La Vie écrite par elle-même (page 7)
Qu'on remarque bien ceci ; je le dis parce que je le sais par expérience. Quand une âme entre avec courage dans le chemin de l'oraison mentale, et qu'elle gagne sur elle-même de n'avoir ni beaucoup de joie dans'les consolations, ni beaucoup de peine dans les sécheresses, cette âme a déjà parcouru une grande partie de la carrière. Qu'elle ne craigne point, malgré tous ses faux pas, de retourner en arrière ; .
l'édifice spirituel qu'elle élève, repose sur un ferme fondement. Qu'on le sache bien, le véritable amour de Dieu ne consiste pas à répandre des larmes, ni dans ces douceurs et cette tendresse que nous désirons d'ordinaire parce qu'elles nous consolent, mais à servir le Seigneur dans la justice, avec un mâle courage et avec humilité. Autrement, ce serait, à mon gré, tendre toujours la main pour recevoir, et ne jamais rien donner.
Que Notre-Seigneur conduise par la voie des délices intérieures de petites femmes faibles et peu magnanimes comme moi, à la bonne heure, j'y vois une convenance ; c'est ainsi qu'il me donne en ce moment la force de supporter certaines croix qu'il lui a plu de m'envoyer. Mais que des serviteurs de Dieu, des hommes graves, doctes et d'un esprit élevé, éprouvent tant de peine quand Dieu ne leur donne pas de dévotion sensible, en vérité, cela me fait mal au cœur. Je ne leur dis pas de la refuser si Dieu la leur donne ; ils doivent, au contraire, l'estimer beaucoup, parce qu'il la juge alors utile pour eux. Mais, s'ils s'en voient privés, qu'ils ne s'en tourmentent pas. Dès que Notre-Seigneur la leur refuse, ils doivent juger qu'elle ne leur est pas nécessaire, et en supporter la privation avec un courage tranquille. Ils peuvent m'en croire, je l'ai éprouvé, je l'ai vu, le trouble est une faute, une imperfection ; il enlève, avec cette liberté d'esprit si précieuse, le courage d'entreprendre de grandes choses pour Dieu.
Quoique ce mâle courage et cette liberté d'esprit soient d'une si haute importance pour les commençants, cependant je dis moins ceci pour eux que pour un grand nombre d'autres, qui, après avoir commencé à s'exercer dans l'oraison, y font peu de progrès. Cela vient, si je ne me trompe, de ce que dès le principe ils n'ont pas généreusement embrassé la
croix. Leur entendement eesse-l-il d'agir, ils s'imaginent qu'ils ne (Vint rien, ils s'en affligent, ils ne le peuvent souffrir; et c'est peut-être alors que la volonté, à leur insu, se nourrit d'un aliment substantiel, et prend une nouvelle vigueur. Nous devons nous pénétrer de cette pensée, que bien des choses qui sont fautes à nos yeux ne le sont pas aux yeux de Dieu. Il connaît mieux que nous notre misère et la bassesse de noire nature. Il voit dans ces ames le désir de penser toujours à lui et de l'aimer toujours; celle disposition est celle qui plaît au Seigneur. Quant à cet abattement auquel elles s'abandonnent, il ne sert qu'à entretenir le trouble; et si elles devaient sentir pendant une heure l'impuissance de méditer, elles la sentiront pendant quatre.
Très-souvent cela ne vient que de l'indisposition du corps. C'est une vérité que m'ont apprise tant l'expérience et l'observation, que des personnes spirituelles avec qui j'en ai conféré. Oui, telle est notre triste condition ici-bas. Tant que la pauvre aine est unie à ce corps mortel, elle en est prisonnière; elle participe à ses infirmités. Victime des changements du temps et de la révolution des humeurs, elle se voif^ôuvent, sans qu'il y ait de sa faute, dans l'impuissance de laire ce qu'elle veut ; elle n'est propre, ce semble, qu'à souffrir de toutes manières. Plus on la veut alors forcer, plus le mal s'aggrave et se prolonge; c'est pourquoi il est besoin de discernement pour connaître quand l'impuissance de méditer procède de cette cause, car on ne doit pas achever d'accabler la pauvre âme. 11 faut que ces personnes comprennent qu'elles sont malades. Il leur sera avantageux de changer l'heure de l'oraison, souvent même plusieurs jours de suite. Qu'elles passent comme elles pourront le temps de cet exil. Il est cruel pour une âme qui aime Dieu de se voir dans une si misérable vie, sans pouvoir faire ce qu'elle
-veut, à cause d'un hôlc aussi incommode que ce corps.
