La Vie écrite par elle-même (page 24)
1 Cette dame à qui Dieu inspira un si ardent désir de voir notre Sainte, était Louise de La Cerda, sœur du duc de Medina Cœli, et veuve de don Arias Pardor un des plus grands seigneurs de Castille. Ce fut dans les premiers jours de janvier de l'an 1502 qu'elle reçut dans sa maison, à Tolède, cet ange de paix et de
Sachant que les sorties étaient autorisées dans mon monastère, elle sentit un irrésistible désir de me voir et de me faire venir chez elle, dans l'espérance de trouver consolation auprès de moi; soudain elle en écrivit au provincial qu'elle connaissait beaucoup, et qui était alors fort -éloigné d'elle. Celui-ci m'envoya un ordre en vertu de la sainte obéissance de partir sans retard avec une religieuse de mes compagnes. Sa lettre m'arriva la veille de Noël au soir. Connaissant toute la profondeur de ma misère, j'éprouvai une peine excessive de voir que la bonne opinion conçue de moi était la cause de ce voyage, et je ne pus me défendre d'un léger trouble. Je me recommandai instamment à Notre-Seigneur, et voilà qu'au milieu de ma prière, je fus saisie d'un grand ravissement qui dura presque tout le temps de matines. Cet adorable Maître m'adressa alors ces paroles : « Pars, ma fille, et n'écoute point les avis « des autres ; car peu te conseilleront sans témérité : tu
consolation. Par une faveur du ciel bien diurne d'envie, elle eut le bonheur, pendant plus de six mois, de jouir de la présence de la séraphique Térèse, de s'entretenir avec elle, de répandre son àme dans la sienne, de respirer le parfum de ses vertus, d'être témoin de sa vie. Elle entendit les paroles enflammées qui partaient de ce cœur où le Saint-Esprit avait établi sa demeure. Souvent, dans ces heures que la Sainte destinait à l'oraison, elle la vit dans son oratoire solitaire, ravie en extase, et tout éclatante de lumière et de beauté. L'illustre veuve, à une pareille école, apprit bientôt le néant de tout ce qui passe; l'amour de Dieu lui apparut comme Tunique bien du ciel et de la terre, et elle n'aspira plus qu'à brûler de cette sainte flamme. Sa maison, grâce à l'apostolat de Térèse, ne tarda pas à devenir un sanctuaire des vertus chrétiennes.
Térèse devait, ce semble, procurer toutes les consolations à sa nouvelle amie ; à sa prière, saint Pierre d'Alcantara, que Louise de La Cerda n'avait jamais vu, vint à Tolède, et passa quelques jours chez elle. Ainsi, privilège bien rare dans cet exil, il lui fut donné de posséder en même temps dans sa maison deux saints que l'Église devait placer sur les autels.
Louise de La Cerda garda toute sa vie pour Térèse cette plénitude de dévouement et d'affection qu'il n'est qu'au pouvoir des saints d'inspirer, et elle lui en donna un gage éclatant en fondant à Malagon, ville de ses domaines, un monastère de Notre-Daine-du-Mont-CarmoI.
« auras à souffrir dans ce voyage, mais tes souffrances tour' « lieront grandement à ma gloire : il convient pour l'affaire « du monastère que tu sois absente jusques à la réception « du bref, parce que le démon a ourdi une grande trame «pour l'arrivée du provincial; mais ne crains rien, je t'a s« sisterai. »
Ces paroles me laissèrent pleine de courage et de consolation. Le recteur du collège de la Compagnie1, auquel j'en rendis compte, me dit qu'aucun motif ne pouvait me dispenser de partir : mais d'autres me disaient au contraire de m'en bien garder ; que c'était une invention du démon pour me nuire, et que je devais en écrire à mon provincial. J'obéis au père recteur, et m'appuyant sur ce que NotreSeigneur m'avait dit dans l'oraison, je partis sans crainte*, mais avec une confusion extrême en voyant à quel titre on me faisait venir, et combien on se trompait sur mon compte. C'est ce qui me portait à conjurer instamment mon divin Maître de ne pas m' abandonner. Je puisais une grande consolation dans la pensée qu'il y avait dans la ville où j'allais une maison de religieux de la compagnie de Jésus; car il me semblait qu'en me soumettant, là comme ici, à ce qu'ils m'ordonneraient, j'y serais avec quelque sûreté.
