La Vie écrite par elle-même (page 6)
Pour ce qui est de me peindre sous des images les objets célestes ou sublimes, jamais mon entendement grossier n'en a été capable ; il a plu au Seigneur de les montrer à mon âme par une voie différente. D'autres, à l'aide d'une imagination vive, se représentent ce qu'ils veulent méditer et se recueillent ainsi ; chez moi cette faculté se trouvait si inerte qu'elle ne pouvait en aucune façon me peindre ce que je ne voyais pas des yeux du corps. 11 n'y avait qu'une chose en mon pouvoir, c'était de penser à Jésus-Christ en tant qu'homme. Mais en vain les livres me faisaient la peinture de sa beauté, en vain ses images frappaient chaque jour mes regards, jamais il ne me fut possible de me représenter intérieurement les traits de l'Homme-Dieu. La foi seule me le montrait présent. Figurez-vous un aveugle, ou quelqu'un au milieu d'une obscurité profonde, s'entretenant avec une autre personne : il sait certainement et il croit que cette personne est là, puisqu'il l'entend, mais il ne la voit point. Ainsi en était-il de moi lorsque je pensais à Notre-Seigneur ; je ne le voyais que par un regard de foi. C'est pour cette raison que j'aimais tant les images. Oh! qu'ils sont à plaindre, ces malheureux qui par îeur faute se privent d'un si grand bien! Ils se trahissent par là, et font voir qu'ils n'aiment pas le divin Maître. S'ils l'aimaient, ils se sentiraient
tressaillir de joie à la vue de son portrait, puisque ici-bas même l'œil tombe avec bonheur sur le portrait d'un ami.
Vers ce môme temps on me donna les Confessions de saint Augustin, Ce fut, je n'en puis douter, par un dessein tout particulier du Seigneur, car je ne cherchais point à les avoir, et je ne les avais jamais lues. J'ai pour saint Augustin un très-grand amour : d'abord parce que le couvent où j'avais été pensionnaire était de son ordre, ensuite parce qu'il fut pécheur. Je puisais, je me plais à le dire, une vive consolation auprès des saints que le Seigneur avait appelés des voies lointaines du péché; il me semblait que je devais trouver en eux du secours ; si le Seigneur leur avait accordé le pardon, il pouvait me l'accorder aussi. Une seule chose me désolait, comme je l'ai dit : Dieu ne les avait appelés qu'une fois, et ils étaient restés fidèles; pour moi, hélas! il m'avait déjà tant de fois appelée, et toujours en vain ; c'était ce qui me faisait gémir. Néanmoins, en considérant ce tendre amour qu'il me portait, je sentais renaître mon courage; et si bien souvent je me suis défiée de moi, jamais je ne me suis défiée un seul instant de sa miséricorde. Ciel! quel effroi me pénètre quand je considère cette dureté de mon âme si obstinément infidèle, malgré tous les secours que Dieu lui prodiguait ! Je tremble encore en voyant le peu d'empire que j'avais sur moi, et les chaînes si fortes qui m'empêchaient de me donner toute à Dieu.
Je n'eus pas plutôt commencé à lire ce livre des Confessions, qu'il me semblait m'y voir moi-même dépeinte. Je redoublai d'ardeur à me recommander à mon glorieux et bien-aimé saint Augustin. J'arrive enfin à la page de sa conversion ; je lis les paroles que lui fit entendre dans le jardin cette voix du ciel si pénétrante et si douce1. C'en est
* Confessions, liv. VIII, c. xi et xu.
fait, mon cœur cède, il est vaincu. Dieu, ce semble, a fait retentir la môme voix au fond de mon âme. Soudain mes larmes coulent, longtemps elles m'inondent, et tandis qu'elles s'échappent par torrents, je succombe intérieurement à la tendresse du regret et aux angoisses de la plus amère douleur. 0 ciel ! que ne souffre pas une âme qui a perdu cette liberté par laquelle elle devait régner en souveraine! que de tourments elle endurci J'en demeure éperdue, et je ne sais comment j'ai pu vivre au sein d'un tel supplice. Louange éternelle à Dieu ! il me donna la vie et m'arracha sans retour de la profondeur de cette mort. Oui, en cet heureux moment, ce Dieu de bonté communiqua à mon âme de grandes forces : je le sentais, il avait entendu mes cris, il avait été touché de tant de larmes.
