La Vie écrite par elle-même (page 30)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — Vie de sainte Térèse de Jésus écrite par elle-même, éd. 1867 (OCR) · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je rapporterai à ce sujet ce que j'éprouvai un de ces jours. Le bref de Rome qui nous autorisait à vivre sans revenus étant arrivé, la fondation de ce monastère se trouvait complètement terminée. Mon âme goûtait une consolation bien

pure. Songeant aux travaux que j'avais soufferts, et remerciant Notre-Seigneur de la grâce qu'il m'avait faite de se servir un peu de moi, je me mis devant les yeux tout ce qui s'était passé dans cette affaire. Hélas ! je vis que ce que je paraissais avoir fait de bien était môlé de fautes et d'imperfections; souvent j'avais montré peu de courage, et plus souvent encore peu de foi ; car, jusqu'à cette heure où je vois l'accomplissement de tout ce que Notre-Seigneur m'avait dit de la fondation du monastère, je n'avais pu gagner sur moi de le croire avec une foi absolue; et d'un autre côté je ne pouvais pas non plus en douter. Je ne sais comment allier ces deux contraires, de regarder une chose comme impossible, et de conserver en môme temps une ferme assurance de son succès. Enfin, pour résultat de l'examen, trouvant que tout ce qu'il y avait eu en cela de bien venait de NotreSeigneur, et que tout ce qu'il y avait eu de mal venail de moi, je me hâtai de détourner ma pensée d'un tel objet ; et je serais heureuse de ne m'en souvenir jamais, afin de n'ôtre pas attristée par la vue de tant de fautes. Béni soit Celui qui, quand il lui plaît, tire du bien de tout ! Ainsi soit-il.

Je disais qu'il est dangereux de compter ses années d'oraison ; car, bien qu'on soit humble, l'on doit toujours craindre de se complaire dans la pensée d'avoir mérité quelque chose. Ce n'est pas que je veuille dire que l'on n'ait rien mérité, et que l'on n'en doive être bien récompensé ; mais je tiens pour certain que toute personne qui, dans les voies spirituelles, se flattera d'avoir, par plusieurs années d'oraison, mérité des fayeurs si relevées, n'arrivera point au comble de la perfection. Ne lui suffît-il pas que, pour prix de ses efforts, Dieu l'ait soutenue de sa main, et préservée des offenses où elle tombait avant de faire oraison? Faut-il encore qu'elle lui intente procès pour ses propres deniers, comme on dit?

Selon moi, ce n'est pas ainsi qu'agit une âme profondément humble : je puis me tromper ; mais enfin je trouve une grande témérité dans cette conduite ; et, quoique j'aie bien peu d'humilité, je n'ai jamais osé en venir là. Cela peut venir, je l'avoue, de ce que je n'ai jamais servi Dieu comme je le devais; si je l'avais mieux servi, j'aurais été peutêtre plus empressée que tout autre à lui en demander le payement.

Je ne nie pas qu'une âme qui, pendant plusieurs années, persévère humblement dans l'oraison, ne fasse des progrés, et que Dieu ne lui accorde des faveurs ; je dis seulement qu'elle ne doit point se souvenir de ces années. Que sont, en effet, tous nos misérables services, èn comparaison d'une goutte du sang adorable versé pour nous par le divin Maître? Et, s'il est vrai que plus nous le servons, plus nous lui sommes redevables, quelle n'est pas notre folie d'entrer en compte avec un Dieu qui, pour un denier que nous lui payons, nous donne en retour mille ducats? Laissons là, je vous en supplie au nom de son amour, ce calcul qu'il n'appartient qu'à lui de faire. Les comparaisons sont odieuses même dans les choses d'ici-bas ; et à combien plus forte raison dans celles dont lui seul peut être juge. Le divin Sauveur ne nous a-t-il pas clairement enseigné à lui abandonner ce discernement des mérites, quand il donne à ceux qui sont venus à la dernière heure, le même salaire qu'à ceux qui ont porté tout le poids de la chaleur et du jour ?

