La Vie écrite par elle-même (page 28)
sorte son désir, va la faire descendre dans l'arène; il veut qu'elle arrive au ciel parée de ses blessures. Le diamant qu'il laisse tomber des trésors infinis de son amour, est une plaie qui consume la poitrine de la vierge avec d'indicibles douleurs. Longtemps elle garde entre elle et Dieu son précieux et cher trésor ; mais enfin l'obéissance lui annonce qu'elle doit se soumettre au remède cruel qui peut seul guérir son mal. Satisfaite cette fois, Marie de Saint-Jérôme livre son corps au fer du médecin, avec le même transport de joie qu'elle l'aurait livré au fer des bourreaux ; elle soutient ce martyre d'un aussi grand cœur que si elle l'eût enduré pour le triomphe de la foi catholique, l'œil au ciel, le front serein, la pensée en Dieu, ayant à côté d'elle un ange qui l'anime, la vénérable mère Anne de Saint-Barthélémy. Cette douloureuse tentative de guérison augmente ses mérites, mais elle hâte le terme de sa vie. Elle sent que le moment de l'entrevue éternelle avec Dieu est arrivé ; elle reçoit avec une foi ravissante les derniers sacrements de l'Église, elle demande pardon à ses filles, les exhorte à être fidèles à leur saint institut, se met ensuite entre les bras de la mère Anne de Saint-Barthélemy, et expire doucement, la tête appuyée sur ce même cœur où dix-neuf ans auparavant avait reposé, à Albe, la têle mourante de sainte Térèse. C'était le jour du samedi saint, le 29 mars de Tannée 1601.
Notre-Seigneur se hâta de consoler la mère Anne de Saint-Barthélemy, en lui montrant la gloire dont jouissait dans le ciel sa sainte amie. Tandis que son corps virginal était encore à la cellule, et qu'elle se trouvait au chœur, le divin Maître lui fit voir ce corps tout resplendissant de lumière. La nu il suivante, au moment où elle allait prendre un peu de repos, elle aperçut à côté d'elle sa bien-aimée Marie de Saint Jérôme, et elle sentit à sa présence je ne sais quelle suavité intérieure qui lui enleva toutes les fatigues qu'elle avait essuyées en la soignant dans les derniers jours de sa vie. Elle lui apparut encore plusieurs autres fois, tantôt pour la consoler, tantôt pour l'encourager au milieu de ses croix. La mère Marie de Saint-Jean-Baptiste, prieure de Valladolid, vit aussi
* mère Marie de Saint-Jérôme entourée de l'éclat des bienheureux, et toute couverte de riches pierreries; elle entendit de sa bouche ces paroles :
« Ces pierreries signifient la gloire élevée dont je jouis dans le ciel, et que j'ai méritée par mes grandes souffrances durant la vie «. p
« Ribera, Vie de sainte T&èse. Hv. II, c. v. — Bixt. g<fn. du Carm., t. III, liv. XI. c. v, vi
La Sainte reprend le récit des grâces qu'elle a reçues. Leur diversité et leurs effets. — Ce qu'est, à ses yeux, un seul degré de gloire de plus dans le ciel.
— La divine beauté de Notre-Seigneur s'imprimant dans son âme la détache de tout, et l'embrase d'un nouvel amour. — Sa familiarité avec le divin Maître. — Grandeur de Jésus-Christ, seule vraie ; celle des rois n'est qu'empruntée. — Plainte amoureuse de la Sainte à Jésus-Christ de ce qu'il se cache.
— Les grands de la terre ne nous permettraient pas une telle liberté de langage. — Tyrannie et vanité des lois du monde.
J'ai de la peine à poursuivre le récit des grâces dont Notre Seigneur m'a comblée ; celles dont j'ai déjà parlé sont mémo si excessives, qu'on croira difficilement qu'il en ait favorisé une âme aussi imparfaite. Mais, pour obéira l'ordre que vous m'en avez donné, mes Pères, et au commandement du divin Maître lui-même, j'en rapporterai encore quelquesunes, dans le seul but de lui rendre gloire. Puisse, c'est mon vœu le plus cher, le spectacle des bienfaits dont le Seigneur a enrichi ma misère embraser quelque âme du désir d'être toute à lui! Que ne fera-t-il pas pour ses véritables serviteurs I Que tous s'animent donc à contenter un Dieu qui donne, dans cette vie même, de tels gages de son amour.
