La Vie écrite par elle-même (page 4)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — Vie de sainte Térèse de Jésus écrite par elle-même, éd. 1867 (OCR) · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je sentais alors les heureux et puissants effets de cette grâce d'oraison que le Seigneur m'avait accordée. Par elle, je comprenais en quoi consistait son amour. En peu de temps elle avait fait germer en moi ces nouvelles vertu s dont je vais parler ; et si elles ne furent pas assez fortes pour me maintenir dans le sentier de la perfection, elles furent du moins la sauvegarde de mon âme. Je ne disais le moindre mal de personne, j'étais au contraire dans l'habitude de justifier ceux qui étaient l'objet de quelque détraction. Cette maxime était toujours présente à mon esprit : Je ne devais ni me plaire à entendre, ni dire moi-môme ce que je n'aurais pas voulu qu'on eût dit de moi. Fermement attachée à cette règle de conduite, je m'y montrais habituellement fidèle ; parfois cependant, si l'occasion était pressante, il m'échappait quelque faute. Grâce à l'accent persuasif de mes paroles, les religieuses du monastère et les personnes du dehors avec qui je conversais contractèrent la même habitude. Le public en eut bientôt connaissance : là où j'étais, les absents, disait-on, étaient à couvert des traits de la médisance ; ils trouvaient la môme sûreté auprès des personnes qui tenaient à moi par l'amitié ou par les liens du sang, et qui se montraient dociles à mes leçons. Malgré cela, il me reste un grand compte à rendre à Dieu du mauvais exemple que je leur donnais en d'autres choses; plaise à sa divine Majesté de me le pardonner ! Je fus cause, il est vrai, de bien des maux ; mais, je dois aussi le dire, si j'ai eu à gémir sur quelques suites de ma vie imparfaite, mon intention fut néanmoins toujours droite.

L'oraison m'avait apporté en tribut d'autres biens : je sentais le désir de la solitude ; je me plaisais à parler de Dieu et à m'entretcnir de lui. Dès que je pouvais nouer un pareil entretien, j'y trouvais plus de plaisir et de charmes que dans toute la prétendue politesse des conversations du monde. Je me confessais et je communiais bien plus fréquemment, et j'en avais une soif ardente. La lecture des bons livres faisait mes plus chères délices. M'arrivait-il de commettre quelque offense contre Dieu, mon cœur se brisait du plus vif repentir; bien des fois, je m'en souviens, je n'osais plus entrer en oraison, je redoutais comme un grand châtiment l'excès de la douleur que j'y devais éprouver pour avoir offensé un Dieu si bon. Ce brisement de cœur devint plus cruel encore dans la suite, et il me faisait endurer un tourment auquel je ne saurais rien comparer. Jamais cependant la crainte n'y eut la moindre part. La cause unique était le souvenir des faveurs dont Dieu me comblait dans l'oraison, et la vue de l'ingratitude par laquelle je répondais à tant de bienfaits. C'était là ce qui m'accablait. Je me reprochais amèrement de répandre tant de larmes pour mes fautes, sans devenir meilleure ; je m'attristais de voir toutes mes résolutions, tous mes efforts pour être fidèle, échouer devant la première occasion. Ces larmes me semblaient trompeuses ; et mes fautes paraissaient ensuite plus grandes à mes yeux, quand je considérais combien Dieu me faisait la grâce de les pleurer et de m'en repentir. Je tâchais de m'en confesser dans le plus bref délai, et je faisais, ce me semble, tous mes efforts pour retourner en grâce. Tout le mal venait de n'en pas couper la racine par la fuite des occasions, et du peu de secours que je tirais des confesseurs. S'ils m'avaient déclaré le danger de mes entretiens avec les personnes du monde, et l'obligation d'y renoncer,

ils auraient, sans aucun doute, porté au mal un remède efficace; car j'avais une telle horreur du péché mortel, que jamais, en aucune manière, je n'aurais consenti à passer sciemment un seul jour exposée au danger de le commettre.

