Thebais (page 2)

Stace · Lettres

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 5 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Marchant à pied , et dépassant de la tête toute l'armée, Capanée balance un pesant bouclier, formé de quatre peaux arrachées à des taureaux indomptés, et revêtues de massives lames d'airain : du fond de ce bouclier se détache, trois fois repliée sur elle-même, une hydre récemment tuée; de ses têtes, les unes vivent encore, [4,170] et, ciselées en argent, étincellent; les autres sont détruites par l'industrie d'Hercule, et flamboient, en mourant, de tout l'éclat de l'or; tout autour s'étendent les eaux dormantes du marais de Lerne, figurées par une sombre zone de fer. Quant à ses vastes flancs, quant à sa large poitrine, une cuirasse les protège, une cuirasse tissue d'innombrables mailles d'acier, horrible ouvrage, qui n'est pas celui d'une mère; sur le brillant cimier de son casque s'avance en saillie un géant, et, seul entre tous, il porte en guise de javelot un cyprès dépouillé de ses branches, et surmonté d'un fer aigu.

A ses ordres obéissent les peuples que nourrit la fertile Amphigénie, ceux des plaines de

Messénie et des montagnes d'Ithome, [4,180] ceux de Thrion, ceux d'Épy, bâtie au sommet d'un rocher, ceux d'Hélos et de Ptéléon, ceux enfin de Dorion, si funeste au Gète Thamyris : ce poète, pour s'être cru capable de vaincre par son chant les doctes soeurs, condamné au silence de la voix et de la lyre (qui oserait se mesurer avec les Dieux?), se tut pour jamais, insensé qui ignorait la lutte de Phébus et de Marsyas, et la mort sanglante du Satyre de Célènes!

Bientôt l'âme même du divin augure, assiégée de toutes parts, fléchit; certes il voit d'effroyables signes de malheur, mais Atropos, malgré lui, lui met les armes à la main, [4,190] et étouffe le dieu dans son coeur : il y a là aussi un piège de son épouse, et dans sa demeure brille déjà l'or de ce collier qui n'y devait jamais entrer; cet or, les destins avaient annoncé qu'il serait fatal au devin d'Argus; il le savait; mais sa perfide épouse eût échangé contre ce présent la vie de son mari, car elle convoitait les dépouilles d'Argie, sa maîtresse, et voulait la surpasser en lui enlevant sa parure.

Argie, elle, voyant les rois irrésolus et peu portés à faire la guerre, si Amphiaraüs ne la faisait pas avec eux, vient d'elle-même sur les genoux de son cher Polynice déposer sans regret, sans tristesse; cet exécrable collier, et lui parle ainsi: [4,200] « Ce n'est pas pour moi le temps des brillantes parures; et, ce qui peut relever ma beauté, qu'en ferais-je, malheureuse et sans toi? Il me suffira d'oublier un instant parmi mes compagnes mes douloureuses anxiétés, et de traîner aux pieds des autels ma chevelure en désordre. Hé, quoi ! grands Dieux, quand tu seras enfermé dans un casque menaçant, dans une armure retentissante, moi je porterais le riche présent nuptial d'Harmonia ? Quelque dieu peut-être me fera un don plus beau, et je l'emporterai par ma parure sur toutes les femmes d'Argos, lorsque, épouse d'un roi, lorsque, heureuse de te revoir, je devrai remplir les temples de chœurs votifs : maintenant qu'elle porte mon collier, [4,210] cette femme qui le désire, et qui peut être joyeuse quand son mari combat ».

C'est ainsi que l'or fatal pénétra dans la demeure d'Ériphyle, et y jeta le germe d'abominables crimes : Tisiphone rit d'un rire affreux en songeant à l'avenir.

Amphiaraüs, monté sur un char traîné par des chevaux lacédémoniens qu'avait eus par une mésalliance Cyllare, à l'insu de Castor, son maître, ébranle la terre; prêtre d'Apollon, il porte les bandelettes, insignes de sa dignité; son casque est ceint d'un rameau d'olivier, et un voileblanc s'entrelace à son aigrette rouge.Il tient en méme temps ses armes et les rênes de ses chevaux.

[4,220] De chaque côté de lui marchent, formés à la manière des Spartiates, des bataillons armés de javelots, toute une forêt de traits qui tremblent, agités par la course de son char; de loin on le voit encore, appuyé sur sa lance terrible, se dresser au-dessus de tous les siens; et sur son bouclier Python vaincu étincelle.

Les guerriers qui accompagnent son char sont ceux d'Amyclée, chérie d'Apollon, ceux de Pylos, ceux de Malée, qu'évitent les navires craintifs ; ceux de Carye, qui savent répondre par des danses aux danses de Diane; ceux de Pharis et de Messé, cette mère des oiseaux consacrés à Vénus, la phalange du Taygète et les durs soldats de l'Eurotas, dont les rives sont couvertes d'oliviers ; Mercure lui-même les élève au milieu de la poussière de l'arène, et l'art de ces luttes où les corps sont nus, il le leur inspire avec l'ardeur qui les fait aimer; [4,230] de là la vigueur de leurs âmes, et ce désir sacré d'une mort glorieuse. Les parents sont heureux du sort de leurs fils, et les encouragent à mourir; la foule entière pleure le trépas d'un jeune athlète ; sa mère en jouit, s'il est mort couronné.

D'une main ils tiennent la bride de leurs chevaux, et de l'autre deux javelots noués par une courroie; nues sont leurs épaules, d'où pend un grossier manteau, et leur casque a pour panache les plumes de l'oiseau de Léda.

Ce ne sont pas ceux-là seulement, Amphiaraüs, qui suivent tes étendards; tes bataillons s'augmentent des peuples d'Élis, cette ville inclinée au penchant d'une colline, et de Pise, bâtie dans une profonde vallée; Pise, dont les habitants se baignent dans tes eaux dorées,ô Alphée, [4,240] qui abordes en étranger aux rivages de Sicile, sans que jamais, dans un si long trajet, tu mêles tes flots aux flots des mers. Ces peuples fatiguent par d'innombrables chariots le sol friable de leurs campagnes, et domptent des chevaux pour la guerre, talent glorieux dont l'origine ne l'est pas, puisqu'elle remonte au char brisé d'OEnomaiis; le frein de leurs coursiers s'emplit d'écume et grince sous leurs morsures, et une pluie blanche comme la neige arrose l'arène que leurs pieds creusent.

Et toi aussi, à la tête des guerriers arcadiens, mais à l'insu de ta mère, jeune imprudent qu'entraînent les charmes nouveaux de la gloire, ô Parthénopée, tu t'élances! Quand tu partis, ta mère, farouche et menaçante, ta mère, qui n'eût jamais permis à un si jeune homme de la quitter, ta mère, l'arc à la main, dépeuplait de bêtes féroces les forêts les plus reculées [4,250] et les pentes du froid Lycée. Nul de ceux qui allaient à ces luttes funestes n'avait un aussi beau visage, nul n'avait un corps aussi beau. La valeur non plus ne lui manque pas : vienne seulement l'âge de la force! Quels dieux des bois, quelles divinités des fleuves, quelles nymphes des prairies n'a-t-il pas enflammés d'amour? Diane elle-même, quand elle le vit enfant, sous les ombrages du mont Ménale, presser le gazon d'un pied encore chancelant, pardonna, dit-on, à sa compagne Atalante, et de ses propres mains attacha à son épaule un carquois d'Amyclée, rempli de flèches crétoises.

[4,260] Il bondit, bouillant d'audace et d'ardeur guerrière; il brûle d'un unique désir, entendre le bruit des armes et des trompettes, souiller de la poussière des combats sa blonde chevelure, revenir sur un cheval pris à l'ennemi. La chasse l'ennuie; et cette gloire coupable de verser le sang humain, il a honte que ses flèches l'ignorent.

Brillant d'or, brillant de pourpre, il surpasse en éclat tous les autres : sa robe est flottante, et une agrafe ibérienne en réunit les plis; sur son bouclier, vierge encore, sont peints les combats de sa mère contre le sanglier de Calydon; dans sa main gauche sonne un arc terrible; sur son dos , qu'il hérisse de plumes, bat un carquois rempli de flèches de Cydon, [4,270] et orné à la fois de la pâleur de l'ambre et de l'éclat du jaspe oriental. Son cheval, habitué à devancer à la course les cerfs timides, son cheval, que couvrent deux peaux de lynx, et qui s'étonne de la pesanteur inaccoutumée des armes de son maître, il le guide d'un air fier, le visage coloré d'une douce rougeur, et les joues embellies de toute la fraîcheur de la première jeunesse.

Les Arcadiens le suivent, ces peuples antiques, antérieurs aux astres et à la lune, et d'une fidélité éprouvée. Ils naquirent, suivant la renommée, des durs troncs des arbres, dans ce temps où la terre sentit avec étonnement les premiers pas de l'homme; il n'y avait encore ni champs cultivés, ni maisons, ni villes, ni mariages réglés; les chênes, les lauriers supportaient [4,280] de pénibles enfantements; le frêne au vaste ombrage créait des populations entières, et des flancs de l'orme l'enfant s'échappait comme un vert rameau. Ces premiers hommes, dit-on, voyaient avec terreur les alternatives de la lumière et des ténèbres, et poursuivaient au loin le soleil couchant, n'espérant plus le voir revenir.

Le haut Ménale se dépeuple, la forêt de Parthénie est désertée, des combattants en foule sortent de Rhipé, de Stratie, d'Énispé, que tourmentent les vents. On y voit Tégée, Cyllène, heureuse d'avoir donné naissance à un dieu ailé; Aléa, dont les bois renferment un temple de Minerve; puis le rapide Cliton, le Ladon, qui fut presque ton beau-père, fier vainqueur de Python; [4,290] le mont Lampie, au sommet éclatant de la blancheur des neiges; et le lac Phénée, qui fournit, croit-on, les eaux du Styx au sombre dieu des enfers. On y voit encore le mont Azan, dont les hurlements rivalisent avec ceux de l'Ida, les guerriers de Parrhasie, ceux des plaines de Nonacrie, où vous vîtes, Amours, avec un malin sourire, le dieu du tonnerre armé d'un carquois; puis Orchomène, riche en troupeaux, et Cynosure, riche en bêtes fauves. La même ardeur dépeuple les champs d'Éphitie, et la haute Psophis, et les montagnes illustrées par les travaux d'Hercule, et l'Érymanthe, père de tant de monstres, et le Stymphale, qui retentit encore du bruit des cymbales d'airain. Tous ces guerriers sont Arcadiens, ils ont tous la même origine, mais ils diffèrent par le costume : [4,300] les uns, pour aller au combat, recourbent à l'extrémité les myrtes chers à Vénus, et se font une arme d'une houlette de pasteur; d'autres portent des arcs, d'autres ont pour traits des épieux ; celui-ci couvre sa chevelure d'un casque, celui-là n'a pas quitté le bonnet de peau, coiffure de son pays; cet autre enfin hérisse son front de la gueule ouverte d'une ourse de Lycaonie.

Dans cette foule armée, parmi ces coeurs dévoués à Mars, il n'y eut pas un seul soldat de Mycènes, si voisine d'Argos. Cette ville voyait alors un horrible festin, et le soleil retournant sur ses pas au milieu de sa course; dans Mycènes aussi, une autre lutte entre d'autres frères suscitait le trouble et les combats. Bientôt un bruit vient jusqu'aux oreilles d'Atalante, [4,310] que son fils prend un commandement dans cette guerre et y entraîne avec lui toute l'Arcadie : ses pieds tremblent, ses traits lui échappent des mains; elle fuit, plus rapide que l'aile des vents, à travers les forêts, et les rochers, et les fleuves qui coulent à pleins bords, telle qu'elle est, la robe retroussée, ses blonds cheveux épars et flottants : ainsi une tigresse, à qui on a enlevé ses petits, furieuse, suit les traces du ravisseur qu'emporte son cheval.

Elle s'élance, elle se dresse en face des coursiers de Parthénopée, qui pâlit et baisse les yeux : « D'où te vient cette rage guerrière, ô mon fils? D'où cette excessive valeur dans un coeur si jeune? [4,320] Toi, guider des soldats aux combats? toi, supporter les travaux de Mars et te jeter au milieu des bataillons armés? Du moins plût aux Dieux que tu en eusses la force ! Naguère, toute pâle de frayeur, je t'ai vu, l'épée à la main, serrer de près un sanglier retourné contre toi; tes genoux fléchissaient, tu étais plié en arrière, tu allais tomber; et si, bandant mon arc, je n'eusse lancé des flèches ... Maintenant que vas-tu faire à la guerre? Mes traits ne pourront t'y défendre, ni mon are, ni ce cheval à la robe tachetée de noir, à qui tu te confies; et c'est toi qui recherches les luttes héroïques, toi , enfant, à peine mûr pour la couche des Dryades, pour une lutte amoureuse avec les nymphes de l'Érymanthe!

[4,330] Les présages sont vrais : je ne m'étonne plus si j'ai senti naguère trembler le temple de Diane, si la déesse a semblé me regarder d'un oeil moins favorable, si les dépouilles des bêtes sauvages sont tombées d'elles-mêmes des voûtes sacrées : depuis ce jour mon arc est sans ressort, mes mains sans adresse, et mes coups incertains. Attends que ta beauté soit devenue plus mâle, que l'âge ait fortifié ton corps, que, tes joues rosées soient ombragées, que ton visage ressemble moins au mien; alors ces combats, ces armes que tu désires si ardemment, je te les donnerai moi-même, et tu ne sers plus arrêté par les larmes de ta mère. Mais en ce moment rapporte-les, ces armes, à mon palais: et vous, le laisserez-vous partir, Arcadiens? ...

[4,340] Oh! vous êtes bien les fils des rochers et des chênes »! Elle veut poursuivre: pressés autour d'elle, son fils et les chefs de l'armée la consolent, calment ses craintes, et déjà retentit l'affreux signal de la trompette : elle ne peut laisser son fils se détacher de ses tendres embrassements, et le recommande mille fois au chef de tous, à Adraste.

D'un autre côté le peuple martial de Cadmus, triste des fureurs de son roi, mais non épouvanté, des bruits de guerre (il s'était répandu qu'Argos s'avançait avec toutes les forces de la Grèce), plus lentement, parce qu'il était honteux de son chef et de sa cause, se préparait à la lutte, mais s'y préparait toutefois : [4,350] nulle ardeur à tirer l'épée, nul plaisir à se charger du bouclier paternel, ni à parer le coursier aux pieds ailés, ces joies de la guerre; abattus, tremblants, sans énergie, sans colère, ils s'engagent à servir; l'un gémit sur le déplorable sort de son père chéri, l'autre sur sa jeune et tendre épouse, sur les malheureux enfants qui ont crû clans ses bras. Nul d'entre eux n'est échauffé par le souffle de Mars; les remparts mêmes de Thèbes sont rongés par la vétusté, les grandes tours d'Amphion ouvrent leur flanc épuisé par l'âge; et ces murs qu'une lyre divine a élevés jusqu'au ciel, un travail muet et sans gloire les raffermit.

[4,360] Cependant une rage vengeresse inspire les villes de Béotie, et. c'est bien moins pour soutenir un roi injuste que par attachement pour une nation alliée qu'elles courent aux armes.Étéocle, lui, est comme un loup qui vient de forcer un gras troupeau. La poitrine chargée d'un sang noir et caillé, la gueule hérissée, béante, et souillée de lambeaux de laine ensanglantée, il sort de la bergerie , roulant çà et là ses yeux troublés, pour voir si les farouches bergers, instruits de leur perte, ne le poursuivent pas; et il fuit avec la conscience de son audace.La renommée, cette cause de tant de troubles, répand à chaque instant de nouvelles terreurs.

[4,370] Celui-ci a vu sur les rives de l'Asope errer isolés des cavaliers de Lerne; celui-là raconte que le Cithéron, théâtre des orgies, cet autre que le Theumèse, sont occupés par l'ennemi, et l'on prétend avoir aperçu dans les ombres de la nuit briller les feux d'un camp du côté de Platée. Les Dieux de Thèbes ont sué, l'eau de Dircé s'est teinte de sang, des monstres sont nés, et de nouveau le Sphinx a parlé du haut de son rocher. Que n'a-t-on pas appris? que n'a-t-on pas vu? que ne se croit-on pas permis de dire?

Une nouvelle crainte vient s'ajouter à tant d'anxiétés : soudain s'élançant, cheveux épars, la reine du choeur des bacchantes accourt dans la plaine [4,380] du sommet du mont Ogygie; sombre, et l'oeil enflammé, elle brandit de tous côtés sa torche renversée, puis, furieuse, remplit la ville alarmée de ses cris d'épouvante :«Tout-puissant dieu de Nysa, dont cette race qui t'a vu naître a depuis longtemps perdu l'amour, maintenant, sous l'Ourse hérissée de frimas, tu frappes à coups pressés le belliqueux Ismare du bout de ton thyrse d'acier; tu ordonnes à une forêt de pampre d'enlacer Lycurgue; ou, vers le Gange orgueilleux, vers les bornes les plus reculées de la mer Érythrée, vers les contrées de l'aurore, superbe et triomphant, tu exerces ta fureur, ou des sources de l'Hermus tu sors tout couvert d'or.

[4,390] Et nous tes enfants, nous qui déposons les armes de nos pères pour célébrer tes fêtes, la guerre, les larmes, la crainte, le crime de deux frères, le fardeau d'un trône usurpé, voilà tout ce que tu nous laisses! Au delà des glaces éternelles, ô Bacchus, au delà du Caucase, où retentissent les cris et les armes des Amazones, emporte-moi, mais ne me force pas à révéler les forfaits monstrueux de nos chefs et l'impiété de notre race !

Tu me presses ... Bacchus, ce n'est pas cette fureur que je t'ai vouée! ... Je vois fondre l'un sur l'autre deux taureaux semblables; en tous deux même beauté, même sang; leurs fronts s'entreheurtent, leurs cornes s'entrelacent, [4,400] et dans leur colère féroce ils se donnent réciproquement la mort. Cède, tu es le plus injuste, cède, tu es le plus coupable, toi qui veux posséder seul les pâturages de tes ancêtres et cette montagne qui vous est commune! Ah! misérables, dans cette lutte vous versez tant de sang, et vos forêts , un autre s'en empare ». Elle dit, et son visage se glace, et Bacchus, se retirant d'elle, la laisse calme et muette.

Mais, effrayé du prodige et livré à mille vagues terreurs; le roi a recours au vieux devin Tirésias, cet aveugle si clairvoyant, et, suivant la coutume de ceux qui redoutent des malheurs incertains, le consulte sur ses inquiétudes.

Le vieillard répond que ni le sang abondamment versé des taureaux, [4,410] ni l'aile rapide des oiseaux, ni les entrailles d'où s'exhale la vérité, ni l'équivoque trépied, ni les harmonieuses évolutions des astres, ni la fumée de l'encens qui voltige au-dessus des autels, ne révèlent aussi clairement la volonté des Dieux que les mânes arrachés des sombres royaumes de la mort et les eaux sacrées du Léthé; puis il fait plonger le roi dans les eaux de l'Ismène, à l'endroit où elles se mêlent aux flots de la mer, accomplit devant lui les préparatifs de l'évocation, et tout alentour, avec les entrailles hachées des brebis, les parfums du soufre, des herbes fraiches, murmurant de mystérieuses formules, il purifie l'air.

Il est une forêt antique, robuste encore, bien que courbée par le temps, [4,420] que jamais le fer n'a mutilée, où jamais le soleil n'a pénétré; les tempêtes ne l'ébranlent point, et contre elle sont également impuissants et le Notus, et Borée qui s'élance des régions de l'Ourse. En dessous règne un calme lourd, une horreur morne et silencieuse qu'entretient, non pas le jour, mais sa pâle et douteuse image. Cette obscure forêt a sa divinité; la fille de Latone l'habite; cèdres et chênes portent empreinte sa figure, que voilent les ténèbres sacrées du lieu. On entend, la nuit, sans les voir; siffler ses flèches et aboyer ses chiens, dès qu'elle s'est échappée de l'empire de son oncle, [4,430] et a repris la forme plus douce de Diane. Mais lorsque les montagnes l'ont fatiguée, et que le soleil, au plus haut de son cours, l'invite au doux sommeil, elle plante ses traits autour d'elle, et, la tête appuyée sur son carquois, elle repose.

En dehors s'étend une plaine immense, terre de Mars, fécondée par Cadmus. Il eut un rude courage celui qui le premier, depuis ces luttes entre frères, depuis qu'on eut ouvert ces coupables sillons, osa enfoncer la charrue dans ce sol, arracher le gazon de ces plaines engraissées de sang. Elle laisse échapper d'effroyables bruits cette terre malheureuse, dès le milieu du jour et dans la solitude des nuits, [4,440] quand les noirs enfants de la terre se relèvent pour se livrer de vains simulacres de combats : on voit fuir loin du sillon commencé le tremblant laboureur, et, troublés par l'épouvante, retourner à l'étable les taureaux.