Je ferai d'abord observer qu'il y a dans ces grâces des degrés divers. Certaines visions l'emportent tellement sur d'autres par la gloire, les délices, la consolation, que je m'étonne que la jouissance de Dieu se fasse sentir, même en celte vie, d'une manière si différente. Parfois, la douceur et le plaisir dont l'âme se trouve inondée dans une vision
ou dans un ravissement, s'élèvent si fort au-dessus de tout ce qu'elle a éprouvé, qu'il lui semble impossible de pouvoir désirer quelque chose de plus ici-bas; et de fait, elle ne le désire point, elle ne demande pas plus de bonheur. Cependant, depuis que Notre-Seigneur m'a fait connaître la prodigieuse inégalité qui existe dans le ciel entre la félicité des uns et celle des autres, je vois bien que, sur la terre, il n'y a pas non plus, quand il le veut, de mesure à ses dons. Aussi ne voudrais-jc jamais en voir mettre dans le dévouement à une si haute Majesté ; mon désir serait de consumer ma vie, mes forces, ma santé, à son service, et de ne point perdre, par ma faute , le moindre degré de jouissance dans l'éternelle patrie. Je ne crains pas de le dire, si Ton me demandait lequel j'aime mieux ou d'endurer toutes les peines de cet exil jusqu'au dernier jour du monde, à la condilion de recevoir un degré de plus, si petit qu'il fut, de gloire dans le ciel, ou d'y entrer dès maintenant sans rien souffrir, mais avec un peu moins de gloire, de très-grand cœur j'achèterais, au prix de toutes les peines d'ici-bas, le bonheur de contempler d'un peu plus près les grandeurs de mon Dieu ; car je vois que plus on le connaît, plus on l'aime et on le loue. Sans doute, je m'estimerais trop heureuse, après avoir mérité l'enfer, d'occuper la dernière place du paradis; et plaise à Notre-Seigneur de me la donner un jour, sans considérer la grandeur de mes péchés, il userait envers moi de la plus grande miséricorde ; mais j'aflirme que, si je le pouvais , et si mon adorable Maître me donnait sa grâce pour endurer de grandes souffrances, je ne voudrais, quoi qu'il dût m'en coûter, rien perdre par ma faute. Infortunée! j'avais cependant, par mes nombreux péchés, tout perdu pour jamais. Je dois dire aussi que chacune des visions ou révélations
dont j'étais favorisée m'apportait de grands avantages ; que môme certaines visions opéraient en moi des effets extraordinaires. Ainsi, la vue de Jésus-Christ laissa l'ineffable beauté de cet Homme-Dieu empreinte en mon âme ; et, jusqu'à ce jour, elle n'a point cessé de m'étre présente. Il eût suffi, pour un tel effet, de le voir une seule fois ; qu'on juge de ce qu'a dû produire en moi une pareille faveur si souvent accordée. Un des fruits les plus précieux que j'en retirai, fut de me corriger d'un défaut très-nuisible à mon avancement. Ce défaut, le voici : Venais-je à m'apercevoir qu'une personne dont j'appréciais le mérite m'était cordialement dévouée, je l'affectionnais de telle sorte, que mon esprit était tout occupé de son souvenir ; je me représentais avec plaisir les bonnes qualités qui me frappaient en elle, et j'éprouvais une grande joie à lui parler, sans avoir en tout cela la moindre intention d'offenser Dieu. Mais, depuis que j'eus le bonheur de voir la beauté adorable de Notre-Seigneur , nul mortel n'a plus rien offert à ma vue qui pût me toucher ni occuper ma pensée. Un simple regard sur la divine image que je porte gravée au fond de mon âme me rend souverainement libre. Tout ce que je vois, loin de me captiver, excite mon dégoût, quand je le compare aux grâces et aux excellences que je découvre en mon Jésus. Non , il n'y a ni science, ni félicité sur la terre qui soit de quelque prix à mes yeux, auprès du bonheur d'entendre une seule parole proférée par cette bouche divine : que ne doit donc pas éprouver une âme qui a eu le bonheur d'en entendre un si grand nombre! Aussi je tiens pour impossible, à moins que, par une juste punition de mes péchés, je ne vienne à perdre ce souvenir, que personne désormais puisse tellement occuper mon esprit, qu'il ne me suffise, pour être libre, de penser un moment a mon divin Maître.
Je rapporterai à ce sujet ce qui m'est arrivé. Voyant Dieu môme dans ceux qui gouvernent mon âme, j'ai toujours eu pour eux un sincère attachement. Mais Notre-Seigneur me les ayant rendus plus chers, depuis que je leur obéis avec une soumission absolue, je ne faisais pas difficulté de leur témoigner mes sentiments, bien sûre qu'il n'y avait nul danger pour moi. Ces grands serviteurs de Dieu, craignant que cette affection toute sainte que je leur portais ne nuisît à ma liberté intérieure, me traitaient assez durement. Je riais en moi-môme de voir combien ils étaient trompés, et je ne leur disais pas toujours combien je me sentais détachée de toutes les créatures. Je me contentais de les rassurer ; et bientôt, par leurs rapports plus intimes avec moi , découvrant l'admirable liberté de cœur dont le divin Maître m'avait favorisée, ils perdaient ces craintes qu'ils n'avaient, du reste, que dans les commencements.
