La Vie écrite par elle-même (page 29)
Notre-Seigneur m'a révélé de grandes choses sur les religieux de l'ordre auquel appartient ce père, je veux dire la compagnie de Jésus, et sur l'ordre lui-môme tout entier. Plusieurs fois je les ai vus dans le ciel tenant en leurs mains des bannières blanches. Je le répète, j'ai vu, touchant ces religieux, d'autres choses extrêmement admirables. Aussi j'ai une grande vénération pour cet ordre, parce qu'ayant eu beaucoup de rapports avec ses membres, je reconnais que leur vie est conforme à ce que Notre-Seigneur m'a dit d'eux.
Tandis que j'étais un soir en oraison, Notre-Seigneur coin1 Le P. Gaspar de Salazar, recleur du collège de la compagnie de Jésus, à Avila.
mença par me dire quelques paroles qui retraçaient à mon souvenir les infidélités de ma vie. Elles me remplirent de confusion et de peine ; car, sans être prononcées d'un ton sévère, elles ont une telle puissance d'effet, que l'on se sent en quelque sorte mourir de regret et de douleur; et une seule de ces paroles nous donne de nous-mêmes une connaissance plus intime que plusieurs jours passés dans la considération de notre misère, parce qu'elles portent avec elles un caractère souverain de vérité qu'il nous est impossible de nier. Cet adorable Sauveur me représenta alors les vanités auxquelles j'avais été attachée, et me dit : « Tu dois regarder comme une grande grâce que je permette à un cœur aussi infidèle de s'attacher à moi, et que je veuille bien le recevoir. »
Voici d'autres paroles que j'ai entendues de sa bouche : « Souviens-toi du temps où tu mettais ton honneur à aller contre mon honneur. » Il m'a également adressé celles-ci : « Rappelle-toi ce dont tu m'es redevable ; alors que tu m'offensais le plus, je m'en vengeais en te comblant de grâces. »
Ce divin Maître me faisait voir à une lumière si vive mes imperfections et mes défauts, que j'en demeurais confondue. Comme j'en ai beaucoup, cela m'arrivait fort souvent ; cl si quelquefois je cherchais à me consoler auprès de lui dans l'oraison d'une réprimande qui m'avait été faite par mon confesseur, j'en recevais une seconde auprès de laquelle la première n'était rien.
Notre-Seigneur ayant mis sous mes yeux, comme j'ai dit, le tableau des infidélités de ma vie, je fondais en larmes, dans la pensée que je n'avais encore rien fait pour son service. Mais, au milieu de ma douleur, il me vint dans l'esprit qu'il voulait peut-être me préparer par là à recevoir quelque grâce ; car d'ordinaire il choisit, pour m'accorder une faveur
insigne, le temps où je viens de me confondre devant lui, sans doute pour me faire connaître plus clairement combien j'en suis indigne. Quelques instants s'étant écoulés, mon âme entra dans un tel ravissement, qu'elle me semblait avoir entièrement abandonné Je corps ; du moins, si elle vivait encore en lui, elle n'en avait nul sentiment. Je vis alors la trèssainte humanité de Jésus-Christ dans un excès de gloire où je ne l'avais point encore contemplée. A l'aide d'une lumière admirable, je l'aperçus clairement dans le sein de son Père : à la vérité, je ne saurais dire de quelle manière il y est. lï me parut seulement que, sans la voir, je me trouvais en présence de la Divinité. Mon âme en resta plongée dans un tel étonnement, que je passai plusieurs jours sans pouvoir revenir à moi; il me semblait que j'avais sans cesse devant les yeux cette majesté du Fils de Dieu, mais non pas comme la première fois; je sentais que ce n'était qu'une vive image de ce que j'avais vu. Car, pour peu que dure une si haute vision, elle se grave si profondément dans l'esprit, qu'elle ne saurait en être effacée de longtemps ; j'y trouvais à la fois de grandes consolations et les plus précieux avantages.
J'ai eu trois autres fois la même vision ; et c'est, à mon avis, la plus sublime de toutes celles dont Nôtre-Seigneur m'a favorisée. Ses effets sont admirables : elle purifie merveilleusement l'âme, et enlève à la sensualité presque toute sa force ; c'est comme une grande flamme qui consume et anéantit tous les désirs de cette vie; Par la grâce de Dieu, je n'étais touchée de rien de mortel ; mais la vanité des choses de lff terre et le néant des grandeurs humaines m'apparurent dans un nouveau jour, et je compris que la vérité pure devait être le terme de tous mes désirs. De plas, cela imprima dans mon âme un ineffable respect pour Dieu, fort diffèrent de celui que nous pouvons acquérir par nous-mêmes; je ne
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pouvais voir sans effroi que Ton eût la hardiesse d'offenser une si grande et si redoutable Majesté.
