La Vie écrite par elle-même (page 9)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — Vie de sainte Térèse de Jésus écrite par elle-même, éd. 1867 (OCR) · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L'àme, dans cette oraison de quiétude, doit se conduire avec douceur et sans bruit. J'appelle bruit, chercher avec l'entendement des pensées et des considérations pour rendre

grâces de ce bienfait, et entasser les uns sur les autres ses péchés et ses fautes en preuve de son indignité. Tout cela se meut alors au fond de l'âme, l'esprit vous le peint, la mémoire vous en tourmente. Quant à moi du moins, il est des moments où ces deux puissances me fatiguent beaucoup; et, quoique j'aie une faible mémoire, je ne puis la dompter. La volonté doit alors persévérer sagement dans son repos, et comprendre qu'on ne négocie pas bien avec Dieu à l'aide d'efforts violents : ce serait jeter imprudemment sur cette étincelle de gros morceaux de bois propres à l'éteindre. Convaincue de cette vérité, qu'elle dise humblement : Seigneur, que puis-je faire ici? Quel rapport entre une esclave et son Maître, entre la terre et le ciel? ou d'autres paroles d'amour qui se présentent d'elles-mêmes. Qu'elle goûte surtout, dans son intime, la vérité de ce quelle dit, et ne s'inquiète en nulle façon de l'entendement, qui n'est qu'un faiseur de bruit. Souvent, tandis qu'il s'égare, la volonté se verra dans cette union avec Dieu, et en jouira dans une paix profonde. Comme elle tenterait en vain de le fixer en partageant avec lui son bonheur, elle fera mieux de l'abandonner à ses écarts, continuant de jouir de ces délices intérieures, et se tenant recueillie comme une prudente abeille. Car si, au lieu d'entrer dans la ruche, les abeilles s'en allaient toutes à la chasse les unes des autres, comment le miel se ferait-il?

L'âme perdrait beaucoup en négligeant cet avis, surtout si l'entendement est subtil. Parvient-il tant soi peu à bien arranger son discours et à découvrir de belles raisons, il s'imagine faire merveille. Et pourtant la raison u'a ici qu'une seule chose à faire, c'est de bien comprendre qu'une telle faveur émane uniquement de la bonté de Dieu. De plus, nous voyant si près de Notre-Seigneur, nous devons lui demander des grâces, le prierfpour l'Église, pour ceux qui se sont recommandés à nous, pour les àmcs du purgatoire, et cela sans bruit de paroles, mais avec un vif désir d'être exaucés. Une telle prière comprend beaucoup, et obtient bien plus «juc toutes les considérations de l'entendement. La volonté se servira avec succès de certaines pensées qui naissent de la vue même de son avancement spirituel, pour raviver l'amour dont elle brûle. Elle exprimera à Dieu, par quelques actes d'amour, son impuissance de répondre à la grandeur de ses bienfaits, mais en se gardant du bruit de l'entendement, toujours ami des belles considérations. Quelques petits brins de paille, et c'est encore décorer d'un trop beau nom ce qui vient de nous, jetés avec humilité dans ce feu divin, contribuent bcoucoup plus à l'enflammer qu'une grande quantité de bois : j'appelle ainsi ces raisonnements qui semblent si doctes, et qui dans l'espace d'un Credo étoufferont la petite étincelle. Cet avis est excellent pour les savants •qui me commandent d'écrire ceci. Tous, par la volonté de Dieu, sont parvenus à ce degré d'oraison. Mais peut-être leur arrive-t-il quelquefois de passer ces heures précieuses où ils sont avec Dieu à faire des applications de l'Écriture. Sans doute, la science leur sera, avant et après, fort utile ; mais pendant l'oraison elle leur est, à mon avis, peu nécessaire, elle ne sert qu'à refroidir la volonté. L'entendement se voit si près de la lumière, qu'il se trouve investi de ses clartés ; et moi-môme, malgré ma misère, je ne puis plus alors me reconnaître. Voici ce qui m'est arrivé dans cette oraison de quiétude. Quoique d'ordinaire je n'entende presque rien dans les prières latines et surtout dans les psaumes, souvent néanmoins je comprenais le verset latin comme s'il eût été en castillan; j'allais même plus loin, j'en découvrais avec bonheur le sens caché. J'ai dit que ces gens doctes doivent se tenir en garde dans l'oraison contre les applications de l'Écriture;

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j'excepte néanmoins les circonstances où ils devraient prêcher ou enseigner : il est bien clair qu'ils peuvent alors se servir des lumières puisées dans ce saint exercice, pour venir au secours de pauvres ignorants comme moi. Cette charité, cette immolation constante à l'avancement spirituel des âmes, uniquement en vue de Dieu, sont quelque chose de sublime.

