La Vie écrite par elle-même (page 5)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — Vie de sainte Térèse de Jésus écrite par elle-même, éd. 1867 (OCR) · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

pas (Peflbrt violent pour entrer dans cet entretien intime, et l'on ne doit pas s'imaginer que l'on ne fait plus oraison dès que le temps et la solitude manquent. Je le répète, alors même que par les souffrances le Seigneur nous enlève les heures accoutumées de l'oraison, nous pouvons, avec tant soit peu de vigilance, nous enrichir de grands hiens. Quant à moi, je dois le dire, en m'appliquant à garder ma conscience pure, j'eus le bonheur de trouver ces précieux trésors. Mon père, qui avait de moi une opinion si favorable et m'aimait si tendrement, crut tout et me plaignit. Comme il était déjà élevé à un haut degré d'oraison, il ne restait plus aussi longtemps avec moi; après quelques instants d'entretien, il me quittait, disant que c'était du temps perdu. Moi, qui le dépensais en d'autres vanités, je n'étais guère sensible à cette perte.

Dans le temps même où j'étais si infidèle, j'eus le bonheur 4l e persuader non-seulement à mon père, mais à d'autres personnes, la pratique de l'oraison. Dès que je voyais en elles •cet attrait, je leur disais la manière de méditer, je leur prêtais des livres, enfin je les faisais avancer. Comme je l'ai dit, •ce désir de voir les autres servir fidèlement le Seigneur s'était allumé dans mon âme dès que je commençai à faire oraison. Hélas! je sentais que je ne servais pas mon Dieu selon ma conscience; et pour ne pas rendre inutiles les lumières qu'il m'avait données, il me semblait que je devais du moins substituer à ma place des âmes ferventes. Je dis ceci afin qu'on voie la grandeur de mon aveuglement : je négligeais mon salut, et je travaillais à sauver les autres.

En ce temps-là mon père fut attaqué de la maladie dont il mourut, et qui ne dura que quelques jours J'allai lui

J En 1541. La Sainte était dans sa vingt-sixième année.

donner mes soins; j'étais, hélas! plus malade de l'Ame qu'il ne Tétait du corps, tant les vanités de la terre m'éloignaient de mon Dieu. À vrai dire pourtant, durant toute cette époque de ma plus grande dissipation, jamais, en sondant ma conscience, je ne me vis un instant en péché mortel1. Car si j'avais aperçu un danger réel, pour rien au inonde je n'aurais consenti à y demeurer exposée. J'eus beaucoup à souffrir pendant la maladie de mon père; et si durant les miennes il m'avait prodigué ses soins au prix de tant de peines, je crois qu'alors je le payai un peu de retour. Accablée d'infirmités, je surmontais tout pour le servir. En le perdant, je le voyais,, j'allais perdre un père qui avait toujours été pour moi un soutien, le charme et la consolation de ma vie. Mon courage fut assez grand pour concentrer ma douleur sans la laisser paraître à ses yeux, et jusqu'à sa mort je parus calme. On eut dit que mon cœur n'éprouvait aucun déchirement; en proie cependant à une intérieure agonie, je sentais mon aine s'arracher de mon corps lorsque je voyais s'éteindre par degrés la vie d'un père que j'aimais de l'amour le plus tendre. Qu'il fut admirable à sa dernière heure! Jamais je n'en pourrais assez bénir le Seigneur. Comme sa belle âme soupirait après la Patrie! Quels touchants avis il nous donnait après avoir reçu le sacrement de Pextrème-onction ! Il nous chargeait de le recommander à Dieu et de demander miséricorde pour lui. Il nous exhortait à servir un si grand Maître avec une inviolable fidélité, et à considérer d'une vue attentive la rapidité avec laquelle tout passe. Il nous exprimait, avec larmes, son profond regret de n'avoir pas servi Dieu comme il le devait; et il ajoutait qu'à ce moment suprême il

1 Voilà un aveu formel qui échappe à la Sainte; elle ne pouvait dire d'une manière plus claire et plus précise que jamais le péché mortel n'était entré dans son âme.