J'ai déjà fait observer que les avantages que Poh retire des visions sont plus ou moins grands. Je dois dire que celle dont je parle en produit de merveilleux. Lorsqu'on allant communier, la foi me montrait présente sous les voiles eucharistiques cette Majesté suprême que j'avais vue ; quand surtout Notre-Seigneur, ce qui arrivait souvent, m'apparaissaitdans la sainte hostie, les cheveux: se dressaient sur ma tête, et je me sentais tout anéantie. 0 mon adorable Maître, si dans ce sacrement vou6 ne couvriez votre grandeur d'un voile, qui oserait si souvent s'en approcher, pour recevoir, dans une âme pleine de souillures et de misères, Celui qui est la sainteté infinie ? Que les anges et toutes les créatures vous louent à jamais, Seigneur, de ce que vous daignez ainsi vous accommoder à notre faiblesse ! Pour nous laisser jouir en paix de si étonnantes faveurs, vous tempérez l'éclat de votre pouvoir suprême ; car s'il se déployait dans toute son étendue, frêles et pauvres créatures que nous sommes, nous n'oserions plus nous présenter à ce banquet de yos délices.
Sans cette condescendance de notre Dieu, il pourrait nous arriver ce qu'une très^véridique histoire raconte d'un laboureur. Ayant trouvé un trésor qui dépassait de beaucoup les basses pensées de son esprit, il eut un tel chagrin de ne savoir à quoi l'employer, que la tristesse le conduisit lente* ment au tombeau. Si, au lieu de se voir soudainement possesseur de tout ce trésor, il eût seulement reçu de temps en temps quelque partie de sa valeur, il se serait estimé heureux, et il ne lui en aurait pas coûté la vie.
Mais vous, Seigneur, qui êtes la richesse des pauvres, vous savez admirablement pourvoir aux besoins de leurs
âmes; pour ménager leur faiblesse, vous ne leur montrez que peu à peu ces inépuisables trésors de grâce dont il vous plaît de les enrichir. J'avoue que, lorsque je contemple cette souveraine majesté d'un Dieu cachée dans une petite hostie, je demeure ravie d'admiration devant une si incompréhensible sagesse. Non, je n'aurais point le courage, je ne pourais prendre sur moi de m'approcher de lui, si aux grandes grâces dont il n'a cessé de me combler, il n'ajoutait celle de soutenir ma faiblesse ; et sans un secours visible de sa main, je ne pourrais ni concentrer en mon cœur ce que j'éprouve, ni m'empôcher de publier à haute voix de si étonnantes merveilles. Que doit donc éprouver une misérable comme moi, chargée d'abominations, et dont la vie s'est passée avec si peu de crainte de Dieu, au moment de s'unir à ce souverain Seigneur, les jours où il veut que mon âme le voie dans sa majesté ! Comment ma bouche, qui l'a offensé par tant de paroles, ose-t-elle s'approcher de ce corps couronné d'une gloire infinie, et où tout respire une pureté, une bonté divines? Ah 1 pour l'âme autrefois infidèle, l'effroi qu'inspire une majesté si haute, n'est rien auprès du regret et de la douleur qu'elle éprouve en lisant sur ce visage d'ineffable beauté, l'amour de son Dieu pour elle, tant de tendresse et de douceur! Mais qu'ai-je dû sentir, deux fois témoin de ce que je vais rapporter ! Certes, mon Seigneur et ma gloire, je ne crains pas de Paflirmer : dans ces grandes douleurs de mon âme, j'ai, d'une certaine manière, fait quelque chose pour votre service. Mais que dis-je ? Je ne le sais plus ; ce n'est presque plus moi qui parle en écrivant ceci ; je me sens troublée, et comme hors de moi par de tels souvenirs. 0 mon cher Maître, j'aurais eu raison de dire que j'avais fait quelque chose pour vous, si ce sentiment de douleur venait de moi ;
mais puisque je ne puis avoir une bonne pensée si vous ne me la donnez, vous ne devez m'en garder aucune reconnaissance; de mon côté se trouve la dette, et c'est vous, Seigneur, qui êtes l'offensé.
