La Vie écrite par elle-même (page 21)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — Vie de sainte Térèse de Jésus écrite par elle-même, éd. 1867 (OCR) · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

faute grave; il y avait en moi quelques autres dispositions à la vertu, que je passe sous silence ; enfin, quoique trèsmisérable, j'avais presque toujours devant les yeux la crainte du Seigneur; et, malgré tout cela, j'ai vu la triste demeure que les démons m'avaient préparée ; et si le supplice que j'endurai fut terrible, il me semble, à vrai dire, que par mes fautes j'en avais mérité un plus grand. N'ai-je donc pas raison de dire qu'il est dangereux de se contenter de médiocres efforts, quand il y va de l'éternité? Comment surtout une âme qui à chaque pas tombe en péché mortel, peut-elle goûter un seul moment de repos et de bonheur? Au nom de Dieu, qu'elle se hâte de fuir les occasions, et ce Dieu de bonté ne manquera pas de venir à son secours, comme il l'a fait à mon égard. 0 doux Sauveur, qui m'avez tendu une main si secourable, daignez me soutenir désormais, afin que je ne tombe plus; j'ai vu l'affreux abîme où mes chutes me feraient descendre ; préservez-moi d un tel malheur, je vous en conjure au nom de votre bonté infinie. Ainsi soit-il.

Cette mystérieuse vision, et d'autres non moins insignes sur la félicité future des justes et les peines des méchants, portèrent dans mon âme la plus vive lumière. Je ne cessais de soupirer après un nouveau genre de vie où je pusse faire pénitence de mes péchés, et me rendre tant soit peu digne de cette gloire du ciel qui m'avait été montrée. Fuir tout commerce avec les créatures, et me séparer entièrement du monde, était mon unique vœu. Cette pensée occupait sans cesse mon esprit ; mais loin de le troubler, elle y versait une paix délicieuse : il était manifeste qu'elle venait de Dieu, ainsi que cette nouvelle ardeur dont je me sentais enflammée pour son service. Recherchant donc ce que je pourrais faire pour sa gloire, il me sembla que je

devais commencer par satisfaire aux devoirs de ma vocation, en gardant ma règle avec la plus parfaite fidélité dont je serais capable.

Quoique le monastère où j'étais fût bien réglé, et comptât un grand nombre de fidèles épouses de Notre-Seigneur, il était si pauvre, que les religieuses se voyaient souvent obligées d'en sortir pour aller passer quelque temps soit chez leurs parents, soit dans d'autres maisons où toujours du reste elles pouvaient vivre en tout honneur et toute religion. Ce monastère n'avait pas non plus été fondé dans la rigueur de la première règle ; on n'y observait, comme dans tout l'ordre, que la règle mitigée autorisée par une bulle du pape. Je menais, ce me semblait, une vie trop douce et trop commode, parce que la maison était vaste et fort agréable. Mais de tous les inconvénients, le plus grave à mes yeux était ces fréquentes sorties auxquelles j'étais condamnée plus que d'autres ; car certaines personnes à qui nos supérieurs ne pouvaient rien refuser, souhaitant de m'avoir en leur compagnie, l'obtenaient d'eux par leur importunité. Il résultait de là que je restais peu dans mon monastère. Le démon devait sans doute y contribuer aussi, jaloux du grand bien que je faisais à quelques-unes de mes sœurs, en leur faisant part des instructions que me donnaient les maîtres spirituels avec qui je communiquais.

