Thebais
DE STACE
STACE
THEBAÏDE.
LIVRE I
STACE
LA THÉBAÏDE. LIVRE PREMIER.
[1,1] Les combats de deux frères, une lutte impie pour un trône où tous deux devaient monter tour à tour, les crimes de Thèbes; voilà le sujet que les Muses m'inspirent de chanter. Par où voulez-vous queje commence, ô Déesses? Dirai-je l'origine de cette race cruelle? Europe enlevée, et Cadmus, par l'inexorable volonté d'Agénor, suivant sa trace sur les flots? Il serait trop long de le peindre ouvrant des sillons dont il a peur, et qui lui produisent une moisson de combattants; trop long de dire comment, [1,10] à la voix d'Amphion, les rochers s'entassaient sur les remparts thébains; d'où vint à la ville où Bacchus naquit cette fureur terrible, ouvrage de la barbare Junon; contre quel but Athamas dirigea ses flèches; pourquoi la mère de Palémon ne pâlit pas à l'aspect des flots ioniens, où elle allait se précipiter avec son fils. Je laisserai de côté Cadmus avec ses malheurs et ses prospérités; je bornerai mes chants à la famille troublée d'Oedipe; puisque aussi bien je n'ose encore espérer de célébrer dignement les aigles latines, nos triomphes sur les régions de l'Ourse, le Rhin deux fois soumis, l'Ister deux fois dompté, [1,20] le Dace rebelle écrasé dans ses montagnes, ou les guerres de César dans ses années d'adolescence.
Et toi, honneur du Latium, continuateur sublime des projets de ton père, toi que Rome désire de voir éternel; bien que pour te recevoir les étoiles se resserrent, et que la plage brillante du ciel, qui ne tonnait ni les pluies, ni les vents, ni la foudre, te sollicite de venir; bien que le guide des chevaux aux pieds de feu décrive autour de ta chevelure une large auréole de lumière, et que Jupiter te cède la moitié de l'empire du monde; [1,30] maître des humains, contente-toi de pouvoir tout sur la terre et sur les mers, et fais don des cieux qui te sont offerts. Un temps sera où, grandi sous l'inspiration des Muses, je chanterai tes actions : aujourd'hui je monte ma lyre. C'est bien assez de rappeler les combats d'Aonie, le sceptre fatal à deux tyrans jumeaux, cette rage, non assouvie par la mort, et se perpétuant au bûcher dans la lutte des flammes, les corps des rois sans tombeau, et les villes tour à tour livrées à la destruction. C'est alors que Dircé rougit de sang lernéen l'azur de ses eaux, et que Thétis frémit en voyant l'Ismène, [1,40] accoutumé à n'étreindre que des bords arides, venir à elle, grossi de cadavres. Par lequel de tant de héros commencerai-je, ô Clio? Par l'indomptable Tydée, ou par le prêtre d'Apollon soudainement englouti? J'hésite entre le fougueux Hippomédon, faisant reculer le fleuve devant une digue d'ennemis immolés, et la mort tant pleurée du bel Arcadien, et l'horreur de chanter Capanée.
Oedipe s'était puni lui-même en s'arrachant les yeux; il avait noyé dans une nuit éternelle la honte de sa pudeur perdue, et sa vie n'était plus qu'une longue mort. Il cherche les ténèbres, il s'enferme au fond de son palais, [1,50] dans un asile impénétrable aux regards des cieux; mais une clarté funeste rayonne incessamment dans son âme, et les furies du crime habitent son coeur. Alors il tourne vers le ciel ses orbites creuses, lui reproche amèrement sa vie, cette plaie saignante et douloureuse, heurte de ses mains ensanglantées la terre des ombres, et d'une voix farouche prononce cette imprécation:
« Divinités qui régnez sur les âmes coupables et sur le Tartare, trop étroit pour tant de supplices ! Styx, que je vois couler en un lit sombre et livide; et toi, que souvent j'invoque, ô Tisiphone, exauce mes voeux impies ! [1,60] Si jamais je méritai bien de toi si je tombai du sein de ma mère en tes bras caressants, si tu affermis mes pieds déchirés par les courroies; si, lorsque je pouvais vivre heureux près de Polybe, mon père supposé, je m'enfuis vers l'étang de Cyrrha, qui baigne le pied de deux montagnes, et, dans un carrefour de la Phocide, me jetai à l'encontre d'un roi chargé d'années, et fendis, moi qui cherchais mon père, le crâne d'un tremblant vieillard; si je sus, inspiré par toi, pénétrer l'obscur symbole du Sphynx ; si, me livrant à d'enivrantes fureurs, j'entrai dans la couche maternelle avec une joie qui devait se résoudre en larmes, [1,70] et n'obtins que trop souvent la faveur de ces exécrables nuits où je créais des fils, et les créais pour toi; si bientôt, avide de châtiment, je pris mes doigts pour bourreaux, et me crevai les yeux en face de ma mère; exauce, exauce ma prière ; elle n'est pas indigne de m'avoir été dictée par toi ! Privé de la vue et d'un trône, je ne puis attendre ni appui, ni consolation, ne fût-ce qu'un mot, de ceux qui après tout, me doivent la vie, quelque impure qu'en soit la source. Mais c'est peu, ô douleur! rois par ma mort anticipée, dans leur orgueil ils insultent à mes ténèbres, ils ont horreur des gémissements d'un père. Suis-je donc aussi pour eux le maudit? Et le maître des dieux demeure impassible à ce spectacle ! [1,80] Toi, du moins, viens me venger, tu le dois; que le châtiment commence à eux, et ne s'arrête qu'au dernier de leur race. Ceins le diadème souillé qu'ont arraché mes mains sanglantes; puis, mandataire de la malédiction paternelle, va te placer entre les deux frères, et que le glaive rompe ce que le sang avait uni! Fais, reine du gouffre infernal, fais que je voie mon désir accompli; eux-mêmes te suivront sans tarder; viens seulement, tu reconnaîtras mes fils ! »
Tandis qu'il parle ainsi, la farouche Déesse tourne vers lui son visage sévère. [1,90] Elle était assise sur la rive désolée du Cocyte, et là, débarrassée de sa chevelure, elle avait permis à ses serpents de boire au fleuve de soufre. Plus prompte que la foudre, plus rapide que les étoiles tombantes, elle s'élance des sombres bords. Le peuple des morts lui fait place, redoutant la rencontre de sa reine. Pour elle, à travers les ombres, à travers ces champs obscurcis par un immense essaim de mânes, elle marche à cette porte du Ténare qu'on ne franchit pas deux fois.
Le jour sentit sa présence; une noire nuée troubla les brillants chevaux du Soleil. Au loin le gigantesque Atlas en eut horreur, et le ciel chancela sur ses épaules. [1,100] S'élevant du promontoire de Malée, elle prend aussitôt le chemin bien connu qui mène à Thèbes; jamais aucune route ne lui plut tant à parcourir, pas même celle du Tartare, sa patrie. Cent cérastes, la crête dressée, ombragent son front, et c'est la moindre portion de sa chevelure; ses yeux enfoncés ont l'éclat d'un fer rouge, et ressemblent à la lune, lorsque, dans les enchantements de la Thessalie, elle se montre sanglante à travers les nues; sa peau est tendue de poison et gonflée d'un sang noir; de sa bouche hideuse s'exhale une vapeur de feu qui porte aux peuples la fièvre, les maladies, la famine, et toujours la mort. Un manteau velu se hérisse sur son dos, [1,110] et des noeuds de serpents le rattachent sur la poitrine. Atropos et Proserpine elle-même renouvellent cette parure. Alors elle secoue ses deux mains; dans l'une brille la torche des bûchers, dans l'autre elle tient une hydre vivante, dont elle fouette les airs.
Elle se pose à l'endroit où le Cithéron plonge dans les nuées son sommet escarpé; aussitôt sa chevelure tout entière vibre de sifflements redoublés, signal terrible qui l'annonce à la terre, et fait retentir au loin toute la plage achéenne et le royaume de Pélops. Ce bruit, le Parnasse qui se perd dans les airs, et le sauvage Eurotas, l'entendirent; l'Oeta ébranlé se coucha sur le flanc, [1,120] et l'Isthme résista à peine aux flots de ses deux mers. La mère de Palémon elle-même saisit son fils errant sur un dauphin, et le serra dans ses bras.
Le vol rapide de la Déesse s'arrête au seuil du palais de Cadmus., qu'elle souille, non pour la première fois, d'une vapeur sombre. Aussitôt des passions tumultueuses entrent aux coeurs des deux frères: la fureur entre fils d'une même race, l'envie qu'attriste la joie d'autrui, la crainte, mère de la haine; puis la cruelle ambition du trône, le désir de rompre un pacte sacré; ici la brigue, l'impatience de ne régner qu'après un autre; là le bonheur de régner seul; [1,130] la discorde enfin, compagne inséparable de tout pouvoir exercé en commun. Ainsi, lorsqu'un laboureur essaie d'accoupler au même joug deux jeunes taureaux, élite du troupeau farouche, ceux-ci, dont la tête superbe n'a pas encore été abaissée par un travail obstiné au niveau de leurs épaules noueuses, s'indignent, tirent en sens divers, détendent leurs liens avec une force égale, et mêlent et confondent les sillons.
Ainsi la Discorde exaspère, en s'y jetant, les cœurs indomptés des deux frères. Il avait été convenu que d'année en année chacun d'eux changerait le trône pour l'exil. [1,140] Le traité perfide qui consacrait cet échange devait être un perpétuel supplice pour le frère en jouissance, sans cesse menacé d'un héritier. C'était là ce qui leur tenait lieu d'amitié fraternelle, c'était le seul obstacle à la lutte, obstacle qui ne devait pas durer jusqu'au règne du second.
Et cependant l'or ne resplendissait pas encore aux lambris des demeures royales; ce n'étaient pas de magnifiques palais soutenus par les marbres brillants de la Grèce, et assez vastes pour contenir un peuple de clients; une forêt de lances ne veillait pas sur le sommeil troublé des rois; un poste n'attendait pas impatiemment qu'un autre le relevât; le vin ne coulait pas dans des pierres précieuses, [1,150] l'or n'était pas profané par les mets. Le pouvoir tout nu arma les deux frères; le prix du combat fut un royaume pauvre. Et dans cette lutte, où il s'agissait de savoir qui des deux mettrait la charrue dans les maigres champs où Dircé s'est creusé son lit étroit, et monterait triomphant sur l'humble trône de l'exilé tyrien, tout périt, la justice, la religion, l'honneur, tout, jusqu'au sentiment d'une mort sans honte.
Ah ! malheureux ! où vous emporte votre colère ? Que ne s'agit-il au moins de conquérir, par un si grand crime, un empire borné par les deux pôles, un empire que le Soleil voit à son lever et qu'ul revoit encore à son coucher? De conquérir ces régions lointaines qu'il effleure à peine de ses rayons obliques, [1,160] ces régions glacées au souffle de Boréeou attiédies par les vents du midi? De rassembler en une seule main toutes les richesses de Tyr, tout l'or de la Phrygie? --- Mais non, des lieux funestes, des citadelles maudites sont une pâture suffisante à votre haine; et par des fureurs indicibles vous achetez le droit de vous asseoir à la place d'Oedipe!
Le délai qui séparait Polynice du trône allait expirer. Qu'éprouvas-tu, cruel, ce jour où, dans ta pensée, tu te voyais seul maître d'un palais solitaire et d'une puissance sans partage; où tu voyais partout des sujets, et nulle part un front égal au tien? Déjà circulent parmi les Thébains des rumeurs vagues; déjà la foule se sépare, silencieuse, de celui qui règne, [1,170] et, suivant la coutume des peuples, accueille de tous ses voeux celui qui doit venir.
Alors un de ces hommes qui, de la boue où ils rampent, jettent leur venin sur tout ce qui s'élève, et ne fléchissent jamais volontairement sous l'autorité des chefs:
« Un destin cruel, dit-il, a-t-il imposé aux Thébains une telle nécessité, qu'il leur faille, courbant leurs têtes incertaines, échanger incessamment joug pour joug, terreur pour terreur? Deux tyrans se partagent les destinées des peuples, et la fortune est légère en leurs mains. Toujours et tour à tour ces deux exilés nous auront-ils pour esclaves? Père souverain des Dieux et des hommes, as-tu résolu d'inspirer cette soumission à mes concitoyens? [1,180] Ou bien est-elle descendue jusqu'à nous, l'antique malédiction prononcée contre Thèbes depuis le jour où Cadmus, las de sa course obligée sur la mer de Carpathie, à la recherche du blanc taureau de Tyr, s'exila lui-même et fonda un royaume dans les champs béotiens? ou bien encore l'augure funeste n'a-t-il pas perpétué jusque dans ses derniers descendants la rage de cette armée fratricide, convulsivement enfantée par la terre? Voyez-vous, au front farouche de celui qui surgit, tout l'orgueil d'un pouvoir sans rival? Comme ses lèvres nous menacent! comme son insolence nous écrase! Pense-t-il que son tour d'être sujet ne reviendra plus? [1,190] Et cependant il fut doux au suppliant, il fut affable et juste. Qu'y a-t-il là d'étonnant? Il n'était pas seul de son rang. Pour nous, vile troupe, jouet de tous les hasards, nous avons pour maître quiconque veut le devenir. Tel chancelle un vaisseau dont le froid Borée, et l'Eurus chargé de nuages, se disputent les voiles déchirées. 0 destinée mêlée de doute et de terreur, qu'aucun peuple ne souffrirait! un tyran nous régit, l'autre nous menace. »
Cependant, par l'ordre de Jupiter, les Dieux s'assemblent en conseil dans un palais situé au centre du ciel, d'où l'on voit se déployer tout l'espace occupé par la lumière, [1,200] les deux palais où le jour se lève et se couche, et la terre et les eaux. Le roi des Dieux s'avance au milieu d'eux, majestueux, serein, ébranlant toutefois l'univers d'un regard, et prend place sur son trône étoilé. Les hôtes du ciel n'osent s'asseoir avant qu'un geste de sa main calme leur en ait octroyé la permission. Bientôt après, les demi-dieux, foule errante, et les fleuves, parents des hautes nuées, et les vents, dont la crainte étouffe les murmures, remplissent le palais aux colonnes d'or; la majesté des Dieux en fait trembler les voûtes; le dôme rayonne d'un éclat plus pur, [1,210] et des portiques jaillit une mystérieuse lumière.
Le silence est commandé, l'univers épouvanté se tait; Jupiter parle du haut de son trône, et sa parole est sainte, puissante, immuable, et les destins obéissent à sa voix:
« Les crimes de la terre, le génie de l'homme, plus fort que les châtiments, voilà ce dont je me plains. Jusques à quand aurai-je à punir des coupables? Je suis las de sévir avec la foudre; depuis longtemps les bras des Cyclopes sont épuisés, et le feu manque aux enclumes de l'Etna. C'est pourquoi j'avais souffert que le char du Soleil eût Phaéton pour guide, [1,220] et que, égaré dans sa course, il embrasât le ciel et réduisît la terre en cendres : rien n'a fait. Toi-même aussi, mon frère, vainement tu as, d'un coup de ton trident, ouvert à l'Océan une voie défendue. Je m'abaisse aujourd'hui à châtier deux familles, dont le sang est mon sang. L'une, dans Argos, tire son origine de Persée; l'autre, à Thèbes, dérive directement de moi. Ce sont des âmes de fer, que rien ne change : qui de vous ignore les meurtres dont Cadmus fut la source? Et les combats des Euménides, tant de fois évoquées de l'abîme? Et les joies funestes de deux mères, [1,230] et les courses sauvages à travers les bois, et les crimes des dieux, que je dois taire? Je pourrais à peine, dans l'espace d'un jour et d'une nuit, énumérer les attentats de cette race profane. Un héritier impie ne vient-il pas encore d'entrer dans la couche de son père, souillant de ses voluptés incestueuses le flanc de sa mère infortunée, et retournant, chose monstrueuse! à la source de ses jours? Lui cependant, il s'est infligé une éternelle expiation ; il a rejeté le jour, il ne jouira plus de la vue de notre ciel. Mais ses fils, ô crime inouï! ils ont marché sur ces yeux tombés du front d'un père. Va, va, tes voeux ne seront point vains, impitoyable vieillard! [1,240] Les ténèbres où tu t'es plongé toi-même t'ont rendu digne d'avoir Jupiter pour vengeur. Je jetterai dans ces royaumes coupables de nouveaux brandons de discorde, je déracinerai jusqu'au dernier rejeton de ces races maudites. J'aurai pour semences de guerre Adraste et l'hymen de ses filles, cet hymen contracté sous des auspices sinistres. La nation qu'il gouverne aura, je l'ai résolu, sa part du châtiment; car la fourberie de Tantale et les mets exécrables de sa table n'ont pas péri dans le secret de mon coeur. » Ainsi parla le Tout-Puissant. Junon, profondément blessée de ce discours inattendu, [1,250] lui répond en ces mots : « C'est donc moi, ô le plus juste des Dieux, moi que tu contrains à descendre dans la lice? Tu sais que j'ai toujours aimé la ville bâtie par les Cyclopes, et l'empire du grand Phoronée, célèbre par ses richesses et par ses guerriers; et cependant c'est là que tu as fait méchamment passer du sommeil à la mort le gardien de la génisse du Phare; c'est dans l'enceinte de ses tours que tu es entré en pluie d'or. Je pardonne à tes amours frauduleuses; mais je hais cette ville où tu t'es montré sans voile, où tu as porté le tonnerre et la foudre, témoins des joies de notre couche immortelle, et dont l'éclat n'est dû qu'à moi. Que Thèbes expie ses crimes! mais pourquoi te faire l'ennemi d'Argos? [1,260] Poursuis donc ! si tu méprises tant nos liens sacrés, détruis par les armes et Samos et l'antique Mycènes; arrache Sparte de ses fondements. Pourquoi sur les autels de ton épouse verrait-on couler le sang des fêtes, fumer l'encens oriental? Sans doute tu te trouves mieux des parfums de Coptos, et des cris lugubres de l'airain sur les rives du Nil. Mais si les nations payent pour les crimes de leurs auteurs, si dans ta sollicitude il t'est survenu la pensée tardive de remonter l'un après l'autre les âges d'un monde vieilli, combien de temps penses-tu mettre à anéantir les fureurs de la terre, [1,270] à purger les siècles écoulés? Commence, (il y a longtemps que tu devrais l'avoir fait), commence par ces régions qu'arrose l'onde errante d'Alphée, poursuivant au rivage lointain de Sicile la nymphe, objet de ses amours. Les Arcadiens t'ont bâti des temples en ces lieux funestes, et tu n'en rougis pas! Là aussi fut le char d'Oenomaüs, fils de Mars, et les chevaux plus dignes d'avoir pour étables les cavernes de l'Hémus; et sur cette terre gisent encore, roidis par le froid et privés de sépulture, les cadavres mutilés des amants d'Hippodamie. Et tu t'applaudis cependant d'y avoir les honneurs d'un temple; tu favorises l'Ida coupable, et la Crète qui mentit en publiant ta mort. Si j'aime, moi, à me reposer dans les murs de Tantale, [1,280] pourquoi en être jaloux? Détourne le flot tumultueux de la guerre, et prends pitié de ta race! Il ne manque pas de royaumes impies, qui souffriront plus justement pour des gendres coupables. »
Junon avait fini en mêlant les prières aux reproches; mais, si âpres que fussent ses paroles, Jupiter lui répondit:
« Certes, je ne pensais pas que tu laisserais passer sans opposition mes justes projets de vengeance contre Argos, ta ville chérie; et je suis convaincu que Vénus et Bacchus, s'il leur était permis de parler, auraient beaucoup à dire en faveur de Thèbes; mais le respect dû à ma puissance les arrête. [1,290] J'en atteste les eaux sombres du Styx, soumis à mon frère, et ce serment est inviolable, rien ne fléchira la volonté que j'ai exprimée. Va donc, nourrisson du mont Cyllène; et d'une aile plus rapide que celle des vents traverse les champs de l'air, et, descendu aux noirs royaumes, dis à ton oncle « que le vieux Laïus retourne sur la terre; il est mort de la main d'un fils, et, d'après la loi de l'Érèbe, il n'a pas encore été reçu à l'autre rive du Léthé. Qu'il porte mes ordres à son implacable petit-fils; les voici : Que l'impie, obéissant à son propre voeu, brise le pacte qui consacre les droits successifs de son frère et de lui, [1,300] et repousse du trône ce frère enflé lui-même du secours puissant qu'il a trouvé à Argos, dans son exil : la guerre naîtra du ressentiment, le reste me regarde. »
Mercure obéit aux ordres de son père; il adapte aussitôt des ailes à ses talons, et couvre sa chevelure d'un chapeau qui la met à l'abri de l'ardeur des astres. Alors il prend en main la verge dont il se sert pour chasser ou rappeler le doux sommeil, pour entrer au noir Tartare, et pour rendre la vie aux pâles ombres. Il s'élance, et, parvenu dans notre air subtil, il frissonne. [1,310] Point de retard, il poursuit à travers le vide son vol sublime, et décrit dans les airs une courbe immense.