Tous ces heureux indices de la crainte du Seigneur en moi étaient autant de fruits de l'oraison ; je trouvais dans mon àme le plus sûr de tous, une crainte tellement absorbée dans l'amour, que la pensée du châtiment ne s'offrait même pas à mon esprit. Durant ces graves maladies, je fus constamment très-attentive à veiller sur ma conscience pour écarter de moi jusqu'à l'ombre du péché mortel. Infortunée, je désirais la santé pour mieux servir Dieu, et elle fut la cause de tout le dommage qu'éprouva mon àme. Me trouvant, si jeune encore, frappée de paralysie, et voyant le triste état où m'avaient réduite les médecins de la terre, je résolus de recourir à ceux du ciel pour obtenir ma guérison. Elle était l'objet de mes désirs, mais sans m'enlever cette grande allégresse avec laquelle je supportais mon mal ; parfois même il me venait en pensée que si le retour de mes forces devait me perdre, il valait infiniment mieux pour moi de rester ainsi. Je ne pouvais néanmoins ôler de mon esprit que, rendue à la santé, je servirais le Seigneur avec un dévouement beaucoup plus généreux. Hélas! c'est là une de nos illusions, de ne pas nous abandonner entièrement à la conduite de Dieu ; il sait bien mieux que nous ce qui nous convient.

Pour rendre le Seigneur propice à mes vœux, je fis offrir l'adorable sacrifice de nos autels, et j'eus recours à des prières très-approuvées. Jamais je n'ai aimé ni pu souffrir certaines dévotions où entrent je ne sais quelles cérémonies, et où les femmes en particulier trouvent un attrait

qui les trompe. Par le fait on y a reconnu depuis un caractère superstitieux, et Ton a dû les condamner. Je pris pour avocat et pour protecteur le glorieux saint Joseph, et je me recommandai très-instamment à lui. Son secours éclata de la manière la plus visible. Ce tendre père de mon âme, ce bien-aimé protecteur, se hâta de me tirer de l'état où languissait mon corps, comme il m'a arrachée à des périls plus grands d'un autre genre, qui menaçaient mon honneur et mon salut éternel. Pour combhî de bonheur, il m'a toujours exaucée au delà de mes prières et de mes espérances. Je ne me souviens pas de lui avoir jamais rien demandé jusqu'à ce jour, qu'il ne me l'ait accordé. Quel tableau je mettrais sous les yeux, s'il m'était donné de retracer les grâces insignes dont Dieu m'a comblée, et les dangers, tant de l'âme que du corps, dont il m'a délivrée par la médialion de ce bienheureux saint! Le Très-Haut donne seulement grâce aux autres saints pour nous secourir dans tel ou tel besoin ; mais le glorieux saint Joseph, je le sais par expérience, étend son pouvoir à tous. Notre-Seigneur veut nous, faire entendre par là que, de môme qu'il lui fut soumis sur cette terre d'exil, reconnaissant en lui l'autorité d'un père nourricier et d'un gouverneur, de même il se plait encore à faire sa volonté dans le ciel en exauçant toutes ses demandes. C'est ce qu'ont vu comme moi, par « expérience, d'autres personnes auxquelles j'avais conseillé de se recommander à cet incomparable protecteur ; aussi le «ombre des âmes qui l'honorent commence- t-il à être grand, et les heureux effets de sa médiation confirment de jour en jour la vérité de mes paroles. Je déployais pour sa fête tout le zèle dont j'étais capable, plus par vanité que par esprit intérieur. Je voulais qu'elle se célébrât avec la pompe la plus solennelle et avec la plus élégante recherche. En

cela mon intention était droite, il est vrai, mais voici le côté fâcheux : au moindre petit bien accompli avec le secours de la grâce divine, je mêlais des imperfections et des fautes sans nombre, tandis que pour le mal, la recherche et la vanité, je trouvais en moi une adresse et une activité admirables. Plaise au Seigneur de me le pardonner ! Connaissant aujourd'hui par une si longue expérience l'étonnant crédit de saint Joseph auprès de Dieu, je voudrais persuader à tout le monde de l'honorer d'un culte particulier. Jusqu'ici j'ai toujours vu les personnes qui ont eu pour lui une dévotion vraie et soutenue par les œuvres faire des progrès dans la vertu ; car ce céleste protecteur favorise, d'une manière frappante, l'avancement spirituel des âmes qui se recommandent à lui. Déjà, depuis plusieurs années, je lui demande le jour de sa fête une faveur particulière, et j'ai toujours vu mes désirs accomplis. Si, par quelque imperfection, ma demande s'écartait tant soit peu du but de la gloire divine, il la redressait admirablement, dans la vue de m'en faire retirer un plus grand bien.