Une fois, en allant communier, je vis des yeux de l'âme, plus clairement que je n'aurais fait des yeux du corps, deux démons d'une figure horrible qui serraient avec leurs cornes la gorge du pauvre prêtre ; et je vis en même temps, dans l'hostie qu'il était prêt à me donner, Notre-Seigneur Jésus-Christ avec cette majesté dont je viens de parler. Ce qui me fit connaître que mon Dieu était entre des mains criminelles, et que le péché mortel souillait l'âme de cet infortuné. Quel spectacte, ô mon Sauveur, de voir votre divine beauté au milieu de ces abominables figures, et ces démons saisis d'un tel effroi devant vous, qu'ils auraient soudain pris la fuitè si vous le leur eussiez permis ! Dans le trouble extrême qui s'empara de moi, je ne sais comment j'eus la force de communier. J'étais également agitée d'une crainte très-vive ; il me semblait que si cette vision venait de Dieu, il n'aurait pas permis que je visse le mauvais étal de cet ecclésiastique. Mais Notre-Seigneur me dit : « Prie pour lui, ma fille ; je l'ai permis pour te faire comprendre la force des paroles de la consécration, et comment, quelque mauvais que soit le prêtre qui les profère, je ne laisse pas d'être présent sur l'autel. C'est aussi afin que tu voies l'excès de ma bonté, qui fait que je me mets entre les mains mêmes d'un ennemi, et cela pour ton bien et pour le bien de tous. »
Cette vision me fit comprendre l'obligation où sont les prêtres d'être plus vertueux que les autres, ce qu'il y a de terrible dans la réception indigne d'un sacrement si saint, et le grand pouvoir du démon sur une âme qui est en
péché mortel. En outre, elle me donna une connaissance plus intime de ce que je dois à Dieu. Qu'il soit béni à béni dans les siècles des siècles !
Voici un autre fait dont j'ai été témoin, et qui me causa une étrange épouvante. Dans un endroit où je me trouvais, mourut sans se confesser une personne qui avait, durant plusieurs années, fort mal vécu, mais qui, toujours malade les deux dernières années de sa vie, paraissait s'être amendée en quelqe chose ; ainsi je ne croyais pas qu'elle se damnerait. Mais pendant qu'on l'ensevelissait, je vis un grand nombre de démons qui prirent ce corps, qui s'en jouaient, le maltraitaient, et, à l'aide de grands crocs, le traînaient de côté et d'autre. Au moment où on le portait en terre avec l'honneur et les cérémonies accoutumées, j'admirai la grande bonté de Dieu, qui ne permettait pas que cette âme fût déshonorée, ni que l'on sût qu'elle était son ennemie. J'étais tout interdite de ce qui venait de frapper mes regards. Je n'aperçus aucun démon durant l'office; mais quand on mit le corps dans la fosse, j'en vis une grande multitude qui étaient là pour le recevoir. Je fus comme hors de moi à ce spectacle, et il ne me fallut pas peu de courage pour ne rien laisser paraître au dehors. Je considérais en moi-même à quelles tortures ces esprits de ténèbres livreraient l'âme dont ils traitaient ainsi le malheureux corps. Plût au Seigneur que tous ceux qui sont en mauvais état, vissent de leurs yeux comme moi une scène si épouvantable; elle les exciterait puissamment à embrasser une meilleure vie. Je connus alors de plus en plus combien j'étais redevable à Dieu, et de quel malheur il m'avait délivrée. Quant à la crainte qui m'avait saisie, elle dura jusqu'à ce que j'en eusse parlé à mon confesseur; il me venait en pensée que c'était peut-être un artifice de l'esprit ennemi pour déshonorer cette personne,
gui du reste ne passait pas pour avoir beaucoup de religion. Ce qui est vrai, c'est que ce malheur n'ayant été que trop réel, jamais je ne m'en rappelle le souvenir sans que l'effroi s'empare de mon âme.
. Puisque j'ai commencé à parler de visions touchant les morts, je veux faire connaître les lumières que Dieu m'a données sur quelques âmes. Mais, pour abréger, je ne rapporterai qu'un très-petit nombre de faits; d'ailleurs, il ne me parait ni nécessaire, ni utile, d'en dire davantage.
