La Vie écrite par elle-même (page 25)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — Vie de sainte Térèse de Jésus écrite par elle-même, éd. 1867 (OCR) · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Un de mes beaux-frères étant mort subitement, j'en fus Irès-affligée, parce qu'il ne s'était pas confessé. Notre-Sei. gneur me révéla dans l'oraison que ma sœur5 devait mourir de la même manière, et il me dit de me rendre auprès d'elle, pour la disposer à sa dernière heure. J'en lis part à mon confesseur, et il ne voulut pas me le permettre; mais le même commandement m'ayant été renouvelé plusieurs fois, il me dit de partir. J'allai donc trouver ma sœur à la campagne où elle habitait; et, sans lui rien dire du motif qui m'amenait auprès d'elle, je lui donnai toutes les lumières que je pus, et la disposai à se confesser souvent et à veiller avec grand soin sur elle-même. Comme elle était très-vertueuse, elle suivit mes conseils, et après avoir vécu quatre à cinq ans dans une grande pureté de conscience, elle mourut sans témoin et sans confession. Heureusement il n'y avait

* Le P. Baltliasar Alvarez. - Guiomar de Ulloa.

5 Cette sœur était Marie de Cepeda, qui habitait à Castellanos de la Canada avec don Martin de fiuznian y Rnrrientos, dont la Sainte mentionne ici la nior subite.

guère plus de huhVjours qu'elle s'était con Fessée, grâce à la bonne habitude qu'elle avait contractée de le faire souvent, circonstance qui me donna une grande consolation. Elle resta très-peu de temps en purgatoire; car huit jours s'étaient à peine écoulés depuis sa mort, lorsque Notre-Seigneur m'apparaissant au moment où je venais de communier, daigna me la faire voir s'élevant avec lui au séjour de la gloire. Ce qu'il m'avait dit tant d'années auparavant à son sujet, n'était jamais sorti de mon esprit ni de celui de ma compagne, à qui j'en avais fait confidence. Celle-ci n'eut pas plus tôt appris la nouvelle de cette mort, qu'elle vint me trouver tout épouvantée d'en voir la prédiction si littéralement accomplie. Louange et louange sans lin à ce Dieu de bonté, qui prend un si grand soin des âmes pour les empêcher de se perdre !

Entrevue de la Sainte avec la mère Marie de Jésus à Tolède. — Elle veut fonder le nouveau monastère sans revenus; saint Pierre d'Alcantara la confirme dans cette résolution. — Elle quitte Tolède ; combien son retour à Avila est utile pour le succès de son entreprise. — Dans un élan de reconnaissance envers Dieu, la Sainte, sans suivre l'ordre de sa narration, fait la peinture du bonheur des religieuses de Saint-Josepli d'Avila. — Notre-Scigneur lui révèle que ce monastère est pour lui un paradis de délices.

Tandis que j'étais chez cette dame, auprès de laquelle je restai plus de six mois, il arriva, par une disposition de la Providence, qu'une grande servante de Dieu, de notre ordre, qui était de plus de soixante-dix lieues d'ici, entendit parler de moi. Il se trouvait qu'en la même année et au môme mois nous avions reçu l'une et l'autre de Notrei

Seigneur l'inspiration d'établir un nouveau monastère de notre ordre. La très-sainte Vierge lui était apparue, et lui avait ordonné de poursuivre cette entreprise. Désirant obéir, elle vendit tout ce qu'elle avait, et prenant le costume de carmélite déchaussée, elle fit à pied le voyage de Rome pour obtenir l'autorisation nécessaire. A son retour, elle voulut bien faire un circuit de quelques lieues pour me venir voir. C'était une femme dë grande pénitence, de grande oraison, et que Notre-Seigneur comblait de ses grâces; elle me devançait si fort dans son service, que j'avais honte de paraître devant elle1. Elle me montra les expéditions

1 Cette grande servante de Dieu était la mère Marie de Jésus, d'une noble famille de Grenade. Restée veuve de très-bonne heure, elle entra comme noqu'elle apportait de Home, et durant quinze jours que nous fûmes ensemble, nous arrêtâmes le plan sur lequel nous devions établir nos monastères.

