La Vie écrite par elle-même (page 26)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — Vie de sainte Térèse de Jésus écrite par elle-même, éd. 1867 (OCR) · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce fut pour moi un avant-goût de la gloire céleste, de voir cette petite maison honorée de la présence du trèssaint sacrement, et de procurer un état si saint à quatre pauvres orphelines que je reçus sans dot, mais qui étaient de si grandes servantes de Dieu. Je les trouvais telles que je les avais souhaitées ; mon vœu le plus ardent, dès le principe, avait été que les premières qui entreraient fussent, par leur exemple, le fondement de cet édifice spirituel, et propres à réaliser le dessein conçu par nous de mener une vie très-parfaite et de très-grande oraison. Je voyais enfin accomplie une œuvre qui devait, je le savais, glorifier N'otreSeigneur, et tourner à l'honneur de l'habit de sa glorieuse Mère. C'était aussi pour moi une grande consolation d'avoir exécuté ce que Notre-Seigneur m'avait particulièrement recommandé, et d'avoir élevé dans cette ville une église à mon glorieux père saint Joseph, qui n'y en avait point aupara vaut. Ce n'est pas que je crusse y avoir contribué en rien; une pareille pensée était alors, comme elle l'est encore, bien loin de moi. Je le sais très-bien, Notre-Seigneur seul faisait tout ; et, si je lui prétais quelque petit concours, j'y mêlais tant d'imperfections, qu'il me devait plutôt des reproches que de la reconnaissance. Mais je ne pouvais ne pas me sentir inondée de joie en voyant que sa divine Majesté avait daigné se servir d'un aussi faible instrument que moi pour une œuvre si grande ; et cette joie remplissait tellement mon àme, que j'en étais comme hors de moi et tout absorbée dans une oraison profonde.

Trois ou quatre heures après la cérémonie, le démon me livra un combat intérieur dont je vais parler. 11 me mit dans l'esprit que peut-être j'avais offensé Dieu dans ce que j'avais fait, et manqué à l'obéissance en fondant ce monastère sans l'ordre de mon provincial. Celui-ci, je le sentais bien, devait voir avec quelque déplaisir que j'eusse mis le couvent sous la juridiction de 1 evêque sans lui en avoir rien dit ; néanmoins, comme il avait refusé de le prendre sous la sienne, et que personnellement je restais sous son obéissance, il me semblait qu'il n'en serait point fâché. Le démon m'inspirait d'autres craintes : les religieuses que je venais de recevoir vivraient-elles contentes dans une si étroite clôture? Le nécessaire ne leur manquerait-il point? Celte fondation n'était-elle pas une folie? Pourquoi m'étaisje engagée dans cette entreprise, moi qui pouvais si bien servir Dieu dans mon monastère? A ces craintes se mêlaient les plus cruelles incertitudes : avec tant d'infirmités, pourrais-je m'enfermer dans une maison si petite, et m'y assujettir à un genre de vie si austère, après avoir vécu dans un monastère si spacieux, si agréable, où j'avais toujours été si contente, et où j'avais tant d'amies? Je ne me plairais

peut-être pas avec celles qui composaient la nouvelle maison. Je m'étais engagée à bien des choses, et la difficulté de les accomplir pourrait me jeter dans le désespoir. Peut-être le démon avait-il prétendu par là m'ôter la paix et la tranquillité d'esprit ; en proie au trouble, comment pourrais-jc me livrer à l'oraison? Enfin, n'allais-je pas hasarder le salut de mon âme?

Le démon présentait tout cela à mon esprit, sans qu'il me fût possible de penser à autre chose ; et il répandait en môme temps dans mon àme une affliction, une obscurité, des ténèbres, que je ne saurais dépeindre. Les ordres que j'avais reçus de Notre-Seigneur au sujet de ce nouveau monastère, les avis des' personnes sages que j'avais consultées, les prières que depuis plus de deux ans on n'avait pour ainsi dire pas cessé de faire à cette intention, s'effacèrent tellement de ma mémoire qu'il ne m'en restait plus la moindre idée. Je me souvenais seulement des pensées que j'avais eues par moi-môme. Toutes les vertus, et môme la foi, étaient alors suspendues en mon àme, et je n'avais la force ni d'en produire aucun acte, ni de me défendre contre tant d'attaques de l'ennemi. De plus, je n'osais confier ma peine à personne, parce que nous n'avions pas encore de confesseur assigné. Me voyant en cet état, je m'en allai devant le très-saint sacrement, au inoins pour élever les yeux vers le tabernacle; car former une prière m'était chose impossible, une personne à l'agonie n'étant pas dans une extrémité plus grande que celle où j'étais réduite.