Les choses étaient dans cet état, lorsque un jour, tandis que je m'entretenais avec quelques personnes réunies dans ma cellule, une d'entre elles nous dit que si nous étions déterminées à vivre comme les religieuses déchaussées, il serait possible de fonder un monastère1. Cette proposition,

1 Ces paroles furent prononcées par Marie de Ocampo, nièce de sainte Térèse, et qui, dans le Carmel, porta le nom de Marie de Saint-Jean-Baptiste. Les

qui répondait à mes vœux les plus intimes, me charma. Je me hâtai d'en parler à cette dame veuve qui était tant de mes amies1, et dans les mêmes sentiments que moi. Elle goûta si fort un tel dessein, que sur-le-champ elle s'occupa des moyens d'assurer des revenus au nouveau monastère. Comme je le vois maintenant, il n'y avait guère d'apparence de succès ; mais avec l'ardeur de nos désirs, tout nous semblait possible. D'un autre côté, vivant très-contente dans la maison où j'étais, la trouvant fort à mon goût, et ma cellule tout à fait au gré de mes désirs, je balançais encore ; il fut néanmoins convenu entre cette dame et moi, que nous recommanderions beaucoup l'affaire à Dieu.

Un jour, au moment où je venais de communier, NotreSeigncur me commanda expressément « de m'employer de « loutes mes forces à l'établissement de ce monastère, me « donnant la formelle assurance qu'il réussirait, et que la « ferveur avec laquelle il y serait servi lui procurerait beau« coup de gloire. Il voulait qu'il fût dédié sous le nom de « saint Joseph ; ce Saint veillerait à notre garde à l'une des « portes, et la très-sainte Vierge à l'autre, tandis que lui, « Jésus-Christ, serait au milieu de nous. Cette maison serait « une étoile qui jetterait une grande splendeur. Quoique les « ordres religieux n'eussent point leur ferveur première, « je ne devais pas croire qu'il en tirât peu de gloire ni peu « de service : et que deviendrait le monde, s'il n'y avait des « religieux? Enfin il m'ordonnait de déclarer à mon confesautres personnes réunies dans la cellule étaient Éléonorc de Cepeda, sœur de Marie de Ocampo; Inès et Anne de Tapia, cousines germaines de la Sainte; Isabelle de Saint-Paul et Jeanne Suarez. Comme ces vierges s'élevèrent à une très-haute perfection et qu'après Dieu elles en furent redevables à notre Sainte, nous donnons leur biographie à la fin de ce chapitre.

1 Guiomar de Ulloa, dont la Sainte aura encore ti souvent à parler. Voir ce qui est dit d'elle, page 250.

« seur1 le commandement qu'il venait de me faire, et de lui « dire de sa part de ne pas s'y opposer, et de ne pas m'en « détourner. »

Cette vision et ces paroles agirent d'une manière si puissante sur mon âme, que je ne pus douter que Dieu n'en fût l'auteur. Je ne laissai pas néanmoins de ressentir une peine très-vive, parce que mon esprit me représenta en ce moment une partie des travaux et des croix que devait me coûter une pareille entreprise. Je me trouvais d'ailleurs très-contente dans le monastère où j'étais ; et si j'avais commencé à traiter de cette affaire, ce n'avait été ni avec une détermination arrêtée, ni avec certitude qu'elle réussirait. Ici Notre-Seigneur me donnait un ordre pressant; et comme j'entrevoyais les grandes difficultés que j'allais rencontrer, je balançais encore sur ce que j'avais à faire. Mais le divin Mailre me commanda tant de fois la môme chose, et me présenta des raisons si nombreuses et si évidentes pour l'entreprendre, que, ne pouvant douter que ce ne fût sa volonté, je n'osai différer davantage d'en parler à mon confesseur. Je lui donnai môme par écrit la relation de tout ce qui s'était passé. Quoique, d'après les lumières de la raison, il ne vît guère d'apparence de succès dans un tel dessein, à cause du peu de ressources de mon amie pour subvenir aux frais de la fondation, il n'osa pas me donner le conseil d'y renoncer ; il me dit de le proposer au provincial de notre ordre*, et de m'en remettre à sa décision. Je me conformai à cet avis; mais comme je n'avais pas coutume de parier à ce supérieur des visions et des grâces extraordinaires que je recevais, ce fut cette dame qui lui déclara notre dessein de fonder un couvent de la règle primitive.