Je ne savais point encore qu'avant la bulle de mitigation, notre règle défendît de rien posséder, et mon intention était de fonder le nouveau monastère avec des revenus, afin d'éviter le soin de procurer le nécessaire, ne considérant pas tous les soucis qu'entraîne la propriété. J'avais pourtant lu bien des fois nos constitutions, mais je n'y avais point remarqué ce que Notre-Seigneur avait lui-même fait connaître à cette bienheureuse femme, quoiqu'elle ne sût pas lire. Elle ne m'en eut pas plus tôt parlé, que j'entrai dans son sentiment. Ma seule crainte était qu'on ne voulût pas me permettre de le suivre, qu'on ne le traitât de folie, et que d'autres n'eussent à souffrir à cause de moi. Car si j'avais été seule, je n'aurais pas balancé un instant; Noirevice au couvent des carmélites de cette ville. Là, elle eut plusieurs visions, dans lesquelles il lui était enjoint de fonder un monastère réforme du même ordre. Le P. (laspar de Salazar, ce recteur du collège d'Avila dont la Sainte fait un ^i bel éloge au c. xxxm" de sa Vie, était alors à Grenade. Il approuva le projet de Marie de Jésus, qui sortit du noviciat et partit pour Home. Après avoir vu Térèse à Tolède, elle alla à Madrid pour faire lever par le jioikc des obstacles qu'elle rencontrait à sa fondation Elle en vint à bout grâce à la protection de madame Eleunor de Mascarenhas, qui avait été gouvernante de Philippe II. Le monastère de Marie de Jésus ne fut toutefois établi qu'environ un an après celui de sainte Térèse ; il fut fondé le 23 juillet 15G3 à Alcala de llenarez. Éleonor de Mascarenhas donna à cette lin une maison et une église qu'elle possédait dans cette ville; et comme il y avait dans cette église une très-belle image de la Vierge, les carmélites d'Alcala furent connues sous le nom de carmélites déchaussées de l'Image. Sainte Térèse, dans le chapitre suivant, fait l'élope de la régularité parfaite de ce couvent. En 1567, elle alla y passer quelques jours, et acheva d'y implanter cet admirable esprit du Carmel qui s'y est conservé jusqu'à nos jours. L'histoire générale des carmes déchaussés (liv. II, c. xxiv) dit que pendant les dix-sept ans que la mère Marie de Jésus vécut encore dans le monastère qu'elle avait fondé, elle se distingua par son humilité, son esprit de pauvreté, son oraison, sa mortification, sa charité pour les pauvres, et son entier abandon à la Providence. Elle y mourut en odeur de sainteté.

Seigneur m'avait déjà donné de si ardents désirs d'être pauvre, que j'aurais été comblée de joie de pouvoir suivre exactement ses conseils. Je n'avais pas l'ombre de doute que ce ne fût là le plus parfait ; j'aurais même souhaité, si mon état me l'eût permis, demander l'aumône pour l'amour de Dieu, et n'avoir ni maison ni quoi que ce soit en propre. Mais j'appréhendais que, si Dieu ne mettait pas au coeur de mes compagnes les mêmes dispositions, cette pauvreté ne fût pour elles une source de peines et de distractions. Je voyais en effet certains monastères pauvres, qui ne vivaient pas dans un très-grand recueillement, mais je ne m'apercevais pas que c'était la dissipation qui était la cause de la pauvreté, et non la pauvreté celle de la dissipation. Non, la dissipation ne rend pas les maisons plus riches ; et Dieu ne manque jamais à ceux qui le servent. Enfin, ma foi était faible, et celle de celte servante de Dieu était grande.