Là le vieux devin (il croit plus propre qu'aucune autre à la célébration des mystères infernaux cette terre imprégnée de tant de sang) fait conduire ses brebis à la sombre toison, et des génisses noires; on choisit les plus belles têtes des troupeaux; Dirce gémit, le Cithéron est triste, et un étrange silence pèse sur les bruyantes vallées.

Alors Tirésias entrelace les cornes des victimes de guirlandes de deuil, [4,450] en les palpant avec la main; puis, sur la lisière du bois, fait creuser neuf fois le sol , et y répand ensuite de larges coupes de vin, du lait, don du printemps, du miel de l'Attique, et du sang qui attire les mânes; il verse jusqu'à ce que la terre aride soit tout à fait imbibée.

Ensuite le prêtre fait apporter des arbres abattus dans la forêt, et, triste, ordonne d'allumer trois bûchers pour Hécate, autant pour les trois vierges, filles du sinistre Achéron : le tien, roi de l'Averse, quoique profondément enfoncé dans le sol, élève au-dessus des autres ses pins amoncelés ; près de ce dernier on en dresse un plus petit [4,460] en l'honneur de la Cérès infernale; le feuillage funèbre du cyprès couvre tout entier ses flancs. Déjà marquées au front par le fer, et les gâteaux de pure farine sur la tête, les victimes sont tombées sous le couteau: alors la vierge Manto reçoit le sang dans des coupes, y trempe ses lèvres; puis après avoir fait trois fois le tour des bûchers, suivant la coutume du devin son père, elle y place les entrailles encore palpitantes, où la vie est à peine éteinte, et, sans tarder, elle introduit sous le noir feuillage des torches ardentes : dès qu'il entend petiller la flamme à travers les branches, et craquer ces funèbres amas de bois, [4,470] Tirésias, dont les joues sont atteintes par de brûlantes exhalaisons, et les orbites creuses remplies de fumée, s'écrie, et sa voix fait trembler les bûchers et croître la violence du feu :

« Séjour du Tartare, formidable royaume de l'insatiable Mort, et toi, le plus terrible des trois frères, toi qui règnes sur les Mânes et sur les éternels supplices des coupables, toi qui vois ramper à tes pieds le monde souterrain, ouvrez, je frappe à vos portes, ouvrez ces lieux muets, et le vide empire de la sévère Proserpine ! Cette foule plongée dans les abîmes de la nuit, faites-l'en sortir, et que le nautonnier du Styx repasse ce fleuve sur sa barque pleine. [4,480] Qu'ils accourent, qu'ils reviennent tous ensemble à la lumière, ces mânes, mais non de la même manière! Toi, mets à part, fille de Persée, les hôtes pieux de l'Élysée, et que de sa verge puissante le sombre dieu de l'Arcadie les conduise ; ceux au contraire en plus grand nombre qui, morts dans le crime, habitent l'Érèbe; et sont la plupart de la race de Cadmus, secouant trois fois le serpent qui te sert de fouet, et les précédant, un if enflammé à la main, ô Tisiphone, guide-les jusqu'au jour qu'elles sont avides de revoir, et que Cerbère ne fasse pas de ses trois têtes un obstacle au départ de ces ombres »!

Il dit, et tous deux également, le vieillard et la prêtresse de Phébus, attendent avec confiance. Eux, ils ne redoutent rien, [4,490] car ils ont le dieu dans leur coeur; mais une incroyable terreur accable le fils d'OEdipe,et, tandis que le devin prononce son horrible évocation, il presse tour à tour ses épaules, ses mains, ses bandelettes; et, dans son épouvante, il voudrait interrompre le mystère commencé.Tel, dans les fourrés d'une forêt de Gétulie, un chasseur qui par ses cris prolongés a réveillé un lion, l'attend, s'excite au courage, et serre convulsivement ses traits, que ses efforts baignent de sueur; la peur glace son visage, ses genoux tremblent, car il ne sait ni quel est l'animal qui s'approche, ni quelle est sa force; mais un rugissement, affreux signal, retentit à son oreille, et il le mesure à ses craintes aveugles.[4,500] Tirésias, voyant que les ombres n'arrivent pas encore : « Je le jure, s'écrie-t-il, divinités pour qui j'ai alimenté ces feux et vidé de la main gauche ces coupes dans le sein creusé de la terre, je ne puis plus supporter votre retard. Est-ce en vain que vous m'entendez, moi, votre prêtre? Et si par des chants furieux une Thessalienne vous appelle, vous viendrez? Et chaque fois qu'armée des poisons de Scythie, la princesse de Colchos vous évoquera, le Tartare, pâle d'épouvante, se mettra en mouvement? Vous n'aurez nul souci de moi, si je n'arrache pas des cadavres de leurs bûchers, si je ne tire pas des tombeaux des urnes pleines d'antiques ossements, si je ne mêle pas les Dieux du Ciel et de l'Érèbe [4,510] pour profaner les uns et les autres, si je ne mutile pas les visages livides, si je ne découpe pas les entrailles corrompues des morts? Ne méprisez pas ma vieillesse et ce nuage qui s'épaissit sur mon front, ne me méprisez pas, je vous en avertis ! et moi aussi, je peux employer la violence. Je sais tout ce que vous craignez d'entendre, tout ce que vous craignez de voir révéler; et je pourrais troubler Hécate, sans le respect que j'ai pour toi, dieu de Thymbrée! Je sais le nom du souverain du triple monde, qu'il est défendu de prononcer, mais je le tais; rendez-en grâces à ma vieillesse, amie du repos. Cependant, si ... »!

L'inspirée Manto l'interrompt avec empressement : « Tu es obéi, mon père! le peuple pâle s'approche. [4,520] Le chaos des enfers s'ouvre; l'ombre immense des lieux souterrains crève; les sombres forêts et les sombres fleuves se montrent au jour; l'Achéron vomit son sable livide; le Phlégéthon roule avec ses ondes enflammées des flots d'une noire fumée; et le Styx, qui coule entre les mânes, s'oppose au passage de ceux qui ne doivent pas revoir la lumière. Voici Pluton lui-même, pâlissant sur son trône, entouré des Euménides, ces ministres de ses funestes volontés, voici le sévère appartement de la Junon infernale, voici sa triste couche. En sentinelle se tient l'affreuse Mort, faisant à ses maîtres le dénombrement du peuple silencieux des ombres; il en reste encore plus qu'elle n'en a compté. [4,530] Le juge crétois ballotte leurs noms dans l'urne terrible, leur arrache la vérité par ses menaces, et les force à dérouler toute leur vie passée, à faire enfin des aveux qui aggravent leurs châtiments. Que te dirai je? je vois tous les monstres de l'Érèbe, les Scylles, les Centaures animés d'une rage impuissante, les Géants enlacés de chaînes de diamant, et l'ombre rapetissée d'Égéon, ce Titan aux cent bras ».

« Ô toi , dit-il , le guide et l'appui de ma vieillesse, ne m'en dis pas davantage. Qui pourrait ne pas connaître Sisyphe et son rocher qui toujours retombe, Tantale et son lac trompeur, Titye, pâture d'un oiseau de proie; Ixion, qu'éblouit le mouvement rapide et sans fin de la roue qui l'emporte? [4,540] Moi-même, quand mon sang coulait avec plus de chaleur, j'ai visité ces mystérieuses demeures sous la conduite d'Hécate, avant qu'un dieu, retirant la lumière de mes yeux, l'eût fait descendre tout entière dans mon coeur. Appelle ici de préférence par tes conjurations les âmes des Argiens et des Thébains : quant aux autres, par des aspersions de lait quatre fois répétées, écarte-les de nous, fais-les sortir, ô ma fille , de cette triste forêt; puis, le visage de chaque ombre, son extérieur, son avidité à boire le sang répandu, celle des deux nations qui se présente avec le plus de fierté, décris-moi tout; allons, dissipe par degrés la nuit qui m'entoure ».

Elle obéit, et compose un charme pour disperser une partie des ombres [4,550] et rassembler les autres, semblable, au crime près, à Médée, et à la magicienne d'Ea, Circé. Alors elle adresse ces paroles au prêtre son père : « Le premier qui plonge sa bouche glacée dans le lac de sang, c'est Cadmus, et près de son époux se tient la fille de Cythérée; de leurs têtes s'échappent deux serpents; les enfants de la Terre, cette race de Mars, les entourent : leur vie n'a duré qu'un jour; toute la troupe est armée de pied en cap, tous ont la main sur la garde de leurs épées; ils se gênent, ils se poussent, ils se ruent les uns sur les autres avec la rage qui les animait vivants; et ce n'est pas de se pencher sur l'affreux sillon [4,560] qu'ils ont souci, c'est le sang de leurs frères qu'ils voudraient boire. Après eux vient la foule des filles de Cadmus et ses déplorables petits-fils. Je vois Autonoé, privée d'Actéon; je vois Ino, haletante, les yeux fixés sur l'arc d'Athamas, presser tendrement sur son sein le fruit de son amour, et Sémélé faire de ses bras une défense à ses flancs où son enfant tressaille. La mère de Penthée a brisé son thyrse, elle est délivrée du dieu qui l'obsédait, elle déchire, elle ensanglante sa poitrine, et suit le corps en poussant des cris : pour lui, il fuit, à travers les obstacles du Léthé et du Styx, jusqu'aux lacs de l'Élysée, où, plus tendre, son père Échion le pleure, et rajuste ses membres arrachés.

[4,570] Je reconnais le triste Lycus et le fils d'Éole, la main droite ramenée sur les reins, portant en triomphe un cadavre sur son épaule. Il conserve encore cette métamorphose qui l'accuse, le fils d'Aristée : son front est hérissé de cornes, sa main tient des traits, et il repousse ses chiens, dont la gueule s'ouvre pour le dévorer. Mais voici venir, accompagnée d'un nombreux cortège, la jalouse fille de Tantale: orgueilleuse encore dans sa douleur, elle compte les cadavres de ses enfants, et ses maux ne l'ont point abattue; elle se félicite d'avoir échappé à la puissance des Dieux, et de pouvoir donner libre carrière aux fureurs de sa langue ».Tandis que la chaste prêtresse parle ainsi à son père, [4,580] les cheveux blancs du vieillard se dressent sur son front et soulèvent les bandelettes, et son visage s'anime d'une légère rougeur. Il cesse de s'appuyer sur son bâton, sur sa vierge chérie, et debout sur le sol :

« Tais-toi, ma fille, s'écrie-t-il, je n'ai plus besoin d'une lumière étrangère; le nuage glacé s'entr'ouvre, les ténèbres n'obstruent plus mon regard. Sont-ce ces ombres, est-ce un dieu d'en-haut, est-ce Apollon qui m'inspire? Je vois maintenant tout ce que j'entendais. Mais voici , tristes et les yeux baissés, les mânes des Argiens, le farouche Abas, le coupable Prétus, le doux Phoronée, [4,590] le mutilé Pélops, et, souillé d'une sanglante poussière, OEnomaüs, tous baignant leurs visages. d'abondantes larmes. J'augure de là que Thèbes dans cette lutte aura l'avantage. Quelle est cette troupe serrée de guerriers (leurs armes et leurs blessures prouvent combien ces âmes sont belliqueuses) qui s'avancent, le visage et la poitrine ensanglantés, et, faisant de vains efforts pour crier, tendent sans cesse les mains vers nous?

Roi, me trompé-je? ne sont-ce pas là ces cinquante .... Tu vois Chthonius, et Chromis, et Phégée, et Méon, que distingue, comme moi, le laurier. Calmez-vous, guerriers . rien en tout ceci, croyez-le, n'est le fruit des conseils humains; [4,600] l'inflexible Atropos avait filé ces années; vous avez échappé aux malheurs : nous, il nous reste à subir une guerre horriblie, et nous reverrons Tydée ».

Il dit, et, prenant une bandelette enlacée de feuillage, repousse ceux qui le pressent, et leur montre le sang. Seul se tenait debout sur le sombre rivage du Cocyte Laïus, que déjà le dieu ailé avait rendu à l'impitoyable Averne ; et jetant un regard oblique sur son cruel petit-fils, dont il avait reconnu les traits, il ne s'approchait pas pour prendre comme le reste des ombres sa part du sang et des autres libations, animé qu'il était d'une haine immortelle; [4,610] mais Tirésias l'appelle : « Illustre roi de Thèbes, lui dit-il, depuis la mort duquel les citadelles d'Amphion n'ont pas vu un beau jour; ô toi dont la fin sanglante a été assez vengée, toi dont l'ombre a dû être apaisée par les nombreux sacrifices de tes descendants, pourquoi, malheureux, les fuis-tu? Il gît dans une longue mort celui que tu poursuis de ta haine, toujours en proie aux horreurs de l 'agonie, les yeux crevés, le visage souillé de sang et de fange, chassé du domaine du jour; son sort est plus affreux que le trépas, crois-moi : mais ton petit-fils, qui n'est pas coupable envers toi, quel motif as-tu pour l'éviter? Approche-toi , [4,620] viens te rassasier de ces libations; puis, les événements futurs, les pestes de la guerre, révèle tout, soit que tu gardes ton ressentiment, soit que tu aies pitié des malheurs de tes enfants. Alors, moi, sur cette barque , objet de tes voeux, je te ferai passer le Léthé, qu'il t'est maintenant interdit de franchir; je te déposerai dans le pieux séjour de la paix , et je te recommanderai aux Dieux des enfers ».

Laïus est flatté de ces offres honorables, et des larmes mouillent ses joues ; puis il répond en ces termes : « Pourquoi, quand tu mets en mouvement les mânes, prêtre dont l'âge égale le mien,est-ce moi que tu choisis pour révélateur? Pourquoi à tant d'ombres si grandes suis-je préféré pour dévoiler l'avenir? J'ai bien assez de me souvenir du passé. Est-ce bien moi, ô honte! que vous consultez, mes illustres petits-fils? [4,630] C'est lui, c'est lui qu'il faut appeler à ces abominables mystères, cet homme qui a enfoncé avec joie son épée dans le flanc de son père, qui a retourné vers sa source, et donné à sa mère des gages de son indigne amour. Et maintenant il fatigue de ses voeux les Dieux et les noires Furies, et appelle mon ombre à ces luttes. Toutefois, si dans ces circonstances déplorables on me désire si vivement pour devin, je parlerai, je dirai tout ce que Lachésis, tout ce que la farouche Mégère me permettent de dire: la guerre, la guerre arrive, traînant à sa suite d'innombrables bataillons, tous les enfants de Lerne, qu'aiguillonne le fatal dieu des combats; ces guerriers, des prodiges de la nature [4,640] et les foudres des Dieux les attendent, des morts glorieuses et des lois criminelles qui retarderont pour eux les honneurs du bûcher: la victoire est assurée à Thèbes, ne crains rien, et ton trône ne sera pas la proie d'un orgueilleux frère. Ce sont les furies, c'est un double forfait, c'est, au milieu du carnage (malheur à moi!) un barbare père qui triomphera ». Il dit, et s'évanouit; et sa réponse ambiguë les laisse dans l'incertitude.

Cependant, à travers la froide Némée, et ses halliers témoins des exploits d'Hercule, se répandaient en errantes légions les enfants d'Inachus. Piller Thèbes, la ravager, la détruire, tel est le désir qui les brûle et les pousse en avant. [4,650] Qui ralentit leur ardeur, qui les arrêta et les força de s'écarter au milieu de leur course, ô Phébus, c'est à toi de nous le dire; nous, rarement nous pouvons remonterjusqu'aux sources de là renommée.

Chancelant d'ivresse, Bacchus ramenait son armée victorieuse de l'Hémus; après avoir employé deux hivers pour introduire ses orgies chez les Gètes guerriers, pour faire verdir les flancs blanchis de neige de l'Othrys et pour accoutumer le Rhodope à l'ombrage de la vigne, il poussait vers les murs maternels son char orné de pampre: libres de tout frein, à droite et à gauche le suivent des lynx, et ses tigres lèchent leurs rênes trempées de vin. Derrière lui bondissent les bacchantes, [4,660] portant pour trophées des loups à demi-morts et des ours déchirés. Et son cortege n'est pas inactif : c'est la Colère, la Fureur, la Crainte, la Force, l'Intempérance toujours ivre; armée à la marche mal assurée, et bien semblable à celui qui la commande. Dès que le Dieu voit un nuage de poussière tourbillonner au-dessus de la forêt de Némée, et les rayons du soleil étinceler sur l'acier des armures, et Thèbes qui n'est pas prête encore à entrer en lutte; vivement ému à cet aspect, bien qu'il ait la bouche pendante et l'estomac appesanti, il fait taire clairons, tambours et flûtes, tout ce fracas qui assourdissait ses oreilles, [4,670] et s'écrie : « C'est moi, c'est ma nation que cette troupe veut anéantir; et cette fureur, elle vient de loin; cette guerre, c'est la cruelle Argos, c'est la colère de mon implacable maràtre qui l'excite contre moi ! C'était trop peu sans doute que ma mère réduite en cendres, que mon berceau changé en bûcher, que moi-même atteint par la foudre! La tombe même où gisent les restes de cette poussière qui fut sa rivale, et la morne Thèbes, elle veut les détruire par le fer, la cruelle! J'entraverai ses projets par la ruse. Cette plaine, cette plaine, marchez-y, marchez-y, allons, compagnons »! A ce signal, les tigres d'Hyrcanie hérissent leurs crinières; le Dieu parle encore, et déjà il est arrêté dans la plaine.

[4,680] C'était l'heure où le soleil, parvenu au faîte du monde, embrase l'atmosphère, où sur les champs crevassés pèse une lourde chaleur qui pénètre au fond des bois les plus épais. Bacchus appelle les déesses des eaux, et, se plaçant au milieu de leur troupe silencieuse, il commence:

« Divinités des fleuves, Nymphes champêtres, qui faites aussi partie de mon cortège, soumettez-vous au labeur que je vous impose. Épuisez-moi les rivières de l'Argolide, ses étangs, ses ruisseaux vagabonds, et couvrez-les de poussière. Que Némée surtout, par où la guerre marche en ce moment contre ma cité, soit profondément desséchée : nous avons en cela, pourvu que votre volonté ne soit pas rebelle, [4,690] l'aide de Phébus lui-même au plus haut de son cours; à notre entreprise sourient les astres et mon Érigone, dont le chien brûlant écume : allez de bon gré, allez dans les profondeurs du sol; plus tard je vous en ferai sortir à plein lit; les dons les plus beaux qui me seront offerts dans les sacrifices, vous en aurez l'honneur; je vous défendrai des nocturnes larcins des Satyres lascifs et des rapts amoureux des Faunes ».

Il dit : on voit le visage des Nymphes se couvrir d'une mousse légère, et leur verte chevelure se dessécher. Aussitôt une soif brûlante dévore les champs d'Inachus; [4,700] les ondes s'enfuient, les fontaines et les lacs tarissent, et, dans le lit des fleuves, le limon s'échauffe et se durcit. Le sol devient triste et maigre, à la naissance de leurs tiges les moissons s'inclinent; trompé dans son attente, le troupeau s'arrête sur la rive, et les taureaux cherchent les fleuves que naguère ils traversaient à la nage.

Ainsi, lorsque le Nil, replié dans son antre immense, s'est arrêté, et retint dans sa bouche les neiges fondues de l'orient qui l'alimentent, son lit profond fume dans ses vallées abandonnées, et l'Égypte, avec toute l'impatience du désir, attend le bruit retentissant du fleuve qui la nourrit, jusqu'à ce qu'enfin, cédant à sa prière, il revienne engraisser les campagnes du Phare, [4,710] et ramène une année abondante en moissons.

On voit tarir l'infect marais de Lerne, tarir le Lyrcius, et le puissant Inachus, et le Charadrus, qui roule des rochers dans son cours, et l'audacieux Érasin, que ses rives ne peuvent contenir, et l'Astérion aux flots calmes : le premier, bondissant avec fracas sur des hauteurs inaccessibles, et troublant au loin le sommeil des pasteurs. ---. [4,720] La seule Langie toutefois, mais par l'ordre d'un dieu, poursuit son cours silencieux sous l'ombrage solitaire des bois. Archémore, enlevé à la lumière, ne lui avait pas encore donné son nom lamentable, elle n'avait pas encore la renommée d'une déesse; en attendant, elle garde ces lieux écartés, cette forêt, ce ruisseau; mais une gloire plus grande lui est réservée, quand les chefs de la Grèce, par des luttes laborieuses, par des fêtes funèbres renouvelées tous les trois ans, célèbreront la douleur d'Hypsipyle et la mémoire sacrée d'Opheltès.