Cependant, exilé des champs paternels, le fils d'Oedipe errait furtivement dans les déserts de l'Aonie. Et déjà dans son âme il jouit de ce trône qui malheureusement lui est dû, et gémit sur la marche trop lente de l'année. Jour et nuit, dans ses courses, une pensée unique le possède : verra-t-il son frère descendre, humilié, du trône? se verra-t-il lui-même maître de Thèbes et de ses richesses? Pour ce jour il donnerait sa vie. [1,320] Un moment il se plaint de la durée fatale de son exil; mais bientôt il reprend l'enflure de coeur d'un roi ; se voit assis au trône, les pieds appuyés sur son frère renversé, et, ballotté entre l'espérance et la crainte, use d'avance la joie par le désir.
Alors il prend le parti de visiter les villes baignées par l'Inachus, les champs où Danaüs régna, et Mycènes ou naguère le soleil, reculant d'épouvante, avait laissé la nuit. Erinnys marchait-elle devant lui? l'inflexible Atropos l'appelait-elle? n'était-ce que le hasard de la route? Il abandonne les antres témoins des cris furieux des Ménades, et les collines nourries du sang versé au nom de Bacchus. [1,330] De là il passe à travers la plage où le Cithéron d'un côté descend mollement dans la plaine, de l'autre penche son flanc escarpé vers la mer. Puis, gravissant des sentiers rocailleux, suspendus sur des abîmes, il laisse derrière lui les roches infâmes de Scyron, les champs autrefois gouvernés par le vieux père de Scylla, dépasse la douce Corinthe, et, du milieu de l'isthme, entend le bruissement des deux rivages.
Déjà la lune, surgissant aux confins des espaces qu'abandonnait Phébus, et montant avec lenteur sur l'univers silencieux, avait imprégné l'atmosphère rafraîchie de la douce rosée qui coule de son char. Oiseaux et quadrupèdes étaient muets; déjà le sommeil, mollement balancé à travers les airs, [1,340] se glissait au chevet de l'avare douleur, y portant avec lui les charmes du repos et l'oubli de la vie. Mais le soleil ne s'était point couché dans des nuages empourprés, promesse d'une nuit lumineuse; et ses rayons n'avaient point prolongé, en se répercutant, la lueur du crépuscule.
Une nuit épaisse et profonde, qu'aucune clarté ne perce, s'élève de la terre et couvre le ciel. Déjà retentissent les antres de la froide Éolie, et la tempête s'annonce par des cris sourds; les vents se heurtent et frémissent, et, se disputant les espaces du ciel, [1,350] ébranlent sur ses gonds l'axe du monde. Mais l'Auster est celui qui accumule le plus d'ombres; il roule des vagues de ténèbres, et verse une pluie que condense aussitôt l'âpre souffle de Borée. Et toujours la foudre gronde, et l'air froissé s'entr'ouvre pour faire place à l'éclair. Déjà la forêt de Némée, déjà les hautes montagnes d'Arcadie, voisines des bois du Ténare, sont imprégnées d'eau à leur sommet. L'Inachus bondit hors de ses rives, et l'Érasine remonte vers l'Ourse glacée. Des rivières, dans le lit desquelles le pied ne foulait auparavant que la poussière, ne sont plus arrêtées par aucune digue; le marais de Lerne s'épand au loin, [1,360] et l'antique venin de l'hydre écume sur ses bords. Les forêts sont brisées, leurs rameaux séculaires sont arrachés par la tempête, et de toutes parts sont ouverts ces bois ombreux du Lycée où le soleil de l'été ne pénétrait jamais.
C'est avec terreur qu'il voit des rochers rouler des cimes déchirées des montagnes, qu'il écoute le fracas de ces torrents, fils des nues, qui tombent, entraînant pêle-mêle dans leur course insensée l'étable des troupeaux et la hutte des pasteurs. Délirant, incertain, à travers la muette obscurité, il dévore une route immense; il a, pour le pousser, d'un côté la crainte, de l'autre le souvenir de son frère. [1,370] Tel, surpris par l'ouragan, le nautonier à qui n'obéit plus le gouvernail, à qui la lune ne montre pas sa route, se tient debout, immobile et sans pensée, au milieu du tumulte effrayant du ciel et de la mer; et d'instants en instants il croit aborder sur des écueils perfides, ou voir des pointes de brisants écumer sous sa proue.
Tel le héros, descendant de Cadmus, précipite ses pas dans les fourrés obscurs des bois, secouant de son large bouclier les tanières des bêtes fauves, et brisant avec sa poitrine les branches qui l'arrêtent. Ainsi il va, aiguillonné par la crainte, [1,380] quand la ville d'Inachus, victorieuse des ténèbres, surgit à ses yeux, éclairée par une lueur descendue sur ses murs du sommet du Larisse. Excité par l'espoir, il vole : à gauche, il a le temple élevé de Junon Prosymna; à droite, le sombre marais de Lerne, où les feux allumés par Hercule ont laissé leur empreinte; il arrive enfin aux portes, qu'il trouve ouvertes. En entrant, il aperçoit le palais du roi; sous le vestibule il étend ses membres roidis par la pluie et par le vent, et, adossé aux colonnes de ce palais inconnu, convie le sommeil à sa couche de pierre.
[1,390] Ces peuples étaient gouvernés par Adraste, roi paisible, riche d'aïeux, qui avait déjà accompli plus de moitié du chemin de la vie, et descendait de Jupiter par son père et par sa mère. Privé d'enfants mâles, il avait deux filles, ornement et soutien de sa vieillesse. Apollon (prodige épouvantable trop tôt réalisé!), Apollon avait prédit que le temps lui amènerait pour gendre un sanglier hérissé et un fauve lion. En vain Adraste, en vain Amphiaraüs qui lit dans l'avenir, retournent cet oracle; Apollon a voulu qu'il fût impénétrable. [1,400] Aussi le chagrin a-t-il pris possession de l'âme du père.
Mais voilà que, poussé par le destin, Tydée d'Olénie, fuyant l'antique Calydon (le remords d'avoir tué son frère le chassait en avant), traverse, la nuit, les mêmes solitudes qu'a traversées Polynice, et, battu comme lui par la pluie et par les vents, le dos hérissé de givre, le visage et les cheveux ruisselants d'eau, s'abrite sous le même vestibule où l'autre, premier occupant, gisait sur le sol glacé.
A cet instant la fortune leur inspira une rage de sang. Ils ne veulent pas que ces dômes leur soient pour la nuit un abri commun; [1,410] quelque temps ils préludent par des injures et des menaces; bientôt cette lutte de paroles enfle leur courroux; ils se dressent, ils jettent leurs manteaux, et une autre lutte commence corps à corps. Polynice est plus haut de taille, plus jeune d'âge, mieux proportionné; mais Tydée ne lui est inférieur ni pour la force, ni pour le courage, et ses membres grêles sont animés d'une incroyable vigueur. Les coups pleuvent autour de leurs visages et de leurs tempes, comme les traits dans la mêlée, comme la grêle sur le Riphée ; [1,420] et de leur genou courbé ils se battent les flancs. Ainsi, lorsque dans Pise reviennent à chaque lustre les fêtes du Tonnant, lorsque la sueur des combattants échauffe la poussière de l'arène, les cris de l'amphithéâtre, mêlés de blâme et de louanges, excitent les jeunes athlètes, et les mères, exclues de ces spectacles, attendent leurs fils couronnés. Ainsi ils se ruent tous deux, sous l'impulsion de la haine, non de la gloire; chacun fouille de ses mains crispées le visage de son adversaire, et cherche les yeux, pour y plonger ses doigts. Peut-être, tant leur rage était grande, ils eussent tiré l'épée pendue à leur flanc; [1,430] peut-être, ô jeune Thébain qu'alors aurait pleuré ton frère, serais-tu mort plus glorieusement sous le fer d'un ennemi, si ces clameurs étranges, si ce râle de deux poitrines, dans l'ombre de la nuit, n'eussent frappé et tiré dé sa couche le vieux monarque, à qui l'âge et les soucis du trône n'accordaient plus qu'un sommeil mauvais.
Il traverse, escorté de flambeaux, les vastes appartements de son palais; la porte roule sur ses gonds, et il voit deux visages terribles, meurtris de blessures, ruisselants d'une pluie de sang: « Jeunes. étrangers, dit-il (car aucun de mes sujets ne se permettrait tant d'audace), [1,440] d'où vous vient cette fureur? Quelle implacable haine vous fait troubler le silence de la nuit? Le jour ne vous suffit-il pas? Vous semble-t-il si triste d'avoir quelques instants la paix dans le coeur et le sommeil sur les yeux? Mais enfin, dites-moi votre origine? le but de votre route? le motif de votre querelle? Votre naissance n'est point vulgaire; un tel courroux en est garant, et ce sang si abondamment versé m'est une preuve brillante de votre superbe origine. »
A peine a-t-il parlé, que, mêlant leurs cris et se lançant des regards obliques, ils commencent à la fois : « Ô le plus doux des rois de la Grèce, qu'est-il besoin de paroles? Tu vois le sang dont nos visages sont inondés. » [1,450] Leurs voix se pressaient, se confondaient, amères et troublées; mais Tydée recommence, et parle avec plus de suite; il cherchait une consolation dans ses malheurs.
« J'ai quitté l'opulente Calydon, cette patrie des monstres, et les champs baignés par l'Achéloüs; cette nuit ténébreuse m'a surpris sur votre territoire : pourquoi cet homme veut-il me chasser de l'abri que j'ai choisi contre la tempête ? Est-ce parce que le hasard l'a guidé le premier sous ces portiques? Les Centaures, dit-on, habitent les mêmes repaires, et les Cyclopes sont unis dans les antres de l'Etna; les monstres les plus féroces ont leur justice et l'instinct de leurs droits; [1,460] et nous, la terre n'est-elle pas notre lit commun? Mais que dis-je? Qui que tu sois, ou tu partiras aujourd'hui, fier de mes dépouilles, ou, si la douleur qui me ronge n'a pas appauvri mon sang, je t'apprendrai que je suis de la race du grand Oenée et rejeton non dégénéré de Mars. » - « Ni moi, répond Polynice, je ne manque de valeur ou de naissance ---. » Mais la conscience de sa honte l'empêche d'avouer son père.
« Voyons, dit Adraste avec douceur, trêve à ces menaces inspirées par une rencontre soudaine dans la nuit, ou par le courage, ou par la colère, et venez vous asseoir à mon foyer. [1,470] Que vos mains s'unissent, en gage d'une amitié cordiale. Ceci n'est point un cas fortuit, où les Dieux ne soient pour rien; sans doute ce courroux était l'avant-coureur d'une forte affection, et ne vous laissera qu'un doux souvenir ».
Ce ne fut point vainement que le vieillard exprima ainsi l'arrêt du destin; car, après cette lutte acharnée, ils furent amis, dit-on, comme l'ont été autrefois Thésée et l'audacieux Pirithoüs, toujours de moitié dans les dangers; comme aussi Pylade et l'insensé Oreste, sauvé par son ami des fureurs de Mégère.
A ces paroles du roi, qui adoucissent leurs coeurs gonflés de haine, ils entrent avec lui dans son palais. Ainsi, lorsque les flots, soulevés par la lutte des vents, retombent enfin sur eux-mêmes, [1,480] longtemps encore un souffle d'air vient mourir dans les voiles pendantes.
Adraste commence par porter ses regards sur les vêtements et sur les armes des deux guerriers. Il voit sur les épaules de Polynice une peau aux crins rudes et hérissés, peau d'un lion semblable à celui qu'Hercule adolescent dompta dans la vallée de Tempé, près du mont Theumèse, et dont il revêtit la dépouille avant sa victoire sur le monstre de Cléonée. D'un autre côté, effrayante par la roideur de ses poils et ses défenses recourbées, la peau du sanglier de Calydon s'efforce d'embrasser les larges épaules de Tydée. [1,490] A cet aspect le vieillard est stupéfait; il reconnaît l'oracle de Phébus, les avertissements donnés dans les antres fatidiques; ses lèvres se glacent, et un frisson de joie parcourt ses membres. Évidemment c'est un dieu qui les guide, ce sont les gendres qu'Apollon, dans ses mystérieux symboles, lui annonçait sous la forme emblématique de deux bêtes fauves. Alors, élevant ses mains vers le ciel, il s'écrie:
« Ô nuit, qui, embrassant leis travaux du ciel et de la terre, livres passage aux clartés errantes des astres, et répares les forces du coeur, jusqu'à ce que Titan se lève, [1,500] et réveille tout ce qui respire et qui souffle; nuit protectrice, tu portes la lumière au sein de mes inquiétudes et de mes doutes, et me découvres le sens d'un oracle longtemps cherché en vain : achève, et confirme ce que tu as annoncé ! Chaque fois que l'année aura fini son tour, des honneurs te seront offerts en ce palais; ô Déesse, des victimes noires, élite du troupeau, te seront immolées, et le feu des sacrifices, arrosé d'un lait pur, consumera leurs entrailles. Salut, véridiques trépieds! salut, antres obscurs! [1,510] O fortune! j'ai surpris le secret des Dieux ».
Il dit, et, les étreignant tous deux, les fait entrer dans l'intérieur du palais. Des autels antiques conservaient un feu brûlant encore, bien qu'endormi sous la cendre, et les restes tièdes des libations : Adraste ordonne qu'on ranime ces feux, qu'on prépare un nouveau festin. Ses serviteurs s'empressent d'obéir à ses ordres; le palais se remplit de tumulte et de bruit; les uns garnissent les lits de tissus de pourpre et d'or, étalent de vastes tapis, polissent et disposent des tables circulaires; [1,520] les autres, s'efforçant de vaincre les épaisses ténèbres de la nuit, suspendent à des chaînes les lampes dorées. Ici, pour les faire rôtir, on attache à des broches mal assurées les chairs des animaux immolés; là on entasse dans des corbeilles le blé broyé sous la meule. Adraste voit avec bonheur le zèle ardent des gens de sa maison; lui-même il rayonne de joie, assis sur un trône d'ivoire, garni de riches tentures. De leur côté, les deux jeunes guerriers, après avoir lavé et séché leurs blessures, prennent place à table; en même temps ils aperçoivent leurs visages souillés de taches sanglantes, et s'accordent un mutuel pardon.
[1,530] Alors le vieux roi fait appeler Aceste, la nourrice de ses filles, la surveillante fidèle chargée de les garder pures pour un légitime amour, et lui murmure quelques mots à l'oreille. Elle sort sans tarder, et court aussitôt chercher dans leur mystérieux asile les deux filles d'Adraste, couple admirable de vierges, qu'on eût prises pour Pallas revêtue de son armure sonore, et Diane armée de son carquois, moins la terreur qu'elles inspirent. Ces visages d'hommes, nouveaux pour elles, les troublèrent; tour à tour la pâleur et un vif incarnat envahirent leurs joues, et leurs pudiques regards retombèrent sur leur vénérable père.
[1,540] Lorsque la faim de ses convives fut assouvie, le descendant d'Iasus demanda à ses esclaves une coupe d'or ciselée avec un art parfait, et qui servait autrefois à Danaüs et au vieux Phoronée, quand ils offraient aux Dieux les libations prescrites; elle porte des figures en relief : ici Persée, sur son cheval ailé, tient la tête fraîchement coupée de la Gorgone, dont les cheveux sont des serpents, et s'élance, on le dirait, dans le vague des airs; il semble que cette tête meuve ses yeux appesantis et son visage languissant, qu'elle pâlisse même, comme si l'or était doué de vie ! Là, le chasseur phrygien est emporté sur les ailes fauves d'un aigle; il monte, et le Gargare s'abaisse, et Troie s'efface; [1,550] ses compagnons sont immobiles de douleur; ses chiens poussent de longs aboiements et hurlent après son ombre, qui fuit dans les nuées.
Adraste verse un vin pur qui ondoie dans la coupe; il invoque tous les Dieux l'un après l'autre, Phébus le premier. Pour célébrer ses louanges toute l'assemblée s'unit, les convives, les esclaves, tous ceints d'un chaste feuillage; c'est à Phébus que cette fête est consacrée, et l'encens, largement répandu sur le feu, s'élève de l'autel en brillantes vapeurs.
« Peut-être, jeunes étrangers, dit le roi, cherchez-vous à comprendre le but de cette cérémonie, et les causes pour lesquelles nous rendons à Phébus ces honneurs tout particuliers. Nous ne sommes point inspirés en cela par une ignorante superstition. [1,560] Le peuple d'Argos offre ces sacrifices en souvenir des malheurs dont il fut autrefois victime : écoutez-moi, vous saurez tout. Un monstre au corps immense, aux écailles d'azur, le serpent Python, né de la terre, embrassait sept fois la ville de Delphes de ses sombres replis, et broyait, en les touchant, les chênes les plus vieux : au moment où, altéré de ces eaux qui alimentent son noir venin, il ouvrait une large gueule, et plongeait sa langue fourchue dans la fontaine de Castalie, le dieu du jour, épuisant sur lui toutes les flèches de son carquois, l'étendit roide mort dans les plaines de Cyrrha, où cent arpents contenaient à peine son corps; puis voulant se purifier de ce meurtre, [1,570] il entra sous l'humble toit de Crotope, un de mes ancêtres. Celui-ci avait à son foyer une fille d'une beauté chaste, qui entrait dans la fleur de l'âge, et dont l'amour n'avait point encore souillé la couche heureuse si elle ne se fût jamais livrée aux ardeurs furtives du dieu de Délos! mais elle s'unit à lui sur les bords du fleuve Némée; et lorsque Cynthie reprit pour la dixième fois son orbe plein, elle donna à Latone un petit-fils, rayonnant comme un astre. Craignant le châtiment de sa faute, car son père ne lui eût point pardonné cet hymen clandestin, [1,580] et voulant faire élever secrètement son fils parmi les bergeries, elle choisit une campagne détournée, et le confia à un pâtre des montagnes. Indignes étaient de ta naissance, ô divin enfant, ce berceau de gazon, cette demeure de branches de chêne entrelacées ! Un vêtement d'écorce d'arbousier entretenait la chaleur de tes membres, le chalumeau t'invitait à un sommeil léger, et dans la hutte commune tu avais le troupeau pour commensal ---. Mais les destins lui envièrent même cette humble vie. Un jour qu'imprudemment abandonné sur le vert gazon, il respirait l'air libre, des chiens furieux se repurent de ses membres déchirés. [1,590] Cette nouvelle parvint aux oreilles de la jeune mère, et soudain la crainte du roi, la honte d'un aveu, tout est oublié; dans son délire elle remplit le palais de cris funèbres, et, le sein nu, court tout révéler à son père; son père n'est pas ému, et chose atroce ! il l'envoie à la mort qu'elle désire.
« Se souvenant, mais trop tard, de son amour, Phébus prépare une vengeance qui puisse le consoler de la douleur de cette mort; il appelle du fond de l'Achéron un monstre conçu dans la couche exécrable des Euménides : son visage et sa poitrine sont d'une jeune fille; [1,600] sur sa tête se dresse un serpent qui siffle incessamment, et partage en deux son front, couleur de rouille. Ce monstre hideux et sinistre se glisse, la nuit, au chevet des époux, arrache les nouveau-nés du sein des nourrices, les déchire de ses dents, et s'engraisse des larmes des familles.
« Un guerrier illustré par sa valeur et par ses exploits, Corèbe, ne put y tenir plus longtemps. II se présente à la tête d'une troupe de jeunes gens résolus, qui faisaient peu de cas de la vie quand la gloire pouvait être le prix de leur courage; en ce moment le monstre allait par les rues d'un carrefour, après avoir dévasté de nouvelles habitations; deux enfants pendaient à ses côtés, [1,610] et déjà sa main crochue s'enfonçait dans leurs flancs, et ses ongles de fer étaient tièdes du sang de leurs coeurs. Le jeune homme, entouré d'un cercle de guerriers, lui barre le chemin, et lui plonge toute son épée dans la poitrine; de la pointe étincelante de son arme il fouille jusqu'au siège le plus reculé de la vie, et rend enfin au Jupiter infernal le monstre né de lui. On accourt, on s'empresse; on veut voir de près ses yeux ternis par la mort, le hideux écoulement de son flanc, le sang noir et caillé qui souille cette poitrine où se sont éteintes tant d'existences chéries. Les enfants d'Inachus sont immobiles, [1,620] et, après tant de larmes, pâles encore, malgré la grandeur de leur joie. Les uns, avec de lourds bâtons, broient ses membres mourants, les autres lui écrasent les joues avec d'énormes pierres : inutile vengeance qui ne console point. Ils ont pouvoir de tout faire, mais leur fureur ne peut être assouvie. Quand vint la nuit, les oiseaux de proie firent retentir autour du cadavre leurs ailes bruyantes, et prirent leur volée sans y avoir touché; les chiens affamés et les loups même, dit-on, tremblants depeur, demeurèrent gueule béante devant cette pâture.
