La Vie écrite par elle-même (page 8)
progrès en se considérant dans l'enfer; d'autres, que cette seule pensée contriste, s'animent à servir Dieu en se considérant dans le ciel. Il est des âmes pour qui la méditation de la mort est excellente. Enfin, il en est quelques-unes d'une si grande tendresse de cœur, qu'il leur serait très-pénible de inéditer constamment la passion : elles trouvent leurs délices et leur avancement à contempler tantôt la puissance et la grandeur de Dieu dans les créatures, tantôt cet amour dont il nous aime et qui resplendit dans tous ses ouvrages. C'est là une admirable manière de procéder, pourvu qu'on revienne souvent à la source féconde de tous les biens, je veux dire à la vie et à la passion de Notre-Seigneur JésusChrist.
Les commençants ont besoin de discernement pour reconnaître ce qui les fait avancer davantage. C'est pourquoi un maître habile et expérimenté leur est nécessaire. S'il n'est pas tel, il peut commettre de graves erreurs : nonseulement il ne saura pas les conduire, mais il les empêchera de suivre leurs propres lumières ; car, persuadés du mérite de l'obéissance, ils n'oseront en rien s'écarter de ses ordres. J'ai rencontré de ces pauvres âmes jetées dans l'angoisse et dans une affliction profonde par l'inexpérience de leurs guides. Elles me faisaient compassion. J'en ai vu une entre autres qui ne savait plus que devenir. Étrangers à la science spirituelle, de tels directeurs fatiguent l'âme et le corps, et empêchent les progrès. J'ai intimement connu une de ces âmes que son confesseur tenait enchaînée depuis huit ans dans la connaissance d'elle-même, sans lui jamais permettre d'en sortir; Notre-Seigneur néanmoins l'avait déjà élevée à l'oraison de quiétude; il en résultait pour elle de bien cruelles souffrances. Sans doute on ne doit jamais abandonner cette considération de la connaissance de soi ,
sans doute il n'est point d'âme, fût-elle de la taille d'un géant dans la vie spirituelle, qui ne doive souvent revenir à l'enfance et à la mamelle. Qu'on n'oublie jamais cet avis; je le répéterai peut-être plus d'une fois encore, tant il est important; car il n'existe aucun état d'oraison si élevé où il ne soit souvent nécessaire de revenir au commencement. Oui, on doit le reconnaître, cette considération de ses péchés, et la connaissance de soi-même, sont le pain avec lequel se doivent manger tous les autres aliments, quelque délicats qu'ils soient ; sans ce pain, on ne pourrait vivre. Mais enfin, on doit le prendre avec mesure. Quand une âme déjà souple sous la main de Dieu voit son indigence et son néant; quand, pénétrée de honte en présence d'un si grand Roi, elle sent de quel faible retour elle paye de si grands bienfaits, quel besoin a-t-elle de consumer là son temps? ne doit-elle pas plutôt s'élever à d'autres considérations auxquelles le Seigneur la convie? la raison ne lui en faitelle pas une loi? Notre-Seigneur sait bien mieux que nous les aliments qui nous conviennent.
U importe donc extrêmement que le maître soit judicieux, j'entends d'un esprit solide, et qu'il ait de l'expérience. Si à cela il joint la doctrine, c'est parfait. Mais si l'on ne peut en rencontrer un qui possède à la fois ces trois qualités, il est plus utile qu'il réunisse les deux premières, parce qu'on peut, s'il en est besoin, consulter des personnes savantes. Quoique, selon moi, des savants étrangers à l'oraison soient peu propres à faire avancer ceux qui commencent, je maintiens néanmoins que les rapports avec eux sont toujours très-utiles. J'aimerais mieux, je l'avoue, qu'une ànie renonçât à l'oraison, que de la voir dès le début s'engager dans une fausse route. C'est un grand trésor que la science; elle instruit, elle éclaire ceux qui savent peu,
comme nous. Guidés par elle, au flambeau môme des saintes Écritures, nous nous acquittons de nos devoirs avec sécurité. Dieu nous délivre des dévotions mal entendues!