[4,730] Donc les Grecs n'ont plus la force de porter, ni leurs boucliers échauffés par le soleil, ni leurs cuirasses étroitement serrées au corps, tant est affreuse la soif qui les tourmente; non seulement leur palais est enflammé, non seulement leur gosier se contracte, mais un feu intérieur les dévore; leur càeur ne bat qu'avec effort, leurs veines sont inertes, et un sang aigri s'attache à leurs entrailles desséchées; réduite en poussière par la chaleur, la terre exhale cette poussière en nuage brûlant. Les chevaux n'ont pas d'écume, ils froissent leur bouche contre le frein, leur bouche d'où pend, longue et enchaînée, leur langue; ils ne souffrent plus ni loi ni maîtres; mais ils bondissent dans les campagnes, [4,740] troupe ardente et furieuse. De tous côtés Adraste envoie des éclaireurs, pour voir si les étangs de Lycimnie ne sont point taris, si la fontaine d'Amymone conserve quelque peu d'eau : tout est absorbé par des feux cachés; nul espoir du côté du ciel; on dirait qu'ils parcourent les sables de la Libye, les déserts de l'Afrique, et Syène, que jamais nuée ne

couvrit de son ombre.

Enfin, au milieu des forêts (ainsi l'avait résolu Bacchus), dans leurs courses errantes, ils aperçoivent tout à coup, belle encore malgré ses chagrins, Hypsipyle : quoique à sa mamelle soit suspendu un enfant qui n'est pas le sien, Opheltès, fils de Lycurgue, roi de Némée; [4,750] quoique sa chevelure soit négligée et son vêtement pauvre, il y a des marques de royauté sur son visage, et ses malheurs n'ont pas effacé en elle un reste de grandeur. Adraste, tant il est étonné, lui adresse ces paroles :

« Puissante divinité des forêts, car ton noble visage dit assez que tu n'es pas d'une race mortelle, toi qui, sous ce ciel de feu, n'as pas à chercher où étancher ta soif, viens au secours de nations qui tiennent à toi par le sang; soit que la fille de Latone, cette déesse armée d'un arc, t'ait fait passer de son chaste cortège dans le lit d'un époux, soit qu'un amour céleste, et le plus grand de tous, ait fécondé tes flancs, car ce ne serait pas la première fois que le maître des Dieux lui-même se serait uni aux vierges de l'Argolide, jette un regard sur cette triste armée.

[4,760] Nous voulions détruire Thèbes, qui l'a mérité par ses crimes; mais maintenant, nous condamnant à une lâche inaction, une soif horrible abat nos courages et énerve nos forces. Dans cette calamité, viens à notre aide, indique-nous, ne fût-ce qu'un ruisseau bourbeux, ne fût-ce qu'un marais infect; rien, en de telles conjonctures, rien n'est honteux, rien n'est vil: c'est de toi à présent que nous implorons des vents et de la pluie, ce n'est plus de Jupiter; nos forces quifuient, rends-les nous; nos coeurs abattus, remplis-les de l'ardeur des combats. Puisse sous un astre favorable croître ce fardeau que tu portes ! Que Jupiter nous ramène seulement vainqueurs dans notre patrie, oh! combien de dépouilles ennemies tu recevras en offrandes ! [4,770] Parmi les troupeaux de Thèbes, je te choisirai, ô déesse, autant de victimes que tu auras sauvé de guerriers, et dans ce bois je te consacrerai un magnifique autel ».

Il dit; son souffle haletant et enflammé entrecoupe ses paroles, et la rapidité de sa respiration fait vaciller sa langue desséchée. Même pâleur en tous ces guerriers, même souffle sortant d'une bouche ouverte. La princesse de Lemnos, les yeux baissés, répond :

« Déesse, moi! bien qu'en effet j'aie une origine céleste, d'où le pensez-vous? Plût aux Dieux que je n'eusse jamais dépassé l'humanité par mes douleurs! Vous voyez une mère sans enfants, nourrice d'un étranger; mes fils! quel sein les a nourris, quelles mamelles les ont allaités, [4,780] un Dieu seul le sait; et moi aussi, cependant, j'eus un royaume, j'eus un père illustre. Mais pourquoi vous parler ainsi? pourquoi vous retenir loin de ces eaux qu'implore votre détresse? Venez avec moi; peut-être Langie a-t-elle conservé ses ondes, qui n'ont jamais tari : elle a coutume, même sous le Cancer brûlant, même quand resplendit l'astre d'Erigone, de poursuivre toujours son cours.

Aussitôt, afin de n'être pas pour les Grecs un guide trop lent, ce nourrisson pendu à son sein, (ah! malheureux enfant!) elle le place (ainsi le voulaient les Parques) sur un tertre voisin, le couche malgré lui sur un lit de fleurs, et par un tendre murmure apaise sa douleur enfantine ainsi, [4,790] quand la déesse de Bérécynthe ordonne aux Curètes d'exécuter autour du Tonnant au berceau leurs danses joyeuses et rapides, ceux-ci frappent à l'envi sur leurs tambours; mais les vagissements du dieu font retentir l'Ida.

Cependant l'enfant dans le giron de la terre émaillée de fleurs, au milieu des touffes de gazon, tantôt couche les herbes flexibles, dans ses efforts pour avancer en s'appuyant sur le front, tantôt, altéré du lait de sa nourrice, l'appelle par ses cris, puis recommençant à sourire, et essayant quelques mots mal articulés, écoute avec étonnement les bruits de la forêt, ou saisit ce qui est à sa portée, ou aspire l'air par sa bouche ouverte; ignorant les dangers qu'il court dans ce bois, [4,800] et plein de sécurité pour sa vie, il erre cà et là. Tel Mars enfant dans les neiges de la Thrace, tel Mercure enfant sur le sommet du Ménale, tel, rampant sur le rivage d'Ortygie, Apollon, trop puissant pour elle, faisait pencher l'île de son côté.

Les Grecs suivent Hypsipyle à travers les halliers et les sombres fourrés de la forêt, où nul chemin n'est frayé; les uns entourent leur guide, d'autres la suivent en troupe serrée, d'autres enfin la précèdent. Pour elle, elle marche, au milieu de ces hommes armés, d'un pas rapide et fier; bientôt, aux approches de la fontaine, la vallée retentit, et le murmure des eaux qui coulent sur les rochers frappe leurs oreilles; alors, bondissaut de joie, à la tête de l'armée, entre les rangs des troupes légères, où il se trouve, [4,810] Argus élève son enseigne, et s'écrie - « Les eaux ! » Et sur les lèvres de tous court au loin ce cri : « Les eaux ! » Ainsi, le long des côtes du golfe d'Ambracie, les jeunes rameurs, sur l'indication du pilote, poussent un cri, que renvoient à la mer les échos du rivage, lorsqu'Apollon, invoqué par eux, leur ouvre enfin la rade de Leucade.

Ils se précipitent vers le ruisseau, pêle-mêle, sans distinction, et soldats et chefs; il n'y a plus de rangs, la soif les égalise : attelés encore à leurs chars chargés de leurs maîtres et de leurs armures, les chevaux entrent dans l'eau et s'y plongent; [4,820] de ces guerriers, ceux-ci sont entraînés par la violence des courants, ceux-là glissent sur les cailloux humides; nul scrupule de fouler aux pieds les rois embarrassés dans les flots, ou d'enfoncer la tête d'un ami qui appelle au secours. Les ondes frémissent, la rivière est arrachée loin de sa source; son eau, naguère d'un vert si doux, naguère si pure et si transparente, est maintenant souillée de la vase de son lit; les rebords de ses rives tapissées de gazon s'éboulent; ce n'est plus qu'un torrent fangeux. La soif est assouvie, et l'on boit toujours. On dirait une lutte entre deux armées, un combat régulier et acharné dans une gorge étroite, [4,830] ou des vainqueurs emportant une ville d'assaut. Alors un des chefs, du milieu du fleuve qui l'entoure de toutes parts : « Ô Némée, s'écrie-t-il, reine des vertes forêts, demeure chérie de Jupiter, tu fus pour nous plus dure que pour Hercule,lorsqu'il serra le cou menaçant d'un monstre furieux, dont il comprima le souffle dans les membres gonflés: qu'il te suffise d'avoir jusqu'à ce point entravé les desseins des peuples qui t'appartiennent ! Et toi, que nul soleil ne peut dompter, ô fleuve dispensateur d'une onde intarissable, poursuis joyeusement ton cours, quelle que soit la source d'où tu épanches tes eaux toujours fraiches dans ton lit toujours plein; [4,840] car ce n'est pas l'hiver qui t'alimente de ses neiges, ce n'est pas Iris qui verse dans ton sein des ruisseaux qu'elle a grossis de pluies, et tu ne dois rien aux nuées pesantes qui chargent l'aile du Corus; tu n'appartiens qu'à toi, et tu roules, invincible à tous les astres. Sur toi, ni le Ladon, chéri d'Apollon, ni les deux Xanthes, ni le menaçant Sperchius, ni le Lycormas, où périt Nessus, ne pourraient l'emporter; à toi pendant la paix, à toi pendant les orages de la guerre, à toi mes hommages dans les festins. Après Jupiter, les premiers seront pour toi. Veuille seulement,quand nous reviendrons victorieux des combats, nous accueillir avec joie, nous ouvrir encore dans nos fatigues tes ondes hospitalières, [4,850] et reconnaître volontiers ces bataillons que tu as sauvés ».

DE STACE

STACE

THEBAÏDE.

LIVRE V

Livre IV - Livre VI

STACE

LIVRE V.

[5,1] L'onde a apaisé leur soif, et l'armée s'éloigne après avoir porté le ravage dans le lit du fleuve et fait baisser ses rives. Plus ardent, le coursier dévore l'espace , et le fantassin joyeux remplit les campagnes; les guerriers ont senti renaître leur courage, leurs menaces et leurs voeux, comme s'ils avaient puisé à une source de sang le feu de la guerre et la bouillante ardeur des combats.

Disposés de nouveau en escadrons, ils se reforment en rangs serrés. Chacun a repris sa première place, ses anciens chefs, et ils se remettent en marche à un signal donné. [5,10] Déjà la terre se soulève en tourbillons de poussière, et les éclairs des armes percent l'obscurité des bois. Tels s'élancent, au delà du Pont, de rauques bataillons de grues, chassés par les beaux jours des bords du Nil qui baigne Parétonium, quand l'hiver a déposé sa rigueur. Dans leur fuite bruyante, elles volent en projetant leur ombre sur les flots et sur les campagnes, et font retentir les plaines inaccessibles de l'air; joyeuses, elles bravent Borée et ses orages, nagent en se jouant dans les fleuves libres de leurs glaçons, et viennent jouir de l'été au pied de l'Hémus dépouillé de frimas.

Au milieu d'un cercle nombreux de princes grecs, le noble fils de Talaüs s'était arrêté sous un frêne antique, et, appuyé sur la lance de Polynice placé à ses côtés :[5,20] « Qui que tu sois, dit-il, toi auquel a été donnée la gloire de sauver ces innombrables cohortes, honneur insigne que ne dédaignerait pas le père des Dieux lui-même, dis-nous (puisque nous voici joyeux près de ton fleuve) quelle est ta famille, ta patrie, à quels astres as-tu puisé la vie; dis-nous enfin quel est ton père.

Sans doute tu touches de près aux Dieux, quoique ta fortune soit passée. La noblesse de ton sang et une divine majesté respirent sur tes traits affligés.La Lemnienne gémit, des pleurs mouillent son beau visage; enfin, après quelques moments d'hésitation, elle commence en ces termes : « O roi, vous m'ordonnez de rouvrir de cruelles blessures, [5,30] en vous rappelant les furies, et Lemnos, et les armes cachées dans la couche nuptiale, et les époux massacrés par un fer sacrilége; je vois encore cet horrible forfait, je vois l'Euménide qui glace mon coeur. O malheureuses ! quelle fureur vous égare! ô nuit affreuse! O mon père ! c'est moi (chefs de la Grèce, ne repoussez pas avec mépris la main qui vous a secourus), oui, c'est moi qui seule ai sauvé mon père, en le dérobant à leurs coups. Mais pourquoi reprendre de si loin mes malheurs? --- Les armes et de nobles projets vous appellent; qu'il me suffise de vous dire que la fille de l'illustre Thoas, Hypsipyle captive porte maintenant le joug de Lycurgue, votre allié. »

[5,40] Ces mots ont éveillé l'intérêt; Hypsipyle paraît plus grande et plus noble, digne enfin d'une couvre si belle. Tous alors brillent du désir de connaître ses infortunes; plus que tous les autres, le vénérable Adraste l'exhorte à parler.

« Poursuis au contraire, lui dit-il, tandis qu'au loin s'avancent nos premiers bataillons, car Némée avec ses rameaux touffus et ses inextricables ombrages ne nous permet pas d'étendre le front de notre armée. Dis-nous ces forfaits, dis-nous ta gloire et les gémissements des tiens; raconte-nous quelle fatalité t'a fait tomber du trône jusqu'à ces humbles travaux : il est doux aux malheureux de parler, et de rappeler leurs anciennes douleurs! »

Elle commence: « Du sein de la mer Égée, qui, de toutes parts, la presse de ses flots, [5,50] s'élève Lemnos, où, fatigué des feux de l'Etna, Vulcain vient respirer. Non loin de là, l'Athos couvre cette terre de son ombre immense, et obscurcit la mer de l'image de ses forêts. Vis-à-vis sont les rivages cultivés par les Thraces, rivages funestes et d'où vinrent tous nos maux. Riche de ses nourrissons, Lemnos florissait, et sa renommée n'avait rien à envier à Samos, à la sonore Délos, à ces îles innombrables que la mer Égée vient assaillir de ses flots écumants. Les Dieux voulurent troubler la paix de ces lieux. Nos coeurs, il est vrai, ne sont pas purs de toute faute : nous n'avions consacré aucun autel, élevé aucun temple à Vénus; quelquefois aussi le ressentiment agite le ceeur des Dieux, [5,60] et le châtiment se glisse à pas lents. «Vénus quittant l'antique Paphos et ses cent autels, n'ayant ni le même visage, ni la même chevelure, délia, dit-on, sa ceinture conjugale, et laissa loin d'elle ses oiseaux d'ldalie. On ajoute même qu'au milieu des ombres de la nuit, la déesse, armée d'autres flambeaux, d'autres traits que les siens, et entourée des soeurs Stygiennes, voltigea dans les chambres nuptiales; à peine eut-elle rempli de ses affreux reptiles les appartements les plus secrets et semé partout l'épouvante, sans pitié pour le peuple de son fidèle époux, [5,70] soudain, loin de Lemnos, vous fuyez, tendres Amours; l'Hymen tremble et renverse ses flambeaux, la couche légitime reste déserte et glacée, la nuit ne ramène plus les plaisirs; plus de sommeil dans les bras d'un époux, partout la haine, partout la fureur. Au milieu même de la couche s'assied la Discorde. Les hommes n'ont d'autre soin que d'exterminer les Thraces de la rive opposée, et d'anéantir, le fer à la main, cette nation barbare. Ils ont devant eux leurs foyers; leurs enfants sont là, debout sur le rivage, et ils trouvent plus doux de braver les frimas de l'Édon et le souffle impétueux de l'Ourse, ou enfin, après les combats, [5,80] d'écouter dans la nuit silencieuse le fracas soudain des torrents qui se brisent.

«Mais elles, plongées dans la tristesse (car pour moi, vierge encore, j'étais libre de soucis et protégée par ma jeunesse), jour et nuit elles pleurent, elles se lamentent, échangeant des paroles de consolation, et contemplant au delà des mers le cruel pays des Thraces.

«Le soleil, au milieu de sa carrière et comme immobile, tenait suspendus au haut de l'Olympe ses coursiers étincelants. Quatre fois sous un ciel serein le tonnerre gronda; quatre fois les antres du dieu de l'Etna lancèrent leurs tourbillons de flammes, et, dans le silence des vents, la mer Égée s'ébranla, et frappa ses rivages de ses ondes enflées. [5,90] Tout à coup Polyxo, déjà parvenue à l'âge mûr, est saisie par toutes les furies, et s'élance hors dela chambre nuptiale, son séjour habituel, semblable à une Thyade du Theumèse, saisie d'une sainte fureur lorsque les orgies l'appellent, lorsque le bruit sacré de l'Ida retentit, et que du haut des montagnes elle entend Évohé. Ainsi, la tête haute, l''œil égaré, sanglant, elle trouble de ses cris furieux la ville déserte, frappe aux demeures closes encore , à tous les seuils, et réunit ses compagnes; à ses pas s'attachent ses enfants, jeune et malheureux cortége. [5,100] Soudain toutes les femmes s'échappent de leurs maisons, et se précipitent vers le temple de Pallas; là bientôt nous nous trouvons réunies en un ramas sans ordre. Alors, le glaive à la main, cette triste conseillère du crime impose silence, et du milieu de la foule ose parler ainsi :

«Inspirée par les Dieux et par un juste ressentiment, je médite un grand projet : ô veuves de Lemnos, affermissez vos courages, dépouillez votre sexe, et ce projet je vais l'accomplir. Si vous êtes lasses enfin de garder éternellement vos foyers déserts, de laisser se flétrir honteusement la fleur de votre jeunesse et de consumer dans un long deuil de stériles années, j'ai trouvé et je vous promets le moyen (car les Dieux sont pour nous) [5,110] de rallumer ici les feux de Vénus. Ayez seulement un courage proportionné à vos douleurs, et qu'on réponde d'abord à mes questions.

«Trois fois l'hiver a blanchi nos campagnes qui de vous a connu les liens de l'Hyménée et l'honneur mystérieux d'nne couche partagée? Quelle poitrine a réchauffée la flamme d'un époux? Qui de vous Lucine a-t-elle assistée? Qui a senti, impatiente du terme, grossir dans son sein le doux objet de ses voeux? Et pourtant on voit dans un doux accord s'accoupler les oiseaux et les bêtes féroces. Oh! làches que nous sommes! Un Grec, un père a pu armer ses filles de traits vengeurs, et, joyeux de leurs douleurs, arroser de sang le paisible sommeil des jeunes époux! [5,120] et nous, troupe vile et sans coeur ---. Mais voulez-vous des faits plus rapprochés de nous? Rappelez-vous le courage héroïque de cette épouse de Thrace qui vengea de sa main sa couche souillée, et fit manger de la chair de son fils à son époux. Et moi aussi je veux ma part du crime ; je ne vous y exhorte pas, tranquille pour moi-même : ma famille est nombreuse; voyez, voici le fruit pénible de mes soeurs. Eh bien, ces quatre enfants, l'honneur, la consolation de leur père, ici, sur mon sein même, malgré leurs embrassements et leurs pleurs, je les percerai de ce fer, je confondrai leur sang et leurs blessures, et, sur leur corps expirant, j'immolerai leur père. Qui de vous me promet, pour tant de meurtres, le même courage? »

Elle allait parler encore: [5,130] des voiles brillèrent sur la mer qui s'étendait devant eux; c'était la flotte lemnienne. Polyxo saisit avec joie la fortune, et s'écrie: « Les Dieux nous appellent ! n'écouterons-nous pas leur voix? Voici les vaisseaux ! Un dieu, un dieu vengeur les amène à notre fureur, et favorise nos projets. Non, ce n'était pas un vain fantôme qui m'apparut en songe.

Debout, l'épée nue, Vénus s'est montrée manifestement à moi dans mon sommeil : «Pourquoi perdre ainsi votre jeunesse, m'a-t-elle dit? chassez de vos couches ces maris dédaigneux. Moi-même j'allumerai d'autres flambeaux; je formerai pour vous des liens plus heureux ». Elle dit, et déposa sur mon lit, croyez-en ma parole, ce fer, oui, ce fer même. [5,140] Malheureuses, le temps presse, et vous délibérez encore! Voyez, la mer écume, soulevée par des bras puissants; sans doute ils arrivent avec leurs épouses de Thrace ».

Alors la colère aiguillonne leurs âmes, des cris terribles montent jusqu'aux astres : on dirait la Scythie en feu, alors que les Amazones descendent en tumulte des montagnes avec leurs légers boucliers taillés en croissant, quand le dieu, leur père, leur permet les armes, et ouvre les portes de la guerre cruelle.