1 Le P. Balthasar Alvarez.

* Le P. Ange de Salazar, provincial de Castilte.

€e père, qui a à cœur tout ce qui tient à la perfection de l'état religieux, entra aussitôt dans les intentions de ma compagne, lui promit de l'aider, et de prendre le monastère sous sa juridiction. Ils parlèrent du revenu nécessaire au nouvel établissement, et du nombre des religieuses qui y seraient admises; il fui convenu, pour diverses raisons, que ce nombre ne dépasserait jamais celui de treize. Avant d'en venir là, nous avions écrit au bienheureux frère Pierre d'Alcantara pour l'informer de l'état des choses; et nonseulement il nous avait conseillé de poursuivre cette entreprise, mais il nous avait donné ses avis sur la conduite que nous avions à tenir1.

Notre projet fut à peine connu, qu'il s'éleva contre nous une persécution qui serait bien longue à raconter. Que de mots piquants, que de railleries! On disait de moi que j'étais folle de songer à sortir d'un monastère où je me

1 Voici, d'après Ribera. l'adresse que portait une des lettres de saint Pierre d'Alcantara à sainte Térèse :

« A la très-magnifique et religieuse dame, Dofia Teresa de Ahumada, à Avila : « que Notre-Seigneur fasse d'elle une sainte. »

La Sainte consulta aussi, vers cette époque, saint Louis Bertrand, cette grande lumière de l'ordre de Saint-Dominique. Le Saint était alors à Valence, en Espagne, où il exerçait la charge de maître des novices. Après avoir recommandé à Dieu, pendant trois à quatre mois, une aussi importante affaire, il répondit en ces termes :

« Mère Térèse, j'ai reçu votre lettre ; et parce que l'affaire sur laquelle « vous me demandez mon avis est de si haute importance au service de Notre« Seigneur, j'ai voulu la lui recommander dans mes pauvres prières, et aux « saints sacrifices : c'est la raison pour laquelle j'ai tarde à vous répondre. « Maintenant je vous dis au nom du même Seigneur, de vous armer de cou« rage pour exécuter une si grande entreprise dans laquelle il vous aidera et « vous favorisera ; et je vous assure de sa part, qu'avant que cinquante ans « se soient écoulés, voire ordre sera un des plus illustres de l'Église de Dieu, « lequel vous ait en sa sainte garde.

« A Valence. Frère Louis Bertrand. »

Les Bollandistes, dans la vie de saint Louis Bertrand, rapportent que la vérité de cette prédiction avait été regardée, dans le procès de la canonisation de ce Saint, comme une preuve authentique de l'esprit prophétique dont Dieu l'avait favorisé.

trouvais si bien ; mais on se déchaînait avec plus de violence contre ma compagne. Elle avait peine à le supporter, et je ne savais que devenir non plus qu'elle, voyant qu'en certaines choses on avait humainement raison. L'âme navrée de douleur, je me réfugiai dans la prière, me recommandant au divin Maître ; il daigna me consoler, et relever mon courage. « Je verrais par là, me dit-il, ce qu'avaient « souffert les saints qui avaient fondé des ordres religieux ; « il me reslait encore beaucoup plus de persécutions à essuyer «que je ne pouvais penser; mais je ne devais point m'en « mettre en peine. » Il ajouta quelques paroles particulières pour ma compagne, m'ordonnant de les lui transmettre. Que l'effet de ces paroles fut admirable! A notre grand étonnement, nous nous trouvâmes soudain consolées de tout le passé, et pleines de courage pour résister à tous nos adversaires. Il faut le dire, il n'y avait dans la Ville presque personne, môme parmi les personnes d'oraison, qui ne nous fût contraire, et' qui ne regardât notre projet comme le comble de la folie.