Je veux donner plus de jour à ma pensée ; car j'embrasse peut-être trop de choses à la fois : ce fut toujours mon défaut, comme je l'ai dit, de ne savoir m'expliquer qu'avec beaucoup de paroles. Voilà une religieuse qui commence à s'adonner à l'oraison. Un homme simple la dirige; il lui vient en fantaisie qu'elle doit lui obéir plutôt qu'à son supérieur : il n'hésite pas à le lui persuader, et cela, sans malice, mais croyant faire merveille. En effet, s'il n'est pas religieux, il croira qu'il en doit être ainsi. A-t-il à conduire une femme mariée, il lui dira de passer en oraison, au déplaisir même de son mari, les heures qu'elle doit aux soins de sa famille. Ainsi, il ne sait régler ni le temps ni les occupations d'après la vérité; privé de lumière, il ne peut, malgré tous ses désirs, en donner aux autres. Quoique la science ne semble pas nécessaire pour la direction des âmes, mon opinion a été et sera toujours que tout chrétien doit, quand il le peut, rechercher un guide instruit ; et le meilleur sera le plus éclairé. Un tel secours est encore plus nécessaire aux personnes d'oraison, et c'est dans les états les plus élevés qu'elles peuvent le moins s'en passer. On dira peut-être : Des savants étrangers à l'oraison ne sauraient convenir aux âmes qui la pratiquent. C'est une erreur manifeste. J'ai été en rapport avec un grand nombre d'entre eux ; les besoins de mon âme ayant été plus grands dans ces dernières années, j'ai recherché leurs lumières avec plus d'empressement; enfin, j'ai toujours aimé les hommes éminents en doctrine. Quelques-uns, j'en conviens, n'auront pas une connaissance expérimentale des voies spirituelles ; mais ils ne les ont point en aversion, ils ne les ignorent pas, et à
l'aide de l'Écriture sainte dont ils font une étude constante, ils découvrent toujours les véritables marques du bon esprit. Je suis convaincue qu'une personne d'oraison qui consulte des gens savants ne sera pas trompée par les artifices du démon, si elle ne veut se tromper elle-même. Cet esprit de ténèbres redoute singulièrement, selon moi, la science humble et vertueuse ; il sait qu'il sera découvert par elle, et qu'ainsi ses stratagèmes tourneront à sa perte.
J'ai parlé de la sorte, parce que, selon certains esprits, des savants étrangers aux voies intérieures ne sont pas faits pour conduire les personnes d'oraison. J'ai déjà dit que le maître doit être spirituel; mais si la science lui manque, c'est un grave inconvénient. C'est pourquoi il demeure vrai de dire que nous puiserons de grands secours dans les lumières des savants en qui la vertu se trouve unie à la doctrine. Sans marcher eux-mêmes dans ces voies spirituelles, ils nous seront utiles ; Dieu leur fera comprendré ce qu'ils nous doivent enseigner, il les rendra môme spirituels dans la vue de notre avancement. C'est ce qu'une expérience personnelle me permet d'affirmer; cela m'est arrivé avec plus de deux.
Parlant en général, je dis qu'une âme, avant de s'abandonner entièrement à la conduite d'un seul maître, doit avoir soin de le choisir tel que je l'ai dépeint. Ne pas agir ainsi, serait une grande faute. Une personne engagée dans la vie religieuse doit encore mettre plus de zèle dans ce choix; car elle peut dépendre d'un supérieur qui manquera de ces trois qualités, et, certes, c'est assez d'une pareille croix, sans aller en outre, de gaieté de cœur, soumettre son jugement à un homme qui en manque. Quant à moi, je n'ai jamais pu m'y résoudre; et, à vrai dire, je ne vois aucune raison de le faire. Si c'est une personne séculière,
die est complètement libre de choisir celui auquel elle doit «Mre soumise. Qu'elle en bénisse Dieu, et ne se prive point d'une si sainte liberté. Je dis plus, qu'elle demeure plutôt Sans directeur, jusqu'à ce qu'elle en ait trouvé un qui soit tel que j'ai dit. Le Seigneur le lui donnera, sans nul doute, pourvu qu'elle en ait un grand désir, et le lui demande avec humilité.