Leurs cris sont unanimes; point de dissentiment, comme il arrive à la multitude entrainée à des avis contraires; la même fureur les anime; toutes ont le même désir de dépeupler leurs foyers, de trancher les jours des jeunes gens, des vieillards, [5,150] d'écraser les enfants encore à la mamelle, de promener le glaive à travers tous les âges.Près du temple de Minerve, un bois sacré alors verdoyant couvre au loin la terre de son ombre noire, qu'épaissit encore l'ombre d'une haute montagne : les rayons du soleil viennent expirer dans cette double obscurité. C'est là qu'elles se lient par un serment. Tu en fus témoin, belliqueuse Enyo, et toi, Cérès infernale, et vous toutes, déesses du Styx, qui, forçant l'Achéron, accourûtes avant d'être évoquées! Mêlée à leur troupe, Vénus est partout et trompe tous les regards; c'est Vénus qui tient les glaives, Vénus qui allume leur colère. Le sang du sacrifice n'est pas un sang ordinaire; l'épouse de Caropée a offert son fils; [5,160] elles s'arment donc, et, levant à la fois leurs bras avides de meurtres sur l'enfant étonné, elles brisent sa tendre poitrine, et sur son sang, tiède encore, jurent le forfait si doux à leur cœur: l'ombre de la jeune victime voltige déjà autour de sa mère.

A cette vue, quel frisson parcourut tout mon corps? quelle pâleur couvrit mon visage? telle une biche entourée de loups dévorants, et qui, tremblante et sans force, n'a qu'un faible espoir dans sa course légère, précipite sa fuite, et, dans sa terreur inquiète, se croit déjà saisie, et entend s'entrechoquer les dents de ses ennemis dont la faim a été trompée.

[5,170]Les Lemniens étaient arrivés. Déjà la flotte a heurté le rivage, et tous s'élancent à l'envi pour toucher la terre. Malheureux ! que ne sont-ils morts plutôt, domptés par le bras meurtrier du Mars de Thrace, ou engloutis par les flots incléments de la mer! Cependant ils font fumer les autels des Dieux, y traînent les victimes promises; mais partout jaillit un sang noir; dans aucune des entrailles ne se manifeste le dieu.

Jupiter fit descendre tard la nuit de l'Olympe humide, et sa bonté retint, je crois, le mouvement du ciel jusqu'à l'heure marquée par les destins; [5,180] jamais les ténèbres ne tardèrent plus longtemps à remplacer le soleil arrivé au terme de sa course. Enfin les astres parurent dans le ciel; ils éclairèrent Paphos et l'ombreuse Thason et les mille Cyclades; seule, Lemnos est enveloppée, obscurcie par un ciel épais; autour d'elle s'étend comme un réseau de nuages sombres; seule, Lemnos n'est pas aperçue des matelots errants.

Déjà, dispersés dans leurs maisons et sous l'ombre épaisse des bois sacrés, ils se livrent à de somptueux festins et vident leurs vastes et profondes coupes d'or, en racontant à loisir leurs glorieux combats du Strymon, du Rhodope, et les rudes fatigues essuyées sur le froid Hémus. [5,190] Leurs épouses elles-mêmes, troupe sacrilège, s'asseoient au banquet, couronnées de guirlandes et dans tout l'éclat de leur parure. Cythérée avait, dans cette nuit suprême, touché le coeur de leurs maris, et, ramenant, après de longs jours de discorde, une paix passagère, les avait réchauffés d'un feu prêt à s'éteindre.

Les choeurs ont cessé; la joie du banquet, la licence des jeux s'apaise, et les premières ténèbres font taire peu à peu les murmures. Le Sommeil alors, enveloppé des ténèbres de la Mort, sa soeur, et humide d'une rosée infernale, embrasse la ville qui va bientôt périr, et de ses mains fatales verse séparément sur les hommes un repos qui va bientôt être troublé. [5,200] Les épouses et les vierges veillent pour le crime, et, joyeuses, les soeurs des enfers aiguisent les glaives cruels. Déjà le fer est levé; chaque furie s'est emparée d'un coeur où elle règne tout entière. Tel, dans les champs de la Scythie, un troupeau est assiégé par des lionnes d'Hyrcanie que presse, au lever du jour, le premier aiguillon de la faim, et dont les petits sollicitent avidement la mamelle.

Parmi ces mille formes de crimes, j'hésite, je ne sais quels forfaits choisir. Hélime, couronné de rameaux, étendu sur une masse profonde de tapis, exhalait dans le sommeil les vapeurs du vin, lorsque l'audacieuse Gorgé se lève sur lui, [5,210] et, écartant ses vêtements, cherche une place pour le fer. Mais lui, à l'approche de la mort, secoue ce funeste sommeil, et, troublé, les yeux ouverts, mais encore incertains, il entoure de ses bras son ennemi, qui, sans pitié, lui plonge par derrière le glaive entre les côtes, jusqu'à ce que le fer ait touché la poitrine : alors seulement elle arrête son bras criminel. Hélime penche la tête, et, dans les dernières convulsions de la mort, ses yeux et sa voix encore caressants cherchent Gorgé, et ses bras restent encore enlacés au cou de son indigne épouse.

Je ne vous retracerai pas les meurtres vulgaires, tout affreux qu'ils sont; je ne rappelle que les malheurs de ma propre famille. [5,220] Je t'ai vu, ô jeune et beau Cydon, et toi, Crénée, dont la chevelure flottait encore intacte sur tes épaules (le même sein nous avait nourris, bien que vous fussiez tous deux les rejetons illégitimes de mon père), et toi aussi, mon noble fiancé, brave Gyas, que je n'envisageais qu'avec crainte, je vous ai vus tomber sous les coups de la sanguinaire Mirmydon; j'ai vu, au milieu des fleurs et des danses folâtres, la barbare Opopée égorger son fils.

Lycaste pleure sur Cydimon, son frère; ils sont nés ensemble; elle laisse tomber le fer en contemplant ce visage, hélas! si semblable au sien, et que la mort va flétrir, ces joues brillantes de jeunesse, ces cheveux qu'elle-même a noués avec l'or; mais sa barbare mère, teinte déjà du sang de son époux, accourt, [5,230] l'excite avec menaces, et enfonce elle-même le glaive. Telle une bête sauvage qui, sous un maître doux, a dépouillé sa férocité; elle ne sait plus faire usage de ses armes; en vain l'aiguillon, les coups redoublés la stimulent, elle refuse de revenir à son naturel féroce : ainsi Lycaste tombe sur le corps de son frère, et, penchée sur lui, reçoit le sang qui sort en bouillonnant de son sein, et presse, de ses cheveux qu'elle arrache, les blessures entr'ouvertes.

Mais quand je vis Alcimède portant la tête de son père, qui, séparée du tronc, murmurait encore à la vue de son épée à peine teinte de sang, mes cheveux se hérissèrent, un frisson d'horreur courut jusqu'au fond de mes entrailles. Je crois voir mon père Thoas; [5,240] il me semble que cette main cruelle est la mienne. Aussitôt, hors de moi-même, je cours au palais paternel. Déjà depuis longtemps (quel sommeil peut goûter celui qui veille au soin de l'empire?) il se demandait, en roulant mille pensées dans son esprit, quel pouvait être ce bruit qui parvenait jusque dans sa demeure, malgré son éloignement de la ville; pourquoi ces clameurs au milieu de la nuit, pourquoi à l'heure du repos ces cris tumultueux.

Je lui dévoile en tremblant toute cette suite de forfaits; d'où vient leur ressentiment, leur audace: « Nulle force, ô mon malheureux père, ne peut arrêter leur fureur; suis-moi de ce côté; elles nous pressent, et, si nous tardons, peut-être tu tomberas avec moi.

Ému par ces paroles, il selève; nous marchons à travers les rues détournées de cette grande ville, où, çà et là, s'offrent à nos yeux d'énormes monceaux de cadavres, [5,250] gisant dans les bois sacrés, à l'endroit même où, dans cette nuit sanglante, le perfide sommeil vint les surprendre. Un nuage nous dérobe à tous les regards; là sont des visages collés encore sur la couche où ils reposaient, des épées dont la garde sort des poitrines entr'ouvertes, des débris de longues lances, des vêtements déchirés par le fer, des coupes renversées, des mets ensanglantés, nageant dans le carnage; la liqueur de Bacchus s'échappant à travers les gorges béantes, pour retomber dans les coupes avec des flots de sang. Là sont entasses pêle-mêle des jeunes gens, des vieillards que le fer aurait dû respecter, [5,260] des enfants à demi morts, qui, couchés sur le visage de leurs malheureux pères, exhalent avec effort, au seuil de la vie, leur âme palpitante. Moins cruels, moins furieux sont les festins des Lapithes, quand, sur le froid Ossa, le vin versé à grands flots a échauffé ces enfants de la nue; à peine la colère a pâli leur visage, qu'ils renversent les tables et s'élancent au combat.

Alors, au milieu des ténèbres qui nous épouvantent, s'offrit tout à coup à mes regards Bacchus, qui venait, dans cette extrémité, secourir son fils Thoas. Son visage resplendissait d'une vive lumière; je le reconnus. Ses tempes n'étaient point chargées de guirlandes, ni ses cheveux entrelacés de grappes vermeilles; mais son front était sombré, [5,270] et ses yeux humides de pleurs indignes d'un dieu. Il s'adresse à Thoas : «Tant que les destins, ô mon fils, t'ont permis de régner sur la puissante Lemnos, et de la rendre redoutable même aux nations étrangères, toujours ma sollicitude a secondé tes nobles efforts. Mais les tristes Parques ont coupé les trames de leurs cruels fuseaux, et nos instantes prières et les pleurs que je versai aux pieds de Jupiter n'ont pu détourner ces malheurs; il a accordé à sa fille cette horrible fureur. Hâtez votre fuite! et toi, ô mon vrai sang, jeune fille, guide ton père du côté où ces beaux murs étendent leurs bras vers le rivage; [5,280] là-bas, à cette porte si bruyante, c'est la cruelle Vénus qui, debout, armée du fer, anime la fureur des Lemniennes (d'où vint à cette déesse cette fureur digne de Mars?) : toi, confie ton père à la vaste mer, je te remplacerai dans tes soins ».

Il dit, et s'évanouit dans les airs;

et, tandis que les ombres obscurcissent la vue des autres mortels, il jette sur notre route un long sillon de lumière. Je suis le chemin qui m'est tracé, et bientôt je confie mon père aux flancs d'un vaisseau, en le recommandant aux Dieux de la mer, aux vents et à Égée qui de ses flots embrasse les Cyclades. [5,290] Tous deux nous pleurions, et nos larmes ne cessèrent de se confondre qu'au moment où Lucifer chassa les astres des plages de l'Orient. Alors enfin je quitte le rivage aux rauques murmures, en proie à mille craintes, et me confiant à peine dans la parole du dieu; mes pieds avancent, mais mon coeur inquiet reste derrière moi, et je n'ai de repos que je n'aie vu les vents s'élever, et que, du haut de toutes les collines, je n'aie contemplé les ondes. Le jour paraît, la rougeur sur le front, et Phébus, qui illumine le ciel, détourne ses rayons de Lemnos, et cache son char dans un nuage épais. Alors se découvrent les fureurs de la nuit : effrayées de la clarté du jour, [5,300] toutes ces femmes, bien qu'entre elles le crime soit égal, rougissent de honte, etse hâtent d'enfouir dans la terre les victimes de leurs forfaits, ou de les faire disparaître dans les flammes du bûcher. Déjà la troupe des Euménides, déjà Vénus rassasiée de crimes, avaient fui cette ville désolée; les Lemniennes alors purent comprendre ce qu'elles avaient osé : elles s'arrachent les cheveux et baignent de larmes leur visage.

Cette île si riche par ses campagnes, ses ressources, ses armes et ses guerriers, si célèbre par sa position, et naguère encore enrichie des dépouilles des Gètes, ce n'est pas la mer débordée, ni l'ennemi, ni les malignes influences de l'air, qui sont venus fondre sur elle ; et pourtant elle a perdu à la fois tous ses habitants, elle est retranchée du monde. Plus d'hommes qui labourent les champs, qui sillonnent les flots; [5,310] les maisons sont silencieuses; partout des flots (le sang, partout une fange épaisse et rouge ! Dans les murailles de cette grande ville nous sommes seules, et sur le faîte des demeures gémissent des mânes irrités.

Moi-même, dans la partie la plus secrète du palais, j'élève un immense bûcher, sur lequel je jette le sceptre et les armes de mon père, et les vêtements bien connus, insignes de la royauté. Triste, je reste debout, près des flammes qui se confondent, une épée sanglante à la main, et je pleure sur ma propre fraude, sur ce bûcher qui doit tromper leurs fureurs : je tremble d'être découverte, et je prie les Dieux de détourner de mon père ce triste présage, et d'éloigner de moi ces alarmes, ces craintes de mort.[5,320] Par cette ruse, qui me souille d'un crime imaginaire, j'ai conquis leur confiance; et, pour me rémompenser, on m'inflige le supplice de m'asseoir sur le trône de mon père, de succéder à sa puissance : assiégée de leurs prières, pouvais-je refuser? J'acceptai, mais auparavant j'attestai bien des fois les Dieux témoins de ma fidélité et de mon innocence. Je règne enfin , ô pouvoir affreux! sur un empire qui n'est plus qu'un cadavre, sur une ville désolée et sans chef. Mais chaque jour le remords s'accroît; il veille, et oppresse les âmes; les gémissements éclatent; peu à peu Polyxo n'inspire plus que l'horreur. On se souvient du crime consommé; on élève des autels aux mânes; on conjure avec ardeur les cendres que renferme la tombe. [5,330] Ainsi, quand le guide, l'époux du troupeau, le roi de la forêt, fier de sa jeune postérité, a succombé sous la dent d'un lion de Massylie, aux yeux des génisses épouvantées, le troupeau marche mutilé, sans honneur, et les campagnes, les fleuves, les animaux muets, pleurent la mort de leur roi.

Mais voici que, fendant les flots de sa proue d'airain, le vaisseau du mont Pélion s'avance, hôte nouveau, dans la vaste mer; les Minyens le conduisent. La vague mugissante blanchit d'écume ses flancs élevés. On croirait voir marcher Ortygie, arrachée de ses fondements, ou courir sur les eaux une montagne déracinée. [5,340] Mais lorsque les rames suspendues laissent dormir la mer, alors, plus douce que les sons du cygne mourant et que la lyre d'Apollon, une voix se fait entendre du milieu de la poupe; les vagues elles-mêmes s'approchent du navire. Là, le fils d'OEagre (nous l'apprimes plus tard), Orphée, appuyé sur le mât, chante au milieu des rameurs, et leur fait oublier leurs périlleux travaux.

Ces guerriers se dirigeaient vers la froide Scythie, et, d'abord, vers les rivages resserrés entre les roches Cyanées. A leur vue, persuadées que ce sont les Thraces qui nous apportent la guerre, nous nous précipitons en tumulte dans nos demeures, semblables à un troupeau réuni par la peur, ou à un essaim d'oiseaux fugitifs. [5,350] Hélas! qu'est devenue maintenant notre fureur? Nous gravissons le port et les digues qui embrassent le rivage, et d'où la vue s'étend au loin sur la mer; nous montons sur les hautes tours. Là, on apporte en toute hâte des pierres, des pieux durcis au feu, les armes de nos malheureux époux, des épées teintes encore de sang; que dis-je? les Lemniennes osent revêtir les cuirasses souillées, et armer du casque des fronts de femme. Pallas rougit en voyant leur audace, et du haut de l'Hémus le dieu de la guerre sourit. Mais bientôt cette ardeur insensée les abandonne : ce n'est plus un vaisseau qu'ils croient voir s'avancer sur la mer, [5,360] mais la justice tardive des Dieux et le châtiment de leurs crimes.

Déjà ils sont près du rivage, à la portée d'une flèche de Thrace, lorsque Jupiter rassemble un nuage noir, gonflé de pluies, et l'arrête au-dessus des vaisseaux des Grecs. Aussitôt l'horreur se répand sur les flots, le soleil dérobe au jour sa lumière et le plonge dans les ténèbres; les ondes s'obscurcissent, déchaînés avec fureur, les vents déchirent la nue, bouleversent la mer; le sable humide remonte en noirs tourbillons; toute la plaine liquide, soulevée parle Notus, est suspendue dans les airs : elle monte presque jusqu'aux astres, [5,370] puis se brise et retombe. Le vaisseau n'a plus sa première impétuosité; il hésite, chancelle. Le triton qui décore sa proue, tantôt plonge dans les abîmes les plus profonds, tantôt va frapper le ciel de ses éperons : toute la force des demi-dieux est impuissante; le mat bat la proue avec fureur, et, sans cesse balancé, il cède a son poids, s'abat et en se relevant entraîne avec lui les ondes; les rames retombent inutiles sur la poitrine des matelots.

Et nous, du haut des rochers et de nos murailles, tandis que ces guerriers luttent avec effort contre la mer et les vents indignés, nos faibles bras osent lancer des traits incertains sur Tehamon, sur Pélée, [5,380] et nos flèches attaquent le dieu de Tyrinthe lui-même. Ces héros soutiennent tout à la fois l'assaut de la guerre et des flots; les uns protègent le vaisseau de leurs boucliers, d'autres soulagent la cale des eaux qui la remplissent; d'autres combattent, mais l'agitation leur ôte leurs forces; chancelants et comme suspendus, ils s'épuisent en vains efforts. Nos traits volent plus serrés, et la grêle de fer le dispute à la tempête de la mer; d'énormes pieux, des quartiers de roche, des javelots, des dards à la chevelure enflammée, tombent tantôt sur les vagues, tantôt sur la poupe. Le navire en est couvert et retentit avec fracas; ses ais se disjoignent et s'ouvrent en gémissant.

[5,390] Telle, lancée par Jupiter, la neige du nord fouette les vertes campagnes; tous les animaux gisent ensevelis dans la plaine; les oiseaux , surpris dans leur vol, tombent; les moissons s'abattent sous l'âpre gelée; et bientôt les torrents roulent avec fracas des montagnes, et les fleuves s'élancent furieux. Mais lorsque le puissant Jupiter a fait jaillir la foudre de la nue entr'ouverte, et qu'à nos yeux apparaissent ces gigantesques matelots, notre courage se glace, nos bras tombent d'effroi, et laissent échapper ces armes empruntées; nous nous rappelons notre sexe. Nous apercevons les deux fils d'Éaque, Ancée, qui menace nos murs avec fureur, [5,400] et Iphite, qui de sa longue lance frappe les rochers. Au-dessus do ses compagnons étonnés s'élève le fils d'Amphytrion; son poids fait tour à tour des deux côtés pencher le navire; il brûle de descendre au milieu des ondes. Cependant le léger Jason (malheureuse ! je ne le connaissais point alors) court à travers les bancs, les rames et les matelots , s'adressant tantôt au vaillant fils d'OEnée, tantôt à Idas, à Talaüs, au fils de Tyndare, tout ruisselant de la blanche rosée de la mer, à Calaïs, qui, au milieu d'un nuage du froid Borée son père, travaillait à rattacher les voiles au mât; il les exhorte du geste et de la voix. [5,410] Ceux-ci, par un puissant effort, frappent tour à tour la mer et les murailles; mais les flots écumeux résistent, et les lances émoussées rejaillissent des tours. Typhis fatigue l'onde courroucée, et le gouvernail sourd à sa voix; il pâlit, change ses ordres à chaque instant, et tourne tantôt à droite, tantôt à gauche, la proue avide de se briser contre les écueils. Enfin, à l'extrémité du, navire, le fils d'Éson élève le rameau de Pallas, l'olivier qui ceint le front de Mopsus, et, malgré ses compagnons, il demande la paix : la tempête porte sa voix jusqu'à nous.

[5,420] Alors on fait trêve au combat; en même temps les vents épuisés se calment, et le jour vient éclairer les cieux. Les cinquante guerriers attachent les rames suivant l'usage, et s'élancent d'un bond rapide sur ces nouveaux rivages. En eux brille toute la majesté de leurs pères, leur front est serein, leur port reconnaissable, lorsque la crainte et la colère ont disparu de leurs visages. Tels, dit-on, les Dieux, s'échappant de l'Olympe par une issue secrète, aimaient à visiter les rivages et les demeures des noirs Éthiopiens, et à s'asseoir à la table des simples mortels. Les fleuves, les montagnes leur ouvrent passage, la terre s'enorgueillit de leurs pas, [5,430] et Atlas respire un moment, soulagé de son fardeau.

Alors nous voyons Thésée, fier d'avoir délivré les champs de Marathon, et les frères Ismariens, enfants de l'Aquilon, dont les tempes retentissent du bruit de leurs ailes brillantes, et Admète à qui Phébus obéit sans colère, et Orphée qui n'a rien de la férocité de la Thrace, et le héros de Calydon, et le gendre du dieu de la mer profonde, et les deux gémeaux d'OEbalie, dont la ressemblance défie les regards incertains; tous deux revêtus d'une chlamyde étincelante, tous deux armés d'une lance; leurs épaules sont nues, [5,440] leurs joues lisses encore, et le même astre rayonne sur leur chevelure. Hylas ose marcher sur les traces d'Hercule ; il s'agite et multiplie ses pas ; mais, bien que le gigantesque héros s'avance avec lenteur, le jeune Hylas peut à peine le suivre en courant; chargé des flèches de Lerne, il s'enorgueillit de porter le poids accablant de son carquois.

