneur m'eut un peu ouvert les yeux, je changeai bien de conduite ; car dès que j'hésitais tant soit peu sur les choses mêmes que je savais, je ne balançais pas à les demander aux plus jeunes. Je ne perdis par là ni honneur ni crédit, et il plut même à NotreSeigneur de me donner plus de mémoire que je n'en avais auparavant.

Pour le chant, à moins d'avoir étudié à l'avance, comme on me le recommandait, je m'en tirais mal. J'en étais bien fâchée, non de crainte. d'y faire des fautes en la présence de Dieu, ce qui aurait été une vertu, mais à cause des personnes qui m'écoutaient ; et ce sentiment de vanité me troublait de telle sorte, que je chantais encore moins bien que je ne savais. Enfin je m'arrêtai à ce parti ; lorsque je n'étais pas très-bien préparée, je disais que je ne savais pas. 11 m'en coûta beaucoup au commencement; ensuite je le faisais avec plaisir. Mais dès que je commençai à ne me soucier plus que l'on connût mon ignorance, et à fouler aux pieds ce malheureux point d'honneur que je me figurais en cela et que chacun met où il veut, je chantai beaucoup mieux qu'auparavant.

Voilà des riens, je l'avoue, et ils sont la preuve que je ne suis rien moi-même, puisqu'ils me donnaient de la peine.

Ils ne laissent pas néanmoins de nous faire pratiquer des acles de vertu. Ces petites choses, quand on les fait par amour, ont leur prix aux yeux de Dieu, et il nous assiste pour en entreprendre de plus grandes.

Encore un de mes riens. Toutes les sœurs, excepté moi, faisant des progrès dans la vertu, car j'ai toujours été trèsimparfaite, je m'avisai de ce petit exercice d'humilité : je pliais secrètement leurs manteaux lorsqu'elles étaient sorties du chœur, et il me semblait servir en cela ces anges qui venaient de chanter les louanges de Dieu. Elles le découvrirent, je ne sais comment, et je n'en eus pas peu de confusion ; car ma vertu n'allait pas jusqu'à voir avec plaisir qu'elles en eussent connaissance, non par humilité, mais de crainte que de si petites choses ne leur prêtassent à rire sur mon compte.

0 mon adorable Sauveur, quelle n'est pas ma honte de me voir coupable de tant d'offenses, et de rapporter ces petits actes de vertu, vrais grains de sable que je n'avais pas même la force de soulever de terre, et qui étaient mêlés de tant de fange et de tant d'imperfections! L'eau de votre grâce n'avait pas encore jailli pour les purifier et les faire monter jusqu'à vous! 0 mon Créateur, pourquoi faut-il que parmi les infidélités sans nombre de ma vie, je ne trouve pas une seule action tant soit peu digne de figurer dans ce récit des grâces insignes que j'ai reçues de vous! Je ne sais, o mon tendre Maître, comment mon cœur ne se brise pas de regret, ni comment ceux qui liront ces pages, pourront se défendre d'un sentiment d'horreur pour moi, en voyant qu'après avoir si mal répondu à de si grands bienfaits, je n'ai pas rougi de raconter de si misérables services, venus de moi, c'est tout dire! J'en meurs de honte, Seigneur; mais, faute de mieux, je les ai écrits pour montrer à ceux

qui vous en rendront de plus signalés, quel magnifique salaire ils doivent attendre de cette munificence qui n'a pas dédaigné les miens. Faites, grand Dieu, que je n'en demeure pas toujours là, et que désormais mes services vous procurent un peu plus de gloire! Ainsi soit-il.

Térèse voit dans l'enfer la place où ses péchés l'auraient conduite, si elle n'eût changé de vie. — Première idée de la fondation de Saint-Joseph d'Avila ; concours de Marie de Ocampo, nièce de la Sainte, et de Guiomar de Ulloa. — Notre-Seigneur commande à Térèse de jeter les fondements de la réforme du Carmel, et lui en prédit la grandeur future. — Saint Pierre d'Alcantara l'encourage â exécuter cet ordre. — Sur l'avis du P. Baltbasar Alvarez, Térèse soumet son dessein au P. Ange de Salazar, son provincial, qui l'approuve. — Tempête qui s'élève. — Pierre lbanez, religieux de l'ordre de Saint-Dominique, se déclare en faveur de la fondation, et prête à la Sainte le plus ferme appui. — Une petite maison est achetée pour y établir le nouveau monastère.