J'ai écrit ces trois feuilles en tant d£ jours et à tant de reprises, à cause de mon peu de loisir, que j'avais oublié une vision dont j'avais dessein de parler ; la voici. Étant en . oraison, je me vis seule dans une vaste campagne, environnée d'une multitude de gens armés de lances, d'épées, de glaives, et d'estocs fort longs; tandis qu'ils s'apprêtaient

tous à fondre sur moi pour me donner la mort, je ne voyais ni aucune issue pour fuir, ni personne pour me défendre. Dans cet excès de détresse, levant les yeux vers le ciel, je vis Jésus-Christ, non dans le ciel, mais bien haut dans Pair, au-dessus de moi ; il me tendait la main, et me couvrait de sa protection. A l'instant même toute ma crainte s'évanouit, et cette multitude, malgré sa furie, n'avait plus le pouvoir de me faire aucun mal.

Cette vision, qui, au premier abord, parait sans utilité, me fut néanmoins très-avantageuse ; elle me fit connaître ce qui me devait arriver. Car m'étant ensuite trouvée presque dans cet état, je reconnus que Dieu avait voulu me montrer à l'avance un fidèle tableau du monde. Là, en effet, tout semble armé contre notre âme ; je ne parle pas de ceux qui ne sont pas fidèles à Dieu, ni des honneurs, des richesses, des plaisirs, ni de tant d'autres adversaires qui manifestement nous tendent des pièges et tâchent de nous y entraîner si nous ne sommes pas sur nos gardes, mais je parle des amis mêmes, des parents, et, ce qui m'étonne le plus, des personnes les plus vertueuses. Car tous me combattaient à l'envi, pensant bien faire; et je me voyais réduite à une telle extrémité, que je ne savais ni comment me défendre ni que devenir. 0 mon Dieu, si je rapportais en particulier tout ce que j'endurai alors, quelle souveraine horreur un pareil récit ne nous donnerait-il pas du monde ! Non, tout ce que j'avais jusque-là éprouvé de peines et d'angoisses n'était point comparable à cet assaut. Ce fut, selon moi, la plus grande des persécutions auxquelles j'aie été en butte dans ma vie. Souvent j'étais tellement accablée de toutes parts, que mon unique remède était de lever les yeux au ciel, et d'appeler Dieu à mon secours. Ce qui m'avait été montré dans cette vision, était parfaitement présent à mon souvenir, et me

servit beaucoup pour ne mettre ma confiance dans aucune créature, mais en Dieu qui seul est stable. Mon attente n'a pas été trompée ; car, durant le cours de cette grande tribulation, mon adorable Maître, selon qu'il me l'avait montré dans cette vision, m'envoya toujours quelqu'un qui venait comme de sa part me tendre la main et me soutenir; il me fortifiait ainsi dans la résolution de ne m' appuyer sur aucune créature, et d'employer uniquement à son service ce peu de vertu qu'il m'avait donnée. Qu'il soit béni éternellement î

Etant un jour dans une inquiétude et un trouble extrême, loin de pouvoir me recueillir et de sentir en moi ce détachement parfait qui m'est ordinaire, je voyais mon imagination m'entraîner malgré moi à mille pensées vaines ; je souffrais un véritable combat, et comme un déchirement intérieur ; et, pour comble d'épreuve, mon âme était obscurcie par d'épaisses ténèbres. La vue de cet excès de misère me fit appréhender que les grâces dont j'avais été comblée ne fussent des illusions. Lorsque j'étais en cette peine, Notre-Seigneur, daignant m'adresser la parole, me dit « de ne me point affliger; « qu'en me voyant de la sorte, je devais comprendre dans « quelle misère je tomberais s'il s'éloignait de moi. » Il ajouta « que nous ne pouvons être en assurance tant que nous vi« vons dans cette chair mortelle. » Il m' éclaira en ce moment sur les avantages et le mérite de cette guerre et de ces combats intérieurs auxquels il réserve une si belle récompense ; il me laissa également lire dans son cœur la tendre compassion qu'il nous porte tant qu'il nous voit dans ce triste exil. 11 me dit ensuite « que je ne devais pas croire qu'il m'eût « oubliée ; que jamais il ne m'abandonnerait ; mais qu'il « voulait que, de mon côté, je fisse tout ce qui dépendrait de « moi. » A ces paroles prononcées avec un ineffable accent

de bonté et d'amour, le divin Maître daigna en ajouter d'autres qui étaient pour moi le comble de la grâce et de la faveur; je ne vois aucune raison de les rapporter.