Ainsi donc, dans ces heureux moments de quiétude, les plus savants môme doivent laisser l'âme se reposer doucement en Dieu, son unique repos, et mettre la science de côté. Viendra un temps où elle servira, et révélera tout son prix ; ils trouveront en elle un si puissant secours pour glorifier Dieu, que pour rien au monde ils ne voudraient ne pas l'avoir acquise. Mais devant la Sagesse infinie, qu'ils veuillent m'en croire, un peu d'étude de l'humilité, un seul acte de cette vertu, valent mieux que toute la science du monde. Ce n'est pas alors le temps d'argumenter, mais de voir franchement ce que nous sommes, et de nous présenter avec simplicité devant Dieu. Il veut que l'àme, qui n'est devant lui qu'un néant, le reconnaisse, et qu'elle s'abîme devant cette Majesté souveraine qui s'abaisse jusqu'à la souffrir auprès d'elle, malgré toute son indignité. L'entendement s'agitera aussi pour remercier Dieu en termes élégants et choisis , mais, en restant dans sa paix, et en n'osant, comme le publicain, lever seulement les yeux, la volonté rend au Seigneur de plus dignes actions de grâces que l'entendement avec tout l'artifice de la rhétorique. Enfin, on ne doit pas entièrement abandonner ici l'oraison mentale, ni même de temps en temps certaines prières vocales, si l'âme a le désir ou le pouvoir d'en faire; car lorsque la quiétude est grande, elle éprouve une peine extrême à parler.

11 est facile, ce me semble, de distinguer quand c'est l'Esprit de Dieu qui agit, et quand cette douceur est un fruit de notre industrie, c'est-à-dire quand à la suite d'un sentiment de dévotion que Dieu nous donne, nous voulons, comme je l'ai l'ait remarquer, passer de nous-mêmes à cette quiétude de la volonté. Dans ce dernier cas elle ne produit aucun bon effet, passe très-vite, et laisse dans la sécheresse. Le démon est-il l'auteur de ce repos, une âme exercée le reconnaîtra sans peine; car il laisse de l'inquiétude, peu d'humilité, et peu de disposition intérieure aux effets que produit l'Esprit de Dieu; enfin, il ne communique à l'entendement ni lumière, ni ferme adhésion à la vérité. Le démon ne peut ici ni faire de mal, ni rien gagner, si l'âme rapporte à Dieu le plaisir et la suavité qu'elle goûte, et si Dieu seul est l'objet de ses pensées et de ses désirs. Dieu permettra môme qu'elle retire un grand avantage de ce plaisir par lequel l'ennemi prétendait la tromper. Car, dans la ferme croyance qu'il vient de Dieu, elle se sentira portée à revenir souvent à l'oraison, pour en jouir encore. Ainsi une âme vraiment humble, sans curiosité, sans attache aux consolations même spirituelles, mais amie de la croix, ne tiendra pas grand compte des douceurs que le démon lui donne ; mais elle ne pourra s'empêcher d'estimer beaucoup les délices qui lui viennent de Dieu. Le grand secret pour déjouer tous les artifices de l'esprit de mensonge, c'est de sortir toujours plus humble de l'oraison et du plaisir qu'on y goûte. Quand l'ennemi verra que l'âme en prend occasion de s'abîmer de plus en plus dans son néant, il ne recommencera pas à lui donner ces fausses douceurs, voyant combien il y perd. C'est pour cette raison et pour un grand nombre d'autres, que j'ai tant recommandé, en traitant du premier degré d'oraison et de la première eau qui arrose le jardin spirituel, de commencer par se détacher de toute espèce de contentements, et d'entrer dans

la carrière avec une seule résolution, celle d'aider JésusChrist à porter sa croix. Il faut imiter la bravoure de ces preux chevaliers qui, sans solde, veulent servir leur roi, surs qu'ils sont du salaire de leurs services. Entrés dans la lice spirituelle, tenons toujours nos regards élevés vers ce véritable et éternel royaume que nous voulons conquérir.

Il est souverainement utile d'avoir ces pensées toujours présentes, surtout dans les commencements. Plus tard, la rapide durée, le néant de toutes les créatures, le peu qu'est le repos dans cet exil, apparaissent avec une si vive clarté, qu'on a plutôt besoin d'en écarter le souvenir, pour pouvoir supporter la vie. Ces considérations n'ont même rien que de très-bas aux yeux des âmes avancées dans les voies spirituelles. Elles regarderaient comme une honte et un déshonneur de ne quitter les biens de ce monde que parce qu'ils sont périssables, car elles les abdiqueraient avec plus de joie encore s'ils devaient durer toujours. Et plus elles sont élevées dans la perfection, plus elles trouvent de bonheur dans ce dépouillement universel. L'amour de Dieu, qui déjà embrase ces âmes, leur inspire cette sublimité de sentiments. Mais, pour ceux qui commencent, la considération des vérités fondamentales est de la plus haute importance; je les conjure de ne pas les dédaigner, parce qu'elles sont pour eux la source de grands biens. Elles sont même nécessaires aux âmes les plus élevées dans l'oraison, en certains temps où Dieu veut les éprouver, et semble les abandonner. Qu'on s'en souvienne bien : dans cette vie, je me plais à le redire, l'âme ne croit pas à la manière du corps; si sa croissance est réelle, comme nous le disons avec vérité, elle est pourtant bien différente de celle du corps. En effet, un petit enfant qui grandit, et qui arrive à la taille de l'homme fait, ne la perd plus pour reprendre celle du