Si j'avais autorité pour écrire, je goûterais un plaisir bien pur à raconter, dans un récit détaillé, les grâces dont tant de personnes sont comme moi redevables à ce grand saint. Mais, pour ne pas sortir du cercle où l'obéissance m'a renfermée, je devrai, contre mon désir, passer rapidement sur certaines choses ; sur d'autres je serai peut-être trop longue, tant je suis inhabile à rester dans les limites d'une parfaite convenance. Je me contente donc de conjurer, pour l'amour de Dieu, ceux qui ne me croiraient pas, d'en faire l'épreuve ; ils verront par expérience combien il est avantageux de se recommander à ce glorieux patriarche, et de l'honorer d'un culte particulier. Les personnes d'oraison

surtout devraient toujours Paimer avec une iiliale tendresse. Je ne comprends pas comment on peut penser à la Reine des anges et à tout ce qu'elle essuya de tribulations durant le bas âge du divin Enfant Jésus, sans remercier saint Joseph du dévouement si parfait avec lequel il vint au secours de l'un et de l'autre. Que celui qui ne trouve personne pour lui enseigner l'oraison choisisse cet admirable saint pour maître, il n'aura pas à craindre de s'égarer sous sa conduite. Plaise au Seigneur que je ne me sois pas égarée moi-môme en portant la témérité jusqu'à oser parler de lui ! Je publie, il est vrai, le culte particulier dont je l'honore1 ;

1 Une des gloires de la mission providentielle de sainte Térèse dans ces derniers siècles a été de propager le culte de saint Joseph dans toute l'Église catholique.

«t Sainte Térèse. dit le célèbre Patrignani, a été une étoile des plus resplen« dissantes, un des plus beaux diamants de la couronne de saint Joseph. Elle a « été choisie de Dieu pour étendre son culte dans le monde entier, et pour « mettre en quelque sorte la dernière main à ce grand ouvrage. » — - Dévot, de saint Joseph, liv. I, c. xi.

C'est elle qui a fait bâtir le premier temple chrétien en son honneur. Les Bollandistes parlent bien de chapelles érigées à ce grand saint ; ils citent en particulier celle qui lui fut consacrée au quinzième siècle dans l'église de Saint-Agricole, à Avignon, et celle qu'on lui dédia à Rome dans l'église de Sainte-Marie aux Martyrs, l'an 1548 ; mais ces savants investigateurs, en remontant l'antiquité chrétienne, ne semblent pas avoir trouvé de trace d'église dédiée à saint Joseph. Celle de Saint-Joseph d'Avila, berceau delà réforme du Carmel, parait donc avoir été la première. Sur dix-sept monastères que sainte Térèse fonda après celui d'Avila, il n'y en a que cinq qui ne soient pas dédiés à saint Joseph ; mais elle implantait dans tous son culte, les mettait tous sous sa garde, et faisait toujours placer au-dessus d'une des portes la statue de ce glorieux protecteur. De plus, comme on le lit dans les informations juridiques pour sa canonisation, elle mit de ses mains, à la porte d'entrée de tous ses monastères, l'image de la sainte Vierge et de saint Joseph fuyant en Egypte, avec cette inscription :

deum. — Tobiœ, iv, 23.

« >'ous menons une vie pauvre, mais nous posséderons de grands biens si nous craignons Dieu. »

Dans tous ses écrits perce cette tendre et filiale dévotion qu'elle avait pour

mais, pour les actes tendant à le glorifier et pour l'imitation de ses vertus, je suis toujours restée bien en arrière. Enfin, il fit éclater à mon égard sa puissance et sa bonté : grâce à lui, je sentis renaître mes forces, je me levai, je marchai, je n'étais plus frappée de paralysie : mais, hélas ! je ne fis que trop tôt connaître toute la profondeur de ma misère, en faisant un mauvais usage d'un tel bienfait.

Après tant de faveurs, aurait-on pu me croire si voisine d'une chute? Quoi ! après avoir reçu de Dieu des vertus qui m'excitaient à le servir, après m'étre vue aux portes de la mort et en si grand danger de me perdre, après avoir été ressuscitée corps et àme, à la grande stupeur de tous ceux qui me virent, tomber si tôt et devenir infidèle ! Quel est ce mystère, Seigneur? Et de combien de périls est semée cette triste vie ! Au moment où je trace ces lignes, je pourrais, ce me semble, grâce à votre bonté et à votre miséricorde, dire comme saint Paul, sinon avec la même perfection, du moins avec autant de vérité : Ce n'est plus moi qui vis. Vous seul, ô

saint Joseph, et par la ravissante naïveté de ses paroles enflammées, elle la communique à l'àme du lecteur.

Dans ses admirables Avis, elle dit : « Quoique vous honoriez plusieurs saints comme vos protecteurs, ayez cependant une dévotion toule particulière envers saint Joseph, dont le crédit est si grand auprès de Dieu. » — Avis, LXV.