J'ai dit qu'il fallait du discernement, parce que le démon est quelquefois l'auteur du mal qu'on endure. Ainsi, l'on ne doit ni toujours quitter l'oraison à cause des grandes distractions et des troubles dont on est assailli, ni toujours tourmenter l'âme en exigeant d'elle ce qu'elle ne peut. Il est des œuvres extérieures de charité et d'utiles lectures auxquelles elle peut s'occuper; si elle n'est pas même capable de cela, alors qu'elle serve le corps pour l'amour de Dieu, afin que le corps la puisse servir à son tour. Qu'on se récrée par de saintes conversations, ou bien qu'on aille respirer l'air de la campagne, selon le conseil que donnera le confesseur. En tout, l'expérience est d'un grand secours ; elle nous fait connaître ce qui nous convient le plus. En quelque état que l'on soit, on peut servir Dieu. Son joug est doux, et il est souverainement important de ne pas tenir l'âme abattue et découragée, mais de la conduire avec douceur, pour son plus grand avancement.
Je reviens donc à l'avis que j'ai donné; il est si utile, que je ne saurais trop le répéter. Une fois dans la carrière de l'oraison, que nul ne se tourmente ni ne s'attriste des sécheresses, des inquiétudes, de l'égarement des pensées. S'il veut gagner la liberté d'esprit et ne pas gémir dans une tribulation continuelle, qu'il commence à ne pas avoir peur de la croix. Dès lors Notre-Seigneur l'aidera à la porter, la joie régnera dans son âme, et tout tournera à son profit spirjtueJ. ïl est évident par ce que j'ai dit, que quand le puits est à sec, il n'est pas en notre pouvoir de faire jaillir la source. Mais il est de notre devoir de veiller pour puiser de l'eau dès qu'il y en aura, attendu que Dieu veut alors, par ce moyen, multiplier les vertus dans notre âme.
La Sainte continue à parler du premier degré d'oraison. — Elle dit qu'on ne doit pas vouloir s'élever soi-même à des choses surnaturelles, mais attendre que Dieu le fasse. — Elle rapporte comment Dieu la rendit, en un moment, capable de faire connaître à ses confesseurs les grâces dont il la favorisait.
Mon but dans le précédent chapitre, malgré de nombreuses
digressions selon moi nécessaires, a été de faire voir jusqu'où nous pouvons aller par nous-mêmes dans l'oraison mentale; j'ai voulu montrer aussi que dans ce premier état la dévotion dépend en partie de notre travail. Nous ne saurions, en effet, méditer et approfondir ce que Notre-Seigneur a souffert pour nous sans nous sentir émus de compassion ; mais la peine que cette vue excite et les larmes qu'elle fait répandre ont quelque chose de suave et de doux. Venons-nous à considérer la gloire future, l'amour de Notre-Seigneur pour nous, sa triomphante résurrection, de telles pensées épanouissent l'âme et la dilatent. La joie qu'elle éprouve, sans tëtre ni entièrement spirituelle, ni entièrement sensible, est uW joie vertueuse, comme la peine que lui cause la passion de ^Notre-Seigneur est une peine méritoire. Tout ce qui fait naître en nous une dévotion à laquelle l'entendement a concouru en partie porte ce caractère. Mais alors même cette dévotion est un don de Dieu, et nous ne saurions, par nos seujs efforts, ni l'acquérir, ni la mériter.