Voici celles qu'il me dit souvent en me témoignant beaucoup d'amour: « Désormais tu es mienne, et moi je suis tien. » Je lui réponds toujours, et avec vérité, ce me semble, par celles-ci : « Y a-t-il pour moi, Seigneur, quelque cbose hors de vous? »

Lorsque je considère qui je suis, ces paroles et ces caresses de mon adorable Maître me jettent dans une indicible confusion ; et j'ai besoin, comme je l'ai déjà remarqué et le dis quelquefois à mon confesseur, de plus de force pour recevoir de telles gra* ces, que pour porter les plus grandes croix. Dans ces moments, le souvenir de mes bonnes œuvres est comme effacé; le tableau de mes infidélités et de mes misères est seul devant moi, et mon esprit, sans avoir besoin de discourir, l'embrasse d'un regard : ce qui me semble surnaturel.

De temps en temps je me sens saisie d'un si ardent désir de communier, que nulles paroles ne sont capables de l'exprimer. Cela m'arriva un matin où la pluie tombant par torrents, semblait m'interdire de faire un pas hors de la maison. Je sortis néanmoins, et je me trouvai bientôt tellement hors de moi par la véhémence de ce désir, que, quand on aurait dressé des lances contre ma poitrine, j'aurais passé outre ; qu'on juge si la pluie pouvait m'arrôter. A peine arrivée à l'église, j'entrai dans un grand ravissement. Le ciel qui, les autres fois, ne s'était ouvert que par une porte, s'ouvrit à mes yeux dans toute son étendue : et alors, mon père, parut à ma vue le .trône dont je vous ai parlé ; au-dessus de ce trône j'en aperçus un autre, où, sans rien voir, et par une connaissance qui ne se peut exprimer, je compris

que résidait la Divinité. Ce trône était soutenu par des animaux mystérieux dont j'avais entendu expliquer les figures, et je m'imaginai que c'étaient les évangélistes ; mais je ne pus voir ni comment il était fait, ni qui y siégeait. Je vis seulement une grande multitude d'anges qui me semblèrent incomparablement plus beaux que ceux que. j'avais auparavant vus dans le ciel. Je pensai que c'étaient des chérubins ou des . séraphins, parce que leur gloire, comme je viens de le dire, l'emporte de beaucoup sur celle des autres ; et ils paraissaient tout enflammés. Le bonheur céleste dont je me sentis inondée ne se peut exprimer ; c'est quelque chose d'ineffable : et, à moins de l'avoir senti, on ne peut s'en former aucune idée. Je compris que tout le bien qu'on peut souhaiter se rencontrait là, et néanmoins je ne vis rien. Il me fut dit, par qui, je l'ignore, que ce qui était alors uniquement en mon pouvoir était de comprendre que je ne pouvais rien comprendre, et de considérer comment toutes choses ne sont qu'un pur néant en comparaison de ce bien invisible. La vérité est qu'à partir de cette époque j'étais remplie de honte à la seule pensée que je fusse encore capable, je ne dis pas de m'affectionner, mais de m'arrôter même à quelque chose de créé, le monde ne me paraissant qu'une fourmillière. J'assistai à la messe et je communiai, mais je ne saurais dire comment je fus durant tout ce temps ; car il me parut très-court, et je fus extrêmement surprise de voir, quand l'horloge sonna, que j'avais été deux heures dans ce ravissement et dans cette gloire. Je ne pouvais ensuite me lasser d'admirer ce feu qui, du brasier même de l'amour divin, tombe dans l'âme. Il est tellement surnaturel, qu'avec tous mes désirs et mes efforts, je ne saurais en obtenir une seule étincelle, si le divin Maître, comme je l'ai dit ailleurs, ne me l'accorde en pur don. Sa puissante ardeur, consumant le

vieil homme avec toutes ses imperfections, ses langueurs et ses misères, le fait en quelque sorte renaître de ses cendres, comme je l'ai lu du phénix* L'âme ne parait plus la même, tant elle a changé de désirs et acquis de vigueur; aussi elle . commence à marcher dans le chemin du ciel avec une pureté toute nouvelle. Comme je souhaitais ardemment de me voir ainsi transformée, je suppliai le divin Maître de m'embraser de cette nouvelle ferveur pour commencer à le servir ; il me répondit : « La comparaison que tu viens d'employer « est très-juste; prends bien garde de l'oublier, afin qu'elle « t'excite à faire sans cesse de nouveaux efforts pour de« venir plus parfaite. »