Sainte Térèse a légué à son ordre tout entier les saintes ardeurs de son 2èle pour la gloire de saint Joseph. A son exemple, le Carmel n'a cessé de travailler à étendre son culte, et l'on peut dire qu'il a rivalisé de zèle avec l'ancien Carmel, auquel Benoit XIV rend ce témoignage : « C'est lui, dit ce grand « pape, qui, d'après le sentiment commun des crudits, a fait passer d'Orient o en Occident la louable coutume d'honorer saint Joseph du culte le plus so« lennel. »

a Quem constat, e communi eruditorum sentenlia, ab Oriente in Occiden« tem transtulisse laudabilein consuetudinem prœstandi amplissimum cultum « S. Joseph. » — De Beatif. et Cauoniz., lib. IV, part. 11, c. xx, n. 17.

A la fin du dix-huitième siècle on comptait déjà, dans l'ordre seul du Carmel, plus de lôO églises sous l'invocation de saint Joseph.

Dès que sainte Térèse eut commencé, tous les ordres religieux travaillèrent à l'envi à propager ce culte. Bientôt, de tous les points du monde catholique, on invoqua le glorieux saint Joseph, et l'on se pressa autour de ses autels.

mon adorable Créateur, vivez dans mon âme, si j'en juge par la tendre sollicitude avec laquelle, depuis quelques années, vous me tenez de votre main ; si j'en crois à des désirs et à des résolutions dont plus d'une fois, dans ces derniers temps, la sincérité a été prouvée par des œuvres. Ah! sans doute il doit m'échapper, sans les connaître, bien des offenses contre votre Majesté ; mais dans l'intime de mon àme je trouve une ferme résolution de ne blesser en rien votre volonté sainte. Pour votre amour, je me sens prête à tout entreprendre, à tout exécuter avec courage ; et déjà, dans certaines entreprises, vous m'avez soutenue, vous avez couronné mes efforts par le succès. Je n'aime ni le monde, ni rien de ce qui est à lui. Vous seul, ô mon Dieu, êtes le bonheur de mon àme, et, hors de vous, tout m'est une pesante croix. Je puis me tromper, et de tels sentiments sont peut-être loin de moi. Vous m'en êtes cependant témoin, o mon Maître : je sonde mon cœur, il me dit que je ne mens pas. Je tremble néanmoins, et avec beaucoup de raison, de me voir encore abandonnée de vous; Je sais combien faible est mon courage ; je connais mon peu de vertu ; pour ne pas vous devenir infidèle, j'ai besoin de sentir sans cesse votre secours et l'appui de votre main. En ce moment même, ne suis-je pas abandonnée de vous? mes sentiments ne me trompent-ils pas? Ah! je vous en conjure, ne le permettez point, ô Dieu de bonté ! Je ne sais quel attrait peut avoir pour nous une vie où tout est si incertain. Il me semblait impossible, ô mon tendre Maître, de jamais me voir si loin de vous. Mais, comme je vous ai si souvent délaissé, je ne puis me défendre d'un sentiment de crainte. Hélas! à peine étiez-vous un tant soit peu éloigné de moi, que je faisais les plus tristes chutes. Soyez éternellement béni de cette ineffable clémence dont vous avez usé à mon égard. Je vous

abandonnais, et vous, loin de m'abandonner entièrement, vous me tendiez sans cesse la main pour me donner la force de me relever. Souvent, Seigneur, je la repoussais, et je ne voulais pas entendre votre voix, qui me pressait avec tant d'amour de revenir !

Ce que je vais dire sera la preuve de la vérité de ces dernières paroles.

Comment elle devint infidèle aux grâces qu'elle avait reçues. — Nécessite de la clôture dans les monastères de femmes. — Apparition de JésusChrist — Mort sainte d'Alphonse de Cepeda, père de Térèse. — Elle reprend l'oraison pour ne plus la quitter. — Lutte intérieure de son âme encore partagée. — Conseil à ceux qui commencent à s'exercer dans l'oraison.

