Thebais (page 3)
Déjà depuis longtemps les applaudissements divers et la conscience de ses forces aiguillonnent le coeur du magnanime Tydée. Lui aussi excelle à lancer le disque; il pourrait sans désavantage disputer le prix de la course et combattre avec le ceste; [6,830] mais, avant tout, il se plaît dans les rudes exercices de Palès. C'est ainsi qu'il avait coutume de charmer les loisirs de la guerre, et, pour calmer son ardeur belliqueuse, il luttait sur les bords de l'Achéloüs contre de gigantesques athlètes; un dieu lui avait enseigné l'art de vaincre.
Aussi, dès que l'ardent amour de la gloire eut appelé à la lutte les jeunes guerriers, le héros d'Étolie rejette de ses épaules la terrible peau de sanglier qui les couvre. Aussitôt devant lui se dresse Agyllée, qui se vante d'être du sang d'Hercule, et ne le cède pas à ce dieu par sa stature. A ses larges et hautes épaules, on ne le prendrait pas pour un mortel : [6,840] mais il n'a point la force musculeuse de son père; ses membres mous et charnus sont gonflés d'un sang lourd et languissant.
Voilà ce qui inspire au fils d'OEnée l'audacieuse confiance de vaincre un si terrible adversaire quoique sa taille soit moins élevée, la charpente de son corps est vigoureuse, ses bras sont nerveux, et jamais la nature n'avait osé renfermer dans un corps si petit tant de courage et de force. Après avoir abreuvé d'huile leur peau luisante, chacun d'eux s'avance rapidement au milieu de la lice, et se couvre de sable. La poussière sèche leurs membres humides; [6,850] ils enfoncent leur cou dans leurs épaules, et tiennent leurs bras recourbés en avant. Alors, par une ruse habile, Tydée attire son rival sur un terrain uni, et, le dos courbé, les genoux près de la terre, il force Agyllée à se replier sur lui-même.
Comme on voit sur la cime des Alpes un cyprès, le roi de la forêt, incliner sa tête au souffle impétueux des vents, et, tenant à peine à ses racines, s'approcher du sol pour remonter fièrement vers la voûte des cieux, ainsi le gigantesque Agyllée abaisse sa masse énorme, et se courbe en gémissant sur le corps plus petit de son ennemi. [6,860] Alors tour à tour leurs mains attaquent le front, les épaules, les flancs, le cou, la poitrine et les jambes, qui se retirent avec souplesse. Tantôt ils restent suspendus, les bras entrelacés; tantôt ils retirent brusquement leurs doigts et se dégagent tout à fait. Avec moins de fureur deux taureaux superbes, les chefs d'un double troupeau, se font une horrible guerre : au milieu de la plaine est la blanche génisse qui attend le vainqueur. Dans leur lutte acharnée, ils se brisent la poitrine; l'amour les aiguillonne, et guérit leurs blessures. Ainsi, rapides comme la foudre, les sangliers à la dent terrible, ainsi les ours hideux s'étreignent de leurs membres velus et se livrent d'affreux combats.
[6,870] Le fils d'OEnée a conservé toute sa force; ni le soleil, ni la poussière ne peuvent le fatiguer ni l'abattre. Sur sa peau rude et ferme se dessinent ses muscles, endurcis par le travail. L'autre au contraire n'a plus toute sa vigueur : épuisé, haletant, la bouche entr'ouverte, des flots de sueur entraînent le sable dont il s'est couvert; il en ramasse encore furtivement, pour refroidir sa poitrine brûlante.Tydée le harcèle sans relàche; il feint de menacer le cou de son rival, et, soudain, il s'abaisse et lui saisit les jambes; mais il ne peut réussir à l'ébranler : ses bras trop courts ont trompé ses efforts. Agyllée alors pèse de toute sa hauteur sur son ennemi, l'accable, et le couvre tout entierde sa masse énorme. [6,880] Ainsi, quand un audacieux mineur est descendu dans les entrailles des collines de l'lbérie, et a laissé bien loin la clarté et le séjour des vivants, si le sol suspendu sur sa tête vient à trembler, si la terre s'entr'ouvre avec fracas, il disparaît enseveli sous les débris de la montagne, et son corps brisé, englouti, ne rend pas aux astres son ame indignée.