Une âme que Dieu n'a pas élevée à un degré plus éminent d'oraison fera très-bien de ne pas chercher à s'y élever d'ellemême; et ceci est bien à remarquer, parce qu'elle ne peut que perdre aune pareille tentative. Son occupation, dans cet état, doit être de produire divers actes qui agrandissent son courage dans le service de Dieu, enflamment son amour et fortifient ses vertus. Elle se servira alors avec fruit d'un livre excellent intitulé : VArt de servir Dieu *, et parfaitement approprié à ceux qui s'exercent dans ce premier degré d'oraison où l'entendement travaille. Elle peut se représenter Jésus-Christ comme s'il était devant elle, s'enflammer peu à peu d'un tendre amour pour sa sainte humanité, lui tenir toujours compagnie, lui parler, l'implorer dans ses besoins, se plaindre à lui dans ses peines, enfin se réjouir avec lui quand elle est dans l'allégresse : de cette sorte ses joies, qui pourraient lui faire oublier le divin Maître, ne serviront qu'à l'attacher plus étroitement à lui. Sans chercher alors des prières étudiées, qu'elle se contente de lui adresser des paroles simples, dictées par ses désirs et son besoin. C'est là une excellente méthode pour faire des progrès en fort peu de temps. A mon gré, c'est en avoir déjà fait de très-grands, que de se plaire dans la compagnie du divin Maître, d'en bien mettre à profit les précieux avantages, et d'aimer d'un amour sincère Celui qui nous a comblés de tant de biens. En agissant ainsi, nous ne devons point, comme je l'ai dit, nous mettre en peine de n'avoir pas de dévotion sensible ; mais nous devons nous montrer reconnaissants envers Dieu, qui, malgré la faiblesse de nos œuvres, entretient en nous le désir de lui plaire. Cette pratique d'avoir toujours Jésus-Christ présent à la pensée est
1 L'auteur de cet ouvrage est Rodrigue de Solis, religieux de l'ordre de Saint- Augustin.
utile dans tous les états d'oraison. C'est un moyen sûr de profiter dans le premier, d'arriver en peu de temps au second, et de se prémunir contre les illusions du démon dans les derniers.
Voilà donc ce qui est en notre pouvoir. Quiconque voudra passer outre, et élever son esprit jusqu'à ces goûts spirituels qui ne lui sont point donnés, se verra frustré, à mon avis, de l'un et de l'autre. En effet, ces goûts étant surnaturels, aucune tentative humaine ne saurait y atteindre : ainsi, dés que l'entendement cesse d'agir, l'àmc reste dans un désert et en proie à une grande sécheresse, (let édifice spirituel reposant tout entier sur le fondement de l'humilité, plus nous nous approchons de Dieu, plus nous devons être humbles : sans cela, nous le verrons infailliblement tomber en ruines. Or, n'y a-t-il pas une espèce d'orgueil à vouloir, de notre propre mouvement, monter plus haut? Et n'est-ce pas déjà trop de grâce de la part du Seigneur, qu'il daigne, malgré toute notre misère, nous approcher de lui? En parlant ainsi, je n'entends pas interdire les hautes considérations auxquelles l'entendement peut s'élever sur Dieu et sa sagesse infinie, sur le ciel et les merveilles qu'il renferme. Pour moi, je ne donnai jamais un tel essora mon esprit; mon incapacité me le défendait. Voyant d'ailleurs à la lumière divine combien j'étais dénuée de vertu, je trouvais que ce n'était pas une petite témérité de ma part d'oser porter ma pensée sur les choses de la terre; à combien plus forte raison devais-je m'estimer indigne de l'élever jusqu'à celles du ciel. Mais ces considérations pourront être utiles à d'autres, et aux gens doctes en particulier; car la science est, ce me semble, un grand trésor pour cet exercice, quand elle est jointe à l'humilité. J'en ai vu la preuve il y a peu de de jours, dans quelques-uns de ces hommes éminents en
doctrine. En fort peu de temps ils avaient fait d'admirables progrès, et c'est ce qui m'inspire le plus vif désir de voir un grand nombre de savants devenir des hommes d'oraison.
Quand je dis que les âmes ne doivent point aspirer à monter plus haut, mais attendre que Dieu les y élève, je ne fais qu'employer un langage spirituel, compris de tous ceux qui ont quelque expérience en cette matière; à ceux qui le trouveraient obscur, je déclare sans détour que je ne saurais m'expliquer plus clairement.