Dans un de ces moments où j'étais dans ce même doute dont j'ai parlé naguère, si ces visions venaient de Dieu, NotreSeigneur m'apparut et me dit d'un ton sévère : « 0 enfants « des hommes, jusqu'à quand aurez-vous le cœur dur? » Il ajouta « que je ne devais examiner en moi qu'une chose : « était-il vrai, oui ou non, que je me fusse entièrement donnée « à lui; si je m'étais donnée toute à lui, ce qui était vrai, je « devais croire qu'il ne me laisserait point perdre. » Cette exclamation par laquelle il avait commencé à me parler, m'ayant extrêmement touchée, il me dit, avec beaucoup de tendresse et de douceur, « de ne me point affliger ; j'étais, « il le savait bien, prête à tout pour son service; aussi m'ac« corderait-il tout ce que je lui demanderais (et, de fait, il « m'accorda ce que je lui demandais alors) ; je n'avais qu'à « voir ce continuel accroissement de mon amour pour lui, « il était la preuve que ces visions ne venaient point du dé« mon. Je ne devais pas croire que Dieu permit à cet esprit « de ténèbres d'exercer un tel empire sur les âmes de ses « serviteurs. Non, conlinua-t-il, il n'est pas en son pouvoir « de te donner cette lumière de l'esprit, et ce calme profond

« dont tu jouis. » Cet adorable Maître termina, en me disant « que tant de personnes, surtout d'un tel caractère, m'ayant « assuré que ces faveurs venaient de Dieu, je ferais mal de ne « pas le croire. »

Un jour, tandis que je récitais le symbole de saint Athanase, qui commence par ces mots : Quicumque vult salvus essey Notre-Seigneur me fit comprendre de quelle manière un seul Dieu est en trois personnes, et me le fit voir si clairement, que j'en demeurai tout à la fois extrêmement surprise et consolée. Cela me servit beaucoup pour mieux connaître la grandeur de Dieu et ses merveilles ; et comme, lorsque je pense à la très-sainte Trinité, ou que j'en entends parler, je comprends comment les trois adorables personnes ne font qu'un seul Dieu, j'en éprouve un inexprimable contentement.

Un jour de l'Assomption de Notre-Dame, il plut à NotrcSeigneur de me montrer dans un ravissement comment cette Reine des anges était montée au ciel, avec quelle joie et quelle solennité elle y avait été reçue, et la place qu'elle y occupait. Mais de rapporter comment cela se passa, c'est ce qui m'est impossible ; tout ce que j'en puis dire, c'est que la vue d'une telle gloire en faisait rejaillir une très-grande sur mon âme. Cette grâce produisit en moi les plus heureux effets ; elle me donna une soif plus insatiable de souffrances, et un désir plus ardent de servir cette souveraine Dame élevée par ses mérites à un tel comble de gloire.

Me trouvant dans l'église d'un collège de la compagnie de Jésus, je vis deux fois un dais fort riche sur la tête des religieux de ce collège, quand ils recevaient la communion ; je cessais de le voir, lorsque les autres personnes communiaient.

Ravissement où Dieu se fait connaître à la Sainte comme souveraine Vérité. Paroles qu'il lui adresse. Ce que c'est que d'aimer Dieu en vérité. Empreinte que cette Vérité laisse en son âme, et lumières qu'elle lui communique. — Dans un autre ravissement, elle voit son âme comme un clair miroir où elle découvre Notre-Seigneur, et réciproquement elle se voit en lui. Elle connaît que le péché mortel couvre ce miroir de noires ténèbres, et que l'hérésie le noircit et le brise tout ensemble. — Extase où il lui est montré comment toutes les choses se voient et sont contenues en Dieu. Pour en donner une idée, elle compare la Divinité, à un diamant inûniment clair et infiniment plus grand que le monde. Elle voit l'énormité du péché mortel commis dans cette clarté très-pure, et comment un seul péché mortel mérite l'enfer. — Prophéties sur les grands services que certains ordres religieux doivent rendre à l'Église. — Diverses paroles par lesquelles Notre-Seigneur instruit et console la Sainte. Consumée par la soif des souffrances, elle lui dit souvent : Seigneur, ou souffrir, ou mourir 1 — Ses sentiments en écrivant ces dernières pages de sa Vie. — Conclusion, lettre au P. Pierre Ybafiw.