« Le dieu de Délos se lève plus terrible contre ceux qui ont anéanti le ministre de ses vengeances : assis sous l'ombrage, au double sommet du Parnasse, de son arc fatal [1,630] il lance des traits empestés, et couvre d'un manteau de brûlantes nuées les tours bâties par les Cyclopes et les champs qui les entourent. La vie échappe aux hommes : la Mort, le glaive en main, tranche les fils des trois soeurs, saisit la ville, et la traîne captive chez les mânes. Le roi demande à l'oracle la cause de tous ces maux, quel feu sinistre tombe du ciel, pourquoi le Sirius règne toute l'année.
« Péan répond : il veut que tous les guerriers qui ont pris part au meurtre du monstre soient sacrifiés en expiation à son ombre sanglante. Heureux Corèbe, bien digne de l'éternel souvenir des siècles ! dans cette lutte pieuse, tu n'enfouis pas, lâche guerrier, tes armes; [1,640] tu cours sans trembler au-devant d'une mort certaine. La tête haute, il s'arrête sur le seuil du temple de Cyrrha, il excite la colère du dieu par ces paroles:
« Ce n'est point de force, dieu de Thymbrée, ce n'est point en suppliant que je viens à ton autel. C'est mon amour pour ma patrie, c'est la conscience de mon courage qui m'ont poussé dans ces voies. Me voici, ô Phébus, moi le meurtrier de ton exécrable fléau, moi que, dans ton injustice, tu cherches à travers ces sombres nuées et ces noirs poisons dont l'air est infecté. Si des monstres féroces sont tellement chers aux Dieux suprêmes, que ce ne soit rien en comparaison de la perte du monde [1,650] et de l'extinction du genre humain, si telle est l'inclémence du ciel, quel crime ont commis les Argiens ? Ma tête seule, ô le meilleur des Dieux, doit suffire aux exigences des destins; ou bien serait-il plus doux à ton coeur de voir la désolation des familles, ou les flammes des bûchers qui consument les laboureurs éclairer au loin les campagnes? Mais pourquoi par de vaines paroles retarder les traits de ta main? Les mères attendent, et répandent sur moi les derniers voeux; c'est assez : j'ai mérité mon sort, ne m'épargne pas. Ainsi donc, secoue ton carquois, bande ton arc sonore, et livre à la mort une âme peu commune; [1,660] mais ce sombre tourbillon qui pèse sur la ville d'Inachus, détourne-le du moins, puisque je meurs. »
« Le sort parfois jette un regard bienveillant sur les coeurs élevés. Le fils de Latone a honte d'immoler Corèbe à sa colère, et, vaincu par le guerrier, lui accorde le triste bienfait de la vie. Soudain les nuages empestés s'enfuient de notre ciel ; et toi, Corèbe, exaucé dans ton voeu, tu t'éloignes du temple de Phébus, que ta grandeur étonne. « De là ces sacrifices, ces banquets solennels, ces honneurs renouvelés chaque année devant l'autel d'Apollon. Peut-être est-ce cet autel que vous venez visiter, vous dont j'ignore encore la race. Toi cependant, si je t'ai bien entendu, tu as pour père Oenée, roi de Calydon, [1,670] et des droits dans la maison de Parthaon; mais toi, dis-moi ton nom et l'objet de ton voyage à Argos ; car l'heure nous permet les longs entretiens. » Le héros thébain penche aussitôt son visage attristé vers la terre, et jette un regard détourné sur Tydée qu'il vient d'offenser; puis il met fin à son silence prolongé :
« Après ces honneurs rendus aux Dieux, tu ne devrais pas m'interroger sur ma famille, sur ma patrie : j'ai regret d'avouer, au milieu des objets sacrés du culte, la source de mon sang, si antique qu'elle soit. Mais si tu as hâte et souci de connaître un malheureux, [1,680] sache que mes pères descendent de Cadmus. La terre de Mars, Thèbes est mon berceau, et Jocaste, ma mère ---.» Adraste fut ému de pitié pour son hôte, car il savait son histoire. « Pourquoi, lui dit-il, nous cacher ces circonstances bien connues? La renommée, dans son vol, ne s'est pas tellement écartée de Mycènes que nous puissions les ignorer : le règne d'Oedipe, ses fureurs, ses yeux honteux de voir le jour, ce sont choses connues de tous ceux qui frissonnent sous le soleil du pôle, de ceux qui boivent les eaux du Gange ou qui se baignent dans l'Océan occidental, de ceux que les Syrtes délaissent sur leurs rivages mouvants. Cesse de te plaindre, et de t'imputer les crimes de tes devanciers; [1,690] dans notre famille aussi ces égarements ne sont pas rares; mais la faute des pères ne doit pas s'élever contre leurs enfants. Seulement, ne ressemble point à ceux de ta race, et que tes actions effacent les leurs. Mais déjà le conducteur glacé de l'Ourse hyperborée languit sur son char renversé. Répandez du vin sur le feu, et chantons, chantons encore le dieu qui sauva nos ancêtres.
« Ô Phébus, notre père, soit que tu parcoures les bois de la Lycie et les sommets neigeux des monts voisins de la ville de Patare, soit que tu aimes mieux baigner tes blonds cheveux dans les chastes ondes de la fontaine de Castalie, soit que, sous le nom de Thymbrée, tu habites Troie, [1,700] où, dit-on, tu chargeas volontairement tes épaules des lourdes pierres de la Phrygie, soit que tu préfères Délos, qu'on ne cherche plus sur les flots, où elle est immobile, et le mont, Cynthus, qui projette ton ombre sur la mer Egée; bande ton arc, et lance au loin tes flèches contre tes sauvages ennemis. Tes célestes parents ont orné ton visage d'une éternelle jeunesse; tu sais prédire les trames fatales des Parques, les arrêts du Destin, les volontés de Jupiter, les années où viendra la peste, les peuples sur qui tombera la guerre, les trônes que changeront les comètes. Tu as courbé devant ta lyre le Phrygien Marsyas; en l'honneur de ta mère, [1,710] tu as étendu sur l'arène du Styx le fils de la Terre, le géant Tityon. Le serpent Python et la Thébaine Niobé, cette malheureuse mère, ont été glacés d'horreur par tes regards, orgueilleux du triomphe de tes flèches; c'est pour te venger que la cruelle Mégère presse de son contact éternel l'affamé Phlégyas, gisant sous un rocher toujours croulant, et l'excite à se repaître de mets impurs; mais le dégoût est plus fort que la faim.
« Viens, oh! viens ! et, reconnaissant de l'hospitalité que t'ont donnée nos pères, protège les champs consacrés à Junon. Viens, soit que je t'invoque sous le nom de Titan, à la manière des Parthes, soit que tu préfères celui d'Osiris, dieu de la fécondité, [1,720] ou celui de Mithras secouant dans l'antre persique les cornes du taureau indigné de te suivre !
DE STACE
STACE
THEBAÏDE.
LIVRE II
Livre I - Livre III
STACE
LIVRE DEUXIÈME.
[2,1] Cependant le fils ailé de Maïa quitte le pays des froides ombres, où il vient de porter les ordres du grand Jupiter. De lourds nuages arrêtent sa marche, une atmosphère impure l'entoure de toutes parts : il a, pour aider son vol, non le souffle des Zéphyrs, mais les vents fétides du royaume muet. Ici, c'est le Styx, se repliantneuf fois dans ses plaines; là ce sont des torrents de feu qui lui barrent le chemin. Derrière lui marche péniblement le vieux Laïus, ombre tremblante, que retarde encore sa blessure; car unglaive impie, arme d'un parricide, s'est plongé tout entier dans ses flancs, [2,10] et le premier il a été victime du courroux des Furies. Il va toutefois, et la verge de Mercure affermit ses pas. Les forêts stériles, les champs habités par les mânes, et leurs bois funèbres, sont stupéfaits en sa présence; le sol même s'étonne de livrer passage au retour d'une ombre; le noir venin de l'envie n'est pas même inconnu chez les morts; l'un d'eux, qui jadis se faisait un plaisir cruel d'insulter aux malheurs des vivants et souffrait de leur bonheur, ne vit point sans chagrin ce retour vers la lumière:
« Va, dit-il, heureux que tu es! [2,20] soit que l'ordre de Jupiter, soit que le pouvoir plus grand d'Érinnys , te pousse à l'encontre du jour, soitque la prêtresse furieuse de Thessalie te fasse sortir du fond de ton sépulcre, va, va, quelle que soit l'œuvre à laquelle on t'appelle. Hélas! tu reverras la douce clarté du ciel, le soleil que tu as quitté, la terre verdoyante, et l'eau pure des fontaines ; mais ce ne sera que pour rentrer plus triste en ces ténèbres ».
Dès que Cerbère les entendit, du seuil obscur où il était couché, il dressa ses trois têtes et hurla de ses trois gueules : n'est-il pas cruel même pour ceux qui entrent? Déjà son triple cou était gonflé de menaces, déjà il remuait les ossements épars devant lui sur le sol, [2,30] quand le dieu, le touchant de son caducée assoupissant, dompta sous le sommeil ses paupières de ferIl est un lieu (les fils d'Inachus l'ont appelé Ténare) où le promontoire de Malée lève dans les airs sa tête redoutable, blanchie de l'écume des flots, et ne permet à nul regard d'atteindre à son faîte.
Il est debout, superbe, serein, regardant en bas les tempêtes , et sur sa cime les astres seuls se reposent. Là les vents apaisés s'endorment, là les foudres ont leur route ; de sombres nuages habitent les flancs de la montagne , dont le front ne retentit ni des battements d'ailes de l'oiseau, [2,40] ni des sourdes clameurs du tonnerre; mais, lorsque le jour décline, elle embrasse une vaste étendue de flots , et son ombre immense nage au loin sur l'abîme.
Le Ténare, trop faible pour dominer les vagues, les reçoit dans la profondeur de son gouffre. C'est le port où Neptune conduit ses chevaux, fatigués d'errer dans la mer Égée : leurs pieds de devant creusent le sable; le derrière de leur corps, terminé en poisson, flotte sur les ondes. Là, dit-on, est un sentier détourné par où descendent les ombres pâles des nuits, qui vont enrichir le noir palais du Jupiter infernal. [2,50] Si l'on en croit les Arcadiens, dans les champs voisins on entend les grincements de dents, les plaintes des suppliciés, un tumulte effrayant; souvent même les cris des Euménides et le bruit de leurs mains retentissent en plein jour, et le triple portier du royaume de la mort chasse par ses hurlments le laboureur à travers les plaines.
C'est par là que, voilé d'une ombre épaisse, le dieu ailé s'élance dans la demeure des vivants; il secoue de son visage les nuages de l'enfer, et l'air pur qu'il respire rasserène son front. Puis se dirigeant au moyen de l'Arcture, et de la lune, alors au milieu de sa course silencieuse, il passe au-dessus des villes et des campagnes. [2,60] Il rencontre le Sommeil conduisant le char de la Nuit; et le Sommeil, tremblant à la vue d'une divinité plus haute, se lève, et se détourne de la route directe qu'il suivait dans le ciel. L'ombre de Laïus vole sur les pas du dieu; elle reconnaît les astres dont l'aspect lui fut ravi, ces astres qui présidèrent à sa naissance; et déjà il aperçoit au loin le sommet de Cyrrha, et la Phocide, souillée par les cendres de son bûcher.
On était arrivé à Thèbes. Laïus gémit au seuil du palais de son fils, il hésite à entrer dans cette demeure trop connue. Dès qu'il aperçoit, suspendus aux colonnes du portique, les harnois de ses propres chevaux, le char encore teint de son sang, il se trouble, il recule; mais les ordres duTonnant, [2,70] mais la puissance du caducée le retiennent. Par hasard ce jour était celui que Jupiter illustra jadis des splendeurs de sa foudre, alors qu'arraché du sein maternel, ô tendre Bacchus, tu passas dans le flanc de ton père : en mémoire de ce fait, les fils des colons tyriens avaient épuisé cette nuit dans les plaisirs; répandus à travers la ville, à travers les champs, au milieu des guirlandes de fleurs et des coupes vides, ils s'étaient livrés au sommeil vers le retour de la lumière, et de leurs lèvres s'échappait un souffle inégal et bruyant : toute la nuit avaient retenti le hautbois et les sons de la trompette, dominant les battements du tambour. [2,80] Le Cithéron, joyeux lui-même, avait attiré dans les sentiers inaccessibles de ses bois les femmes de Thèbes, calmes cette fois et plus doucement inspirées par Bacchus.
Ainsi sur le Rhodope, ainsi dans la vallée que borde l'Ossa, les agiles cavaliers de la Thrace se rassemblent pour célébrer leurs banquets. Les chairs palpitantes des troupeaux, des mets arrachés de la gueule des lions, du sang tempéré par du lait, voilà le luxe de leur table : mais qu'ils respirent les parfums excitants de Bacchus, les pierres alors, les coupes volent de toutes parts; puis, lorsqu'ils ont ainsi versé sans raison le sang de leurs amis, le lendemain ils recommencent et redressent la table des festins.
C'est pendant cette nuit que Mercure, poussé par l'haleine silencieuse des zéphyrs, [2,90] se glisse au chevet du lit où le roi thébain avait étendu ses membres sur les tapis moelleux de l'Assyrie. O coeurs des mortels ignorants de leur destin! ce roi mange, et il dort!...
Le vieillard alors exécute les ordres qu'il a reçus; et, afin de ne point paraître un vain songe de la nuit, il prend le visage ténébreux du vieux devin Tirésias, et sa voix, et ses vêtements bien connus; il conserve sa propre chevelure, la barbe blanche qui ombrage son menton, et sa pâleur; mais il couvre sa tête de la mitre sacerdotale, qui ne lui appartient pas, et d'où s'échappent les bandelettes sacrées , [2,100] enlacées au vert feuillage de l'olivier; ensuite, du rameau qu'il tient à la main il touche la poitrine du roi, et lui fait entendre ces paroles des destins :
« Il n'est pas temps pour toi de dormir, de demeurer toute la nuit étendu sans songer à ton frère; en attendant, làche que tu es, de grands événements s'accomplissent, de plus graves encore se préparent. Et toi, semblable au pilote qui, lorsque la mer est déjà bouleversée par les vents, s'endormirait sous le nuage, tu te reposes, oublieuxde la guerre, et des flots que ton gouvernail sillonne. Déjà, fier d'un hymen récent, ton frère (la renommée l'a publié ) prépare des forces pour t'arracher le trône, pour t'en défendre à jamais l'accès, [2,110] et rêve une longue vieillesse dans un palais dont il soit seul le maître. Ce qui lui donne du courage, c'est Adraste, forcé par un oracle à devenir son beau-père; c'est Argos, qu'il reçoit pour dot; c'est encore Tydée, souillé du sang fraternel, et qui a fait avec lui un pacte de vie et de mort. De là vient son orgueil, et on lui promet ton exil, un exil éternel. Mais le père des Dieux a eu pitié de toi; il m'envoie du haut du ciel pour te dire : Garde Thèbes; et cet homme aveuglé par l'ambition, ce frère qui, à ta place, en ferait autant, chasse-le; il est avide de ta mort : ne souffre pas qu'il aille plus loin dans ses ténébreux desseins, ni qu'il impose le joug de Mycènes à la ville de Cadmus ».
[2,120] Il dit, et en s'évanouissant (car déjà les chevaux du Soleil font pâlir les étoiles) il arrache de son front les guirlandes et les bandelettes, dit tout haut son nom, et se penche sur la couche où dort son cruel petit-fils; puis, mettant à nu sa gorge, qu'ouvrit le parricide, il l'arrose, endormi, du sang qui coule de sa blessure.
Le roi se réveille en sursaut; il étend ses membres, sort de sa couche, l'esprit obsédé de visions funèbres , et, secouant un sang imaginaire, chasse avec horreur le souvenir de son aïeul, et concentre toutes ses pensées sur son frère. Telle, à la voix des chasseurs, une tigresse secoue la langueur du sommeil, et son poil tacheté se hérisse; elle a soif de carnage, [2,130] elle ouvre la gueule, elle aiguise ses ongles; bientôt elle se rue sur les assaillants, et pour pâture à ses petits ensanglantés rapporte un homme encore vivant : tel le roi thébain, aiguillonné par la colère, se consume en vains combats contre son frère absent.
Déjà, sortie du lit de Tithon, l'Aurore avait chassé du ciel les ténèbres glacées; de ses cheveux elle exprimait la rosée, et le Soleil, la suivant, colorait son visage; Lucifer, à travers les nuages, tourne vers elle les feux tardifs de son char, et se retire lentement de l'éther, qui n'est plus son domaine; puis le dieu de la lumière envahit le monde, [2,140] et ne permet pas même un rayon à sa soeur.
Alors le vieillard fils de Talaüs, puis après lui, sans tarder, le héros de Dircé et celui de l'Achéloüs, s'arrachent de leurs lits; le Sommeil avait répandu les pavots de son urne sur les deux guerriers, fatigués par la lutte et par la tempête; mais le roi d'Argos n'avait pu dormir profondément, car toute la nuit il avait pensé aux Dieux et à la destinée de ses nouveaux hôtes, qui devaient être bientôt ses gendres.
[2,150] Dès qu'ils se rencontrèrent dans une salle intérieure du palais, réservée aux délibérations secrètes, ils se serrèrent la main; Adraste parla le premier, et leva ainsi leurs doutes :
« Nobles jeunes hommes, qu'une nuit favorable a conduits, non pas au hasard, dans mon royaume; qu'à travers la pluie et la foudre, et le courroux du Tonnant, Apollon lui-même a guidés jusqu'en ce palais, je ne pense pas que vous ignoriez, non plus que toute la nation des Pélages, avec quel empressement une foule de prétendants aspirent à la main de mes filles; car j'ai deux filles, espoir d'une longue postérité, qui fleurissent sous une heureuse étoile. [2,160] Ce qu'elles ont de beauté, ce qu'elles ont. de pudeur, à cet égard n'en croyez point un père; vous avez pu, au banquet d'hier, vous en instruire par vous-mêmes. Des rois orgueilleux du trône, rois aussi par les armes, les ont désirées (il serait long de nommer dans ce nombre les seuls chefs de Pharée et d'Oebalie); et, parmi les villes grecques, des mères illustres les espèrent pour leurs fils. Ni ton père, ô fils d'Oenée, ni celui d'Hippodomie, si terrible à la course des chars, n'ont rejeté tant de propositions d'hymen. Mais il ne m'est pas permis de me choisir des gendres nés à Sparte ou dans l'Élide ; c'est à vous depuis longtemps que les destins ont réservé mon sang, et l'héritage de ma grandeur. [2,170] Grâces soient rendues aux Dieux de ce que vous êtes venus si grands par la naissance et par le coeur! leurs oracles me rendent heureux. Ce bonheur, il est né pour moi de cette nuit mauvaise; cette récompense, elle est née pour vous de votre lutte ».
Ils ont entendu; mais pendant quelques instants ils fixent les yeux l'un sur l'autre, et paraisent vouloir se céder la parole : enfin Tydée, plus hardi parce qu'il a plus fait, parle le premier : « Oh ! combien ton esprit, mûri par les années, est sobre de louanges envers toi-même ! Combien ta vertu dépasse ta haute fortune ! A qui le cède Adraste dans l'art de commander? Qui ne sait que tu as été appelé au trône de l'antique Sicyone, [2,180] pour imposer tes lois à l'indomptable Argos? Que n'as-tu, ô Jupiter, et c'eût été jutice, remis en ces mains les nations que l'isthme Dorique embrasse de ses ondes, et toutes celles qui sont comprises plus loin entre les deux rivages de la Grèce ! Le soleil n'eût pas retiré sa lumière à la cruelle Mycènes; les vallées de l'Élide n'eussent pas gémi d'horribles luttes; on n'eût pas vu d'autres royaumes victimes des Euménides, ni ces événements dont le premier tu as à te plaindre, ô Thébain ! pour moi, je suis prêt, et mon coeur est à nu ».