Tydée n'en est que plus ardent, et ne laisse s'abattre ni son courage ni sa force. Bientôt il échappe aux liens qui l'étreignent, au poids qui l'accable; il voltige autour de son ennemi errant dans la lice, s'attache tout à coup à son dos, et, par un mouvement rapide, l'enlace avec force à ses reins et à ses flancs. [6,890] Puis, au moment où Agyllée, luttant, mais en vain, pour se dégager de cette étreinte, se prépare à lui enfoncer sa main dans les flancs, il presse de ses jarrets les genoux du géant, et, terrible, soulève cette effrayante et monstrueuse masse. Ainsi sua, dit-on, Antée, cet enfant de la Terre, serré par les bras d'Hercule, lorsque le dieu , ayant découvert sa ruse, l'éleva dans les airs, et lui ôta tout espoir de tomber et de toucher sa mère, même de l'extrémité des pieds.
A cette vue des cris de joie, des applaudissements éclatent de toutes parts. Tydée balance son rival dans les airs, et tout à coup le jette à terre, le renverse, et le suit dans sa chute. [6,900] En même temps de ses mains il lui comprime le cou, et de ses pieds les entrailles. Agyllée se sent défaillir sous ce puissant effort, et ne résiste plus que par un sentiment d'honneur. Enfin il gît sur le sol, le ventre et la poitrine dans la poussière, et ne se relève que longtemps après, triste, et laissant empreintes sur la terre les traces honteuses de sa défaite.
De la main droite Tydée saisit la palme; de l'autre, ses armés brillantes, prix de sa victoire: «Que serait-ce donc, s'écrie-t-il, si une bonne partie de mon sang, vous le savez, n'avait arrosé les plaines de Dircé, lorsque je reçus naguère ces blessures, gages de la foi thébaine?» En même temps il découvre ses cicatrices, et remet à ses compagnons le noble prix qu'il vient de conquérir. [6,910] Une cuirasse de peu de valeur est le prix d'Agyllée.
Il en est qui osent affronter le combat à l'épée nue. Déjà se présentent tout armé l'Épidaurien Agrée, et l'exilé de Dircé, que les destins n'appellent pas encore. Le roi, fils d'lasus, s'oppose à leur désir : «Jeunes gens, vous aurez bientôt assez de morts à affronter! gardez pour l'ennemivotre courage, et cette fureur avide de sang. Et toi pour qui nous avons dépeuplé les champs de nos pères et nos villes chéries, ne va pas, je t'en conjure, avant le combat, te livrer à la merci du hasard, et (que les Dieux éloignent ce malheur!) exaucer les voeux de ton frère.» [6,920] Il dit, et leur fait à tous deux le riche don d'un casque doré. Puis, pour que son gendre ait aussi sa part de gloire, il ordonne qu'on ceigne son front, et qu'on le proclame à haute voix le vainqueur de Thèbes ; mais les Parques cruelles repoussent ce présage.Adraste lui-même, pour rendre ces jeux plus solennels et donner un dernier lustre aux honneurs rendus au tombeau du jeune prince, est prié par les princes de prendre part au combat. On veut que la victoire couronne tous les chefs, et on invite le vieux roi à lancer une flèche de Lycie, ou à fendre l'air avec un léger javelot. Le roi y consent volontiers, et, escorté de l'élite de la jeunesse, [6,930] il descend du tertre verdoyant dans la lice. Derrière lui marche, docile à sa voix, son écuyer, portant un carquois et des flèches. Adraste veut que le trait lancé par lui franchisse le cirque immense, et aille frapper un frêne qu'il a désigné.
Des causes secrètes déterminent les présages :qui oserait le nier? Les destins se découvrent à l'homme, mais il néglige d'observer leurs avertissements, et laisse perdre ainsi le gage de l'avenir.
C'est ainsi que des présages nous avons fait le hasard, et que la Fortune a vu s'accroître sa puissance pour le mal.