Bientôt, hélas! de passe-temps en passe-temps, de vanité en vanité, je me vis entraînée bien loin. La dissipation, s'emparant peu à peu de mon âme, y causa de si cruels ravages, que j'avais honte d'user avec Dieu de la douce et familière amitié de l'oraison1. Une autre cause m'en détournait encore. Mes fautes étant devenues plus nombreuses, la pratique de la vertu n'avait plus pour moi ce charme et ces douceurs- qu'elle me faisait sentir auparavant. Je le voyais très-clairement, ô mon divin Maître, la perte de ces délices intérieures était la punition de mon infidélité. Je tombai alors dans le plus terrible piège que le démon pouvait me tendre : me voyant si infidèle, je commençai, sous prétexte d'humilité, à craindre de faire oraison. Il me semblait qu'étant une des plus imparfaites, il valait mieux suivre le plus grand nombre, et me contenter des prières vocales auxquelles j'étais obligée ; digne de partager la société des dé1 Saint Augustin a dit : « Familiari adfectu animi mei. — Avec la tendre familiarité de mon cœur. » — Conf., lib. IX, c. iv.

mons, je ne devais plus prétendre à cet entretien céleste et à un commerce si intime avec Dieu. Enfin il me venait en pensée que je trompais le monde. Ma conduite, en effet, n'avait à l'extérieur rien que de louable ; ainsi Ton ne saurait blâmer le monastère où j'étais de m'avoir si favorablement jugée. Je savais inspirer aux autres une bonne opinion de moi, j'y parvenais sans ombre de calcul ni de feinte. Grâce à Dieu, j'ai toujours eu en horreur l'hypocrisie et la vainc gloire ; ni ma conscience, ni mes souvenirs, ne me reprochent aucune faute de ce genre. Un premier mouvement d'amour-propre venait-il à s'élever dans mon cœur, j'en éprouvais une peine indicible; et le démon, vaincu chaque fois, me laissait avec le mérite d'une nouvelle victoire. Aussi n'a-t-il jamais osé me tenter que très-faiblement de ce coté. Peut-être, si Dieu lui eût permis de me livrer d'aussi rudes assauts sur ce point que sur d'autres, scrais-je également tombée: mais, jusqu'à ce jour, ce Dieu de bonté m'a préservée d'une semblable chute. Qu'il en soit éternellement béni ! Je dois même le dire : me voir tenir en telle estime était pour moi, qui connaissais le secret de mon âme, un bien pesant fardeau. Voilà pourquoi on ne pouvait croire à mon peu de vertu. On me voyait, si jeune encore et malgré tant d'occasions, me retirer souvent dans la solitude pour y prier. Je donnais beaucoup de temps à la lecture ; mes entretiens ne roulaient que sur Dieu ; j'aimais à faire peindre l'image de Notre-Seigneur dans plusieurs endroits ; je tenais à avoir un oratoire et à l'embellir de tout ce qui peut réveiller des sentiments de dévotion ; jamais je ne disais de mal de qui que ce fut ; je pourrais ajouter d'autres choses de ce genre, qui extérieurement portaient l'empreinte de la vertu. Enfin j'avais le vain talent de réussir dans les choses qui sont un titre d'estime dans le monde. Pour ces

raisons on m'accordait autant et plus de liberté qu'aux plus anciennes religieuses, et l'on était dans une pleine sécurité sur mon compte. Il est vrai que jamais je n'aurais de moimôme pris la moindre liberté, ni rien voulu faire sans y être autorisée. J'aurais frémi d'horreur à la seule pensée d'un entretien ménagé par des moyens illicites ou à la faveur des ténèbres; et jamais, sous ce rapport, je ne blessai en rien la sainteté du cloître. Le Seigneur daigna me soutenir de sa main. A mes yeux, exposer de sang-froid, par mon peu de vertu, l'honneur de tant de dignes religieuses, était un grand méfait, et j'en comprenais trop la portée ; mais, hélas î exempte de fautes d'un caractère si grave, j'en commettais assez d'autres dont je n'avais pas peu à gémir.

Ce qui me fit beaucoup de tort, à mon avis, ce fut de n'être pas dans un monastère séparé du monde par la clôture. Les autres religieuses, qui étaient d'une vertu éprouvée, pouvaient user innocemment de la liberté dont elles jouissaient. Leurs engagements ne les obligeaient à rien de plus ; le vœu de clôture n'existait pas pour elles. Mais pour moi, qui suis la faiblesse môme, une pareille liberté m'aurait certainement conduite en enfer, si Notre-Seigncur, par tant de secours et par des grâces très-particulières, ne m'avait arrachée à ce péril. C'est pourquoi je regarde comme trèsdangereuse, dans un monastère de femmes, cette libre communication avec le dehors. Pour celles qui veulent mener une vie relâchée, c'est plutôt le chemin de l'enfer qu'un rempart pour leur faiblesse. Qu'on se garde bien d'appliquer ceci au monastère où j'habitais. Florissant par la régularité, il ne comptait pas parmi ceux dont l'accès était le plus facile. Il renfermait un grand nombre de religieuses sincèrement ferventes et d'une vie exemplaire ; Notre-Seigneur, dont la bonté est infinie, ne saurait cesser de favori -