Dans la théologie mystique dont j'ai commencé à parler, l'entendement cesse d'agir ; Dieu lui-même suspend son action, comme je l'expliquerai avec plus d'étendue dans la suite, s'il plaît à la divine Majesté de m'aider de sa lumière. C'est pourquoi je dis que nous ne devons avoir ni la présomption, ni la pensée de suspendre nous-mêmes son action ; nous devons, au contraire, continuer de l'occuper à discourir. Au reste, toute tentative de ce genre n'aboutira qu'à nous laisser froids, et comme des êtres privés de raison : la médiation mentale échappe, et l'on ne s'élève pas à la contemplation. Quand le Seigneur suspend et arrête l'activité naturelle de l'entendement, il lui donne de quoi contempler, dans le ravissement, et de quoi s'occuper; sans raisonnement ni discours, il l'illumine de plus de lumière dans l'espace d'un Cm/o, que nous ne pourrions en acquérir avec tous nos soins en plusieurs années. Mais, de nous* mêmes, prétendre occuper les puissances de l'àme et arrêter leur activité naturelle, c'est folie. Je le répète, cela décèle, sans qu'on s'en doute, un léger défaut d'humilité : on ne commet pas de faute, je le veux; mais du moins on portera la peine d'une si folle tentative. Outre que c'est travail perdu, l'âme en éprouve je ne sais quel dégoût. Elle ressemble à celui qui, s'étant élancé pour sauter, sent tout à
coup derrière lui une force qui Parrête et rend son élan inutile. Si Ton y fait attention, on reconnaîtra encore, au peu de profit qu'on en retire, ce léger manque d'humilité dont je viens de parler. Car cette excellente vertu a cela de propre, que nulle des actions où elle entre ne laisse jamais de dégoût dans Pâme. Je crois nfêtre fait entendre; peutêtre ce ne sera que de moi. Daigne le Seigneur ouvrir les yeux de mes lecteurs par l'expérience; avec le moindre degré de cette connaissance expérimentale, ils comprendront sur-le-champ ce que je dis.
Durant plusieurs années, je lus beaucoup de livres spirituels sans en avoir l'intelligence; je passai aussi fort longtemps sans trouver une seule parole pour faire connaître aux autres les lumières et les grâces dont Dieu me favorisait, ce qui ne m'a pas coûté peu de peine. Mais quand il plaît à sa divine Majesté, elle donne en un instant l'intelligence de tout, d'une manière qui m'épouvante. C'est une vérité que je puis garantir : en vain plusieurs personnes spirituelles avec lesquelles j'ai conféré ont voulu me donner une idée claire des faveurs dont Dieu me comblait, afin de m'aider à les exprimer, tous leurs efforts ont complètement échoué devant mon peu de pénétration ; ou, pour mieux dire, Notre-Seigneur, qui fut toujours mon maître, ne voulait pas qu'un autre que lui eût en cela des droits à ma reconnaissance. Qu'il soit béni de tout! Un tel aveu me confond, mais enfin c'est la vérité. La lumière m'est venue quand je ne la cherchais pas. Curieuse pour ce qui était vain, je ne Pétais point pour des choses où il y aurait eu un vrai mérite à l'être. Ce Dieu de bonté m'a donné en un instant une pleine intelligence de ces faveurs, et la grâce de les savoir exprimer. Mes confesseurs en étaient dans l'étonnement, et moi plus qu'eux, parce que mon incapacité m'était plus connue.
Cette grâce, qui est toute récente, fait que je ne me mets point en peine d'apprendre ce que Notre-Seigncur ne m'enseigne pas.
Je reviens de nouveau à cet avis si important : on ne doit pas élever son esprit, mais attendre que le Seigneur l'élève lui-môme ; et quand c'est lui qui l'élève, on le reconnaît à l'instant. Une telle prétention serait plus dangereuse pour des femmes, parce que l'esprit de ténèbres pourrait les faire tomber dans quelque illusion. Je suis néanmoins convaincue que Notre-Seigneur ne permettra point à cet ennemi de nuire à une âme qui s'efforce de s'approcher de son Dieu avec humilité. Elle retirera plutôt du profit des ruses par lesquelles le démon voulait la perdre.
Je me suis beaucoup étendue sur ce premier degré d'oraison, parce que c'est le plus général, et que les avis que j'ai donnés sont à mes yeux d'une extrême importance. D'autres, sans doute, en auront écrit beaucoup mieux, et c'est ce qui me fait rougir d'avoir osé en parler; mais, à mon gré, je n'en ai pas encore assez de honte. Le Seigneur soit béni de tout, lui qui permet et commande à une créature aussi méprisable que moi de parler de choses si relevées et si divines!