premier âge. Mais Pâme, Noire-Seigneur veut que de grande elle redevienne petite ; c'est du moins ce qu'il a fait éprouver à la mienne, car je ne le sais pas autrement. Son but est sans doute de nous humilier pour notre plus grand bien, et de nous forcer à nous tenir continuellement sur nos gardes, tant que nous vivons dans cet exil. Ainsi, durant ce pèlerinage, celui qui est le plus élevé est celui qui doit le plus craindre et le moins se confier en lui-même. Il se lève des jours où ceux même qui ont fait au Seigneur un don absolu de leur volonté, et qui, plutôt que de commettre une imperfection, se laisseraient torturer et subiraient mille morts, ont besoin de prendre en main les premières armes de l'oraison. Les tentations, les persécutions, se déchaînant alors avec une effroyable violence, ils doivent, eux aussi, pour échapper au péril d'offenser Dieu, se faire un rempart des grandes vérités de la foi, en considérant, d'une vue attentive, que tout finit, qu'il y a un ciel et un enfer.

Je reviens maintenant aux artifices et aux douceurs de l'esprit de ténèbres, et je dis que le moyen sûr de les éviter, c'est d'avoir, dès le début de la vie spirituelle, une énergique résolution d'aller toujours par le chemin de la croix, sans désirer les consolations intérieures. Le divin Maitre lui-même nous a montré ce chemin comme celui de la perfection, quand il a dit : « Prends ta croix, et marche à ma « suite. » Il est notre modèle, et en suivant ses conseils, dans l'unique but de lui plaire, nous n'avons rien à craindre. Au reste, l'âme connaîtra par le profit qu'elle tire de ces délices, que le démon n'en est pas l'auteur ; elle peut tomber encore, il est vrai, mais elle trouvera la preuve de l'action de Dieu en elle, dans sa promptitude à se relever, et dans les marques suivantes.

Quand c'est l'esprit de Dieu qui agit, il n'est pas nécessaire de chercher péniblement des considérations pour nous humilier et nous confondre. Le Seigneur lui-même enseigne <;t grave au fond du cœur une humilité vraie, et bien différente de celle que nous pouvons acquérir par nos faibles réflexions. Elle porte dans l'âme une lumière incomparablement plus vive, et la pénètre d'une confusion qui la réduit au néant. Dieu lui montre, avec une souveraine évidence, que de son fonds elle ne possède aucun bien; et plus les grâces dont il la favorise sont grandes, plus cette vue est claire pour elle. L'esprit de Dieu allume encore dans l'âme un ardent désir de faire des progrès dans l'oraison, et l'affermit dans le magnanime dessein de ne jamais l'abandonner. Quelles que soient les peines qui s'y rencontrent, elle les accepte à l'avance, et se dévoue à tout. De plus, il lui inspire une ferme confiance de son salut, mêlée pourtant d'humilité et de crainte. Il bannit bientôt la crainte servile, et met en sa place une crainte filiale, dans un bien plus haut degré de perfection. Cette âme voit naître en elle un amour de Dieu très-dégagé de tout intérêt propre, et elle soupire après les heures fortunées de la solitude pour mieux savourer les délices de cet amour. Enfin, pour ne pas me fatiguer à en dire davantage, une telle faveur est pour elle le principe de tous les biens. C'est la saison où les fleurs du jardin mystique vont paraître dans leur éclat, il ne leur manque, pour ainsi dire, qu'un souffle pour s'épanouir. Et cela, l'âme le voit d'une vue très-claire , il lui est impossible, dans ces heureux moments, de douter de la présence de Dieu en elle. Cette pure lumière ne s'obscurcit que quand ensuite l'âme retombe dans ses fautes et ses imperfections; alors elle s'alarme de tout, et cette crainte lui est salutaire. Cependant la ferme confiance que ces grâces viennent de Notre-Seigneur produit plus d'effet que toutes les craintes

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imaginables, sur certaines âmes naturellement aimantes et sensibles aux bienfaits. Le souvenir des faveurs reçues est plus puissant pour ramener à Dieu des âmes ainsi faites, que la plus vive peinture de tous les châtiments de l'enfer. C'est du moins ce qu'éprouvait la mienne, quoiqu'elle fut si faible dans la vertu.

Devant traiter avec plus d'étendue des marques du bon esprit, je n'en dis pas davantage ici. Si j'ai le bonheur d'en faire une exposition lumineuse, certes elle ne m'aura pas peu coûté. J'espère, avec l'aide de Dieu, en écrire d'une manière assez juste. Je mettrai à profit les enseignements de l'expérience, qui m'a beaucoup appris, et ceux d'hommes vraiment éminents en sainteté comme en science, que j'ai consultés. On peut, avec une légitime assurance, s'en rapporter à leurs décisions ; et, de cette manière, les âmes élevées à cet état par la bonté du Seigneur éviteront les angoisses que j'y ai rencontrées.