Dès cette époque je sentis croître le désir de rester plus longtemps avec lui dans l'oraison, et d'éloigner de ma vue les causes de ma dissipation. A peine étais-je renfermée dans la solitude, que je sentais renaître mon amour pour mon céleste Époux. Je voyais bien que je l'aimais, mais je ne comprenais pas au juste en quoi consistait le véritable amour. Oh ! de quelle ineffable condescendance il usa à mon égard! J'achevais à peine de former le désir d'être toute à lui, qu'il se hâtait de son côté de me combler de nouvelles faveurs ; il me conviait, ce semble, à vouloir accepter ces saintes délices et ces divines caresses que d'autres s'efforcent d'obtenir par de longs travaux : ceci se passait dans les dernières années. Je ne lui demandais cependant ni ces douceurs, ni la tendresse de dévotion, jamais je ne l'aurais osé. Je le suppliais seulement de m'accorder la grâce de ne plus l'offenser, et de me pardonner mes péchés. Ils étaient si grands à mes yeux, que jamais de sang-froid je n'aurais osé même désirer ces îjoies et ces délices. C'était trop de
bonté et trop de miséricorde de la part de ce doux Maître, de daigner me souffrir en sa présence et de m'y attirer; car sans ce doux attrait, je le voyais, je ne serais point venue. Je ne me souviens de lui avoir demandé des consolations qu'une seule fois dans ma vie, c'était dans un moment de grande sécheresse. Je ne m'aperçus pas plus tôt de ce que je faisais, que la confusion et la douleur de me voir si peu humble me donnèrent ce que j'avais eu la témérité de demander. Je savais bien que cela n'était point défendu; mais je ne le croyais permis qu'à ceux qui se sont disposés par une véritable dévotion, c'est-à-dire qui s'efforcent de tout leur pouvoir de ne point offenser Dieu, et qui sont résolus et préparés à toutes sortes de bonnes œuvres. Il me semblait que mes larmes étaient seulement des larmes de femme, des larmes sans énergie, puisque par elles je n'obtenais pas ce que je désirais. Je crois néanmoins qu'elles m'ont servi, particulièrement à dater de ces deux circonstances, où l'excès de la componction m'en fit répandre de si amères, et où mon coeur fut brisé d'un si tendre repentir. Dès lors, ainsi que je l'ai dit, je commençai à m'adonner davantage à l'oraison ; je m'exposai moins aux occasions qui pouvaient me nuire, sans toutefois les éviter entièrement Mais le divin Maître, me soutenant de sa main, m'aida à m'en éloigner; et à peine vit-il en mon âme une préparation depuis si longtemps attendue par son amour, qu'il me combla de plus en plus de faveurs, comme mon récit va le faire connaître. Conduite peu ordinaire assurément de la part du Seigneur, car il n'a coutume d'accorder de telles grâces qu'à ceux qui vivent déjà dans une plus grande pureté de conscience.
Prémices des faveurs extraordinaires ; théologie mystique. — Dévotion habituelle qui avait précédé; cette dévotion dépend en partie de nos efforts. — Combien il est important de reconnaître les grâces que Dieu nous accorde ; c'est une fausse humilité de ne pas le faire. — Comme elle va parler désormais des grâces dont le Seigneur l'a comblée, elle souhaite que cette partie de sa relation ne soint point connue du public.
Notrc-Seigneur daignait, ainsi que je l'ai dit1, m'accorder à certains intervalles, mais durant un temps très-court, les prémices de la faveur dont je vais parler. Tandis que dans l'oraison je me tenais auprès de ce divin Maître, me le représentant, comme je l'ai rapporté*, dans le sanctuaire intérieur de mon âme ; quelquefois aussi, au milieu d'une lecture, j'étais tout à coup saisie du sentiment de la présence de Dieu. Il m'était absolument impossible de douter qu'il ne fût au dedans de moi, ou que je ne fusse toute abîmée en lui.
Ce n'était pas là une vision ; c'est, je crois, ce qu'on appelle théologie mystique. Elle suspend l'âme de telle sorte qu'elle semble être tout entière hors d'elle-même. La volonté aime, la mémoire me paraît presque perdue ; l'entende« C. iv, p. 35, et c ix, p. 00.
ment n'agit point1, néanmoins il ne se perd pas*. Je le répète, il n'agit point, mais il demeure comme épouvanté de la grandeur de ce qu'il contemple ; car Dieu se plaît à lui faire connaître qu'il ne comprend rien de ce qu'il lui découvre alors.