Déjà depuis longtemps, Notre-Seigneur m'avait accordé Ja plupart des grâces dont j'ai parlé, et d'autres encore fort insignes, lorsqu'il me favorisa de c#lle que je vais dire. Étant un jour en oraison, je me trouvai en un instant, sans savoir de quelle manière, transportée corps et âme dans l'enfer. Je compris que Dieu voulait me faire voir la place que les démons m'y avaient préparée, et que j'aurais méritée par les péchés où je serais tombée si je n'avais changé de vie. Cela dura très-peu; mais quand je vivrais encore plusieurs années, il me serait impossible d'en perdre le souvenir.

L'entrée de ce lieu de tourments me parut semblable à une de ces petites rues longues et étroites, ou, pour mieux dire, à un four extrêmement bas, obscur, resserré. Le sol -était une horrible fange, d'une odeur pestilentielle, et

remplie de reptiles venimeux. A l'extrémité s'élevait une muraille dans laquelle on avait creusé un réduit très-étroit où je me vis enfermer. Tout ce qui jusqu'à ce moment avait frappé ma vue, et dont je n'ai tracé qu'une faible peinture, était délicieux en comparaison de ce que je sentis dans ce cachot. Nulle parole ne peut donner la moindre idée d'un tel tourment, il est incompréhensible. Je sentis dans mon âme un feu dont, faute de termes, je ne puis décrire la nature, et mon corps était en même temps en proie à d'intolérables douleurs. J'avais enduré de très-cruelles souffrances dans ma vie, et, de l'aveu des médecins, les plus grandes que l'on puisse endurer ici-bas ; j'avais vu tous mes nerfs se contracter d'une manière effrayante, à l'époque où je perdis l'usage de mes membres ; en outre, j'avais été assaillie par divers maux dont quelques-uns, comme je l'ai dit, avaient le démon pour auteur; tout cela néanmoins n'est rien en comparaison des douleurs que je sentis alors ; et ce qui y mettait le comble, c'était la vue qu'elles seraient sans fin et sans adoucissement. Mais ces tortures du corps ne sont rien à leur tour auprès de l'agonie de l'âme. C'est une étreinte, une angoisse, un brisement de cœur si sensible, c'est en même temps une si désespérée et si amère tristesse, que j'essayerais en vain de le dépeindre. Si je dis qu'on endure à tous les instants les angoisses de la mort, c'est peu ; car au dernier soupir c'est une puissance étrangère qui semble nous ôter la vie, mais ici c'est l'âme elle-même qui se l'arrache et qui se déchire. Non, jamais je ne pourrai trouver d'expression pour donner une idée de ce feu intérieur et de ce désespoir, qui sont comme le comble de tant de douleurs et de tourments. Je ne voyais pas qui ine les Taisait endurer, et je me sentais brûler et comme hacher en mille morceaux : je ne crains pas de le dire, le supplice des supplices, c'est ce feu intérieur et ce désespoir de l'âme.

Toute espérance de consolation est éteinte dans cet effroyable séjour ; on y respire une odeur pestilentielle, et on y manque d'espace pour s'asseoir ou pour se coucher. Telle était ma torture dans cet étroit réduit creusé dans le mur, où l'on m'avait enfermée; les murailles de ce cachot, effroi des yeux, me pressaient elles-mêmes de leur poids. Là, tout vous étouffe ; point de lumière ; ce ne sont que ténèbres de la plus sombre obscurité ; et cependant, 6 mystère ! sans qu'aucune clarté brille, on aperçoit tout ce qui peut être le plus pénible à la vue.