Plus Notrc-Seigneur se montrait à moi, plus je sentais croître mon amour pour lui et ma confiance en sa bonté. Ses fréquents entretiens me le faisaient connaître d'une manière plus intime; je voyais qu'étant Dieu et homme tout ensemble, il ne s'étonnait pas des faiblesses des hommes ; il sait toute la profondeur de notre misère, et à combien de chutes nous sommes exposés par suite du péché de nos premiers parents qu'il est venu réparer. Je sentais que je pouvais traiter avec ce souverain Seigneur comme avec un ami, parce qu'il ne ressemble pas à ceux de la terre qui mettent toute leur grandeur dans l'appareil d'une puissance empruntée. On ne leur parle qu'à certaines heures, et il n'y a que les personnes qualifiées qui les approchent ; et si un homme de petite condition se trouve obligé d'implorer leur assistance, que de peines, que de détours lui faut-il prendre, et de combien de faveurs n'a-t-il pas besoin pour en
obtenir audience ! Mais si c'était au roi lui-même qu'on eût affaire, oh ! alors point d'accès à espérer si vous êtes pauvre, et si vous n'êtes point gentilhomme. Il faut avoir recours aux favoris , et on peut être sûr que ce ne sont pas des hommes qui foulent le monde aux pieds, ni qui disent hardiment et sans crainte la vérité; de tels caractères ne sont pas propres pour la cour où une si mâle franchise est inconnue. Il faut savoir taire le mal qu'on voit, et à peine ose-t-on le condamner dans sa pensée, de peur d'une disgrâce.
0 Roi de gloire et Seigneur de tous les rois I votre empire n'est point défendu par de frêles barrières, car il est éternel! Oh! comme, sans introducteur , on peut arriver jusqu'à vous! Il suffit de vous voir, pour comprendre que vous seul méritez de porter le nom de Seigneur. Sans cortège et sans gardes, la majesté de votre personne révèle en vous le Souverain. Il n'en est pas ainsi d'un roi mortel : en vain, quand il est seul, voudrait-il se faire reconnaître; comme il n'a rien de plus que les autres, il faut voir les insignes de sa royauté pour y croire. Aussi s'entoure-t-il , à juste titre, de cette autorité d'emprunt sans laquelle il n'obtiendrait pas un regard. Aucun rejaillissement de puissance n'émanant de sa personne, l'autorité lui doit venir des autres. 0 mon Seigneur, ô mon roi! que ne puis-je peindre en ce moment l'éclat de votre gloire! Il est impossible de ne pas voir que la source de votre suprême puissance est en vous-même. L'effroi saisit, quand on contemple une majesté si haute; mais combien cet effroi redouble quand on vous voit, Seigneur, malgré toute cette majesté, vous humilier si profondément, et témoigner tant d'amour à une créature • aussi abjecte que moi! Toutefois, après ce premier saisissement, nous pouvons traiter avec vous de tous nos intérêts,
et vous parler au gré de nos désirs. À la crainte causée d'abord par la vue de votre gloire, en succède une autre plus grande, celle de vous offenser : et ce n'est pas la frayeur du châtiment qui la fait naître; non, Seigneur, mais la frayeur incomparablement plus grande de vous perdre vous-même.
Voilà, sans parler des autres, quelques-uns des précieux avantages de cette vision. Les effets font connaître si elle vient de Dieu, lorsqu'il daigne éclairer l'âme; mais, comme je l'ai souvent dit, Notre-Seigneur veut que de temps en temps elle soit dans les ténèbres et privée, de sa divine lumière. Cela étant ainsi, on ne doit pas trouver étrange que, me voyant si imparfaite, je conçoive quelque crainte.