0 mon Dieu ! qu'elle est grande la misère de cette vie! Nul plaisir n'y est assuré, et tout y est sujet au changement. 11 n'y avait qu'un moment que je n'aurais pas voulu changer mon bonheur contre toutes les félicités de la terre, et, un instant après, ce qui avait fait nia joie me causait un tel tourment, que je ne savais que devenir. Ali ! si nous considérions altentiveinent les choses de cette vie, chacun de nous verrait par expérience combien il doit faire peu de cas du plaisir ou du déplaisir qu'il y éprouve. Ce fut là, je puis le dire, un des moments où j'ai le plus souffert dans ma vie ; mon esprit devinait, ce semble, toutes les souffrances qui m'étaient réservées, dont aucune cependant n'eût égalé celle-là si elle eût duré davantage. Mais Noire-Seigneur ne voulut pas laisser souffrir longtemps sa pauvre servante, et il fut fidèle à m'assister dans cette tribulation comme il l'avait fait dans toutes les autres. Par un rayon de sa lumière il me découvrit la vérité ; il me fit voir que le démon était l'auteur de ecl orage, et qu'il prétendait m'épou vanter par toutes ces vaines terreurs. Rappelant alors à mon souvenir les grandes résolutions que j'avais formées de servir Dieu, et les ardents désirs que j'avais eus de souffrir pour lui, je considérai que si je voulais en venir aux effets, je ne devais pas chercher le repos; si je rencontrais des travaux et des peines, j'aurais aussi plus de mérites ; et si j'endurais ces peines par amour pour Dieu, elles me tiendraient lieu de purgatoire. Pourquoi craindre? J'avais désiré des croix, je devais me réjouir d'en trouver de si bonnes à porter ; plus la nature était immolée, plus le profit serait grand ; enfin, pourquoi devais-je manquer de courage dans le service de Celui qui m'avait comblée de tant de grâces et de bienfaits? Animée par ces considérations, et faisant un grand effort sur moi-même, je promis, en présence du très-saint sacrement, de solliciter, avec toutes les instances dont je serais capable, la permission de venir dans ce nouveau monastère, et, si je le pouvais en sûreté de conscience, d'y faire vœu de clôture. A peine avais-je achevé de proférer ces paroles, que le démon s'enfuit, et me laissa dans un repos et un contentement qui n'ont jamais cessé depuis. La retraite profonde, les austérités et les diverses observances de cette maison ont pour moi une suavité extrême, et me semblent un joug bien léger. J'y goûte un si indicible bonheur, que je me dis quelquefois à moi-même : Où aurais-je pu choisir sur la terre une vie plus agréable que celle que je mène ici? Je ne sais si cela est cause que j'ai plus de santé que je n'en avais auparavant, ou si c'est Notrc-Seigneur qui, voyant qu'il est nécessaire et raisonnable que je donne l'exemple, veut me consoler en me donnant la force de supporter, quoique avec peine, les mêmes austérités que les autres. Ce qui est certain, c'est que toutes les personnes qui savent quelles étaient mes infirmités, ne le peuvent voir sans étonnement. Béni soit Celui qui est la source de tous les biens, et par la puissance duquel on peut tout.

Je restai très-fatiguée du combat que le démon me livra en celte occasion; mais quand je vis clairement que c'était un jeu de sa part, je ne fis qu'en rire. Notre-Scigneur, je crois, le permit pour me faire connaître la grâce signalée qu'il m'avait faite et le tourment dont il m'avait délivrée, en ne permettant pas que, depuis plus de vingt-huit ans que je suis religieuse, j'aie jamais été un seul instant mécontente de mon état. Il voulait aussi m'apprendie à voir sans crainte dans mes sœurs une tentation de ce genre, et à les consoler avec une compassion toute maternelle.