ser de si dignes épouses. Mes paroles font allusion à d'autres couvents que je connais et que j'ai vus. Je le dis, je plains profondément celles qui y vivent; elles ont besoin, pour se sauver, d'une vocation bien particulière, et de s'y sentir souvent affermies par Notre-Seigneur, tant au milieu d'elles se trouvent autorisés les honneurs et les plaisirs du monde. Oh! que les obligations de leur saint état y sont mal comprises! Plaise à Dieu qu'elles ne prennent point pour vertu ce qui est péché, comme cela m'arrivait souvent à moi-même. Pour leur faire entendre la vérité et les éclairer sur leurs devoirs, il faut que Notre-Seigneur fasse briller une lumière bien vive au fond de leurs âmes. Si les parents ne rencontrent pour leurs filles que de tels monastères, je leur conseillerais, dans l'intérêt même de leur honneur, de les garder chez eux ou de les établir dans le monde, quand bien même ce serait un peu au-dessous de leur rang. Ils seraient pourtant excusables dans un cas : c'est s'ils voyaient en elles d'excellentes inclinations, et encore plaise au ciel qu'un si riche fonds de vertu leur serve de sauvegarde contre la contagion de l'exemple ! Dans la maison paternelle, si elles se comportent mal, leur conduite est bientôt découverte ; dans ces monastères, elles peuvent longtemps se cacher. À la fin, Notre-Seigneur permet que le secret de leur vie soit connu ; mais déjà leur conduite, funeste pour ellesmêmes, l'est devenue pour toutes les autres. Rendons cependant hommage à la vérité : souvent il n'y a point de la faute de ces pauvres filles ; elles ne font que suivre le sentier qu'elles trouvent frayé, et il en est parmi elles un grand nombre qu'on ne saurait trop plaindre. Quittant le monde pour en éviter les dangers, et pleines de l'espoir qu'elles vont servir le Seigneur, au lieu d'un monde les infortunées en rencontrent dix ; elles ne savent plus ni coinment vaincre, ni où trouver un appui. La jeunesse, la sensualité, le démon, les convient et les inclinent à certains actes d'une vie réellement mondaine, et qui, là, passent pour être en quelque sorte du domaine de la vertu. Triste illusion que Ton peut comparer jusqu'à un certain point à l'aveuglement obstiné des hérétiques. Ces malheureux, fermant volontairement les yeux à la lumière, prétendent persuader qu'ils ont la vérité pour eux, et qu'ils le croient ainsi. Au fond ils n'en croient rien ; une voix intérieure les avertit de leur erreur. 0 effrayant, ô lamentable mal que des monastères d'hommes ou de femmes, je ne distingue pas en ce moment, où la régularité n'est plus en vigueur ; où l'on voit deux sentiers, l'un de la vertu, l'autre du relâchement, et tous deux également suivis! Qu'ai-je dit, également? Je me trompe. C'est, hélas! le moins parfait qui est le plus fréquenté ; de ce côté se trouve le plus grand nombre, de ce côté sont les faveurs. Par contre-coup, le chemin de la régularité reste presque désert ; en sorte que le religieux et la religieuse qui veulent sérieusement remplir tous les engagements de leur sainte vocation, ont plus à redouter les personnes qui vivent sous le même toit que tous les démons ensemble. Il leur faut plus de réserve et de prudence pour parler de l'amour dont ils désirent brûler pour Dieu, que pour parler d'autres amitiés et d'autres liaisons que l'esprit de ténèbres forme dans les monastères. Faut-il donc s'étonner de voir de si grands maux dans l'Église, lorsque ceux qui devraient être pour les autres des modèles de vertu, ont si tristement dégénéré de cette ferveur que les saints, leurs devanciers, laissèrent, au prix de tant de travaux, dans les ordres religieux ! Plaise à la divine Majesté d'apporter à ces maux le remède qui doit les guérir ! Ainsi soit-il. Je commençai donc à m'engager dans ces conversations

avec les personnes qui venaient nous visiter. Suivant en cela un usage établi, j'étais loin de penser qu'il en dût résulter pour mon âme autant de dommage et de distraction. Mes yeux ne se sont dessillés que plus tard. Il me semblait que ces visites, si ordinaires en tant de monastères, ne me feraient pas plus de mal qu'à d'autres religieuses dont la régularité frappait mes regards. Je ne considérais pas que, leur vertu l'emportant de beaucoup sur la mienne, le danger devait être bien moindre pour elles que pour moi. Je ne puis néanmoins me défendre d'y voir toujours quelque péril, quand ce ne serait que la perte du temps.