Cette affaire fit tant de bruit, et causa tant de trouble dans mon propre monastère, qu'il parut ardu au provincial de lutter seul contre tous ; il changea donc d'avis, et ne voulut plus consentir à cette nouvelle fondation. Il nous dit que les revenus proposés n'étaient ni sûrs, ni suffisants, et que l'opposition à notre projet était trop grande. En tout cela, il semblait bien qu'il avait raison. Enfin, il rétracta sa promesse, et le consentement qu'il avait d'abord donné. Ainsi, lorsque nous croyions être venues à bout des plus grandes difficultés, nous eûmes le déplaisir de voir que le provincial de l'ordre nous était contraire. J'en éprouvai en mon particulier une peine très-vive, parce que son approbation m'aurait suffi pour me justifier aux yeux de tout le

monde. Quant à ma compagne, on ne voulait plus lui donner l'absolution si elle ne renonçait à ce dessein, parce que, disait-on, elle était obligée de faire cesser le scandale.

Avant que notre provincial eût ainsi changé d'avis, et dans le temps où personne dans la ville ne voulant nous donner de conseil, on nous accusait de ne suivre que nos têtes, cette dame était allée trouver un religieux de l'ordre de Saint-Dominique1, l'homme le plus instruit qui fût alors dans cette ville, et auquel peu dans son ordre étaient supérieurs. Désirant ardemment être aidée de ses lumières, elle l'avait informé de tout avec la plus grande exactitude,

1 Ce saint religieux était Pierre Ybaûez, une des gloires de cet ordre qui a donné à l'Église tant de grands hommes, tant de génies, tant d'apôtres et de saints. Il professa la théologie avec distinction, et il sut toujours allier la sainteté de la vie avec les labeurs de la science. Nous avons de lui un traité fort estimé, écrit en langue castillane, sur le Discernement des esprits. Jacques Echard, dans sa Bibliothèque des écrivains de l'ordre de Saint»Dominique, nous a laissé de cet éminent théologien un noble portrait que les Bollandistes ont reproduit dans leur ouvrage sur sainte Térèse.

Le premier, il eut l'heureuse idée de donner à Térèse l'ordre d'écrire l'histoire de sa Vie. Cette première histoire, commencée au monastère de l'Incarnation d'Avila, et terminée en juin 1562 à Tolède, chez Louise de La Cerda, sœur du duc de Mediua Cœli, n'existe plus ; mais heureusement elle se retrouve tout entière quant au fond dans la seconde, que la sainte écrivit avec plus d'étendue, par le commandement d'un autre religieux non moins célèbre de l'ordre de Saint-Dominique, le père Garcia de Toledo. Ce fut dans le monastère de Saint-Joseph d'Avila, fondé le 24 août 4502, que sainte Térèse travailla pendant les années 1563, 1565 et 1566, à cette seconde Vie qui est celle que nous possédons, et dont le manuscrit, conservé à l'Escurial, a été entre nos mains.

Nous aimons à le dire avec un historien de la Sainte : si Pierre Ybaflez fut utile à Térèse pour le bien de son âme, et pour l'établissement du premier monastère de la Réforme, il dut de son côté aux grands exemples de notre Sainte les admirables progrès qu'il lit dans la vie spirituelle. Maître et disciple tout ensemble de Térèse, il s'éleva en peu d'années à la plus haute sainteté. Dieu se plut à le récompenser avec libéralité de tout ce qu'il avait fait pour la réformatrice du Carmel, et il ne cessa de répandre ses grâces avec profusion dans cette âme privilégiée.