Cette insigne faveur avait été précédée d'une autre, qui peut, ce me semble, être jusqu'à un certain point le fruit de nos efforts : c'était une tendresse de dévotion très-habituelle. Je goûtais un plaisir qui, sans être entièrement sensible ni parfaitement spirituel, est pourtant un don de Dieu. Mais ici nous pouvons nous aider beaucoup nous-mêmes, soit en considérant notre bassesse, la grandeur des bienfaits divins, notre ingratitude, les douleurs de la passion de Jésus-Christ et le mystérieux enchaînement des souffrances de sa vie ; soit en contemplant avec joie la magnificence des œuvres du Seigneur, ses perfections souveraines, l'excès de son amour pour nous, et tant d'autres merveilles qui se révèlent comme d'elles-mêmes à ceux qui ont un véritable désir de leur avancement. Que si à ces considérations se joint un peu d'amour, l'âme s'épanouit délicieusement, le cœur s'attendrit, les larmes coulent. Quelquefois il semble que nous les tirons des yeux comme par force ; d'autres fois c'est Notre-Seigneur qui, nous faisant une douce violence, leur ouvre un libre passage, sans qu'il nous soit possible de les retenir. Ce divin Maître se plaît ainsi à payer magnifiquement nos faibles services par cette suave consolation qu'éprouve l'âme en voyant ses larmes couler pour une Majesté si adorable. Consolation, certes, bien légitime; je ne m'étonne nullement que notre âme trouve là une source de délices et de transports.
1 Par voie de raisonnements, de considérations, ou d'actes discursifs. * N'est pas ravi en Dieu.
On pourrait à juste titre, comme la pensée m'en vient maintenant, comparer ces joies à celles du ciel. Il y a sans doute, entre les degrés divers de la félicité céleste, une différence incomparablement plus grande qu'entre les degrés de bonheur de l'âme dans cet exil. Voici néanmoins la ressemblance : Dieu donne à ses élus, dans le ciel, une gloire proportionnée à leurs mérites ; mais comme il voit combien peu ils ont travaillé pour la gagner, ils sont tous contents de la place qu'ils occupent. Il en est de même de l'âme icibas : dès que Dieu commence à lui faire goûter ces plaisirs de l'oraison, elle croit vraiment n'avoir plus rien à désirer, et elle se regarde comme très-bien payée de tous ses services; et certes elle a bien raison d'en juger ainsi. Ces larmes, fruit en quelque sorte de nos efforts soutenus par le secours divin, sont d'une inestimable valeur, et ce n'est pas assez de tous les travaux du monde pour en acheter une seule. Quel trésor plus précieux, en effet, que de trouver en soi le consolant témoignage que l'on est agréable à Dieu ! Celui qui en est là ne saurait lui en rendre d'assez, vives actions de grâces, ni trop reconnaître la grandeur d'un tel bienfait ; car le Seigneur fait assez voir qu'il le veut pour sa maison, et l'a choisi pour son royaume, s'il ne retourne . point en arrière.
Qu'il méprise certaines fausses humilités dont je compte parler, et se garde bien de croire faire acte de cette vertu en ne reconnaissant pas les grâces de Dieu. La vérité à bien entendre ici est que, Dieu nous les accordant sans aucun mérite de notre part, nous devons lui en payer un juste tribut de reconnaissance. Mais si ces largesses nous sont inconnues, comment exciteront-elles notre amour? Et puis, n'est-il pas hors de doute que plus une âme se reconnaît indigente par elle-même et riche par les dons du Seigneur,
plus elle avance dans la vertu et dans la vraie humilité ? Je ne crains pas de le dire, cette peur de la vaine gloire, quand Dieu commence à nous prodiguer ses trésors, ne peut servir qu'à abattre le courage d'une âme, en lui persuadant qu'elle n'est pas capable de grands biens. Celui qui nous les donne, croyons-le fermement, nous donnera aussi la grâce de démêler les artifices du tentateur, et la force de lui résister. Pour cela il ne demande de nous qu'une intention droite et un vrai désir de lui plaire et non aux hommes.
D'ailleurs n'est-il pas très-clair qu'un souvenir fidèle des bienfaits augmente l'amour envers le bienfaiteur? Si donc il est permis et très-méritoire de se rappeler sans cesse que c'est Dieu qui nous a tirés du néant, nous a donné l'être, et nous conserve la vie: que c'est lui qui, si longtemps avant notre naissance, nous a préparé les bienfaits de sa mort et de ses douleurs, pourquoi ne me serait-il pas permis de voir, de comprendre, de rappeler souvent à mon souvenir, qu'ayant autrefois aimé les conversations frivoles, je ne puis plus maintenant, par un don du Seigneur, trouver de charme qu'à m'entretenir de lui? C'est là un joyau précieux dont il m'a fait présent ; et quand je me souviens que je l'ai reçu de lui, et qu'il est en ma possession, un tel souvenir non-seulement me convie, mais me force à l'aimer ; et cet amour est tout le fruit de l'oraison fondée sur l'humilité. Que doivent donc éprouver certains serviteurs de Dieu, quand ils voient en leur pouvoir d'autres perles plus précieuses encore dont il leur a fait présent, comme la perle du mépris du monde et celle du mépris d'eux-mêmes ! Ah ! n'en doutons point, ils sentent profondément que de tels bienfaits leur imposent plus de reconnaissance et de fidélité. N'ayant par eux-mêmes aucun de ces trésors, ils s'en voient
uniquement redevables à la largesse de ce Dieu qui a daigné se montrer si prodigue envers une âme aussi faible, aussi pauvre et dépourvue de mérites que la mienne. Non content de m'enrichir d'une de ces perles de si haut prix, ce qui était déjà trop pour moi, il m'en a donné d'autres, et sa munificence a dépassé mes désirs.