Un jour, inondée dans l'oraison de délices excessives , et me réputant indigne d'une telle faveur, je considérai à combien plus juste titre je méritais la place qui m'avait été montrée dans l'enfer, et dont la vue, comme je l'ai dit, ne s'efface jamais de mon souvenir. Cette pensée m'enflamma d'une nouvelle ardeur, et j'entrai dans un ravissement que je ne puis exprimer. Abîmée et absorbée dans cette suprême Majesté que j'avais vue d'autres fois, je connus une Vérité qui est le complément de toutes les vérités. Je ne saurais dire comment cela se fit, parce que je ne vis rien. J'entendis alors ces paroles, sans voir qui les proférait, mais comprenant que c'était la Vérité elle-même : « Ce que je

« fais pour toi en ce moment n'est pas peu, c'est une des plus « grandes faveurs dont tu me sois redevable; car tous les « malheurs qui -arrivent dans le monde, viennent de ce qu'on « n'y connaît pas clairement les vérités de l'Écriture, dans « laquelle il n'est pourtant pas un point qui ne doive s'ac« complir. » Il me semblait que je l'avais toujours cru ainsi, et que tous les fidèles le croyaient de même ; mais il me fut dit : « Ah! ma fille, qu'il y en a peu qui m'aiment véritable« ment ! S'ils m'aimaient, je ne leur cacherais pas mes se« crets. Sais-tu ce que c'est que de m'aimer véritablement? « C'est de bien comprendre que tout ce qui ne m'est pas « agréable, n'est que mensonge. Cette vérité que tu ne com« prends pas maintenant, tu l'entendras clairement un jour « par le profit qu'en retirera ton âme. »

J'ai vu, en effet, l'accomplissement de ces paroles, et je ne pouvais trop en rendre grâces au Seigneur. Car depuis cette extase, je ne saurais dire jusqu'à quel point je découvre la vanité et le mensonge de tout ce qui ne tend pas au service de Dieu, ni jusqu'où va ma compassion pour ceux qui ignorent cette vérité. J'en tirai plusieurs autres avantages ; je ne vais en rapporter que quelques-uns, parce que, pour le plus grand nombre, les termes me manquent absolument. Mon adorable Maître me dit dans ce ravissement une parole de tendresse très-particulière ; j'ignore comment cela se passa, car je ne vis rien ; mais elle opéra en moi une transformation que je ne puis non plus expliquer. Je me sentis armée d'un courage invincible pour accomplir de tout mon pouvoir jusqu'aux moindres choses que l'Écriture sainte nous ordonne ; et il me semblait qu'il n'y avait rien au monde que je ne fusse prête à faire pour témoigner à Dieu ma fidélité en ce point.

La connaissance que me donna d'elle-même celte divine

Vérité qui me fut représentée d'une manière ineffable, demeura empreinte dans mon âme ; elle me pénétra d'un nouveau respect pour Dieu, me manifestant sa majesté et son pouvoir, à une lumière si vive, qu'elle ne se peut exprimer; on comprend seulement que c'est une chose admirable. J'aurais ardemment souhaité de ne plus m'enlretenir que de ces vérités si élevées au-dessus de ce dont on s'occupe dans le monde ; et ce fut pour moi dès ce moment une peine d'y vivre. D'autres fruits non moins précieux de cette vision furent une grande tendresse d'amour pour Dieu, une joie intime, une humilité profonde. Quoique la manière dont Notre-Seigneur m'enrichissait de tels trésors me fût cachée, j'étais sans la moindre crainte qu'il y eût de l'illusion. Je ne vis rien, mais je connus combien il est avantageux de n'estimer que ce qui nous approche de Dieu ; je compris ce que c'est que de marcher dans la vérité en présence de la Vérité, c'est-à-dire en présence de Notre-Seigneur, qui est lui-même cette Vérité, comme il lui plut de me le faire connaître.