Je bénis Dieu de toute mon âme; et les femmes, et ceux qui sont sans lettres, devraient sans cesse, comme moi, lui rendre d'infinies actions de grâces de ce qu'il se trouve des hommes qui, à force de labeurs, ont conquis la vérité que nous ignorons. Je considère souvent avec effroi la peine que coûte la science aux savants, et en particulier aux religieux, landis qu'il nous suffit de les interroger pour avoir part à leur trésor. Et il se trouverait des personnes qui refuseraient d'en profiter ! Plaise à Dieu de ne le point permettre ! Que de fois me suis-je sentie couverte de confusion, en considérant cette immolation sublime des religieux î Joug des observances, austérités, nourriture grossière, soumission à leurs supérieurs, sommeil court, lit dur, abnégation de toutes tes heures, partout, toujours la croix, voilà leur vie! Ce serait, selon moi, un grand mal de se priver par sa faute d'un bien qui leur a tant coûté. Et nous, exemptes des sacrifices qu'ils acceptent, recevant de leurs mains la nourriture toute préparée, vivant à notre gré tandis qu'ils portent le poids de tant de travaux, nous nous préférons peut-être intérieurement à eux, parce que nous donnons un peu plus de temps à l'oraison.
Seigneur, malgré mon ignorance et mon inutilité, je vous bénis ; je suis l'ouvrage de vos mains. Mais je vous bénis bien plus encore de ce que vous avez allumé dans tant d'âmes héroïques le feu sacré pour nous le communiquer. Nous de\rions faire monter vers vous une prière incessante pour ces ministres fidèles qui nous donnent la lumière. Et que serionsnous sans eux, au milieu des grandes tempêtes qui de nos jours agitent l'Église ? Si quelques-uns n'ont pas répondu à la sainteté de leur mission, la fidélité des autres n'en brillera que d'un éclat plus pur. Daigne le Seigneur les tenir de sa main, et protéger ces fermes appuis de notre faiblesse ! Ainsi soit-il.
Me voici bien loin du sujet que j'avais commencé à traiter : mais ces avis auront leur utilité ; ils empêcheront les commençants de s'égarer dans la voie sublime où ils marchent. Je reviens à ce que je disais du mystère de Notre-Seigneur Jésus-Christ à la colonne. Il sera bon, sans doute, de discourir pendant quelque temps, de considérer quel est celui qui souffre, la grandeur et les causes de son supplice, enfin l'amour avec lequel il l'endure. Maison ne doit pas toujours se fatiguer à approfondir ces divers points ; il sera excellent de se tenir en paix, sans discourir, auprès du divin Maître. L'âme s'occupera doucement à considérer qu'il la regarde : elle lui tiendra compagnie, elle lui parlera, et lui adressera ses demandes ; elle s'humiliera, elle prendra avec lui ses délices, se souvenant toujours qu'elle est indigne de jouir ainsi de sa divine présence. Si elle en peut venir là, môme dès le commencement de l'oraison, elle en retirera un grand profit. Une telle méthode est la source de grands biens, elle l'a du moins été pour mon âme. Je ne sais, mon père, si je m'explique bien, vous en serez juge. Plaise au Seigneur qu'au moins je réussisse à le contenter toujours! Ainsi soit-il.
Seconde manière d'arroser le jardin, ou second degré d'oraison. — Oraison do quiétude ou de recueillement. — Sa nature, ses effets.
J'ai dit combien il est pénible d'arroser le jardin en tirant l'eau du puits à force de bras ; parlons maintenant de la seconde manière d'arroser, établie par le Maître du jardin. Elle consiste à puiser l'eau à l'aide d'une noria, et à la distribuer par des conduits. Le jardinier en obtient ainsi une quantité plus grande, se fatigue moins, et jouit de quelques intervalles de repos. Mon dessein en ce moment est d'appliquer cette seconde manière à l'oraison appelée de quiétude.
Ici l'âme commence à se recueillir, et Dieu lui accorde les prémices des faveurs surnaturelles ; jamais, en effet, avec toute l'activité de ses efforts, elle ne pourrait acquérir un bien si élevé. A la vérité, elle s'est fatiguée quelques instants en travaillant avec l'esprit, ou, si l'on veut, en tournant la roue pour remplir les canaux. Mais ici l'eau est plus à fleur de terre ; ainsi on la puise avec beaucoup moins de fatigue qu'en la tirant à force de bras du fond d'un puits. Ce qui me fait dire que l'eau est plus à fleur de terre, c'est que la grâce se fait plus clairement connaître à l'âme. Ses puissances se recueillent au dedans d'elles-mêmes, afin de savourer plus délicieusement, dans cette retraite, le plaisir dont elles jouissent. Ce n'est pourtant là ni un ravissement, ni un sommeil spirituel. La seule volonté agit, et sans savoir comment elle se rend captive, elle donne simplement à Dieu son consentement afin qu'il l'emprisonne, sûre de tomber dans les fers de Celui qu'elle aime. 0 mon Jésus, ô mon tendre Maître, comme nous sentons ici la puissance de votre amour ! H tient le nôtre tellement lié, qu'il ne lui laisse plus la liberté
d'aimer, en cet état, autre chose que vous.