Je cherchai, selon ma coutume, à m'éclairer auprès d'un grand nombre de personnes, et je n'en trouvais presque aucune de mon avis. Mon confesseur et les savants théologiens que je consultais, ne le partageaient point; ils m'opposaient tant de raisons, que je ne savais que répondre. Je ne pouvais néanmoins me résoudre à fonder avec des revenus, sachant qu'il est plus parfait de n'en point avoir, et que notre règle nous les défend. Parfois, il est vrai, j'étais ébranlée par leurs raisons ; mais en retournant à mon oratoire et en considérant Jésus-Christ en croix, pauvre el dépouillé de tout, je ne pouvais souffrir d'être riche, et je le suppliais avec larmes de tout disposer de manière que je me visse pauvre comme lui. Je découvrais dans la propriété tant d'inconvénients, une si grande cause d'inquiétude et même de dissipation, que je ne faisais que disputer sur ce sujet avec les savants.

J'en écrivis à ce religieux dominicain qui nous était si dévoué1. Il m'envoya deux feuilles de papier pleines de raisons de théologie pour me détourner de mon dessein, m'assurant qu'il avait beaucoup étudié cette matière. Je lui répondis que je ne prétendais point me prévaloir de la théologie pour me dispenser de vivre selon ma vocation, et d'accomplir le plus parfaitement que je pourrais le vœu de pauvreté que j'avais fait afin de suivre les conseils de JésusChrist; qu'ainsi je le priais sur ce point de me faire grâce de sa science.

J'avoue que c'était un grand plaisir pour moi de rencontrer quelqu'un qui fût de mon sentiment. Cette dame chez qui j'étais m'y fortifiait; mais d'autres, approuvant d'abord mon dessein, y trouvaient, après un examen plus approfondi, tant d'inconvénients, qu'ils mettaient tout en œuvre pour m'en détourner. Je leur disais que, puisqu'ils changeaient sitôt de manière de voir, j'aimais mieux m'en tenir à leur premier avis.

Cette dame désirant voir le saint frère Pierre d'Alcantara qu'elle n'avait jamais vu, je lui écrivis pour le prier de venir passer quelques jours chez elle , il voulut bien se rendre à ma prière. Cet homme de Dieu avait un grand amour pour la pauvreté; il l'avait religieusement pratiquée durant plusieurs années, et il en comprenait les richesses : ainsi, non-seulement il approuva mon dessein, mais il m'ordonna de travailler de tout mon pouvoir à le faire réussir. Regardant comme le plus sûr le conseil d'un saint instruit à l'école d'une si longue expérience, je résolus de le suivre, sans plus consulter personne.

Un jour, tandis que je recommandais [très-instamment

1 Le 1». Pierre V La nez.

cette affaire à Notre-Seigneur, il me dit : « Ne te désiste en «< aucune manière de fonder le monastère sans revenus : c'est « la volonté de mon Père et la mienne, je me charge moi« même de t'assister. » Ces paroles me furent dites au milieu d'un grand ravissement, et elles produisirent sur moi une telle impression, que je ne pus douter que le divin Maître n'en fût l'auteur.

Une autre fois il me dit : « C'est dans les revenus que se « trouve la confusion. » 11 ajouta d'autres paroles à la louange de la pauvreté, m'assurant que ceux qui le servent ne manquent point du nécessaire. Pour moi, j'en suis si fermement convaincue, que jamais je n'ai éprouvé sur cela la moindre crainte.

Il plut également au divin Maître de changer le cœur de ce religieux dominicain qui naguère m'avait écrit pour me dissuader de fonder le couvent sans revenus. Après le suffrage de tels hommes et les paroles du divin Maître, je n'avais plus rien à souhaiter; ma joie était au comble ; aveu: ma résolution de vivre d'aumônes pour l'amour de Dieu, il me semblait que j'étais déjà maîtresse de tous les trésors du monde.

En ce teinps-là mon provincial révoqua Tordre qu'il m'avait donné en vertu de la sainte obéissance, de me rendre auprès de cette darne; mais il me laissait libre de partir aussitôt ou de demeurer encore quelque temps avec elle. Précisément à celte époque on devait faire l'élection d'une prieure dans notre monastère, et l'on me donnait avis que plusieurs des sœurs songeaient à m'imposer le fardeau. La seule pensée de ce dessein me jeta dans une peine indicible ; je sentais que j'aurais souflert avec joie tout autre martyre pour l'amour de Dieu ; mais je ne pouvais me résoudre à m'exposer à celui-là. Que de raisons m'en éloignaient! Sans

parler de la peine de conduire an si grand nombre de religieuses, ni de cette constante aversion pour les charges qui m'avait toujours portée à les refuser, j'y trouvais un grand danger pour ma conscience. Ainsi, je remerciai Dieu d'être absente dans le temps de cette élection, et j'écrivis à mes amies pour les conjurer de ne me point donner leurs voix.