Troisième manière d'arroser le jardin, ou troisième degré d'oraison. — Sommeil spirituel des puissances de l'âme. — Nature et effets de cette faveur.

Parlons maintenant de la troisième manière d'arroser ce jardin, en détournant Peau courante d'une rivière, ou celle d'une source. Comme il n'y a qu'à la conduire, il en coûte beaucoup moins de peine. Notre-Seigneur aide ici le jardinier d'une manière admirable , il prend en quelque sorte son office, et fait presque tout.

Cet état est un sommeil des puissances, où, sans être entièrement perdues en Dieu, elles n'entendent pourtant pas comment elles opèrent. L'àme goûte incomparablement plus de bonbeur, de suavité, de plaisir que par le passé. Enivrée de l'eau de la grâce que Dieu lui verse à longs traits, elle ne peut, elle ne sait plus ni avancer ni reculer; elle n'aspire qu'à jouir de cet excès de gloire. On dirait quelqu'un qui, soupirant après la mort, tient déjà en main le cierge bénit, et n'a plus qu'un souffle à exhaler pour se voir au comble de ses désirs. C'est pour l'àme une agonie pleine d'inexprimables délices, où elle se sent presque entièrement mourir à toutes les choses du inonde, et se repose avec ravissement dans la jouissance de son Dieu. Je ne trouve point d'autres termes pour peindre ni pour expliquer ce qu'elle éprouve.

En cet état, elle ne sait que faire : elle ignore si elle parle,, si elle se tait, si elle rit, si elle pleure ; c'est un glorieux délire, une céleste folie où l'on apprend la vraie sagesse ; enfin, c'est pour elle une manière de jouir souverainement délicieuse.

Depuis cinq à six ans, je crois, Dieu m'a souvent donné en abondance cette oraison. Mais, je dois le dire, je ne pouvais ni la comprendre, ni l'expliquer aux autres. Aussi avais-je résolu, quand j'en viendrais à cet endroit de ma relation, de n'en point parler, ou de n'en dire que très-peu de chose. Dans ce sommeil spirituel, je le comprenais fort bien, il n'y avait pas union parfaite de toutes les puissances avec Dieu, mais l'àme lui était évidemment plus unie que dans l'oraison précédente ; cependant je ne pouvais discerner ni saisir en quoi consistait cette différence. Je crois, mon père, que je vous suis redevable de la lumière que Dieu m'a donnée. Vous avez porté l'humilité jusqu'à vouloir vous aider d'une simplicité aussi grande que la mienne, et c'est pour vous en récompenser que le Seigneur m'a fait entrer aujourd'hui même dans cette oraison, au moment où je venais de communier. 11 m'y a comme enchaînée, et il a daigné lui-môme me suggérer ces comparaisons ; il m'a enseigné la manière de parler de cet état, et ce que l'àme doit faire quand elle y est élevée. J'en ai éprouvé un saint effroi, car j'ai tout compris en un instant.

Je m'étais souvent vue en proie à ce délire et enivrée de cet amour, sans jamais comprendre comment cela se faisait. Je reconnaissais visiblement l'action de Dieu, mais je ne pouvais saisir de quelle manière il opérait en moi. En effet > les puissances de l'âme sont presque entièrement unies à Dieu, mais elles ne sont pas tellement perdues en lui qu'elles n'agissent encore. Enfin, je viens d'en avoir l'intelligence,

et j'en suis au comble du bonheur. Béni soit le Seigneur qui a bien voulu me ménager un tel plaisir !

Les puissances de l'âme s'occupent entièrement de Dieu, sans être capables d'autre chose. Aucune d'elles n'osé remuer. Pour les distraire de cette occupation, il faudrait un grand effort, et encore on ne parviendrait pas à les arracher entièrement à leur divin objet. On s'épanche alors en louanges à Dieu, mais sans ordre, à moins que le Seigneur lui-même n'en mette ; car pour cela l'entendement est au moins inutile. L'âme hors d'elle-même, agitée des plus doux transports, souhaiterait faire éclater sa voix en cantiques de bénédiction. Déjà les fleurs entr'ouvrent leur calice, et répandent leurs premiers parfums. Ici l'âme voudrait être vue de toutes les créatures et leur faire connaître sa gloire, afin de pouvoir, de concert avec elles, offrir à Dieu un plus beau sacrifice de louanges. Elle brûle du désir de partager avec elles un bonheur sous le poids duquel elle succombe. Elle est comme la femme de l'Évangile, qui, après avoir retrouvé la dragme perdue, appelle ses voisines et les convie à partager sa joie. Tels devaient être les sentiments et les transports du royal prophète, de David, quand il entonnait sur sa harpe ses hymnes en l'honneur de Dieu. J'apour ce saint roi une grande dévotion, et je souhaiterais ardemment de le voir ainsi honoré de tous, et en particulier de ceux qui, comme moi, ont offensé le Seigneur.