s'applaudirait d'avoir vécu et de mourir religieux dans un ordre des plus austères. Je tiens pour très-certain que, quinze jours avant de l'appeler à lui, Notre-Seigneur lui fit connaître sa fin prochaine. Auparavant, quoique la maladie fut grave, il ne pensait pas qu'elle fût mortelle. Mais, depuis cet avertissement, sans tenir compte ni d'un mieux prononcé, ni des paroles rassurantes des médecins, il ne s'occupa qu'à mettre ordre aux affaires de son âme Ce qui le faisait souffrir le plus, c'était une douleur très-vive des épaules, qui ne le quittait jamais. Parfois l'étreinte de la souffrance était si cruelle, qu'il en était accablé. Comme je savais avec quelle tendre dévotion, en méditant, il contemplait Notre-Seigneur Jésus-Christ portant sa croix, je lui dis que ce bon Maître voulait lui faire sentir quelque chose des douleurs qu'il avait endurées dans ce mystère. Il puisa tant de consolation dans cette pensée, que dès ce moment je ne l'entendis plus se plaindre. 11 resta trois jours entièrement privé de connaissance ; mais le jour de sa mort, le Seigneur la lui rendit parfaite, ce qui nous surprit tous. 11 la conserva ainsi jusqu'à la fin. Arrivé à la moitié du Credoy qu'il récitait lui-môme, il rendit doucement le dernier soupir. Dès ce moment il parut comme un ange ; et il l'était, selon moi, par la beauté de son àme et les saintes dispositions dans lesquelles il venait de quitter l'exil. Je ne sais pourquoi j'ai raconté ceci, si ce n'est pour mettre plus en lumière mon infidélité envers Dieu. Témoin d'une mort si sainte et d'une vie si parfaite, n'aurais-je pas dû, pour ressembler un peu à un tel père, m'efforcer de vivre plus saintement. Son confesseur, religieux dominicain1 d'une éminente doctrine, disait qu'il ne doutait point que mon père

1 Le P. Vincent Baron, dont il est parlé page 42.

ne fût allé droit au ciel. Il y avait déjà quelques années qu'il le confessait, et il louait beaucoup sa pureté de conscience.

Ce père de Tordre de Saint-Dominique, homme de grande vertu et rempli de la crainte du Seigneur, me fut très-utile. Je me confessai à lui. Il prit à cœur mon avancement spirituel, m'ouvrit les yeux sur le danger que je courais, et me fit communier tous les quinze jours. Peu à peu, nos rapports devenant plus intimes, je lui parlai de ma conduite au sujet de Poraison. Il me dit que je ne devais point l'abandonner; elle ne pouvait que me faire du bien. Je la repris donc, et depuis je ne Pai plus quittée; mais je ne m'éloignai pas pour cela de ces occasions qui arrêtaient le plein essor de mon âme. La vie que je menais était très-pénible, parce qu'à la lumière de Poraison je voyais mieux mes fautes. D'un côté Dieu m'appelait, et de l'autre je suivais le monde. Je trouvais dans les choses de Dieu de grandes délices, mais les chaînes du monde me tenaient encore captive; je voulais, ce semble, allier ces deux contraires si ennemis : la vie spirituelle avec ses douceurs, et la vie des sens avec ses plaisirs. J'avais à soutenir dans l'oraison une lutte cruelle, parce que l'esprit, au lieu de tenir le sceptre, était esclave. Aussi je ne pouvais, selon ma manière de prier, m'enfermer au dedans de moi, sans y enfermer en même temps mille pensées vaines. Plusieurs années s'écoulèrent de la sorte, et je m'étonne maintenant d'avoir pu y tenir sans abandonner l'un ou l'autre. Je sais néanmoins qu'il n'était pas en mon pouvoir d'abandonner l'oraison : une main puissante me retenait, la main de Celui dont l'amour me réservait de plus grandes faveurs.

0 ciel! me serait-il jamais possible de raconter tout ce que Dieu fit pour moi durant ces années ! Comme ce tendre

Père était sans cesse attentif à m'éloigner des occasions, et comme je m'obstinais tristement à m'y engager de nouveau I Que de fois il sauva ma réputation! Quelle lutte entre son amour et mon infidélité! Moi, par des œuvres, je trahissais au dehors le secret de ma misère; Lui, jetant un voile sur toutes mes fautes, se plaisait à découvrir une petite vertu qui venait à peine de germer dans mon âme, et il la faisait paraître grande à tous les yeux. Ainsi je me voyais constamment entourée d'une estime profonde. En vain de temps en temps ma faiblesse perçait-elle au dehors, on n'y croyait pas : le bien que je faisais frappait seul les regards. Celui dont la sagesse embrasse toutes choses avait vu d'avance qu'il en devait être ainsi, afin que plus tard, lorsqu'il s'agirait de son service, on donnât quelque crédit à mes paroles. Sa souveraine munificence, sans s'arrêter à la grandeur de mes péchés, ne considérait que mon ardente soif de le servir et ma peine de me sentir trop faible pour m'immoler tout entière à sa gloire.