De telles faveurs doivent accroître notre dévouement et notre reconnaissance; Dieu ne les accorde qu'à cette condition. Si, dans cet état sublime, il nous voit mal user de ce trésor, il le reprend; et, nous laissant dans une indigence beaucoup plus grande qu'auparavant, il le donne à des âmes plus fidèles, qui le feront mieux valoir pour elles-mêmes et pour les autres. Mais comment celui qui ignore les richesses dont il est possesseur, pourrait-il en faire part et les distribuer avec libéralité? Avec une nature telle que la nôtre, il nous est impossible, selon moi, d'avoir le courage des grandes choses, si nous ne sentons en nous l'assurance de la faveur divine. Faibles et courbés vers la terre, nous aurions bien de la peine à arriver à un détachement parfait et à ce souverain dégoût des choses d'ici-bas, si notre âme ne possédait déjà quelque gage des biens d'en haut. Par ces dons, le Seigneur nous rend la force perdue par nos péchés; ainsi, avant d'avoir reçu ce gage de son amour, accompagné d'une foi vive, il sera bien difficile de se réjouir d'être pour tous un objet de mépris et d'horreur, et d'aspirer à ces grandes vertus qui éclatent dans les parfaits. Notre nature ayant tant de peine à se soulever vers le ciel, nos regards ne se portent qu'aux objets présents ; ces faveurs réveillent la foi et lui donnent une nouvelle vigueur. Comme j'ai si peu de vertu, je juge des autres par moi-même : étant si misérable, j'avais besoin de tous ces secours. Peut-être la seule vérité de la foi suffit à des âmes plus fortes, pour entreprendre des choses
très-parfaites. C'est à elles de nous donner lumière sur ce point ; quant à moi, j'ai dit ce que j'ai éprouvé, comme on l'exige. Si cet écrit n'est pas bien, celui à qui je l'envoie n'aura qu'à le déchirer ; il est plus capable que moi d'en découvrir les défauts. Pour l'amour de Dieu, je le conjure, lui et tous mes confesseurs, de m'accorder une grâce : c'est de publier de mon vivant même, s'ils le jugent à propos, ce que j'ai dit de mes péchés et des infidélités de ma vie ; dès cette heure je le leur permets, dans l'espoir de détromper ainsi ceux qui trouveraient en moi quelque vertu ; je puis bien l'affirmer, mon cœur à l'avance en tressaille de joie. Mais pour ce qui me reste à dire, je ne leur donne pas la même liherté, et je ne veux pas, s'ils le communiquent, qu'ils disent en qui ces choses se sont passées, ni qui les a écrites. Dans ce dessein, je tairai mon nom et celui des autres, et je m'efforcerai de tout dire de manière à rester inconnue. Je les conjure donc, pour l'amour de Dieu, de céder à mon désir. L'approbation d'hommes si instruits et si graves suffira pour autoriser ce qu'il y aura de bon danscet écrit: s'il y a quelque chose de tel, je le devrai uniquement à Notre-Seigneur, et je n'y serai pour rien ; car je n'ai ni science, ni vertu, ni secours de gens habiles ou de qui que ce soit. A l'exception de ceux qui m'ont imposé ce travail, et qui dans ce moment ne se trouvent point ici, nul ne sait que je m'en occupe. Je n'y emploie, pour ainsi dire, que des moments dérobés, et encore avec peine ; cela m'empêche de filer, et je suis dans une maison pauvre où les occupations ne me manquent pas. En outre, j'ai si peu de capacité et de mémoire que je ne puis m'aider en rien de ce que j'ai lu ou entendu. Ainsi donc, si je dis quelque chose de juste, Notre-Seigneur l'aura voulu pour quelque bonne fin; ce que j'aurai dit de défectueux viendra de moi, et c'est à vous, mon père, de le retrancher.