Toutes ces lumières me furent communiquées tantôt par des paroles qu'on m'adressait, et tantôt par un mode incompréhensible qui, sans parole, m'en donnait une intelligence encore plus claire. J'entendis sur cette Vérité de très-sublimes vérités, que ne m'auraient pas enseignées plusieurs docteurs réunis : non, jamais ils n'auraient pu, ce me semble, les imprimer si profondément en mon âme, ni me faire voir d'une manière si claire la vanité de ce monde. Cette Vérité qui daigna alors se montrer à moi, est en soi-même vérité; elle est sans commencement et sans fin; toutes les autres vérités dépendent de cette Vérité, comme tous les autres amours de cet Amour, et toutes les autres grandeurs de cette Grandeur. Ce que j'en dis, je le sens, est obscur comparativement à la clarté avec laquelle Notre-Seigneur

daigna me le faire entendre. Oh! qu'il éclate admirablement le pouvoir de cette Majesté qui, en si peu de temps, enrichit de tant de biens, et laisse de si hautes vérités gravées dans l'âme! 0 Grandeur! ô Majesté que j'ose appeler mienne I que faites- vous, ô mon cher Maître? Dieu tout-puissant, considérez à qui vous accordez ces souveraines faveurs ! Ne vous souvenez- vous donc plus que j'ai été un abime de mensonges et un océan de vanités, et cela purement par ma faute ? J'avais reçu de vous, Seigneur, un naturel qui abhorrait le mensonge, et combien de fois, néanmoins, ne m'en suis-je point faite l'esclave volontaire I Comment, ô mon Dieu, comment pouvez-vous témoigner un tel excès d'amour et de faveur à une âme qui s'en est rendue si indigne?

Un jour, pendant que nous étions toutes réunies au chœur pour les petites heures , il plut à Dieu de me favoriser de cette grâce. Étant profondément recueillie, je vis tout à coup mon âme sous la forme d'un clair miroir, sans revers, sans côtés, sans haut ni bas, mais resplendissant de toutes parts. Au centre m'apparaissait Notre-Seigneur Jésus-Christ, comme il le fait d'ordinaire; je le voyais néanmoins dans toutes les parties de mon âme comme s'il y était réfléchi ; et ce miroir de mon âme, à son tour, je ne puis dire comment, se gravait tout entier dans Notre-Seigneur par une communication ineffable, mais toute pleine d'amour. Je puis affirmer que cette vision me fut très-avantageuse , et qu'elle me fait encore le plus grand bien, toutes les fois que je me la rappelle, principalement après la communion. A l'aide de la lumière qui me fut donnée, je vis comment, dès que l'âme commet un péché mortel , ce miroir se couvre d'un grand nuage et demeure extrêmement noir; en sorte que Notre-Seigneur ne peut s'y représenter ni y être vu, quoiqu'il soit toujours présent comme donnant l'être. Quant

aux hérétiques, c'est comme si le miroir était brisé ; malheur incomparablement plus affreux que s'il n'était qu'obscurci. 11 y a une grande différence entre voir cela et le dire; on ne peut que difficilement faire comprendre une pareille chose. Je le répète, j'en ai retiré les plus précieux avantages ; mais que de fois aussi n'ai-jc pas été navrée de douleur, au souvenir de ces offenses par lesquelles j'ai si souvent obscurci mon âme, et me suis privée de la vue d'un si bon Maître!

Cette vision est excellente, à mon gré, pour apprendre aux personnes habituellement recueillies, à considérer Notre-Seigneur dans le plus intime de leur âme! cette manière est plus attachante et plus utile que de le contempler hors de soi, comme je l'ai déjà dit ailleurs, d'accord sur ce point avec les livres sur l'oraison qui traitent de la manière de chercher Dieu. C'est en particulier* l'avis <\u glorieux saint Augustin, qui dit de lui-môme que cherchant Dieu dans les places publiques, dans les plaisirs, partout dans cet univers, il ne l'avait trouvé nulle part comme au dedans de son cœur. L'avantage d'une pareille méthode est visible : elle nous fait trouver Dieu en nous-mêmes , sans qu'il soit nécessaire de nous élever par la pensée jusqu'au ciel, nous épargnant ainsi un effort qui fatigue l'esprit, distrait l'âme, et nous fait recueillir moins de fruit.