0 Seigneur de mon âme, où trouver des termes pour retracer les grâces dont vous me comblâtes durant ces années ! Comment exprimer cet ineffable amour qui, dans le temps où je vous offensais le plus, me disposait soudainement, par un si vif repentir, à goûter vos douceurs et vos divines caresses ! A la vérité, ô mon Roi, vous n'auriez pu inventer pour me punir un châtiment plus délicat ni plus cruel : vous saviez ce qui ferait à mon cœur une plus vive blessure, et pour vous venger de mes fautes vous m'inondiez d'enivrantes délices! Non, ce n'est pas le délire, je l'atteste, qui m'arrache ces paroles; quoique, hélas! toute ma raison dût céder en ce moment au souvenir de mon ingratitude et de ma méchanceté. Avec mon caractère, il m'était infiniment plus cruel, quand j'étais tombée dans de grandes fautes, de

recevoir des faveurs que des châtiments. Oui, une seule de ces faveurs me confondait, m'accablait, me faisait plus rentrer dans mon néant que plusieurs maladies jointes aux plus fortes tribulations. Dans celles-ci, du moins, je voyais un châtiment mérité, et une satisfaction, très-légère sans doute, pour mes nombreux péchés ; mais me voir comblée de nouvelles faveurs, quand je répondais si mal à celles que j'avais reçues, était pour moi un tourment bien terrible; et ce tourment se fera sentir, je n'en doute point, à tous ceux qui ont quelque connaissance et quelque amour de Dieu. Il suffit, pour le comprendre, d'interroger les sentiments d'un cœur noble et vertueux. Ainsi donc ce qui m'arrachait tant de larmes et me causait de si cruels ennuis, c'était de voir ce que Dieu me faisait éprouver, et d'être néanmoins sans cesse à la veille de l'offenser. Je dois le dire pourtant, dans ces moments où je répandais mon âme en sa présence, mes désirs comme mes résolutions étaient fermes et sincères.

C'est un grand malheur pour mon âme de se trouver seule au milieu de tant de périls. Quant à moi, il me semble que si j'avais pu m'ouvrir à fond à quelqu'un, cela m'aurait été d'un grand secours : la crainte de Dieu ne me retenant pas, la honte du moins aurait prévenu mes chutes. C'est pourquoi je conseillerais à ceux qui s'adonnent à l'oraison, de rechercher, surtout dans les commencements, l'amitié et le commerce de personnes qui pratiquent le même exercice. Quand on ne ferait que s'aider mutuellement en priant les uns pour les autres, ce serait déjà un avantage immense ; mais cet avantage n'est pas le seul, il y en a beaucoup d'autres non moins précieux. Si dans les relations et les commerces profanes de celte vie, on cherche des amis; si l'on goûte auprès d'eux tant de bonheur ; si l'on savoure plus

délicieusement les vains plaisirs dont on jouit, en leur en faisant confidence ; pourquoi, je le demande, ne serait-il pas permis à celui qui aime Dieu et qui veut sincèrement le servir, d'avoir des amis et de leur faire part des joies et des peines qu'il trouve dans l'oraison? S'il veut être sincèrement à Dieu, qu'il n'ait point peur de la vanité. Il pourra bien en sentir les premiers mouvements, mais il en triomphera, et il comptera un mérite de plus. Dès qu'il est animé d'une intention droite, il verra une telle ouverture de cœur tourner à son avantage et à celui de ceux qui l'écoutent; il en sortira avec des lumières plus vives, et plus capable d'instruire ses amis. Celui à qui de tels entretiens inspireraient de la vanité en aurait aussi d'entendre publiquement la messe avec dévotion, ou d'accomplir quelque autre devoir du christianisme que l'on ne peut omettre par appréhension de la vaine gloire. Non, je ne saurais dire l'immense utilité de ces rapports spirituels pour des àmes qui ne sont point encore affermies dans la vertu, qui ont à lutter contre tant d'adversaires, et même contre tant d'amis toujours prêts à les porter au mal.

Je ne saurais m'empècher de voir, dans cette tactique dont use le démon, un artifice fort avantageux pour lui. Il porte les àmes fidèles à tenir dans un profond secret leurs désirs d'aimer Dieu et de lui plaire; mais il excite les âmes esclaves du siècle à révéler au grand jour leurs honteuses affections. Ce sont là tellement les manières du monde, c'est un usage si établi, qu'on en fait gloire ; et l'on ne craint pas de publier ainsi des offenses trèsréelles contre Dieu.

Ce que je dis n'a peut-être pas de sens : dans ce cas, mon père, déchirez ces pages. S'il en est autrement, veuillez, je vous en conjure, venir au secours de ma simplicité, en complétant ce que je n'aurai dit que d'une manière fort imparfaite. Hélas ! on déploie de nos jours si peu d'énergie dans ce qui regarde le service de Dieu ! Ceux qui sont déterminés à le servir ont bien besoin, pour aller en avant, de se soutenir les uns les autres. De toutes parts on applaudit à ceux qui s'abandonnent aux vanités et aux plaisirs du siècle. Sur * ces esclaves du monde peu d'yeux sont ouverts. Mais quelqu'un s'enrôle-t-il sous la bannière du Seigneur, il se voit soudain blâmé par tant de gens, qu'il lui est nécessaire de ebereber compagnie pour se défendre, jusqu'à ce qu'il ait assez de force pour se mettre au-dessus d'un tel déchaînement ; sans cet appui d'amis fidèles, il se verrait dans de pénibles angoisses. Cette injustice des gens du monde est ce qui a porté, je pense, quelques saints à s'enfuir dans les déserts. Par rapport à ce lien des amitiés spirituelles, j'ajouterai ceci : il est de l'humilité de se défier de soi, et de croire que Dieu nous donnera des secours par le moyen de ceux auxquels un saint commerce nous lie. Cette mutuelle communication accroît la charité. Enfin, il y a mille avantages ; et je n'aurais pas la témérité de parler ainsi, si une longue expérience ne m'avait démontré l'importance du conseil que je donne. Je suis, il est vrai, la plus faible et la plus imparfaite de toutes les créatures qui aient jamais vu le jour ; je pense cependant que même une âme forte ne perdra rien à ne pas se croire telle, et à s'en rapporter humblement sur ce point au jugement de l'expérience. Pour moi, je le publierai sans détour : si le Seigneur ne m'eût découvert cette vérité, et s'il ne m'eût donné des relations habituelles avec des personnes d'oraison, je crois qu'avec cette alternative continuelle de fautes et de repentir, j'aurais fini par tomber la tète la première dans l'enfer. Pour m'aider à tomber, je n'avais que J*x>p d'amis ; mais pour me relever, je me