La flèche fatale franchit la plaine, va frapper l'arbre, et, prodige effrayant ! [6,940] revient avec la même vitesse à travers les airs qu'elle a déjà parcourus, et tombe enfin près du carquois qui lui est connu. Les chefs se livrent à mille conjectures : les uns disent que le trait a rencontré les nuages et les vents impétueux; les autres, que l'arbre frappé l'a renvoyé au loin; mais pour tous restent profondément cachés l'issue des événements et les malheurs qu'annonce ce prodige. La flèche, en revenant sur elle-même, annonçait à son maître que seul il échapperait à la guerre et reverrait tristement ses foyers.
DE STACE
STACE
THEBAÏDE.
LIVRE VII
Livre VI - Livre VIII
STACE
Livre VII.
[7,1] Ainsi les Grecs différaient l'heure des combats. Jupiter jette sur eux un regard irrité, et secoue la tête. A ce mouvement les astres s'agitent, Atlas s'écrie qu'un poids plus lourd pèse sur ses épaules.
Le père des Dieux adresse alors ces paroles au rapide nourrisson de Tégée : «Va, précipite-toi, d'un bond léger, au séjour de Borée, vers les demeures de Thrace, dans la région glacée où l'Ourse, qui ne se baigne jamais dans l'Océan, se nourrit de froides nuées et des pluies du ciel. [7,10] Là, soit que Mars, ayant déposé sa lance, respire un moment, quoique le repos lui soit odieux; ou bien, comme je pense, qu'insatiable de carnage, il tienne en main ses armes et sa trompette, et s'enivre du sang d'une nation qui lui est chère, cours lui annoncer les avis et la colère de son père; parle sans ménagement. Naguère, docile à mes ordres, il enflamma tous les Grecs, depuis les bords de l'Inachus jusqu'à l'isthme qui sépare deux mers, et le rivage retentissant où les flots du cap Malée vont se briser avec fureur. Une ardente jeunesse a quitté à peine les murs et la porte de ses villes, et la voilà qui célèbre des sacrifices! On dirait que déjà elle revient victorieuse, tant elle applaudit avec transport, tant elle s'arrête avec plaisir aux funérailles d'une ombre irritée! [7,20] O Mars ! est-ce là ta fureur? Le disque bondit et résonne, les cestes d'Oebalie se heurtent dans l'arène. Mais si la rage qui gonfle son coeur, si a fureur enivrante des combats s'emparent de lui, le fer et la flamme à la main, impitoyable, il réduira en cendres des cités innocentes, il écrasera des peuples qui vainement imploreront ma foudre, et il désolera la terre. Maintenant il oublie son ardeur belliqueuse, il diffère ma vengeance; mais s'il ne hâte le moment de combattre, si, prompt à m'obéir, il ne précipite les bataillons grecs contre les murs de Thèbes, je ne lui fais point une menace cruelle; [7,30] seulement, qu'il soit pour les mortels une divinité douce et bienveillante, que son humeur indomptable s'amollisse dans le repos, qu'il me rende ses chevaux, son épée, et qu'il perde son droit du sang : j'abaisserai mes regards vers la terre, j'ordonnerai que la paix règne partout; Pallas suffira pour la guère de Thèbes. »
Il avait dit, et déjà Mercure pénétrait dans les champs de la Thrace; mais à peine a-t-il franchi le seuil de l'empire de Borée, que l'éternelle tempête des plaines de l'Ourse, la multitude de nuages qui couvrent le ciel, et le souffle impétueux de l'Aquilon, l'entraînent çà et là loin de sa route. Ses oreilles sont assourdies du bruit de la grêle qui bat son manteau, et sa tête est mal protégée par le bonnet arcadien qui la couvre.