Sainte Térèse, dans ce livre de sa Vie, nous fait connaître quelques-unes des grûces extraordinaires dont Dieu favorisa ce glorieux fils de saint Dominique, et elle nous a laisse au chap. xxxvm le touchant tableau de sa sainte mort, arrivée en 1565, dans le couvent de Trianos.

et lui avait dit ce qu'elle pouvait donner de son patrimoine pour la fondation du nouveau monastère. De mon côté, je lui fis connaître tout notre dessein, mais sans lui parler des révélations que j'avais eues ; je me contentai de lui dire les raisons naturelles qui me déterminaient, désirant qu'il ne prononçât que d'après cet exposé. Il demanda huit jours pour y réfléchir, et voulut savoir si nous étions résolues de suivre ses avis. Je lui répondis que oui ; mais malgré cette réponse qui était, ce me semble, l'expression vraie de mes sentiments, je demeurais toujours dans une ferme assurance que l'affaire réussirait. La foi de ma compagne était plus vive que la mienne ; rien de tout ce qu'on aurait pu lui dire n'aurait été capable de lui faire abandonner ce dessein. Quant à moi, je croyais, je le répète, qu'il ne pouvait manquer de réussir ; mais tout en regardant comme vraie la révélation que j'avais eue, je n'y ajoutais foi qu'aulant qu'elle n'aurait rien de contraire à la sainte Écriture et aux lois de l'Eglise que nous sommes tenus de suivre. Ainsi, si ce savant religieux eût dit que nous ne pouvions, sans offenser Dieu et sans blesser notre conscience, poursuivre ce dessein, il me semble que je m'en serais départie à l'heure même, ou que j'aurais cherché d'autres voies pour le faire réussir. Notre-Seigneur ne me donnait pas alors d'autres lumières pour ma conduite.

Ce grand serviteur de Dieu m'a avoué depuis, que connaissant l'opposition de toute la ville, et ayant été averti par un gentilhomme de bien prendre garde de nous assister, il était entré dans ce sentiment général que notre projet était une folie, et avait résolu d'user de tout son pouvoir pour nous porter à y renoncer; mais qu'avant de nous répondre, ayant examiné l'affaire avec grand soin, considéré notre intention et la régularité que nous voulions établir

dans ce nouveau monastère, il élait demeuré persuadé que ce dessein était fort agréable à Dieu. Ainsi, il nous répondit que bien loin d'y renoncer, nous devions nous hâter de le mettre à exécution ; il nous indiqua même la manière de nous y prendre et la conduite à tenir. Il ajouta que le revenu qu'on y affectait était insuffisant à la vérité, mais qu'il fallait bien donner quelque chose à la confiance en Dieu. Enfin, il s'offrait de répondre aux difficultés de tous ceux qui s'opposeraient à notre dessein. Depuis ce moment, en effet, il n'a jamais cessé de nous prêter le plus ferme appui, comme je le dirai dans la suite.

Extrêmement consolées par cette réponse, nous ne le fûmes pas moins en voyant quelques personnes de sainte vie, qui auparavant nous étaient contraires, non-seulement s'adoucir, mais nous prêter même leur concours. De ce nombre était ce saint gentilhomme dont j'ai fait mention1. Notre dessein lui semblait d'une perfection très-relevée, attendu qu'il reposait tout entier sur le fondement de l'oraison ; et si l'exécution avait à ses yeux de grandes difficultés, il ne laissait pas de juger que Dieu pouvait bien en être l'auteur. Je ne doute pas queNotre-Seigneur ne lui ait inspiré des sentiments si favorables, de même qu'à cet ecclésiastique auquel je m'étais d'abord adressée, et dont j'ai parlé plus haut*; car il n'y a rien qu'il n'ait fait pour nous assister. C'était un homme dont tout le monde admirait la vertu, et que Dieu avait visiblement établi dans cette ville pour le salut d'un grand nombre d'âmes.

Les choses étant en ces termes, et nous trouvant secourues par beaucoup de prières, nous achetâmes une maison. Elle était dans un site favorable, mais fort petite, c'est de

1 François de Salcedo. * Le maître Gaspar Daza.

quoi je n'avais nulle peine, parce que Notre-Seigneur m'avait dit : « Entre comme tu pourras, tu verras ensuite ce que je ferai. » Et certes, je l'ai admirablement vu. Aussi, malgré la modicité du revenu, j'avais la ferme conviction que le divin Maître viendrait à notre secours par d'autres ' voies, et qu'il favoriserait notre entreprise.