trouvais dans une effrayante solitude. Je m'étonne maintenant que je ne sois pas restée dans l'abîme. Louange à la miséricorde de Dieu, qui seule me tendait la main; qu'il en soit béni à jamais, béni dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

Comment, par sa persévérance dans l'oraison, clic échappe au danger de se perdre. — Elle exhorte tout le monde à s'adonner à ce saint exercice. — Elle en fait connaître les admirables avantages. — L'oraison conduit infailliblement une âme au port du salut.

Ce n'est pas sans dessein que j'ai fait un exposé si approfondi et si consciencieux de ce temps de ma vie. Un si triste tableau flétrira, je le sens, Pâme de tous mes lecteurs. Aussi avec quelle sincérité je souhaite qu'ils me prennent en horreur, en voyant cette lutte obstinée d'une âme ingrate contre Celui qui l'avait comblée de tant de faveurs! Oh ! que je regrette de ne pouvoir dire toutes les infidélités dont je me rendis coupable envers Dieu durant ces années, pour ne m'ôtre point appuyée à cette forte colonne de l'oraison! Pendant près de vingt ans, je traversai cette mer pleine d'orages et de tempêtes. Je tombais, je me relevais, faiblement sans doute, puisque je retombais encore. Me traînant dans les plus bas sentiers de la perfection, je ne m'inquiétais presque pas des péchés véniels; et quant aux mortels, je n'en avais pas une assez profonde horreur, puisque je ne m'éloignais pas des dangers. Je puis le dire, c'est là une des vies les plus pénibles que l'on puisse s'imaginer. Je ne jouissais point de Dieu, et je ne trouvais point de bonheur dans le monde. Quand j'étais au milieu des vains plaisirs du

monde, le souvenir de ce que je devais à Dieu venait répandre l'amertume dans mon âme ; et quand j'étais avec Dieu, les affections du monde portaient le trouble dans mon cœur. C'est une guerre si cruelle, que je ne sais comment j'ai pu la soutenir, je ne dis pas durant tant d'années, mais un mois seulement. Toutefois, je vois clairement que Dieu usa à mon égard d'une bien grande miséricorde, en me conservant, au milieu de mes relations avec le monde, la hardiesse de faire oraison. C'est à dessein que je me sers de ce mot : je ne connais pas en effet ici-bas de hardiesse comparable à celle d'un sujet qui trahit son roi, et qui, sachant que sa traîne est connue de lui, ose néanmoins rester toujours en sa présence. Tous, il est vrai, nous sommes constamment sous l'œil de Dieu ; mais l'âme, dans l'oraison, s'y trouve, à mon avis, d'une manière spéciale. Elle s'aperçoit que Dieu la considère, tandis que les autres peuvent oublier, môme pendant plusieurs jours, que cet œi} divin ne les perd pas de vue un seul instant. Je dois néanmoins en convenir : je compte dans le cours de ces années plusieurs mois et môme quelques années entières d'une fidélité généreuse. M'adonnant avec ardeur à l'oraison, j'évitais avec soin les moindres fautes, et je prenais de sérieuses précautions pour ne pas offenser leSeiçneur. L'exacte vérité qui préside à mon recit.m'obligc de signaler ce fait. Mais il ne me reste qu'un faible souvenir de ces jours heureux ; ils durent être sans doute en plus petit nombre que les mauvais. Néanmoins il s'en écoula peu où je n'aie consacré un temps considérable à l'oraison, excepté quand j'étais très-malade ou très-occupée. Durant mes maladies, l'union de mon âme avec Dieu était plus intime. Je tâchais de procurer le même bonheur aux personnes qui m'entouraient, je le demandais au Ciel pour elles, et je leur parlais souvent de Dieu. Ainsi, à la réserve de cette année

que je viens de mentionner, sur vingt-huit ans écoulés depuis que je commençai à faire oraison, j'en ai passé plus de dix-huit dans ce combat et cette lutte d'une âme partagée entre le ciel et la terre. Durant les autres années dont il me reste à parler, si la cause de la guerre fut différente, les assauts à soutenir ne furent pas moins rudes. Mais la pensée d'ôtre au service de Dieu et la vue du néant du monde étaient un baume qui adoucissait tout, comme je le dirai dans la suite.