[7,40] Il aperçoit une forêt stérile, séjour consacré à Mars, et il frémit à cette vue. Là, au pied du mont Hémus, le temple du dieu inhumain est environné de mille furies. Les murs sont revêtus de fer, le fer résonne sur son seuil étroit, des colonnes de fer en supportent la voûte. Les regards de Phébus sont blessés de leur sombre éclat; la lumière elle-même craint ce séjour, dont la sinistre clarté attriste les astres. La garde est digne du lieu : du vestibule s'élancent la Témérité, le Crime aveugle, la Colère à l'oeil sanglant, la pâle Frayeur. [7,50] Là aussi les Embûches qui cachent leurs armes, et la Discorde armée de deux glaives, sont à leurs côtés. L'intérieur du temple retentit du bruit des nombreuses Menaces. Debout, au milieu, se tiennent le triste Courage, et la Fureur joyeuse; la Mort est assise, le visage ensanglanté et les armes à la main. Sur les autels on ne voit d'autre sang que le sang des batailles, d'autre feu que le feu pris aux villes incendiées. Les murs et le faite du temple sont décorés des dépouilles des nations vaincues; ce sont des débris de portes en fer ciselé et de vaisseaux de guerre, des chars vides, des tètes brisées par les chars. Il semble qu'on entend les gémissements; [7,60] tout y est violence, tout y est blessure : partout on aperçoit l'image du dieu, mais nulle part avec un air paisible; tel l'avait représenté l'art merveilleux de Vulcain, avant que le soleil eût montré l'Adultère expiant ses clandestines amours, exposé sur un lit, dans un filet d'acier.
Le messager ailé du Ménale cherchait le roi de ce temple, lorsque tout à coup le sol tremble, l'Hèbre se soulève et mugit. Alors ces animaux farouches, nourris pour les combats et qui désolaient la vallée, s'élancent; l'herbe agitée se blanchit d'écume sous leurs pas: c'est le signal de l'approche de Mars. Soudain les portes d'un airain indestructible s'ouvrent d'elles-mêmes. Le dieu, glorieux d'être couvert du sang des Hyrcaniens, [7,70] s'avance sur son char, et colore d'une affreuse rosée la plaine qu'il parcourt. Derrière lui suivent les dépouilles et une troupe plaintive de captifs. Les forêts et la neige amoncelée lui ouvrent un passage. La cruelle Bellone, de sa main teinte de sang, guide les coursiers et les fatigue de sa longue javeline.
A cette vue le dieu de Cyllène éprouve une vive frayeur, et baisse la tête. Jupiter lui-même, s'il était présent, serait épouvanté; il cesserait ses menaces et renoncerait à ses ordres cruels.
« Quelle est la volonté de Jupiter? quel ordre m'apportes-tu du haut de l'Olympe, s'écrie le dieu des combats? car ce n'est point de ton propre mouvement que tu viens, ô mon frère, dans cette contrée, au milieu des froids hivers, [7,80] toi qui habites le Ménale parfumé, toi qui, sur le riant Lycée, respires la douce haleine des Zéphyrs.»
Mercure lui expose les ordres de son père. Aussitôt, sans laisser respirer ses chevaux haletants et inondés de sueur, il les lance de nouveau, indigné lui-même contre les Grecs, qui oublient les combats. Du haut des airs Jupiter l'aperçoit, et, calmant sa colère, il abaisse lentement sa tête menacante. Ainsi quand l'Eurus impétueux s'éloigne des flots qu'il a déchaînés, la mer apaisée se gonfle encore; la vague aplanie roule sous le dernier souffle de la tempête expirante; les vaisseaux n'ont point encore repris tous leurs agrès , et les matelots n'osent respirer à pleine poitrine.
[7,90] Enfin sont terminés les jeux funèbres et les luttes pacifiques; l'armée assemblée se sépare. Adraste, au milieu d'un profond silence, répand du vin sur le sol, et apaise par ces libations la cendre d'Archémore.
«Jeune enfant, s'écrie-t-il, permets que tous les trois ans nous célébrions désormais en ton honneur cette fête solennelle. Puisse l'ombre mutilée de Pélops trouver moins de plaisir à fréquenter ses autels d'Arcadie, à heurter de sa main d'ivoire le temple que lui consacra l'Élide; que le serpent Python aime moins à revoir ses autels de Castalie, et l'ombre de Palémon fréquenter le Léchée, qu'ombrage une forêt de pins. O jeune enfant, que l'Averne, ce séjour des larmes, te réclame en vain! par cette solennité funèbre nous t'élevons à l'immortalité.