0 ciel ! que doit éprouver une âme dans cette ravissante ivresse! Elle voudrait être toute convertie en langues pour louer le Seigneur. Elle dit mille saintes folies, mais qui vont droit au but, et charment Celui qui la mel dans cet état. Je connais une personne 1 qui, pour peindre sa peine,

• La Sainte parle ici d'elle-même. Il est à regretter que toutes ses poésies ne soient pas parvenues jusqu'à nous. Il ne nous reste d'elle que quelques

faisait sur-le-champ, sans être poète, des vers pleins de sentiment; ce n'était pas un travail de son esprit, mais un jet de son âme tourmentée par l'amour. Pour mieux jouir de la gloire où la plongeait un si délicieux martyre, elle s'en plaignait à Dieu, et sa plainte s'exhalait d'ellemême en une poétique mélodie. Elle eût voulu que tout son être, corps et âme, éclatât, pour montrer au dehors l'excès de bonheur que lui causait cette peine. Il lui eût été doux alors d'affronter les plus cruels tourments pour son Dieu. Une âme dans cet état voit clairement que les martyrs ne faisaient presque rien de leur part en endurant les supplices, parce que cet inébranlable courage leur venait d'une autre source. Mais aussi quelle souffrance pour elle lorsque, revenant de son ivresse, elle se voit condamnée à vivre encore en ce monde sous la triste loi de ses sollicitudes et de ses devoirs ! On en jugera si l'on songe que tous les termes de comparaison employés par moi sont bien audessous de ces joies ineffables dont Dieu daigne parfois l'enivrer en cet exil. Soyez à jamais béni, Seigneur, et que toutes les créatures chantent éternellement vos louanges ! 0 mon Roi ! exaucez en ce moment ma prière ! Puisque, par votre bonté et votre miséricorde, je suis encore, en écrivant ceci, possédée de cette sainte et céleste folié ; puisque vous m'accordez, grand Dieu, une faveur dont je suis si indigne, faites, je vous en supplie, que tous ceux avec qui j'aurai des rapports deviennent fous de votre amour, ou ne permettez point que je parle désormais à qui que ce soit. Préservez-moi, Seigneur, de tenir par le plus petit lien à ce monde, ou retirez-moi soudain de ce misérable séjour. Non, mon Dieu, votre servante ne peut supporter plus

petits fragments, et la célèbre Glose qui commence par ces mots : Que muero porque no muero, Je meurs de ne point mourir.

longtemps le supplice de se voir sans vous. Si elle doit vivre encore, elle ne veut pas de repos en cette vie, et vous. Seigneur, gardez-vous de lui en donner. Impatiente de ses fers, cette âme voudrait être déjà libre : le manger la tue, le dormir la tourmente; elle voit que le temps de la vie se passe à prendre mille soulagements, et que rien cependant ne peut désormais la satisfaire hors de vous. Elle vit, ce semble, contre nature, puisqu'elle meurt du désir de vivre, non en elle, mais en vous. 0 mon vrai maître et ma gloire, que la croix réservée par vous aux âmes ainsi blessées est légère et pesante! légère, par sa douceur; pesante, parce qu'il est des temps où la plus invincible patience ne la saurait soutenir. Et toutefois, l'âme ne voudrait point en être déchargée, si ce n'est pour se voir avec vous dans la patrie. Quand elle se souvient qu'elle n'a rien fait pour vous, et qu'en vivant elle peut vous rendre quelque service, elle voudrait porter une charge beaucoup plus pesante encore, et ne mourir qu'au dernier jour du monde. Avec quelle joie elle sacrifie son repos au bonheur de vous rendre le plus petit service! Elle ne sait que désirer, mais elle connaît bien que vous êtes l'unique objet de ses désirs.

0 mon fils (car c'est le nom que veut bien prendre, tant il est humble, celui à qui j'adresse cette relation, et qui m'a commandé de l'écrire), gardez pour vous seul les passages où vous trouverez que je sors des bornes. Comment me serait-il possible de rester dans ma raison, quand le Seigneur me met hors de moi? S'il faut dire ma pensée, ce n'est plus moi qui parle depuis que j'ai communié ce matin ; tout ce que je vois me semble un songe, et je ne voudrais voir que des malades du mal qui me possède. Je vous en supplie, mon père, soyons tous insensés pour l'amour de

Celui qui pour nous a voulu passer pour tel. Vous dites que

il

vous m aimez, eh bienl je veux que vous m'en donniez la preuve, en vous disposant à recevoir de Dieu cette faveur. Hélas ! j'en vois bien peu qui n'aient un excès de sagesse pour ce qui les touche. Peut-être suis-je moi-même en cela plus répréhensible que tous les autres. Je vous en conjure, ne le souffrez pas, mon père ; car vous êtes mon père aussi bien que mon fils, puisque vous êtes mon confesseur, et que je vous ai confié mon âme. Hâtez-vous de me détromper, et ne craignez pas de me dire la vérité avec cette pleine franchise de la foi, si' peu connue de nos jours.