Deux raisons m'ont déterminée à raconter avec tant de soin ces particularités : la première, pour faire voir la miséricorde de Dieu et mon ingratitude ; la seconde, pour faire comprendre de quel inestimable trésor Dieu enrichit une âme en la disposant par un attrait intérieur à une vie d'oraison. Quoique cette âme ne réponde pas comme elle le devrait à une si grande grâce, cependant, si elle persévère malgré les tentations, malgré les péchés et les mille sortes de chutes où le démon essayera de l'entraîner, Notre-Seigneur, j'en suis sûre, la conduira enfin au port du salut comme il a daigné m'y conduire. J'ai du moins tout lieu de le croire. Plaise à sa divine bonté que je ne m'expose pas de nouveau au naufrage !

Plusieurs auteurs qui unissaient la sainteté à la science ont fait d'excellents traités sur les avantages de l'oraison mentale, et nous devons en bénir Dieu. Mais quand ils ne l'auraient pas fait, malgré mon peu d'humilité, je ne serais point assez orgueilleuse pour oser en parler. Instruite par l'expérience, je me permettrai seulement de dire : Quelques fautes que commettent ceux qui commencent à faire oraison, ils ne doivent pas l'abandonner. Par.elle, ils pourront s'en corriger: sans elle, ce sera beaucoup plus difficile. Qu'ils se tiennent également en garde contre le démon qui, sous couleur d'humilité, les tentera, comme il m'a tentée, de renoncer à ce saint exercice. Qu'ils croient à la parole infaillible du Seigneur : un repentir sincère et une ferme résolution de ne plus l'offenser le désarment, il nous rend son amitié, il nous fait les mômes grâces qu'avant, souvent même de plus grandes, si la vivacité de notre repentir le mérite.

Quant à ceux qui sont encore étrangers à ce saint exercice de l'oraison, je les conjure de ne pas se priver d'un bien si précieux. Là, rien à craindre, et tout à désirer. Les progrès seront lents : soit. On ne fera pas de mâles efforts pour atteindre la perfection, ni pour se rendre digne des faveurs et des délices que Dieu accorde aux parfaits : soit encore. Mais du moins on apprendra peu à peu à connaître le chemin du ciel. Et si l'on y marche avec persévérance, j'attends tout de la miséricorde de Dieu : ce n'est pas en vain qu'on le choisit pour ami. Car, d'après moi, l'oraison «'est qu'un intime commerce d'amitié où l'âme s'entretient seule à seul avec Dieu, et ne se lasse pas d'exprimer son amour à Celui dont elle sait qu'elle est aimée. Mais vous n'en «les pas encore là, direz-vous. N'importe, persévérez dans . l'oraison. Pour que l'amour soit vrai et l'amitié durable, il faut, j'en conviens, égalité de conditions; et Jésus-Christ, on le sait, n'a pas l'ombre d'un défaut, tandis que nous avons un naturel vicieux, sensuel, ingrat. Il doit dès lors, je le conçois, vous en coûter d'aimer d'un parfait amour un Dieu dont une si grande inégalité de condition vous sépare. Mais la vue d'une amitié si avantageuse pour vous et qui part d'un cœur si aimant, n'est-elle pas assez puissante pour vous faire triompher de vous-même? Sachez donc vous vaincre, et passez par-dessus l'ennui de rester longtemps avec Celui qui est si différent de vous.

0 bonté infinie de mon Dieu I je viens, ce me semble, de

peindre au naturel ce qui se passe entre vous et moi. 0 délices des anges, mon tendre Maître, je voudrais à cette vue me consumer, mourir d'amour pour vous! Oui, grand Dieu, vous souffrez en votre présence celui que votre société fatigue! Quel excellent ami vous êtes à son égard! Quels témoignages d'amour vous lui prodiguez! Quelle bonté aie supporter, à l'attendre! Avec quelle condescendance, jusqu'à ce qu'il se plie à votre humeur, vous daignez vous prêter à la sienne ! Vous lui tenez compte, mon Seigneur, de quelques moments qu'il donne à votre amour, et un instant de repentir vous fait oublier toutes ses offenses. Je l'ai vu clairement, j'en ai fait l'heureuse épreuve, et je ne comprends pas pourquoi tout le monde n'aspirerait pas à s'approcher de vous par une amitié si intime. Les méchants perdraient dans ce commerce divin des inclinations si différentes des >otres. Qu'ils consentent à passer seulement deux heures par jour en votre compagnie, même avec un esprit emporté loin de vous, comme jadis le mien, par mille préoccupations et mille pensées du monde ; qu'ils soutiennent cette lutte d'un esprit distrait, puisqu'ils ne sauraient y échapper dans les commencements, ni souvent même dans la suite, et ils verront par quel salaire vous savez payer leur courageuse constance à rester avec vous. Vous ne tardez pas, Seigneur, à arrêter les attaques des démons contre eux; de jour en jour vous affaiblissez l'empire de ces esprits de ténèbres, vous augmentez le courage de vos fidèles athlètes, et vous les rendez enfin vainqueurs. Non, non, Vie de toutes les vies, vous ne tuez aucun de ceux qui se confient en vous et qui veulent vous avoir pour ami. Que dis-je? en donnant la vie à l'àme, il vous plaît de donner même au corps une nouvelle vigueur.