L'entendement et la mémoire viennent au secours de la volonté, afin qu'elle se rende déplus en plus capable de jouir d'un si grand bien. Quelquefois néanmoins leur concours ne sert qu'à la troubler dans cette intime union avec Dieu. Mais alors la volonté, sans se mettre en peine de leur hnportunité, doit se maintenir dans les délices et le calme profond dont elle jouit. Vouloir fixer ces deux puissances serait s'égarer avec elles. Elles sont alors comme des colombes qui, n'étant pas contentes de la nourriture que le maître leur donne sans aucun travail de leur part, vont en chercher ailleurs, mais qui, après une vaine recherche, se hâtent de revenir au colombier. Ces deux puissances de même vont *t viennent dans l'espérance que la volonté leur fera part des délices qu'elle goûte. Si le Seigneur leur jette un peu de cette céleste pâture, elles s'arrêtent; sinon, elles vont de nouveau en chercher ailleurs. Dans leur crédulité, elles se flattent de servir la volonté en lui faisant la peinture de son bonheur, mais souvent elles lui nuisent. Elle devra donc se comporter à leur égard de la manière que je dirai.
Dans tout le cours de cette oraison, la consolation est trèsvive,'et le travail très-léger ; elle peut durer longtemps, sans < auser de fatigue. L'entendement agit par intervalles, et d'une manière très-paisible ; il puise néanmoins beaucoup plus d'eau qu'il n'en tirait du puits dans l'oraison mentale.
Les larmes que Dieu donne ici coulent délicieusement, d'elles-mêmes, et sans aucun effort.
Cette eau céleste que Dieu répand dans l'âme est une source de biens et de faveurs inestimables : aussi est-elle incomparablement plus efficace que l'oraison précédente pour faire croître les vertus. Déjà l'âme prenant son essor s'élève peu à peu au-dessus de sa misère, et déjà Dieu lui donne quelque connaissance du bonheur de la gloire. Cette faveur, selon moi, la fait grandir davantage, et approcher de plus près de la source unique et féconde de toutes nos vertus, c'est-à-dire de Dieu même. Non-seulement Notre-Seigneur commence à se communiquer à cette âme, mais il veut qu'elle sente ce mode de communication. A peine arrivée là, elle perd soudain, et, il faut en convenir, sans grand mérite, le désir des choses de cet exil. Elle voit clairement qu'un seul instant de cette joie surnaturelle ne peut venir d'ici-bas, et que ni richesses, ni puissance, ni honneurs, ni plaisirs, ne sauraient lui donner, l'espace inôme d'un clin d'œil, ce contentement pur qui l'enivre, seul vrai, et seul capable, comme elle en a la conscience, d'étancher sa soif de bonheur. En vain elle chercherait ce contentement parfait dans les plaisirs de ce monde; jamais ils ne sont sans mélange. Mais dans cette joie spirituelle, nul mélange, tant qu'elle dure : la peine vient ensuite, il est vrai, mais c'est uniquement de la voir finir. En outre, l'âme sent son impuissance absolue de la recouvrer, et elle en ignore les moyens. Elle aurait beau, en effet, se consumer de pénitences, d'oraisons, de travaux, si le Seigneur ne veut pas la lui rendre, ses efforts seront inutiles. Ce grand Dieu veut que l'âme comprenne qu'il est près d'elle : qu'ainsi elle peut lui parler, sans envoyer des messagers et sans élever la voix, parce qu'à cause de sa proximité il l'entend au moindre mouvement des lèvres.