Cependant Vénus et l'Amour embrasent de nouveau d'une flamme secrète les coeurs des farouches Lemniennes. L'auguste Junon fait briller à leurs yeux les armes, l'extérieur de ces guerriers, la gloire de leur noble origine; toutes s'empressent donc, à l'envi , d'ouvrir leurs portes et de les accueillir. Alors et pour la première fois, [5,450] le feu est allumé sur les autels; alors vient l'oubli des cuisantes douleurs, puis les festins, un sommeil heureux, et des nuits paisibles. Ce n'est pas sans la volonté des Dieux que, malgré l'aveu de leur crime, elles savent charmer ces héros.

Peut-être, ô chefs de la Grèce, désirez-vous savoir quelle fatalité m'entraîna a une faute bien excusable sans doute. J'atteste ici la cendre et les furies des miens, que ce n'est pas volontairement, ni par le crime, que j'allumai le flambeau d'un hymen étranger; les Dieux le savent, bien que Jason fût habile à charmer et à soumettre à ses lois de nouvelles vierges: le Phase sanguinaire a ses lois; tu lui réservais, ô Colchos, d'autres amours!

Déjà dépouillés de frimas, les astres se sont réchauffés aux longs soleils du printemps, [5,460] l'année rapide renaît, et reprend son cours. Déjà une postérité nouvelle, sortie de notre sein, a comblé nos voeux, et Lemnos retentit des vagissements inespérés de ses nouvaux nourrissons. Moi-même, sous l'empire d'un hôte inflexible, je devins mère; je mis au monde deux jumeaux, gage d'une union forcée, et fis revivre en eux le nom de leur aïeul.

Depuis, contrainte de les abandonner, je n'ai pu connaître leur destin; ils achèvent maintenant leur cinquième lustre, si, les destins l'ont permis, et si Lycaste, que j'en avais priée, les a nourris.Le courroux de lamer s'est calmé, et l'Auster plus favorable appelle les voiles ; le vaisseau lui-même s'irrite du retard, de l'oisiveté du port, [5,470] et veut rompre le càble qui depuis longtemps le retient au rocher. Les Minyens réclament le départ, et l'ardent Jason excite ses compagnons d'armes. Que je regrette alors qu'il n'ait point longé nos rivages sans y aborder, lui qui ne se souvient plus des gages de son amour, ni dé la foi promise! La renommée en est parvenue jusque chez les nations les plus reculées, et ce souvenir s'est renouvelé de la toison de Phryxus.

Dès que le jour se fut couché dans l'Océan, que Tiphys eut reconnu dans le ciel le présage d'un vent favorable, et qu'à l'occident la couche de Phébus resplendit de pourpre, alors éclatent nos gémissements; cette nuit est encore une fois pour nous la dernière nuit. Le jour brille, et déjà, debout sur le vaisseau, Jason donne le signal, [5,480] et, comme chef , frappe la mer du premier coup de rame. Du haut du rocher, du sommet des montagnes, nous les voyons fendre le dos écumeux de la vaste mer, et nos yeux les suivent jusqu'au moment où, fatiguée de les chercher au loin, notre vue s'obscurcit, confond la vague lointaine avec la voûte céleste, et fait peser sur la mer l'extremité du ciel.

La renommée sème dans le port le bruit que, transporté au delà des mers, Thoas règne sur le trône de son frère; que je ne suis point criminelle, qu'un vain bûcher fut allumé par moi : ce peuple impie frémit, enflammé par l'aiguillon du crime, et me demande raison de mon innocence. [5,490] Des bruits sourds circulent dans la multitude: «Seule, elle aura donc été fidèle aux siens; et nous, nous aurons avec joie plongé nos mains dans le sang? Non: qu'elle soit punie par la divinité, par le destin qui commande à cette ville coupable !

A ces paroles, glacée de frayeur (car un affreux supplice me menace) , dégoûtée du trône, seule, sans cortége, je me dérobe, je fuis vers le rivage, et m'éloigne de ces funestes murailles. Je suis le chemin par où j'avais guidé mon père dans sa fuite ; mais Bacchus ne vint pas cette fois à mon secours. Une troupe de pirates qui avait abordé sur nos côtes me saisit sans que j'osasse élever la voix, et m'emmena esclave sur ces bords.»

[5,500] Tandis que la Lemnienne exilée fait ce récit aux rois de la Grèce et charme sa douleur par de longues plaintes, elle oublie (ainsi vous l'aviez ordonné, ô Dieux !) son nourrisson abandonné. Ce-lui-ci, les yeux appesantis, la tête languissante, s'était plongé dans les herbes touffues, et, fatigué de ses jeux enfantins, il dormait; sa main tenait encore le gazon qu'il avait saisi.

Cependant, au milieu de la plaine, un serpent, enfant de la terre, qui remplit ce bois d'une terreur religieuse, se dresse, déroule la masse énorme de ses replis, et laisse encore après lui de longs anneaux. Ses yeux lancent un feu sombre, sa gueule gonflée se colore de l'écume d'un venin verdâtre; sa langue fait vibrer ses trois dards; trois rangs de dents aiguës apparaissent menaçantes, [5,510] et son front doré s'élève terrible et majestueux. Les laboureurs l'ont consacré à Jupiter Inachus, protecteur de ces lieux, à qui ils n'ont pu offrir que le faible hommage d'un autel de gazon. Tantôt ce reptile, de ses anneaux tortueux entoure le temple du dieu; tantôt il broie les arbres de cette malheureuse forêt, et écrase dans ses embrassements les vastes frênes. Souvent il s'étend sur les fleuves et touche aux deux rives. L'onde, coupée par ses écailles, bouillonne. Mais maintenant que, par l'ordre de Bacchus, toute la terre est haletante de chaleur, que les Nymphes éperdues se cachent dans la poussière, [5,520] plus terrible encore, le monstre replie sur lui-même ses flancs, son dos sinueux, irrité par le feu de son venin desséché. Il se roule à travers les étangs, les lacs arides, les sources taries, les vallées vides de leurs fleuves, et, dans son anxiété, tantôt la tête renversée, il pompe l'air humide, tantôt, rasant les plaines gémissantes, il se courbe sur le sol, il s'y attache pour extraire le suc des herbes verdoyantes. L'herbe atteinte de son souffle brûlant tombe partout où il promène son dard, et ses sifflements portent la mort dans les campagnes.

Tel ce serpent qui partage la voûte céleste, depuis le chariot de l'Ourse jusqu'au couchant, [5,530] et s'allonge jusque dans un autre hémisphère; tel encore ce serpent qui de ses anneaux enveloppait, ébranlait les deux cimes du Parnasse, jusqu'à ce que, frappé de tes traits, ô dieu de Délos, il traîna, avec ses cent blessures, une forêt de flèches.

O jeune enfant! quel dieu a fait peser sur toi une si cruelle destinée? Devais-tu, sur le seuil de la vie, tomber sous un pareil ennemi? ou bien fallait-il que cette mort rendit, dans les siècles futurs, ton nom sacré aux nations de la Grèce, et te méritât un si glorieux tombeau? Tu meurs frappé par les derniers anneaux du monstre, qui ignore sa victime; [5,540] aussitôt le sommeil fuit tes membres, et tes yeux ne s'ouvrent que pour mourir. Dans sa terreur, l'enfant pousse en mourant un dernier vagissement, et bientôt la plainte expire dans sa bouche comme ces sons qu'interrompent les songes. Hypsipyle l'a entendu, et, glacée par la frayeur, elle se précipite; mais ses genoux tremblants retardent sa course. Déjà assurée de son malheur par un triste pressentiment, elle parcourt, elle interroge de ses regards tous les lieux, et appelle en vain son enfant des noms qu'il connaît : elle ne l'aperçoit nulle part. Le terrible ennemi, ramassé dans ses anneaux verdoyants, [5,550] est nonchalamment étendu, et couvre un espace immense ; sa tête repose encore obliquement sur le ventre de sa jeune victime. A cette vue, la malheureuse Hypsipyle frémit d'horreur, et pousse un long cri qui ébranle la forêt profonde : le reptile n'en est point effrayé, et reste couché sur le sol. Ses gémissements ont frappé l'oreille des Grecs; soudain, sur l'ordre d'Adraste, l'ardent Parthénopée vole, et vient apprendre au roi quelle en est la cause. Alors seulement à l'éclat rayonnant des armes, au frémissement des guerriers, le monstre farouche dresse son cou hérissé d'écailles. Le grand Hippomédon saisit, par un puissant effort, une énorme pierre qui servait de borne à un champ, et la lance dans le vide des airs; [5,560] elle part impétueuse, comme ces quartiers de roche qui, balancés par un bras vigoureux, bondissent sur les portes d'une ville assiégée. Mais toute cette force est perdue, car, rejetant en arrière sa tête flexible, le serpent échappe au coup qui le menace; la terre retentit, et les rameaux entrelacés de la forêt volent en éclat dans les airs. « Tu n'éviteras pas mes coups, s'écrie Capanée, qui, armé d'un long frêne, s'élance au-devant de lui. Que tu sois l'hôte féroce de ce bois épouvanté, ou que, consacré aux Dieux, tu fasses leurs délices, et puisse-t-il en être ainsi! tu mourras, quand méme sur ces énormes membres tu porterais encore un géant.

[5,570] La lance vole en frémissaant, pénètre dans la bouche béante du monstre, coupe les liens de sa triple et affreuse langue, perce la crête hérissée qui orne sa tête superbe, et vient, souillée du sang impur de sa noire cervelle, se fixer profondément dans la terre.

A peine la douleur a parcouru tous ses membres, qu'il entoure le trait de ses replis, l'arrache, et l'emporte dans le temple ombragé du dieu. Là, mesurant la terre de sa masse énorme, il exhale en sifflant son dernier souffle au pied de l'autel du dieu son maître.

Le marais de Lerne s'indigne, et pleure son nourrisson; [5,580] les Nymphes accoutumées à couvrir le monstre des fleurs du printemps, les plaines de Némée, sillonnées par lui, gémissent; et vous aussi, Faunes, hôtes des forêts, vous brisez vos chalumeaux. Jupiter lui-même, du haut des airs, avait déjà demandé ses traits; déjà se rassemblaient les nuages et les tempêtes; mais la colère du dieu était encore trop faible, et Capanée était réservé à un plus terrible châtiment. Cependant le vent de la foudre qu'a lancée Jupiter vole, et effleure l'aigrette du guerrier.

L'infortunée Lemnienne errait dans la campagne. Aussitôt que le monstre en expirant eut délivré ces lieux, elle monte sur une légère éminence, [5,590] et pâlit en apercevant l'herbe souillée d'une rosée sanglante : égarée par la violence de sa douleur, elle précipite ses pas et reconnaît tout l'affreux sacrifice; alors elle tombe comme foudroyée sur cette terre fatale, et ne trouve, dans le premier accès de son désespoir, ni paroles ni larmes. Penchée sur ce malheureux enfant, elle ne peut que le couvrir de baisers, et sa bouche cherche sur les membres tièdes encore son âme fugitive; mais, hélas! il n'a plus ni visage ni poitrine, sa peau est arrachée, ses os délicats se montrent à découvert, les jointures des membres sont encore inondées d'une pluie de sang, et tout le corps n'est qu'une plaie.

[5,600] Ainsi, lorsqu'un serpent à demi engourdi, se glissant dans un chêne touffu, a ravagé le nid et la tendre couvée d'un oiseau, la mère, à son retour, s'étonne du silence de sa bruyante demeure ; elle plane au-dessus, et, saisie d'horreur, elle rejette la pâture qu'elle apportait, lorsqu'elle ne voit que du sang sur son arbre chéri, et des plumes éparses çà et là dans sa couche dévastée. Après que la malheureuse Hypsipyle eut pressé contre son sein et enveloppé de ses cheveux ces restes mortels, sa douleur calmée laisse à sa voix un libre passage, et s'exhale en ces plaintives paroles:

« O Archémore, douce image des fils que je n'ai plus, ô toi qui me consolais de ma fortune passée, de ma patrie perdue; [5,610] qui honorais mon esclavage, qui faisais ma joie; quels dieux cruels t'ont ravi le jour? Tout à l'heure en te quittant je te laissai joyeux, et foulant le gazon sous tes pieds légers. Que sont devenus, hélas! tes traits radieux, ces paroles à demi formées que bégayait ta langue indocile, ce sourire, ces murmures que moi seule je comprenais? Combien de fois je te parlais de Lemnos, du vaisseau Argo, et berçais ton sommeil par mes longues plaintes! C'est ainsi que je soulageais ma douleur, et déjà je t'offrais un sein presque maternel : maintenant c'est en vain que mon lait mouille tes lèvres; il ne coule plus que sur tes blessures. [5,620] Je reconnais la main des Dieux : ô affreux présage de mon sommeil, ô terreurs nocturnes! ô Vénus, fatale déesse, qui jamais n'est venue impunément m'épouvanter dans l'ombre! Mais pourquoi accuser les Dieux? C'est moi-même (dois-je craindre de l'avouer quand je vais mourir?), c'est moi qui l'ai offert à la mort : quel égarement entraînait mes esprits?

Ai-je pu oublier à ce point mon plus cher souci? Tandis que je me plais à raconter les malheurs de ma patrie, que je m'enorgueillis de mes hauts faits, voilà ma haute piété, voilà ma fidélité! O Lemnos! je t'ai payé la dette de mon crime! Chefs de la Grèce, traînez-moi vers l'homicide serpent, si vous avez quelque reconnaissance du fatal service que je vous ai rendu, [5,630] si vous attachez quelque prix à mes paroles; ou bien percez-moi de vos glaives, que je ne montre point mon visage odieux à mes tristes maîtres, à la malheureuse Eurydice que j'ai privée de son fils : et, pourtant, ma douleur égale la leur. Irai-je déposer ce triste fardeau dans le sein d'une mère? Quelle terre m'ouvrira la première ses ténébreux abîmes »?

Elle dit, et, souillant son visage de sang et de poussière, elle se roule aux pieds des héros grecs attristés, et leur reproche à voix basse les ondes qu'elle leur a montrées.Déjà la fatale nouvelle, pénétrant tout à coup, dans le palais de Lycurgue, a jeté dans les larmes et le roi et toute sa maison.

[5,640] En ce moment même il revenait des sommets sacrés du Persée, où il avait offert un sacrifice au maître du tonnerre, et, effrayé des sinistres présages donnés par la victime, il secouait tristement la tête. Ce prince n'a point pris les armes avec les Grecs, non que le courage lui manquât, mais le temple et les autels du Dieu l'ont retenu; il n'a pas non plus oublié les réponses de l'oracle, les anciens avertissements des immortels, et ces mots sortis du sanctuaire: « O Lycurgue! tu donneras le premier sang à la guerre thébaine ». Voilà ce qu'il craint, et, à la vue de la poussière que Mars soulève non loin de lui, an bruit du clairon, son coeur est serré de tristesse, et il porte envie à ces guerriers qui marchent à la mort.

[5,650] La parole des Dieux s'est accomplie : la fille de Thoas arrive accompagnant les tristes dépouilles d'Archémore. La malheureuse mère accourt, suivie d'un cortége de femmes, troupe éplorée et gémissante. Mais le magnanime Lycurgue ne s'abandonne point à de lâches regrets; il est plus fort que ses maux, et la colère paternelle a fait rentrer ses larmes; impatient, il parcourt la plaine d'un pas rapide, et s'écrie: « Où est-elle, cette femme, pour qui c'est peu de chose, pour qui c'est une joie peut-être que la perte de mon sang? Compagnons, allez, courez, qu'on la saisisse, qu'on me l'amène! qu'on la traîne ici! je ferai bien, moi, que toute cette fable de Lemnos, et ce père sauvé; et ces mensonges orgueilleux d'une origine sacrée, s'évanouissent à jamais »! [5,660] Il s'avançait, et, furieux, le fer levé, il allait frapper; soudain le héros, fils d'OEnée, lui oppose son bouclier et le repousse, en s'écriant avec colère : « Malheureux, qui que tu sois, retiens cette fureur »! Comme lui Capanée, Hippomédon et le guerrier de l'Érymanthe accourent, l'épée haute; les yeux du prince sont éblouis des éclairs qui jaillissent des armes. D'un autre côté , une troupe de paysans se range autour du roi ; Adraste, au milieu d'eux, veut les calmer, et Amphiaraüs, plein de respect pour les bandelettes sacrées qui ceignent aussi son front, s'écrie : « Cessez, je vous en conjure, abaissez vos glaives; [5,670] un même sang nous unit : modérez votre fureur, et toi le premier! » Mais Tydée, dont le coeur bouillonne encore, reprend : « Quoi! notre guide, la libératrice de l'armée grecque, tu oserais, aux yeux de tant d'ingrats, l'immoler sur un tombeau? et quel trépas, grands Dieux, veux-tu venger? et sur qui? sur une reine, sur la fille de Thoas, sur l'illustre rejeton de Bacchus! N'est-ce-pas assez, pour ton orgueil, au moment où de toutes parts les nations amies prennent les armes, que seul, au milieu des rapides cohortes, tu restes en paix? Jouis donc de cette paix, et que la victoire des Grecs te trouve encore gémissant sur ton infortune au pied d'un tombeau »!

[5,680] Il dit, et Lycurgue plus calme, plus modéré dans sa colère, répond :

« Je ne croyais pas que ce fût contre Thèbes et contre-moi que marchaient vos escadrons ennemis. Eh bien ! accourez donc à la ruine d'un allié; si le sang a pour vous tant d'attrait, rougissez ici vos armes; que ce temple de Jupiter, (car quel crime n'oseriez-vous pas?) que ce temple, tant de fois imploré en vain, soit la proie d'une flamme impie, puisqu'il n'est pas permis à un coeur que déchire une si cruelle douleur de croire qu'un maître, qu'un roi avait quelque droit sur une vile esclave. Mais il vous voit, il voit votre audace, le Dieu qui règne sur les immortels, et sa colère, bien que tardive, un jour pourtant vous atteindra ».

[5,690] A ces mots, il tourne ses regards vers le palais. Là retentissent d'autres cris de guerre. La renommée avait en un instant devancé les escadrons rapides, et couvrait de ses ailes un double tumulte. Les uns sèment le bruit qu'Hypsipyle, leur bienfaitrice, est traînée à la mort; d'autres, que déjà elle a succombé. On le croit, et soudain la colère s'allume; déjà les torches, les glaives menacent le palais. Dans leur fureur ils veulent renverser cet empire, saisir et faire disparaitre Lycurgue, avec Jupiter, avec ses autels. La royale demeure retentit des hurlements des femmes, et la douleur a fait place à la crainte.

Monté sur son char aux coursiers rapides, [5,700] Adraste prend avec lui la fille de Thoas, s'avance à travers les bataillons, et la montre à ses guerriers frémissants : « Arrêtez, arrêtez ! s'écria-t-il; il n'y a pas eu de cruauté commise; Lycurgue n'a point mérité cette affreuse ruine: voici celle qui vous a montré la source bienfaisante ».

Ainsi, lorsque, par leurs tourbillons opposés, d'un côté Borée et l'Eurus, de l'autre l'Auster, noir d'orages, bouleversent les mers, lorsque le jour a fui et que la tempête règne, alors vient le souverain des ondes, monté sur son char; le Triton, à la double forme, nage docile au frein blanchi d'écume, et donne à la vaste mer le signal d'abaisser ses flots; soudain la mer s'aplanit, et les montagnes et les rivages grandissent.

[5,710] Quel dieu, pour consoler la Lemnienne de ce trépas funeste et payer ses larmes, exauça ses voeux les plus chers? Qui apporta à Hypsipyle une joie inespérée? C'est toi, auteur de sa race, ô Bacchus, qui conduisis ses deux fils des rivages de Lemnos aux contrées de Nemée, et préparas ces destins merveilleux.

Leur mère était le motif de leur voyage. A peine avaient-ils été accueillis sous le toit hospitalier de Lycurgue, qu'une fatale nouvelle apprend au roi la fin misérable de son fils. Ils l'accompagnent donc, et (ô destin, ô aveuglement des hommes!) ils prennent parti pour lui. [5,720] Mais à peine les noms de Lemnos, de Minas ont frappé leurs oreilles, ils se précipitent à travers les traits, à travers les bataillons ; et tous deux se jettent en pleurant dans les bras de leur mère, la couvrent d'avides caresses, et tour à tour la pressent contre leur sein.