U plut à Notre-Scigneur de faire éprouver à cette dame tant de consolation auprès de moi, qu'elle commença aussitôt à se porter beaucoup mieux. Son âme se dilatait de jour en jour. Ce changement frappa d'autant plus, que l'excès de sa douleur l'avait réduite, comme je l'ai dit, à un état déplorable. Le divin Maître accordait sans doute cette faveur
1 te P. Gaspar deSalazar, recteur du Collège de Saint-Gilles, à Avila. *EUe fut accompagnée dans ce voyage par Jean de Ovalle, son beaun-ôiv.
aux prières redoublées que faisaient pour moi plusieurs personnes de piété que je connaissais.
Cette dame avait une très-grande crainte de Dieu, et elle était si vertueuse, que sa foi et sa religion suppléaient à ce qui me manquait; elle me prit en grande affection, et ses bontés pour moi faisaient que je l'aimais beaucoup : mais tant de soins et d'égards dont j'étais l'objet, me devenaient une croix et un supplice ; et dans la crainte d'y être trop sensible, je veillais sans cesse sur mon âme sans oser la perdre de vue un seul instant. Notre-Seigneur de son côté veillait sur moi, et, durant mon séjour chez cette dame, il me combla de grâces extraordinaires : il m'accorda une admirable liberté d'esprit, et un profond mépris pour toutes ces vaines grandeurs de la terre; plus elles paraissaient imposantes à la vue, plus j'en découvrais le néant. Ainsi, en conversant chaque jour avec des femmes d'une naissance si illustre que j'aurais pu tenir à honneur de les servir, je me sentais aussi libre que si j'avais été leur égale.
Je tirai de tout cela un grand profit spirituel, et je ne craignais pas de déclarer, dans l'intimité de l'entretien, mes sentiments à cette dame. Je ne tardai pas à reconnaître qu'elle était femme, et sujette comme moi à ses passions et à ses faiblesses. Je vis combien il faut faire peu de cas des grandeurs, puisque, plus on est élevé, plus on a de soucis et de peines. La seule sollicitude de soutenir la dignité aV sa condition ne laisse pas vivre un moment en repos. On mange hors de temps et de règle, parce que tout doit aller selon l'état et non selon le tempérament ; et très-souvenU dans le choix des mets, il faut écouter son rang plutôt que son goût. En vérité, j'eus souverainement en horreur le désir d'être grande dame, et je disais au fond de mon cœur : Dieu m'en délivre!
Quoique celte dame soit une des premières du royaume, je crois qu'il y en a peu de plus humbles, et cette humilité s'allie chez elle à une admirable franchise de caractère. Je ne pouvais néanmoins voir sans compassion en combien de circonstances elle immolait ses goûts pour soutenir la dignité de son rang ; et j'avoue que je la plains encore. Ses officiers et ses domestiques étaient bons; mais enfin, jusqu'à quel point pouvait-elle s'y confier? Il ne fallait point parler à l'un plus qu'à l'autre, sous peine de voir ce témoignage de faveur exciter la jalousie et le mécontentement de tous les autres. Certes, c'est là une servitude, et, selon moi, un des mensonges du monde est de qualifier du nom de seigneur et de maître ces personnes qui sont esclaves en tant de manières.