Ce langage peut paraître étrange ; ne savons-nous pas, en effet, que Dieu nous entend toujours, puisqu'il est toujours en nous? En cela, nul doute. Mais ce grand Dieu, ce Maître adorable veut ici nous donner une connaissance expérimentale de cette vérité, et nous révéler en môme temps les effets de sa divine présence. 11 fait éclater son dessein d'opérer d une manière particulière dans notre âme, en versant en elle une ineffable satisfaction intérieure et extérieure, infiniment différente de tous les vains plaisirs d'ici-bas ; et il comble ainsi, ce semble, le vide que nous avions fait en nous par nos péchés. L'âme goûte cette joie céleste au plus intime d'elle-même, mais sans savoir d'où ni comment elle lui est venue. Il lui semble avoir trouvé tout ce qu'elle pouvait désirer, mais elle ne sait pas ce qu'elle a trouvé ; et moi-môme je ne sais, je l'avoue, comment en donner l'intelligence. Pour bien des choses, je le sens, la science me serait nécessaire ; je m'en servirais ici, par exemple, pour expliquer, en faveur d'un grand nombre de personnes qui l'ignorent , la nature du secours général ou particulier; je dirais comment le Seigneur veut que l'âme, dans cette oraison, voie en quelque sorte de ses propres yeux ce secours particulier. Enfin, j'aurais besoin des lumières de la science pour une foule d'autres points, dans lesquels je me tromperai peut-être. Mais une chose me tranquillise, et me permet, je le sais, de traiter avec une pleine assurance ces matières spirituelles, c'est que mon écrit doit être remis aux mains d'hommes d'un éminent savoir, et parfaitement capables de discerner l'erreur. Ils le jugeront quant à la doctrine et quant à l'esprit, et s'ils y trouvent quelque chose de mauvais, ils ne manqueront pas de le retrancher.
Je désirerais donc donner l'intelligence des ces premières faveurs surnaturelles. Lorsque Dieu commence à les
faire à une âme, elle ne les comprend pas, et ne sait comment se conduire. Si Dieu la mène par la voie de la crainte, comme il fit à mon égard, elle aura cruellement à souffrir, à moins de trouver un maître habile qui comprenne son état. C'est un grand bonheur pour cette âme de voir la peinture fidèle de ce qu'elle éprouve ; elle reconnaît clairement la voie où Dieu la met, et elle y marche avec assurance. Je dis plus, pour faire des progrès dans ces divers états d'oraison, il est d'un avantage immense de savoir la conduite à tenir en chacun d'eux. Pour moi, faute de cette connaissance, j'ai beaucoup souffert, et perdu bien du temps ; aussi, je porte une grande compassion aux âmes qui, arrivées à ce second degré, se trouvent seules. J'avais lu sur cette matière bien des livres spirituels, et ils l'expliquent peu; en vain donneraient-ils des explications très-étendues : si l'âme n'a point une grande expérience, elle aura beaucoup de peine à comprendre son état.
Je souhaiterais ardemmenfque Dieu me fît la grâce d'exposer les effets de ces premières faveurs surnaturelles. Par là on reconnaîtrait, autant du moins qu'on le peut ici-bas, quand elles viennent de l'esprit de Dieu. Au reste, alors même que c'est lui qui agit, il est toujours bon de marcher avec crainte et avec une sage circonspection. L'esprit de ténèbres pourrait, en effet, quelquefois se transfigurer en ange de lumière. Si l'âme n'est pas très-exercée, elle ne s'apercevra pas de l'artifice ; il faut, pour le démêler, avoir atteint le plus haut sommet de l'oraison.
Mon peu de loisir ne seconde guère un travail de ce genre : ainsi, c'est à Notre-Seigneur lui-même à prendre la plume à ma place. Le monastère où j'habite est de fondation toute récente, comme on le verra par mon récit. Outre les exercices de communauté que je suis, j'ai beaucoup d'autres occupations. Aussi, manquant de ce calme tranquille qui me serait si nécessaire, je n'écris qu'à la dérobée et à diverses reprises. Je désirerais pourtant ce paisible loisir, parce qu'alors, dès que le Seigneur nous communique son esprit, on s'exprime avec facilité, et l'on rend mieux ses pensées. C'est comme si l'on avait devant soi un modèle ; on n'a qu'à le suivre. Mais cette inspiration d'en haut vient-elle à manquer, il n'est pas plus possible, môme après de longues années d'oraison, d'écrire en ce style mystique qu'en arabe. C'est pourquoi je regarde comme un très-grand avantage lorsque j'écris, de me trouver actuellement dans l'oraison dont je traite, car je vois clairement alors que ni l'expression ni la pensée ne viennent de moi ; etquand c'est écrit, je ne puis plus comprendre comment j'ai pu le faire, ce qui m'arrive souvent.