Premier degré d'oraison, suite et fin. — Quelques avis pour prémunir les commençants contre certaines tentations, et contre les artifices de l'esprit de ténèbres.
Ayant vu certaines tentations dans les commençants, en ayant éprouvé moi-même quelques-unes, il m'a semblé utile de les faire connaître, et de donner en même temps quelques avis sur des points nécessaires, selon moi, dans la vie spirituelle.
Dès l'entrée dans la carrière, que Ton tâche de marcher avec joie et liberté d'esprit. Certaines personnes se trompent en pensant que toute leur dévotion va s'en aller si elles cessent tant soit peu de veiller sur elles-mêmes. Sans doute il est bon de se délier de soi, et de ne s'exposer, en aucune manière, aux occasions où l'on a coutume d'offenser Dieu. Une pareille conduite est nécessaire jusqu'à ce qu'on soit bien affermi dans la vertu ; et rarement, je l'avoue, on l'est assez pour se dispenser de vigilance dans les occasions qui flattent le côté faible de l'âme. Durant toute la vie, ne fût-ce que par humilité, il nous est salutaire de reconnaître la mi- • sère profonde de notre nature. Mais enfin il est, comme je l'ai dit, plusieurs récréations honnêtes que l'on peut prendre, pour revenir ensuite à l'oraison avec plus de vigueur. En tout, la discrétion est nécessaire.
11 faut aussi ouvrir notre âme à une grande confiance ; il nous est fort utile de ne pas resserrer nos désirs dans d'étroites limites; nous devons croire au contraire qu'en nous appuyant sur Dieu, nous pourrons, par de constants efforts soutenus de sa grâce, arriver avec le temps à la perfection où sont parvenus plusieurs saints. Si jamais leur âme n'eût conçu ces grands désirs, si peu à peu ils n'en étaient venus à l'exécution, ils ne seraient pas montés à un état si élevé. Dieu demande et aime des âmes courageuses, pourvu qu'elles soient humbles, et ne se confient nullement en elles-mêmes. Je n'ai jamais vu aucune de ces nobles âmes demeurer en chemin, comme aussi jamais je n'ai vu aucune de ces âmes lâches qui s'abritent sous le rempart de l'humilité faire en plusieurs années les progrès que les autres font en si peu de temps. Je suis saisie d'étonnement quand je considère la marche rapide de ces âmes dont le courage va au-devant des grandes choses. S'élevant de terre, elles arrivent d'un vol à une étonnanté hauteur; et si bientôt les forces leur manquent, si, comme le jeune oiseau dont les ailes sont encore faibles, elles se fatiguent et sont contraintes de respirer, elles n'en ont pas moins parcouru un immense espace.
Je pensais souvent autrefois à ce que dit saint Paul : On peut tout en Dieu1; car par moi-même, je le sentais, je ne pouvais rien. Cette pensée me servit beaucoup, ainsi que ces paroles de saint Augustin : Donnez-moi, Seigneur, ce que vous commandez, et commandez-moi ce que vous voudrez *. J'aimais aussi à considérer fréquemment que saint Pierre n'avait rien perdu pour s'être jeté dans la mer, malgré la peur dont il fut ensuite saisi. Ces premières résolutions sont d'une haute importance. Toutefois, les commençants
1 Omnia possum in eoqui me confortât. [Philipp., iv, 13.)
8 Da quod jubcs, et jube quod vis. (S. Aug., Conf., lib. Xf c. xxix.)
doivent aller avec retenue, avec discrétion, et d'après les avis du maître spirituel ; mais ils doivent avoir soin de n'en pas choisir un qui les fasse marcher à pas de tortue, et qui se contente de leur apprendre à faire seulement la chasse aux petits lézards.