Voici l'accord et la sainte ligue que je voudrais voir exister entre nous cinq, qui actuellement nous aimons en NotreSeigneur. Tandis que de nos jours d'autres se réunissent, en secret, pour former contre Jésus-Christ des complots et des hérésies, je souhaiterais que nous eussions, nous aussi, de temps en temps nos réunions secrètes. Le but en serait de nous éclairer mutuellement, de nous dire ce que nous pourrions faire pour nous corriger, et pour servir Dieu d'une manière plus parfaite. Nul ne se connaît aussi bien qu'il est connu de ceux qui l'observent de l'œil de la charité, et avec la sollicitude du zèle pour son avancement. Ces réunions, comme je disais, seraient secrètes; car, hélas! on n'use plus de cette sainte liberté de langage. Les prédicateurs eux-mêmes visent dans leurs discours à ne point déplaire. Leur intention est bonne ainsi que leur conduite, je veux bien le croire ; mais enfin, de cette manière, ils convertissent peu de monde. Pourquoi ne sont-ils pas en plus grand nombre ceux que les sermons arrachent aux vices publics? Savez-vous ce qu'il m'en semble? C'est qu'il y a dans les prédicateurs trop de prudence mondaine. Elle ne disparait pas chez eux, comme chez les apôtres, dans cette grande flamme de l'amour de Dieu; voilà pourquoi

leur parole embrase si peu les âmes. Je ne dis pas que leur feu doive égaler celui des apôtres, mais je voudrais le voir plus grand qu'il n'est. Voulez-vous savoir ce qui communiquait ce feu divin à la parole des apôtres? C'est qu'ils avaient la vie présente en horreur, et foulaient aux pieds l'honneur du monde. Quand il fallait dire une vérité et la soutenir pour la gloire de Dieu, il leur était indifférent de tout perdre ou de tout gagner; ayant tout hasardé pour Dieu, ils dominaient également et les succès et les revers. Je ne dis pas que je suis telle, mais je voudrais bien l'être. Oh ! de quelle magnifique liberté ne jouit pas celui qui regarde comme un esclavage d'avoir à vivre et à converser avec les humains d'après les lois du monde 1 Dans l'espoir d'obtenir de Dieu une liberté si belle, est-il une de ces âmes fatiguées du servage de cet exil, qui ne doive être prête à tout risquer pour se racheter, et pour revoler vers sa patrie ! Or voilà le vrai chemin qui y conduit, marchons ; point de halte d'ici au dernier soupir, puisque la mort seule nous doit mettre en possession d'une si grande conquête. Daigne le Seigneur nous soutenir de sa grâce, et nous faire arriver ace terme I

Veuillez, mon père, si vous le jugez à propos, déchirer ces pages, ou les regarder comme une tettre que je vous écris, et pardonnez-moi, je vous prie, ma trop grande hardiesse.

Troisième degré d'oraison, suite et fin. — Oraison d'union, ses effets; en quoi elle diffère de l'oraison de quiétude. — De deux espèces particulières d'union. — Souffrance causée dans cet état par l'imagination et par la mémoire; remède à ce mal.

J'ai suffisamment parlé de ce troisième mode d'oraison, et de ce que l'âme doit faire, ou, pour mieux dire, de ce que le Seigneur opère en elle. Car, prenant pour lui l'office de jardinier, il veut qu'elle s'abandonne uniquement à l'ivresse de son bonheur. Il ne lui demande qu'un simple consentement aux grâces dont il la comble, et un abandon absolu au bon plaisir de la véritable sagesse. Il est certain qu'elle a besoin pour cela de courage; car parfois elle se sent tressaillir d'une joie si excessive, qu'elle n'a plus, ce semble, qu'un faible lien à briser pour sortir de ce corps. Oh! quel bonheur de mourir ainsi!

Il faut alors, ainsi qu'il vous a été dit, mon père, s'abandonner sans réserve entre les bras de Dieu. Veut-il emporter l'âme au ciel, qu'elle y aille ; en enfer, elle y va sans peine, étant avec son souverain bien. Faut-il mourir à l'instant même, faut-il vivre mille ans, la volonté de Dieu est son désir. Le Seigneur peut disposer d'elle comme d'un bien qui est à lui. Cette âme ne s'appartient plus ; elle a

fait à Dieu un don total et absolu d'elle-même; qu'elle se décharge sur lui de toute sollicitude.

L'âme peut faire tout cela, et beaucoup plus encore, dans une oraison si élevée ; car ces actes en sont les effets ordinaires, et elle voit qu'elle les produit sans aucune fatigue de l'entendement. Seulement cette puissance demeure comme stupéfaite de voir le Seigneur remplir si bien l'office de jardinier, et ne lui laisser d'autre travail que celui de respirer avec délices les premiers parfums des fleurs. Par une seule de ses visites, de si courte durée qu'elle soit, un Dieu si puissant change la face du mystique jardin. Créateur de cette eau céleste, il la répand sans mesure. En un instant, il enrichit l'âme de trésors qu'elle n'aurait peut-être pu amasser par tout les efforts de l'esprit en vingt années de labeurs. Ce céleste Jardinier fait croître et mûrir les fruits; il veut que l'âme en cueille pour elle, mais il lui interdit d'en distribuer, jusqu'à ce qu'elle ait puisé dans cette nourriture une mâle vigueur. Sans cela, elle serait exposée à ne faire que goûter ces fruits, sans s'incorporer leur substance ; et, nourrissant à ses dépens des étrangers sans rien recevoir d'eux en retour, elle se verrait peutêtre en danger de mourir de faim. Ceci sera parfaitement entendu par des hommes aussi éclairés que ceux qui verront cet écrit, et ils en feront l'application beaucoup mieux que je ne pourrais le faire en me fatiguant vainement.