Revenons maintenant à notre jardin, ou à notre verger ; voyons comment les arbres commencent à se remplir de séve, pour fleurir et donner ensuite des fruits ; comment les fleur s et les œillets se préparent de môme à répandre leurs parfums. J'aime cette comparaison, elle a pour moi le charme d'un doux souvenir. Al'époquefortunéeoù, comme je l'espère de la bonté de Dieu, je commençai à le servir, et à mener cette vie non- ■ velle qui me reste à décrire, je goûtais un indicible plaisir à me représenter mon âme comme un jardin, et à suivre de l'œil le divin Maître qui s'y promenait. Je le suppliais d'augmenter le parfum de ces petites fleurs, de ces vertus en germe qui avaient, ce semble, envie d'éclore ; ma prière n'avait en vue que sa gloire. Je le conjurais ensuite de les cultiver pour lui uniquement et non pour moi, et de couper celles qu'il voudrait. J'étais bien sûre de les voir renaître avec plus de forer et d'éclat. Je me sers à dessein de ce mot couper, parce qu'il arrive des temps où l'àme ne reconnaît plus en quelque sorte ce jardin. Tout y semble flétri par la sécheresse ; Peau,
destinée à lui rendre la fertilité et la fraîcheur, paraît tarif; sans retour ; on dirait que cette âme ne posséda jamais de vertus. La volonté du Maître est que le pauvre jardinier croie que tout ce qu'il a fait pour entretenir et arroser le jardin est un travail perdu. C'est alors le temps de sarcler avec courage, et d'arracher jusqu'à la racine les mauvaises herbes qui sont restées, quelque petites qu'elles soient. C'est l'humilité qui fait ce travaily en nous découvrant l'inutilité de tous nos efforts dès que Dieu nous retire l'eau de sa grâce, et en nous faisant fouler aux pieds notre néant, c'est trop peu dire, une misère bien au-dessous du néant. L'âme devient ainsi profondément humble, et ce jardin mystique voit de nouveau croître ses fleurs.
0 mon tendre Maître, ô mon souverain Bien, je ne puis, sans sentir couler mes larmes, et la joie inonder mon âme, dire l'excès de notre bonheur. Vous portez votre amour, Seigneur, jusqu'à vouloir être avec nous, comme vous êtes au saint sacrement de l'autel. Je puis le croire, et je suis en droit de faire une si consolante comparaison, puisque c'est une vérité de notre foi. Oui, nous pouvons, si nos fautes n'y mettent obstacle, goûter auprès de vous la plus pure félicité; et vous-même, ô divin Maître, vous trouvez dans nos âmes un délicieux séjour ; vous nous l'affirmez en disant : « Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes. » 0 mon adorable Bien-Aimé, quel mystérieux pouvoir dans cette parole! Jamais, pas même au temps de mes plus grandes infidélités, je n'ai pu l'entendre qu'elle n'ait répandu dans mon cœur la plus vive consolation. Seigneur, se peut-il rencontrer sur la terre une âme qui, comblée par vous de si étonnantes faveurs, honorée de vos caresses, et sachant que vous prenez vos délices en elle, vous offense de nouveau, et mette en oubli des grâces si élevées, des gages si tendres et si visibles de
votre amour ! Oui, il s'en rencontre une à qui cela est arrivé, non pas une fois, mais plusieurs, et cette âme est la mienne. Faites, Seigneur, que j'aie seule à me reprocher une si odieuse infidélité et un tel excès d'ingratitude. Déjà du moins votre infinie bonté en a retiré quelque bien ; et plus ma misère a été grande, plus elle fait resplendir la magnificence de vos miséricordes. A combien juste titre les puis-jc chanter à jamais ! Je vous en supplie, ô mon Dieu, qu'il en soit ainsi, que ce cantique soit éternellement sur mes lèvres ! Avec quelle grandeur vous avez daigné les faire éclater à mon égard ! Ceux qui en sont témoins en demeurent éperdus, ot souvent j'en tombe moi-même ravie ; je puis mieux alors faire 'monter vers vous mes cantiques de louanges. Mais seule et sans vous, Seigneur, je ne serais capable de rien, si ce n'est d'arracher ces fleurs que vous avez fait naître en mon âme, et de changer en un vil fumier, comme autrefois, ce jardin de vos délices. Ne le permettez pas, Seigneur, et daignez, je vous en conjure, sauver de sa perte une âme dont vous avez payé la rançon par tant de souffrances, que vous avez, encore depuis, tant de fois rachetée, et tant de fois enlevée des dents de l'effroyable dragon.