Ainsi il parla, et l'autre répondit : « Refuse-t-on de tels beaux-pères? [2,190] Quoiqu'à des exilés Vénus ne sourie pas, dans nos coeurs cependant toute tristesse se calme, et des douleurs enracinées nous donnent relâche. Nous ne sommes pas moins joyeux de ce qui nous arrive que le navire battu des vents, à l'aspect du rivage sauveur. Heureux d'être entrés dans tes États sous de favorables auspices, nous consacrerons à ta fortune tout ce qui nous reste de vie et de travaux à accomplir ». Sans plus tarder ils se lèvent; le roi d'Argos appuie fortement sur sa promesse, et y joint l'assurance de ses secours [2,200] pour les aider à reconquérir les royaumes de leurs pères.
Le bruit se répand dans la ville que les gendres du roi sont arrivés; que la belle Argie et Déipyle, son égale en beauté, vont être liées au joug de l'hymen réclamé par leur âge; aussi Argos se prépare-t-il aux joies des fêtes. La Renommée parcourt les villes alliées, et va des contrées les plus voisines jusqu'aux bois du Lycée, et du mont Parthénius jusqu'aux champs de Corinthe. L'inquiète Déesse s'abat aussi sur Thèbes, et de ses ailes déployées en couvre les murailles; [2,210] elle épouvante le roi, dont Labdacus est l'aïeul, en lui annonçant, comme ses songes de la nuit précédente, l'asile hospitalier trouvé par Polynice, et son hymen , et son alliance, et l'union de deux races. Quelle n'est pas la licence du monstre? quelle n'est pas sa fureur? Il chante déjà les combats.
Le jour tant désiré se lève; Argos s'épanouit. Une foule joyeuse encombre le palais du roi, où l'on peut contempler les statues de ses ancêtres, dont les visages d'airain luttent d'expression avec la nature ; tant le travail des artistes fut puissant ! D'abord Inachus, le front armé de deux cornes, repose, le coude gauche appuyé sur son urne inclinée; après lui le vieil Iasus, le paisible Phoronée, [2,220] le belliqueux Abas, Acrisius, indigné contre Jupiter; Corèbe, portant une tête au bout de son glaive; Danaüs, dont le visage farouche trahit le crime qu'il médite : puis une longue série de héros.
Bientôt les flots de la foule frémissent sous les portiques superbes; tous les grands, tous ceux qui ont le droit d'approcher du roi se tiennent à leur rang, près de son trône; l'intérieur du palais s'illumine de la flamme des sacrifices et retentitdu chant des femmes argiennes, qui forment autour des deux vierges une chaste ceinture, et dont plusieurs, pressées autour d'elle, les instruisent de leurs nouveaux devoirs, et combattent leurs craintes.
[2,230] Elles vont, belles et décentes dans leur air et dans leur démarche, le front coloré d'une teinte de pourpre et les paupières baissées; dans leur âme luttent secrètement ce suprême amour de la virginité et le premier désir de la passion, et cette lutte se peint sur leur visage ; leurs joues sont baignées de larmes de pudeur, et ces larmes font la joie de leurs parents.
Ainsi descendaient en même temps du ciel Pallas et la sauvage soeur de Phébus, toutes deux armées de traits, toutes deux farouches de visage, les cheveux rattachés au sommet de la tête par un noeud d'or, conduisant leurs compagnes, l'une sur le mont Cynthus, l'autre sur l'Aracynthe : [2,240] alors, s'il était permis à l'oeil des mortels de se fixer sur elles, jamais, si longtemps qu'on les contemplât, on ne déciderait laquelle des deux est la plus belle, laquelle la plus gracieuse, laquelle tient plus de Jupiter; non, quand bien même, échangeant leurs attributs, Pallas prendrait le carquois et Diane le casque.
Les Argiens rivalisent d'allégresse, et fatiguent les Dieux de voeux et de sacrifices, chacun suivant ses facultés. Ceux-ci leur offrent les entrailles d'une victime, ceux-là un simple gazon, sans être pour cela moins bien écoutés (si toutefois un cœur pur a besoin d'encens pour plaire aux Dieux), et couvrent le seuil de leurs demeures de la dépouille des bois.
Voilà qu'une terreur soudaine (ainsi le voulait la cruelle Lachésis) vient agiter tous les coeurs; [2,250] la joie du père s'évanouit, et la fête est troublée. Les deux soeurs étaient allées, à la lueur des torches, visiter la vierge Pallas à la citadelle d'Argos, à Larisse, qu'elle ne met point au-dessous des collines de Munychie; c'était là que, suivant la coutume de leurs ancêtres, les filles d'Iasus venaient, le jour de leur hymen, offrir à Minerve leur chevelure virginale, et s'excuser d'entrer pour la première fois dans le lit d'un époux. Elles montaient les degrés du temple, quand tout à coup un bouclier d'airain, dépouille de l'Arcadien Évippe, se détache du dôme, tombe, écrase les flambeaux d'hyménée portés en avant des jeunes épouses; [2,260] et en même temps du fond du sanctuaire un sonde trompette éclate, si terrible que personne n'ose plus faire un pas.
Dans le premier mouvement d'épouvante tous se tournent vers le roi; bientôt on dit avoir mal entendu : toutefois des pressentiments sinistres envahissent toutes les âmes, et des rumeurs diverses ne font qu'accroître les craintes. Il n'y a rien là d'étonnant; tu portes, Argie, une parure funeste, présent de ton époux, le fatal collier d'Harmonia. Ce collier enfanta une longue série de malheurs bien connus; je dirai néanmoins l'origine de sa dangereuse puissance.
Le dieu de Lemnos, si l'on en croit une antique tradition, depuis longtemps chagrin des larcins amoureux de Mars, [2,270] et voyant que les chaînes vengeresses dont il avait enlacé les deux amants n'étaient ni un châtiment pour eux, ni un obstacle à leur amour, avait fabriqué une parure pour le présent nuptial d'Harmonia. Bien qu'accoutumés à de plus grands ouvrages, les Cyclopes y travaillèrent, et les Thelchines, ces artistes célèbres, prêtèrent le secours de leurs mains habiles; mais Vulcain lui-même se réserva la plus grande part du travail. Il entremêle, pour former ce collier, des émeraudes brillant d'un mystérieux éclat, des diamants empreints de figures funestes, des yeux de Gorgones, des cendres de tonnerres, restées sur les enclumes de l'Etna, des crins luisants arrachés au front verdoyant des dragons, [2,280] puis des larmes des Hespérides, et l'or fatal de la toison de Phryxus. A ces divers poisons il ajoute le plus terrible serpent enlevé à l'affreuse chevelure de Tisiphone, et cette vertu dangereuse qui distingue la chevelure de Vénus. Le dieu rusé enduit ces substances d'écume lunaire, et cache le tout sous un charme qui attire et séduit. Les divinités qui osèrent y toucher furent, non point Pasithée, la première des trois Grâces, ni la Beauté, ni l'enfant d'Idalie, mais la Douleur, la Colère, le Ressentiment; et la Discorde le pressa longtemps dans ses mains.
La première victime de cette oeuvre de vengeance, ce fut Harmonia, compagne du malheureux Cadmus ; [2,290] Harmonia dont les plaintes se changèrent en sifflements sauvages, et dont la poitrine sillonna les champs d'Illyrie. Plus tard, l'audacieuse Sémélé n'eut pas plutôt attaché à son cou ce présent nuisible, que Junon entra déguisée sous son toit. Toi-même aussi, dit-on, infortunée Jocaste, tu possédas ce collier, tu en ornas ton visage, hélas! pour plaire à quel époux ! Après elle, c'est loin d'être fini. Maintenant cet or maudit resplendit au cou d'Argie, et fait pâlir la parure de sa soeur.
L'épouse du devin Amphiaraüs, condamnée à périr, l'avait aperçu; et, oubliant les autels des Dieux, [2,300] oubliant le festin, elle couvait dans le secret de son coeur une sombre jalousie, un désir insatiable de posséder ce fatal ornement, et la prescience de son mari ne lui était d'aucun secours. Que de gémissements, que de désastres l'impie convoite ! Elle en est bien digne, elle ! mais son mari qu'elle trompe, mais ses fils, qu'ont-ils fait pour subir ses fureurs?
Lorsque les fêtes royales et les réjouissances de la foule se furent prolongées douze jours, le héros thébain jette un regard vers sa ville natale, et songe à remonter sur le trône; car il se rappelle le jour où, [2,310] le sort favorisant son frère, il se trouva, lui, simple particulier, dans le palais de ses aïeux; il revoit dans le passé les Dieux qui s'écartent de lui, ses amis qui s'écoulent avec l'empressement de la peur, ses côtés dépouillés de gardes, et la fortune en fuite : une seule personne, sa soeur, avait osé le reconduire sur le triste chemin de l'exil; encore l'avait-il laissée à la porte de la ville sans verser une larme, tant il était possédé par la colère. Ceux qui étaient joyeux à son départ, ceux qui formaient la cour du nouveau roi, ceux qui donnèrent des regrets à son exil,. il a tout remarqué, tout retenu; il y pense jour et nuit. La douleur et la colère lui rongent le coeur, [2,320] l'espérance surtout, le plus cruel entre les maux qui affligent les mortels, lorsque son but est loin. Retournant ainsi dans son âme le nuage de ses pensées, il se résout à marcher vers Dircé, vers la ville de Cadmus, dont l'accès lui est défendu. Tel un taureau, chef du troupeau, privé de sa vallée chérie, chassé de ses pâturages accoutumés, mugit loin de la génisse que le vainqueur lui a ravie : mais que le fugitif reprenne confiance en ses muscles, que son sang se répare, que son cou se redresse, que ses forces renaissent, il a soif de combats : ses forêts, ses troupeaux, devenus la proie d'un autre, il y retourne en conquérant, plus fort du pied et de la corne; [2,330] le vainqueur lui-même en a peur, et ses maîtres ont peine à le reconnaître. Telle jeune Thébain aiguise en secret sa colère; mais sa fidèle épouse a compris la voie qu'il suit, le mystère qu'il lui cache.
Un matin, aux premières lueurs de la pâle Aurore, elle était étendue sur sa couche, enlaçant son mari de ses bras: « Tu cherches à me dérober ce qui t'agite, dit-elle; tu as dessein de me fuir; mais rien n'échappe à ceux qui aiment. Je le vois, la nuit tu veilles, tu te plains, tu soupires; ton sommeil même n'est pas un repos pour toi. Que de fois ne t'ai-je pas surpris, le visage noyé de larmes ! Que de fois, posant la main sur ta poitrine, ne l'ai-je pas sentie haleter d'une profonde angoisse ! Je ne crains nullement que tu rompes ton alliance avec mon père, ou notre union, [2,340] et m'abandonnes à tous les ennuis d'une jeunesse isolée (quoique notre hymen soit à peine accompli, que le voile des fiancées soit encore sur mon front, et que ma couche n'ait pas encore brûlé de tous les feux de l'amour); mes tourments, mes inquiétudes, je me hâte de l'avouer, ils sont tous pour toi, pour toi que j'aime. Iras-tu, seul et sans armes, réclamer ton trône? Et pourras-tu sortir de Thèbes, s'il t'est refusé? Mais la renommée, habile à surprendre en défaut ceux qui règnent, dépeint cet Étéocle comme un homme enflé de l'orgueil du pouvoir qu'il a usurpé, comme ton ennemi enfin; d'ailleurs l'année n'est pas expirée. Ce n'est pas tout; les réponses des prêtres, les entrailles menaçantes des victimes, le vol des oiseaux, les songes confus de la nuit, tout m'épouvante. [2,350] Ah ! je m'en souviens, Junon est venue a moi dans les ténèbres, et Junon ne m'a jamais trompée. Pourquoi veux-tu aller à Thèbes, à moins que tu n'y sois conduit par un amour partagé, et l'espoir d'un meilleur beau-père? » Ces derniers mots font sourire le jeune descendant d'Échion ; il dissipe par ses embrassements les tendres alarmes de son épouse, couvre de baisers ses yeux attristés, et tarit ses larmes :
« Trêve à tes craintes; crois-moi, la valeur de mes soldats nous assurera des jours calmes; tu es trop jeune pour de tels soins. Savoir l'issue de tout ceci n'appartient qu'au fils de Saturne et à la Justice, [2,360] si toutefois la Justice laisse tomber ses regards sur la terre, et prend quelque souci d'y faire triompher le droit. Peut-être il viendra le jour où tu verras la ville de ton époux, où tu marcheras, reine, à travers deux royaumes ! »
Il dit, et s'arrache précipitamment de ce seuil chéri. A Tydée, désormais de moitié avec lui dans tous ses dangers comme dans toutes ses peines, tant est grande l'amitié qui a succédé à leur querelle; à Adraste, son beau-père, il va confier ses tourments. Ils sont longtemps à prendre un parti. Après bien des délibérations, un avis prévaut sur tous les autres : c'est de sonder la bonne foi d'Étéocle, c'est d'employer d'abord les moyens pacifiques pour arriver au trône de Thèbes. [2,370] L'audacieux Tydée s'offre spontanément pour cet office. Toi aussi, ô le plus brave des enfants d'Étolie, Déipyle s'efforça de t'arrêter par ses larmes; mais les ordres de son père, les droits sacrés d'un ambassadeur, et les légitimes prières de sa soeur, la vainquirent.
Déjà Tydée accomplit son voyage pénible à travers les bois et le long du rivage de la mer; il rencontre sur sa route le marais de Lerne, tiède encore des cendres de l'hydre brûlée sur ses bords maudits; la forêt de Némée, où les pasteurs osent à peine faire quelquefois résonner leurs chants; Corinthe, qu'il longe du côté de l'orient; [2,380] le port de Sisyphe, et Léchée, qui emprisonne en son golfe les flots écumants de courroux. Il passe Mégare, laisse à gauche la douce Éleusis, traverse les champs de Theumèse, et entre dans Thèbes.
Là il voit le farouche Étéocle assis sur son trône, et entouré d'une haie de soldats. Il dicte au peuple ses lois cruelles, et cependant son règne est fini, c'est la part de son frère qu'il usurpe; il siége, prêt à tous les crimes, et se plaint qu'on vienne si tard réclamer l'exécution du traité.
Tydée est debout au milieu de l'assemblée; un rameau d'olivier atteste son caractère d'ambassadeur : [2,390] prié de dire son nom et l'objet de sa mission, il déclare l'un et l'autre ; et, comme il ignore l'art de parler et qu'il est prompt à s'emporter, il mêle de l'amertume à ses justes réclamations :
« Si tu étais de bonne foi, s'il te restait quelque souci du traité que tu as juré, il fallait, l'année expirée, envoyer toi-même des ambassadeurs à ton frère, te dépouiller du pouvoir et descendre avec joie du trône, afin que ce frère, longtemps errant, longtemps en butte à d'indignes traitements au milieu des villes étrangères, pût rentrer enfin dans le palais qu'un pacte lui assure. Mais comme il est doux de régner, comme c'est chose attrayante que la puissance, tu attends qu'on réclame. [2,400] Déjà l'année rapide a accompli son tour, et les montagnes ont perdu et recouvré leur ombrage, depuis que ton frère, exilé, manquant de tout, traîne en des terres lointaines une misérable existence; il est temps qu'à ton tour tu aies pour abri le ciel, pour lit le sol glacé, et mendies une place au foyer de l'étranger. Fais trêve à ton bonheur : assez, fier de tes trésors et de l'éclat de ta pourpre, tu t'es raillé de l'année de misères de ton frère; je t'engage à désapprendre les joies du trône, et, par ta patience dans l'exil, à mériter d'y remonter un jour. »
[2,410] Il dit; Étéocle ne l'a pas interrompu, mais son coeur bout de colère. Tel un serpent, atteint par un jet de pierre, quand au fond de son asile depuis longtemps la soif le brûle, se dresse, tremble de tout son corps, et ramasse dans son gosier, dans son cou squameux le venin qui gonfle ses veines :
« Si j'avais eu, dit-il, un doute sur les mauvaises intentions de mon frère, si sa haine ne m'était prouvée jusqu'à l'évidence, il suffirait, pour m'en convaincre, de ces invectives que tu viens ici, plein de celui qui t'envoie, nous crier dès l'abord, remplissant l'office du mineur qui sape des remparts assiégés, de la trompette qui pousse dans la mêlée deux armées ennemies. [2,420] Si tu avais à parler à des Thraces ou à des Gélons, pâles sous leur fugitif soleil, tu débuterais avec plus de mesure, tu respecterais mieux les convenances; mais je ne t'impute pas tes fureurs, tu n'es que le mandataire d'un autre. Maintenant, puisque ta bouche est pleine de menaces, et que, loin de réclamer tranquillement le sceptre en vertu des traités, tu mets plutôt la main sur la garde de ton épée, reporte en réponse au roi d'Argus ces paroles, qui certes ne sont pas à l'unisson des tiennes :
« Ce sceptre qu'un juste sort m'a livré, ce sceptre auquel j'avais droit par mon âge, je le tiens et le tiendrai longtemps. [2,430] A toi le palais d'lnachus, présent nuptial de ton épouse, à toi les richesses accumulées par Danaüs (et pourquoi t'envierais-je une part plus belle que la mienne? ) sous d'heureux auspices régis Argos et Lerne; moi je garde les incultes pâturages de Dircé, ce pays resserré par les flots de l'Eubée, et n'ai pas honte d'avouer pour mon père le malheureux Oedipe. Toi, tu es entré dans une famille plus noble, celle de Pélops et de Tantale; le sang auquel tu es uni dérive plus directement de Jupiter; ton épouse, accoutumée au luxe paternel, pourrait-elle supporter cette humble demeure? vivre avec mes soeurs, [2,440] tristement occupées à tourner leurs fuseaux, et, sans en être choquée, voir une mère flétrie par la douleur, et entendre peut-être les cris que pousse du fond de ses ténèbres ce vieillard, son beau-père?
D'ailleurs mes sujets ont l'habitude de mon joug; peuples et grands redoutent et ne subiront qu'en gémissant une incertitude tant de fois renouvelée, ce changement fréquent d'autorité, cet ennui d'obéir à un roi qui cessera de l'être demain. Les rois d'un jour n'épargnent pas les peuples : vois avec quelle horreur, quel effroi les citoyens regardent nos débats. Et ces hommes dont le châtiment est certain, si tu règnes, les abandonnerai-je? C'est avec colère que tu viens, mon frère! mais supposons que je cède, les grands eux-mêmes [2,450] (si toutefois je connais bien leur affection pour ma personne et leur reconnaissance pour mes bienfaits) ne permettront jamais que le rende le trône ».
Tydée n'en souffre pas davantage, il lui coupe brusquement la parole : « Tu le rendras, s'écrie-t-il, tu le rendras ! oui, quand tu te ceindrais d'un rempart de fer, quand Amphion, par de nouveaux chants, ferait surgir autour de toi un triple mur : ni traits ni feux ne pourront t'empêcher d'expier ton audace, de succomber sous nos armes, et d'aller en mourant frapper le sol de ton diadème, devenu la proie du vainqueur. Tu l'auras mérité. Mais c'est par pitié pour ces Thébains que tu prodigues leur sang, que tu les arraches à leurs femmes et à leurs enfants, pour les traîner à des combats infâmes, [2,460] pour les envoyer à la destruction, ô bon roi ! Cithéron, que que de cadavres sur tes flancs ! Ismène, que de cadavres tu rouleras dans tes eaux ensanglantées ! Et voilà cette piété , ce respect de la foi-jurée! Certes, je ne m'étonne plus des crimes de ta race; tel fut celui qui en est la source, et qui souilla par l'inceste la couche de ses pères : mais je me trompe, seul tu ne démentiras pas ton origine, seul tu rappelleras Oedipe. Homme de sang, tu auras la récompense de ton infamie et de tes crimes; nous, nous réclamons une année de règne. Mais je perds ici mon temps. »
En vociférant ces mots, l'audacieux Tydée recule jusqu'à la porte, s'élance à travers la foule des gardes, s'y ouvre un passage, et part. Ainsi, attaqué par les guerriers grecs, [2,470] le sanglier, vengeur de Diane offensée par Oenée, hérisse ses soies, aiguise ses défenses foudroyantes, lance au loin les pierres qu'il rencontre, et les débris des arbres qu'il a déracinés sur les bords de l'Achéloüs, laisse Télamon, laisse Ixion étendu sur le sol, et court sur toi, ô Méléagre, là enfin le fer d'un épieu lui entre au défaut de l'épaule, et le cloue sur la place.