Je viens de passer huit jours dans cette obscurité ; je ne trouvais plus en moi ni sentiment de mes obligations envers Dieu, ni souvenir de ses grâces; mon esprit était frappé d'impuissance, et absorbé par je ne sais quoi. Je n'avais assurément nulle mauvaise pensée , mais je me sentais si incapable d'en avoir de bonnes, que je riais de moi-même, et prenais plaisir à voir la bassesse d'une âme quand Dieu suspend en elle son opération. Elle voit bien qu'elle n'est pas sans lui dans cet état; car ce n'est point comme dans ces grandes peines intérieures que j'ai éprouvées de temps en temps, et dont j'ai parlé plus haut. Néanmoins elle a beau mettre du bois, et faire de son côté le peu qui est en son pouvoir pour allumer le feu de l'amour divin, aucune flamme ne monte. C'est déjà une grande miséricorde de la part de Dieu, que la fumée paraisse, et montre qu'il n'est pas entièrement éteint. Notre-Seigneur l'allume ensuite de nouveau; mais jusque-là, quand on se romprait la tête à souffler et à arranger le bois, on ne ferait que l'étouffer davantage. Je crois que le meilleur, alors, est de capituler
de bonne grâce, d'avouer franchement que l'on ne peut rien par soi-même, et de s'employer, comme j'ai dit, à d'autres œuvres méritoires. Notre-Seigneur n'enlève peutêtre à l'âme l'oraison et ne s'enfuit, qu'afin qu'elle se livre à ces œuvres, et connaisse par expérience le peu dont elle est capable par elle-même.
Mais il est certain qu'aujourd'hui je me suis délicieusement dédommagée auprès de Notre-Seigneur de ses absences; j'ai osé me plaindre de lui, et je lui ai dit : Eh quoi ! mon Dieu, n'est-ce donc pas assez que vous me teniez dans cette misérable vie; crae, pour l'amour de vous, je m'y soumette, et que je veuille vivre dans cet exil où tout m'empêche de jouir de vous, le manger, le dormir, les affaires, les rapports avec le monde? Vous seul connaissez la grandeur de ce tourment ; et néanmoins, ô Bien-aimé de mon âme, je l'endure pour l'amour de vous : faut-il encore que, dans ces rares instants où je pourrais goûter les délices de votre présence, vous vous dérobiez à ma vue? Comment cela peut-il s'allier avec votre miséricorde? Comment l'amour que vous avez pour moi le peut-il tolérer ? Seigneur, s'il m'était possible de me cacher de vous, comme vous de moi, votre amour, j'en suis sûre, ne le souffrirait jamais. Mais vous êtes toujours avec moi, et vous me voyez toujours. Mon tendre Maître, une pareille inégalité est trop cruelle; considérez, je vous en supplie, qu'elle n'est pas juste envers celle qui vous aime d'un si ardent amour.
Avant de proférer ces paroles et d'autres de ce genre , je venais de considérer que la place où je m'étais vue dans l'enfer était trop douce pour une pécheresse comme moi.. Souvent l'amour me transporte de telle manière, que je ne me possède plus ; c'est alors qu'avec le plus libre abandon j'ose adresser ces plaintes à Notre-Seigneur, et il veut bien
souffrir lout cela de ma part. Bénédiction et louange sans fin à ce Roi si plein de bonté !
Approcherions-nous de ceux de la terre avec une pareille hardiesse? Certes, que Ton n'ose parler au roi, je n'en suis point surprise ; je trouve juste qu'on craigne le souverain e! les premiers seigneurs du royaume. Mais, de nos jours, les choses en sont venues à tels termes, que la vie n'est plus assez longue pour apprendre les devoirs, les déférences, les respects introduits par l'usage, quand, avec cela, on veut se réserver un peu de temps pour servir Dieu. Un tel spectacle me confond, et j'avoue qu'à l'époque où je vins m'ahriter dans ce monastère , je ne savais plus comment traiter avec les grands. Pour peu que l'on rende à d'autres, sans y penser, plus d'honneur que leur qualité n'exige, ils s'en offensent tellement, qu'il fout s'en justifier et leur en faire satisfaction ; et encore Dieu veuille qu'ils s'en contentent. Je le répète, je ne savais plus cornaient vivre dans le monde. Une pauvre âme s'y trouve battue et fatiguée de toutes parts : car on lui dit d'un côté que, pour se garantir des dangers qui l'environnent, elle doit continuellement élever ses pensées vers Dieu ; et on veut de l'autre qu'elle ne manque à aucun de ces devoirs de civilité qui se pratiquent dans le monde, afin de ne point blesser ceux qui se font un point d'honneur de ces bagatelles. C'était pour moi une source d'ennui ; je ne finissais jamais de foire des satisfactions ; j'avais beau étudier, il m'échappait toujours bien de ces fautes que le monde ne regarde ppint comme légères, la vérité est que la vie religieuse nous excuse, et qu'on doit, si l'on veut être juste, nous pardonner des fautes de ce genre. Mais on n'en demeure pas d'accord, et l'on dit, au contraire, que les monastères doivent être une école et une cour de politesse. Pour moi, je ne puis le comprendre; et un
langage si faux vient sans doute de ce qu'on a pris tout de travers ces paroles de quelque saint : Les maisons religieuses doivent être une cour où l'on forme des courtisans pour le ciel. Et comment ceux dont Tunique étude doit être de plaire en tout à Dieu et d'abhorrer le monde, peuvent-ils s'occuper avec tant de soin à contenter les gens du monde en des choses si sujettes à changer? Encore si on pouvait les apprendre une fois pour toutes, patience ; mais les seuls titres des lettres demandent aujourd'hui un enseignement tout spécial, et il nous faut de doctes leçons pour apprendre quand nous devons laisser du papier de tel côté ou bien de tel * autre, et quand nous devons donner le titre d'illustre à celui qui n'avait pas auparavant le titre de magnifique. J'ignore où l'on en viendra ; car, bien que je n'ai pas encore cinquante ans, j'ai vù cela changer tant de fois, que je ne sais phis où j'en suis. Que feront donc ceux qui ne viennent que de naître, si Dieu leur donne une longue vie? En vérité, je plains les personnes spirituelles qui, pour de saints motifs, doivent rester au milieu du monde ; elles portent une croix terrible. Si elles se déterminaient, (Tun commun accord, à vouloir passer pour ignorantes dans une science si frivole , s'estiraant même heureuses d'être tenues pour telles, elles se délivreraient d'un bien pesant fardeau.