On m'annonça la mort d'un religieux qui avait été jadis provincial de cette province, et qui l'était alors d'une autre; j'avais eu des rapports avec lui, et il m'avait rendu de bons offices. Cette nouvelle me causa un grand trouble. Quoique ce fût un homme recommandable par bien des vertus, j'appréhendais pour le salut de son âme, parce qu'il avait été durant vingt ans supérieur, et que je crains toujours beaucoup pour ceux qui ont charge d'âmes. Je m'en allai fort triste à un oratoire ; là, je conjurai Notre-Seigneur d'appliquer à ce religieux le peu de bien que j'avais fait en ma vie, et de suppléer au reste par ses mérites infinis, afin de tirer son âme du purgatoire. Pendant que je demandais cette grâce avec toute la ferveur dont j'étais capable, je vis, à mon côté droit, cette âme sortir du fond de la terre, et monter au ciel dans des transports d'allégresse. Bien que ce père fût fort âgé, il m'apparut sous les traits d'un homme qui n'avait pas encore trente ans, et avec un visage tout resplendissant de lumière. Cette vision, fort courte dans sa durée, me laissa inondée de joie, et sans ombre de doute sur la vérité de ce que j'avais vu. Dès ce moment, il me fut impossible de partager la douleur de plusieurs autres personnes qui regrettaient en lui un ami extrêmement cher. U n'y avait pas alors plus de quinze jpurs qu'il avait cessé de
vivre, et je ne laissais pas de demander des prières pour lui, et d'en offrir aussi à Dieu. A la vérité, je ne pouvais plus le faire avec la même ardeur ; car, lorsque Notre-Seigneur m'a ainsi fait voir une âme s'élevant au ciel, il me semble que prier pour elle, c'est vouloir donner l'aumône à un riche. Comme j'étais séparée par une grande distance de l'endroit où ce serviteur de Dieu avait fini ses jours, je n'appris qu'après un certain temps les particularités de sa mort édifiante : tous ceux qui en furent témoins ne purent voir sans admiration la connaissance qu'il garda jusqu'au dernier moment, les larmes qu'il versait, et les sentiments d'humilité dans lesquels il rendit son âme à Dieu.
Une religieuse de ce monastère, grande servante de Dieu, était décédée il n'y avait pas encore deux jours. On célébrait l'office des morts pour elle dans le chœur; une sœur lisait une leçon, et j'étais debout pour dire le verset. A la moitié de la leçon, je vjs l'âme de cette religieuse sortir, comme celle dont je viens de parler, du fond de la terre, et s'en aller au ciel. Cette vision fut purement intellectuelle, tandis que la précédente s'était présentée aux yeux de mon âme sous des images. Mais l'une et l'autre laissent à l'âme une égale certitude.
Dans ce même monastère venait de mourir, à l'âge de dix-huit à vingt ans, une autre religieuse, vrai modèle de ferveur, de régularité et de vertu. Sa vie n'avait été qu'un tissu de maladies et de souffrances patiemment supportées. Je ne doutais point qu'après avoir ainsi vécu, elle n'eût plus de mérites qu'il ne lui en fallait pour être exempte du purgatoire. Cependant, tandis que j'étais à l'office, avant qu'on la portât en terre, et environ quatre heures après sa mort, je vis son âme sortir également de terre et aller au ciel.
Un jour où j'endurais, comme il m'arrive de temps en
temps, ces grandes souffrances de corps et d'esprit qui me mettent dans l'impuissance d'avoir la moindre bonne pensée, je me trouvais dans l'église d'un collège de la compagnie de Jésus. Un frère de cette maison était mort la nuit même, et je le recommandais à Dieu comme je pouvais. Tandis que j'entendais une messe qu'un père de la compagnie disait pour lui, j'entrai dans un profond recueillement, et je vis ce religieux monter au ciel, tout éclatant de gloire, et accompagné de Notre-Seigneur. Le divin Maître me dit que c'était par une faveur particulière qu'il le conduisait ainsi luimême au séjour des bienheureux
Dieu me donna une semblable lumière sur un très-bon religieux appartenant à notre ordre, et malade à l'extrémité. Pendant la messe, étant profondément recueillie, je vis ce père rendre l'esprit et monter au ciel sans entrer en purgatoire ; et j'ai appris depuis qu'il était mort à l'heure même où j'avais eu cette vision. Je fus fort étonnée de ce qu'il n'avait point passé par le purgatoire ; mais il me fut dit qu'ayant été très-fidèle observateur de sa règle, il avait joui de la grâce accordée à l'ordre par des bulles particulières touchant les peines du purgatoire. J'ignore à quelle fin cela me fut dit; ce fut sans doute pour me faire comprendre que ce n'est pas l'habit qui fait le religieux, mais que, pour jouir des biens d'un état aussi parfait, il faut en accomplir fidèlement tous les devoirs.