Tel le héros de Calydon quitte le conseil tremblant et grince des dents, comme si son propre trône lui était refusé. Il hâte le pas, et jette le rameau d'olivier; [2,480] les femmes avec épouvante le regardent du toit de leurs maisons, et maudissent tout haut le farouche fils d'Oenée, et tout bas le roi de Thèbes.
Ce dernier, d'un génie inventif lorsqu'il s'agissait de crime et de trahison, réunit l'élite de ses jeunes guerriers, et tantôt par l'appât des récompenses, tantôt par des paroles ardentes, que lui suggère sa haine, les sollicite, dresse le plan d'une embuscade nocturne; et ce droit des ambassadeurs, ce droit révéré de tous les peuples et de tous les siècles, il entreprend de le violer, en attaquant lâchement Tydée avec le fer des assassins; car qu'y a-t-il de sacré pour les rois? A quels artifices aurait-il donc recours, ô Fortune, si tu lui livrais son frère? [2,490] O aveugles desseins des méchants! ô lâcheté toujours inhérente au crime! une multitude s'arme contre un seul homme; comme s'il s'agissait d'attaquer un camp, ou de faire crouler à coups de bélier le flanc élevé d'une ville, cinquante guerriers, serrés, en bon ordre, s'échappent par les portes de Thèbes. Courage donc, toi qu'on juge digne de tant d'ennemis!
Ils suivent au milieu des buissons un chemin de traverse, qui les cache et les conduit avant Tydée au centre de l'épaisse forêt. C'est le lieu choisi pour l'exécution du crime.
Assez loin de la ville sont deux collines que sépare une gorge dangereuse, assombrie par l'ombre des montagnes qui la dominent, [2,500] et par des bois touffus qui s'y recourbent. La nature a formé ce lieu pour une embuscade; la route n'est qu'un sentier âpre, étranglé entre les rochers, et terminé par des plaines et de vastes campagnes. Vis-à-vis est un rocher à pic, demeure du monstre ailé vaincu par Oedipe; là se tenait jadis cet animal aux joues pâles, aux yeux souillés de venin, aux plumes collées de sang, embrassant des débris d'hommes, et de sa poitrine nue foulant des ossements à demi rongés : [2,510] son regard frémissant parcourait les plaines, brûlant d'y découvrir quelque étranger, quelque voyageur assez audacieux pour s'approcher, tenter d'expliquer ses énigmes, et lier avec lui un entretien funeste. Soudain, aiguisant ses griffes déployées, montrant à nu ses mains livides, ses dents brisées à broyer des os, il se dressait en face de son hôte avec un effroyable battement d'ailes. Et ses ruses demeurèrent cachées jusqu'à ce que, pris en défaut par un homme, hélas ! fatal comme lui, il laissa tomber ses ailes, et du haut de son pic ensanglanté brisa sur les rochers son ventre insatiable. La forêt a gardé sa hideuse empreinte; les taureaux ont horreur des pâturages voisins; [2,520] les troupeaux affamés s'abstiennent de toucher à ces herbes maudites. Ces ombrages n'abritent plus ni les chœurs des Dryades, ni les mystères des Faunes; les oiseaux de proie eux-mêmes ont fui cette forêt des prodiges.
C'est là qu'arrive à pas silencieux cette troupe destinée à périr; appuyés sur leurs javelots, les armes posées à terre, ils attendent leur ennemi superbe, et couronnent le bois d'un cercle de sentinelles.
La nuit avait couvert Phébus de son humide manteau, et versé sur la terre son ombre azurée. Le héros approchait de la forêt; du haut d'un monticule, [2,530] il voit reluire les boucliers et les casques des guerriers, à travers les intervalles des rameaux, où passe la lumière tremblante de la lune, réfléchie par l'airain des armures. A cette vue, il est saisi d'étonnement; il va toutefois, serrant ses javelots, et la main sur la poignée de son glaive. « D'où venez-vous? s'écrie-t-il , et pourquoi vous cacher ainsi tout armés »? Cette question n'est point faite de l'humble ton de la peur; aucune voix ne répond, et ce silence ne lui permet pas de croire à des intentions pacifiques. Voilà soudain qu'un trait lancé par l'énorme bras de Chthonius, chef de la troupe, fend l'obscurité des airs; [2,540] mais un dieu et la fortune trompent son effort. Cependant il perce la peau hérissée du sanglier de Calydon, qui couvre Tydée, effleure en passant l'épaule gauche; et le bois, dépouillé de son fer, vient battre contre la gorge, qu'il n'entame pas. Alors ses cheveux se dressent, son sang se glace dans son coeur. Terrible, il tourne de tous côtés son visage pâle de colère, ne pouvant penser que tout cet appareil de guerre soit pour lui. « Avancez, sortez en rase campagne ! Que craignez-vous? D'où vient tant de lâcheté? seul, seul je vous défie tous au combat ». Il ne s'arrête pas à parler : voyant ses ennemis, [2,550] plus nombreux qu'il ne se l'était imaginé, accourir de leurs retraites, ceux-ci descendre des cimes des montagnes, ceux-là monter du fond des vallées, un grand nombre occuper la plaine, toute sa route enfin étinceler de l'éclat des armes ; lui, comme une bête fauve cernée par les chasseurs, que le premier cri pousse au milieu de l'enceinte, il prend la seule voie de salut qui lui reste, il court vers la demeure escarpée du sphinx, et, déchirant ses mains au tranchant des cailloux, gravit cette pente funeste; puis, maître de la cime du roc, où, sans craindre d'être pris à dos, il a sous la main des moyens de destruction, il arrache un énorme quartier de roche, [2,560] qu'un attelage de taureaux aurait pu à peine enlever du sol et traîner à la ville; puis il le tient suspendu de toute la force de ses bras, et balance ce poids immense, dont la chute sera terrible : ainsi le magnanime Pholus levait contre les Lapithes sa coupe vide.
Ses ennemis le voient avec terreur au-dessus d'eux avec la mort dans ses mains, et soudain la masse tombe, tourbillonne, et les écrase. Têtes d'hommes, armes, bras, poitrines, sont broyés pèle-mêle avec le fer qui les couvre. Quatre à la fois, renversés du même coup, rendent le dernier soupir; le reste de la troupe s'enfuit épouvanté. [2,570] Car ils n'étaient pas à mépriser ceux qui gisaient ainsi : c'était le foudroyant Dorylas, que son ardente valeur égalait aux rois ; Théron , de la race de Mars, et qui proclamait pour ses aïeux les enfants de la Terre; Halys, qui ne le cédait à personne dans l'art de guider un coursier, mais qui aujourd'hui, loin de son cheval, est couché sur le sol; Phédime, qui tirait son origine de Penthée, et que ta vengeance avait poursuivi jusque-là, ô Bacchus!
Dès que Tydée les voit, épouvantés de ce désastre soudain, rompre leurs rangs et fuir en désordre, il brandit ses deux seuls javelots, qu'il avait appuyés au flanc de la montagne, et les lance sur les fuyards. [2,580] Puis; n'hésitant plus, il saute d'un bond dans la plaine, et, pour protéger sa poitrine contre les traits , saisit le bouclier de Théron, qu'il avait vu rouler loin de lui dans sa chute; alors, le dos et la tête couverts de leur vêtement bien connu, la poitrine défendue par le bouclier de son ennemi, il s'arrête. Les Thébains se rallient, et marchent sur lui d'un pas ferme. Tydée tire son épée, présent fait par Mars au grand Oenée; il fait face de toutes parts, attaque ceux-ci, puis ceux-là, repousse avec son fer les traits qui l'assaillent. [2,590] Ses adversaires, trop nombreux, se pressent et se nuisent; leurs efforts n'ont point de résultat, leurs mains errent au hasard sur leurs armes, leurs coups se mêlent et s'embarrassent dans la foule, tandis que Tydée, se rapetissant sous son bouclier, demeure inexpugnable.
Ainsi, s'il est permis de croire aux combats de Phlégra, l'immense Briarée soutint la lutte avec tout le ciel armé contre lui, méprisant les flèches d'Apollon, les serpents de la farouche Pallas, la lance deMars, pin de Thrace à la pointe d'acier, les foudres que Pyracmon se lassait à renouveler, [2,600] et se plaignant encore, quand l'Olympe entier l'assiégeait, d'avoir tant de bras inactifs. Non moins ardent, Tydée présente partout son bouclier, roule, tourne sur lui-même; s'élance sur les moins hardis, les presse, arrache les dards nombreux qui s'enfoncent en tremblant dans tout l'orbe de son bouclier, et s'en fait des armes; reçoit plus d'une blessure, mais aucune n'atteint les organes de la vie, aucune n'a le pouvoir de donner la mort. II fait rouler le bouillant Déilochus, et lui donne pour compagnon de voyage chez les morts Phégée, au moment où il levait la hache pour l'en frapper; [2,610] puis Gyas, né près de Dircé; puis Lycophon, descendant d'Echion. Déjà les meurtriers tremblent, ils se cherchent, ils se comptent; ils n'ont plus la même soif de carnage, et voient avec douleur diminuer leur nombre.
Voici venir Chromis, rejeton du Tyrien Cadmus. La Phénicienne Dryope le portait dans son sein, un jour qu'entraînée dans les chœurs des bacchantes, oubliant son fardeau , elle saisit un taureau par les cornes pour te le sacrifier, ô Bacchus ! et laissa tomber à terre son enfant, que la violence de ses efforts avait détaché de ses flancs. Fier de ses armes, fier de la peau d'un lion qu'il avait dompté , il brandissait une lourde et noueuse massue, [2,620] s'écriant: « Guerriers ! un homme seul, tout seul, ira-t-il à Argos se glorifier de la mort de tant de nos frères ? On croirait à peine à son retour. Compagnons! n'avons-nous plus de bras, n'avons-nous plus d'armes? Est-ce là, Cydon, est-ce là, Lampus, ce que nous avons promis à notre roi »? Pendant qu'il crie, une flèche thébaine, lancée par Tydée, lui entre dans la bouche, et son gosier ne l'arrête pas; sa voix s'éteint, et sa langue coupée nage dans le sang. Il était debout encore; mais, la mort envahissant ses membres, il tombe, et étouffe son dernier soupir sur le dard qu'il mord.
Et vous aussi, fils de Thespis, pourquoi vous dénierais-je une renommée glorieuse? [2,630] Périphas soulevait du sol son frère expirant (jamais on ne vit plus noble exemple d'amour fraternel); d'une main il soutenait sa tête appesantie, de l'autre son flanc; les sanglots déchiraient sa poitrine, ses pleurs se faisaient jour à travers les courroies de son casque, quand tout-à-coup, au milieu de ses gémissements, une lourde javeline l'atteint par derrière, et lui brise les côtes. Le fer pénètre jusqu'à son frère et joint deux coeurs déjà réunis par l'amour. Le premier frappé lève ses yeux encore baignés par la lumière, puis, à la vue de son frère, mourant, les baisse; mais l'autre, [2,640] à qui sa blessure plus récente laisse encore quelque force : « Puissent tes enfants, dit-il à Tydée, te donner de pareils embrassements, de pareils baisers »! Ils succombèrent au même destin, tristes victimes, convoitées par la mort, et se fermèrent mutuellement les yeux.
Et déjà Tydée chassait devant lui Ménétès, le pressant vivement du javelot et du bouclier; celui-ci, tremblant, fait quelques pas en arrière, heurte à terre un obstacle, et de ses deux mains tendues il supplie, et retient en même temps le javelot qui pèse sur sa gorge :
« Pardon, par ces étoiles qui étincellent dans l'ombre, [2,650] par les Dieux, par cette nuit, qui est bien à toi ! permets que je porte à Thèbes la nouvelle de notre désastre, et qu'en face du peuple épouvanté je proclame, au mépris du roi, ton courage. Puissent nos traits retomber sans t'avoir frappé, le fer rebondir sur ta poitrine, et ton ami impatient te revoir vainqueur! »
Il dit; Tydée ne change pas de visage : »Tu perds tes larmes, dit-il; et toi aussi, si je ne me trompe, tu as promis ma tête à ton roi impie. Renonce aux armes, renonce au jour; que demandes-tu lâchement merci? La guerre n'est pas finie ». [2,660] A peine a-t-il parlé, et déjà il retire son glaive plein de sang, puis il poursuit les vaincus de ses amers sarcasmes : « Ce n'est pas là cette nuit triennale qu'a consacrée la coutume de vos ancêtres; ce ne sont pas là ces orgies de Cadmus, ces fêtes de Bacchus, polluées par des mères furieuses. Pensiez-vous marcher, vêtus de peaux de daims, armés de thyrses fragiles, au milieu du tumulte efféminé de vos fêtes; ou livrer, au son de la flûte phrygienne, des combats honteux, inconnus aux vrais braves? Ici autres sont les combats, autre est la fureur; descendez chez les morts, ô lâches, encore trop peu nombreux »! Ces mots, il les rugit; mais cependant ses membres fatigués refusent d'agir, et les battements de son coeur se ralentissent. [2,670] Sa main soulevée porte des coups sans effet, ses pas sont plus tardifs, son bras ne soutient plus son bouclier, qu'il a changé parmi tant de dépouilles ; une eau glacée tombe de sa poitrine, de ses cheveux, de son visage enflammé; le sang des mourants dégoutte en pluie hideuse. Tel un lion de Massylie, après avoir chassé le berger au loin dans la campagne, attaque et dévore les brebis : lorsqu'il s'est largement abreuvé de sang, que son cou penche, que sa crinière trempée retombe lourdement, il se couche au milieu des cadavres, faible, béant, gorgé de nourriture; dès lors sa fureur est calmée; [2,680] seulement il bat l'air de ses mâchoires vides, et sa langue, qui pend de sa gueule, lèche les molles toisons.
Tydée, couvert de sang et de dépouilles, serait allé à Thèbes se montrer aux yeux de ses habitants, tous épouvantés, peuple et roi, si toi-même, vierge Pallas, voyant ce guerrier bouillant d'ardeur et aveuglé par l'orgueil de son oeuvre, tu ne l'eusses jugé digne de recevoir ce conseil : « Fils du superbe Oenée, à qui j'ai permis de vaincre Thèbes absente, impose-toi des bornes, et n'abuse pas de l'excessive faveur des Dieux : tout ce que tu dois désirer maintenant, c'est qu'on puisse croire à ce que tu as fait. [2,690] La fortune a assez fait pour toi, pars. »
Seul à ses compagnons si cruellement immolés survivait, bien malgré lui, Méon, fils d'Hémon : habile dans l'art des augures, n'ayant jamais été trompé par le vol d'un oiseau, il avait prévu ce résultat, et n'avait pas craint d'en avertir le roi; mais les destins ôtèrent tout crédit à ses paroles. Malheureux! il est condamné désormais à la vie des lâches. Tremblant, il reçoit de Tydée l'ordre de porter ce farouche message : « Qui que tu sois parmi les Thébains, toi qui, sauvé d'entre les mânes, me devras de voir la prochaine aurore, porte à ton roi ces paroles, je le veux. « Entoure tes portes d'un retranchement; [2,700] renouvelle tes armes; répare tes murs minés par le temps; surtout, souviens-t'en, entasse combattants sur combattants, renforce, multiplie tes bataillons; vois cette plaine gorgée de sang par mon glaive : tels nous venons, nous, aux. combats ».
II dit, et, pour prix de ton aide, ô Pallas, t'élève un trophée de sanglants débris. Il rassemble les dépouilles éparses, et compte avec joie ses triomphes. Sur une éminence, au milieu de la plaine, était un chêne qui depuis longtemps avait oublié sa jeunesse, courbant vers le sol son feuillage, et robuste encore sous sa dure écorce; [2,710] il y suspend les casques d'acier poli, les armures percées à jour par les dards; il place au-dessous des faisceaux d'épées tronquées, et de javelots brisés dans le corps des blessés. Alors, debout sur cet amas d'armes et de cadavres, il entonne cette prière, au loin répétée dans la nuit par l'écho des montagnes :
« Fière déesse, la gloire, l'image de ton père, déesse guerrière, qui couvres ton front d'un casque, parure terrible, mais belle, et ta poitrine de la tête saignante de la Gorgone; qui, non moins que Mars, non moins que Bellone armée du javelot, tires des sons ardents de la trompette des combats, souris à ce trophée que je t'offre ! [2,720] soit que, pour visiter mon champ de bataille, tu descendes de la montagne de Pandion, soit que tu quittes Ithone et ses chœurs joyeux, soit que, après avoir trempé dans les eaux du Triton libyen les boucles de ta chevelure, t'élançant frémissante sur ton char rapide, traîné par deux cavales vierges, tu sois emportée jusqu'à moi; je te consacre ces débris d'armes et ces dépouilles informes.
Mais si jamais je revois le pays de nos ancêtres, ces lieux où régna Parthaon ; si Pleuron, la cité de Mars, s'ouvre à mon retour, je te consacrerai, sur la colline qui s'élève au centre de la ville, un temple étincelant d'or, du haut duquel tu pourras voir au-dessous de toi les tempêtes de la mer Ionienne, [2,730] et le lieu où le turbulent Achéloüs entre en tournoyantdans la mer, et dépasse les Échinades qui lui barrent le passage. Dans ce temple je ferai représenter les combats de mes aïeux, et les visages redoutables de ces rois magnanimes; à son dôme superbe j'appendrai leurs armures, et toutes celles que j'ai conquises au prix de mon sang; celles encore qu'avec ton aide, ô Pallas, je remporterai du sac de Thèbes. Cent vierges de Calydon, vouées à tes autels, porteront, suivant le rit attique, des flambeaux dans tes fêtes, et entrelaceront au chaste feuillage de l'olivier des bandelettes mi-parties de blanc et de pourpre. Une prêtresse, qui aura vécu de longs jours, nourrira un feu perpétuel sur ton foyer, [2,740] et jamais ne tentera de pénétrer tes pudiques mystères. Toi, dans la guerre, dans la paix, tu recevras , et souvent, les prémices de mes travaux, sans que pour cela Diane les repousse ». Il se tut, et prit le chemin d'Argos, qui lui était devenue si chère.
DE STACE
STACE
THEBAÏDE.
LIVRE III
Livre II - Livre IV
STACE
LA THÉBAÏDE.
LIVRE TROISIÈME.
[3,1] Le perfide monarque de Thèbes, au milieu de la nuit, quoiqu'il reste aux astres une longue carrière à parcourir jusqu'à l'Aurore, se refuse au repos du sommeil; le chagrin veille dans son coeur, et la conscience de son crime le torture; puis la crainte, le plus sinistre des augures dans l'incertitude, le ballotte de pensée en pensée :
« Malheureux que je suis, s'écrie-t-il, d'où vient ce. retard? (car, suivant lui, c'est chose facile que tant de guerriers viennent à bout du seul Tydée, et au nombre il ne mesure pas la force et le courage.) Auraient-ils pris une autre route? Des troupes auraient-elles été envoyées d'Argos à son secours? [3,10] Le bruit de cette criminelle entreprise se serait-il répandu dans les villes voisines? Étaient-ils trop peu nombreux , ô Mars! ou bien étaient-ils lâches, ceux que j'ai choisis? Mais là j'ai Chromis, j'ai Dorylas, mes plus braves guerriers; j'ai les fils de Thespis, puissants comme les murs de Thèbes, qui m'enlèveraient Argos avec ses fondements. Mais cet homme, il n'est pas, je pense, impénétrable à mes armes, il n'a pas des bras d'airain ou de diamant : oh ! les lâches, si, ayant pu combattre, ils sont arrêtés par un seul homme! »
Ainsi le flot turbulent de ses pensées l'emporte çà et là; [3,20] il se reproche, sur toutes choses, de n'avoir pas, en pleine assemblée, percé de son épée l'ambassadeur au milieu de sa harangue, et satisfait à la face de tous son cruel ressentiment. Déjà il a honte de son entreprise, déjà il s'en repent : tel un pilote de Calabre confie sa barque aux flots ioniens ; il connaît la mer, mais la sérénité trompeuse de l'astre d'Olénie lui a fait quitter le port ami; soudain la tempête l'assaille, le monde tonne dans toutes ses profondeurs, Orion pèse de tout son poids sur les pôles; pour lui, il regrette la terre, et lutte pour y retourner; le puissant Notus le chasse du gouvernail: alors laissant son art, [3,30] il gémit, et s'abandonne aux aveugles caprices des ondes. Il en est ainsi du monarque descendant d'Agénor; il accuse Lucifer, attardé dans le ciel, et le lever du soleil , trop lent au gré de ceux qui souffrent.
Voilà que tout à coup, au moment où le char de la nuit penchait vers l'occident, où les astres s'effaçaient dans l'espace, où l'immense Téthys chassait Hypérion, hésitant à sortir des mers de l'Aurore, la terre ébranlée, signe lugubre de calamités, trembla jusque dans ses fondements, et le Cithéron chancelant laissa échapper ses neiges antiques; alors les édifices parurent se soulever, et les sept portes de Thèbes incliner leurs sommets les uns vers les autres.