Tandis que j'étais ainsi pleine de joie de me trouver éloignée de mon monastère dans une pareille circonstance, Notre-Seigneur m'adressa ces paroles : « Ne manque pas « de partir, ma fille; puisque tu désires des croix, en voici « une bonne qui t'est préparée, ne la refuse point. Pars avec « courage et sans délai, je viendrai à ton secours. » Cet ordre m'affligea beaucoup, et je ne faisais que pleurer, dans la pensée que cette croix était la charge de prieure. Persuadée, comme je l'ai dit, qu'elle ne convenait en aucune façon au bien de mon âme, je ne pouvais gagner sur moi de m'y résigner. J'en parlai à mon confesseur, et il m'ordonna de lutter mon départ, me disant qu'évidemment c'était le parti le plus parfait; néanmoins, comme il me suffisait d'être arrivée pour le temps de l'élection, je pouvais, ajoutait-il, à cause de l'extrême chaleur et du danger de tomber malade en chemin, différer encore quelques jours. Mais NotreSeigneur avait d'autres desseins, et il fallut s'y soumettre. Un trouble extrême s'emparant tout à coup de mon âme, nie mit hors d'état de faire oraison. J'étais poursuivie par ces pensées : je n'exécutais pas le commandement que m'avait fait Notre-Seigneur; je refusais d aller moffrir à la tribulation, et je restais pour mon plaisir datis un endroit où j etais bien traitée ; tout mon dévouement pour Dieu se réduisait à des paroles; pouvant, par mon retour, lui plaire davantage, pourquoi balancer à partir? après tout, si je

devais en mourir, que j'en mourusse! Outre ces alarmes, j'éprouvais un serrement de cœur si cruel et un dégoût si absolu de l'oraison, que la vie m'était devenue un tourment intolérable. Témoin de mon état, et cédant sans doute comme moi à l'inspiration de Dieu, mon confesseur me dit de ne plus différer mon départ. Je suppliai donc cette daine de vouloir bien y consentir. La douleur qu'elle en eut lui fut si sensible, que ce fut pour elle un autre tourment ; car elle n'avait obtenu de mon provincial qu'avec beaucoup de peine et de très-grandes instances, la permission de m'a voir auprès d'elle.

En voyant combien elle avait le cœur déchiré par cette séparation, j'appréhendais qu'elle ne pût se résoudre à céder à ma prière ; mais comme elle avait une grande crainte du Seigneur, lorsque je lui dis entre autres choses quil y allait de son service, et lui donnai quelque espérance de revenir la voir, elle se rendit enfin, quoique avec beaucoup de peine. Pour moi je n'en avais point, ou plutôt elle était absorbée par le contentement que j'éprouvais de faire quelque chose que je savais être du bon plaisir et du service de Dieu : ainsi je quittais sans douleur cette dame si affligée de mon éloignement, et d'autres personnes à qui je devais beaucoup, particulièrement mon confesseur, qui était un religieux de la compagnie de Jésus, de la direction duquel je me trouvais fort bien. Plus les consolations dont je me privais pour l'amour de Notre Seigneur étaient grandes, plus je sentais la joie pénétrer dans mon âme. Ce sentiment simultané de joie et de douleur, et une allégresse naissant de la peine, étaient quelque chose d'incompréhensible pour moi. Le trouble avait fui ; j'étais sereine, consolée, et donnant sans effort plusieurs heures de suite à l'oraison. Notre-Seigneur venait de în'aiinoiicer une grande croix, que jamais,

il faul le dire, je ne me serais figurée si pesante : je voyais que j'allais en quelque sorte me jeter dans un feu ; et néanmoins je partais non-seulement joyeuse, mais impatiente d'entrer dans ce combat où Dieu m'engageait, et pour lequel il animait ma faiblesse d'un si grand courage.