Dans quelles folies me suis-je engagée? Voilà qu'en perlant des grandeurs de Dieu, j'en suis venue à discourir des bassesses du monde! Mais, puisque je l'ai abandonné sans retour par la grâce de Notre-Seigneur, je veux en sortir tout à fait. Qu'ils s'arrangent avec lui, ceux qui se donnent tant de peine pour des choses si futiles. Dieu veuille que dans la vie future, où rien ne change, nous n'ayons pas à les payer bien cher!
Ravissements et visions ; Notre-Seigneur lui révèle quelques-uns des secrets du ciel ; effels de ces lumières. — La Sainte voit au-dessus de sa tète le SaintEsprit sous la forme d'une colombe. Elle le voit sous la même forme audessus de la tête d'un religieux dominicain. — Manteau blanc donné par la irès-samte Vierge au P. Ybanez; mort de ce saint religieux. — Vision touchant le P. Gaspar de Salazar et la compagnie de Jésus tout entière. — Extase où elle contemple Jésus-Christ dans le sein de son Père. Souvent, au moment de communier, elle l'aperçoit glorieux dans la sainte hostie. — Elle connaît, par une lumière surnaturelle , l'état de péché mortel d'une âme, et la réprobation d'une autre. — Elle voit plusieurs âmes sortir du purgatoire.
Étant un soir fort recueillie dans un oratoire, mais si malade que je ne croyais pouvoir faire oraison, je pris mon rosaire pour prier vocalement et sans aucun effort d'esprit. Que nos petites industries sont inutiles, quand Dieu veut agir en nous I Quelques instants s'étaient à peine écoulés, qu'un ravissement vint, avec une irrésistible impétuosité, m'enlever à moi-môme. Je fus transportée en esprit au ciel ; les premières personnes que je vis furent mon père et ma mère, et, dans un très-court espace de temps, celui d'un Ave Maria, je découvris d'inénarrables merveilles. La vision fut peut-être de plus longue durée, mais le temps paraît alors très-court. Succombant sous le poids d'une faveur si excessive, je restai dans une extase profonde. Lorsque je fus revenue à moi, j'appréhendai que ce ne fût une illusion, sans trouver néanmoins aucun fondement à cette crainte. Je ne savais que laire, tant j'avais de honte d'en parler à mon confesseur,
non, ce me semble, par humilité, mais de peur qu'il ne se moquât de moi, et ne me demandât si j'étais un saint Paul ou un saint Jérôme, pour avoir connaissance des choses du ciel. La pensée que de pareilles visions avaient été accordées à ces grands saints, jointe au sentiment de mon indignité, augmentait encore ma crainte, et je ne faisais que répandre des larmes. Enfin, malgré ma répugnance, j'allai .trouver mon confesseur ; pour rien au monde je n'aurais osé lui rien cacher, tant je tremblais d'être trompée. Il fut touché de mon affliction, me consola beaucoup, et me dit les choses les plus capables de me tranquilliser.
Depuis cette grande faveur, le divin Maître, à certains intervalles, a daigné me révéler des secrets plus grands encore de son royaume, sans qu'il m'ait jamais été possible de rien voir au delà de ce qu'il lui plaisait de me découvrir. Le moindre de ces secrets suffit pour ravir l'âme d'admiration, et lui inspirer le plus profond mépris de toutes les choses delà terre. Je voudrais pouvoir donner une idée de la moins élevée de ces visions, mais je trouve que c'est impossible ; car il y a tant de différence entre la lumière de ce divin séjour où tout est lumière, et la lumière d'ici-bas, que celle du soleil ne semble que ténèbres. L'imagination la plus vive et la plus pénétrante ne peut s'en figurer l'éclat, ni se représenter aucune des merveilles que Notre-Seigneur me faisait alors connaître avec un tel excès de plaisir, que tous mes sens en étaient ravis. Nul terme ne pouvant exprimer cette suavité et ces délices, je suis forcée de n'en pas dire . davantage.