Je pourrais rapporter un très-grand nombre de visions de ce genre dont il a plu à Notre-Seigneur de me favoriser; mais, n'en voyant pas l'utilité, je me borne à ce qui a été dit. Seulement je ferai observer que, parmi tant d'âmes, je n'en ai vu que trois aller droit au ciel sans passer par le
1 On peut voir ce que dit sur ce privilège le P. Nieremberg, dans sa Vie de saint Français de Borgia 320, 1. V, c. xxvi.
purgatoire : celle de ce religieux dont je viens de parler, celle de saint Pierre d'Alcantara, et celle de ce père dominicain plus haut mentionné1. Le divin Maître a aussi daigné me faire voir la place de quelques-unes de ces âmes dans le ciel; et les degrés de gloire dont elles jouissent. L'inégalité de cette gloire est fort grande.
1 Le P. Pierre Ybailcz.
Notre Seigneur promet à la Sainte d'exaucer toutes ses demandes ; quelquesunes des innombrables grâces accordées à sa prière. — L'avancement des âmes ne se doit pas mesurer sur les années, mais sur les effets. — Sainteté des premières carmélites — Vision où Notre-Seigneur lui promet assistance pour la fondation de Saint-Joseph d'Avila. — Paroles de consolation et de tendresse qu'elle entend de la bouche du divin Maître. — Désirs ardents de la communion; ravissement où elle se voit devant le trône de la Divinité; elle sort de ce ravissement toute renouvelée par le feu de l'amour divin, comme un phénix qui renaît de ses cendres. — Intelligence du mystère de la trèssainte Trinité. — Elle voit comment la très-sainte Vierge fut élevée au ciel, et la place qu'elle y occupe. — Dans l'église d'un collège de la compagnie de Jésus, elle aperçoit un riche dais sur la tète des jeunes religieux, pendant qu'ils communiaient.
Une personne à qui j'avais de l'obligation ayant presque entièrement perdu la vue, j'en fus si affligée, que je conjurai instamment Notre-Seigneur de la lui rendre ; je craignais toutefois que mes péchés ne me rendissent indigne d'être exaucée. Cet adorable Sauveur m'apparut alors comme il l'avait fait tant d'autres fois, me montra la plaie de sa main gauche, et en tira avec sa main droite un grand clou dont elle était percée, emportant en même temps la chair. Je fus émue de la plus tendre compassion en songeant à l'excès de douleur que devait endurer mon divin Maître. Il me dit : « Ne doute point, ma fille, qu'après avoir souffert cela pour « ton amour, je ne fasse, à plus forte raison, tout ce que « tu peux me demander ; je te promets d'exaucer toutes tes « prières, sachant bien que tu ne me demanderas rien que
« pour ma gloire ; ainsi, je vais t'accorder ce que tu sollicites « maintenant de moi. Considère que, dans le temps môme « où tu ne me servais pas encore, j'ai toujours exaucé tes « demandes au delà de tes désirs. A combien plus forte rai« son le ferai-je, maintenant que je suis sûr de ton amour : « n'aie point le moindre doute là-dessus. »
Avant que huit jours se fussent écoulés , Notre-Seigneur rendit la vue à cette personne, et Ton se hâta d'en porter la nouvelle à mon confesseur. Il se peut que cette guérison ne fût pas duc à mes prières; quant à moi, néanmoins, après cette vision, je ne pus en douter, et j'en remerciai le divin Maître comme d'une grâce qu'il m'avait accordée.
Un de mes parents, atteint de je ne sais quel mal, était depuis deux mois torturé de douleurs si insupportables, qu'il se déchirait lui-même. Le père recteur dont j'ai parlé *, et qui me confessait alors, en eut tant de compassion, qu'il me commanda de l'aller voir, me disant que les liens de parenté autorisaient ma visite. Je me rendis donc auprès du malade, et demeurai si touchée de le voir en cet état, que je demandai instamment à Notre-Seigneur de lui vouloir rendre la santé. Je vis clairement que ma prière avait été exaucée, puisque dès le lendemain, il ne sentit plus aucune douleur.