Elle, semblable à un rocher, demeure immobile, le regard fixe, et n'ose se fier aux Dieux, qu'elle connaît trop bien. Mais lorsqu'elle eut reconnu leurs traits, et l'image du navire Argo gravée sur les épées qu'avaient laissées les Minyens, et le nom de Jason brodé sur la chlamyde des jeunes princes, toute sa douleur se dissipe ; troublée par un si grand bonheur, elle tombe, et ses yeux se mouillent de larmes de joie. En même temps des signes favorables apparaissent dans le ciel : au milieu du tumulte et des hurlements joyeux, [5,730] les tambours et les cymbales du dieu ébranlent au loin les airs.Alors le pieux fils d'Oïclée, dès que le peuple calmé laisse un moment régner le silence, et que sa parole peut parvenir jusqu'à leurs oreilles : « Écoutez, ô roi de Némée, et vous, illustres chefs de la Grèce, ce que le véridique Apollon vous prescrit par ma voix. Ce deuil était depuis longtemps réservé à nos armes : les Parques marchent toujours droit à leur but. Ces fleuves taris, cette soif ardente, ce serpent homicide, ce jeune enfant, Archémore, dont le nom nous présage des malheurs, tout cela émane de la volonté suprême des Dieux. [5,740] Réservez votre courage, déposez ces glaives que vous avez trop tôt levés. Il faut rendre à cet enfant des honneurs qui durent dans la suite des âges; il les mérite. Que le courage offre à ses mânes de nobles libations, et puisses-tu, ô Phébus, amener encore d'autres retards; puissent de nouveaux obstacles s'opposer sans cesse à cette guerre, et la fatale Thèbes s'éloigner toujours de nous! Et vous, heureux parents, dont la destinée surpasse celle des plus fortunés mortels; vous, dont le nom vivra dans la postérité aussi longtemps que le marais de Lerne, aussi longtemps que le fleuve Inachus promènera ses ondes, et que Némée projettera sur la plaine ses ombres tremblantes, [5,750] n'outragez pas, par vos larmes, la majesté divine, ne pleurez pas les Dieux; car cet enfant est un dieu, oui, un dieu; il ne préférerait pas à son destin la vieillesse du héros de Pylos, ou les longues années du Phrygien Tithon ».

Il cesse de parler, et la nuit enveloppe le ciel de ses ombres épaisses.

DE STACE

STACE

THEBAÏDE.

LIVRE VI

Livre V - Livre VII

STACE

LIVRE SIXIÈME.

[6,1] La renommée, dans sa course vagabonde, parcourt les villes de la Grèce, annonçant que les descendants d'Inachus instituent, en l'honneur du tombeau qu'ils viennent d'élever, des fêtes et des. jeux, où la valeur guerrière se prépare et s'anime aux fatigues de la guerre : c'était chez, les Grecs un antique usage. Le premier, dans les champs de Pise, le pieux Alcide consacra cet honneur à Pélops, et essuya avec la couronne d'olivier sauvage la poussière de sa chevelure. Après lui, la Phocide, délivrée du reptile aux longs replis, célébra le premier exploit de la flèche d'Apollon enfant. [6,10] Bientôt, autour des tristes autels de Palémon, la religion déploya son lugubre appareil. Toutes les fois que Leucothoé, dans sa vive douleur, exhale de nouveau ses gémissements, et que dans ce jour de fête elle aborde à un rivage ami, les deux isthmes retentissent de lamentations, et Thèbes, bâtie par Échion, répond à ces pleurs. Et maintenant ces rois illustres, les nourrissons d'Argos, qui par leur origine la rapprochent des Dieux, et dont le nom redoutable fait soupirer la terre d'Aonie et les mères thébaines, se rassemblent, et exercent leurs membres nus aux fatigues des combats.Ainsi des vaisseaux qui, pour la première fois, doivent se hasarder dans des plages inconnues, [6,20] et affronter la tempête tyrrhénienne ou les flots de la mer Égée, essayent d'abord sur un lac tranquille leurs agrès, leur gouvernail, leurs rames légères, et s'instruisent au péril. Enfin, quand l'équipage est éprouvé, ils s'élancent avec audace au milieu de l'Océan, et ne cherchent plus la terre qui se dérobe à leurs regards.La brillante épouse de Tithon s'élevait dans le ciel, montée sur son char qui ramène le travail ; et, devant les coursiers vigilants de la pâle déesse, fuyaient et la Nuit et le Sommeil, dont la corne était épuisée. Déjà les rues de la ville, déjà le palais en deuil retentissent de pleurs et de gémissements, et les échos des forêts profondes brisent et répètent mille fois les sons qui les ont frappés.

[6,30] Le père d'Archémore est assis, le front dépouillé des bandelettes qui le paraient, le visage et la barbe souillés d'une poussière funèbre. Mais, plus violente dans son désespoir et surpassant son époux par ses gémissements, la malheureuse mère excite ses femmes par son exemple, stimule leur douleur, et brûle de se précipiter sur les restes déchirés de son fils; vainement on l'en arrache, elle y revient sans cesse, et Lycurgue lui-même s'efforce de l'éloigner. Bientôt les rois, enfants d'Inachus, le visage consterné , entrent dans ce palais plein de douleur. Alors, comme si à cet instant le coup fatal les frappait de nouveau, [6,40] comme si le jeune enfant ressentait l'atteinte mortelle et que le serpent s'élançât dans le vestibule, les poitrines, quoique fatiguées déjà , retentissent de coups multipliés, et des cris plaintifs et déchirants font de nouveau résonner tout l'édifice. Les Grecs ont compris cette douleur qui les condamne, et ils s'excusent de leur crime par des larmes abondantes. Adraste lui-même, toutes les fois qu'il peut se faire entendre, et que le tumulte, un moment interrompu, fait place à un morne silence, console par des paroles affectueuses ce père infortuné : tantôt il lui rappelle les destins, le sort cruel des mortels, les arrêts

irrévocables des Parques; tantôt il lui fait espérer un autre rejeton, une postérité qui conservera la faveur des Dieux; [6,50] mais il n'a pas encore achevé, et déjà les lamentations éclatent de nouveau. Lycurgue, de son côté, n'est pas plus sensible à ces paroles amies que la mer d'Ionie, qui, dans son terrible courroux, n'écoute ni les cris ni les voeux des matelots, ou que la foudre vagabonde qui déchire les nuages.

Cependant on construit avec de sombres rameaux et de tendres cyprès entrelacés le lit condamné à la flamme, la couche funèbre du jeune prince. Des branches verdoyantes en décorent la base; le second plan est formé avec plus d'art de guirlandes de gazon parsemées d'un amas de fleurs qui vont bientôt mourir; le troisième s'élève chargé des parfums de l'Arabie, [6,60] de toutes les richesses de l'Orient, d'encens blanchi sur la glèbe, et de canelle conservée depuis l'antique Bélus. Le sommet est couronné de franges d'or frémissantes, et d'un moelleux tissu de pourpre tyrienne où étincellent des pierres précieuses : Linus y est représenté au milieu des feuilles d'acanthe, entouré de chiens dévorants; admirable travail que toujours la malheureuse mère eut en horreur, et dont elle détournait ses regards comme d'un sinistre présage.

Les armes de ses aïeux et les dépouilles conquises par leur valeur sont aussi placées autour du lit funèbre (car même au milieu d'une si grande douleur se glisse encore l'ambitieux orgueil d'une cour en deuil) , comme si ces funérailles attendaient un noble et pesant fardeau, comme si ce lit devait recevoir le corps immense d'un héros?

[6,70] Mais cette vaine et stérile pompe flatte la douleur des parents, et l'ombre d'un enfant grandit par cette offrande. Puis on paye à sa cendre un abondant tribut de larmes, tristeconsolation pour un père! On lui offre des présents au-dessus de son âge, car Lycurgue, dans l'impatience de ses voeux, lui avait destiné un carquois, des traits proportionnés à sa taille, et des flèches inoffensives; déjà il élevait pour lui dans les étables des coursiers d'élite, d'un noble sang; pour lui il gardait un baudrier retentissant, et des armes qui devaient attendre un bras plus vigoureux. Ô espérances avides! Avec quel empressement sa crédule mère tissait pour lui des vêtements, [6,80] et lui préparait une parure de pourpre, insigne de la royauté, et un sceptre fait pour ses mains enfantines ! Dans son désespoir, le malheureux père condamne tout aux flammes funéraires, et y jette sa propre armure, pour apaiser, s'il se peut, sa cruelle douleur.

D'un autre côté, l'armée, par les ordres du sage augure, forme avec la dépouille des forêts abattues un immense bûcher, semblable à une montagne; elle veut expier le meurtre du serpent, et détourner les noirs présages d'une guerre malheureuse. C'est aux soldats qu'est confié le soin de faire tomber sous la hache les bois de Némée et de l'ombreuse Tempé, et de livrer à Phébus le secret de leurs retraites obscures. [6,90] Toujours respectée jusqu'alors, cette forêt voit tomber sous la hache son antique chevelure; elle qui, plus riche en ombrages que tous les bois de l'Argolide ou du Lycée, élevait sa tête jusqu'aux astres. Sa vieillesse exprime un saint respect. Elle n'a pas vu seulement, dit-on, passer dans la longue suite des âges les générations des hommes, mais elle a survécu aux Nymphes et à la troupe des Faunes. Le fer porte partout la mort et la désolation. Les bêtes féroces s'enfuient, les oiseaux s'échappent de leur nid tiède encore, chassés par la crainte. Le hêtre à la cime élevée tombe, ainsi que l'arbre de Chaonie; le cyprès invulnérable aux hivers, [6,100] l'arbre à résine, aliment des flammes du bûcher; les ornes, les yeuses, l'if au suc redoutable, le frêne qui aime à boire le sang versé par la guerre homicide, et le chêne que le temps ne peut dompter, puis le sapin audacieux, et le pin qui distille des parfums de ses blessures, sont fendus par le fer. Vers la terre s'incline la cime jusqu'alors intacte de l'aune, ami des ondes, et celle de l'orme, hôte complaisant de la vigne toute la campagne en gémit. Ainsi, mais avec moins de fracas, l'Ismare, dit-on, tombe déraciné, lorsque Borée, brisant sa prison, s'élance de son antre; avec moins de rapidité la flamme nocturne, poussée par le Notus, dévore une forêt tout entière.

[6,110] C'est en pleurant que Palès à la blanche chevelure, Silvain, le roi des ombrages, et la troupe des demi-dieux, quittent le doux repos de ces lieux chéris; la forêt gémit de leur départ, et les Nymphes ne peuvent se détacher des arbres qu'elles tiennent embrassés. Ainsi, quand une ville prise d'assaut est livrée au pillage des avides vainqueurs, à peine a-t-on donné le signal, et déjà cette ville n'est plus. On entraîne, on renverse, on chasse, on pille, sans frein et sans loi. Moins affreux est le tumulte d'un champ de bataille.

Déjà, avec un soin égal, avaient été élevés deux autels semblables, l'un aux tristes Ombres, l'autre aux Dieux de l'Olympe, [6,120] lorsque le signal du deuil est donné par les sons graves de la flûte recourbée; c'est cette flûte qui, accordée selon le lugubre mode phrygien, sert à évoquer les mânes attendris. Pélops le premier, dit-on, enseigna ces sacrifices funèbres et ces hymnes destinés aux jeunes ombres; et Niobé les chanta, quand frappée jusque dans le dernier de ses enfants par les flèches de deux divinités ennemies, et le transporta en gémissant sur le mont Sipyle les douze urnes funéraires.Les chefs grecs portent les offrandes et les mets destinés aux flammes : pour attester leur pieux hommage, chacun d'eux déploie les insignes de sa nation. A un long intervalle, porté sur les épaules des jeunes guerriers choisis par Adraste dans toute l'armée, s'élève le lit funèbre, [6,130] qu'accompagnent de farouches lamentations. Autour de Lycurgue sont rangés les chefs de Lerne ; la mère d'Archémore est accompagnée de ses femmes désolées; Hypsipyle vient après elle avec une suite nombreuse; les grecs reconnaissants l'entourent; ses fils soutiennent ses bras livides de meurtrissures, et, heureux d'avoir retrouvé leur mère, ils ne permettent que les pleurs à son désespoir.Eurydice n'eut pas plutôt franchi le seuil infortuné, la poitrine nue, qu'elle laisse éclater sa douleur, et, après avoir préludé par des sanglots et de longs hurlements, elle commence ainsi:

Ce n'est pas avec ce cortège de femmes argiennes que j'espérais, ô mon fils, te suivre un jour! [6,140] ce n'est pas là le sort que mes voeux réclamaient pour tes jeunes années! Insensée que j'étais, je ne craignais aucun malheur; car, dans mon ignorance, pouvais-je craindre pour toi, à l'entrée de la vie, et Thèbes, et la guerre? Quel dieu s'est plu à commencer les combats par notre sang? Quel mortel a fait voeu de ce crime pour assurer le succès de ses armes? Mais toi, ô Cadmus ! ta race est encore intacte; nul enfant thébain n'est encore à pleurer. Les prémices des larmes et du carnage, c'est moi qui, avant le bruit de la trompette et du fer, les ai offertes ! moi, dont la tendresse oisive se confie à la fidélité d'une nourrice; moi, qui abandonne mon fils à sa mamelle! Mais pouvais-je me défier? elle disait que son père avait été sauvé par sa ruse, [6,150] que ses mains étaient pures : la voilà celle qui, s'il faut l'en croire, abjura un horrible serment, et, seule de toutes les femmes de Lemnos, résista aux furies de sa patrie; la voilà! croyez à son dévouement! admirez la puissance de sa piété filiale! elle a jeté dans un champ désert, non pas son roi ou son maître, c'était trop peu , mais, la cruelle, un enfant étranger. Elle a livré à tous les dangers d'une forêt solitaire celui que non seulement un affreux serpent (qu'était-il besoin de ce monstre pour lui donner la mort?), mais le souffle violent de l'air, le feuillage chassé par le Notus, un vain bruit, pouvait tuer!

[6,160] Je n'ai plus de fils, et je ne puis, ô rois, vous poursuivre de mes pleurs. L'immuable destin réservait à une malheureuse mère le crime de cette femme: et pourtant, ô mon fils, sans cesse dans ses bras, toutes tes caresses étaient pour elle; c'est elle seule que tu connaissais, dont tu entendais la voix; moi, je t'étais inconnue; tu n'as donné à ta mère aucune joie. Elle, au contraire, la cruelle, elle a entendu tes plaintes, tes rires mêlés de larmes; elle a recueilli les premiers sons de ta voix; elle fut toujours ta mère, tant que tu as vécu ; maintenant c'est à moi de l'être. Mais, hélas! je ne puis pas même la punir malgré son crime! Guerriers, pourquoi ces présents? pourquoi ces honneurs funèbres rendus à ce bûcher? [6,170] C'est elle que réclame l'ombre de mon enfant, et rien de plus : accordez-la, de grâce, à sa cendre, à une malheureuse mère qui n'a plus rien qui l'attache à la vie! Livrez-la-moi, je vous en conjure par ces prémices d'une guerre pour laquelle j'ai enfanté une victime!» Elle dit, et, arrachant ses cheveux, elle renouvelle sa prière : « Livrez-la moi, et ne m'appelez pas cruelle et sanguinaire. Que je meure avec elle ! et, pourvu que mes yeux se rassasient de son juste supplice, qu'on nous précipite dans les mêmes flammes.»

Tandis qu'elle exhalait ces plaintes, Hypsipyle, d'un autre côté, gémissait , et n'épargnait ni sa poitrine, ni sa chevelure. Eurydice l'aperçoit au loin, et, indignée de ce qu'elle partage sa douleur:

[6,180] «Chefs de la Grèce, s'écrie-t-elle, et toi à qui j'ai procuré au prix de mon sang une immortelle gloire, épargnez-moi du moins ce tourment; éloignez des funérailles cet objet de ma haine : pourquoi vient-elle offenser les yeux d'une mère de son sinistre visage, et assister au spectacle de mon infortune? Qui peut-elle pleurer, quand elle vient d'embrasser ses enfants?» Elle dit, et tout à coup s'évanouit; la plainte expire sur ses lèvres.

Ainsi, lorsqu'arraché à la mamelle un jeune taureau dont les forces sont encore mal assurées , et qui n'a pour tout sang que le lait maternel, est ravi par une bête féroce, ou entrainé par un berger à l'impitoyable autel, la mère, privée de son nourrisson, émeut par ses gémissements la vallée, les fleuves, les troupeaux, [6,190] et interroge les campagnes désertes. Elle ne retourne qu'à regret à l'étable ; la dernière elle quitte la plaine fatale, et, quoique sans nourriture, dédaigne l'herbe qui lui est présentée.

Cependant le père d'Archémore jette sur le bûcher son sceptre royal et les insignes du dieu de la foudre. Il fait tomber sous le ciseau la barbe qui couvre sa poitrine, et la chevelure répandue sur ses épaules; il en voile le visage délicat de son fils, et mêle à ses pleurs paternels ces tristes paroles : «Ce n'est pas là, perfide Jupiter, ce que j'attendais lorsque je fis voeu de te consacrer cette chevelure, le jour où tu m'aurais permis d'offrir sur tes autels le premier duvet des joues de mon fils; [6,200] mais tu n'as pas écouté la voix de ton prêtre; tu as condamné mes prières. Qu'elle reçoive donc mon offrande, cette ombre qui en est plus digne que toi !»

Enfin la torche est placée sous le premier feuillage. Avec la flamme les cris éclatent ; on s'efforce d'éloigner et ce père et cette mère désespérés. Un ordre est donné, et les Grecs debout, les armes levées dans les airs, dérobent à leurs regards cet affreux spectacle. Les flammes s'enrichissent des offrandes : jamais tant de richesses n'avaient été prodiguées à des cendres : les pierreries éclatent en débris; des masses d'argent se liquéfient, l'or coule des vêtements richement brodés, et le bois s'alimente des sucs de l'Assyrie. [6,210] Le miel enflammé pétille avec le pâle safran, et des patères écumantes de vin sont répandues sur le bûcher, ainsi que des coupes de sang noir et de lait, libations agréables aux mânes.

Alors sept escadrons, dont chacun a cent coursiers fougueux, s'avancent, enseignes renversées, sous les ordres des chefs grecs; ils exécutent à gauche, suivant l'usage, leurs évolutions autour du bûcher, et courbent la cime des flammes sous un nuage de poussière. Trois fois ils bandent leurs arcs, et les traits s'entre-choquent et retentissent. Quatre fois les armes envoient au loin un fracas horrible, quatre fois les femmes répondent à ce bruit en se meurtrissant le sein.

[6,220] L'autre bûcher reçoit dans ses flammes des brebis palpitantes, des taureaux qui respirent encore. Le devin veut effacer le deuil et les présages sinistres de ces funérailles, quoiqu'il sache bien que ces présages ne sont que trop vrais. Les escadrons reviennent de ce côté, et font à droite le tour du bûcher en brandissant leurs lances; chacun des guerriers jette son offrande dans les flammes : l'un ses rênes, l'autre son baudrier, celui-ci ses javelots, celui-là l'aigrette qui ombrage son casque. La plaine retentit au loin des rauques accords, et l'oreille est frappée des sons aigus du clairon. La forêt s'épouvante de ces clameurs. [6,230] Ainsi, lorsqu'au bruit de la trompette guerrière on arrache les étendards, la colère ne bouillonne pas encore dans les cœurs, le fer n'est pas encore rouge de sang, et, dans ce prélude du combat, la guerre a gardé toute sa parure; debout, au milieu de la nue, Mars plane sur les combattants; il n'a pas encore décidé à qui il accordera la victoire.Tout est fini, le feu tombe et se réduit en cendres. On s'empresse autour des flammes, et de nombreuses aspersions étouffent le bûcher; les travaux ne finissent qu'avec la chute du jour, et cèdent enfin aux ténèbres tardives de la nuit.Déjà l'étoile du matin avait chassé neuf fois du ciel les astres humides de rosée, et neuf fois, [6,240] changeant de coursiers pendant la nuit, elle avait devancé les feux de la lune, révolution qui ne surprend point les astres, car, dans son lever alternatif, c'est toujours la même étoile. Déjà, avec une merveilleuse promptitude, un monument d'une masse énorme, un temple est élevé à la cendre d'Archémore. On y voit représentés avec ordre tous les détails de ce triste événement : ici Hypsipyle montre un fleuve aux Grecs épuisés; là le malheureux enfant se traîne en rampant, là il gît sur le sol; l'extrémité du tombeau est enveloppée des replis de l'horrible serpent; vous croiriez entendre les sifflements affreux de sa bouche mourante, et le voir se rouler autour de la lance de marbre.