Pendant mon séjour dans cette maison, tous ceux qui l'habitaient s'avancèrent, par la grâce de Dieu, dans son service1. Je ne pus néanmoins échapper à l'envie de quelques
1 Dès lors, dit Ribera. il se fit un grand changement dans la maison de Louise de La Cerda. Tous ceux qui en composaient le personnel, commencèrent à se confesser aux PP. de la compagnie de Jésus; ils s'approchaient souvent des sacrements, et faisaient d'abondantes aumônes. Ils avaient pour Térèse une vénération profonde, et êl aient ravis de voir tant de sainteté. Plus d'une fois, dans le désir d'être témoins de ces merveilles de grâce qu'on disait que Dieu opérait en elle, ils cédèrent à une pieuse curiosité ; et durant ces heures qu'elle donnait chaque jour à l'oraison, entr'ouvrant doucement la porte de son oratoire, ils eurent le bonheur de la voir en extase, couronnée de lumière et belle comme un ange. Leur admiration redoublait avec leur respect, quand ils la voyaient ensuite humble et sereine sortir de l'oratoire, et «'efforçant de tout son pouvoir de ne rien laisser paraître des faveurs reçues dans l'entretien céleste.
Dans la maison de Louise de La Cerda se trouvait une demoiselle d'un rare mérite, qui y avait été élevée, et qui s'appelait Marie de Salazar. Ce fut elle qui mit le mieux à profit les leçons de la Sainte. Frappée du grand exemple qu'elle avait sous les yeux, elle vit bientôt le néant du inonde, et forma le dessein d'être désormais toute à Dieu. Pour établir sa piété sur un fondement solide, elle fit une confession générale de toute sa vie, et commença à s'adonner à la solitude et à l'oraison. Le germe de la vocation à la vie religieuse était déjà dans son cœur, et l'on peut regarder les six mois qu'elle passa avec la Sainte comme un véritable noviciat. >éanmoins elle devait acheter par six années de
personnes, jalouses de l'affection que cette dame me témoignait; elles s'imaginaient peut-être que j'avais en vue quelque intérêt humain. Dieu permit ces peines et ces dégoûts pour m'empêcher de me laisser éblouir par tant d'égards dont j'étais entourée; et par cette conduite il fit que mon âme tira avantage de tout.
Il arriva alors en cette ville un religieux de grande considération, avec lequel j'avais traité un certain nombre de fois plusieurs années auparavant1. Comme j'entendais un jour
constance et de fidélité la grâce inestimable de se voir l'épouse du Dieu des vierges. Ce no fut qu'en 1568, lorsque la Sainte passait à Tolède pour aller établir le monastère do Malagon dont Louise de La Corda était fondatrice, que Marie do Salazar conquit sa liberté pleine, et quitta le palais de la sœur du duc de Medina-Cu'li pour aller s'enfermer, sous l'humble titre de Marie de SaintJoseph, dans la solitude du Carmel. Dieu avait de grands desseins sur elle, et la destinait à être une des plus formes colonnes, comme un des plus beaux ornements de la réforme naissante. Formée aux leçons vivantes et à la pratique, sous l'œil et par la main de la séraphique Térèse, elle forma à son tour un grand nombre de vierges à la sainteté. L'esprit du Carmel, qu'elle avait puisé à sa source, débordait de son âme. Aussi le monastère de Séville, en Espagne, et celui de Lisbonne, en Portugal, furent-ils sous sa conduite une fidèle image de celui de Saint -Joseph d'Avila. Sainte Térèse aecorda toute sa vie à Marie de Saint-Joseph une confiance sans bornes, l'aima comme une des plus intimes amies que Dieu lui eût données en cet exil, et entretint avec elle un commerce suivi de lettres jusqu'à sa mort. Ce sont ces lettres qu'il faut lire, pour se former une juste idée de cette grande servante de Dieu. (Voir IUbera, Vie de sainte Térèse, liv. I, c. xvi ; et les Bollaudistes, Acta sanvtx Teresiœ.)
1 Ce religieux était Vincent Baron, d'après Ribera. Voici les paroles de cet historien :
« La Sainte encouragea deux savants religieux de l'ordre do Saint-Dominique, Pierre Ybaftez et Vincent Baron, à s'adonner à l'oraison ; mais particulièrement le dernier, auquel elle rapporta certaines paroles de la part de Notre-Seigneur, et pour lequel elle pria avec instance, comme on le voit au c. xxxiv du livre de sa Vie. » (Ribera, Vie de sainte Térèse, liv. IV, c. xi.)