Marie de Ocampo et Éléonore de Cepeda étaient filles de Jacques de Cepeda et de Béatrix de la Crux y Ocampo. Dès leur plus tendre enfance, elles furent placées dans le monastère de l'Incarnation d'Avila, pour y être élevées sous les yeux de leur tante. Térèse cultiva ces deux âmes avec tout le dévouement de la sainteté, et elle eut le bonheur de préparer à Jésus-Christ deux épouses dignes de lui. La jeune Marie devait néanmoins, avant de se lier par des nœuds éternels à l'Époux des vierges, remporter sur elle-même une éclatante victoire. Comme elle avait reçu de Dieu les plus belles qualités de l'esprit et du cœur, et qu'en outre elle était douée de toutes les grâces de la nature, elle se laissa vaincre à un sentiment de secrète complaisance en elle-même. Cédant à la légèreté irréfléchie de son âge, elle s'appliquait à rehausser ses avantages extérieurs ; elle aimait à se parer avec élégance, et trouvait, pour y réussir, de merveilleuses industries. Ame candide, elle ne voyait pas sans doute grand mal dans une pareille conduite. Cependant le moment de la grâce n'était pas loin.

A peine âgée de dix-sept ans, elle allait être toute à Jésus-Christ, et coopérer à l'accomplissement d'un de ses plus grands desseins.

Le 16 juillet de l'année 1560, le jour même de la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, Marie de Ocampo passait les dernières heures d'une si belle journée dans la cellule de sa tante ; là se trouvaient sa sœur Éléonore de Cepeda, Inès et Anne de Tapia, cousines germaines de la Sainte, Isabelle de Saint-Paul et Jeanne Suarez. La conversation s'étant engagée sur les obstacles qu'on rencontrait à une vie sainte et recueillie dans un monastère si nombreux, Marie de Ocampo prit soudain la parole et dit avec une admirable vivacité : « Eh bien ! nous toutes ici réunies, allons ailleurs pour mener une vie solitaire, à la manière des ermites du désert ; si vous vous sentez le courage de vivre comme les franciscaines déchaussées, il y

aura bien moyen de fonder un monastère. » Comme ces paroles venaient du ciel à l'insu de celle qui les prononçait, elles produisirent une profonde impression sur tous les cœurs ; c'était un trait de lumière et de ' grâce. A cette seule pensée, toutes ces vierges avaient tressailli de joie. La conversation devint plus vive, déjà l'on parlait de trouver des fonds ; la jeune Marie tranche d'un mot la difficulté : « J'offre, dit-elle, mille ducats de mes biens. » Térèse était payée en ce moment des soins prodigués à son élève, et voyait s'élever déjà l'édifice de la réforme du Carinel.

De son côté, Marie de Ocampo recevait le salaire de sa foi et de son dévouement ; à l'instant môme où elle promettait les mille ducats, NotreSeigneur lui apparaissait et lui témoignait sa satisfaction. A cette vue, cette âme grande et généreuse, se sentant détachée de tout ce qui passe, prit l'inébranlable résolution de se consacrer tout entière à son Dieu dans la vie religieuse. Six mois après la fondation de Saint-Joseph d'Avila, vers la tin de février de l'an 1563, elle eut le bonheur de recevoir le saint habit; l'année suivante, le 21 octobre, elle fit pi-ofession. Elle porta dans le Carinel le nom de Marie de Saint^Jean-Baptiste. Sainte Térèse ne pouvait se lasser d'admirer ses rapides progrès dans la perfection, et tant d'amabilité unie à une vertu si ferme; elle la regardait, à juste titre, comme une des plus fortes colonnes de la réforme naissante. On voit, par les lettres qu'elle lui écrivit, la tendre affection qu'elle lui portait. Tous ceux qui la connurent étaient ravis de voir en elle, avec les plus riches trésors de la grâce céleste, une telle grandeur d'âme, un esprit si élevé et une sagesse si consommée. Le couvent de Valladolid eut le bonheur de l'avoir longtemps pour prieure. Telle était l'idée qu'on avait de sa sainteté, que Philippe 1U et la reine sa femme s'estimèrent heureux de voir au Carmel de Valladolid cette grande servante de Dieu sur son lit de mort, et de recommander à ses prières leurs personnes et leurs États. Quand la gloire du ciel commença à lui apparaître, quel souvenir pour elle que ces paroles prononcées à dix-sept ans ! Quel magnifique enchaînement do grâces Dieu attache parfois à une résolution magnanime prise à ce bel âge delà vie1 !