Je passai une fois plus d une heure en cet état. NotreSeigneur, se tenant toujours près de moi, me découvrait des choses admirables; il médit: « Vois, ma fille, ce que perdent ceux qui sont contre moi; ne manque pas de le leur dire. — Hélas !
mon cher Maître, lui réponchVje, que peuvent mes pamles auprès de ces aveugles, si vous ne les éclairez vousmême? Vous avez fait connaître vos grandeurs à certaines âmes, et elles vous ont glorifié ; mais cette ckétive et misérable créature à qui vous les manifestez, rencontrera-t-elle une seule personne qui veuille lui donner créance? Du moins, Seigneur, je bénîrai votre nom, et j'exalterai votre miséricorde pour Fheureux changement que tous avez opéré en moi. »
Mon dîne, en effet, depuis qu'elle a contemplé ces merveilles du paradis, voudrait toujours demeurer dans cette région de lumière sans revenir à fa vie, tant elle a conçu de mépris peur toutes les choses de îa terre. Elles ne sont, ii ses yeux, qu'une vile bouo; et elle regarde comme une souveraine bassesse de s'en laisser captiver.
Durant mon séjour chez celte dame dont j'ai parlé *, je fus une fois saisie de ce grand mal de cœur auquel j'étais si sujette, et qui maintenant me fait moins souffrir. Comme cette dame est d'une admirable charité, elle me fit apporter des joyaux d'or, des pierreries de grand prixret, en particulier, un diamant qu'elle estimait beaucoup, espérant que la vue de ces objets ferait une agréable diversion à mon mal. Je riais en moi-même, et, comparant intérieurement ce que les hommes estiment avec ce que Norre-Seigneur nous réserve, je ne pouvais me défendre d'un sentiment de compassion. Je sentais qu'il me serait impossible, quand je le voudrais, de faire le moindre cas de ces biens périssables, à moins que Dieu n'effaçât de mon esprit le souvenir des biens célestes.
Cet état, qui tient ainsi l'âme élevée au-dessus de tout le créé, est une espèce de souveraineté si haute, que je ne sais
1 Chez Louise de la Cerda; à Tolède,
si on peut la comprendre? à> moin* de la posséder. C'est le vrai et pur détaehement; Dieu seul l'opère en nous, sans aucun travail de notre part. C'est ki qui nous découvre ces vérités ; c'est lui qmi les imprime dans notre esprit; et c'est lui qui nous fait voir avec évidence qu'il nous serait impossible par nons*mémes d'arriver si promptement à un état si sublime.
Ces divines lumières ont banni de mon cœur une crainte fort vive que j'avais toujours eue de la mort. Mourir me semble maintenante chas* du monde la plus fecile pour l'âme fidèle à Dieu, puisque, en un moment, elle se voit libre de sa prison, et introduite dans l'éternel repos. Il existe, selon moi, une grande ressemblance entre l'extase et la mort. En effet, l'esprit ravi en Dieu contemple les ineffables merveilles qa'il lui découvre ; et l'âme, dès l'instant même •où elle est séparée du corps, est mise en possession de tous les biens du ciel. Je ne parte point des douleurs de la séparation dont il faut faire très-peu de cas ; et ceux qui auront véritablement aimé Dieu et méprisé les vanités de la terre, doivent, je pense, mourir aveu plus de douceur.
J'appris aussi à connaître quelle est notre véritable patrie, et à regarder cette vie comme un pèlerinage, Heureuse l'âme à qui Dieu a ouvert le cielf el montré d'avance le séjour où elle est appelée à vivre ! Elle est comme le voyageur qui, allant s'établir dans une contrée lointaine, mais conflue, •charme les ennuis du chemin par la pensée du repos dont il est sur de jouir au ternie du voyage. Avec quelle facilité elle s'élève à la considération des choses divines I On peut bien dire que déjà sa conversation est au ciel. Pour se recueillir, il lui suffit d'y élever un regard. C'est à ce beau paradis, dont Notre-Seigneur lui a fait entrevoir la gloire, que ses pensées vont d'elles-mêmes se rattacher délicieusement. Souvent ceux qui forment ma société ici-bas, et auprès de qui je me console, sont ceux que je sais être vivants dans cette bienheureuse patrie; eux seuls me paraissent jouir de la véritable vie. Quant à ceux qui traînent encore celte misérable existence, ils me semblent tellement morts, que h* monde entier ne me saurait faire la moindre compagnie. Cela m'arrive surtout lorsque j'éprouve ces grandes impétuosités d'amour : dans cet état, tout ce que je vois des yeux du corps ne me parait qu'une illusion et un songe, tandis que j'appelle de toute l'ardeur de mes vœux ce qui a frappé les yeux de mon âme ; et, comme je m'en vois encore loin, je puis dire que je me sens mourir.