Yepes s'exprime tout aussi clairement :
« En ce temps arriva à Tolède le P. Vincent Baron, religieux de l'ordre de Saint-Dominique, personnage de grande considération, avec lequel la Sainte avait communiqué à diverses reprises, » etc. (Yepes, Vie de sainte Térèse, liv. II, c. vi.)
Térèse, en emportant d'assaut, comme on va le voir, par la vivacité de ses instances auprès de N'otre-Seigncur, des grâces du premier ordre pour le
la messe dans un monastère voisin de la maison où j'étais, l'ardeur avec laquelle je souhaitais qu'il fût un grand serviteur de Dieu, m'inspira le désir de connaître la disposition intérieure de son âme. Ainsi, étant déjà recueillie dans l'oraison, je me levai pour aller lui parler. Mais considérant ensuite de quoi je me mêlais, et craignant de perdre mon temps, je me rassis ; cela m'arriva, ce me semble, par trois fois. Enfin mon bon ange fut le plus fort : je fis appeler ce religieux, et il vint me parler au confessional. Comme il y avait plusieurs années que nous ne nous étions vus, nous commençâmes par nous demander réciproquement les particularités de notre vie. Je fus la première à lui déclarer que la mienne avait été remplie de grandes peines intérieures. Il me pressa vivement de les lui faire connaître; je lui répondis qu'elles étaient de nature à rester secrètes, et que je ne pouvais les lui dire. 11 me répliqua que puisque ce père dominicain dont j'ai parlé1, et qui
P. Vincent Baron, le payait noblement, et à la manière des .saints, de ce qu'il avait fait pour elle; et certes, ce religieux lui avait rendu des services signalés. N'invoquons ici que le témoignage de la Sainte elle-même :
et Le premier qui commença à me détromper sur certains points, fut un religieux très-savant de l'ordre de Saint-Dominique, le P. Vincent Baron. >• (Au c. v de sa Vie.
Ce fut encore lui qui dirigea son père Alphonse de Cej>eda, pendant plusieurs années, et qui reçut son dernier soupir. La Sainte termine ainsi le récit de cette belle mort.
«t Son confesseur, religieux dominicain, d'une éminente doctrine, disait qu'il ne doutait point que mon père ne fut allô droit au ciel. Il y avait déjà quelques années qu'il le confessait, et il louaitbeaucoup sa pureté de conscience, t (C. vu.)
Elle ajoute immédiatement après :
« Ce père de l'ordre de Saint-Dominique, bomme de grande vertu et rempli de la crainte du Seigneur, me fut très-utile. Je me cenfessai à lui. Il prit à cœur mon avancement spirituel, m'ouvrit les yeux sur le danger que je courais, et me lit communier tous les quinze jours. Peu à peu mes rapports avec lui devenant plus intimes, je lui parlai de ma conduite au sujet de l'oraison. Il me dit que je ne devais point l'abandonner ; qu'elle ne pouvait me faire que du bien. Je la repris donc, et depuis je ne l ai plus quittée. »