Ce que j'éprouvais étant, comme je viens de le dire, un mystère pour moi, cette comparaison me vint à l'esprit. Si j'avais un diamant de grand prix auquel je fusse trèsattachée, et qu'une personne qui me serait plus chère que moi-même en eût envie, le plaisir que j'aurais de le lui donner surpasserait celui de le posséder. Ainsi, quoiqu'il fallût m'éloigner de personnes si affligées de mon départ, et que je sois de mon naturel si reconnaissante, que cela m'aurait navré le cœur dans un autre temps, je n'aurais pu alors, quand je l'aurais voulu, en avoir aucune peine. 11 était, au reste, si important pour l'affaire de cette sainte maison que j'avais dessein de fonder de ne pas différer mon départ d'un seul jour, que je ne vois pas comment elle aurait pu se conclure, si j'eusse tant soit peu tardé.

0 miracle de la bonté divine ! je ne puis me rappeler sans ravissement le secours si particulier que mon adorable Maître se plaisait à m'accorder pour la fondation de ce petit monastère. Il aime, j'en suis sûre, ce petit coin de la terre; il y prend ses divines complaisances, puisque lui-même me dit un jour dans l'oraison : Ma fille, cette maison est pour moi vn paradis de délices. Il a choisi lui-même, on le voit, les âmes qu'il y a attirées. Elles sont si vertueuses, que je ne puis sans confusion me voir en leur compagnie. Mon dessein étant de vivre en ce monastère dans une très-étroite clôture, dans une grande pauvreté, et d'employer beaucoup

de temps à l'oraison, je n'aurais osé espérer rencontrer des personnes si parfaites pour un tel genre de vie. Elles portent le joug avec tant d'allégresse et de bonheur, qu'elles se trouvent indignes d'avoir été reçues dans ce saint asile : c'est là surtout le sentiment.de quelques-unes d'entre elles que le divin Maître a appelées du milieu des vanités et des fêtes du monde où elles pouvaient vivre heureuses, à en juger selon ses maximes. Ce divin Époux leur a rendu avec Innt d'usure, en véritables contentements, les fausses joies qu'elles ont quittées, qu'elles se reconnaissent manifestement payées au centuple, et ne peuvent se lasser de lui en rendre les plus vives actions de grâces. Quant à celles qui menaient déjà une vie exemplaire, il les a changées de bien en mieux. Il donne aux jeunes du courage, et leur montre par une lumière si vive que le comble du bonheur, même dès cette vie, se trouve dans cette séparation du monde, qu'elles ne peuvent plus rien désirer sous le ciel. Enfin, à celles qui sont plus âgées, et qui ont peu de santé, il a constamment donné jusqu'ici la force de supporter, comme les autres, les austérités en vigueur dans cette sainte maison.

0 Dieu de mon âme, avec quel éclat se montre votre toulepuissance ! Et qu'il est superflu de chercher les raisons de ce qu'elle veut! Ce qui parait le plus impossible, selon nos lumières, n'est qu'un jeu pour elle. Vous nous montrez par là, mon divin Maître, que pour nous rendre tout facile, vous n'attendez que d'être véritablement aimé de nous, et de nous voir tout quitter pour votre amour. Qu'elle est vraie cette parole du roi-prophète! « Il n'y a qu'une peine apparente dans l'observation de vos préceptes. » Pour moi, Seigneur, je ne l'aperçois point ; et je ne comprends pas comment on peut trouver étroit le chemin qui conduit à vous.

A mes yeux, c'est un chemin royal, un chemin souverainement sûr, pour ceux qui y marchent avec courage. Là, point de passages dangereux, ni de pierres de scandale ; j'appelle ainsi les occasions de vous offenser. Ce que je nomme sentier, et dangereux sentier, c'est ce chemin étroit pratiqué au flanc d'une montagne escarpée et suspendu sur un effroyable abîme : il suffit d'un faux pas pour y tomber cl pour être en lambeaux. Celui qui vous aime véritablement, ô mon souverain bien, marche avec assurance, par un chemin large et royal, loin de tout précipice. Vient-il à chanceler, aussitôt, Seigneur, vous lui tendez la main ; et si son cœur ne bat que pour vous, et non pour le inonde, une chute, ni même plusieurs ne sauraient le perdre, car il chemine dans la vallée de l'humilité.