Dans aucun cas il ne convient de dire mon nom : de mon vivant, ce serait révéler le bien qui est en moi, et il est clair que cela ne doit pas se faire ; après ma mort, Tunique résultat serait d'enlever tout crédit et toute autorité à ce que j'aurai dit d'utile, quand on saurait que cela vient d'une personne si méprisable et si dénuée de vertu. Dans la confiance qu'une grâce si instamment demandée pour l'amour de Dieu me sera accordée par vous et par ceux qui liront ceci, j'écrirai avec liberté; autrement, je ne le ferais qu'avec grand scrupule, sauf pour faire connaître mes péchés, car en cela je n'en ai point; mais quant au reste, il me suffit d'être femme, et femme si imparfaite, pour que la plume s'échappe de ma main. Aussi, excepté le simple récit de ma vie, que tout le reste soit pour vous, mon père, qui m'avez tant pressée d'écrire une relation des grâces que Dieu m'a faites dans l'oraison. Si elle se trouve conforme aux vérités de notre sainte foi catholique, vous pourrez en retirer quelque profit; sinon, jetez à l'instant ce papier au feu, je m'y soumets d'avance. Ha tez-vous dès lors de me détromper, afin que le démon ne trouve pas un gain là où mon âme en espérait un pour elle. Notre-Seigneur sait bien, comme je le dirai dans la suite, que j'ai toujours recherché ceux qui pouvaient m'éclairer.
Malgré tous mes efforts pour exprimer avec clarté ce que j'ai à dire de l'oraison, mon langage sera bien obscur pour ceux qui n'en ont pas l'expérience. Je ferai connaître certains obstacles et certains dangers qu'on rencontre dans ce chemin. Je me servirai pour cela des lumières de mon expérience, et de celles que j'ai puisées dans une communication de plusieurs années avec des gens très-doctes et très-spirituels. Ils reconnaissent qu'en vingt-sept ans, malgré mes infidélités et mes faux pas dans cette voie de l'oraison, Dieu
m'a donné autant d'expérience qu'à d'autres qui y marchent depuis trente-sept et quarante-sept ans, et qui ont toujours été des modèles de pénitence et de vertu. Que Notre-Seigneur soit béni de tout, et qu'il daigne se servir de moi, je l'en conjure au nom de son infinie bonté. Puisse cette révélation des secrets de sa grâce à mon égard, lui procurer quelque gloire et faire bénir son saint nom ! Mon divin Maître le sait, je n'ai point d'autre but en faisant connaître comment il a changé un si abject et si dégoûtant fumier en un jardin de fleurs d'un suave parfum. Daigne sa divine Majesté me préserver de les arracher par ma faute, et de revenir ainsi à mon premier état. Je vous conjure, mon père, au nom de son amour, de lui demander cette grâce pour moi, puisque vous savez qui je suis, plus à fond et plus clairement que vous ne m'avez permis de le dire en cet écrit.
Causes pour lesquelles on n'arrive pas en peu de temps à un parfait amour de Dieu. — L'àme comparée à un jardin ; quatre manières de l'arroser, ou quatre degrés d'oraison. — Premier degré, oraison mentale. — Ce chapitre est très-utile pour les commençants, et pour ceux qui n'éprouvent point de douceurs spirituelles dans l'oraison.
Parlons maintenant de ceux qui commencent à être les esclaves de l'amour; car, selon moi, c'est porter cette heureuse chaîne que d'être déterminé à suivre par ce chemin de l'oraison Celui qui nous a tant aimés. C'est là une dignité si haute, que je ne saurais y penser sans une joie extraordinaire. Il suffît de se montrer fidèle dans ce premier état, pour voir bientôt s'évanouir la crainte servi] e. 0 Seigneur de mon âme, ô mon Bien, pourquoi n'avez-vous pas voulu qu'une âme résolue de vous aimer, prête à tout quitter pour mieux concentrer en vous ses affections, n'eût pas soudain le bonheur de s'élever à ce parfait amour? J'ai mal dit; je devais dire, en faisant retomber sur nous la plainte : Pourquoi ne voulons-nous pas? Car à nous seuls en est la faute, si nous ne nous élevons pas en peu de temps à cette dignité sublime, à ce véritable amour, source de tous les biens. Nous mettons notre cœur à si haut prix ! nous sommes si lents à faire à Dieu le don absolu de nous-mêmes I nous sommes si loin de cette préparation intérieure qu'il exige ! Or, Dieu ne veut pas que nous jouissions d'un bonheur si élevé sans
le payer d'un grand prix. La terre, je le sais, n'a point de quoi l'acheter. Cependant, si nous faisions de généreux efforts pour nous détacher de toutes les créatures, pour tenir habituellement au ciel nos désirs et nos pensées; si, à l'exemple de quelques saints, nous nous disposions pleinement et sans délai, j'en suis convaincue, Dieu en fort peu de temps nous accorderait un tel trésor. Mais il nous semble lui avoir fait un entier abandon, lorsque nous réservant la propriété et le capital, nous lui offrons les fruits ou les revenus. Nous nous sommes dévoués à la pauvreté, et c'est un acte très-méritoire ; mais souvent nous nous jetons de nouveau dans des soins et des empressements pour ne manquer ni du nécessaire, ni du superflu. Nous travaillons à nous faire des amis qui nous le donnent, et nous nous engageons ainsi dans des soucis et des dangers, plus grands peut-être que ceux que nous trouvions dans la possession de nos biens. Nous croyons également avoir renoncé à l'honneur du siècle en entrant dans la vie religieuse, ou en commençant à mener une vie spirituelle et à marcher dans le sentier de la perfection ; mais a-rt-on porté la plus légère atteinte à cet honneur, nous oublions aussitôt que nous l'avons donné à Dieu : pour le reprendre et nous .élever encore, nous ne craignons pas de le lui arracher des mains, comme on dit, nous qui, en apparence du moins, l'avions rendu maître de notre volonté. Ainsi en usons-nous dans toutes les autres choses.