1 Pierre Ybaiïez.
était son intime ami les savait, il ne les lui cacherait pas, et qu'ainsi je ne devais pas lui en faire mystère. La vérité est qu'il ne fut ni en son pouvoir de ne pas continuer ses instances, ni au mien de ne pas céder à ses désirs. D'ordinaire de telles ouvertures me causaient beaucoup d'ennui et de honte : je n'en éprouvai pas l'ombre avec lui, non plus qu'avec le recteur du collège de la compagnie, dont j'ai parlé1. Ce fut, au contraire, pour moi une consolation trèsvive. Je lui déclarai, sous le sceau de la confession, tout ce qu'il souhaitait savoir. J'avais toujours eu une haute idée de ses lumières, mais il me parut alors plus habile que jamais. Je ne pouvais me lasser de considérer les merveilleux talents et les excellentes dispositions naturelles qu'il avait pour servir utilement les âmes, s'il se donnait à Dieu sans réserve. Car depuis quelques années, je dois le dire, je ne saurais rencontrer une personne dont les heureuses qualités me charment, que je ne me sente soudain pressée d'un violent désir de la voir toute à Dieu, et cela avec une telle ardeur, que j'en suis quelquefois hors de moi-même. Sans doute je forme ce désir pour tout le monde ; mais pour ces personnes que leur aptitude à faire aimer Dieu me rend si chères, je le sens si fort et si impétueux, que je ne puis m'empécher d'importuner sans cesse le divin Maître en leur faveur. C'est ce qui rn'arriva à l'égard de ce religieux. Il me pria de le recommander instamment à Notre-Seigneur; mais il n'avait pas besoin de me le dire, attendu qu'il m'eût été impossible de faire autrement. En le quittant, je me retirai dans l'endroit solitaire où j'avais coutume de faire oraison. Là, profondément recueillie, je commençai, comme je le fais très-souvent, à m'adresser à Notre-Seigneur avec le plus
1 Le P. Gaspar de Salazar, recteur du collège de Saint-Gilles, à Avila. La Sainte parle de sa première entrevue avec lui, au c. xxxm.
grand abandon, et du style d'une personne qui, étanl hors d'elle-même, ne sait pas ee qu'elle dit. Car alors c'est l'amour qui parle ; l'âme est dans un tel transport, qu'elle n'aperçoit plus la distance qui la sépare de celui auquel elle s'adresse ; elle se voit aimée de son Dieu, et cette vue fait qu'elle s'oublie elle-même ; s'imaginant être toute en lui, et ne faire qu'un avec lui sans ombre de division, elle dit des folies. Ainsi, je me souviens qu'après avoir demandé au divin Maître, avec beaucoup de larmes, d'enchaîner sans réserve à son service ce religieux que j'avais toujours estimé bon, mais que je voulais voir parfait, je lui dis sans détour : Seigneur, vous ne devez point me refuser cette grâce ; considérez que c'est là un excellent sujet pour être de nos amis.
0 bonté, ô condescendance infinie de mon Dieu, de souffrir qu'une aussi misérable créature lui parle avec tant de hardiesse! Il paraît bien qu'il ne prend pas garde aux paroles, mais qu'il considère seulement les désirs et l'amour qui les dictent. Qu'il en soit à jamais béni !
Le soir même de ce jour, pendant les heures que je donnais à l'oraison, je me souviens que je me trouvai tout à coup saisie d'une accablante tristesse. La cause en fut la crainte d'être dans l'inimitié de mon Dieu, et l'impossibilité de savoir si j étais ou non en état de grâce : non que j'eusse la curiosité de l'apprendre, mais parce que je désirais de mourir pour ne plus me voir dans une vie où je n'étais pas sure de n'être pas morte. De toutes les morts, la plus cruelle pour moi était cette pensée que peut-être j'avais offensé mon Dieu. Sous l'étreinte de cette peine, tandis que toute transportée d'amour et fondant en larmes je suppliais mon divin Maître de vouloir me préserver d'un tel malheur, j'entendis ces paroles : « Tu peux bien te conso« 1er, et être certaine1 que tu es en état de grâce ; car un « si grand amour de Dieu, des faveurs aussi extraordinaires « que celles qu'il te fait, et des sentiments tels que ceux « qu'il te donne, ne peuvent compatir avec le péché mortel. »