Sachant qu'une personne à qui j'avais beaucoup d'obligation, avait pris une détermination qui blessait à la fois l'honneur de Dieu et le sien, j'en fus profondément affligée ; pour comble de peine, je ne voyais aucun moyen de la faire renoncer à son triste dessein. Je suppliai Dieu très-instamment d'y apporter remède, mais avec un déchirement de cœur que le changement seul de celte personne pouvait adoucir. Dans cet état, je me retirai dans un des ermitages
» le P. Gaspar de Salazar, recteur du collège de la compagnie de Jésus, à Avila. • - •
de ce couvent, construit dans un endroit fort solitaire ; c'était celui où Ton a peint Jésus-Christ attaché à la colonne. Là, conjurant mon cher Maître de m'accorder cette grâce, j'entendis une voix très-suave et très-douce, semblable au son d'un mélodieux instrument. J'aurais voulu saisir d'une manière distincte ce qu'elle me disait, ce fut impossible , elle cessa trop tôt de se faire entendre. Mon effroi fut d'abord tel que les cheveux se dressèrent sur ma tête ; mais bientôt la crainte faisant place au calme, au bonheur, au plaisir intérieur, je ne pouvais assez admirer comment le son d'une voix , sensible seulement à l'oreille du corps , et sans parole articulée, pouvait produire un si étonnant effet dans mon âme. Je connus par là que ma prière était exaucée, et je me sentis aussi libre de toute peine que si j'eusse vu à l'instant même cette personne renoncer à son dessein, comme elle y renonça, en effet, peu après. J'en rendis compte à mes confesseurs; car j'en avais deux à cette époque, tous deux fort savants et grands serviteurs de Dieu.
Une personne qui était résolue de servir Dieu, et qui déjà, depuis quelques jours, recevait dans l'oraison de grandes grâces, abandonna ce saint exercice, à cause de certaines occasions fort dangereuses dont elle ne voulait point s'éloigner. J'en ressentis une peine très-vive, parce que je l'aimais beaucoup et lui avais de particulières obligations. Je suppliai le Seigneur, durant plus d'un mois, de ramener à lui cette âme infidèle. Enfin, étant un jour en oraison, je vis près de moi un démon qui déchirait avec un grand dépit certains papiers qu'il avait entre les mains. Je jugeai par là que Dieu avait exaucé ma prière, et j'en eus une joie extrême. L'effet fit voir que mes pressentiments ne m'avaient pas trompée : j'appris bientôt que cette personne avait eu le bonheur de se confesser avec une grande contrition, et était
sincèrement revenue à Dieu. J'espère de son infinie bonté qu'il lui fera la grâce de s'avancer toujours de plus en plus dans son service. Qu'il soit béni de tout ! Ainsi soit-il.
Je pourrais rapporter une infinité d'exemples de pareilles grâces que Notre-Seigneur a accordées à mes prières , soit en retirant des âmes de l'état du péché, soit en faisant avancer les unes dans le chemin de la perfection, soit en délivrant les autres du purgatoire, soit enfin en opérant en leur faveur des prodiges non moins signalés. Mais le nombre de ces grâces est tel, que je ne pourrais en offrir un récit complet sans fatiguer le lecteur, et sans me fatiguer moi-môme. Je ferai observer que j'ai bien plus souvent obtenu la guérison des âmes que celle des corps. C'est, au reste, une chose si connue, que plusieurs personnes peuvent en rendre témoignage. Dans le principe , c'était pour moi un grand sujet de scrupule, parce que, tout en regardant ces grâces comme un pur effet de la bonté de Notre-Seigneur, je ne pouvais m'empécher de croire qu'il les accordait à mes prières. Mais maintenant elles sont en si grand nombre, et * connues de tant de personnes , que cette croyance ne me cause plus de peine. Je bénis mon divin Maître de tant de bienfaits, et j'en suis toute confuse ; mais plus je me vois redevable à son égard, plus aussi je l'aime et brûle du désir de le glorifier.