Plaisante manière, en vérité, de chercher l'amour de Dieu! On le veut dans toute sa perfection et sur-le-champ, et l'on conserve cependant ses affections; on ne fait aucun effort pour exécuter les bons désirs, ni pour achever de les soulever de terre, et avec cela on ose prétendre à beaucoup de consolations spirituelles ! Cela ne saurait être, et de telles
réserves sont incompatibles avec le parfait amour. Ainsi, c'est parce que nous ne faisons pas à Dieu le don total et absolu de nous-mêmes, qu'il ne nous donne pas tout d'un coup le trésor d'un parfait amour. Plaise au Seigneur de nous le départir goutte à goutte, dût-il nous en coûter tous les travaux du monde I C'est une très-grande miséricorde de sa part de donner à quelqu'un la grâce et l'énergique résolution de tendre de toutes ses forces à ce bien. Qu'il persévère, et Dieu, qui ne se refuse à personne, agrandira peu à peu son courage de manière à lui faire enfin remporter la victoire. Je me sers à dessein de ce mot courage; car, dès le principe, le démon, connaissant le dommage qui doit lui en revenir, et que cette âme en sauvera un grand nombre d'autres, s'efforce de lui fermer, par mille obstacles, l'entrée du chemin de l'oraison. Mais si celui qui commence fait avec l'aide de Dieu de persévérants efforts pour s'élever au sommet de la perfection, jamais, à mon avis, il ne va seul au Ciel. Il y mène après lui une troupe nombreuse; comme à un vaillant capitaine, Dieu lui donne des soldats qui marchent sous sa conduite. Ainsi, pour ne pas reculer devant tant de périls et de difficultés, il lui faut un très-male courage et un secours signalé du Seigneur.
Puisque je parle des premiers efforts de ces à mes résolues de poursuivre la conquête d'un tel bien et de sortir victorieuses de leur entreprise, je veux les avertir (me réservant de développer plus tard ce que j'avais commencé à dire *ur la théologie mystique) que le plus rude labeur se rencontre dans ces commencements. Tout en leur donnant la force, Notre-Seigneur leur laisse soutenir le poids du travail. Dans les autres degrés d'oraison, c'est la jouissance qui domine. Partout cependant, au début, au milieu, au terme de la carrière, tous ont leurs croix, quoique différentes.
C'est par ce chemin tracé par Jésus-Christ, que doivent marcher ceux qui le suivent, s'ils ne veulent s'égarer. 0 souffrances bienheureuses payées, dés cette vie même, d'un salaire qui les dépasse de si loin ! Je me verrai forcée, par la nature de mon sujet, d'employer certaines comparaisons que je voudrais cependant bien éviter, et parce que je suis femme, et afin d'écrire simplement ce qui m'a été commandé. Mais, pour des personnes ignorantes comme moi, il y a une difficulté extrême à s'exprimer dans ce langage spirituel ; il faudra nécessairement m'ingénicr et trouver quelque moyen. Le plus souvent, selon toute apparence, ma comparaison manquera de justesse. Ce sera pour vous, mon pére, un sujet de récréation de voir un esprit aussi borné que le mien.
Voici celle qui se présente maintenant à mon esprit, et qui me satisfait pour mon dessein. Je l'ai lue quelque part, ou entendue ; mais je ne saurais dire dans quel livre, ou de quelle bouche, ni à quel propos, tant ma mémoire est mauvaise. Celui qui veut s'adonner à l'oraison doit se figurer qu'il entreprend de faire, dans un sol ingrat et couvert de ronces, un jardin dont la beauté charme les yeux du Seigneur. C'est le divin Maître lui-même qui, de sa main, arrache d'abord les mauvaises herbes, et en met de bonnes à Jeur place. Or, nous supposons cela fait, quand une àme est résolue de se livrer à l'oraison, et que déjà elle s'y exerce. C'est maintenant à nous, comme bons jardiniers, de travailler, avec le secours de Dieu, à faire croître ces plantes. Nous devons les arroser avec le plus grand soin; alors, loin de se flétrir, elles porteront des fleurs dont le doux parfum attirera le divin Maître. 11 visitera souvent cette âme, son jardin chéri, et il y prendra ses délices au milieu des vertus qui en sont les mystiques fleurs.