[7,100] Maintenant notre armée va hâter sa marche : si tu nous donnes de renverser les murailles de Thèbes, alors nous te consacrerons des autels plus dignes de toi, alors tu seras notre dieu : les honneurs divins ne te seront pas rendus seulement dans les cités que baigne l'Inachus; Thèbes elle-même vaincue jurera par ton nom.» Tels étaient les voeux gu'Adraste prononçait au nom de tous, et ces voeux, chacun s'y associait dans son coeur.
Déjà les coursiers de Mars foulaient de leurs pieds rapides les rivages d'Éphyre, à l'endroit où l'Acrocorinthe élève sa cime dans les airs, et couvre tour à tour de son ombre les deux mers qu'il domine. Le dieu ordonna alors à la Peur, l'un de ses horribles compagnons, de précéder son char: [7,110] nul autre n'est plus habile à insinuer la crainte dans le coeur palpitant des mortels, et à détourner les esprits de la vérité. Ce monstre a mille voix, mille mains; il revêt toutes les formes, qu'il lui plaît, accrédite tous les bruits, et, à son horrible aspect, répand dans les villes le désordre et la fureur. S'il voulait persuader aux mortels qu'il y a deux soleils, que les astres se précipitent sur la terre, que le sol tremble, que les vieilles forêts descendent des montagnes, les malheureux qu'il aurait trompés s'imagineraient avoir vu ces prodiges. En ce moment il exerce son affreux génie : il soulève dans les champs de Némée un nuage trompeur de poussière. Les chefs étonnés regardent de loin ce noir tourbillon. Le monstre augmente encore le tumulte par de fausses clameurs; [7,120] il imite le bruit des armes, les pas des chevaux, et répand dans les airs des hurlements affreux.
Les esprits s'agitent : inquiète; incertaine, la foule murmure tout bas : « D'où vient ce bruit qui semble frapper nos oreilles ? d'où vient que les astres paraissent tourbillonner dans une sphère de poussière? Les soldats de l'Isménie viendraient-ils nous attaquer? Oui, ils viennent. Quoi? Thèbes a-t-elle, tant d'audace? Pourquoi n'oseraient-ils pas? Allons, continuons à rendre des honneurs à ce tombeau, immolons de nouvelles victimes! » Ainsi la Peur les trouble : elle parcourt les rangs sous des traits divers; tantôt c'est un des mille soldats de Pise, tantôt un guerrier de Pylos, tantôt un Laconien.
[7,130] Elle affirme que les ennemis approchent, et consterne les bataillons par de vaines terreurs. Rien ne semble faux aux gens effrayés. Mais aussitôt que le dieu apparaît lui-même à cette foule en délire, et que, porté par un tourbillon rapide autour du sommet de la montagne sacrée, trois fois il élève sa lance, trois fois secoue les rênes de ses coursiers et fait retentir trois fois son bonclier contre sa poitrine, en criant: « Aux armes, aux armes, insensés! » chacun saisit ses armes ou les armes d'un autre; on change de casque, on attelle les coursiers à des chars qu'on ne connaît point. Le féroce amour de la mort et du carnage embrase tous les coeurs. Rien ne s'oppose à leur ardeur; ils courent, ils rachètent leurs retards. [7,140] Ainsi le rivage bruyant retentit, lorsqu'au premier souffle du vent les vaisseaux fuient le port, lorsque les voiles sont livrées aux vents, les câbles détachés, et que les rames et les ancres nagent sur la surface de l'onde; alors, du milieu de la mer, on jette un dernier regard sur la terre chérie, et chacun salue de la poupe les amis qu'il abandonne.
Bacchus avait vu les cohortes de l'Inachus s'avancer d'un pas rapide; il gémit, et, tournant ses
regards vers Thèbes, vers le berceau de son enfance, il se rappelle les foudres de son père. Le trouble de son âme se peint sur son visage vermeil ; sa chevelure, ses guirlandes sont en désordre; [7,150] sa main laisse tomber son thyrse, et de ses cornes se détachent ses grappes encore entières.