Je ne comprends pas les craintes de ceux qui redoutent

de commencer à faire oraison mentale. Je ne sais vraiment de quoi ils ont peur. Mais le démon sait bien ce qu'il fait : il nous cause un mal réel, quand, par ces vaincs terreurs, il nous empêche de penser à Dieu, à nos devoirs, à nos péchés, à l'enfer, au paradis, aux travaux et aux douleurs que N'otre-Seigneur endura pour nous. Telle fut, au milieu des dangers, toute mon oraison ; telles étaient les vérités que je m'appliquais à approfondir lorsque je le pouvais. Mais trèssouvent, hélas! et pçndant des années entières, je me préoccupais moins d'utiles et saintes réflexions que du désir d'entendre l'horloge m'annoncer la fin de l'heure consacrée à la prière. Bien des fois, je l'avoue, j'aurais préféré la plus rude pénitence au tourment de me recueillir pour l'oraison. C'est un fait certain, j'avais un combat à outrance à soutenir contre le démon ou ma mauvaise habitude pour me rendre à l'oratoire, et je me sentais saisie en entrant d'une tristesse mortelle. Je faisais néanmoins effort sur moi, et Dieu venait enfin à mon secours. Mais pour me vaincre, j'avais besoin de tout mon courage, qui, dit-on, n'est pas petit. Dieu me l'a donné bien supérieur à celui d'une femme, comme on l'a vu en plus d'une circonstance; seulement j'en ai fait un mauvais usage. Lorsque je m'étais ainsi vaincue, je goûtais plus de paix et de délices qu'à certains jours où l'attrait m'avait conduite à cet entretien céleste. Si Dieu me supporta si longtemps malgré tant de misère, et si, comme il est visible, il me fit trouver dans l'oraison le remède à tous mes maux, quel est celui, si méchant qu'il soit, qui devra craindre de s'adonner à ce saint exercice? Certes, il ne se rencontrera personne qui, après avoir reçu de Dieu de si grandes grâces, persévère dans sa méchanceté autant d'années que je l'ai fait. Qui pourrait manquer de confiance en voyant combien de temps il m'a soufferte, uniquement parce que, désirant sù

compagnie, je m'efforçais de trouver des heures et de la solitude pour être avec lui? Souvent môme, loin de céder à l'attrait, j'avais à surmonter, ou plutôt le Seigneur surmontait en moi, une extrême répugnance.

Si l'oraison est un des plus grands bienfaits, une nécessité même pour ceux qui, loin de servir Dieu, l'offensent; si par elle-même elle n'offre aucun danger, tandis qu'il y en a de grands à vivre sans elle, pourquoi ceux qui servent le Seigneur et veulent lui être fidèles abandonneraient-ils ce saint exercice? Je ne le comprends pas, à moins que ce ne soit pour mieux savourer ce qu'il y a d'amer dans les peines de la vie, et pour fermer leur âme à Celui qui pourrait y répandre le baume d'une sainte allégresse. En vérité, je les plains, ils servent Dieu à leurs dépens. Il n'en est pas ainsi de ceux qui font oraison. Cet adorable Maître fait les frais pour eux. En échange d'un peu de peine, il leur donne des douceurs intérieures qui leur rendent légères toutes les» croix de cet exil. Comme je dois traiter au long de ces douceurs dont sa divine Majesté favorise ceux qui persévèrent dans l'oraison, je n'en parlerai point ici.,Je dirai seulement : Dieu n'accorde ces grâces si élevées qu'il m'a faites que par l'oraison. Si nous lui fermons cette porte, je ne vois pas comment il pourrait nous les accorder. En vain voudrait-il entrer dans une âme pour y prendre ses délices et l'en inonder, il ne trouve aucun chemin ouvert ; car pour de telles faveurs il la veut seule, pure, et enflammée du désir de les recevoir. Mais si, au lieu de cette préparation, nous hérissonsd'obstacles les avenues de notre âme, sans nous mettre en peine de les enlever, comment viendra-t-il à nous, et comment voulons-nous qu'il nous fasse des faveurs d'un si grand prix?