[3,40] La cause en est bientôt connue : à la fraîcheur du matin revenait le fils d'Hémon, irrité contre les destins, et désespéré que la mort lui eût été refusée. On ne voit pas encore distinctement.son visage, on hésite encore à le reconnaître; mais il montre par des signes non équivoques qu'il apporte la nouvelle d'un grand malheur; il se frappe la poitrine, il gémit; il ne pleure pas, ayant versé d'un coup toutes ses larmes. Ainsi s'éloigne de la forêt, dépouillé par la voracité des loups, le berger qu'une pluie soudaine, qu'un vent violent d'orage , produit par le renouvellement de la lune, a poussé la nuit dans les bois avec le troupeau confié à sa garde. Le jour découvre à ses yeux le carnage; [3,50] il craint d'annoncer lui même à son maître ce malheur récent : hideux, souillé de poussière, il remplit les campagnes de ses plaintes, se figure avec désespoir le silence de la vaste étable, et appelle les uns après les autres ses taureaux perdus.
Dès que les femmes de Thèbes, rassemblées aux portes de la ville, le virent arriver seul, horreur! seul, sans ses compagnons, sans ses chefs magnanimes, n'osant l'interroger, elles poussèrent un cri, pareil au cri suprême d'une ville prise d'assaut, ou d'un vaisseau qui s'abîme.
Quand le fils d'Hémon est en présence du roi qu'il hait et qu'il cherche : « De tant de guerriers, voici le seul que Tydée te renvoie : [3,60] soit décret des Dieux, soit effet du hasard, soit plutôt, ce que j'ai honte d'avouer, le courage invincible de cet homme, tous (et j'y crois à peine moi qui te l'annonce), tous ont succombé, tous; j'en atteste les flambeaux errants de la nuit, et les mânes de mes compagnons, et toi le premier, funeste oiseau qui as présidé à mon retour, je ne l'ai obtenu ni par les larmes, ni par la ruse, ce cruel pardon, ce présent d'une vie déshonorée! Les ordres des Dieux, Atropos, insensible aux désirs des hommes, ma destinée, qui n'était pas de sortir de la vie par cette porte, m'ont arraché ce noble trépas. [3,70] Mais, pour te prouver que je suis prodigue de mes jours et ne frissonne pas à l'aspect de la mort, écoute : Tu as soulevé, roi fatal, une guerre exécrable que repoussent tous les présages, voulant, dans ton orgueil, chasser, pour régner, et les lois et ton frère. Les rejetons arrachés de tant de familles en deuil t'éveilleront incessamment de leurs plaintes, et tu frémiras d'horreur en entendant voler nuit et jour autour de toi les âmes de tes cinquante guerriers; car, moi aussi, je vais les suivre.»
Le farouche monarque s'émeut, le sang monte à son visage sombre, et l'enflamme. Sur-le-champ Phlégyas et Labdacus, exécuteurs toujours prêts de tout ordre injuste [3,80] (c'est à eux qu'Étéocle a remis le glaive de l'empire), s'avancent, et s'apprêtent à saisir le coupable; mais le magnanime devin avait déjà l'épée à la main ; et regardant, tantôt le visage de l'horrible tyran, tantôt son propre fer : « Jamais tu ne pourras rien sur mon sang, jamais tu ne frapperas cette poitrine que n'a pas frappée Tydée. Certes je pars avec joie, je vais chercher la mort qu'on m'a ravie, et revoir les ombres de mes compagnons qui m'attendent. Toi , c'est aux Dieux, c'est à ton frère --- ». Il n'achève point; l'épée plongée dans son flanc jusqu'à la garde l'en empêche : il lutte contre la douleur, et, ployé en deux par son effort pour aller au-devant du coup, [3,90] tombe, et, dans ses derniers râlements, rend le sang tour à tour par sa bouche et par sa blessure.
Les conseillers du roi, troublés par l'épouvante, murmurent à voix basse : quant au fils d'Hémon , dont le visage est menaçant encore et farouche jusque dans la mort, son épouse et ses fidèles parents, sitôt privés de la joie de son retour, l'emportent dans sa demeure.
Mais la rage de l'abominable roi ne s'arrête pas là; l'impie lui défend les flammes du bûcher et la paix du sépulcre, bien vainement toutefois, puisque ses mânes l'ignorent.
Toi cependant, qui fus grand par ta destinée et par ton coeur ; [3,100] toi dont le nom ne subira jamais l'indigne rouille de l'oubli, toi qui osas braver en face un tyran, et tracer ta route où se montrait la liberté, par quels vers, par quels chants égalerai-je ta renommée à tes vertus, augure aimé des Dieux? Ce n'est point en vain qu'Apollon t'a instruit des choses du ciel et jugé digne de son laurier : et Dodone, cette mère des forêts, et la vierge de Cyrrha, faisant taire le dieu qui les inspire, tiendront les peuples en suspens. Maintenant, t'éloignant de l'Averne et du Tartare, va, gagne les champs Élysées, lieux inaccessibles aux mânes des Thébains, [3,110] où les ordres iniques du tyran n'ont plus de pouvoir; que tes vêtements, que tes membres soient épargnés par la dent des bêtes féroces; que ton cadavre, gisant à l'air, soit protégé par la crainte et le respect des oiseaux de proie.
Cependant les femmes, pâles de désespoir, les enfants, les pères, se répandent hors des murs, et, par les chemins tracés, par des lieux impraticables, tous avides de revoir les objets de leurs larmes, courent au lieu du combat. Des milliers de personnes les accompagnent pour les consoler; quelques-uns brûlent de voir les actes d'un seul homme, et tant de travaux accomplis en une nuit. [3,120] Des cris retentissent sur toute la route, et les échos répondent par des cris.
Lorsqu'on fut arrivé à ces rochers tristement fameux , à cette forêt horrible, alors, comme si l'on n'eût pas encore gémi, comme si une pluie de larmes n'eût pas déjà coulé, de tant de bouches il sort un cri unique, lamentable; et la foule, à l'aspect de tous ces cadavres, est transportée de rage. Le Deuil est là, hideux, vêtu de lambeaux ensanglantés, la poitrine déchirée, entraînant les mères. Elles fouillent les casques des morts, et se montrent les corps qu'elles ont reconnus, penchées sur tous, étrangers et parents. Celles-ci essuient avec leur chevelure le sang corrompu qui les souille, celles-là leur scellent les paupières, [3,130] et remplissent de larmes leurs profondes blessures; quelques-unes, d'une main vainement attentive, retirent les dards enfoncés dans les chairs; d'autres adaptent doucement les bras coupés au tronc, et replacent les têtes sur les épaules.
Mais, errante à travers les buissons et dans la poussière de ce champ fatal, cette noble mère de deux jeunes guerriers qui ne sont plus maintenant que deux cadavres, Idé, les cheveux épars, pressant de ses ongles son visage livide, objet, non plus de pitié, mais de terreur, au milieu des armes, au milieu des morts, roule çà et là sur ce sol funeste sa blanche chevelure en désordre, cherche ses enfants, et se lamente sur tous les corps.
[3,140] Ainsi, toute joyeuse d'une guerre récente, la Thessalienne, obéissant à l'usage exécrable de sa nation de rappeler un homme du trépas par ses chants magiques, la main armée d'une torche de cèdre allumée, parcourt la nuit le champ de bataille, retourne les cadavres dans leur sang, et examine auquel des mânes elle pourra donner le plus de messages pour les vivants ; les âmes attristées s'en plaignent, et le père du noir Averne s'en indigne.
Les fils d'Idé gisaient à l'écart sous une roche : heureux qu'un même jour, qu'une même main les eût enlevés; qu'un même trait, traversant leurs poitrines, les eût à jamais enchaînés ! Idé les voit, [3,150] et les larmes s'échappent par torrents de ses yeux :
«Sont-ce là vos embrassements, sont-ce là vos baisers, ô mes fils? Est-ce ainsi qu'au dernier terme, la mort, cruellement ingénieuse, vous a enlacés l'un à l'autre? Quelle blessure toucherai-je la première? quel visage presserai-je le premier de mes lèvres? Est-ce bien vous, puissance de votre mère, vous, orgueil de mes flancs, vous par qui je croyais égaler les Dieux, et surpasser en noblesse toutes les mères de Thèbes? Oh! combien sont plus heureuses, combien sont bénies dans leur union celles dont la couche a été stérile, celles qui n'ont jamais, dans la douleur de l'enfantement, attiré par leurs cris les regards de Lucine sur leur demeure ! [3,160] Moi, c'est ma fécondité qui est la cause de mes maux. Et ce n'est pas même dans une bataille, livrée à la lumière du jour, qu'illustrés par quelqu'une de ces actions dont les nations gardent un éternel souvenir, vous êtes allés chercher des blessures, glorieuses du moins pour votre malheureuse mère; c'est une mort obscure et misérable que vous avez subie. Hélas! dans ce sang répandu, quel vol fait à la gloire! Oh ! moi, je n'oserais séparer vos mains enlacées dans une déplorable étreinte, ni rompre ces noeuds serrés par le trépas : allez, et, toujours frères, brûlez au même bûcher, confondez vos cendres dans la même urne.»
[3,170] Pendant ce temps chacun a disposé ses morts : ici Chthonius, là Penthée sont appelés à grands cris, le premier par son épouse, le second par sa mère Astyoche; ces jeunes enfants, espoir de ta race , ô Phédime, ont appris la mort de leur père; Marpisse, celle de son fiancé Phyllée, et les soeurs d'Acamas lavent son corps ensanglanté.
Alors, le fer en main, ils font pénétrer le jour dans la forêt, et dépouillent la colline voisine de sa couronne d'arbres antiques, confidents des actes de la dernière nuit et témoins des cris des mourants : là, en face des bûchers, parmi lesquels chacun a le sien dont il ne peut s'arracher, un homme d'un grand âge, Aléthès, s'efforce de calmer la funèbre assemblée:
«Certes, malheureux jouet des destins, notre race a fait bien des chutes, [3,180] depuis que l'étranger de Sidon sema dans des sillons thébains une moisson de fer qui produisit des fruits étrangers, et rendit nos champs formidables à ceux qui les cultivent; mais jamais, ni lorsque le palais de Cadmus, par suite des conseils de la jalouse Junon, fut réduit en cendres par la foudre, ni lorsque, fier d'une funèbre victoire, l'infortuné Athamas descendit de la montagne effrayée, rapportant, hélas ! avec des cris de joie, le corps inanimé de Léarque, non, jamais Thèbes ne poussa de tels gémissements, jamais ses demeures ne retentirent de cris plus aigus, [3,190] pas même lorsque, domptée enfin par la fatigue, Agavé perdit sa fureur, et, à l'aspect des larmes de ses compagnons, fut glacée d'épouvante. Un seul jour, semblable à celui-ci par le malheur, l'égala aussi dans son lugubre aspect, le jour où la fille impie de Tantale expia ses orgueilleuses paroles, lorsqu'entourée d'innombrables ruines elle enlevait du sol tant de cadavres, réclamait tant de bûchers.
«Tel était l'état de la foule; ainsi, abandonnant la ville, jeunes gens et vieillards, et un long essaim de femmes, mêlaient à leurs gémissement des reproches aux Dieux sur leur injustice, et se pressaient cri tumulte vers les sept portes de Thèbes, à la suite du double convoi qui sortait par chacune d'elles. Moi-même, je m'en souviens, quoique mon âge ne fût pas encore capable d'affliction, [3,200] je pleurai, j'égalai mes cris à ceux de mes parents. Ces malheurs toutefois nous venaient des Dieux : et je ne voudrais pas, ô Délie! parce qu'Actéon, pour s'être glissé jusqu'aux bords de ta chaste fontaine, et t'avoir souillée de ses regards profanes, fut déchiré par ses chiens en fureur, ou parce qu'une reine vit son sang, se résolvant en eau, former subitement un lac, je ne voudrais pas répandre de nouveaux pleurs; ainsi le voulaient les funestes fuseaux des Parques, ainsi l'ordonnait Jupiter. Aujourd'hui, c'est pour le crime d'un roi parjure que nous avons perdu tant de citoyens innocents, l'élite de notre patrie; la nouvelle que le traité a été foulé aux pieds n'est pas encore parvenue à Argos, et déjà nous déplorons les derniers malheurs de la guerre. [3,210] Oh! pour les chevaux et pour les cavaliers quelle poussière épaisse et quelle sueur ! oh! quel rouge affreux teindra nos fleuves gonflés !A vous ces combats, qui êtes dans la verdeur de l'âge: pour moi, puissé-je, quand c'est encore permis, obtenir un bûcher qui m'appartienne, et me coucher dans le tombeau de mes ancêtres!»
Ainsi parle le vieillard, et il ajoute des imprécations contre l'impie Etéocle, l'appelant cruel et infâme, et lui prédisant le châtiment. D'où lui vient cette liberté de paroles? Son terme est proche, toute sa vie est derrière lui, et il voudrait illustrer sa mort tardive.
Celui qui a semé les astres, observant depuis longtemps du sommet du monde ces événements, et voyant se développer dans ces nations un premier germe de sang, [3,220] fait appeler Mars en toute hâte. Ce dieu venait de ravager le pays des féroces Bistons et les villes des Gètes, et, tout agité encore, pressait la course de ses chevaux vers les régions éthérées, secouant son casque, qui a la foudre pour panache, et ses armes d'or d'un éclat sombre, animées d'effroyables figures de monstres. Sous son char le ciel tourne, et une lumière sanglante jaillit de son bouclier, dont l'orbe rivalise avec celui du soleil.
Dès que Jupiter le voit encore haletant de ses fatigues au pays des Sarmates, et la poitrine soulevée par la tourmente de la guerre :
«Tel que tu es, dit-il, ô mon fils, [3,230] pars pour Argos; tel que tu es, l'épée ainsi trempée, le front ainsi nébuleux de colère. Que les peuples secouent le frein; que, prenant tout le reste en haine, ils ne désirent que toi ; qu'ils se vouent à toi corps et âmes. Emporte de force ceux qui hésitent, enfreins les lois que j'ai données. Il t'est permis d'embraser d'ardeurs belliqueuses les hôtes du ciel, et jusqu'à mon âme tranquille : déjà moi-même j'ai jeté les semences de guerre; Tydée s'en retourne, racontant l'infàme attentat d'Étéocle, odieux prélude d'une guerre honteuse; ces embûches, cette trahison dont ses armes l'ont vengé.
«Fais qu'on le croie. Pour vous, divinités dont le rang est le mien, à quelque degré que ce soit, [3,240] n'entravez pas ma haine, ne tentez pas de me fléchir par vos prières; ainsi les destins, ainsi les noirs fuseaux des trois soeurs me l'ont juré ce jour, dès l'origine du monde, est fixé pour la guerre, et ces peuples sont nés pour les combats. Pourquoi m'empêcheriez-vous de poursuivre dans ces nations la vengeance d'anciens crimes, de châtier des descendants maudits? J'en atteste ce front, éternel sanctuaire de ma pensée, et ces sources de l'Élysée, puissances sacrées, même pour moi, de ma propre main je renverserai Thèbes, j'arracherai ses murs de leurs fondements, puis sur les maisons d'Argos [3,250] je ferai crouler ses tours, et la changerai en lac, en l'inondant de pluie; oui, dût Junon elle-même, au milieu de ce bouleversement, embrasser dans un dernier effort et ses collines et ses temples.»
Il dit; et, attérés comme s'ils n'eussent été que des mortels, tous les Dieux retiennent et leurs voix et leurs pensées. Ainsi, quand les vents lui donnent une courte trêve, la mer languit, et ses rivages dorment d'un calme sommeil; l'air, chaud et lourd, caresse d'un souffle à peine sensible les feuillages des bois et les nuées ; alors les étangs, les lacs sonores s'affaissent, les fleuves se taisent, épuisés par le soleil.
[3,260] Mars triomphe de joie en entendant cet ordre, s'élance bouillant d'ardeur sur son char encore brûlant, et en tourne les rênes vers la gauche. Déjà il atteignait les limites où le ciel se termine brusquement, lorsque Vénus vient s'arrêter sans crainte devant ses chevaux : ils reculent, et surle-champ leur crinière hérissée s'abaisse humblement. Alors, la poitrine appuyée contre l'extrémité du timon, et détournant ses yeux humides, pendant que, penchés jusqu'aux pieds de la déesse, les chevaux rongent en écumant leur frein de diamant, elle commence ainsi :
«C'est donc la guerre contre Thèbes, ô le meilleur des beaux-pères, [3,270] c'est la guerre que tu prépares, c'est l'extinction de tes petits-fils? Ni la naissance d'Harmonia, ni cet hymen célébré par les Dieux, ni ces larmes que je verse, rien, furieux que tu es, rien ne t'arrête? C'est là la récompense de ma faute? C'est pour cela que, réputation, pudeur, j'ai tout sacrifié? C'est tout ce que m'a valu de ta part le filet de Lemnos? Poursuis, puisque tel est ton plaisir, mais ce n'est pas ainsi que Vulcain m'obéit, Vulcain, cet époux outragé , cet époux irrité, et pourtant mon esclave. Quand je lui ordonnerais de s'épuiser pour moi à sa forge et d'y passer les nuits après les jours, il en serait heureux, fût-ce pour te fabriquer de nouveaux ornements et de nouvelles armes! [3,280] Et toi !... mais ce sont des rochers, mais c'est un coeur d'airain que je veux fléchir par des prières. Il est une chose pourtant, une seule, que je te demande avec angoisse : pourquoi me forçais-tu d'unir à cet époux tyrien ma fille chérie, et la livrais-tu à cet hymen fatal? Ils devaient s'illustrer par les armes, c'étaient des coeurs formés pour l'action, ces Tyriens nés du sang d'un dragon, disais-tu avec orgueil; c'étaient les descendants de Jupiter.... Ah! qu'il eût mieux valu pour moi marier ma fille, vers l'Ourse boréale, à quelqu'un de tes Thraces! N'avons-nous pas supporté assez d'indignités? n'est-ce pas assez que la fille de la déesse Vénus déroule en rampant ses longs replis, [3,290] et souille de sa bave les herbes d'Illyrie? Et maintenant c'est sa race innocente!»
Le dieu de la guerre ne put supporter plus longtemps ses larmes; il passe sa lance dans la main gauche, saute du haut de son char, prend Vénus dans ses bras, et la blesse de son bouclier en l'embrassant; puis il la flatte par ces douces paroles :
« Ô toi, mon repos après les combats, ma sainte volupté, la seule paix de mon âme ! toi qui, seule entre les Dieux, es assez puissante pour te jeter impunément au-devant de mes traits, et, quand ils frémissent au milieu du carnage, pour t'arrêter près de ces chevaux, et m'arracher ce glaive de la main; [3,300] non, ni les liens du sang qui m'attachent au Tyrien Cadmus, ni ton précieux amour (ne prends pas plaisir à me faire des reproches immérités), ne sont sortis de ma mémoire. Puissé-je auparavant, tout dieu que je suis, être plongé dans les lacs souterrains du royaume de mon oncle, et jeté désarmé au milieu des ombres pâles ! Mais en ce moment, contraint d'exécuter les décrets des destins et les ordres suprêmes de mon père, car ce n'est pas le bras de Vulcain qu'on choisirait pour une telle mission, de quel front irais-je m'opposer à Jupiter et mépriser les lois qu'il m'a dictées, moi qui naguère, ô puissance! ai vu la terre, et le ciel, et les mers trembler au son de sa voix, et des Dieux, si grands encore, bien qu'après lui, [3,310] se cacher d'épouvante? Mais ne pousse pas, ô ma bien-aimée, ta crainte jusqu'au désespoir! si je n'ai pas le pouvoir de changer ce qui est, du moins, lorsque les deux peuples lutteront sous les murs de Thèbes, je serai là, et j'appuierai le parti qui nous est allié. Alors, en me voyant, à travers la plaine ensanglantée, promener la mort dans les rangs des Argiens, tu ne. seras plus ainsi découragée. Ce droit, je l'ai, et les destins ne s'y opposent pas.»
Ayant ainsi parlé, il lance dans l'espace ses chevaux brûlants. La colère du grand Jupiter ne tombe pas plus rapidement sur la terre, quand parfois il s'arrête sur l'Othrys couvert de neige, ou sur la cime glacée de l'Ossa, [3,320] et prend dans la nue la foudre dont il arme son bras: la masse de feu vole; partout les ordres cruels du dieu et le triple dard épouvantent le ciel; elle annonce aux riches campagnes la dévastation, aux malheureux matelots la mort au fond des mers.