Pardonnez-moi, mon père, cet écart apparent, et n'en soyez pas surpris ; au fond, il va à mon sujet. Ce que j'écris saisit si profondément mon âme, et le tableau des grands bienfaits de Dieu se présente à moi d'une manière si vive, qu'il m'en coûte souvent beaucoup de ne pas publier encore davantage ses louanges. Vous ne m'en saurez pas mauvais gré, je l'espère. Nous pouvons tous deux, ce me semble, chanter le même cantique; à la vérité, ce sera d'une manière différente, mes dettes étant plus grandes que les vôtres, et Notre-Seigneur m'ayant pardonné beaucoup plus, comme vous le savez.
Oraison de quiétude et de recueillement, suite et fin. — Conduite que Pâme y doit tenir. — Pourquoi un plus grand nombre d'àmes ne franchissent pas ce second degré. — Avis aux personnes élevées à cette oraison.
Revenons maintenant à notre sujet. Cette oraison de quiétude et de recueillement fait goûter à l'âme un sentiment profond de bonheur et de paix ; elle verse en même temps dans ses puissances un calme pur, un contentement parfait, de très-suaves délices. L'àme, ne connaissant rien au delà d'une telle jouissance, croit n'avoir plus rien à désirer, et elle dirait volontiers avec saint Pierre : Seigneur, établissons ici notre demeure. Elle n'osé ni remuer, ni changer de place ; il lui semble que ce bonheur va lui échapper ; quelquefois même elle voudrait ne pas respirer. Hélas ! elle ne considère pas qu'étant dans une impuissance absolue de se procurer un tel bien par sês efforts, elle peut encore moins le retenir au delà du temps fixé par la volonté du Seigneur.
Je l'ai déjà dit, dans cette oraison de recueillement et de quiétude les puissances ne se perdent pas. L'àme se repose délicieusement en Dieu, la volonté lui demeure unie. En vain l'entendement et la mémoire s'égarent, leurs écarts ne troublent point cette tranquille et paisible union. La volonté
conserve même assez d'empire sur ces deux puissances pour
les faire rentrer peu à peu dans le recueillement. Sans être entièrement abîmée en Dieu, elle est si occupée de lui, sans savoir comment, que tous les efforts de l'entendement et de la mémoire ne sauraient lui ravir sa joie ni ses délices. Que dis-je? sans le moindre effort, elle travaille merveilleusement à entretenir cette petite étincelle de l'amour de Dieu, et à l'empêcher de s'éteindre.