Je vais essayer ici de mettre dans son jour la miséricorde de Dieu à mon égard, et l'avantage immense que je retirai

de n'avoir abandonné ni l'oraison ni la lecture. Ceci m'amène à toucher un sujet bien important : je dévoilerai la batterie mise en jeu par le démon pour gagner une âme, et le divin artifice, la miséricorde du Seigneur, pour la rappeler à lui. Mes paroles, je l'espère, feront éviter des dangers que je n'ai pas évités moi-môme. Ce que je demande avant tout, au nom de Notre-Seigneur, au nom de cet ineffable amour avec lequel ce tendre Maître travaille à nous ramener à lui, c'est qu'on s'éloigne des occasions. Dès qu'on s'y engage, plus de sécurité : il y a trop d'ennemis pour l'attaque, et en nous trop de faiblesse pour la défense.

Je voudrais savoir faire une peinture fidèle de la captivité où gémissait alors mon âme. Je voyais bien qu'elle était captive, mais je ne pouvais comprendre en quoi. J'avais aussi de la peine à me rendre au témoignage de ma conscience, qui voyait tant de mal dans des choses jugées légères par mes confesseurs. Un d'eux, à qui je faisais part de mon scrupule, me dit un jour que quand bien même je serais élevée à une sublime contemplation, ces compagnies et ces entreliens n'auraient aucun inconvénient pour moi. Ceci eut lieu vers les derniers temps ; à cette époque j'avais déjà commencé à m'éloigner avec plus de soin des grands périls, mais je ne fuyais pas encore entièrement les occasions. Mes confesseurs, voyant mes excellents désirs et tout le temps que je donnais à l'oraison, s'imaginaient que je faisais beaucoup; mais mon âme se sentait loin de cette fidélité que lui imposaient tant de célestes faveurs. Pauvre âme! qu'elle eut alors à souffrir! Quand je songe qu'elle se vit saris presque aucun secours si ce n'est de la part de Dieu, et avec une pleine liberté de s'abandonner à des passe-temps et à des plaisirs autorisés par ses guides, je ne puis maintenant encore m'empôcher de la plaindre.

Un autre tourment pour moi, c'étaient les sermons. J'aimais extraordinairement à les entendre. Quand je voyais l'éloquence unie à la flamme divine du zèle, je sentais naitre spontanément dans mon âme un amour tout particulier pour l'homme de Dieu qui portait ainsi la parole, et je ne savais d'où me venait un tel sentiment. En vain un discours était-il défectueux et jugé tel par les autres, je l'écoutais toujours avec plaisir. Mais lorsqu'il était bon, alors mon àme en tressaillait de bonheur. Au reste, depuis que j'avais commencé à faire oraison, je ne pouvais en quelque sorte me lasser jamais de parler ou d'entendre parler de Dieu. Mais si d'un côté j'éprouvais une consolation si vive à entendre la parole des prédicateurs, de l'autre elle faisait mon tourment. Elle était pour mon âme un miroir fidèle où je me voyais bien différente de ce que j'aurais dû être. Je conjurais le Seigneur de venir à mon secours. Mais il manquait, ainsi que j'en juge maintenant, une condition à ma prière : il eût fallu mettre entièrement ma confiance en Dieu, et n'en avoir plus aucune en moi-môme. Je cherchais un remède à mes maux, mes recherches étaient actives ; mais je ne comprenais pas, sans doute, que tous nos efforts servent de peu, si nous ne renonçons entièrement à la confiance en nousmêmes pour nous confier uniquement en Dieu. Je désirais de vivre, car, je le sentais, ce n'était pas vivre que de me débattre ainsi contre une espèce de mort; mais nul n'était là pour me donner la vie, et il n'était pas en mon pouvoir de la prendre. Celui qui pouvait seul me la donner avait raison de ne pas me secourir; il m'avait tant de fois ramenée à lui, et je l'avais toujours abandonné.

Vives lumières que Dieu lui donne. — Impression que produit sur elle la vue d'un EècE Homo. — Comment elle médite les souffrances de Jésus-Christ, et en particulier son agonie au jardin des Olives. — Lecture des Confessions de

. saint Augustin. — Son âme achève de se détacher de la terre.

Fatiguée d'une lutte si longue et si cruelle, mon âme aspirait au repos; mais les tristes chaînes de mes habitudes ne lui permettaient pas d'en savourer la douceur. Dieu cependant, qui m'entendait gémir, allait laisser tomber sur moi un regard de compassion1. J'entre un jour dans un oratoire ; là se trouvait, pour être exposée dans une fête prochaine, une statue de Notre-Seigneur tout couvert de plaies. Elle frappe soudainement mes regards ; les blessures du divin Maître semblaient si récentes, c'était une représentation si touchante et si vive de ce qu'il endura pour nous, qu'en le voyant dans cet état je me sentis profondément bouleversée. A l'aspect de ces plaies reçues pour moi, et de l'ingratitude dont j'avais payé tant d'amour, je fus saisie d'une si pénétrante douleur qu'il me semblait sentir mon cœur se fendre. A l'instant même je tombe à genoux près de mon adorable

1 D'après les Bollandistes, ce fut en 1555 que Térèse reçut les deux insignes faveurs mentionnées dans ce chapitre; elles furent le signal de sa conversion, ou plutôt de la parfaite union de son âme avec Dieu. Agée alors de quarante ans, elle ne cessa plus jusqu'au dernier soupir de marcher à pas rapides dans les voies de la sainteté.