Déjà Tydée, parvenu au terme de sa route, suit d'un pas appesanti par la fatigue les campagnes d'Argos et les vertes pentes de Prosymna; son aspect est effrayant; ses cheveux se dressent, souillés de poussière; une sueur épaisse tombe de ses épaules dans ses profondes blessures; l'insomnie a rougi ses yeux; sa bouche est desséchée et haletante de soif, [3,330] mais son âme respire l'immense gloire de ses actes récents. Ainsi revient à ses pâturages accoutumés un belliqueux taureau, dont le cou, les épaules et le flanc déchirés ruissellent du sang de son adversaire et du sien. Ses forces sont abattues, mais non son courage; sa tête se penche, mais sa poitrine est gonflée d'orgueil : son ennemi gît sur l'arène, gémissant honteusement, et l'empêche de sentir ses cuisantes douleurs.
Tel était Tydée. Il n'a cessé, en traversant les villes situées entre l'Asope et Argon, de les enflammer de sa haine; partout et toujours il raconte que, député par une nation grecque, [3,340] il est allé à Thèbes réclamer le trône de Polynice exilé, mais que, violence, embûches nocturnes, attentat criminel et perfide, voilà tout ce qu'il a pu obtenir du roi thébain, qui refuse de reconnaître les droits de son frère. Les peuples le croient sans peine. Le dieu des combats les dispose à une foi sans limites, et la renommée double les bruits effrayants qu'elle recueille.
Dès qu'il est entré dans la ville (le hasard voulut qu'en ce moment même Adraste réunît en conseil les chefs les plus distingués), il se.présente à l'improviste, et, du seuil de la porte, crie d'une voix tonnante :
« Aux armes ! aux armes, guerriers ! et toi, excellent roi d'Argon, s'il te reste une goutte du sang de tes magnanimes ancêtres, [3,350] aux armes ! Plus de piété, plus de respect pour le droit des gens, seul souci de Jupiter ! Il eût mieux valu pour moi être député chez les Sarmates avides, chez le sanguinaire gardien de la forêt de Bébrycie. Et je n'accuse personne, et je ne me plains point de la mission qu'on m'a donnée; non, je me félicite de mon voyage, je me félicite d'avoir touché du doigt la scélératesse de Thèbes. A leurs attaques, croyez-le bien, à leurs attaques j'ai résisté comme une tour puissante, comme une ville resserrée dans ses murailles; leurs guerriers, les plus braves, armés de la tête aux pieds, la nuit , dans une embuscade, quand j'étais nu, quand j'ignorais les lieux, m'ont traîtreusement cerné, mais en vain: ils gisent dans leur sang [3,360] devant leur ville déserte. Maintenant, oh! maintenant, il en est temps, à l'ennemi, tandis qu'il tremble, tandis qu'il est pâle de crainte, tandis qu'il porte ses morts au bûcher, tandis que sa main est encore aux brancards funèbres! moi-même, tout fatigué que je suis d'avoir fait des ombres de ces cinquante héros, et malgré ces blessures encore saignantes, en avant, en avant! c'est mon voeu ».
Frémissant, les Inachides se lèvent de leurs sièges; et, le premier de tous, le héros thébain, s'avance, le visage renversé : « Moi, l'objet de la haine des Dieux, moi, dont la vie est un crime, je vois ces blessures, et n'en puis montrer aucune ! C'était donc ce retour, ô -mon frère, que tu me préparais? [3,370] C'était contre moi que tu dirigeais ces traits? Ô désir honteux de la vie! malheureux! j'ai privé mon frère d'un si magnifique exploit. Et maintenant qu'une douce paix continue d'habiter vos murs, et que je ne sois pas pour vous la cause d'un si grand trouble, moi qui vous suis encore étranger! Je sais, et le bonheur ne me l'a pas fait oublier, combien il est dur d'être arraché à ses enfants, à sa couche, à sa patrie ; non jamais famille inquiète pour un être aimé ne m'accusera; jamais les mères ne jetteront sur moi un regard oblique et farouche. Je partirai de bon coeur, et certain de mourir; quand mon épouse chérie, quand mon beau-père voudrait une seconde fois me retenir. Ma vie! c'est à Thèbes, [3,380] c'est à toi, mon frère, à toi surtout, magnanime Tydée, que je la dois ! »
Ainsi par des paroles feintes il sonde les coeurs, et fait indirectement une prière. Ses plaintes excitent la colère, et des larmes de pitié se mêlent à l'ardeur du ressentiment. Dans tous les coeurs, qu'ils soient jeunes ou glacés et engourdis par l'àge, règne une seule pensée, appeler les peuples aux armes, s'associer les nations voisines, puis aussitôt marcher. Mais le roi, aussi profond dans ses desseins qu'habile à manier le fardeau de l'empire :
« Laissez, dit-il, aux Dieux et à moi, je vous prie, le soin de remédier à ces maux; [3,390] toi, ton frère ne te privera pas impunément du trône ; et vous, ne vous engagez pas aveuglément dans cette guerre.. Maintenant accueillez ce noble fils d'Oenée, si fier de tant de sang versé; et que son âme et son corps se délassent dans un repos prolongé. Pour nous, la douleur ne nous fera pas perdre la raison ».
Aussitôt les amis de Tydée et son épouse, pâles d'effroi, l'entouren , épuisé qu'il est des fatigues du combat et de la route. Joyeux cependant, il s'arrête au milieu de la salle ; et, le dos appuyé contre une immense colonne, tandis qu'ldmon, disciple du dieu d'Épidaure, lave ses blessures, tantôt d'une main légère y porte le fer, tantôt les adoucit avec des herbes d'une grande vertu, [3,400] arraché à la douleur présente par la grandeur de son âme, il dit l'origine de la querelle, ses paroles et celles d'Étéocle, le lieu de l'embuscade, le temps choisi pour cette surprise, les guerriers qui l'ont attaqué, leurs chefs, et quels chefs! ceux dont la mort lui a le plus coûté, enfin Méon, conservé pour un triste message; et tandis qu'il parle, ses fidèles amis, les grands de l'État, son beau-père, sont immobiles d'étonnement, et l'exilé de Thèbes est transporté de fureur.
Le soleil, incliné au bord de la mer occidentale, avait dételé ses chevaux brûlants, et plongeait dans les eaux de l'Océan son éclatante chevelure; [3,410] la foule des filles de Nérée et les Heures accourent d'un pas rapide; elles détachent de son front la couronne aux rayons d'or, elles ôtent aux chevaux leurs freins, et déchargent des harnois vermeils leurs poitrines trempées de sueur; d'autres les conduisent au doux gazon qu'ils ont bien mérité, relèvent le timon et renversent le char.
La nuit est venue : elle a calmé les soucis des hommes et les élans désordonnés des bêtes sauvages, et enveloppé les cieux de son noir manteau. Elle est douce pour tous, mais non pour toi , Adraste, ni pour Polynice; quant à Tydée, il dort d'un sommeil profond, et tout plein de la grande image de sa valeur.
[3,420] Et déjà le dieu des combats, au milieu des ombres errantes de la nuit, sur les confins de l'Arcadie, sur les campagnes de Némée; sur le sommet du Ténare, sur Thérapnée, chérie d'Apollon, fait retentir le tonnerre de ses armes, et remplit de son amour les coeurs.les plus timides. La Fureur et la Colère ajustent son panache; la Peur, son écuyer, tient les rènes de ses coursiers, tandisque la Renommée, à qui nul bruit n'échappe, et qu'entourent comme une ceinture mille rumeurs diverses, vole devant son char, et, poussée par le souffle gémissant des chevaux aux pieds ailés, secoue ses plumes frissonnantes avec un sourd murmure : c'est que l'écuyer, la pressant de son fouet ensanglanté, [3,430] la force à dire ce qui est et ce qui n'est pas ; et du haut de son char le Dieu lui-même, implacable, lui heurte le dos et la tête avec sa lance terrible.
Ainsi, lorsque Neptune tire les vents des antres d'Éole, les chasse devant lui, et les précipite sur la grande mer Êgée; entre les rênes de son char frémissent, triste cortége, et les nuées, et les frimas, et les brumes, et les tempêtes. Lourdes des débris fangeux des terres bouleversées, les Cyclades, ébranlées jusque dans leurs fondements, résistent, mais chancellent; toi-même, ô Délos, tu crains d'être séparée de Mycone et de Gyare, tes compagnes, et tu attestes la foi de ton grand nourrisson.
[3,440] Déjà, pour la septième fois, l'Aurore au teint de pourpre rendait à la terre et aux Dieux l'éclat du jour, lorsque le vieux héros, descendant de Persée, l'esprit troublé de mille inquiétudes sur la guerre et sur l'orgueil de ses gendres, hésitait encore s'il donnerait carrière à leur ardeur belliqueuse et ferait sentir aux nations l'aiguillon des combats, ou s'il mettrait un frein aux ressentiments, et retiendrait le glaive à moitié sorti du fourreau. D'un côté, les douceurs de la paix l'attirent; de l'autre, sa fierté est révoltée de la honte d'un tel repos; et d'aîlleurs, enivrés des charmes nouveaux de la guerre, les peuples seront difficiles à contenir. [3,450] Dans son doute, une dernière pensée lui sourit, c'est de faire parler les prêtres inspirés, et d'apprendre ainsi la volonté des dieux.
C'est à toi, Amphiaraüs, qu'est confié ce soin intelligent de l'avenir; et près de toi le fils d'Amythaon , déjà vieux de corps, mais vigoureux d'esprit et d'inspiration; Mélampe, unit ses pas aux tiens. On ne saurait dire qui des deux Apollon favorise le plus, qui des deux il a le plus largement abreuvé des eaux de Cyrrha. D'abord, dans les entrailles et le sang des victimes ils interrogent les Dieux : dès le début, ils voient avec épouvante les coeurs tachés des brebis refuser une réponse favorable, et leurs veines, remplies d'un sang noir, menacer des derniers malheurs. Ils veulent poursuivre cependant, et demander des présages à l'air libre des cieux.
[3,460] Il était une montagne cachant dans les nues sa croupe audacieuse (les habitants de Lerne l'appellent Aphésas), et dès longtemps sacrée pour les peuples de l'Argolide : c'est de là que Persée, d'un vol rapide, s'élança dans les airs, ce jour où sa mère effrayée vit, du haut d'un rocher, les pieds de son fils se détacher du sol, et fut tentée de le suivre.
C'est là que les deux interprètes des Dieux, le front ceint d'une pâle couronne d'olivier, et les tempes ornées de bandelettes blanches comme la neige, se rendent ensemble, au moment où le soleil levant a séché les campagnes humides de rosée, et dissipé les brumes glacées de la nuit. [3,470] Le premier, le fils d'Oïclès adresse à la divinité, pour se la rendre propice, la prière accoutumée :
« Tout-puissant Jupiter! c'est toi, dit-on, qui as donné aux aigles rapides le pouvoir de conseiller, rempli les oiseaux de la science de l'avenir, et dévoilé dans le ciel les présages et les causes cachées des événements. On ne trouverait des oracles plus sûrs ni dans l'antre de Cyrrha, ni dans ces arbres de Chaonie qui, si l'on en croit la renommée, parlèrent en ton nom au pays des Molosses; non, dût-on même faire entrer en lice et l'aride Hammon, et les sorts de Lycie, et le boeuf du Nil, et Branchus, égal à son père, et le rustique habitant de Pise, [3,480] qui, la nuit, entend la voix de Pan dans l'ombre des forêts de Lycaonie. Bien plus riche d'inspiration est celui à qui tu te manifestes, ô Jupiter, dans le vol favorable des oiseaux : ce privilège qu'ils ont est étonnant, mais il existe, et depuis longtemps; soit que le fondateur du ciel l'ait ainsi voulu, lorsqu'il prit dans les éléments épars du chaos les germes de nouveaux mondes; soit que, changé de forme après avoir eu la nôtre, l'oiseau ait monté jusqu'à la région des vents, soit qu'il ait une essence plus pure, et que son innocence et son rare contact avec la terre lui enseignent la vérité; c'est à toi, souverain créateur des hommes et des Dieux, qu'il appartient de le savoir : [3,490] pour nous, qu'il nous soit permis seulement de lire d'avance dans le ciel s'il faut commencer cette guerre, et quels seront nos travaux à venir. Si le destin le veut, si les inflexibles Parques ont décidé que les haches d'Argos briseront les portes de Thèbes , donne un signe, tonne à gauche, et qu'au milieu des airs la langue mystérieuse des oiseaux fasse entendre un favorable et unanime murmure. S'il en est autrement, arrête-nous dès à présent, et couvre le jour d'un nuage d'oiseaux volant à droite.»
Il dit, et se place sur le haut d'un rocher : alors il prononce les noms de plusieurs divinités inconnues, et pénètre du regard les ténèbres de l'immense univers.
Lorsqu'ils se furent, dans les formes consacrées, partagé les astres, [3,500] qu'ils eurent longtemps, de l'âme et des yeux ; suivi, observé attentivement tous les mouvements des airs, le fils d'Amythaon commence ainsi, après un long silence :
«Ne vois-tu pas, Amphiaraüs, que dans les hautes régions du ciel aucun oiseau n'a le vol régulier? que tous ne planent qu'après avoir glissé vers tous les points de 1'espace, ou fuient avec un sinistre battement d'ailes? Ni le noir compagnon des trépieds, ni le brûlant ministre de la foudre, ne se montrent, et l'oiseau au bec crochu de la blonde Minerve ne vient point apporter ses auspices encore plus favorables : non, c'est le vautour, c'est l'épervier qui tournent triomphants sur leur proie. [3,510] Des monstres volent, de lugubres oiseaux sifflent dans la nue, la nocturne chauve-souris gémit, et le butor annonce des destins funestes. Suivrons-nous ces premiers présages? Est-ce à ces hôtes, dieu de Thymbrée, que tu livres le ciel? Tous ensemble, de leurs ongles recourbés, se déchirent mutuellement avec rage; des bruissements de leurs ailes, imitant des gémissements, ils chassent les Zéphyrs, et s'arrachent le plumage de leur poitrine.»
Amphiaraüs reprend: « Certes, mon père, Phébus est bien variable dans ses présages; je l'ai souvent éprouvé, et dès ma première jeunesse, lorsque le vaisseau thessalien me portait avec ces rois, fils des Dieux. Là, prédisant les dangers qu'ils allaient courir sur la terre et sur les mers, [3,520] j'étonnais les chefs; et lorsque je parlais de l'avenir dans les circonstances embarrassantes, Mopsus n'était pas plus souvent que moi écouté de Jason; mais jamais, avant ce jour, je n'ai: remarqué des signes aussi terribles, ni lu dans les astres l'annonce de plus de prodiges : toutefois, des choses plus effrayantes encore se préparent. Porte ton attention de ce côté : dans ces profondeurs lumineuses du ciel, d'innombrables cygnes sont rangés par bataillons, soit que Borée les ait chassés des bords glacés du Strymon, soit que les vents doux et fécondants des bords du Nil les apportent jusqu'à nous. Ils sont arrêtés : figure-toi que c'est là l'image de Thèbes; car, formés en cercle, immobiles et silencieux, [3,530] ils semblent une ville entourée de murs et de retranchements. Mais voici qu'une armée plus forte s'avance à travers le vide; je vois, sur une même ligne, sept de ces fauves oiseaux qui portent la foudre du grand Jupiter marcher à la tète de la colonne triomphante. Ce sont, comprends-le bien, les sept rois qui commandent l'armée d'Argos. Ils fondent sur la troupe aux ailes de neige, le bec ouvert pour le carnage et les serres déployées.
« Vois-tu cette pluie de sang dispersée par les vents, cette nuée de plumes dont le jour est obscurci? Quelle soudaine et cruelle colère de Jupiter vengeur plonge les vainqueurs dans la mort! L'un, s'élevant trop haut, s'enflamme tout à coup aux feux du soleil, [3,540] et laisse tomber sa fureur; un autre lutte contre les plus redoutables des ennemis, mais il ne peut se soutenir sur ses ailes trop faibles. Celui-ci, attaché à son adversaire, tombe avec lui; cet autre se soustrait par la fuite à la funeste destinée de ses compagnons. Cet autre, enveloppé dans un nuage, meurt; en voici un qui, près d'expirer, mange son ennemi vivant; le sang arrose les creuses nuées. Pourquoi ces larmes furtives? Celui-là, vénérable Mélampe, celui-là qui tombe, je le reconnais ».
Tremblants sous le poids de l'avenir, souffrant par anticipation les maux dont ils voient la véridique image, les augures sont frappés de terreur; [3,550] ils se repentent d'être entrés de force dans le conseil des hôtes de l'air, et d'avoir pénétré les secrets du ciel malgré le ciel. Ils maudissent les Dieux qui les ont écoutés. D'où vient aux malheureux mortels ce désir insensé de connaître l'avenir? Est-ce un présent des Dieux, ou bien un besoin de cette race humaine, qui ne peut jamais se fixer? Nous voulons savoir à tout prix quel fut notre premier jour, quel sera le dernier; ce que dans sa bonté le père des Dieux, ce que dans son âme de fer Clotho nous réserve; nous interrogeons les entrailles des victimes, le vol et le chant des oiseaux dans les nues, le cours des astres, les phases réglées de la lune, et l'art sacrilége des Thessaliens. [3,560] Ce n'étaient pas les hommes de l'âge d'or, nos ancêtres au sang pur, ces durs enfants des rochers ou des chênes, qui eussent conçu ces audacieuses tentatives; ils n'avaient qu'un amour, dompter les forêts et le sol; et, pour eux, fouiller dans l'avenir était un crime. Pour nous, tourbe débile et corrompue, nous scrutons dans sa profondeur la pensée des Dieux; de là la pâleur et la haine, de là les attentats, et la perfidie, et une ambition sans limites.
De sa propre main Amphiaraüs arrache les bandelettes et les guirlandes maudites, et, le front dépouillé du sacré feuillage, descend de cette montagne désormais odieuse : déjà le bruit des armes et les sons de la trompette sont dans ses oreilles, et Thèbes absente frémit dans son coeur. [3,570] Il ne veut ni se montrer à la foule, ni converser secrètement avec le roi, ni se présenter à l'assemblée des grands; il va se cacher dans l'ombre de sa demeure, et refuse de dévoiler les volontés des Dieux. Pour toi, la honte et le chagrin te retiennent dans la campagne, ô Mélampe!
Douze jours il reste la bouche fermée, et tient le peuple et les chefs dans une déchirante incertitude. Et déjà les ordres suprêmes du Tonnant retentissent, et dépeuplent de citoyens les campagnes et les antiques cités; le dieu de la guerre entraîne à sa suite d'innombrables combattants ; tous avec joie ont quitté leurs maisons, et leurs femmes chéries, et leurs enfants pleurant sur le seuil : [3,580] tant est puissant le dieu qui les inspire! Les armes suspendues à la porte du foyer paternel, les chars renfermés dans les temples, ils les en arrachent avec bonheur; dards amoindris par le temps, glaives hérissés de rouille se redressent pour pouvoir frapper encore, et rajeunissent, aiguisés sur la pierre. Ceux-ci essaient des casques polis, de grandes cuirasses aux jointures d'airain, des tuniques d'acier dont la rouille fait crier les mailles; d'autres assouplissent les arcs crétois. Bientôt les faux, les socs de charrues, les herses, les hoyaux recourbés, rougissent affreusement dans les forges avides. [3,590] On n'a pas honte de tailler des lances dans les arbres des bois sacrés, et des boucliers dans les flancs du taureau vieilli.
Argos se précipite vers le palais du roi, que la tristesse dévore; la guerre est dans tous les coeurs, la guerre est dans toutes les bouches; un cri monte dans les airs, aussi formidable que le mugissement de la mer de Tyrrhène, ou que le bruit qu'en se retournant fait Encelade : le mont tonne au loin dans ses antres brûlants; ses cratères, débordent, le promontoire de Pélore resserre ses flots dans un lit plus étroit, et la terre de Sicile, jadis arrachée du continent, espère retourner à son point de départ.
Alors s'avance Capanée, qu'excite l'amour des combats, et dont cette longue paix a gonflé le cour d'indignation. [3,600] Sa noblesse est illustre et ancienne, mais par ses exploits il a dépassé ses ancêtres : longtemps contempteur impuni des Dieux et de la justice, et prodigue de sa vie, quand la colère l'inspire, semblable à l'un des habitants des forêts de la sombre Pholoé, ou à l'un des Cyclopes, qu'il égale par sa taille, il est debout à ta porte, avec les chefs et la foule frémissante, Amphiaraüs.