Nous avons vu au Carmel de Valladolid l'unie qui renferme les précieux ossements de Marie de Ocampo; elle est placée au haut de la grande grille du chœur, ayant à droite et à gauche les urnes où sont les ossements de quelques autres carmélites mortes en odeur de sainteté. Pensée vraiment ingénieuse et charmante, que ces tombeaux en quelque sorte suspendus en l'air! Ces vierges, qui se sont endormies dans le Seigneur, reposent entre leurs sœurs bien-aimées de l'exil et le tabernacle du Dieu vivant ; sus« Ribera, Vie de sainte Tértie, liv. c. xm. — Hisl. gêner, des Cormes, liv. II, c. u.

pendues entre le ciel et la terre, elles ont déjà pris l'essor pour voler, au dernier jour, au-devant du Juge qui doit les couronner.

Sainte Térése ayant séjourné à différentes époques au Carmel de Valladolid, la cellule qu'elle sanctifia a été changée en un oratoire où l'art et la piété n'ont rien oublié pour rendre encore la sainte présente. C'est dans ce sanctuaire que fut découverte devant nous l'urne dépositaire des ossements de Marie de Ocampo, et c'est là que nous avons eu le bonheur de tenir dans nos mains et de vénérer cette tête que la foi nous montrait déjà couronnée de rayons.

Les carmélites de Valladolid ont voulu donner une preuve éclatante de leur affection pour le Carmel de France ; elles nous ont cédé la partie inférieure de ce chef vénérable d'où, par le conseil éternel du Très-Haut, partirent les paroles qui donnèrent la première impulsion à la réforme de l'ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel. Cette relique insigne a été remise aux carmélites de Toulouse, pour qui elle avait été demandée, et qui la conservent comme un de leurs plus précieux trésors.

Environ douze ans après le mémorable entretien de l'Incarnation, et tandis que la Sainte, par ordre des visiteurs apostoliques, se trouvait pour trois ans chargée de la conduite de ce monastère, l'angélique Éléonore de Cepeda, sous les yeux de sa mère bien-aimée, quittait l'exil et allait se joindre au chœur des vierges dans le ciel. TÊrèse l'avait toujours tendrement chérie, parce qu'elle avait toujours été pure comme un ange ; elle avait fait de bonne heure d'admirables progrès dans l'oraison, et elle s'était consacrée à Jésus-Christ dans ce monastère où s'étaient écoulées si saintement ses jeunes années. Souverainement détachée de tout ce qui passe, et embrasée de l'amour de Dieu, elle ne soupirait qu'après le moment de le posséder dans la patrie.

La veille même du jour qui devait combler tous ses désirs, Térèse vit combien sa mort serait précieuse devant le Seigneur ; elle connut qu'elle irait droit au ciel, sans passer par le purgatoire. Qu'on juge de ce que dut éprouver la Sainte, lorsque tenant dans ses bras sa eliere Éléonore mourante, elle la remettait en quelque sorte de inain en main au divin Époux des vierges ! Au moment où les sœurs transportaient ce corps virginal au chœur pour les funérailles, Térèse vit une multitude d'anges qui portaient avec elles le saint fardeau, circonstance qui faisait dire plus tard à la Sainte racontant cette vision : Cesi afin que l'on voie combien Dieu honore les corps où ont été des âmes justes. Aussi elle voulut que l'enterrement se changeât en une pompe triomphale. La circonstance était parfaite pour son dessein : on était dans l'octave de la Fête-Dieu ; l'église du monas ère était magnifiquement parée. Au lieu d'une messe des morts, on dit la messe du