Il ne plut pas à Notre-Seigneur dé me donner alors une plus grande connaissance de l'enfer. Il m'a montré depuis des châtiments encore plus épouvantables infligés à certains vices ; comme je n'en souffrais point la peine, mon effroi fut moindre. Dans la première vision, au contraire, ce divin Maître voulut me faire éprouver véritablement en esprit, non-seulement l'affliction intérieure, mais les tourments môme extérieurs comme si mon corps les avait soufferts. J'ignore la manière dont cela se passa, mais je compris bien que c'était une grande grâce, et que mon adorable Sauveur avait voulu me faire voir, de mes propres yeux, de quel supplice sa miséricorde m'avait délivrée. Car tout ce qu'on peut entendre dire de l'enfer, ce que j'en avais lu ou appris dans mes propres méditations, quoique j'aie assez rarement approfondi ce sujet, la voie de la crainte ne convenant pas à mon âme, tout ce que les livres nous disent des déchirements et des supplices divers que les démons font subir aux damnés, tout cela n'est rien auprès de la réalité : il y a entre l'un et l'autre la môme différence qu'entre un portrait inanimé et une personne vivante; et brûler en ce monde

est très-peu de chose, en comparaison de ce feu où Ton brûle dans Pautre.

Il s'est écoulé à peu près six ans depuis cette vision, el je suis encore saisie d'un tel effroi en l'écrivant, que mon sang se glace dans mes veines. Au milieu des épreuves et des douleurs, j'évoque ce souvenir, et dès lors tout ce qu'on peut endurer ici-bas ne me semble plus rien, je trouve môme que nous nous plaignons sans sujet. Je le répète, cette vision est à mes yeux une des plus grandes grâces que Dieu m'ait faites ; elle a admirablement contribué à m'enlever la crainte des tribulations et des contradictions de cette vie; elle m'a donné du courage pour les souffrir; enfin elle a allumé dans mon cœur la plus vive reconnaissance envers ce Dieu qui m'a délivrée, comme j'ai maintenant sujet de le croire, de maux si terribles, et dont la durée doit être éternelle.

Depuis ce jour tout me parait facile à supporter en comparaison d'un seul instant à passer dans le supplice auquel je fus alors en proie. Je ne puis assez m'étonner de ce qu'ayant lu tant de fois des livres qui traitent des peines de l'enfer, j'étais si loin de m'en former une idée juste, et de les craindre comme je l'aurais dû. A quoi pensais-je alors, û mon Dieu, et comment pouvais-je goûter quelque repos dans un genre de vie qui m'entraînait à un si effroyable abime! 0 mon adorable Maître, soyez-en éternellement béni ! Vous avez montré de la manière la plus éclatante que vous m'aimiez infiniment plus que je m'aime moi-même. Combien de fois m'avez-vous délivrée de cette noire prison, et combien de fois n'y suis-je point rentrée contre votre volonté 1

Cette vision a fait naître en moi une indicible douleur à la vue de tant d'àmes qui se perdent, et en particulier de

ces luthériens que le baptême avait rendus membres de l'Église. Elle m'a donné en outre les plus ardents désirs de travailler à leur salut : pour arracher une âme à de si horribles supplices, je le sens, je serais prête à immoler mille fois ma vie. Je m'arrête souvent à cette pensée : nous sommes naturellement touchés de compassion quand nous voyons souffrir une personne qui nous est chère, et nous ne pouvons nous empêcher de ressentir vivement sa douleur quand elle est grande. Que doit donc nous faire éprouver l'infortune d'une âme en proie pour une éternité à un tourment qui surpasse tous les tourments? Qui pourrait soutenir une pareille vue? Quel cœur n'en serait déchiré? Émus d'une commisération si tendre pour des souffrances d'un jour, que devons-nous sentir pour des douleurs sans terme? Et pouvons-nous prendre un moment de repos, en voyant la perte éternelle de tant d'âmes que le démon entraine chaque jour avec lui dans l'enfer?

Un désir non moins ardent dont je brûle, c'est que l'affaire si importante de notre propre salut nous occupe tout entiers. Non, point de réserve : faisons tout ce qui dépend de nous pour plaire à Dieu, et ne cessons de lui demander à cette fin le secours de la grâce. Je l'avoue, après ce que j'ai vu, je ne saurais être sans crainte. Toute méchante que j'étais, j'avais quelque soin de servir Dieu; j'évitais certaines fautes que l'on compte pour rien dans le monde ; Notre-Seigneur me faisait aussi la grâce de supporter de grandes maladies avec une inaltérable patience; je n'étais portée ni à murmurer ni à médire ; il m'aurait été, ce me semble, impossible de vouloir du mal à qui que ce fut : je n'étais point travaillée par la convoitise; mon cœur ne connaissait pas l'envie, ou s'il en éprouva quelque atteinte, jamais du moins je ne me sentis coupable en cela d'aucune

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