Cette tempête étant calmée, j'aurais bien voulu prendre un peu de repos après midi, n'en ayant pas eu un moment dans toute la nuit, et ayant passé plusieurs des nuits précédentes, ainsi que des journées entières, dans des travaux et des soucis qui m'avaient extrêmement fatiguée. Mais cela fui impossible. Déjà la nouvelle de ce qui venait d'avoir lieu excitait une incroyable rumeur tant dans la ville que dans

mon ancien monastère ; et, comme je Pai dit plus haut, ce

n'était pas sans quelque apparence de raison. La prieure m'envoya Tordre de revenir sur-le-champ ; je partis sans délai, laissant mes religieuses plongées dans la peine. Je prévoyais bien des tribulations ; mais, comme le monastère était fondé, j'en étais fort peu émue. J'élevai mon âme à Dieu pour lui demander son assistance, et je suppliai mon père saint Joseph de me ramener dans sa chère maison : j'offris à ce bien-aimé protecteur ce que j'aurais à endurer, m'eslimant fort heureuse de le souffrir pour son service. Ainsi je partis contente, dans la pensée qu'on me mettrait aussitôt en prison ; j'avoue que j'en aurais été charmée, pour ne plus parler à personne, et pour prendre un peu de repos dans la solitude, car j'en avais un extrême besoin, épuisée comme je l'étais d'avoir eu à traiter avec tant de monde.

Lorsque je fus arrivée, j'exposai mes raisons à la prieure, et elle s'apaisa un peu. Cependant la communauté lit prier le provincial de se rendre au monastère, remettant toute l'affaire à son jugement. Dès qu'il fut venu, je me présentai devant lui pour être jugée, souverainement contente de souffrir quelque chose pour Notrc-Seigneur, sans néanmoins avoir rien fait en cette occasion ni contre ma conscience, ni contre mon ordre. Je désirais, au contraire, avec tant d'ardeur de travailler de toutes mes forces à son accroissement, et à faire refleurir sa perfection primitive, que j'aurais de bon cœur donné ma vie pour ce sujet. Je me rappelai le juge* ment que Notre-Seigneur eut à subir, et je vis que celui qui m'attendait n'était rien en comparaison. Je dis ma coulpe, comme si j'eusse été fort coupable, et je paraissais l'être à ceux qui ignoraient de quelle manière je m'étais conduite* Le provincial me lit une grande réprimande, non pas telle, toutefois, que le délit semblait le mériter, vu les rapports

qu'on lui avait faits. J'avaisprisla résolution de ne rien dire pour me justifier, et je souhaitais réellement la tenir ; aussi, je n'ouvris la bouche que pour lui demander pardon, pénitence, et de n'être point fâché contre moi.

En certaines choses, je le voyais, on me condamnait à tort ; en disant, par exemple, que je n'avais agi que par vanité, pour faire parler de moi, ou par de semblables motifs. Mais voici d'autres plaintes très-justes, à mes yeux : j'étais, disait-on, moins parfaite que mes sœurs ; n'ayant point fidèlement observé la règle dans un couvent où elle était si bien en vigueur, c'était témérité de ma part d'entreprendre d'en garder une autre plus austère. A cela on ajoutait que j'avais scandalisé la ville, et ne songeais qu'à introduire des nouveautés. Tout cela me laissait calme, et ne me causait point de peine ; je témoignais cependant en avoir, pour ne pas donner sujet de croire que je méprisais ce qu'on me disait. Enfin le provincial m'ayant commandé, en présence de toute la communauté, de rendre compte de ma conduite, je fus obligée d'obéir. Comme mon âme était tranquille, et que Notre-Seigneur m'assistait, j'exposai mes raisons de manière que ni ce père, ni les religieuses ne trouvèrent de quoi me condamner. Je vis ensuite le provincial en particulier, et j'entrai avec lui dans plus de détails que je venais de faire; il demeura si satisfait de moi, qu'il me promit de m'autoriser à retourner dans le nouveau monastère, dès que la ville se serait apaisée ; car le trouble que cette affaire venait d'y exciter était fort grand, comme on va le voir.