Je crois utile de faire observer ici un fait qui de temps en temps se manifeste, surtout dans les commencements. H arrive dans les grands ravissements, qu'au sortir de cette union avec Dieu, qui dure peu, et dans laquelle toutes les puissances sont suspendues et absorbées, l'âme demeure dans un tel recueillement, môme à l'extérieur, qu'elle a de la peine à retourner à ses occupations ordinaires ; la mémoire et l'entendement sont encore tellement égarés, qu'ils

paraissent en proie à une sorte de délire. Cela pourrait bien procéder de la faiblesse même de notre nature : comme elle ne peut supporter une action si forte de l'esprit, l'imagination, par contre-coup, se trouve affaiblie; je sais du moins que quelques personnes l'ont éprouvé de la sorte. Elles devraient alors se faire violence pour laisser l'oraison pendant quelque temps, avec dessein de la reprendre ensuite ; parce qu'autrement, la santé pourrait en être gravement altérée. On en voit assez d'exemples pour se convaincre qu'il est de la prudence de regarder jusqu'où peuvent aller nos forces.

Si l'expérience est nécessaire à une âme arrivée à cet état, un bon guide spirituel ne l'est pas moins; car elle devra le consulter sur bien des choses. Que si, après en avoir cherché un , elle ne le trouve point , Notre-Seigneur ne manquera pas de suppléer à ce défaut, puisque, malgré toute ma misère, il n'a pas laissé de m assister en de semblables occasions. Les maîtres spirituels qui ont une connaissance expérimentale de choses si élevées, sont, je crois, en petit nombre; et cependant, sans cette expérience, ils ne peuvent qu'inquiéter et affliger les âmes, au lieu de les soulager ; mais le divin Maître ne laissera pas de leur tenir compte d'une pareille épreuve. Ainsi, le meilleur, selon moi, est de tout soumettre à celui qui nous dirige, comme je l'ai peut-être dit ailleurs; mais, ne m'en souvenant pas bien, je ne crains pas de le répéter, tant cela est important. Il y a une obligation plus stricte encore pour les femmes de communiquer ainsi avec leur guide spirituel , et il est à souhaiter qu'il ait cette connaissance expérimentale dont j'ai parlé. C'est une vérité que le nombre des femmes à qui Dieu fait de semblables faveurs, est beaucoup plus grand que celui des hommes : je l'ai entendu de la bouche même

du saint frère Pierre d'Alcantara, et je l'ai vu de mes propres yeux. Ce grand serviteur de Dieu me disait que les femmes avançaient beaucoup plus que les hommes dans ce chemin, et il en donnait d'excellentes raisons qu'il est inutile de rapporter ici, mais qui étaient toutes en faveur des femmes.

Étant un jour en oraison, il me fut en un inslant représenté de quelle manière toutes les choses se voient et sont contenues en Dieu. Je ne les apercevais pas dans leurs propres formes, et néanmoins la vue que j'en avais était d'une souveraine clarté : tenter de la décrire me serait impossible. Elle est pourtant restée vivement empreinte dans mon âme. C'est une des grâces les plus insignes que le Seigneur m'ait faites, et qui m'ont le plus servi à m'humilier et à me confondre au souvenir des péchés que j'ai commis. Si le Seigneur eût daigné m'accorder plus tôt cette lumière, s'il l'eût accordée à ceux qui l'offensent, jamais ni eux ni moi n'eussions eu le cœur et la hardiesse de l'outrager. Ce spectacle fut bien sous mes yeux, mais dans quelle lumière m'apparaissait-il? Je ne saurais le dire. Cependant je devais bien alors en saisir quelque chose, puisque je vais pouvoir en donner une comparaison. Mais cette vue est si subtile et si déliée, que l'entendement ne saurait l'atteindre. Ou bien, c'est que je ne sais me comprendre moi-môme dans les visions qui n'offrent à l'âme aucune image, telles qu'il en existe sans doute. A moins qu'on ne dise que les puissances étant alors dans le ravissement, elles ne peuvent hors de là ressaisir la manière dont Dieu leur montre les choses, et veut qu'elles en jouissent.