Voici ce qui me surprend le plus : ma prière a-t-elle pour objet des choses que Notre-Seigneur voit ne pas convenir, je ne puis, malgré mon désir et tous mes efforts , les lui demander que faiblement, presque sans zèle et sans ardeur. Quant à celles que sa Majesté doit accorder, je vois que je les lui peux demander souvent, et même avec grande importunilé ; et, sans aucun souci de ma part, la pensée s'en présente d'elle-même à mon esprit. Il existe entre ces deux manières de demander une différence si grande, que je ne sais comment l'expliquer. Car, lorsque je sollicite les unes, bien qu'elles me touchent de près et que j'y emploie tous mes efforts, ce n'est point avec ferveur; mais comme une personne qui ayant la langue liée, essayerait en vain de parler, ou qui parle de telle sorte qu'elle connaît bien qu'on ne l'entend pas. Quand je demande les autres, je suis au contraire comme une personne qui parle distinctement, et avec vivacité, à une autre dont elle se voit écoutée avec plaisir. Je puis encore, ce me semble, comparer la première manière à l'oraison vocale, et la seconde à cette contemplation élevée où Notre-Seigneur se montre à nous de manière à nous faire sentir qu'il nous entend, qu'il agrée notre prière et se plaît à l'exaucer. Louange éternelle ù cet adorable Maître qui nous donne tant, et à qui je donne si peu ! Car que fait, à mon divin Époux, une âme qui ne se consume pas tout entière pour votre service? Mais, hélas! que je suis loin, que je suis loin, je puis le dire mille fois encore, que je suis loin d'une pareille fidélité! La vue seule de ma négligence à remplir mes devoirs envers vous ne devrait-elle pas suffire, indépendamment de tant d'autres motifs, pour me faire souhaiter de sortir de cet exil? Que d'imperfections je découvre en moi ! Que je suis lâche dans votre service ! En vérité, je voudrais parfois avoir perdu le sentiment, afin de n'avoir pas à contempler de mes yeux l'excès de ma misère. Vous seul êtes capable, mon adorable Maître , d'y apporter le remède, et je vous conjure de ne pas me refuser cette grâce.
Durant mon séjour chez cette dame dont j'ai parlé1, j'avais besoin de veiller continuellement sur moi, et de
1 Chez Louise de la Cerda, à Tolède.
considérer sans cesse la vanité de toutes les choses de la vie. Que de fois la grande estime dont j'étais l'objet, et les louanges qu'on me prodiguait, auraient pu incliner mon âme vers la terre, si je me fusse seulement regardée moimôme! Mais j'avais l'œil fixé sur Celui qui, étant la vérité môme, pénètre tout de son regard, et je le suppliais de me soutenir de sa paternelle main. Cela me rappelle le martyre qu'endurent les âmes à qui Dieu a fait connaître la vérité, lorsque le devoir les contraint de s'occuper des choses d'icibas, où elle est, selon que Notre-Seigneur me le dit un jour, couverte d'un épais voile. Je le ferai, du reste, observer en passant ': la plupart des choses consignées par moi dans ce livre ne sont pas tirées de ma tête ; je les ai écrites sous la dictée môme de ce Maître céleste. Ainsi, l'on doit se souvenir que toutes les fois que je me sers de ces expressions : J'entendis ces paroles, ou Notre-Seigneur me dit ceci, je me ferais un très-grand scrupule d'y ajouter ou d'en retrancher une seule syllabe. Mais lorsque je n'ai pas un souvenir précis de ce qu'il m'a dit, je parle comme de moimême, parce qu'il peut y avoir quelque chose du mien. A vrai dire, il n'y a rien de bon qui m'appartienne, puisque Dieu me l'a donné par pure bonté et sans mérite de ma part. J'appelle donc mien ce qu'il ne m'a pas fait connaître par une révélation.
Hélas ! pourquoi faut-il qu'il nous arrive si souvent d'apprécier selon nos faibles vues, je ne dis pas les choses de ce monde, mais les choses spirituelles elles-mêmes, et d'en porter un jugement si éloigné de la vérité ! Nous mesurons, par exemple, notre avancement spirituel sur les années marquées par quelque exercice d'oraison , comme si nous voulions poser des limites à la munificence de Celui qui, quand il veut, prodigue ses faveurs sans mesure, et peut en
six mois plus enrichir une âme, qu'une autre en plusieurs années. J'en ai vu des preuves en tant de personnes, que je ne comprends pas comment on peut en douter. Celui qui a reçu de Notre-Seigneur le don du discernement des esprits et une véritable humilité, ne s'y trompera pas. Éclairé d'en haut, il juge de l'avancement des âmes par les effets, par leur résolution de servir Dieu , et par leur amour pour lui. Voilà ce qu'il considère, et non le nombre des années, persuadé qu'une âme peut, comme je l'ai dit, faire en six mois plus de progrès dans la vertu que d'autres en vingt ans. Notre-Seigneur accorde ses dons à qui il veut, et, j'ajouterais volontiers, à qui se dispose le mieux à les recevoir. J'en vois une preuve admirable dans ces jeunes personnes de qualité qui entrent maintenant dans ce monastère1. A peine Notre-Seigneur les a-t-il éclairées de. sa lumière, et embrasées des premières étincelles de son amour, que soudain, sans ombre de délai, renversant tous les obstacles, elles sont venues se donner tout entières à cet adorable Sauveur. Élevées au-dessus de tout souci du temporel , elles s'enferment pour toujours dans une maison sans revenus ; elles ont méprisé leur vie pour l'amour de ce divin Époux dont elles savent qu'elles sont aimées ; elles ont tout abandonné, et ne veulent plus avoir de volonté propre; n'ayant pas môme la pensée qu'elles puissent éprouver un moment de déplaisir dans une clôture si austère, elles s'offrent toutes à l'envi en sacrifice pour Dieu. Que je reconnais volontiers, mon divin Maître, l'avantage qu'ont sur moi vos épouses, chéries ! et quelle ne devrait pas être ma honte en votre divine présence ! 11 y a lant d'années que je fais oraison , et 4jue vous me comblez de vos grâces ; cependant, vous n'avez