Ainsi, tout baigné de larmes, sans insignes, sans parure, il se présente devant Jupiter, qui était alors retiré dans un endroit secret du ciel. Jamais son père ne l'avait vu devant lui dans un tel désordre : il en devine la cause, et aussitôt Bacchus, d'une voix suppliante : « O père des immortels, dieu clément, lui dit-il, détruiras-tu Thèbes, ta ville chérie? ton épouse sera-t-elle à ce point cruelle? Et n'auras-tu pas pitié de cette terre que tu as tant aimée, de ces foyers que tu as trompés, et des cendres des miens? Oui, jadis, malgré toi, tu lanças tes feux des nues, je le crois; mais voici que de nouveau tu rallumes sur cette terre d'affreux incendies, [7,160] et pourtant tu n'as pas juré par le Styx, tu n'as pas cédé aux artifices d'une amante. Quel sera le terme de nos maux? Calme ou irrité, ô mon père, n'auras-tu donc toujours que des foudres pour nous? Jamais tu ne te montras si terrible pour les murs de Danaé, le bois de Parrhàsie, ou Amyclée, la ville de Léda. De tous tes enfants, serais-je donc le plus dédaigné? et cependant tu me portais jadis comme un fardeau bien doux, quand tu daignas me rouvrir les portes de la vie, en me tenant lieu de mère jusqu'au terme de ma naissance.
D'ailleurs les Thébains, troupe efféminée, peu faite aux travaux des camps, ne connaissent que mes exercices et mes combats, [7,170] ne savent qu'entrelacer leur chevelure de guirlandes, et danser en choeur au son de la flûte : ils craignent les thyrses et les combats des bacchantes; comment supporteraient-ils l'attaque de Mars et le bruit de ses clairons? Vois comme, tout bouillant de fureur, ce dieu nous menace! Que n'appelle-t-il aux armes tes Curètes? que ne les force-t-il à combattre avec leurs innocents boucliers? Que dis-je? comme si les ennemis manquaient à Thèbes, c'est l'odieuse Argos que tu soulèves contre nous ! O cruelle nécessité, plus affreuse que le péril même ! c'en est fait, notre marâtre Mycènes va s'enrichir de nos dépouilles. Je cède : que deviendront cependant les sacrifices et les fêtes de ma nation détruite? Veux-tu donc anéantir ce qui reste encore de ma mère infortunée? [7,180] Fuirai-je dans la Thrace, au milieu des forêts de Lycurgue? ou bien irai-je chercher des fers chez les Indiens que j'ai vaincus? Donne au moins un asile à ton fils fugitif. Mon frère, je ne le dis pas par envie; a pu fixer l'ile flottante de Latone et l'affermir sur les abîmes profonds. Pallas a préservé sa chère citadelle des ondes ennemies. Moi-même j'ai vu le puissant Épaphus dicter ses lois aux peuples de l'Orient. Ni le mont Cyllène, ni l'Ida, patrie de Minos, ne redoutent les sons de la trompette. Pourquoi, hélas! mes autels sont-ils seuls l'objet de ta colère? Mais puisque je n'ai plus qu'un faible pouvoir auprès de toi, [7,190] songe au moins aux douces nuits d'Alcmène, à l'amour si cher à ton coeur de la fille errante de Nyctée; songe que là, régna une race tyrienne, et que pour Antiope le taureau fut moins funeste que ta foudre pour nous : protège au moins les descendants d'Agénor. »
Ces plaintes amères de son fils prosterné à genoux, les mains étendues, font sourire Jupiter; il le relève avec bonté, l'embrasse, et d'une voix douce lui répond en ces termes : « Les conseils de mon épouse ne sont pour rien dans cette guerre; tu le crois à tort, ô mon fils! ses cruelles prières n'ont sur moi aucune influence; je suis entraîné dans le cercle immuable des destins; des causes bien anciennes, bien éloignées, ont amené ces combats. Car qui, plus souvent que moi, a laissé dormir sa colère? Qui est plus avare du sang des humains? [7,200] J'en prends à témoin cette voûte céleste, ce palais éternel comme moi, combien de fois n'ai-je pas déposé ma foudre, déjà prête à frapper! Rarement mes feux ont commandé à la terre. Bien plus, c'est malgré moi que, pour satisfaire une trop juste vengeance, j'ai