La bannière de l'humilité doit toujours marcher devant nous, afin de nous faire comprendre que les forces ne viendront pas de notre fond. Mais nous devons avoir une idée juste de cette humilité. Car le démon, je n'en doute pas, nuit beaucoup aux personnes d'oraison, et les empêche de faire de grands progrès, en leur donnant une idée fausse de cette vertu. Il leur fait croire qu'il y a de l'orgueil à former de grands désirs, à vouloir imiter les saints, à souhaiter d'être martyrs. Bientôt il leur dit ou leur fait entendre que les actions des saints doivent être admirées, mais non imitées par des pécheurs comme nous. Je ne conteste pas cela^ je dis seulement qu'il est besoin de discerner ce que nous pouvons imiter et ce que nous ne pouvons qu'admirer. Ainsi, il ne conviendrait pas à une personne faible et malade de s'imposer des jeûnes fréquents, des pénitences austères, de se retirer dans un désert où elle ne pourrait dormir ni trouver des aliments, sans parler de beaucoup d'autres privations de ce genre. Mais nous devons penser que, par de généreux efforts et avec le secours de Dieu, nous pouvons comme les saints arriver à un grand mépris du monde, au mépris de l'honneur, et au détachement des biens temporels.
Il nous semble, en vérité, tant nos cœurs sont étroits, que la terre va nous manquer, si nous oublions un instant ce corps pour nous occuper des intérêts de l'âme. Ce n'est pas tout, nous regardons comme très-favorable à une vie de recueillement d'avoir le nécessaire en abondance, attendu
que le souci du temporel est une source de trouble dans l'oraison. Je gémis de voir en nous si peu de confiance en Dieu et tant d'amour-propre, que de semblables soins nous jettent dans l'inquiétude. 11 n'est que trop vrai que, vu notre peu de progrès dans la vie intérieure, de pures bagatelles nous causent autant de peine que des choses importantes en pourraient causer à d'autres. Et après cela, nous nous flattons dans notre pensée d'être spirituels. Selon moi, conserver cette attache et ce souci des biens de ce inonde, c'est vouloir accorder le corps et l'âme de manière à ne point perdre ici-bas les douceurs du repos et à jouir de Dieu dans la patrie; et de fait, on aura ce bonheur, si l'on vit dans la justice et la pratique de la vertu : mais c'est là cheminer d'un pas bien tranquille et bien mesuré, et jamais ainsi on ne parviendra à la liberté d'esprit. A mon gré, une pareille manière de procéder va fort bien aux personnes mariées; leur vocation n'en demande pas davantage. Mais pour des âmes qui ont renoncé au monde, je ne puis admettre une telle méthode d'avancement spirituel. Jamais on ne me fera croire qu'elle soit bonne, je la connais par expérience ; et j'aurais toujours marché dans cette misérable voie, si le Seigneur, dans sa bonté, ne m'en eût fait connaître une autre bien plus courte.
Quant aux désirs d'une vie parfaite, j'en ai toujours eu de grands; mais, comme je l'ai dit, je voulais tout ensemble mener une vie d'oraison et vivre selon mon bon plaisir. Si quelqu'un m'eût fait prendre un essor plus hardi, j'en serais venue, je crois, des désirs aux œuvres. Mais hélas! à cause de nos péchés, ils sont si rares, si faciles à compter, les maîtres spirituels qui ne soient pas d'une discrétion excessive! Cela seul suffit, selon moi, pour empêcher ceux qui commencent de s'élever en peu de temps à une grande perfeelion. Jamais, on effet, le Seigneur ne nous manque, jamais il ne refuse son secours, c'est toujours de. notre côté qu'est la faute et le manque de fidélité.
Nous pouvons encore, à l'exemple des saints, aimer la solitude, le silence, et pratiquer plusieurs autres vertus, qui ne tueront pas ce corps, notre mortel ennemi. Que veut-il, en effet, par tant de ménagements qu'il exige, si ce n'est la ruine de l'âme? De son côté, le démon ne contribue pas peu à le frapper d'impuissance pour le bien. Voit-il en nous quelque crainte, c'en est assez : soudain il nous persuade que tout va nous tuer ou du moins nous ruiner la santé. Que dis-je? il nous inspire même une secrète terreur des larmes versées dans l'oraison, comme pouvant nous rendre aveugles. Je le sais, parce que j'en ai fait l'épreuve. Eh bien! je le demande, le plus précieux avantage d'une vue, d'une santé parfaites, ne serait-ce pas de les perdre l'une et l'autre pour une aussi belle cause?