Je dirai donc que la Divinité est comme un diamant d'une transparence souverainement limpide, et beaucoup plus grand que le monde ; ou bien comme un miroir semblable à celui où l'âme m'élait montrée dans la vision précédente :

seulement, c'est d'une manière incomparablement plus sublime, et je sens que je n'ai point de termes pour l'exprimer. Chacune de nos actions se voit dans ce diamant, parce que rien ne saurait exister en dehors d'une grandeur qui enferme tout en soi. Mon étonnement fut au comble de voir, dans un espace de temps si court, tant de choses représentées dans ce diamant admirable, et je ne saurais me souvenir sans une extrême douleur des taches affreuses que mes péchés imprimaient dans cette clarté inénarrablement pure. Oui, toutes les fois que ce tableau vient s'offrir à ma pensée, je ne sais comment je n'y succombe pas. Aussi, après cette vision, j'étais tellement mourante de honte, que je ne savais en quelque sorte où me mettre. Oh ! que ne m'est-il donné de communiquer une pareille lumière à ceux qui commettent des péchés déshonnêtes et infâmes, pour leur faire comprendre que leurs attentats ne sont point secrets, et que Dieu en est justement blessé, puisqu'ils sont commis sous ses yeux mêmes, et d'une manière si insultante pour une si haute Majesté. Je vis à combien juste titre on mérite l'enfer pour un seul péché mortel, tant est énorme et incompréhensible l'outrage qu'on fait à Dieu en le commettant en sa présence, et tant sa sainteté infinie repousse de tels actes. C'est aussi ce qui fait briller davantage sa miséricorde; car sachant que ces vérités sont connues de nous, il ne laisse pas de nous souffrir. Je me suis souvent dit : Si une telle vision imprime à l'âme tant de terreur, que sera-ce au jour du jugement, quand cette Majesté se montrera clairement à nous, et que nous verrons pleinement à découvert toutes nos offenses ? 0 Dieu, quel aveuglement a donc été le mien ! Souvent j'ai été saisie de frayeur en écrivant ceci. Mon père, vous n'en serez point étonné ; ce qui uniquement doit vous surprendre,

c'est qu'ayant ces lumières, et me regardant ensuite moimême, je puisse encore vivre. Qu'il soit béni à jamais Celui qui m'a supportée avec une si infatigable patience !

J'étais profondément recueillie dans l'oraison, y goûtant beaucoup de douceur et un calme très-pur, lorsque je me irouvai tout à coup environnée d'anges, et fort proche de Dieu. Je me mis à prier de toute mon âme pour les besoins de KÉglise : sa divine Majesté me fit voir alors les grands services que devait rendre un certain ordre dans lés derniers temps, et le mâle courage avec lequel les religieux de cet ordre devaient défendre la foi.

Un jour, pendant que j'étais en prière devant le très-saint sacrement, un saint, dont l'ordre était un peu déchu, m'apparut tenant en main un grand livre ; l'ayant ouvert, il me dit d'y lire certaines paroles écrites en caractères grands et très distincts, et j'y lus ces mots : « Dans les temps à venir, cet ordre sera florissant, et il aura beaucoup de martyrs. »

Une autre fois, étant au chœur à matines, éclairée d'une semblable lumière, je vis devant moi six ou sept religieux de ce môme ordre tenant des épées en main : ce qui veut dire, à mon avis, qu'ils sont appelés à défendre la foi. Car dans un autre ravissement, transportée en esprit dans une vaste plaine où se livrait un grand combat, je vis les religieux de cet ordre, avec un visage admirablement beau et tout en feu, combattre si vaillamment, qu'ils renversaient à terre plusieurs de leurs ennemis, et en tuaient un grand nombre. Je connus que cette bataille était livrée contre des hérétiques. Ce glorieux saint m'est apparu un certain nombre de fois, et m'a dit plusieurs choses importantes. Il m'a témoigné me savoir gré des prières que je fais pour son ordre, et m'a promis de me recommander à Notre-Seigneur. Je ne désigne point les ordres dont je parle, de peur que

d'autres ne s'en offensent; si Notre-Seigneur veut qu'ils soient connus, il saura les faire connaître. Mais une gloire à laquelle tous les ordres et chacun de leurs membres devraient aspirer à l'envi, c'est de devenir entre les mains de Dieu de dignes instruments pour servir l'Église dans les grands besoins où elle se trouve de nos jours. Heureuses les vies qui se consumeraient pour une si belle cause !

Quelqu'un m'ayant priée de demander à Dieu qu'il voulût lui faire connaître s'il était de son bon plaisir qu'il acceptât un évêché, Notre-Seigneur me dit après la communion : « Lorsqu'il aura compris et clairement reconnu que la vraie « domination est de ne rien posséder, alors il pourra l'ae« cepter ; » me donnant à entendre que ceux qui sont élevés aux dignités de l'Église, doivent être éloignés de les désirer, ou au moins de les rechercher.

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