Voyons maintenant comment on peut arroser, afin de savoir ce que nous avons à faire, ce qu'il doit nous en coûter de labeurs et de temps, et si le gain excédera la peine. Il y a, ce me semble, quatre manières d'arroser un jardin : la première en tirant de l'eau d'un puits à force de bras, et c'est là un rude travail ; la seconde en la tirant à l'aide d'une noria *, et l'on obtient ainsi, avec moins de fatigue, une plus grande quanti té^d'eau, comme j'en ai moi-môme quelquefois fait l'épreuve; la troisième en faisant venir l'eau d'une rivière ou d'un ruisseau ; cette manière l'emporte de beaucoup sur les précédentes : le sol est plus profondément humecté, il n'est pas nécessaire d'arroser si souvent, et le jardinier a beaucoup moins de fatigue ; la quatrième enfin, et sans comparaison la meilleure de toutes, est une pluie abondante, Dieu lui-même se chargeant alors d'arroser, sans la moindre fatigue de notre part. Je vais appliquer à mon sujet ces quatre manières de donner à un jardin l'eau si nécessaire à son entretien, qu'il ne saurait en être privé sans périr. Je parviendrai ainsi, ce me semble,, à donner une certaine idée des quatre degrés d'oraison auxquels parfois, dans sa bonté, le Seigneur a daigné élever mon âme. Daigne ce Dieu de bonté m'accorder la grâce de m'exprimer de manière à être utile à un de ceux qui m'ont imposé l'obligation d'écrire, et qui en quatre mois a été conduit par le Seigneur bien au delà du terme où je n'étais arrivée qu'après dix-sept ans! Ses dispositions étaient meilleures : aussi, sans aucun travail de sa part, voit-il le jardin de son âme arrosé par ces quatre eaux ; et s'il ne reçoit encore que quelques gouttes de la quatrième, il ne saurait tarder, tant il est fidèle, de se plonger, avec l'aide
* Machine hydraulique tort commune en Espagne et dans le midi de la France.
du Seigneur, aux sources vives de cette eau céleste. 11 va trouver sans doute bien plaisante ma manière de m'expliquer : eh bien ! qu'il en rie, je lui déclare que j'y consens de grand cœur.
Pour les commençants, l'oraison, nous pouvons le dire, c'est tirer péniblement de l'eau du puits ; il leur en coûte, en effet, de recueillir leurs sens habitués à se répandre au dehors ; de mourir peu à peu à ce désir naturel de voir et d'entendre, et de s'en abstenir de fait aux heures d'oraison. Ils doivent alors se tenir dans la solitude, éloignés de tout ce qui peut les distraire, et réfléchir à leur vie passée. Tous, à la vérité, les premiers comme les derniers, méditeront souvent avec fruit devant Dieu les années de leur vie, mais en insistant plus ou moins, comme je le dirai dans la suite. Une peine des commençants, c'est de ne pouvoir reconnaître s'ils ont un vrai repentir de leurs péchés ; ce repentir, ils l'ont pourtant, et la preuve en est dans leur résolution si sincère de servir Dieu. La vie de Jésus-Christ doit être le sujet habituel de leurs méditations, et un pareil exercice n'est pas sans fatigue pour l'esprit.
Voilà jusqu'où nous pouvons 'arriver par nos efforts, aidés, cela s'entend, de la grâce divine sans laquelle, on le sait, nous ne pouvons avoir une bonne pensée. C'est là commencer à tirer de l'eau du puits, et Dieu veuille qu'il y en ait. Si elle manque, ce ne sera pas du moins notre faute; nous nous présentons pour la tirer, et nous faisons ce qui dépend de nous pour arroser les fleurs du jardin. Contions-nous à la bonté infinie de Dieu. Si, pour des raisons connues de lui, et peut-être pour notre plus grand bien, il fait tarir la source du puits, il ne laissera pas, pourvu qu'il voie en nous de laborieux jardiniers, de nourrir les fleurs sans eau, et de donner l'accroissement aux vertus. Par cette eau, j'entends ici nos larmes, et, à leur défaut, la tendresse et les sentiments intérieurs de dévotion.