Je ne puis comprendre de quoi ont peur ceux qui redoutent désengager dans le chemin de la perfection. Daigne le Seigneur dans sa bonlé leur faire connaître les manifestes dangers de cette voie du monde où l'on suit la foule en aveugle, et tout ce qu'il y a, au contraire, de sécurité à marcher avec ardeur dans la voie des saints. Tenons sans cesse nos regards attachés sur notre divin Chef, et ne craignons pas que ce Soleil de justice se cache, ni qu'il nous laisse au milieu des ténèbres, en danger de nous perdre. Jamais notre adorable Maître n'abandonne ceux qui le suivent. Hélas! pourquoi faut-il que les partisans du siècle soient sans peur au milieu des lions impatients de les déchirer, je veux dire au milieu des joies, des fêtes et des honneurs ; et que, trompés par le démon, ils se laissent aller aux plus ridicules terreurs, devant le plus léger sacrifice de la vertu ! Qu'un tel aveuglement m'épouvante ! Quand je songe que j'en ai été moi-môme victime, je ne puis me rassasier de pleurer ; je voudrais, d'une voix qui fût entendue

de l'univers, dire à tous ces infortunés de s'instruire à mon exemple, et d'ouvrir enfin les yeux à la lumière. Mon Dieu, au nom de votre infinie bonté, daignez dissiper leurs ténèbres, et ne permettez pas, je vous en conjure, que je retombe jamais dans un si lamentable aveuglement.

La Sainte quitte Tolède et revient à Avila. — Concours que lui prête saint Pierre d'Alcantara. — Le monastère de Saint-Joseph est fondé le jour de saint Barthélémy, 24 août 1562. — Joie de la Sainte ; combat et trouble intérieur. — Elle est rappelée au couvent de l'Incarnation. — Opposition générale; la ville veut détruire le nouveau monastère; Dominique Baflez en prend la défense. — Zèle et dévouement de Gonzalez de Aranda, de François deSalcedo, et de Gaspar Daza. — Après six mois, l'orage se calme; Pierre Ybaiïez agit en faveur de la Sainte; enfin, au mois de mars 1505, le P. Ange de Salazar, son provincial, lui permet d'aller habitera Saint -Joseph. — Avant d'entrer au monastère, elle tombe en extase dans l'église; Notre-Seigneur, pour gage de sa reconnaissance, lui met sur la tète une couronné. — Un autre jour, tandis qu'elle est au chœur avec ses religieuses, la sainte Vierge lui apparaît avec un manteau blanc dont elle les couvre toutes. — Règle suivie au Carmel. — Vie tout angélique des premières carmélites de Saint Joseph d'Avila.

Étant partie de Tolède, je m'en revenais le plus joyeusement du monde, et j'acceptais de grand cœur tout ce qu'il plairait à mon divin Maître de me faire souffrir. Le soir môme de mon arrivée à Avila, nous reçûmes les dépêches de Rome et le bref 1 pour l'établissement de notre monas1 Le bref pour la fondation était adressé à madame Guiomar de lilloa, et à madame sa mère, Aldonce de Guzman ; il était daté du 0 février de l'année 1562, qui est la troisième du pontiOcat de Pie IV. Il portait en substance la permission d'établir, dans la ville même d'Avila, ou hors de ses mure, et sous l'autorité de l'évèque diocésain, un couvent de religieuses de l'ordre du MontCarmel, suivant la rigueur primitive. On accordait aux religieuses tous les droits et toutes les exemptions dont jouissaient les autres maisons de l'ordre, avec défense à qui que ce fût de les troubler en rien . On commettait à son exécution le prieur du couvent de Magacela, qui ne relevait d'aucun diocèse, le grand chapelain de l'église de Tolède, et l'archidiacre de celle de Ségovie.