Cette oraison communique aux vertus une force bien supérieure à celle qu'elles tiraient de l'oraison précédente» L'âme se voit toute changée sans savoir comment. Elle trouve, pour commencer à faire de grandes choses, je ne sais quelle force dans le parfum des fleurs. Le souverain Maître vient de leur commander de s'ouvrir, afin que l'âme soit forcée de croire à ses vertus. Mais en même temps elle

Kîfi vif: de sainte térèse

voit fort bien qu'elle était incapable de les acquérir en plusieurs années, et que dans une si courte visite le divin Jardinier lui en a fait don. Ici germe encore dans l'âme une humilité beaucoup plus grande et plus profonde que celle «ju'elle avait auparavant ; elle voit d'une manière plus évidente qu'elle n'a rien fait, si ce n'est de donner le consentement de la volonté, et d'accepter les grâces dont le Seigneur l'a favorisée.

Cette manière d'oraison est, à mon avis, une union manifeste de l'âme tout entière avec Dieu : seulement, Dieu |>ermet aux trois puissances de l'âme de connaître, mais ;ivee d'inexprimables délices, ce qu'il opère de grand en elles.

Voici, mon père, une nouvelle espèce d'union assez fréquente, et que Dieu m'a accordée. Comme elle m'a jetée dans le plus profond étonnement, je veux en parler en cet endroit. Vous saurez du moins, quand il plaira au Seigneur de vous en favoriser, qu'une telle union est possible, vous en connaîtrez à l'avance les caractères. L'âme, par une vue claire et un sentiment intime, voit que la volonté seule esl liée à son Dieu, et elle goûte dans une paix profonde les délices de cette étroite union, tandis que l'entendement et la mémoire gardent assez de liberté pour s'occuper d'affaires, et s'appliquer à des œuvres de cbarité.

Au premier abord, cet état semblerait le même que celui <lc Poraison de quiétude ; il y a cependant de la différence. Dans l'oraison de quiétude, l'âme n'ose faire le moindre mouvement de peur de troubler ce doux repos de Marie dont elle jouit : mais dans l'union dont je parle, elle peut en même temps remplir l'oflîce de Marthe. Ainsi, elle mène en quelque sorte de front la vie active et la vie contemplative, et, Août en restant unie à Dieu, elle peut s'occuper d'œuvres de

charité, de lectures, et d'affaires relatives à son état. A la vérité, elle ne peut alors pleinement disposer de ses facultés ; elle sent que la meilleure partie d'elle-même est ailleurs. Elle est comme une personne qui s entretenant avec une autre, et s'entendant adresser la parole par une troisième, ne prête des deux côtés qu'une attention imparfaite. L'âme sent avec joie et bonheur qu'elle est ainsi partagée, elle en a une vue très-claire ; et cet état la prépare admirablement à goûter les douceurs d'une paix très-profonde, dès qu'elle se trouvera seule, et libre de toute affaire. Elle ressemble encore à quelqu'un dont l'appétit est satisfait, et qui, indifférent pour des mets vulgaires, mangerait cependant avec plaisir un mets délicat et exquis. L'âme, de même, satisfaite par le bonheur qu'elle possède en soi, n'a que du dédain pour tous les plaisirs du monde, qui n'ont pour elle iiucun attrait ; mais jouir plus encore de son Dieu, goûter davantage le bonheur de lui être unie, soupirer après l'accomplissement de ses désirs, voilà ce qu'elle veut.

(1 est une autre sorte d'union qui n'est pas non plus une union parfaite. Elle est cependant au-dessus de celle que je viens d'expliquer, mais inférieure à celle que j'ai d'abord décrite en parlant de cette troisième eau. Je prie Dieu, mon père, de vous les donner toutes, si vous ne les avez déjà ; ce sera pour vous alors, j'en suis sûre, un véritable plaisir de les trouver décrites ici, et de voir en quoi elles consistent. Recevoir de Dieu quelque faveur, est une première grâce. Connaître la nature du don reçu, en est une seconde. Enlin, c'en est une troisième de pouvoir l'expliquer, et en donner l'intelligence. Il semblerait d'abord que la première devrai! suffire; et cependant, si l'âme veut marcher sans trouble, sans crainte, avec courage, dans le chemin du ciel, foulant aux pieds toutes les choses de la terre, il lui sera d'un Irèsgrand avantage de comprendre la nature des dons célestes. Celui que Dieu éclaire de la sorte, ne saurait trop le remercier d'une telle faveur; et celui qui ne l'a pas reçue, ne saurait trop le bénir de ce qu'il l'a accordée à quelque personne vivante, dans le dessein de nous faire profiter de ses lumières.