Deux ou trois jours après, le gouverneur, quelques magistrats du conseil de ville, et quelques membres du chapitre de la cathédrale s'assemblèrent pour délibérer ; et ils prononcèrent tous d'une voix unanime que ce nouveau monastère, étant manifestement nuisible au bien public, ne

devait point être toléré; qu'il fallait en ôter le très-saint sacrement, et qu'ils ne souffriraient en aucune façon qu'on passât outre. Ils ne tardèrent pas à convoquer une nouvelle assemblée de tous les ordres ; deux députés de chaque ordre, choisis parmi les hommes les plus capables, devaient dire leur sentiment. Les uns gardaient le silence, les autres nous condamnaient ; et la conclusion fut qu'il fallait sans délai détruire le monastère. Seul, un religieux de l'ordre de Saint-Dominique, qui, tout en approuvant la nouvelle fondation, n'était pas d'avis qu'elle fût sans revenus, se leva pour prendre notre défense 11 leur fit entendre qu'il ne fallait pas tant se presser dans une affaire si grave ; qu'on devait réfléchir prudemment à ce qu'on ferait, qu'on avait tout le temps d'attendre, et que cela regardait la juridiction de l'évêque. Par ces raisons et d'autres de cette nature, il calma beaucoup les esprits; ils étaient tellement emportés, que l'on regarda comme une merveille que le dessein de démolir le monastère ne fût pas sur-le-champ exécuté. Mais la véritable cause qui les retint, fut que Notre-Scigneur voulait que cet établissement se fît; et tous nos adversaires ensemble ne pouvaient rien contre une telle volonté. Sans doute ils n'offensaient point Dieu, parce qu'ils étaient animés d'un bon zèle, et croyaient avoir de justes raisons; mais ils me

1 C'était le I*. Dominique Banez, un des plus célèbres théologiens de son siècle. Né à Medina del Campo, il entra fort jeune, en 1544, dans l'ordre de Saint-Dominique, à Salamanquc. Il professa la théologie avec le plus grand éclat pendant près de cinquante ans. Il a légué à la postérité plusieurs savants ouvrages, dont un des plus remarquables est le commentaire sur saint Thomas, en 6 vol. in fol. Depuis la fondation de Saint-Joseph, sainte Térèse conserva constamment avec lui les plus intimes rapports : et pendant huit années qu'il passa à Avila, elle le choisit pour son confesseur. Ce fut par son ordre qu'elle écrivit le Chemin de la perfection. Nous avons plusieurs lettres de la Sainte qui lui sont adressées directement, et un grand nombre d'autres où elle fait son éloge. Ce grand théologien mourut en 1604, âgé de 77 ans. (Voy. les Boll., Acia S. Teresix, p. 629.)

firent beaucoup souffrir, ainsi que les personnes en petit nombre qui nous favorisaient, car elles curent une bien rude persécution à essuyer.

L'émotion du peuple était si grande, que l'on ne parlait point d'autre chose; tous me condamnaient. Les uns accouraient auprès du provincial, les autres auprès des religieuses de mon couvent, pour s'élever contre ma conduite. En mon particulier, je n'étais pas plus affectée de tout cela, que si l'on n'eût rien dit. J'en avais môme plutôt de la joie que de la peine. Ma seule crainte était qu'on ne détruisît la maison. Je ne pouvais non plus voir sans douleur que les personnes qui nous assistaient perdissent dans l'estime publique, et fussent exposées à tant de tribulations à cause de nous. Si j'avais eu une foi plus vive, la paix de mon âme n'en aurait pas été troublée. Mais hélas ! il suffit d'un léger manquement à une vertu, pour rendre toutes les autres languissantes et comme endormies. C'est pourquoi j'éprouvai une très-grande peine pendant les deux jours où l'on tint en ville ces assemblées. Mais au plus fort de ma douleur, le divin Maître me dit : Ne sais-tu pas que je suis tont -puissant? que crains-tu? Et il m'assura que le monastère ne serait pas détruit. Ainsi, je demeurai très-consolée.