Sauveur, je verse un torrent de larmes, et je le supplie de me fortifier de telle sorte que je ne l'offense plus désormais. En ce moment sainte Madeleine me fit éprouver son secours. J'avais pour elle la dévotion la plus tendre ; très-souvent ma pensée s'occupait avec bonheur de sa conversion, surtout lorsque je venais de communier. Certaine alors que le divin Maître était présent dans le sanctuaire de mon âme, avec Madeleine je me tenais à ses pieds, avec elle je les arrosais de larmes qui, ce me semble, ne devaient point lui déplaire. Je ne sais ce que mon cœur lui disait en ces moments ; mais c'était de sa part trop de faveur d'agréer ce tribut de mes larmes, puisque le sentiment qui en était la source devait si tôt s'effacer de mon âme. Je' me recommandais à cette glorieuse amante de Jésus-Christ, et je la conjurais d'obtenir de lui mon pardon. Jamais, je crois, elle ne se montra aussi propice à ma prière que dans cette circonstance, où je fondais en larmes à la vue des plaies aimantes de mon Sauveur. Cessant dès lors de me fier à moi-môme, je mis en ce bon Maître toute ma confiance. Je lui dis, ce me semble, que je ne me lèverais point de là qu'il n'eût favorablement accueilli ce cri si profond de ma prière. Je tiens pour certain qu'il l'exauça, car dès ce jour je ne cessai plus de faire de rapides progrès dans les voies intérieures.

Comme je ne pouvais discourir avec l'entendement, voici quelle était ma manière d'oraison. Je tâchais de me recueillir et de considérer Notre-Seigneur présent au dedans de moi. C'est dans ce sanctuaire intérieur que je contemplais ses mystères. Mon âme retirait, ce me semble, plus de profit de la contemplation de ceux où je le voyais plus délaissé. Seul et plongé dans la peine, notre divin Maître devait, selon moi, à cause de son abandon môme et de sa détresse, se sentir porté à m'admetlre en sa présence. Je raisonnais

ainsi dans ma simplicité, et j'avais beaucoup de naïvetés de ce genre. Je méditais avec une sorte de prédilection sa prière au jardin des Olives. Là je me plaisais à lui tenir compagnie. Je considérais cette tristesse de son agonie et cette sueur de sang que le brisement de la douleur faisait ruisseler. Si ma main compatissante n'eût rencontré d'obstacle, j'aurais essuyé cette sueur divine ; j'en avais un ardent désir; mais jamais, je m'en souviens, je n'osai le tenter, je me sentais arrêtée par la vue de mes péchés. Je restais ainsi avec mon adorable Maître autant que mes pensées me le permettaient, car j'en avais bon nombre d'importunes qui faisaient mon tourment.

Pendant plusieurs années, tous les soirs avant de m'endormir, au moment où j'offrais à Dieu le repos de la nuit et remettais mon âme entre ses mains, je pensais toujours quelques instants à ce mystère de l'oraison de Jésus-Christ dans le jardin. Je le faisais avant même d'être religieuse, parce qu'on gagnait par là, m'avait-on dit, beaucoup d'indulgences. Mon âme, j'en suis convaincue, en retira un très-grand profit; je commençai ainsi à faire oraison sans savoir ce que c'était ; j'avais contracté l'habitude de cette pieuse pratique, et j'y étais aussi fidèle qu'à faire mon signe de croix.

A propos de ce tourment des pensées importunes dont je viens de parler, je signalerai un caractère spécial de ce genre d'oraison où l'entendement n'est point occupé à discourir : c'est que l'âme y est ou profondément recueillie, ou cruellement désolée par les distractions. Si elle avance, c'est toujours à grands pas, parce que c'est un progrès tout d'amour ; mais il lui en coûtera beaucoup pour atteindre le terme souhaité, à moins que Notre-Seigncur ne l'élève en très-peu de temps à l'oraison de quiétude; il dépend de son

bon plaisir de lui faire cette grâce, comme il Ta faite à certaines personnes que je connais. Les âmes qui marchent par cette voie se serviront avec utilité d'un livre pour se recueillir en peu de temps. Un autre secours pour moi, c'était la vue des champs, de l'eau, des fleurs ; ces objets m'élevaient vers le Créateur, ils me faisaient entrer dans un saint recueillement, et ils étaient pour moi comme un livre où je lisais les bienfaits et les grandeurs de Dieu, mon ingratitude et mes offenses.

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