Quant à la grâce que j'avais si instamment demandée pour ce religieux, j'avais la plus ferme confiance qu'elle lui serait accordée. Notre-Seigneur me chargea de lui dire de sa part certaines paroles. Cela me mit en grande peine, parce que je ne savais comment m'y prendre ; d'ailleurs il m'en coûte toujours beaucoup d'avoir à transmettre à un autre des paroles de ce genre, surtout quand j'ignore comment elles- seront reçues, et si l'on ne se moquera point de moi. Un tel message me jetait donc dans une étrange angoisse. Enfin, voyant si clairement que Dieu voulait cela de moi, je lui promis de le faire; mais j'en avais tant de confusion, qu'au lieu de transmettre ces paroles de vive voix, je les mis par écrit et les donnai à ce religieux. L'impression profonde qu'elles firent sur lui, montra bien d'où elles venaient : il résolut de s'adonner désormais à l'oraison de la manière la plus sérieuse, sans toutefois en venir à l'exécution à l'instant même. Comme Notre-Seigneur le voulait à son service sans aucune réserve, il se servait de moi pour lui dire certaines vérités qui, à mon insu et à son grand étonnement, répondaient aux' besoins les plus intimes de son âme ; il le disposait sans doute en même temps à croire que ces avis émanaient de lui. De mon côté, malgré toute ma misère, je suppliais le divin Maître de l'attirer entièrement à lui, et de lui donner de l'horreur pour tous les biens et les contentements de cette vie. Qu'il soit béni à jamais d'avoir
1 II y a dans le manuscrit extar citrla, tu peux être certaine ; et non confiar, tu peux avoir la confiance, comme portent toutes les éditions espagnoles des oeuvres de sainte Térèse
si pleinement exaucé ma prière 1 En très-peu de temps ce religieux s'est vu comblé de grâces extraordinaires ; et toutes les fois qu'à partir de cette époque il s'est entretenu avec moi, sa parole m'a laissée comme ravie ; si je n'avais vu de mes yeux ses admirables progrès dans la perfection, j'hésiterais à y croire. Il est habituellement si absorbé en Dieu, qu'il parait mort à toutes les choses de la terre. Je prie la suprême Bonté, qui l'a déjà tant favorisé, de le soutenir toujours de sa puissante main. S'il travaille à se perfectionner de plus en plus, comme la profonde connaissance qu'il a de lui-môme donne sujet de l'espérer, il sera un des plus remarquables serviteurs de Dieu, et il rendra des services signalés aux âmes, par l'expérience qu'il a si promptement acquise des choses spirituelles.
Cette expérience est un don du Seigneur, qu'il accorde à qui il lui plaît et quand il lui plaît; le temps ni les services n'y font rien. Je ne nie pas qu'ils n'y puissent contribuer beaucoup, mais je dis que souvent Dieu dans l'espace d'un an élève certaines âmes à une plus haute contemplation que d'autres en vingt années. Lui seul en sait la raison. C'est une erreur de croire que le temps puisse nous faire comprendre ce que nous ne pouvons savoir absolument que par l'expérience. Ainsi il ne faut point s'étonner si plusieurs se trompent, en voulant prononcer sur la spiritualité sans être spirituels. Je ne dis pas qu'un savant qui n'est pas dans ces voies élevées, ne puisse conduire les âmes qui y sont, pourvu que pour les choses ordinaires, tant intérieures qu'extérieures, il se règle d'après les lumières de la raison, et que pour les surnaturelles, il se conforme à l'Écriture sainte. Pour le reste, qu'il ne se mette pas la tête à la torture, et ne se flatte pas d'entendre ce qu'il n'entend ço'ml. Qu'il se garde d'étouffer les attraits extraordinaires dans les âmes,
et de gêner leur liberté : elles ont dans ces voies un plus grand Maître qui les régit, et elles ne sont point sans supérieur. Il doit, au lieu de s'en étonner ét de considérer cela comme impossible, se souvenir que tout est possible à Dieu, agir par la foi, et,s'humilier en voyant que, dans cette science sublime, Notre-Seigneur donne parfois à une pauvre petite vieille plus de lumière qu'à lui malgré toute sa doctrine. Par ces sentiments d'humilité il fera plus de bien aux âmes qu'il conduit, et à lui-même, que s'il faisait le contemplatif, ne l'étant pas. Je le répète, si le directeur n'a pas d'expérience, et s'il n'a une profonde humilité pour reconnaître que, bien que ces choses soient au-dessus de sa portée, elles ne sont pourtant -pas impossibles, il gagnera peu pour son propre compte, et donnera encore moins à gagner aux âmes soumises à sa conduite. Mais s'il est vraiment humble, il ne doit pas craindre que Dieu permette qu'il se trompe, ni qu'il trompe les autres.