La ville porta l'affaire au conseil du roi ; il en vint un ordre de dresser une enquête exacte de tout ce qui s'était fait, et voilà un grand procès commencé. La ville envoya ses députés à la cour. Notre monastère devait aussi envoyer les siens; mais nous n'avions point d'argent, et je ne savais que faire. Le divin Maître y pourvut; car mon provincial ne me fit jamais défense de m'occuper de cette affaire. Ami comme il l'est de tout ce qui tient à la vertu, s'il ne nous prêtait pas son concours, il ne voulait point nous traverser ; il n'attendait môme que de voir l'issue de ce débat,

pour me permettre de venir habiter dans ce petit monastère. Cependant ces servantes de Dieu qui y étaient restées seules *, faisaient plus par leurs prières, que moi par toutes mes négociations qui ne me demandèrent pas peu d'activité. Il semblait quelquefois que tout fut perdu, et particulièrement le jour qui précéda l'arrivée du provincial ; car la prieure me défendit de me mêler désormais de rien, ce qui était tout ruiner. Je m'en allai alors trouver Notre-Seigneur, et je lui dis : « Mon divin Maître, cette maison n'est pas à moi, c'est pour vous qu'elle a été faite ; maintenant que personne ne défend ses intérêts, c'est à vous de le faire. » Après cela, je demeurai aussi tranquille et aussi joyeuse que si tout l'univers eût travaillé à ma place, et je ne doutai plus du succès de cette affaire.

Un ecclésiastique l, grand serviteur de Dieu, ami de tout ce qui respire la perfection, et qui m'avait toujours assistée, se rendit à la cour pour y défendre notre cause, et il le fit avec le plus grand zèle. D'un autre cùté, ce saint gentilhomme s, que j'ai toujours considéré et considère encore comme mon père, s'y employait avec une bonté incroyable, sans tenir compte des peines ni des persécutions que lui attirait son dévouement. C'était une chose merveilleuse de voir le zèle de ceux qui nous défendaient ; ils avaient fait leur cause de la nôtre; et l'on eût dit qu'il y allait de leur vie et de leur honneur, quoiqu'il n'y eût au fond que le motif de la gloire de Dieu qui les fit agir.

1 Gaspar Daza, que l'évôquc d'Avila avait chargé de leur procurer les secours spirituels, ne les en laissait pas manquer. Il leur disait tous les jours la messe, il les prêchait et leur administrait les sacrements. On tenait le chapitre selon l'usage; on faisait les pénitences prescrites dans l'ordre. Au chœur, on récitait le petit oflice de la très-sainte Vierge, en attendant que Térèse vînt leur apprendre à dire le grand office.

* Gonzalez de Aranda.

5 François de Salcedo.

Notre-Seigneur daigna aussi soutenir d'une manière visible ce vertueux ecclésiastique 1 dont j'ai parlé, et qui était l'un de ceux de qui je recevais le plus d'assistance. L'évêquc l'envoya pour parler en son nom dans une grande assemblée qui se tint à notre sujet. Il s'y trouva seul contre tous; enfin, après de longues contestations, il apaisa un peu ses adversaires par certains expédients qu'il proposa ; et s'il ne put les empêcher de poursuivre bientôt avec plus de chaleur que jamais la ruine de notre monastère, ses discours servirent au moins à gagner du temps. C'était ce serviteur de Dieu qui avait mis le très-saint sacrement dans l'église de notre petit monastère, et donné l'habit à ces filles ; ce qui lui valut une grande persécution. Cette tempête dura près de six mois; mais comme le détail de nos souffrances dans cet intervalle serait trop long, je le supprimerai.

Je ne pouvais assez m'étonner de voir tous les obstacles que soulevait le démon contre quelques femmes, et comment il pouvait mettre dans l'esprit de tout le monde, j'entends de ceux qui nous étaient contraires, que douze pauvres religieuses seulement, avec leur prieure (car elles ne peuvent pas être davantage), fussent capables d'apporter un si grand préjudice à la ville, en menant une vie si austère et si retirée. L'inconvénient ou le mécompte, s'il y en avait, ne pouvait retomber que sur elles ; mais quant au dommage de la ville, en vérité, c'était une chimère. Et néanmoins il était si grand, à leur avis, qu'ils pouvaient en bonne conscience nous faire une aussi forte opposition. Enfin ils en vinrent à dire que, pourvu que le monastère eût des revenus, ils consentiraient à le laisser subsister. J'étais, je l'avoue, bien lasse de la peine que cette affaire donnait à tous nos