Comme je m'entretenais un jour avec une personne dont je venais de faire la connaissance, Notre-Seigneur daigna m'éclairer dans mon aveuglement : par un avis et un rayon intérieur de lumière il me fit comprendre que de telles amitiés ne ine convenaient pas. Ce divin Maître m'apparut1 avec un visage très-sévère, me témoignant par là combien ces sortes d'entretiens lui causaient de déplaisir. Je le vis des yeux de l'âme beaucoup plus clairement que je n'eusse pu le voir des yeux du corps. Son image se grava si profondément dans mon esprit, qu'après plus de vingt-six ans je la vois encore peinte devant mes yeux. L'effroi et le trouble me saisirent, je ne voulais plus voir cette personne. Un grand mal pour moi, dans cette circonstance, fut d'ignorer que l'âme pût voir sans l'intermédiaire des yeux du corps. Le démon, pour me confirmer dans cette ignorance, me faisait entendre que c'était une chose impossible ; il me représentait ma vision comme une tromperie ou un artifice de l'esprit de ténèbres, et mettait en avant d'autres mensonges de ce genre. Il me restait néanmoins toujours un secret sen1 Cette vision eut lieu l'année 1537. La Sainte avait vingt-deux ans.

timent que ma vision venait de Dieu, et n'était pas une illusion. Mais, comme elle ne flattait pas mon goût, je travaillais moi-môme à tromper. Je n'osai m'en ouvrir à qui que ce fût. Bientôt on me pressa de revoir une personne d'un aussi grand mérite; de tels rapports, m'assurait-on, loin de nuire à mon honneur, ne pouvaient que lui donner un nouveau lustre. Ainsi je cédai aux instances qui me furent faites. Je dois dire ici qu'à différentes époques je m'engageai dans d'autres conversations; je pris ce dangereux passe-temps pendant plusieurs années, sans le croire aussi nuisible qu'il l'était. Par intervalles, il est vrai, une clarté vive m'en découvrait le vide. Mais aucun de ces entretiens ne dissipa mon àme autant que celui dont je viens de parler, parce que je m'y plaisais beaucoup.

Une autre fois1, tandis que je causais avec cette personne, un étrange spectacle frappa soudainement notre vue , d'autres personnes qui étaient présentes en furent également témoins. Nous vîmes venir vers nous une espèce de monstre semblable à un crapaud d'une grandeur plus qu'ordinaire, mais beaucoup plus rapide dans sa course. Il m'a été impossible de m'expliquer comment, au lieu d'où il vint, il pouvait y avoir en plein midi un animal île ce genre, et jamais de fait on n'en avait vu là. L'impression que j'en reçus ne me semblait pas sans mystère. C'est un de ces avertissements dont je n'ai jamais perdu le souvenir. 0 grand Dieu! quelle était donc votre sollicitude pour moi ! comme votre amour était sans cesse attentif à m'avertir! mais combien peu je sus en profiter !

Dans ce monastère vivait une de mes parentes, religieuse vénérable par son âge, grande servante de Dieu, modèle

1 Ce fut encore en l'année 1537 que ce mystérieux avertissement fut donné d'en haut à la Sainte.

accompli de régularité. Elle aussi me donnait de temps en temps des avis. Mais ses paroles, loin de me persuader, me causaient de l'ennui; je trouvais qu elle se scandalisait sans raison. C'est à dessein que je rapporte ce fait; il met au grand jour ma malice et la souveraine bonté de Dieu, il fait voir combien une si affreuse ingratitude me rendait digne de l'enfer. Si, par le conseil du Seigneur et pour sa gloire, cet écrit doit voir la lumière, puissent les religieuses qui le liront s'instruire à mon exemple! Je les conjure, pour l'amour de notre divin Maître, de fuir de semblables récréations. Puissent mes paroles, c'est mon vœu le plus ardent, désabuser quelques-unes de celles que j'ai trompées en leur représentant ces récréations comme innocentes ! A la vérité, en les rassurant sur un aussi grand danger, je ne voulais point les tromper, mais j'étais dans l'aveuglement; et si, comme je l'ai dit, le mauvais exemple que je leur donnai fut cause de bien des maux, ce fut toujours contre mon intention et mon attente.