r,84

très-saint sacrement, qui était celle du jour ; elle fut solennellement chantée, avec .accompagnement d'orgue. L* Alléluia, plusieurs fois répété, semblait célébrer l'entrée de cette âme dans le séjour des joies éternelles. La procession du très-saint sacrement, qui devait avoir lieu, acheva de donner à ces funérailles l'aspect d'une fête du ciel. Éléonore, revêtue des saints habits des vierges du Carme), apparaissait dans son cercueil, parsemé de lis et de fleurs, comme sur un trône de gloire. Un rayon de la majesté divine brillait sur ce front d'ineffable blancheur. Ses yeux semblaient fixer encore la Beauté souveraine qui l'avait ravie ; un céleste sourire était peint sur ses traits ; on n'eût pas dit qu'elle était morte, mais en extase. La procession fit lentement le tour du cercueil, et lorsque le trèssaint sacrement se trouva en face d'Éléonore, Térèse et toutes les religieuses purent à loisir contempler une dernière fois cette figure qui semblait se ranimer et briller d'une beauté plus vive. Après que Jésus-Christ ainsi porté en triomphe eut lui-même béni la sainte dépouille de sou épouse, les religieuses la descendirent dans les caveaux du monastère, où elle repose.

Comme l'angélique Éléonore de Cepeda, Jeanne Suarez, la tendre et fidèle amie de Térèse, précéda la Sainte dans le séjour de la félicité. Après sa mort, elle lui apparut toute rayonnante de gloire, et lui adressa ces paroles : « Par toi, Térèse, je suis sauvée ! Por ti, soy salva1! »

11 y a entre Marie de Saint-Jean-Baptiste et Isabelle de Saint-Paul un lien mystérieux qui ne nous permet pas de les séparer. Elles sont doublement unies par la parenté, du côté de leur père et du côté de leur mère; élevées au môme couvent, formées par la même main, par celle de sainte Térèse, toutes deux ayant fait le même jour profession de la règle primitive de Saint-Joseph d'Avila ; toutes deux remarquables par l'amabilité de leur caractère ; toutes deux des anges ; toutes deux inefTablement attachées à sainte Térèse et chéries d'elle; toutes deux ayant reposé sur son cœur à cette époque où l'ange la transperçait de son dard ; toutes deux types parfaits d'une vraie carmélite ; toutes deux enfin ayant pour historien et pour panégyriste la séraphique Térèse de Jésus elle-même.

* Ribera, Vie de sainte Térèse, liv. IV. c. v cl xi

C'est donc ici à côté l'une de l'autre qu'elles doivent nous apparaître.

Quelques mots ajoutés à ce qu'en a écrit sainte Térèse suffiront pour présenter cette angélique figure dans son vrai jour.

Isabelle de Saint-Paul était fille de François de Cepeda et de Marie de •Ocampo. Elle naquit à Torrijos. Du toit paternel, la jeune Isabelle passa au monastère de l'Incarnation. Sainte Térèse l'éleva. Ses compagnes furent Marie Ocampo et Éléonore de Cepeda. Isabelle fut un lis de pureté et un ange de ferveur. Elle aspira de bonne heure à être comptée parmi les épouses de Jésus-Christ. Déjà novice à l'Incarnation d'Avila lors du mémorable entretien du 16 juillet, fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, elle sentit son âme tressaillir d'une ineffable joie à l'espoir de suivre sa sainte parente dans le nouveau monastère qu'elle fonderait, et elle prit, dès ce moment, l'immuable résolution de ne prononcer ses vœux solennels que dans le Carmel réformé. L'Époux des vierges exauça un si saint désir.

Tous les livres