Enfin, ces visions sont une des grâces les plus insignes dont Dieu puisse favoriser une âme ; elle y puise une force admirable pour porter une croix bien pesante, je veux dire l'ennui et le dégoût que tout lui inspire ici-bas. Et si le Seigneur ne suspendait de temps en temps le souvenir de ce qu'elle a vu, bien que ce souvenir ne tarde pas à se réveiller, je ne sais comment elle pourrait supporter la vie. Louange et bénédiction sans fin à ce Dieu de bonté ! Qu'il ne permette point, je l'en supplie au nom du précieux sang versé pour moi par son divin Fils, qu'après cette vue et cet avant-goût qu'il m'a donné des biens célestes, j'aie le malheur, comme Lucifer, de tout perdre par ma faute ! Ah I qu'il ne le permette jamais, je l'en conjure encore au nom de lui-même ! Parfois, je l'avoue, la crainte que j'en ai n'est pas petite ; mais, le plus ordinairement, la miséricorde de mon Dieu me donne une douce assurance qu'après m'avoir retirée de tant de péchés, il ne voudra point cesser de me soutenir de sa main, et m'exposer ainsi à me perdre. Je vous prie trèsinstamment, mon père, de joindre pour ce sujet vos prières aux miennes.
Malgré la grandeur des grâces précédentes, celle dont je vais parler l'emporte, ce me semble, et par Pexcellence des biens, et par la force qu'elle communiqua à mon âme. Néanmoins, chacune de ces faveurs, considérée à part, est d'un tel prix, qu'il n'y a point lieu de les comparer ensemble.
La veille de la Pentecôte, m'étant retirée après la messe dans un endroit fort solitaire où j'allais prier souvent, je me mis à lire, dans l'ouvrage d'un chartreux % ce qui avait trait ou mystère de cette fête. J'y trouvai les marques auxquelles ceux qui commencent, ceux qui ont déjà fait des progrès dans la vertu, et ceux qui ont atteint la perfection, peuvent connaître si le Saint-Esprit est avec eux. Après avoir attentivement considéré ce qui était dit sur ces trois états, il me sembla que, par la bonté de Dieu, ce divin Esprit était avec moi. Je lui en rendis aussitôt de vives actions de grâces. Je me souvins en ce moment d'avoir lu autrefois les mêmes choses dans ce livre, et je vis que j'étais en ce temps-là bien éloignée de l'état où je me trouvais alors ; ainsi, la grandeur de la grâce que Dieu m'avait faite, m'apparaissait dans tout son jour. Comparant alors la place que j'avais méritée dans l'enfer par mes péchés, avec cet admirable changement que je voyais en moi, je ne pouvais en donner à Dieu assez de bénédictions et de louanges.
1 L'ouvrage dont parle sainte Térèse, et qu'elle lisait dans une traduction espagnole, est la Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, composée en latin par Ludolphe de Saxe. On trouve dans cette admirable Vie une science profonde unie à une onction céleste. L'auteur termine chaque chapitre par une prière qui respire la plus tendre dévotion. Il commence son livre par ces mots : Fundatnentum aliud. La Vie de Jésus -Christ n'est pas Tunique ouvrage sorti de la plume de cet écrivain ; il nous a encore légué une savante exposition des psaumes. Il termine également chaque psaume par une touchante prière analogue au sujet.
Ce fut dans la chartreuse de Strasbourg que ce saint religieux passa le* dernières années de sa vie. Ludolphe de Saxe fleurit sous l'empereur Louis IV, en l'an du Seigneur 1550.