Infirme comme je le suis, je me vis toujours enchaînée, incapable du moindre bien, jusqu'au moment où je pris la détermination de ne faire aucun cas ni du corps ni de la , santé. A la vérité, ce que je fais aujourd'hui se réduit encore à bien peu de chose. Mais Dieu m*ayant éclairée sur cet artifice du Démon, j'avais des armes contre lui. M'objectait-il la perte de ma santé, je disais : 11 importe peu que je meure. Me parlait-il de la perte de mon repos, je lui répondais : Je n'ai plus besoin de repos, mais de croix ; et ainsi du reste. Je vis clairement que, malgré des infirmités réelles, je cédais en bien des circonstances à la tentation de cet esprit de ténèbres ou à ma propre lâcheté. Par le fait, depuis que je me traite avec moins de soins et de délicatesse, je me porte beaucoup mieux.
On voit par là combien il importe aux commençants de
dominer toutes ces vaines terreurs de l'imagination. Je les prie de s'en rapporter là-dessus à mon expérience. Puisse mon exemple les instruire : le récit de mes fautes serait ainsi de quelque utilité.
Voici une autre tentation fort ordinaire chez eux. Venant à peine de goûter la douceur et les avantages de la vie spirituelle, ils voudraient sur-le-champ voir tout le monde l'cmbrasser. Le désir est bon, mais le mode de le réaliser pourrait n'être pas exempt d'inconvénient si l'on n'use d'une sage réserve et de beaucoup d'adresse, afin de ne point paraître faire la leçon aux autres. Pour leur être utile, il faut des vertus très-solides ; autrement, on leur devient un sujet de tentation. Une expérience personnelle m'a enseigné cette vérité dans le temps où, comme je l'ai dit plus haut, je tâchais de porter quelques personnes à l'oraison. D'un côté, elles m'entendaient dire des choses admirables de ce saint exercice, et, de l'autre, elles me voyaient fort dénuée de vertus. Ma fidélité à ce commerce avec Dieu était pour elles, comme elles me l'ont avoué depuis, une tentation et un mystère, et certes à bon droit, vu qu'elles ne pouvaient comprendre comment l'un se pouvait accorder avec l'autre. En outre, l'opinion favorable qu'elles avaient de moi les empêchait de considérer comme mauvais ce qui l'était en effet, parce quelles me le voyaient faire quelquefois.
C'est un artifice du démon : il se sert en apparence de nos vertus pour autoriser, autant qu'il peut, le mal que nous faisons. Ce mal, pour petit qu'il soit, est très-nuisible dans une communauté. Quel devait donc être celui que j'y causais par ma conduite? Aussi, dans le cours de plusieurs années, trois personnes seulement ont profité de mes entretiens, tandis que plus tard, quand le divin Maître eut affermi ma vertu, j'ai eu le bonheur, dans l'espace de deux à trois ans,
de faire du bien à un grand nombre d'âmes, comme je le dirai dans la suite. De plus, il y a dans ce zèle pour les autres un autre grave inconvénient, c'est que l'âme perd au lieu de gagner. Car dans les commencements, elle ne doit prendre soin que d'elle-même; là doivent tendre ses plus généreux efforts, et il lui sera souverainement utile de vivre comme si sur la terre elle était seule avec Dieu seul.
Les commençants doivent se défendre avec soin d'une nouvelle tentation, d'autant plus spécieuse qu'elle se colore, comme toutes les autres, du zèle de la vertu : je veux parler du déplaisir que cause la vue des péchés et des fautes du prochain. Le démon leur fait croire que s'ils s'affligent, c'est uniquement parce qu'ils désirent de ne point voir Dieu offensé, et qu'ils ne sauraient souffrir les outrages faits à sa gloire. Ils voudraient sur-le-champ y porter remède, et leur inquiétude les empêche de faire orr.ison. Le plus grand mal est de penser que c'est vertu, perfection, zèle ardent pour Dieu. Je ne parle pas ici de la peine que donnent des péchés publics passant en coutume dans une congrégation, ou des ravages causés de nos jours dans l'Église par ces hérésies qui entraînent tant d'âmes à leur perte. Cette peine est trèslégitime; venant d'une source très-pure, elle n'inquiète pas. Ainsi, le parti le plus sûr pour une âme d'oraison sera d'oublier toutes les créatures, de ne s'occuper que d'ellemême et du soin de plaire à Dieu. Cette conduite est pleine de sagesse. Que de fois, en effet, on se trompe en se confiant trop à une bonne intention! J'essayerais en vain de dire toutes les fautes de ce genre dont j'ai été témoin. Afin de nous soustraire au danger, efforçons-nous d'avoir toujours les yeux ouverts sur les vertus des autres ; et pour ne pas voir leurs défauts, considérons la grandeur de nos péchés. Une telle pratique, sans être portée à la perfection dès le
début, nous conduit cependant à l'acquisition d'une belle vertu, je veux dire de cette modestie chrétienne qui nous porte à croire tous les autres meilleurs que nous. Nous n'en verrons d'abord que le germe en notre âme; mais si, avec le secours de la grâce nécessaire en tout et sans laquelle nos soins sont inutiles, nous faisons de sincères efforts, si nous supplions Dieu de nous donner cette vertu dans sa perfection, ce Dieu de bonté, qui ne se refuse à personne, ne manquera pas d'exaucer nos désirs.