* Gaspar Daza.

amis; aussi, pour leur repos plutôt que pour le mien, j'entrai dans la pensée qu'il n'y aurait pas de mal à avoir des rentes jusqu'à ce que le trouble fût apaisé, sauf à y renoncer ensuite. Quelquefois même, à cause de mon imperfection et de mon peu de vertu, je me figurais que c'était la volonté de Notrc-Seigneur, puisque sans cela notre dessein ne pouvait s'exécuter; je n'étais donc pas loin de souscrire à cet accommodement. Mais la veille du jour où on devait le conclure, Notre-Seigncur me dit durant l'oraison du soir : « Garde-toi d'accepter cette condition, ma fille; car si une « fois vous commencez à avoir des revenus, on ne vous perce mettra plus d'y renoncer. » Le divin Maître me donna encore quelques autres avis.

La même nuit, le saint frère Pierre d'Alcantara, qui était déjà mort, m'apparut, et me confirma dans cette pensée. Quelque temps avant de quitter cet exil1, il m'avait écrit qu'ayant appris la vive opposition faite à notre établissement, et la grande persécution suscitée contre nous, il en avait ressenti une joie extrême, parce que cette tourmente et ces efforts du démon étaient un signe que Notre-Seigneur y serait fidèlement servi, mais que je devais me garder de jamais consentir à posséder des revenus; ce qu'il me répétait deux ou trois fois dans la même lettre ; et il m'assurait que si j'étais fidèle à son conseil, tout réussirait au gré de mes désirs. Depuis que Dieu l'avait appelé à lui, je l'avais vu deux autres fois, et j'avais été témoin de la grandeur de sa gloire. Son aspect, loin de m'imprimer aucune terreur, avait inondé mon âme de joie; car il m'apparaissait toujours dans l'état d'un corps glorieux, environné d'une lumière céleste dont j'étais moi-même toute pénétrée. Je me souviens

4 Cest-:»-dire pou avant le 18 octobre 1502, jour de la mort du Saint.

que la première fois, en me parlant de l'excès de son bonheur, il me dit entre autres choses: « 0 heureuse pénitenc qui m'a mérité une si grande gloire I » Je ne répéterai point ce que je crois avoir déjà écrit ailleurs de ces apparitions ; je me contenterai d'ajouter que, cette troisième fois, il më montra un visage sévère, et disparut après rn'avoir dit seulement : « Gardez-vous bien d'accepter des revenus : et pourquoi donc ne voulez-vous pas suivre mon conseil ? » J'en demeurai épouvantée, et après l'avoir raconté le lendemain à ce saint gentilhomme 1 qui s'employait pour nous plus que tout autre, je lui dis qu'il ne fallait en aucune manière consentir à avoir des revenus, mais plutôt continuer à poursuivre le procès. Il en eut une grande joie, sa résolution sur ce point étant plus ferme que la mienne; et il m'a avoué qu'il n'était entré qu'à contre-cœur dans cet accommodement.

L'affaire étant ainsi en bons termes, voilà qu'une personne fort vertueuse, et animée d'un bon zèle, proposa d'en remettre la décision à des hommes savants. Quelquesuns de ceux qui m'assistaient, se rangèrent de cet avis ; et de là pour moi une nouvelle source d'inquiétudes. Je puis dire avec vérité que de tous les artifices dont le démon traversa mon dessein, nul ne me causa plus de peine; mais Noire-Seigneur vint à mon secours dans cette circonstance comme dans toutes les autres. Il ne m'est pas possible, dans une relation aussi succincte que celle-ci, de faire connaître tout ce qu'il y eut à souffrir durant les deux ans qui s'écoulèrent depuis que cette maison fut commencée jusqu'à ce qu'elle fût achevée ; mais les six premiers mois et les six derniers furent les plus pénibles.