1 Saint- Joseph d'Avila.
pu encore obtenir de moi ce qu'avec de moindres faveurs vous avez obtenu de ces âmes généreuses dans l'espace de trois jours. Mais que vous savez admirablement les récompenser de leur fidélité ! Aussi n'ont-elles point de regret d'avoir tout abandonné pour ne vivre que pour vous.
Rappelons, je le veux bien, pour nous confondre devant Dieu, nos longues années d'oraison ou de vie religieuse ; mais gardons-nous d'inquiéter ces âmes d'élite qui ont fait en peu de temps de si admirables progrès, en les obligeant de retourner en arrière pour suivre la lenteur de notre pas. Ne prétendons point que ces aigles, à qui le souffle de la grâce a fait, prendre leur essor, n'aillent pas plus vite qu'un petit oiseau qui aurait les pieds liés. Adorons plutôt avec humilité la manière dont Notre-Seigneur les conduit ; et, tandis qu'elles s'élèvent si haut sur les ailes de l'amour, ne craignons pas que Celui qui les comble de tant de grâces, les laisse tomber dans le précipice. Fortes des vérités de la foi, ces âmes se jettent avec un abandon sublime dans les bras de Dieu ; et pourquoi ne les lui abandonnerions-nous pas de môme? Pourquoi vouloir les mesurer à notre faiblesse et à notre peu de courage? Non, cela ne doit pas être. Et puisque, sans être arrivés au môme état, nous ne pouvons comprendre ni la grandeur de leur amour, ni l'héroïsme de leur zèle pour Dieu, humilions-nôus, mais ne les condamnons pas. Car ce ne serait pas nous intéresser à leur progrès spirituel, mais plutôt négliger le nôtre; ce serait perdre une excellente occasion que nous présente Notre-Seigneur, de nous confondre devant lui à la vue de nos défauts, et de reconnaître combien l'emportent sur nous, en amour et en détachement, des âmes auxquelles il se communique d'une manière si intime.
J'aime, je le déclare, une oraison qui en très-peu de temps
embrase Pâme de cet amour fort qui seul peut la déterminer* à se consacrer à Dieu sans réserve ; et puisque celle dont je viens de parler produit cet effet, je la préfère, quoiqu'elle soit de fraîche date, à ces oraisons qui, après plusieurs années, ne nous portent à rien entreprendre de grand pour la gloire de notre divin Maître. Sans doute elles nous font produire quelques petits actes de vertu, de mortification; mais ces actes fussent-ils nombreux, ne méritent-ils pas d'être comparés à ces légers grains de sable qu'un oiseau emporte avec son bec? Ainsi, loin de leur donner quelque valeur dans notre pensée, nous devons plutôt en rougir devant Dieu. C'est à moi surtout que convient cette honte, à moi qui, pour comble de misère, oublie encore à tous moments les grâces que j'ai reçues. Je ne prétends pas nier néanmoins que Notre-Seigneur, dans sa bonté infinie, ne nous tienne compte de ces petites choses; mais comme elles ne sont rien, je ne voudrais ni leur accorder quelque eslime, ni même m'aperceyoir que je les fais. Pardonnez-moi, mon cher Maître, et ne, m'imputez pas à faute si par là je cherche à me consoler un peu de mon inutilité dans votre service. Si j'étais capable de plus grandes choses, je ne m'amuserais pas à réfléchir sur ces riens. Qu'heureuses sont les personnes qui vous glorifient par de grandes œuvres! Ah ! si pour leur ressembler il suffisait de le désirer avec ardeur et de leur porter envie, je les suivrais, ce me semble, de bien près. Mais hélas ! je suis inutile à tout. 0 mon très-cher Maître, ayez compassion de moi ; et puisque vous m'aimez tant, rendez-moi capable, je vous en supplie, de travailler àr votre gloire.