Dans les premiers temps de ma maladie, avant de savoir me conduire moi-môme dans les voies spirituelles, je sentais un très-ardent désir d'y faire avancer les autres. C'est une tentation fort ordinaire dans les. commençants ; je n'eus cependant qu'à m'en applaudir. Comme je chérissais tendrement mon père, je lui souhaitais le bien que j'avais trouvé dans l'oraison; on n'en pouvait, à mon sens, posséder de plus grand en cette vie. Ainsi, par des détours et avec toute l'adresse dont j'étais capable, je lui persuadai de se livrer à ce saint exercice. Je lui donnai des livres à cette fin. Comme - il était très-vertueux, il s'y appliqua avec une constante ardeur, et en cinq à six ans il y fit d'admirables progrès. Je ne me lassais pas d'en bénir Dieu, et j'en étais au comble du bonheur. La force qu'il puisait dans ses communications

avec Dieu éclata d'une manière visible : il eut de cruelles traverses à souffrir, sa résignation fut parfaite. Il venait me voir souvent; il trouvait une consolation céleste à s'entretenir de Dieu avec moi.

Lorsque j'abandonnai l'oraison1, mon père m'y croyait toujours fidèle; je ne pus souffrir de le voir ainsi trompé. Je passai plus d'un an* sans oser entrer dans ce commerce intime avec Dieu, pensant montrer ainsi plus d'humilité. Ce fut, comme je le dirai, la plus dangereuse tentation de ma vie; elle m'aurait infailliblement entraînée à ma perte. Avec l'oraison, je n'étais pas exempte de fautes, il est vrai, mais du moins, si un jour il m'en échappait, je vivais les jours suivants plus profondément recueillie, et je m'éloignais avec plus de soin du danger.

Homme d'une admirable droiture, mon père me croyait toujours fidèle à ce saint exercice. Il m'en coûtait de le voir dans une pareille erreur. Aussi je lui avouai que je ne faisais plus oraison, mais je ne lui en dis pas la véritable cause. Je me contentai de lui alléguer mes infirmités pour prétexte. ' De fait j'en avais alors, comme aujourd'hui, de bien grandes, quoique je fusse revenue de la maladie qui. m'avait conduite au bord de la tombe. Si, dans ces derniers temps, ces infirmités sont un peu plus supportables, néanmoins elles ne s'en vont pas, et me font souffrir de bien des manières. Je dirai en particulier que pendant vingt ans il m'arrivait chaque matin, tant j'avais l'estomac débile, de rejeter les aliments, en sorte que je ne pouvais rien prendre que l'après-midi, et quelquefois plus tard. Depuis que mes commu1 Ce fut en 1541 qu'elle abandonna l'oraison. Elle avait alors vingt-six ans.

8 Au chapitre xix, la Sainte, tout en affirmant que ce temps dura une année, ajoute cependant qu'elle ne se souvient pas bien s'il se prolongea six mois de plus.

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nions sont devenues plus fréquentes, c'est le soir, avant de m'endormir, que eela m'arrive, mais avec un surcroît de souffrance, car je suis forcée de provoquer moi-même ce tourment; et si j'omets de le faire, j'en ressens un autre plus cruel encore. Il est rare que je n'endure pas plusieurs douleurs en môme temps, et parfois elles sont accablantes. Le mal de cœur est de ce nombre; mais il n'est pas continuel comme autrefois, et il ne me prend que de loin en loin. Quant à cette opiniâtre paralysie et ces fièvres jadis fréquentes, je m'en vois affranchie depuis huit ans. A l'heure qu'il est, je fais peu de cas des maux qui me restent; j'en ai plutôt de l'allégresse, dans la pensée que j'offre quelque chose à Dieu.

Mon père resta donc convaincu, sur ma parole, que mes infirmités seules m'avaient fait suspendre l'exercice de l'oraison. Comme jamais il ne blessait la vérité, je n'aurais pas dû non plus, surtout en un pareil sujet, la blesser par quelque détour. Sentant toute la faiblesse de mon excuse, j'ajoutai, pour le confirmer dans sa pensée, que c'était beaucoup pour moi de pouvoir remplir mon office au chœur. Mais cela ne me justifiait nullement. La maladie n'est pas une cause légitime d'interrompre un exercice où, à défaut de forces corporelles, l'amour et l'habitude suffisent. Dieu nous le facilite toujours dès que nous en avons le désir. Je dis toujours, et à dessein ; car si quelquefois la maladie et divers obstacles ne nous laissent pas de longues heures de solitude, alors même il y a des moments où nous pouvons nous entretenir avec Dieu. Pour l'àme qui aime, la véritable oraison durant la maladie et au milieu des obstacles, consiste à offrir à Dieu ce qu'elle souffre, à se souvenir de lui, à se conformer à sa volonté sainte, et dans mille actes de ce genre qui se présentent; voilà l'exercice de son amour. Il ne faut

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