Le religieux dont je parle a reçu de Notre-Seigneur une grande connaissance expérimentale des choses spirituelles; et, comme il est fort instruit, il joint à ces lumières toutes celles qu'il pouvait acquérir par l'étude. Ce qu'il n'entend pas, faute d'expérience, il le demande à ceux qui en ont. Dieu lui a aussi donné une foi très-vive : il a fait ainsi de grands progrès, et en a fait faire à quelques âmes, du nombre desquelles est la mienne. Le divin Maître voyant les peines qui m'attendaient, et devant appeler à lui quelques-uns de mes guides spirituels, a voulu, dans sa bonté, m'en donner d'autres pour alléger mes épreuves, et pour me faire un très-grand bien. Il a tellement changé celui dont je parle, qu'il ne se reconnaît pour ainsi dire plus lui-même. Il lui a enlevé les infirmités qu'il avait, et lui a donné des forces pour faire pénitence ; le courage dont il l'a rempli pour entreprendre toutes sortes de bonnes œuvres, montre manifestement une vocatioji extraordinaire : que sa souveraine Majesté en soit louée à jamais! Je crois que tous ces avantages lui sont venus des grâces que Notre-Seigneur lui a faites dans l'oraison. Ces faveurs sont réelles, et non pas apparentes; car les épreuves auxquelles il a été soumis et dont il est sorti vainqueur, ont fait voir qu'il possédait une vertu solide, et qu'il comprenait l'ineffable trésor caché dans la souffrance. J'espère delà divine bonté qu'il sera l'instrument d'un trèsgrand bien, non-seulement pour quelques membres de son ordre, mais pour l'ordre entier : déjà môme on commence à s'en apercevoir.
Dans des visions très-élevées que j'ai eues, Notre-Seigneur m'a dit des choses admirables de lui, du P. recteur de la compagnie de Jésus1, et de deux autres religieux de l'ordre
de Saint-Dominique : sur l'un de ces derniers, il m'a révélé certaines choses importantes que l'on a vues depuis s'accomplir, et qui ont mis au grand jour sa haute vertu.
J'ai néanmoins reçu, sur le compte de celui dont je parle en ce chapitre, un plus grand nombre de lumières. Je veux rapporter ici un fait qui le concerne.
Étant un jour au parloir avec lui, mon âme vit la sienne brûler d'un tel amour de Dieu, que j'en étais presque hors de moi. J'étais ravie à la vue de l'état sublime auquel ce grand Dieu l'avait si promptement élevé, et de l'humilité avec laquelle ce religieux écoutait certaines choses que je lui disais jsur l'oraison. Mais %n môme temps j'étais extrêmement confuse de me voir si peu humble que d'oser traiter d'un sujet si élevé avec un homme d'un tel mérite : Notre-Seigneur le pardonnait, je veux le croire, à mon grand désir de le