Dans l'union dont je parle, et qui m'est très-souvent accordée, Dieu s'empare de la volonté, et de l'entendement aussi, ce me semble ; car cessant de discourir, il reste absorbé dans une ravissante contemplation des divines grandeurs. Il découvre alors tant ; de merveilles, que l'une lui faisant perdre l'autre de vue, il ne peut s'attacher à aucune en particulier.

Quant à la mémoire, elle reste libre, et l'imagination aussi, je pense. Lorsque celle-ci se trouve seule, il n'est pas croyable quelle guerre elle fait à l'entendement et à la volonté, pour troubler leur repos. Pour moi, j'en suis excédée, et je l'ai en horreur ; souvent je supplie Dieu de me l'ôter dans ces heures de bonheur, si elle doit m'être si importune. D'autres fois ce cri m'échappe : Quand donc, mon Dieu, les puissances de mon âme, au lieu de subir ce cruel partage, s'occuperont-elles toutes de concert à célébrer vos louanges? Je découvre dans cette triste lutte quel mal nous a fait le péché; c'est lui qui empêche notre volonté d'être toujours occupée de Dieu comme elle en aurait le désir. Aujourd'hui encore j'ai eu à soutenir ces combats intérieurs assez fréquents chez moi, aussi l'image m'en est bien présente. Je sentais mon a me se consumer du désir de se voir unie, sans aucun partage, au divin objet qui la possède presque tout entière. Inutiles efforts ; la mémoire et l'imagination me livraient une guerre trop acharnée. Par bonheur, manquant du concours de l'entendement et de la volonté, si

elles troublent l'âme, elles ne peuvent lui faire de mal; elles restent impuissantes pour nuire, et sont dans une mobilité continuelle. Comme l'entendement demeure totalement étranger à ce qu'elles lui représentent, elles ne s'arrêtent à rien, et passent incessamment d'un objet à l'autre, semblables à ces petits papillons de nuit importuns et inquiets, qui -ne font qu'aller et venir sans jamais se fixer. Cette comparaison peint de la manière la plus fidèle ce qui se passe alors ; car, si ces petits insectes n'ont aucune puissance de nuire, ils ne laissent pas d'être importuns. A cela je ne connais point de remède ; si Dieu m'en avait enseigné, je m'en servirais bien volontiers, tant j'ai à souffrir sous ce rapport. Dans cet état de l'îime se révèlent bien clairement et notre misère et le souverain pouvoir de Dieu ; puisque dans le temps même où l'imagination, qui reste libre, nous cause tant de dommage et de fatigue, l'entendement et la volonté, par leur union avec Dieu, nous font goûter un si profond repos.

L'unique remède que j'aie découvert, après une lutte bien pénible de plusieurs années, est celui que j'ai indiqué en parlant de l'oraison de quiétude : c'est de ne pas faire plus de cas de l'imagination que d une folle, et de l'abandonner à son thème, Dieu seul pouvant y mettre un terme, et la fixer. Après tout, elle n'est ici qu'une esclave ; il faut la supporter comme Jacob supportait Lia, puisque Dieu, dans sa bonté, nous a donné Rachel. Restant simple esclave, comme je disais, elle ne peut, malgré tous ses efforts, entraîner les autres puissances. Souvent, au contraire, celles-ci la ramènent à elles sans aucun travail. Dieu, de temps en temps, voit d'un œil de compassion son égarement, ses inquiétudes, son désir ardent d'être réunie à l'entendement et à la volonté ; et il lui permet de venir se brûler à ln

flamme de ce flambeau divin qui déjà a consumé ces deux puissances, et leur a enlevé leur être naturel pour les faire jouir surnaturellement de biens d'un si haut prix.

Dans les différentes manières dont les eaux courantes de la grâce arrosent le jardin, la gloire et la paix de Pâme sont si grandes, que le corps partage visiblement le bonheur et le plaisir dont elle est enivrée. Cet effet est très-sensible. Et quant aux vertus, elles y puisent ce degré de vigueur dont j'ai déjà parlé.

Le Seigneur semble avoir voulu se servir d'un aussi faible instrument que moi, pour faire connaître, avec la plus grande clarté possible en cette vie, les différents états où l'âme se voit élevée dans cette oraison. Vous pourrez, mon père, conférer de cet écrit avec quelque personne spirituelle et savante qui soit arrivée jusqu'à cette union. Si elle l'approuve, croyez que c'est Dieu qui vous a parlé par mon organe, et ne manquez pas de lui en rendre les plus vives actions de grâces. Un jour, je me plais à vous le redire, vous éprouverez un grand plaisir de comprendre ce que sont en elles-mêmes des faveurs si élevées. Supposé que Dieu vous les ait déjà accordées, mais sans vous en donner l'intelligence, avec un esprit tel que le vôtre et une science aussi profonde, il vous suffira de ce que je viens d'écrire pour acquérir cette lumière. Le Seigneur soit béni et loué dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

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