«Quelle lâcheté, s'écrie-t-il, fils d'Inachus! et vous, ô Grecs, nos alliés par le sang! N'est-ce pas une honte que sur le seuil d'un plébéien [3,610] tant de nations armées et remplies d'ardeur s'arrêtent ainsi en suspens? Non, quand, sous les voûtes caverneuses de Cyrrha, Apollon lui-même, quel qu'il soit pour des lâches, quoi qu'en publie la renommée, mugirait enfermé dans son antre fatidique, je ne pourrais attendre qu'une vierge pâle vînt annoncer ses effrayants et équivoques oracles. Mon dieu, c'est ma valeur, c'est l'épée que je tiens! Qu'il sorte donc à l'instant, avec sa lâcheté et ses mensonges, ce prêtre; ou je saurai aujourd'hui jusqu'où va le pouvoir des oiseaux !»
Un frémissement de joie, des applaudissements unanimes accueillent ces paroles d'un furieux. Enfin, contraint de sortir, le fils d'Oïclès, qu'agitent bien d'autres inquiétudes, se montre :
[3,620] «Certes, ce ne sont point, dit-il, les clameurs de ce jeune impie, ni ses menaces, bien que ces menaces aillent jusqu'à la démence, qui m'arrachent de mes ténèbres : une autre destinée m'attend, et mon dernier jour ne sera point l'ouvrage d'un mortel. C'est mon amour pour vous, c'est Phébus, dont l'esprit déborde en moi, qui me pousse à dévoiler le secret de l'avenir. Tout ce qui doit arriver, tout ce qui est devant nous, je vais vous le révéler, malgré ma douleur; mais toi, homme en délire, il est défendu de t'avertir d'avance, et pour toi seul est muet mon Apollon. Où portez-vous, malheureux, malgré les destins et les Dieux, [3,630] où portez-vous ces armes? Est-ce le fouet des furies qui vous tourmente et vous aveugle? Êtes-vous si dégoûtés de la vie? haïssez-vous Argos? Vos maisons ont-elles perdu leurs charmes:? N'avez-vous souci d'aucun présage? Pourquoi vers le mystérieux sommet de la montagne de Persée m'avez-vous contraint de porter mes pas tremblants, et de forcer l'entrée du conseil des Dieux? Je pouvais comme vous ignorer le sort de nos armes, notre jour suprême, votre destinée à tous, et la mienne. Je vous prends à témoin, profondeurs du monde que j'ai sondées, oiseaux d'ont j'ai écouté le langage, et toi, dieu de Thymbrée, que dans mes invocations je n'ai jamais trouvé si cruel, vous savez quels signes d'avenir [3,640] il m'a fallu subir! J'ai vu des présages d'une ruine immense; j'ai vu les hommes et les Dieux souillés de crimes; j'ai vu Mégère en joie, et Lachésis faisant disparaître des siècles sur son noir fuseau.
Jetez loin de vous ces armes. C'est un dieu qui s'oppose à vos fureurs, c'est un dieu! Malheureux! que trouvez-vous de beau à inonder de votre sang l'Aonie et les sillons ensemencés par le cruel Cadmus? Mais pourquoi ces vaines prédictions? pourquoi ces efforts pour empêcher des événements inévitables? Nous passerons outre ». A ces mots, le prêtre se tait et soupire.
Capanée reprend : «Garde pour toi ta fureur, augure, et tes prédictions, excellent prétexte pour rester honteusement dans Argos solitaire. [3,650] Que jamais le son de la trompette n'aille jusqu'à ton oreille ! Mais pourquoi retardes-tu l'élan de guerriers plus braves que toi? Sans doute, pour que tu puisses, mollement étendu dans ta couche, jouir de tes vains auspices, de ton fils, de ton foyer; nous verrons en silence, nous verrons sans vengeance la poitrine transpercée du magnanime Tydée, et le traité déchiré par le glaive? Sans doute ces guirlandes te vaudront la paix; sans doute tes paroles feront jaillir du ciel vide les causes et les sources cachées des événements? Je plains les Dieux, s'ils s'inquiètent des incantations [3,660] et des prières des hommes. Pourquoi veux-tu épouvanter des coeurs timides? C'est par la crainte que les Dieux sont entrés dans le monde. Pour toi, tu peux en toute sécurité donner maintenant carrière à ton enthousiasme; mais, au premier son de la trompette, quand déjà nous boirons dans nos casques les eaux ennemies de l'Ismène et de Dircé, ne viens pas, je t'en avertis, lorsque je n'écouterai plus que le bruit des clairons et des armes, te jeter à la traverse, et, pour quelque vision de vents ou d'oiseaux, reculer le jour des combats ! loin de toi seront alors ces molles bandelettes, et ta fureur prophétique, et l'épouvantail de ton dieu. Alors il n'y aura d'augure que moi, et quiconque avec moi sera prêt à s'enivrer de carnage.»
Une seconde fois les acclamations éclatent avec un immense fracas, [3,670] et roulent en tumulte jusqu'aux astres.
Tel un rapide torrent, dont les souffles printaniers, en fondant les neiges des montagnes, ont accru la fureur, franchit toutes les digues, erre çà et là dans les plaines, et emporte pêle-mèle, à grand bruit, les cabanes, les débris des terres, les troupeaux, les hommes, jusqu'à ce qu'une colline, plus forte que lui, l'arrête, et de son vaste boulevard lui fasse enfin des rives. Ces débats des chefs sont interrompus par la nuit.
Cependant Argie ne pouvant plus supporter les gémissements de son époux, et touchée de pitié pour une douleur qu'elle partage, [3,680] allait, dans l'état où elle était depuis longtemps, les cheveux en désordre, les joues sillonnées de larmes, vers le palais de son vénérable père, et portait à son aïeul le jeune Thessandre suspendu à sa mamelle, à l'heure où la nuit finit, où l'aurore n'est pas levée encore, où l'Ourse, restée seule sur l'horizon, voit avec envie les astres fuir vers l'Océan.
Lorsqu'elle eut passé le seuil et se fut jetée aux genoux d'Adraste : «Pourquoi je viens en larmes, sans mon triste époux, suppliante, frapper la nuit à ta porte, bien que je ne te le dise pas, tu le sais, ô mon père! Mais, j'en atteste les Dieux qui président à la naissance, [3,690] et toi, mon père, ce n'est pas lui qui m'envoie, c'est un chagrin sans repos qui me chasse de ma couche ; car , depuis que l'hymen , et après lui, la funeste Junon, ont allumé pour nous un flambeau sinistre, toujours les larmes de Polynice, toujours les gémissements qu'il pousse à mes côtés ont éloigné le sommeil de mes yeux. Non, quand j'aurais la férocité d'une tigresse, quand mon coeur serait entouré d'une dure écorce de pierre, je n'y pourrais tenir. Toi seul peux nous secourir, toi seul peux guérir nos maux ; donne-nous la guerre, ô mon père ! Vois l'humiliation, vois l'abaissement de ton gendre, vois ce fils de l'exilé; un jour il rougira de sa naissance. Souviens-toi que cet exilé fut d'abord ton hôte, et qu'en joignant nos mains tu attestas les Dieux! [3,700] C'est bien lui que les destins me réservaient, lui qu'annonçait Apollon. Je n'ai point brûlé furtivement des ardeurs de Vénus, ni allumé un criminel flambeau; j'ai respecté tes ordres, j'ai chéri tes conseils. Maintenant qu'il souffre, serai-je assez cruelle pour dédaigner ses plaintes? Tu ne sais pas, père bien-aimé, tu ne sais pas qu'un vif amour était pour moi un motif de plus d'épouser un infortuné. Et maintenant, dans mon affliction, je te demande une triste et redoutable faveur qui me sera une source de terreurs et de larmes. Mais quand le jour fatal interrompra le baiser d'adieu, quand les rauques accents de la trompette donneront aux guerriers le signal; du départ, et que vos fronts étincelleront du sauvage éclat des casques d'or, [3,710] hélas ! père chéri, je viendrai peut-étre t'adresser une autre prière.»
Le visage baigné de pleurs, son père l'embrasse. «Ce n'est pas moi, ma fille, qui te ferai jamais un crime de ces plaintes; ne crains donc plus; ta demande est honorable; et il y aurait injustice à la rejeter. Mais les révélations des Dieux (ne cesse pas pour cela d'espérer), mes propres craintes, l'instabilité des trônes, me mettent mille doutes dans l'esprit : ces doutes cependant, ma fille, quand il le faudra, auront un terme; et tu ne te plaindras pas d'avoir pleuré en vain. Ton rôle à toi, c'est de consoler ton époux, pour qu'il trouve moins dure une attente nécessaire. Nous faisons lentement, ma fille, de vastes préparatifs. Nos armes gagneront à ces délais.» [3,720] Pendant qu'il parle il voit le jour naître, et se lève pour remplir ses immenses devoirs.
DE STACE
STACE
THEBAÏDE.
LIVRE IV
Livre III - Livre V
STACE
LIVRE QUATRIÈME.
[4,1] Pour la troisième fois Phébus au souffle des Zéphirs avait fondu les frimas de l'hiver, et forçait le jour à entrer dans la voie plus large qu'il parcourt au printemps, quand la prudence d'Adraste fut brisée par l'impulsion des destins, et la lice des combats enfin ouverte aux malheureux Argiens. La première, du sommet du Larisse, Bellone secoue d'une main une torche étincelante, et de l'autre lance un énorme javelot, qui fend l'air en sifflant, et s'arrête sur la cime du mont qui fait face à Dircé. Bientôt elle entre dans le camp, se mêle aux guerriers que couvrent de brillantes armures d'acier et d'or, [4,10] et frémit comme un escadron ; elle distribue des épées, elle excite les chevaux du geste, elle appelle aux portes; ses ordres, les braves les devancent, et les lâches même sentent en eux une valeur d'un moment.
Le jour fixé est arrivé; il tombe, en l'honneur de Jupiter et de Mars, d'innombrables victimes ; à l'aspect des entrailles, où rien de favorable ne se montre, le prêtre pâlit, et toutefois, devant ces hommes armés, feint d'espérer.
Déjà, autour de leurs parents, enfants, jeunes filles, vieillards, se pressent, se confondent, et de leur foule obstruent les dernières issues du camp. Nulle mesure dans les larmes; elles pleuvent des boucliers et des panaches des guerriers dans leurs tristes adieux, [4,20] et à chaque armure est suspendue tout entière une famille éplorée; on fait passer avec amour des baisers à travers les ouvertures des visières baissées, et pencher dans ces embrassements les farouches cimiers. Ceux à qui naguère et les armes et la mort elle-même semblaient douces, gémissent; la colère se calme et chancelle au milieu des sanglots.
Ainsi des hommes qui vont s'embarquer pour un lointain voyage, quand déjà les vents gonflent la voile, quand l'ancre sort du fond déchiré des mers, pressent longtemps une main amie; ils enlacent leurs bras, ils serrent les uns contre les autres leurs yeux baignés de pleurs; tout les trouble, ici des baisers, là la sombre immensité des flots; enfin ils se quittent.
Ceux qui restent se tiennent debout sur un rocher; [4,30] ces voiles qui fuient, il leur est doux de les suivre du regard, et ils se plaignent en voyant redoubler les vents qui soufflent du rivage; ils demeurent cependant, et ce navire chéri, du haut du roc, ils le saluent.
A moi maintenant, toi d'abord, antique Renommée, pour qui l'univers n'a point de mystères, toi, dont la fonction est de conserver la mémoire des guerriers et d'éterniser leur vie; révèle-moi mes héros! Et toi, ô reine du bois harmonieux des Muses, Calliope, prends ta lyre, et chante les bras, les armes qu'a mis en mouvement le dieu de la guerre, les villes qu'il a dépeuplées. Jamais poète n'a puisé à la source sacrée une plus sublime inspiration.Roi triste, courbé sous le poids des soucis, et proche déjà du déclin des ans, [4,40] au milieu des acclamations s'avance presque malgré lui Adraste, ceint pour toute arme d'un glaive; des officiers portent son armure à sa suite; à la porte du camp son écuyer pare ses coursiers rapides, et déjà contre le joug lutte Arion.
Pour lui Larisse arme ses guerriers, pour lui arment les leurs et la haute Prosymne, dont les taureaux surpassent ceux de Midée, et Phyllos féconde en troupeaux, et Néris qu'épouvante en sa longue vallée l'écumant Charadrus, et Thyré qui boira un jour du sang lacédémonien. A Adraste se joignent les rois qui se vantent de partager son origine, [4,50] ceux qui cultivent les rochers de Drépane et les plaines fertiles en oliviers de Sicyone, ou les lieux qu'arrose la Langie de ses eaux dormantes et muettes, et que resserre des anfractuosités de ses rives le sinueux Élissus. Ce fleuve est tristement célèbre : les Euménides, dit-on, se baignaient dans ses sombres eaux ; elles aimaient à y plonger, sans que le Phlégéthon les regrettât, leurs têtes et leurs cérastes haletants, soit qu'elles vinssent de bouleverser les demeures des Thraces, ou le palais impie de Mycènes, ou le foyer de Cadmus : le fleuve fuyait devant ces nageuses, et se souillait d'innombrables poisons.
Près d'eux marche Éphyre, consolée des malheurs d'Ino, [4,60] et les guerriers de Cenchrée, voisine de cette fontaine amie des poètes, que fit jaillir, en frappant du pied la terre, le cheval né de la Gorgone, et située en face des flots, à l'endroit où l'isthme repousse les efforts de deux mers.
Cette troupe, forte de trois mille hommes, suit Adraste en bondissant de joie : les uns portent à la main des javelots, d'autres des épieux longtemps durcis au feu, car ces gens armés n'ont pas tous les mêmes moeurs, ni le même sang; d'autres sont habiles à manier la fronde, à lui faire décrire des cercles dans l'air. Adraste marche à leur tête, doublement vénérable par ses années et par son sceptre.
Tel, à travers les pâturages où il règne depuis longtemps, se promène, tête haute, un taureau; [4,70] déjà la peau de son cou est flasque, ses épaules sont moins pleines; il est roi cependant, et les jeunes taureaux n'osent le provoquer, car ils voient ses cornes tronquées par de nombreuses blessures , et sa poitrine couverte de larges cicatrices.
Après le vieil Adraste viennent les étendards de son gendre thébain, pour qui cette guerre se fait, pour qui brûle la colère de toute cette armée; à lui se sont joints aussi des volontaires de sa patrie, attirés, les uns par cette pitié qu'inspire un exilé, par cette fidélité que le malheur accroît, d'autres par l'envie de changer de maître, un grand nombre par la justice de sa cause.
[4,80] Son beau-père lui avait donné à gouverner Égion, Arène, et la riche Trézène, où naquit Thésée, afin qu'il pût marcher avec honneur, entouré de nombreux soldats, et oublier le rang qu'il avait perdu dans sa patrie.
Le héros porte les mêmes vêtements, les mêmes armes qu'il portait, hôte prédestiné d'Adraste, dans cette nuit de tempête. La peau du lion de Theumèse couvre son dos; des javelots au double fer étincellent dans sa main; à son flanc est suspendue une redoutable épée, que surmonte la figure ciselée d'un Sphinx. Déjà son trône, déjà les embrassements de sa mère et de ses fidèles soeurs sont à lui par le désir et par l'espoir.
[4,90] Cependant, au haut d'une tour, Argie éperdue se penche en dehors de toute la longueur de son corps; il se retourne, il la voit; l'épouse ramène à elle l'âme et les yeux de son époux , et chasse de son coeur sa Thèbes bien-aimée.
Au milieu de l'armée s'avance, à la tête des soldats de sa nation, le foudroyant Tydée, joyeux déjà et le corps sans blessure; car la trompette a retenti. Ainsi, du sein de la terre, un serpent, aux doux rayons du soleil du printemps, s'élance, rajeuni, dépouillé d'une enveloppe vieillie, et verdit, menaçant, à travers les herbes riantes malheur au laboureur qui le rencontrerait béant dans le gazon, [4,100] et épuiserait son premier venin!
Les plus vaillants guerriers des villes d'Italie étaient venus se joindre à lui aux premiers bruitsde guerre, bruits dont s'émurent et la pierreuse Pylène, et Pleuron que regrettèrent, changées en oiseaux, les soeurs de Méléagre, et l'escarpée Calydon , et Olenos qui dispute au mont Ida la gloire d'avoir nourri Jupiter, et Chalcis, port hospitalier de la mer d'Ionie, et ce fleuve dont Hercule, dans sa lutte avec lui, déshonora la face; à peine encore ose-t-il lever son front mutilé au-dessus des eaux, et, cachant sa tête dans son antre verdâtre, il pleure : ses rives altérées sont souillées de poussière.
[4,110] Tous ont la poitrine défendue par un tissu de mailles d'acier; de redoutables javelots arment leurs mains; le dieu de leur patrie, Mars, se dresse au cimier de leurs casques. De toutes parts cette jeunesse d'élite entoure le magnanime fils d'OEnée, joyeux de marcher au combat, et paré d'illustres cicatrices; il n'est ni moins menaçant, ni moins furieux que Polynice, et l'on ne saurait dire pour lequel des deux cette guerre se fait.
Mais plus forte et différemment armée vient ensuite une nouvelle troupe de Grecs, ceux qui sillonnent de nombreuses charrues tes rives, ô Lyrcius ! les tiennes aussi, roi des fleuves d'Achaïe, Inachus (nul autre en effet n'a un cours plus impétueux que le sien, quand il sort de la terre de Persée et qu'il écume, [4,120] gonflé par les eaux que versent le Taureau et les Pléiades, par les pluies qui tombent du sein de son gendre Jupiter) ; ceux des villes qu'entoure le rapide Astérion, et l'Erasin qui roule dans ses ondes les moissons des Dryopes; ceux qui cultivent les campagnes d'Épidaure et les collines visitées par Bacchus, mais que la déesse d'Enna, Cérès, néglige : l'inaccessible Dymé avait envoyé aussi ses guerriers, et Pylos ses bataillons serrés, Pylos, où régnait Nélée, Pylos encore inconnue. Nestor était dans toute la force de la jeunesse, et cependant il refusa de se joindre à cette armée, qu'il prévoyait vouée à la mort.
Celui qui les guide et leur apprend à aimer la gloire, c'est le fier Hippomédon; sur sa tête tremble un casque d'airain, [4,130] surmonté d'un triple panache blanc; tout son flanc est pressé par un corselet de fer; un large et étincelant bouclier couvre ses épaules et sa poitrine, et reproduit, habilement ciselée dans l'or, la nuit de Danaüs : le noir flambeau des Furies éclaire les cinquante lits coupables; le père lui-même, debout sur le seuil ensanglanté, loue le forfait de ses filles, et passe en revue leurs glaives.
Il descend de la citadelle d'Argos; le cheval de Némée qu'il monte s'effraie à la vue des armes, s'emporte, vole, remplit les campagnes de son ombre immense, et soulève des tourbillons de poussière. Ainsi, de ses épaules et de ses deux poitrines brisant les arbres des forêts, [4,140] le centaure Hylée s'élance de son antre; l'Ossa tremble sous sa course; les troupeaux, les bêtes sauvages se couchent de frayeur; ses frères eux-mêmes frissonnent, jusqu'à ce qu'enfin d'un vaste bond il se précipite clans les eaux du Pénée, et de son corps fait au fleuve un obstacle insurmontable.
Qui pourra jamais dire le nombre des guerriers, le nom des nations et leur force, s'il n'a que la voix d'un mortel? Le dieu de Tirynthe appelle aux armes son antique cité; elle n'a pas cessé de produire des héros, ni dégénéré de la renommée de son grand nourrisson ; mais sa fortune est déchue, [4,150] elle n'a pas la puissance de la richesse; les rares habitants de ses campagnes désertes montrent à l'étranger ses remparts bâtis par les Cyclopes. Elle envoie cependant trois cents jeunes hommes que leur valeur multiplie dans les combats, et qui n'ont ni javelots ni épées , ces armes au farouche éclat: leur tête et leurs épaules sont couvertes de la dépouille dorée des lions, marque distinctive de leur race; leurs mains sont armées de massues (le pin, et dans leurs carquois pleins se pressent d'innombrables flèches. Ils chantent l'hymne d'Hercule, et la terre dépeuplée de monstres; du sommet touffu de l'OEta, le dieu entend leurs chants lointains. Ils ont pour compagnons les enfants de Némée, [4,160] et ce que peuvent rassembler de soldats les vignobles sacrés du Cléonéen Molorchus. Sa cabane est illustre; sur ses portes de saule sont représentées les armes du dieu qui y reçut l'hospitalité, et, dans un petit champ, on montre un chêne où Hercule appuya sa massue et son arc détendu, et près duquel la terre garde encore l'empreinte de son coude.