Ce bref se trouve dans Y Histoire générale des carmes dSchaassés, liv. Il, c. n.

1ère. Ma surprise fut grande, et ceux qui savaient de quelle manière Notre-Seigneur m'avait pressée de revenir, ne furent pas moins étonnés quand ils virent combien ma présence était nécessaire, et dans quelle favorable conjoncture le divin Maître me ramenait. Je trouvai dans la ville l'évéque, le sain! frère Pierre d'Alcantara et ce vertueux gentilhomme1 qui le logeait chez lui, les serviteurs de Dieu trouvant toujours dans sa maison asile et bon accueil. Ils s'employèrent tous deux auprès de l'évêque pour l'engager à prendre sous sa juridiction le nouveau monastère. Comme il devait être fondé sans revenus, la faveur demandée au prélat n'était pas petite ; mais il était si affectionné aux personnes en qui il voyait une ferme résolution de servir Dieu, qu'il accorda la demande, et nous protégea dès lors avec tout le dévouement et l'amour d'un père. Ce fut, je dois le dire, le bienheureux Pierre d'Alcantara qui fit véritablement tout, soit en approuvant notre entreprise, soit en nous ménageant la faveur de plusieurs personnes. Si, comme je l'ai dit, je n'étais pas arrivée dans un moment si favorable, je ne vois pas comment notre dessein eût pu réussir. En effet, le saint vieillard ne passa ici que huit jours tout au plus, durant lesquels il fut fort malade, et Dieu l'appela à lui très-peu de temps après*. Il semble que sa divine Majesté n'avait prolongé sa vie que pour conduire à terme cette entreprise ; car, depuis plus de deux ans, si mon souvenir est fidèle, ses forces étaient entièrement épuisées. Tout se lit dans le plus grand secret, et si l'on ne s'y fut pris de la sorte, je ne sais si on aurait pu rien faire, tant la ville était opposée à un tel dessein, comme la suite le fit voir. A cette époque, Notre-Seigneur envoya une maladie à un

* François do Salccrto.

* Lo 18 octobre 1502.

de mes beaux-frères 1 ; sa femme étant absente de cette ville, il se trouvait dans un tel abandon, qu'on me permit de demeurer auprès de lui pour le soigner. Ainsi l'on ne se douta de rien. Il s'élevait bien quelques légers soupçons dans l'esprit de certaines personnes, mais elles ne pouvaient y croire. Cbose admirable I la maladie de mon beau-frère ne dura quejusqu'au moment précis où j'avais besoin de mon temps, et où la maison que nous faisions arranger devait > rester libre. Ce moment venu, Notre-Seigneur lui rendit si soudainement la santé, qu'il en était tout émerveillé.

Ce que j'eus alors à souffrir ne fut pas peu de chose. J'avais en même temps mon malade à soigner, et bien des démarches à faire auprès d'un grand nombre de personnes pour obtenir leur approbation. Je devais, en outre, presser les ouvriers de donner au plus tôt à la maison quelque forme de monastère; car, lorsque j'arrivai, les travaux étaient encore bien loin d'être terminés. Ma compagne n'était point à Avila ; nous avions pensé que son absence rouvrirait mieux noire dessein. Plusieurs raisons m'engageaient à hâter l'ouvrage ; je craignais, en particulier, qu'à tout moment on ne m'ordonnât de retourner à mon monastère. J'eus tant de peines à essuyer, qu'il me vint en pensée si ce n'était pas là cette grande croix que NotreScigneur m'avait prédite ; je la trouvais néanmoins légère auprès de celle dont je m'étais fait l'idée.

Enfin, tout étant prêt pour la fondation, il plut à NotreSeigneur que le jour môme de la fête de saint Barthélémy quelques filles2 prissent l'habit, et que le saint sacrement fût

1 Jean de Ovalle, mari do Jeanne de Akumada. (Voir leur notice à la fin du

3 Les quatre vierges que Térèse avait choisies pour être les premières pierres de cet édifiée spirituel, étaient Antoinette de Henao, sa parente et qui, dans le Carinel. porta le nom d'Antoinette du Saint-Esprit ; Marie «le Paz, qui pur la

mis dans notre église ; et ainsi se trouva légitimement érigé, en l'année 1562, avec toutes les approbations requises de l'autorité, le monastère de notre glorieux père saint Joseph. J'eus le bonheur de donner le saint habit à celles qui en devaient être les premières habitantes ; et deux religieuses de l'Incarnation qui se trouvaient hors de leur couvent, assistèrent à cette cérémonie.