Daigne le Seigneur me faire la grâce d'expliquer ceci avec clarté. Il y a un très-grand nombre d'âmes qui arrivent à cet état ; mais celles qui passent plus avant sont rares, et je ne sais à qui en est la faute. Très-certainement elle n'est pas du côté de Dieu. Pour lui, après avoir accordé une si haute faveur, il ne cesse plus, selon moi, d'en prodiguer de nouvelles, à moins que notre infidélité n'en arrête le cours. Il est donc souverainement important pour l'âme élevée à cette oraison de connaître et sa grande dignité, et l'inestimable prix d'une telle grâce, et son obligation de n'être plus de cette terre, puisque Dieu, dans sa bonté, lui destine, ce semble, désormais le ciel pour demeure, pourvu qu'elle ne s'en rende pas indigne. Quel malheur ne serait-ce point pour cette âme si elle retournait en arrière! L'infortunée irait jusqu'au fond de cet abîme sur la pente duquel je me trouvais moimême quand la miséricorde du Seigneur daigna me ramener. On ne tombe guère de si haut que pour des fautes graves, et l'aveuglement causé par un grand mal peut seul faire renoncer à un bien si précieux. Ainsi, je conjure, pour l'amour du Seigneur, les âmes élevées à cet état de se connaître ; avec une humble et sainte présomption qu'elles se tiennent en haute estime, pour n'être pas tentées de revenir aux viandes d'Egypte. Mais si, à cause de leur faiblesse, de leur malice, et de leur nature si fragile et si misérable, elles viennent à tomber comme je le fis, qu'elles aient du moins sans cesse
devant les yeux la grandeur du bien perdu ; qu'elles craignent toujours d'aller de mal en pis si elles ne retournent à l'oraison. Cette crainte est légitime et bien fondée. Selon moi, I» véritable chute pour ces âmes serait d'avoir en horreur fa voie qui les avait mises en possession d'un si grand bien. En parlant ainsi, je ne prétends pourtant pas leur dire d'être impeccables et de vivre exemptes de fautes ; sans doute, après de telles faveurs, elles devraient veiller avec le plus grand soin pour éviter d'offenser Dieu ; mais enfin je fais la part de notre misère. Je leur recommande seulement et je les conjure de ne point abandonner l'oraison, parce qu'elles y trouveront lumière, repentir de leur faute, et force pour se relever. S'éloigner de ce saint exercice serait courir un grand danger; elles peuvent en être intimement convaincues. Je ne sais si j'entends bien ce que je dis ; car, comme je l'ai fait observer, je juge des autres par moi-môme.
Cette oraison de quiétude est une étincelle que Dieu jette dans l'âme; il commence ainsi à l'embraser dans son amour, et il veut, par les délices dont il l'inonde, qu'elle acquière une intime connaissance de ce divin amour. Ce calme pur, ce recueillement, cette étincelle, produisent de grands effets quand c'est l'esprit de Dieu qui agit sur l'âme, et quand la douceur qui la pénètre ne vient ni du démon ni de notre industrie. Au reste, si l'on a de l'expérience, il est impossible de n'être pas bientôt convaincu qu'un tel trésor est un pur don de Dieu, et ne s'acquiert pas. En vain, poussés par l'attrait naturel pour les choses agréables, nous essayons par tous les moyens de nous procurer ces délices, l'àme ne tarde pas à être toute froide. Elle a beau travailler à faire brûler ce feu dont elle voudrait sentir la douce chaleur, c'est comme si elle y jetait de l'eau pour l'éteindre. Mais quand c'est Dieu qui allume l'étincelle, alors, toute petite
i
qu'elle est, elle cause dans l'âme un vaste retentissement. Dès qu'elle n'est pas étouffée par l'infidélité à la grâce, elle commence à embraser l'àme d'un très-ardent amour de Dieu. C'est un véritable incendie jetant au loin des flammes, comme je le dirai plus tard, et dont Noire-Seigneur consume les âmes parfaites. Cette étincelle est, de la part de Dieu, un gage de prédilection, et un signe qu'il choisit cette âme pour de grandes choses, si elle sait répondre à de si hauts desseins. C'est un don magnifique, et son excellence surpasse tout ce que je pourrais en dire. Aussi, je le répète, grande est ma douleur quand parmi tant d'âmes qui à ma connaissance arrivent jusque-là, et qui devraient passer outre, j'en vois un si petit nombre qui le fassent, que j'ai honte de le dire. Je n'affirme pas d'une manière absolue que le nombre des âmes qui franchissent ce degré soit petit ; nul .doute que ces âmes d'élite ne soient très-nombreuses dans l'Église, et qu'elles ne nous protègent auprès de Dieu par la puissance de leurs prières; mais je dis ce que j'ai vu.
Je ne saurais trop exhorter ces âmes choisies de Dieu, pour le bien spirituel d'un grand nombre d'autres, à ne pas enfouir un si précieux talent, surtout de nos jours où les amis du Seigneur doivent être forts pour soutenir les faibles. Ceux qui découvrent en eux un pareil don de Dieu peuvent à juste titre se considérer comme ses amis ; il ne leur reste plus qu'à s'immoler pour sa cause, avec ce dévouement qu'une noble amitié commande même dans le monde. S'ils ne le font pas, qu'ils craignent, comme je l'ai dit, de se nuire à eux-mêmes, et Dieu veuille qu'ils ne nuisent qu'à eux seuls 1