1 François de Salcodo.

L'émotion de la ville commençait à se calmer ; le père dominicain auquel nous nous étions d'abord adressées1, sut alors, quoique absent, si bien ménager les esprits, qu'il nous fut d'un très-grand secours. Notre-Seigneur l'avait amené ici quelque temps auparavant, dans une conjoncture où son concours et son appui nous avaient été extrêmement utiles ; le divin Maître sembla môme ne l'y avoir appelé que pour nous. Car ce père m'a dit depuis qu'il n'avait eu nul sujet de venir, et que c'était comme par hasard qu'il avait entendu parler de notre dessein ; il ne resta ici que le temps nécessaire pour nos intérêts, et il partit. Mais malgré l'éloignement, il négocia si bien auprès de notre père provincial, que, contre toute espérance, celui-ci me permit de venir, avec quelques religieuses, habiter le nouveau monastère, afin d'y célébrer l'office divin, et d'instruire celles qui y étaient déjà8.

De quelle inexprimable joie mon âme fut inondée le jour

* Le 1\ Pierre Ybaiïez, dont la Sainte parle au c. xxxu.

8 Ce <]ui acheva de déterminer le P. Ange de Salazar à céder au désir de la Sainte, fut cette parole qu'elle lui dit : Prenez garde, mon père, de résister au Saint-Esprit. Ce fait, que l'humilité de la Sainte a passé sous silence, jest affirmé par le provincial lui-mémo, dans les actes du procès do la canonisation.

Selon Ribcra, on était alprs au milieu du carême de l'année 1563, c'est-à-dire vers le 18 de mars de cette année. On voit par là que saint Joseph ramena sainte Térèse au milieu de ses filles, pour le jour où l'Église célèbre sa féte.

Les religieuses que Térèse prit avec elle du couvent de l'Incarnation, étaient Anne de Saint-Jean, Anne des Anges, Marie-Isabelle, et Isabelle de Saint-Paul. Celle-ci était parente de la Sainte qui l'avait gardée quelques années avec elle dans le couvent de l'Incarnation; elle était alors novice; elle n'avait point voulu faire profession dans ce monastère, parce qu'elle était fermement résolue de ne se lier à Jésus-Christ par des liens éternels, que dans le monastère de SaintJoseph d'Avila.

La Sainte, rendue au milieu de ses filles, donna un grand exemple d'humilité: au lieu de prendre le gouvernement du monastère, comme son titre de fondatrice semblait l'y obliger, elle établit prieure la sœur Anne de Saint-Jean, et sous-prieure la sœur Anne des Anges. Mais ces dispositions ne furent pas longtemps suivies; l'évêquc d'Avila et le provincial des Carmes, sans avoir égard à l'humilité de la Sainte, la chargèrent de la conduite de la maison.

où je vis enfin s'ouvrir les portes de Saint-Joseph! Avant d'entrer dans le monastère, je m'arrêtai à l'église pour faire oraison : là, étant presque en extase, je vis Notre-Scigneur Jésus-Christ qui me recevait avec un grand amour, et qui, en me mettant une couronne sur la tête, me témoignait sa satisfaction de ce que j'avais fait pour sa très-sainte Mère.

Un autre jour, tandis qu'après Complies nous étions toutes en oraison dans le chœur, la très-sainte Vierge m'apparut ; elle était environnée d'une très-grande gloire, et portait un manteau blanc sous lequel elle nous abritait toutes. Elle me fit en même temps connaître le haut degré de gloire où son divin Fils devait élever les religieuses de cette maison.

Nous n'eûmes pas plus tôt commencé à faire l'office dans notre petite église, que le peuple en fut touché d'une grande dévotion. Nous reçûmes de nouvelles religieuses *. Notre adorable Maître changea le cœur de ceux qui nous avaient le plus persécutées ; ils se montraient pleins de dévouement à notre égard, et nous faisaient l'aumône, approuvant ainsi ce qu'ils avaient tant condamné. Ils se désistèrent peu à peu du procès intenté contre nous, et ils reconnaissaient que ce monastère était visiblement l'œuvre de Dieu, puisque sa souveraine Majesté l'avait fait triompher d'une si étonnante opposition.