Mais que fera celui qui pendant plusieurs jours ne trouve qu'aridité, dégoût, ennui, profonde répugnance de venir puiser? Il est tenté de tout abandonner. Une pensée l'arrête : il fait plaisir et rend service au maître du jardin. Une crainte le retient : manquer de constance serait perdre à la fois ses services passés et ce qu'il espère gagner à l'avenir par le travail si pénible de faire souvent descendre le seau dans le puits sans en retirer une goutte d'eau. Ce n'est pas tout : certains jours il ne pourra même lever les bras, je veux dire avoir une bonne pensée; car, dans mon langage, puiser l'eau dans le puits, c'est agir avec l'entendement. Eh bien ! dans cette extrémité, que fera le pauvre jardinier? Il se réjouira, il se consolera, il regardera comme une faveur des plus insignes de travailler dans le jardin d'un si grand Monarque. Sûr de lui plaire par son travail, il n'ambitionnera pas d'autre contentement. Il ne se lassera pas de remercier son Maître de la confiance qu'il lui témoigne; car il voit que ce Maître suprême, sans rien donner à son jardinier, compte cependant sur lui et sur son zèle à cultiver le jardin qu'il . lui a confié. Au milieu de cette sécheresse intérieure, le devoir du disciple est d'aider le divin Maître à porter cette croix dont il fut chargé toute sa vie. Sans chercher ici-bas son royaume, et sans jamais abandonner l'oraison, il acceptera, même jusqu'au dernier soupir, cette désolante aridité, et il ne laissera point Jésus-Christ tomber sous le fardeau delà croix. Un temps viendra où cet adorable Sauveur le récompensera de tout; non, non, il n'a pas à craindre de perdre le fruit de son travail. Il sert un bon Maître, dont les
divins regards sont constamment attachés sur lui. Qu'il ne se trouble pas des mauvaises pensées, mais qu'il se souvienne que le démon les présentait aussi à saint Jérôme dans le désert. Les peines endurées dans l'oraison mentale ont leur prix. Ce saint exercice a été si pénible pour moi durant plusieurs années, que je regardais comme une faveur de Dieu de pouvoir retirer une goutte de ce puits sacré. Ces souffrances sont très-grandes, je le sais ; et il faut, à mon gré, plus de courage pour les soutenir que pour supporter bien des traverses du monde. Mais, comme je l'ai vu clairement, Dieu, dès cette vie môme, les récompense par un magnifique salaire. Oui, une seule de ces heures où le Seigneur m'a fait goûter sa délectable douceur, m'a surabondamment payée de toutes les angoisses que j'ai si longtemps souffertes pour persévérer dans l'oraison.
Notre-Seigneur se plaît à envoyer ces tourments, avec beaucoup d'autres tentations, aux uns au commencement, aux autres vers la fin. Son dessein, je pense, est d'éprouver ses amants : avant de mettre en eux de si grands trésors, il veut savoir s'ils pourront boire le calice, et l'aider à porter la croix. C'est pour notre bien, j'en suis convaincue, qu'il agit de la sorte; il nous montre ainsi combien par nousmêmes nous sommes peu de chose. Nous réservant des grâces du plus haut prix, il se plaît à nous faire voir auparavant, par expérience, toute notre misère, de peur qu' il ne nous arrive, comme à Lucifer, de tomber d'un faîte si sublime.
0 mon tendre Maître, est-il un seul de vos actes où vous n'ayez en vue le plus grand bien d'une âme déjà toute à vous par l'amour, d'une âme qui s'abandonne à vous pour suivre vos traces jusqu'au Calvaire, fermement résolue de vous aider à porter la croix sans jamais vous laisser seul sous ce fardeau?
Digitiz
Dès qu'on voit en soi une pareille détermination, on n'a rien à craindre. Non, non, vous n'avez pas lieu de vous affliger, âmes spirituelles, âmes élevées, vous qui, dédaignant les plaisirs du monde, n'aspirez qu'à vous entretenir seules avec Dieu. Quand vous en êtes là, le plus difficile est fait. Rendez-en des actions de grâces à Notre-Seigneur, et confiezvous en sa bonté; jamais il n'a manqué à ses amis. Gardezvous de donner la moindre entrée dans votre esprit à cette pensée : Pourquoi accorde-t-il à celui-ci, en peu de jours, cette dévotion qu'il me refuse après tant d'années de service? Croyonsr-le fermement, tout est pour notre plus grand bien. Que le divin Maîlre nous conduise par où il lui plaira; nous ne sommes plus à nous, mais à lui. 11 nous fait une assez grande grâce en daignant conserver en nous la volonté de travailler à son jardin. S'il lui plaît de faire croître les plantes et les fleurs tantôt avec l'eau tirée du puits, et tantôt sans elle, que m'importe à moi? Faites, Seigneur, tout ce qu'il vous plaira; préservez-moi seulement de toute offense, et de voir périr ces tendres fleurs, ces vertus naissantes, que voire seule bonté a fait germer dans mon âme. Vous avez souffert, Seigneur; je veux souffrir. Accomplissez en moi, de toules manières, votre volonté sainte; mais, j'ose vous en prier, ne donnez pas le trésor si précieux de votre amour à des âmes mercenaires qui ne vous servent que pour savourer des délices.