Ceux qui discourent beaucoup, et qui trouvent dans chaque sujet abondance de pensées et de considérations, devront avoir égard à'.l'avis que je vais leur donner. Quant à ceux qui, comme moi, loin de se servir de l'entendement, trouvent plutôt en lui un obstacle qu'un secours, ils n'ont qu'une chose à faire : prendre patience, jusqu'à ce qu'il plaise au Seigneur d'occuper leur esprit, et de leur donner sa lumière. M'adrcssant donc à ceux qui discourent, je leur recommande de ne pas consumer tout le temps de l'oraison à approfondir le sujet qu'ils méditent. Cet exercice étant une source de mérites et de délices, il leur semble qu'il ne doit point y avoir pour eux de jour de dimanche, ni suspension de travail un seul instant. Que dis-je? ils considèrent comme perdu le temps qui n'est pas ainsi employé. Et moi je regarde cette perte comme un gain très-précieux. Que doivent-ils donc faire? Se mettre, comme je l'ai dit, en présence de NotreSeigneur, s'entretenir cœur à cœur avec lui sans fatiguer l'entendement, et savourer le bonheur d'être en sa compagnie. Là, dans ce doux entretien, point de pénibles raisonnements, mais une exposition naïve des besoins de l'aine et des motifs qu'aurait le divin Maître de ne pas nous souffrir à ses pieds. 11 faut, suivant les temps, varier cette occupation de Pâme, afin qu'elle ne se dégoûte point par la
o
continuité de la même nourriture. Les aliments dont je viens de parler sont très-savoureux et très-agréables. Dès qu'on a commencé à les goûter, ils communiquent à l'âme une forte substance qui la vivifie, et l'enrichissent en outre des plus précieux trésors.
Je veux rendre ma pensée d'une manière plus claire ; car tout ce qui regarde l'oraison présente de la difficulté, et l'on a beaucoup de peine à le comprendre sans le secours d'un maître. Mon désir serait d'abréger, et, vu l'excellent esprit de celui qui m'a commandé d'écrire, l'exposé le plus sommaire suffirait ; mais mon peu de pénétration ne me permet pas de faire comprendre en quelques mots une matière qu'il est si important de bien exposer. Ayant tant souffert, j'ai compassion de ceux qui commencent avec le seul secours des livres. On ne saurait croire combien les lumières qu'on y puise sont différentes de celles de l'expérience.
Je reviens à ce que je disais. Nous prenons pour sujet de méditation un mystère de la passion, par exemple, NotreSeigneur à la colonne L'entendement considère et tâclie d'approfondir les étonnantes douleurs du divin Maître au milieu d'un tel abandon ; il en recherche les causes ; enfin, il creuse ce mystère sous divers points de vue, travail facile à un esprit actif ou exercé par la science. Voilà la manière d'oraison par laquelle tous doivent commencer, continuer et finir. C'est une voie très-excellente et très-sûre, jusqu'à ce qu'il plaise au Seigneur d'élever à des états surnaturels. Cette manière est pour tous, comme je viens de le dire ; mais quant au sujet de méditation, il varie. 11 y a un grand nombre d'âmes qui tirent plus d'utilité de quelques autres méditations que de celle de la passion du Sauveur ; comme il existe plusieurs demeures dans le ciel, on v arrive aussi par plusieurs chemins. Certaines personnes font des