Déjà, avide de contempler la vaine image des combats, [6,250] le peuple, à la voix de la Renommée, accourt en foule des villes et des campagnes. Ceux même auxquels les horreurs de la guerre sont inconnues, ceux que la vieillesse languissante ou leur jeune âge retenait dans leurs foyers, se pressent à ce spectacle. Jamais le rivage d'Éphyre, ou le cirque d'OEnomaüs, ne virent s'agiter une multitude plus nombreuse.

Près de là se trouve une vallée, entourée d'une couronne verdoyante de collines, et qu'embrasse de toutes parts l'épaisse forêt. Tout autour s'élèvent d'âpres rochers qui la ceignent comme d'un rempart; on y arrive par un sentier long et uni, d'où l'on voit seulement quelques broussailles, [6,260] et de légères éminences parsemées d'un vert gazon.

C'est là que la belliqueuse cohorte, aussitôtque le soleil a doré les campagnes, se rassemble et s'assied. Là, mêlés et confondus, ils comptent leur nombre, interrogent leurs visages et leur attitude; spectacle bien doux à ces guerriers, et qui les remplit de confiance dans une si grande guerre. Là cent taureaux noirs, l'élite du troupeau, à la masse pesante, sont entraînés avec effort, ainsi qu'un nombre égal de génisses de la même couleur et de jeunes taureaux, dont le front n'est pas encore surmonté du croissant. On voit venir ensuite les nombreuses images de leurs magnanimes ancêtres, dont les traits, par un prodige de l'art, semblent respirer encore. [6,270] En tête est le dieu de Tirynthe, qui serre contre sa rude poitrine un lion haletant, le brise et le broie entre ses bras osseux. Ce n'est pas sans frayeur; bien que le monstre ne respire que sur l'airain, que les fils d'Inachus contemplent leur héros. A gauche, sur une même ligne, on voit Inachus couché au pied d'une rive, au milieu des roseaux, et penchant avec complaisance son urne abondante. Derrière lui est Io déjà courbée vers la terre, Io l'objet de sa douleur, qui considère Argus tout rayonnant d'yeux toujours ouverts. Touché de son sort, Jupiter avait relevé, dans les champs de Pharos, son front incliné, et l'Orient qui l'accueillit l'adorait alors comme une divinité. [6,280] Puis vient Tantale, leur ancêtre, non pas tel que le virent les enfers, penché sur une onde trompeuse, ou ne saisissant que l'air à la place du rameau qui fuit, mais convive, encore respectueux, du grand Jupiter. De l'autre côté, Pélops vainqueur secoue les rênes sur ses coursiers, présent de Neptune; en vain Myrtile presse ses roues chancelantes :Myrtile est laissé bien loin par le char rapide de son rival. Là aussi est le sévere Acrisius, et l'image horrible de Corèbe, et Danaé qui porta dans son sein un fruit coupable; et Amymone éplorée près des ondes qu'elles a découvertes, et Alcmène, frère du jeune Hercule, et dont le front est couronné de trois lunes.

[6,290] On voit les deux fils de Bélus se présenter, comme gage d'une perfide alliance, une main hostile. Le visage d'Égyptus a plus de douceur; mais sur les traits menteurs de Danaüs on entrevoit clairement les forfaits de cette paix funeste, et de la nuit qui va suivre. Mille autres images viennent à leur suite; enfin quand les yeux sont rassasiés de ce spectacle, l'élite des guerriers se prépare à disputer les prix de la valeur.Aux chevaux d'abord la sueur de la lice. Dis-moi leurs noms, noble Phébus; dis les noms de leurs guides. Jamais on n'avait vu rassembler une troupe plus généreuse de coursiers aux pieds ailés; moins rapides sont les oiseaux, quand ils luttent de vitesse en fendant les airs; [6,300] moins impétueux sont les vents, quand, déchaînés par Éole, ils se heurtent sur un rivage. Avant tous les autres on conduit Arion, remarquable par le feu de sa crinière dorée. Neptune, si l'on en croit l'antique renommée, en fut le père; le premier, dit-on, il froissa d'un frein doucement manié la bouche de ce coursier, et le dompta sur la poussière du rivage, sans recourir à l'aiguillon; car, dévoré d'une ardeur sans bornes, il était aussi mobile que l'Océan en courroux. Souvent, mêlé aux chevaux marins, il fendait les flots des mers d'Ionie ou de Libye, et portait sur tous les rivages le dieu des mers azurées; les nuages s'étonnaient d'être devancés par lui, [6,310] et l'Eurus et le Notus luttaient en vain pour l'atteindre. Non moins impétueux sur la terre quand le fils d'Amphitryon affrontait, sur l'ordre d'Eurysthée, de périlleux combats, il portait ce héros, en traçant sur le sol un profond sillon; Hercule lui-même avait peine à contenir sa fougue indocile. Bientôt donné par les Dieux en présent au roi Adraste, il fléchit sous ce nouveau maître; mûri par l'âge, son feu s'était beaucoup calmé. Maintenant le roi le confie à son gendre Polynice, mais non sans lui donner bien des avis; il lui apprend par quel art, quand il s'emporte, il a coutume de modérer son ardeur. Que ta main, lui dit-il, ne lui soit pas rude, et que les rênes ne laissent pas toute liberté à son essor : presse les autres par l'aiguillon et les menaces; [6,320] celui-ci ira de lui-même, et plus que tu ne voudras.» Ainsi, lorsque le soleil remit à son fils ses rênes de feu et le plaça sur son char rapide, il enseignait en pleurant à Phaéton, transporté de joie, quels étaient les astres dangereux, les zones inaccessibles, et la route à suivre dans la région moyenne entre les pôles opposés: sages conseils inspirés par la tendresse et par une crainte prudente! mais les Parques cruelles avaient fermé l'oreille du malheureux jeune homme.

Debout sur son char, Amphiaraüs, qu'anime l'espoir de vaincre, pousse ses coursiers d'OEbalie. C'est toi, ô Cyllare, qui les engendras furtivement, lorsque Castor se dirigeant vers la mer de Scythie échangea le frein contre la rame. [6,330] Les vêtements d'Amphiaraüs sont blancs comme la neige, ses coursiers blancs; son casque, son aigrette etses bandelettes sacrées sont de la même couleur.

L'heureux Admète, de Thessalie, contient avec peine ses cavales stériles; on les dit issues des centaures; je le crois, tant elles s'indignent de leur sexe; Vénus est descendue tout entière dans leurs membres vigoureux. Parsemées de taches blanches et noires, elles figurent le jour et la nuit; et à voir ces deux couleurs si fortement empreintes, on les dirait les nobles rejetons de ce troupeau de Castalie qui écoutait avec ravissement les accords de la flûte d'Apollon, et dédaignait le pàturage pour ses chants harmonieux.

[6,340] Voici deux jeunes guerriers, les fils de Jason, la gloire récente de leur mère Hypsipyle, montés tous les deux sur leur char : l'un, appelé Thoas, comme son aïeul, l'autre, Eunée, nom d'un heureux présage pour le navire Argo. Entre eux tout est semblable : mêmes traits, même char, mêmes chevaux, mêmes voeux; chacun d'eux brûle de vaincre, ou du moins de n'être vaincu que par son frère.

Ensuite s'avancent Chromis et Hippodame, l'un né du grand Hercule, l'autre d'OEnomaüs. On ne saurait dire lequel des deux guide les chevaux les plus farouches; celui-ci les tient du Thrace Diomède, celui-là de son père, le roi de Pise. [6,350] Leurs chars sont ornés d'affreuses dépouilles,

et souillés de sang.

Les bornes de la carrière sont, d'un côté, le tronc nu d'un chêne, depuis longtemps dépouillé de sa verte chevelure ; de l'autre, un quartier de roche qui sert de limite aux laboureurs : entre les deux extrémités s'étend l'espace que quatre fois un javelot, trois fois une flèche vigoureusement lancée pourraient franchir.

Cependant Apollon, mariant sa voix aux accords de sa lyre, charmait la noble assemblée des Muses, et du haut du Parnasse portait ses regards vers la terre. Souvent ses hymmes pieux avaient chanté Jupiter et les plaines de Phlégra, son propre triomphe sur le serpent Python, et les hauts faits des dieux ses frères. [6,360] Maintenant il dévoile leur merveilleuse puissance; il dit quel souffle divin dirige la foudre, et conduit les astres qui donnent la vie aux fleuves; ce qui nourrit les vents; quelle source alimente la mer immense; quelle force précipite la course du soleil et prolonge les nuits; si la terre est à l'extrémité ou au centre de l'univers, si elle n'est pas environnée d'un monde inconnu.

Ses chants avaient cessé ; il refuse en ce moment d'écouter ses soeurs avides de lui répondre ; et tandis qu'il suspend à un laurier sa lyre et le tissu brillant de sa couronne, et qu'il détache son écharpe brodée, un bruit soudain le frappe. Il regarde non loin de lui la forêt de Némée, et aperçoit la tumultueuse image d'un combat de quadriges; [6,370] il reconnaît tous les rivaux. Admète et Amphiaraüs s'étaient par hasard arrêtés dans un champ voisin; à cette vue, il dit en lui-même: «Quel dieu a donc mis aux prises ces deux rois, de tous les mortels les plus dévoués à Phébus? Tous deux d'une égale piété, tous deux également chers à mon coeur ; moi-même je ne saurais choisir entre eux. L'un, alors que, par l'ordrede Jupiter et la volonté des infernales soeurs, j'étais esclave dans les champs de Pélion, m'offrait de l'encens, à moi son esclave, et n'osapas me faire sentir qu'il était mon maître. L'autre est le ministre fidèle de mes trépieds, et le pieux disciple de mon art céleste. Le premier cependant l'emporte en mérite, [6,380] mais la Parque file les derniers jours du second; une longue vieillesse, une mort tardive, sont réservées à Admète; mais pour toi, Amphiaraüs, il n'est plus de joie. Déjà Thèbes est tout près, avec son gouffre ténébreux; tu le sais, hélas! depuis longtemps mes oiseaux te l'ont prédit.» Il dit, et son céleste visage est presque mouillé de larmes. Soudain d'un bond radieux il s'élance à travers les airs, plus rapide que ses flèches et la foudre de son père. Déjà il est sur la terre, que sa trace est encore dans le ciel, et les Zéphyrs ont gardé le sillon lumineux de son vol.Prothoüs a remué les noms dans un casque d'airain ; [6,390] chacun a sa place et son rang assignés. Des guerriers, la gloire de l'univers, et leurs nobles coursiers, comme eux d'une race divine, attendent alignés devant la barrière. Dans leurs coeurs s'agitent l'espérance, la crainte audacieuse, la pâle confiance. Agités par des sentiments contraires, ils brûlent et craignent tout à la fois de s'élancer. Un frisson de courage parcourt les extrémités de leurs membres; la même ardeur anime les coursiers, le feu jaillit de leurs yeux, leurs dents résonnent sur le mors, qu'ils échauffent de leur écume et de leur sang; les portes, les barrières ne peuvent résister à leurs efforts; de leurs naseaux enflammés s'exhale la colère, [6,400] tant ils souffrent de rester immobiles. Bien des pas sont perdus avant le signal, et de leurs pieds vigoureux ils frappent le sol qui leur échappe. Les écuyers les entourent, dénouent et peignent leur crinière, et par des exhortations prodiguées affermissent leur courage.

La trompette tyrrhénienne a sonné, et tous se sont élancés : quelles voiles sur la mer, quels traits dans les combats, quels nuages dans le ciel volent avec la même rapidité? Moins impétueux se précipitent et les torrents de l'hiver et la foudre elle-même. Plus lentement tombent les astres et s'amassent les pluies; plus lentement les fleuves roulent du haut des montagnes. [6,410] Les Grecs les ont vus partir, ils les ont reconnus. Mais déjà dérobés à leurs regards, enveloppés, d'une poussière épaisse, ils ont disparu dans le nuage et dans le tourbillon poudreux qui voile leurs visages; c'est à peine s'ils peuvent par leurs cris et leurs noms se reconnaître entre eux. Enfin ils ont percé le nuage qui les enveloppe, et ils apparaissent, selon l'agilité de leurs coursiers, à des distances inégales; les sillons que trace un char sont détruits par le char qui le suit; tantôt, dans leur ardeur impatiente, ils se penchent sur leurs coursiers qu'ils touchent de leur poitrine; tantôt, les pressant du genou, ils se courbent en arrière pour serrer les rênes. Le cou musculeux des chevaux se gonfle, et le vent agite leurs crins hérissés; la terre aride boit une blanche rosée; [6,420] au bruit lourd des pieds se mêle le bruit léger des roues. La main frappe sans relâche, l'air retentit sans cesse du sifflement des fouets : la grêle bondit moins pressée dans les régions glacées de l'Ourse; moins abondantes tombent les pluies des cornes d'Amalthée.

Le prophétique Arion a senti qu'une main étrangère retient les rênes et le guide, et, pur detout crime, il a peur du fils sacrilège d'Oedipe. Dès la barrière il n'obéit qu'à regret, et, indigné de ce fardeau inaccoutumé, il s'emporte avec plus de fureur; les Grecs croient que leurs éloges l'enflamment; mais lui fuit son conducteur, le menace, terrible et farouche, [6,430] et cherche son maître dans toute la lice.

Cependant il a devancé tous les combattants. Après lui, mais à une grande distance, vient Amphiaraüs, que le Thessalien Admète égale dans sa course rapide; puis les deux frères jumeaux, tantôt Eunée, tantôt Thoas, ont l'avantage; ils cèdent, ils triomphent tour à tour, et jamais l'ambition

de la gloire ne froisse leur tendresse fraternelle.

Au dernier rang s'avancent et le farouche Chromis et le farouche Hippodamus, non qu'ils manquent d'habileté, mais la pesanteur de leurs chevaux ralentit leur course. Hippodamus, qui devance son rival, porte le poids des têtes des coursiers qui le suivent, revoit leurs gémissements, et sent ses épaules brûlées par leur haleine.

[6,440] L'augure d'Apollon espère, en ramenant ses rênes vers le centre, raser la borne, abréger sa course et prendre les devants; le même espoir enflamme le héros de Thessalie, tandis qu'Arion, rebelle à la main qui le guide, s'égare en longs circuits, et se détourne à droite. Déjà le fils d'Oïclée est le premier; déjà Admète n'est plus le troisième, lorsque le cheval, fils de la mer, ramène sa course dans un cercle moins large, serre de près et dépasse un peu ses rivaux déjà triomphants. Le bruit des applaudissements monte jusqu'auxastres et fait trembler le ciel. Soudain les spectateurs se sont levés, et tous les sièges vides appanaissent aux regards. [6,450] Mais le Labdacide, pâle de frayeur, ne dirige plus les rênes, ne lève plus le fouet: ainsi, au milieu des flots, un pilote dont la raison se lasse se précipite sur les écueils; il ne regarde plus les astres, et jette à la merci du hasard son art vaincu.

Tous, de nouveau, par une course oblique, se précipitent directement vers le but : les essieux heurtent contre les essieux, les roues contre les roues; point de trêve, point de ménagements: la guerre est plus douce avec le glaive; on dirait une affreuse bataille. Telle est la fureur de la gloire! ils tremblent, ils se menacent de la mort, et plus d'un coursier sent ses pieds effleurés par les roues qui se croisent. [6,460] Bientôt les aiguillons, les fouets ne suffisent plus; c'est par la voix, c'est en les appelant de leur nom qu'Àdmète anime ses coursiers, Pholoé, Iris et son cheval de trait, Thoé : le devin d'Argos gourmande le rapide Aschéton, et Cycnus qui ne dément pas son nom. Chromis, fils d'Hercule, apostrophe Strymon; et Fanée, le bouillant Échion ; Hippodamus stimule la lenteur de Calydon; Thoas supplie le capricieux Podarce de hâter sa course. Seul, le descendant d'Échion, Polynice, qui voit errer son char, garde un triste silence; il craint que sa voix tremblante ne le trahisse.

A peine les chevaux ont commencé leur course pénible, et déjà, pour la quatrième fois, ils font voler la poussière dans la lice; [6,470] déjà une sueur tiède énerve leurs membres, et leur bouche altérée aspire et rejette une vapeur épaisse; déjà leur impétuosité s'est ralentie, et leurs flancs s'allongent haletants.

Alors la fortune, longtemps incertaine, commence à se déclarer. Thoas tout bouillant d'ardeur veut devancer Admète; il tombe, et son frère ne peut lui porter aucun secours: le belliqueux Hippodamus s'y oppose en poussant son char au milieu d'eux. Bientôt Chromis, avec une force digne d'Hercule, [6,480] avec toute la vigueur de son père, saisit près de la borne intérieure l'essieu d'Hippodamus, et l'arrête; en vain les coursiers s'efforcent de fuir, en vain ils roidissent leur cou et tendent les rênes. Tel, dans la mer de Sicile, apparaît un vaisseau retenu par la vague bouillonnante et poussé par l'impétueux Auster; ses voiles gonflées restent immobiles au milieu des flots. Le char est rompu et Hippodamus renversé: Chromis allait prendre les devants; mais ses chevaux de Thrace, à la vue du guerrier étendu à terre, sentent renaître leur faim cruelle; déjà, dans leur fureur, ils se partagent leur proie tremblante : c'en était fait, si le héros de Tirynthe, dédaignant la palme, n'eût ramené violemment en arrière ses coursiers frémissants, [6,490] et ne se fût éloigné vaincu et couvert d'applaudissements.

Cependant, ô Amphiaraüs, Phébus veut pour toi l'honneur qu'il t'a depuis longtemps promis. Jugeant enfin le moment favorable, il descend sur l'arène meurtrière, lorsque la course touche à sa fin, et que la victoire hésite une dernière fois. Devant lui marche un monstre hérissé de serpents à la face horrible, que l'enfer a vomi, ou que lui-même vient de former avec un art perfide; la tète du monstre entouré de terreur s'élève jusqu'aux astres. Ni l'intrépide gardien du noir Léthé, ni les Euménides elles-mêmes, n'auraient pu le regarder sans une profonde horreur; [6,500] il eût troublé dans leur course les chevaux du Soleil et le char de Mars. Aussi, dès qu'Arion l'aperçoit, il hérisse sa blonde crinière, se dresse, s'arrête, et retient suspendus avec lui son compagnon de joug, et les deux coursiers qui, à leur côté, partagent leurs fatigues. Le noble exilé d'Aonie est soudain précipité du char; longtemps il roule sur le dos, enfin il se dégage des noeuds qui le retiennent. Son char libre de tout frein est emporté au loin; mais tandis que lui-même gît sur la poussière, à ses côtés passent les coursiers d'Amphiaraüs, ceux du Thessalien Admète et du héros de Lemnos, qui, pour l'éviter, décrivent, autant qu'il est possible, une course oblique. [6,510] Enfin, avec l'aide de ses amis accourus à son secours, Polynice, plongé dans des flots de poussière, soulève la tète, se remet sur ses pieds, et revient languissant vers Adraste, qui déjà désespérait de sa vie.

Quel plus beau champ pour ta mort, ô Polynice, si la cruelle Tisiphone ne s'y était opposée! Quelle terrible guerre tu allais arrêter! Thèbes et ton frère, Argos et Némée; t'eussent donné publiquement des larmes; Lerne et Larisse en pleurs eussent déposé leur chevelure sur ta tombe; la cendre d'Archémore eût été moins honorée que la tienne.

Désormais le fils d'Oïclée, quoique le second, est sûr de la palme, car Arion qui le précède a renversé son maître, [6,520] et toutefois, ce char, tout vide qu'il est, il brûle de le vaincre. Le dieu lui donne des forces et enflamme son courage. Il vole plus rapide que l'Eurus, comme s'il venait de s'élancer de la barrière au milieu de l'arène. De son fouet et de ses rênes il harcèle le dos et la crinière de ses coursiers, et gourmande le léger Aschéton, et Cycnus plus blanc que la neige. Nul maintenant ne le devance, et ses roues, qu'entraîne l'essieu brûlant, creusent le sable et le dispersent au loin. La terre pousse un gémissement, et déjà le menace de sa fureur. Peut-être même Cycnus eût vaincu Arion, mais le dieu de la mer ne veut pas qu'il soit vaincu. [6,530] Ainsi, par une juste compensation, la gloire resta au coursier, la victoire appartint au devin.

Pour prix de sa victoire, deux jeunes gens lui apportent une coupe qui fut jadis à Hercule. Le héros de Tirynthe la portait d'une seule main, et, tout écumante, la vidait d'un seul trait, après avoir dompté quelques monstres ou vaincu dans les combats de Mars. Une main habile y a gravé sur l'or les farouches Centaures et la terrible image des combats. Au milieu du carnage des Lapithes volent les pierres, les flambeaux, les cratères : partout la colère frémissante des mourants. Le dieu lui-même tient Hylée, et, d'une main saisissant sa barbe, fait tomber sur lui sa lourde massue.