Tandis que j'étais occupée de ces pensées, soudain, sans en connaître la cause, je tombai dans un grand ravissement. Mon âme, n'étant pas capable de supporter dans un corps mortel l'excès d'une telle faveur, semblait en vouloir sortir; l'impétuosité du mouvement extatique était excessive, et agissait sur moi d'une manière toute nouvelle; mon âme était si profondément saisie, que je ne savais ni ce qu'elle avait ni ce qu'elle voulait. Sentant toutes les forces naturelles m'abandonner, et ne pouvant me soutenir, quoique je fusse assise, je m'appuyai contre la muraille. À ce moment, je vis au-dessus de ma téte une colombe bien différente de celles d'ici*bas; car elle »' avait point déplumes, et ses ailes semblaient formées d'écaillés de nacre qui jetaient une vive splendeur ; il faut ajouter qu'elle était plus grande qu'une colombe ordinaire. 11 me semble que j'entendais le bruit qu'elle faisait avec ses ailes ; elle les agita à peu près l'espace d'un Me Maria. Mon âme se perdant alors dans le ravissement, perdit aussi de vue cette divine colombe. L'esprit s'apaisa avec la présence d'un hôte si excellent, tandis que, selon ma manière de voir, une faveur si merveilleuse aurait du le remplir de trouble et d'effroi. Mais dès que je commençai à jouir, la crainte lit place à tin repos céleste, et je restai en extase. La gloire de ce ravissement fut extraordinaire ; je demeurai la plus grande partie des fêtes hors de moi, et aliénée de mes sens extérieurs ; je ne savais que devenir, je ne pouvais comprendre comment je ne succombais point sous le poids d'une si étonnante faveur; je n'entendais plus, je ne voyais plus, si je puis m'exprimer ainsi, tant j'étais absorbée par l'excès de la joie intérieure. Depuis ce jour, je vois en moi un bien plus haut degré d'amour de Dieu, et je me sens beaucoup plus affermie dans la vertu. Bénédiction et louange sans fin à ce Dieu de bonté I Ainsi soit-il.
J'aperçus une autre fois sur la têle d'un père de l'ordre de Sainft-Bominique la même colombe ; mais if me sembla que les rayons et la splendeur de ses ailes s'étendaient beaucoup plus loin. Il me fut dit que ce religieux devait attfrer au service du Seigneur un grand nombre d'âmes.
La très-sainte Vierge m 'apparut un jour mettant un manteau dune éblouissante blancheur sur les épaules de ce religieux du même ordre dont j'ai parlé en divers endroits de cet ouvrage \ « Ce manteau, me dit-elle, est le prix du service qu'il m'a rendu en prêtant son concours pour rétablissement de cette maison ; il est aussi fa marque du soin que je prendrai désormais de conserver son âme pure, et de la préserver du péché mortel. » Cette promesse s'est accomplie, j'en ai la certitude; car depuis cette époque jusqu'à sa mort, arrivée peu d'années après, ce père mena une vie si pénitente et si sainte, que je ne saurais concevoir le moindre doute sur son bonheur. Un religieux présent à sa dernière heure m'a rapporté qu'il avait dit, un peu avant d'expirer, qu'il voyait à côté de lui saint Thomas qui l'assistait. Il termina ainsi son pèlerinage, plein de joie, et après avoir appelé de tous ses vœux le moment de sortir de cet exil. Il m'est apparu quelquefois depuis rayonnant de gloire, et m'a révélé diverses choses. C'était un homme de si haute oraison, que, dans les derniers temps de sa maladie, voulant, à cause de son extrême faiblesse, se distraire de ce saint exercice, il ne le pouvait, tant ses ravissements étaient fréquents. H m'écrivit môme un peu avant sa mort pour me demander par quels moyens il les pourrait prévenir, parce qu'en achevant de dire la messe, il entrait malgré lui en extase,
* Le P. Pierre Ybaficz. Il était prieur du couvent de Trianos lorsqu'il termina sa sainte vie. Sainte Térèse afQrme, à la (in du chapitre, qu'il alla droit au ciel sans passer par le purgatoire.
et y demeurait très-longtemps. Enfin, Dieu lui donna la récompense des grands services qu'il lui avait rendus pendant toute sa vie.
J'ai également connu par vision quelques-unes des grâces extraordinaires que Notre-Seigneur faisait au recteur de la compagnie de Jésus dont j'ai souvent fait mention *; mais, pour ne pas m'étendre trop, je n'en parlerai point ici ; je dirai seulement ce qui m'arriva à une époque où ce père avait une croix pesante à porter; il se trouvait en butte à une grande persécution, et il en avait l'âme navrée de douleur. Un jour, en entendant la messe, je vis, au moment où l'on élevait la sainte hostie, Notre-Seigneur Jésus-Christ en croix; il me dit certaines paroles de consolation pour les lui rapporter, et il en ajouta d'autres par lesquelles je devais le prévenir de ce qui devait encore arriver. Le divin Maître me chargeait de mettre sous ses yeux ce qu'il avait souffert pour lui, afin de l'engager à se préparer généreusement à la souffrance. Gela lui donna beaucoup de consolation et de courage : et l'événement confirma ensuite la vérité de tout ce que Notre-Seigneur m'avait dit.