Ainsi que je l'ai dit, la maison où ce petit monastère venait d'être fondé, avait été achetée sous le nom de mon beaufrère, afin de tenir l'affaire secrète ; il y demeurait auparavant, et j'y avais demeuré aussi, mais avec la permission

celui de Marie de la Croix; Ursule de Rcvilla, qui garda celui d'Ursule des Saints, qu'elle avait reçu au baptême; et Marie d'Avila, qui prit celui de Marie de Saint- Joseph. Le bonheur qu'eurent ces vierges d'être les premières filles spirituelles de sainte Térèse, fait qu'on souhaite de les connaître. C'est ce qui nous a déterminé à donner sur elles quelques détails biographiques, qu'on trouvera à la fin de ce chapitre.

A cette même époque, la sainte fondatrice changea son nom de Térèse de Ahumada en ce beau nom de Térèse de Jésus, sous lequel elle devait être connue et invoquée de toute l'Eglise catholique. Cette abdication du nom de famille qui éteint jusqu'au dernier souvenir du siècle, devint dès lors une loi dans tout le Carmel; et cette loi a été fidèlement observée jusqu'à nos jours.

Dieu avait réservé au maître Gaspar Daza une grande consolation dans ce jour de la renaissance du Carmel. Délégué par l'évêque, il eut le bonheur de dire la première inesse et de mettre le très-saint sacrement dans l'église de Saint-Joseph d'Avila. Après la messe, il fit la cérémonie de la prise d'habit des quatre novices.

Les deux religieuses du couvent de l'Incarnation qui y assistèrent, étaient Agnès et Anne de Tapia, cousines germaines de la Sainte, dont on a vu les biographies à la fin du chapitre xxxu. Gonzalez de Aranda, Julien d'Avila, François de Salcedo, Jean de Ovalle et Jeanne de Ahumada son épouse, étaient présents à la mémorable et sainte solennité de ce jour. Guioinar de Ulloa,. dont on avait jugé l'absence nécessaire, était en esprit à côté de sa sainte amie dans ce petit cénacle.

Saint Pierre d'Alcantara, Pierre Ybanez, et Balthasar Alvarez, qui représentaient les trois ordres, de Saint-François, de Saint-Dominique, de Saint-Ignace, et qui avaient prêté un si puissant concours à la séraphique Térèse jKiur la fondation de Saint-Joseph d'Avila, offraient en ce jour le divin sacrifice en action de grâces. Ils tressaillaient d'une joie sainte, ils étaient divinement payés de toutes leurs peines, en voyant enfin établi sur d'immortels fondements ce Carmel que Kotre-Seigneur avait appelé une étoile resplendissante dont l'éclat démit se répandre sur le monde entier.

de mes supérieurs. Toutefois, pour éviter le plus petit manquement à l'obéissance, je ne faisais rien que de l'avis de savants théologiens. Comme ils voyaient que, pour diverses raisons, mon dessein était très-avantageux à tout l'ordre, ils m'assuraient que je pouvais en poursuivre l'exécution en secret, et à l'insu même de mes supérieurs. S'ils m'eussent dit qu'il y avait en cela la moindre imperfection, j'aurais abandonné non-seulement ce monastère, mais mille monastères; ceci est certain. Car, quelque désir que j'eusse de l'établissement de ce monastère, pour y vivre entièrement séparée du monde, selon toute la perfection de mon état, et dans une plus étroite clôture, je soumettais néanmoins tout au bon plaisir de Dieu, et, si j'avais compris qu'il était plus de sa gloire de tout abandonner, je l'aurais fait sur l'heure, comme je l'avais fait une autre fois, avec une tranquillité et une paix parfaite.

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