Il est certain qu'il ne se trouve plus personne aujourd'hui qui pense qu'il eût été sage d'abandonner une pareille entreprise. Les habitants de la ville sont d'une charité ad1 Parmi elles fut Marie de Saint- Jérôme, nièce de sainte Térèse, et qui, la première après la Sainte, gouverna en qualité de prieure le monastère de SaintJoseph d'Avila. On trouvera sa biographie à la fin de ce chapitre, à la suile de celles des quatre premières carmélites.

mirable envers nous; sans faire de quête, et sans rien demander à personne, nous nous trouvons pourvues du nécessaire, le bon Maître les portant à nous l'envoyer d'euxmêmes. J'ai l'intime confiance qu'il en sera toujours ainsi. Les religieuses étant en petit nombre, pourvu qu'elles remplissent bien leurs devoirs, comme leur divin Époux leur en fait maintenant la grâce, je suis assurée qu'il prendra d'elles le môme soin à l'avenir, et qu'ainsi elles ne seront jamais à ebarge ni importunes à qui que ce soit.

C'est pour moi une indicible consolation de vivre au milieu de ces âmes si détachées de tout. L'unique objet qui les occupe est de faire toujours de nouveaux progrès dans le service de Dieu. La solitude fait leurs délices. Une visite, même de leurs proches parents, leur est à charge, à moins qu'elles n'y trouvent de quoi enflammer davantage l'amour qu'cjles ont pour leur Époux. Aussi, il ne vient à cette maison que des personnes qui ont soif comme elles de ce divin amour : les autres n'y goûteraient aucune satisfaction, et n'en donneraient aucune à ces âmes célestes. Tous leurs discours ne sont que de Dieu; et quiconque voudrait leur parler d'autre chose ne serait point entendu d'elles et ne les entendrait pas.

Nous observons la règle de Notre-Dame-du-Mont-Carmel sans aucune mitigation, telle qu'elle a été rédigée par Hugues, cardinal de Sainte-Sabine, et approuvée l'an 1248 par le pape Innocent IV, en la cinquième année de son pontificat.

11 me semble maintenant que tous les travaux que nous avons soufferts pour rétablir l'observance primitive, ne pouvaient être mieux employés. 11 y a, je l'avoue, de l'austérité dans notre genre de vie : nous ne mangeons jamais de viande sans nécessité, nous jeûnons huit mois de l'année, et

nous pratiquons beaucoup d'autres choses que Ton peut voir dans la règle primitive Néanmoins, les sœurs comptent tout cela pour si peu, qu'elles gardent encore d'autres observances qui nous ont paru nécessaires pour accomplir

1 Voici l'ordre des exercices qui était suivi à Saint-Joseph d'Àvila, et qui, sauf de légères différences, s'observe encore de nos jours dans les monastères des iilles de sainte Térèse. A neuf heures du soir les religieuses se réunissaient au chœur pour chanter matines et laudes. L'office terminé, elles faisaient l'examen de conscience. On lisait ensuite les points de la méditation du lendemain. Ces exercices duraient jusqu'à onze heures environ. On donnait al irs le signal du repos. Elles se levaient à cinq heures depuis le jour de Pâques jusqu'au 14 septembre, et à six dans les autres temps. Après le lever, elles employaient une heure entière à l'oraison mentale. L'oraison terminée, elles disaient les petites heures, et entendaient la sainte messe. Chacune se retirait ensuite dans sa cellule, ou dans le lieu de son office, pour s'y occuper au travail. La Sainte voulut qu'elles travaillassent à part et non dans une salle commune, afin qu'elles pussent plus facilement se maintenir en la présence de NotreSeigneur, et continuer de s'entretenir avec lui.

Quelque temps avant le repas, on donnait le signal pour faire l'examen de conscience.

Les jours de jeûne de Tordre, le dîner était à onze heures; les jours de jeûne de l'Église, à onze heures et demie ; dans les autres temps, à dix [heures. l.e jeûne commençait le 14 septembre, fête de l'Exaltation de la sainte Croix, et se prolongeait jusqu'à Pâques. Après le repas, qui était toujours accompagné d'une pieuse lecture, les religieuses se réunissaient pour prendre ensemble leur récréation ; mais durant ce temps elles devaient s'occuper à quelque travail.

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