[6,540] Mais à toi , ô Admète, on apporte pour récompense une chlamyde bordée d'une frange de Méonie, et plusieurs fois trempée dans la pourpre. Sur ce tissu ou voit nager le jeune audacieux qui ose affronter la mer de Phryxus ; à travers l'onde transparente brille son corps azuré; on dirait qu'il ramène les mains vers ses flancs, que ses bras vont se mouvoir, et que les flots mouillent sa chevelure. Vis-à-vis, au sommet d'une tour, est lajeune fille de Sestos, qui, d'un oeil inquiet, interroge inutilement les ondes; déjà meurt le flambeau, complice de leurs amours. Tels sont les présents qu'Adraste accorde aux vainqueurs; il console son gendre par le don d'une esclave achéenne.

[6,550] Il invite ensuite les guerriers les plus agiles à disputer les prix magnifiques de la course. Cette lutte d'agilité demande peu de courage, c'est l'occupation de la paix; elle rehausse l'éclat des fêtes religieuses, et dans la guerre, à défaut du glaive, elle est d'un utile secours. Le premier avant tous les autres, Idas, qui naguère ombragea son front du rameau olympique, s'élance dans l'arène; il est accueilli par les applaudissements de la jeunesse de Pise et d'Élée. Après lui vient le Sicyonien Alcon, Phédime deux fois proclamé vainqueur dans la lice isthmienne, Dymas qui jadis devançait à la course les chevaux aux pieds ailés: maintenant, appesanti par l'âge, il ne peut plus que les suivre. [6,560] Beaucoup d'autres encore, dont la foule dédaigne de répéter les noms obscurs, accourent de toutes parts. Mais le nom de l'Arcadien Parthénopée est dans toutes les bouches; c'est lui qu'appellent les vagues murmures du peuple qui se presse dans le cirque. Sa mère était renommée par sa légèreté : qui ne connaît Atalante, la gloire du mont Ménale; Atalante, qui dérobait à tous ses amants la trace de ses pas ? La célébrité de la mère accable le fils ; lui-même cependant est déjà connu au loin. La renommée raconte que, sur les coteaux du Lycée, il enlevait à la course les biches tremblantes, et saisissait une flèche dans son vol. Depuis longtemps il est attendu; enfin, d'un bond rapide, il s'élance au-dessus de la foule, [6,570] détache l'agrafe d'or de sa chlamyde, et montre à découvert ses membres, où éclate la joie de la vie; ses belles épaules et sa poitrine, qui ne le cède pas à ses joues tendres et lisses; la beauté de son visage est effacée par celle de son corps. Lui-même cependant dédaigne les éloges que l'on donne à ses formes gracieuses, et écarte ses admirateurs; mais il n'oublie pas de verser sur son corps les flots abondants de la liqueur de Pallas; bientôt l'huile épaisse a changé la couleur de sa peau. Idas, Dymas et les autres rivaux s'en oignent également.

Ainsi, lorsque les astres resplendissent sur la mer tranquille, lorsque l'image d'un ciel étoilé vacille sur les flots, [6,580] tout brille au loin d'un vif éclat; mais toutes ces clartés s'effacent devant les rayons de Vesper, et les feux dont il colore la voûte céleste se réfléchissent tout entiers dans les flots d'azur. Idas est presque l'égal de Parthénopée par sa beauté, presque son égal par sa légèreté à la course, et il est à peu près du même âge; cependant la rude palestre a déjà orné son visage de la fleur de la virilité; un tendre duvet serpente sur ses joues, et se dérobe sous le nuage d'une épaisse chevelure.

Tous alors, suivant les règles de l'art, essayent l'agilité de leurs pas et s'excitent à la course; ils ont recours à mille artifices pour réveiller par des mouvements rapides la langueur de leurs membres : [6,590] tantôt ils s'asseyent sur les jambes repliées, tantôt ils frappent de coups retentissants leur poitrine luisante, tantôt ils se dressent sur leurs jarrets brûlants, s'élancent un moment et s'arrêtent tout à coup.

Déjà la barrière est tombée, et laisse le champ libre. Les rivaux se précipitent avec impétuosité dans l'arène; leur troupe nue brille au loin. Moins prompts semblaient voler tout à l'heure, dans la même plaine, les coursiers rapides : on dirait autant de flèches lancées en fuyant par une troupe de Crétois ou de Parthes; les cerfs ne fuient pas plus rapides, lorsque, dans les âpres montagnes d'Hyrcanie, ils entendent ou croient entendre le rugissement d'un lion affamé; [6,600] dans leur épouvante, ils fuient d'une course aveugle; la crainte les rassemble, et leur ramure s'entre-choque avec un lointain retentissement.

Plus prompt que les vents rapides, le nourrisson du Ménale, Parthénopée, échappe aux regards ; sur ses pas s'élance le robuste Idas; du souffle de son haleine il couvre les épaules et ombrage de sa poitrine le dos de son rival. Après eux, à une distance presque égale, volent Phédime et Dymas, suivis de près par le rapide Alcon.

La blonde chevelure du héros arcadien descendait, vierge encore, sur ses épaules; il la cultivait dès ses jeunes années pour l'offrir à Diane, [6,610] et l'avait promise aux autels paternels, lorsqu'il serait revenu vainqueur des champs Ogygiens : vaine et téméraire espérance! En ce moment sa chevelure, dénouée par les zéphyrs, s'épanche librement sur son dos; elle le gêne lui-même dans sa course, et couvre de ses flots le redoutable Idas. Celui-ci songe alors à la ruse, le moment lui paraît propice; déjà ils sont au bout de la lice, Parthénopée vainqueur va toucher le but, lorsqu'Idas saisit la chevelure de son rival, le ramène en arrière, et le premier frappe la longue porte de la carrière.Les Arcadiens crient aux armes; ils veulent à l'envi soutenir leur roi par la force, si on ne lui rend la gloire qui lui est enlevée, les honneurs qui lui sont dus; [6,620] déjà ils se préparent à quitter le cirque; mais parmi les spectateurs il en est qui approuvent la ruse d'Idas. Cependant Parthénopée souille de poussière son visage et ses yeux humides; les larmes ajoutent encore à sa beauté. Dans sa douleur, tantôt il déchire de ses ongles ensanglantés sa poitrine, ses joues et sa funeste chevelure. De toutes parts éclatent des clameurs confuses. Le vieil Adraste, après avoir hésité un moment dans sa sagesse, «Enfants, dit-il, cessez ce débat; il faut de nouveau tenter la lutte; mais ne suivez pas la même route. Ce côté est accordé à Idas; [6,630] toi; prends l'autre; mais que votre course s'accomplisse sans fraude.»

Ils n'ont pas plutôt entendu cet ordre, qu'ils s'y soumettent. Le jeune prince de Tégée adresse du fond de son coeur cette prière à sa divinité protectrice : «Déesse des forêts, c'est à toi que j'ai voué l'offrande de ma chevelure, et ce voeu est la cause de l'injustice qui m'est faite. Si ma mère, si moi-même, dans le noble exercice de la chasse, nous avons pu quelquefois te plaire, ne souffre pas, je t'en conjure, que je marche contre Thèbes sous ces tristes auspices, et que j'attire sur l'Arcadie un si grand déshonneur.»

Un prodige témoigne qu'il a été entendu. La terre le sent à peine courir; l'air se glisse sous ses pieds légers, [6,640] qui ne laissent presque aucune trace sur le sable fin de l'arène. Au milieu des cris, il arrive rapide sur la barrière, et revient vers le roi au bruit des acclamations, et la palme qu'il saisit semble soulager sa poitrine haletante.

Les courses sont finies, les prix distribués. Le jeune Arcadien a reçu pour don un cheval, le perfide Idas un bouclier. Le reste des coureurs se trouve heureux d'un carquois de Lycie.

Alors Adraste appelle les guerriers qui excellent à lancer le disque et veulent déployer la vigueur de leurs bras. Par son ordre, Ptérélas apporte une lourde masse d'airain poli, et, le corps tout entier courbé, la jette avec effort à ses pieds. [6,650] Les Grecs la considèrent silencieusement, et mesurent la difficulté de ce jeu pénible. Bientôt les concurrents accourent en foule : deux sont d'Achaïe, trois de Corinthe, un de Pise, et le septième d'Acarnanie. Un plus grand nombre allait céder à l'aiguillon de la gloire, mais Hippomédon, stimulé par les spectateurs, apparaît avec sa haute stature. Il porte sous son sein droit un autre disque énorme: «Jeunes guerriers qui vous apprêtez à saper les murs de Thèbes et à en renverser les tours, voici plutôt, s'écrie-t-il, voici le disque qu'il faut saisir; quel bras ne serait assez fort pour lancer ce poids? » Il dit, et, sans effort, il saisit le disque et le lance de côté. [6,660] Tous s'éloignent, et saisis d'étonnement s'avouent vaincus. Seuls, Phlégyas et Ménesthée, que retiennent leur propre honneur et la gloire de leurs ancêtres, ont étendu la main. Les autres concurrents se retirent d'eux-mêmes, s'inclinent devant le disque, et rentrent sans gloire dans l'enceinte..

Tel, dans les champs de la Thrace, le bouclier de Mars frappe le mont Pangée d'une lumière sinistre, effraye le soleil de son éclat et résonne au loin, heurté par la lance du dieu.

Phlégyas commence le premier : aussitôt tous les regards se dirigent sur lui, tant ses membres

affaiblis promettent encore de vigueur! [6,670] D'abord il frotte de terre sa main et son disque; puis il en secoue la poussière, le retourne en tous sens, et cherche quel côté doit plus sûrement porter sur ses doigts, quel autre sur le milieu du bras. Il excellait dans ce jeu, qui toujours avait fait ses délices; non content de disputer la palme dans ces grandes solennités dont s'enorgueillit sa patrie, on le vit souvent mesurer avec son disque les deux rives de l'Alphée, et, sans jamais toucher l'onde, le lancer au delà du fleuve, à l'endroit où il est le plus large. Aussi, plein de confiance en sa force, ce n'est pas tout d'abord l'immense espace de l'arène, mais le ciel même, qu'il veut mesurer de son bras. [6,680] Il pose un genou en terre, rassemble toutes ses forces, se replie sur lui-même, et fait disparaître le disque au milieu des nuages. La masse s'élève rapidement dans les airs, et monte avec la même vitesse qu'une autre en met à descendre. Enfin, épuisée, elle retombe plus lentement à terre et s'enfonce dans le sol.

Ainsi tombe, au grand effroi des astres du milieu desquels elle est arrachée, la soeur ténébreuse du soleil. Pour la secourir, les nations, dans leur vaine frayeur, font au loin retentir l'airain; la Thessalienne triomphe, et rit de voir les coursiers de la déesse se précipiter hors d'haleine au bruit de ses enchantements.

Les Grecs applaudissent; mais Hippomédon le regarde avec dédain; [6,690] il espère montrer un bras plus vigoureux encore, quand à son tour il lancera le disque en longueur. A l'instant même la fortune, qui trouve tant de douceur à briser les grandes espérances, trahit Phlégyas. Que peut un homme contre la volonté des Dieux? Déjà il mesurait l'espace immense, la tête renversée, les flancs ramenés en arrière; mais la masse s'échappe, et tombe à ses pieds; le coup est manqué, et sa main vide est vainement lancée dans les airs.

A cette vue, tous les spectateurs gémissent; bien peu rient de son malheur. Ménesthée vient à son tour tenter le même effort; mais, intimidé par cet exemple et plus expérimenté dans son art, après avoir imploré ton secours, ô fils de Maïa, [6,700] il maintient entre ses doigts le disque glissant, en le frottant de poussière. Lancé plus heureusement par une large main, il s'échappe, et ne s'arrête qu'après avoir parcouru un espace considérable du cirque; le sol retentit, et l'on marque, en y fixant une flèche, la place où là masse est tombée.

Hippomédon est le troisième; il s'avance à pas lents à ce rude exercice, car, dans le fond de son coeur, il songe à l'échec de Phlégyas et à l'heureux succès de Ménesthée. Il lève le disque qu'il est habitué à porter d'une main, et, le tenant en l'air, il essaie la force de ses flancs et la vigueur de ses bras nerveux, puis le lance en le faisant tourner comme un tourbillon, et le suit dans son vol à travers les airs; [6,710] le disque fend l'espace, et, se souvenant de la main qui l'a lancé, garde au loin la force qui lui a été imprimée. La victoire n'est plus douteuse; la masse a dépassé la marque de Ménesthée, elle s'arrête bien au delà, et par sa chute pesante fait trembler le dos verdoyant et le faîte ombragé de l'amphithéâtre.

Tel, du sommet de l'Etna embrasé, Polyphème, dont l'oeil ne guide plus la main, lance néanmoins sur les traces du vaisseau qu'il entend fuir, et contre Ulysse, son mortel ennemi, un énorme rocher. Ainsi, lorsque déjà l'Ossa, hérissé de frimas, cachait l'Olympe, les Aloïdes lançaient encore au-dessus [6,720] le froid Pélion, espérant atteindre le ciel épouvanté.

Alors le fils de Talaüs fait apporter au vainqueur la dépouille d'un tigre qu'entoure une brillante bordure jaune, et dont l'or avait émoussé les griffes. Ménesthée reçoit un arc de Crète et des flèches légères. « Pour toi, dit-il, ô Phlégyas, qu'un événement funeste a trahi, prends cette épée, jadis l'ornement et la défense de l'Argien Pélasgus. Hippomédon ne t'enviera pas ce présent. »

«C'est maintenant, ajoute-t-il, qu'il faut déployer du courage pour combattre de près avec le terrible ceste. [6,730] La guerre et le glaive n'en demandent guère plus.» Soudain apparaît l'Argien Capanée, qui inspire l'étonnement et la terreur par son immense et effrayante stature. Et tandis qu'il revêt son bras du rude cuir de boeufs que noircit le plomb dont il est armé, lui-même, aussi dur que son ceste, s'écrie : «Qu'on m'oppose un de ces mille guerriers, qu'il vienne! ou plutôt que ne puis-je avoir ici un rival de la race thébaine ! je l'immolerais sans crime, et mon courage ne se souillerait pas d'un sang ami.» Tous restent glacés de stupeur, tous muets d'effroi. Enfin, contre toute attente, du milieu de la foule nue des Lacédémoniens, [6,740] s'élance Alcidamas. Les rois de la Grèce admirent son audace, mais ses compagnons savent qu'il se confie dans les leçons de Pollux, et qu'il a grandi au milieu des palestres sacrées. Le dieu lui-même a pris soin de le former, et de façonner ses mains et ses bras à cet exercice. L'amour lui inspirait cette sollicitude : souvent même il se mesura avec lui, et, admirant dans son élève l'ardeur qui l'animait lui-même, il le soulevait avec orgueil, et le pressait nu contre sa poitrine.

Capanée s'indigne à sa vue, il rit de ses provocations, et, comme par pitié, demande un autre

adversaire. Enfin, forcé de combattre, il s'arrête, et son cou dédaigneusement penché se gonfle de colère. [6,750] Tous deux debout, le corps suspendu sur la pointe des pieds, lèvent leurs mains foudroyantes, et, rejetant la tête en arrière, ils fixent sur leurs cestes un oeil vigilant, et se prémunissent contre tous les coups. Semblable au géant Tityus, si les cruels vautours lui permettaient de se lever sur le sol stygien, Capanée découvre ses vastes membres, ses os énormes, et se dresse terrible dans l'arène. Alcidamas sort à peine de l'enfance; mais sa force est plus mûre que son âge, et sa jeune impétuosité lui promet de glorieuses années. Nul ne voudrait le voir vaincu et souillé de sang : tous font pour lui des voeux ardents, et redoutent cet affreux spectacle.

[6,760] D'abord les deux rivaux se mesurent des yeux; chacun d'eux attend que son adversaire commence l'attaque : mais ils suspendent leur colère et leurs coups. Une crainte mutuelle les agite un moment; la prudence se mêle à leur fureur. Ils abaissent doucement leurs bras l'un sur l'autre par un mouvement rapide, essayent leurs cestes, et les émoussent en les heurtant.L'un, plus savant dans son art, diffère son élan; il temporise, et ménage ses forces; l'autre, prodiguant ses coups sans nul souci de lui-même, fond tout entier sur son adversaire, fatigue ses deux mains sans aucune règle, se dresse en grinçant inutilement les dents, et s'épuise par ses propres efforts. [6,770] Prévoyant et rusé, le Lacédémonien, fidèle à son art, suit tous les coups d'un oeil vigilant, pare les uns, évite les autres. Tantôt, par un rapide mouvement de tête, il échappe avec souplesse au danger; tantôt il écarte de ses mains les cestes qui le menacent, et s'avance en se renversant en arrière. Souvent même, aux prises avec un ennemi qui le surpasse en force, il ose, tant il compte sur son habileté, sur l'expérience de son bras, l'attaquer lui-même, le couvrir de son corps et le frapper de haut. Comme on voit l'onde amoncelée bondir sur les rochers menaçants, s'y briser, et revenir sur elle-même, ainsi Alcidamas attaque de tous côtés son adversaire furieux. [6,780] Le voici, la main levée : longtemps il menace les flancs, les yeux de Capanée, qui veille sur l'arme terrible; mais tout à coup le jeune athlète détourne l'attention de son rival, et, glissant avec adresse un coup inattendu, il lui fait au milieu du front une cruelle blessure.

Déjà le sang jaillit, et comme un tiède ruisseau coule sur ses tempes. Capanée ne s'en est pas encore aperçu, et s'étonne du murmure soudain de la foule; mais ayant porté par hasard sa main fatiguée sur son visage, il voit son ceste taché de sang : moins terribles rugiraient un lion ou un tigre, percés d'un trait. Bouillant de fureur, il poursuit le jeune homme, qui parcourt en reculant toute l'arène; [6,790] et, grinçant les dents, il fait pleuvoir sur lui une grêle de coups, et semble, pour le frapper, multiplier ses bras. Les vents emportent une partie de ses efforts. Bien des coups aussi tombent sur les cestes du Spartiate, qui, par un mouvement rapide, par une fuite précipitée, évite mille morts qui voltigent sur sa tête. Mais il n'oublie pas son art; il fuit, la tête tournée vers l'ennemi, et, en fuyant, il pare les coups qui lui sont portés.

Déjà la fatigue et une respiration pénible ont épuisé les deux rivaux. L'un presse avec moins de vigueur, l'autre est moins prompt à s'esquiver. ils sentent tous deux fléchir leurs genoux, et prennent un moment de repos. Ainsi, quand une longué traversée a fatigué les matelots errants sur les mers, [6,800] et qu'à un signal donné de la poupe, ils ont laissé un moment retomber leurs bras, à peine commencent-ils à respirer, qu'un autre signal ébranle aussitôt les rames.

Capanée s'est élancé de nouveau avec fureur. Alcidamas se dérobe, et évite le coup en se précipitant à terre, la tête enfoncée dans les épaules. Emporté par son impétuosité, Capanée tombe, sur le front, et, au moment où il se relève, le jeune Lacédémonien lui assène un autre coup ; mais lui-mème pâlit, effrayé de son succès. Les Grecs poussent un cri, le plus terrible qui jamais ait frappé les rivages ou les bois. Aussitôt qu'Adraste vit le héros se dresser sur ses pieds, lever ses cestes et préparer une terrible vengeance :

«De grâce, courez, mes amis, s'écrie-t-il; la fureur l'égare; courez, qu'on l'arrête, [6,810] hâtez-vous; offrez à ce furieux la palme et le prix. Il ne cessera pas, je le vois, qu'il n'ait broyé et mêlé ensemble la cervelle et le crâne de son adversaire. Arrachez à la mort le Lacédémonien.»

Il dit, et soudain s'élance Tydée. Hippomédon suit son exemple. Tous deux parviennent à peine avec les plus grands efforts à contenir, à enchaîner ses mains; en vain ils emploient les paroles les plus persuasives : «Tu es vainqueur, retire-toi ; il est beau de laisser la vie à un faible ennemi ; lui aussi est des nôtres, c'est notre compagnon d'armes.» Rien ne peut le fléchir; il repousse de la main le rameau et la cuirasse qu'on lui présente, et s'écrie : «Laissez-moi ! Quoi, je ne pourrai pas confondre dans la poussière [6,820] et le sang cette figure efféminée qui lui a valu votre faveur? écraser cette moitié d'homme? Je n'enverrai pas au tombeau son corps défiguré? Je ne donnerai pas à pleurer à son maître d'OEbalie?»

Il dit, et, gonflé de colère, il refuse la victoire ; ses compagnons l'entraînent, malgré lui. De leur côté, les Lacédémoniens comblent d'éloges le nourrisson du Taygète, et rient des vaines menaces de Capanée.

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