1 Le P. Gnspar de Salazar. recteur du collège d'Avili».
voir marcher à pas rapides dans le chemin de la sainteté. Sa conversation m'était si utile, qu'il me semblait qu'elle excitait en mon âme une nouvelle ardeur de servir Dieu, comme si je n'eusse fait que de commencer. 0 mon adorable Jésus! qu'elle est puissante l'action qu'exerce une Ame embrasée de votre amour! Quelle estime ne devons-nous pas faire d'elle! et avec quelles instances ne devrions-nous pas vous supplier de la laisser longtemps en cette vie ! Quiconque brûle du même amour, devrait s'en aller à la suite de ces âmes, et, s'il était possible, ne s'arracher jamais d'une société si sainte. Quel avantage immense pour un malade du divin amour, d'en trouver un autre blessé du même mal ! Quelle consolation pour lui de n'être plus seul ! Comme ils s'excitent l'un l'autre à souffrir et à mériter! Comme ils se fortifient dans le désir d'exposer et de perdre pour Dieu mille vies, si c'était en leur pouvoir I Ils ressemblent à ces soldats qui, impatients de s'enrichir de la dépouille des ennemis, appellent la guerre de tous leurs vœux, comme l'unique moyen d'arriver à leur but. Souffrir, voilà le métier de ces grandes âmes! Oh! de quelle inestimable grâce Dieu nous favorise, quand il nous révèle par sa lumière ce que l'on gagne à souffrir pour lui ! Mais on ne peut le bien comprendre qu'après avoir tout quitté : car tant que l'on demeure attaché à quelque chose, c'est une marque qu'on l'estime; et l'on ne saurait l'estimer sans avoir de la peine à le quitter : ce qui est une imperfection qui ruine toul. Oh! combien perd une âme qui met ainsi des réserves à son détachement! Quel aveuglement lamentable, et quel malheur d'estimer beaucoup ce qui n'est rien !
Pour revenir à mon sujet, j'étais au comble de la joie en voyant que Notre-Seigneur voulait me faire connaître de combien de trésors il avait enrichi cette âme, et quelle était
la grâce qu'il m'avait faite de se servir en cela de moi, quoique j'en fusse si indigne. J'étais plus heureuse et plus reconnaissante des faveurs dont il comblait ce religieux, que s'il me les eût accordées à moi-même ; je ne pouvais me lasser rie le remercier d'avoir accompli mes désirs, et exaucé la prière que je lui avais faite, de vouloir donner à son Église des personnes si capables de servir sa cause. Succombant i alors à l'excès de sa joie, mon âme sortit d'elle-même, pour se perdre dans une plus haute jouissance. Les considérations cessèrent pour elle, et elle n'entendit plus cette langue divine par laquelle l'Esprit-Saint lui-même semblait parler. J'entrai dans un grand ravissement qui m'enleva presque entièrement la connaissance, mais qui fut de courte durée. Jésus-Christ m'apparut avec une majesté et une gloire ineffables, me témoignant qu'il était très-content de notre entretien; il me fit clairement connaître aussi qu'il se trouvait toujours présent à de semblables conversations, et que c'était une excellente manière de le glorifier, que de mettre ainsi ses délices à s'entretenir de lui.
Une autre fois, me trouvant fort éloignée de ce religieux, je le vis tout éclatant de gloire et élevé de terre par les anges. Je connus par cette vision qu'il marchait à grands pas dans la sainteté. 11 venait en effet d'en donner une preuve éclatante. Une personne qui lui était infiniment redevable et dont il avait sauvé l'âme et l'honneur, ayant porté contre lui un faux témoignage capable de ruiner sa réputation, il avait soutenu l'épreuve non-seulement avec patience, mais avec joie. Il avait supporté avec un égal courage d'autres persécutions, et avait fait plusieurs choses extrêmement utiles au service de Dieu.
J'aurais, mon père, bien d'autres traits à rapporter, si je ne croyais devoir me borner à ce que j'ai dit. Comme vous
ne les ignorez pas, ce sera à vous de me dire plus tard s'il est à propos pour la gloire de Dieu que je les écrive.
Toutes les prédictions dont j'ai parlé et dont je dois parler, touchant cette maison et d'autres sujets, ont été accomplies. Certains événements m'étaient révélés par Notre-Seigneur trois ans à l'avance, et d'autres plus tôt. ou plus tard. Je les rapportais tous à mon confesseur1, et à cette veuve mon amie * à qui l'on m'avait permis d'en parler; j'ai su depuis qu'elle en donnait communication à d'autres personnes qui sont encore vivantes, et qui peuvent en rendre témoignage. Ces personnes savent bien que je ne mens pas : Dieu me préserve de m'écarter jamais en quoi que ce soit, mais surtout en des choses si graves, de la simple et pure vérité !