sacrifié les Lapithes à Mars, l'antique Calydon à Diane. C'est toujours une perte pour moi, et il m'en coûte de substituer tant d'âmes, de rendre tant de corps à la vie; mais il me tarde d'anéantir les descendants de Labdacus et les neveux de Pélops; tu sais toi-même, pour ne rien dire des crimes des Doriens, combien Thèbes s'est toujours montrée prompte à outrager les Dieux , [7,210] à t'outrager toi-même : mais puisque ta vieille colère est passée, je n'en parlerai point. Penthée n'était point arrosé du sang de son père, il n'avait point souillé le lit de sa mère, il ne s'était pas donné par un crime horrible des frères à lui-même, et pourtant les lambeaux sanglants de son corps déchiré ont jonché tes autels ! Où étaient alors tes larmes et tes prières artificieuses? Ce n'est pas à un ressentiment particulier que j'immole les fils d'Œdipe: c'est une vengeance que réclament et la terre et le ciel, la piété, la bonne foi violée, la nature, et les implacables Euménides. Mais cesse de t'émouvoir. sur le sort de la ville que tu chéris. Je n'ai point résolu aujourd'hui la ruine de Thèbes; [7,220] des temps plus redoutables et d'autres vengeurs viendront un jour : maintenant Junon seule gémira. »
A ces mots la joie renaît dans l'âme et sur le front de Bacchus. Ainsi, lorsqu'un soleil brûlant ou le Notus orageux a desséché et fait pâlir les roses, si le jour se lève pur et serein, si le souffle dn Zéphyr rafraîchit le ciel, toute leur fraîcheur revient, les boutons s'épanouissent, et les tiges flétries reprennent leur verte parure.
Cependant une nouvelle étrange a frappé les oreilles d'Étéocle. Un messager fidèle lui apprend que les chefs de la Grèce s'avancent avec de nombreux bataillons; que bientôt ils toucheront aux terres d'Aonie; [7,230] que partout sur leur passage on tremble, on plaint le sort de Thèbes. Il lui fait connaître la race, le nom et les armes de chacun des guerriers. Le roi, dissimulant sa crainte, veut tout savoir, bien que ce récit lui soit odieux. Il se résout alors à solliciter les secours de ses alliés, et à rassembler toutes ses forces. Toute l'Aonie, l'Eubée, les champs voisins de la Phocide, s'étaient levés à la voix de Mars. Ainsi l'avait voulu Jupiter. Le mot d'ordre circule rapidement dans tous les rangs; l'armée s'avance, se déploie sous les armes et s'arrête dans une plaine qui s'étend auprès de la ville, théâtre fatalement condamné à voir toutes les fureurs de la guerre.
[7,240] L'ennemi est encore éloigné, et cependant les mères tremblantes s'empressent de monter en foule sur les murailles, d'où elles montrent à leurs enfants les armes éclatantes et les casques qui ombragent les visages menaçants de leurs pères.
Au loin, sur une tour solitaire, est Antigone; elle ne peut pas encore se montrer aux regards, du peuple, un voile noir cache ses jeunes attraits. Près d'elle est un vieillard, jadis écuyer de Laïus, et maintenant le confident de la jeune princesse, qui vénère son grand âge. Elle lui parle ainsi la première : « Espères-tu, mon père, que cette armée puisse arrêter les Grecs? On dit que toutes les forces des Pélopides sont en marche contre nous. Fais-moi connaître, je t'en prie, les bataillons des rois alliés qui sont venus à notre secours. [7,250] Je distingue bien nos propres soldats; voici l'étendard de Ménécée, les armes de Créon; et là, au sphinx d'airain qui surmonte son casque, je reconnais Hémon, je le vois qui s'élance par la vaste porte Homoloïde. »
Ainsi parle la naïve Antigone; le vieux Phorbas lui répond : « Voici Dryas qui commande mille archers descendus des froides contrées du Tanagre : ses armes, plus éclatantes que la neige, portent pour insignes un trident et un foudre, d'or. Descendant du grand Orion, il ne dément pas son origine. Que les Dieux éloignent de lui le présage paternel ! que la chaste Diane oublie son ancienne colère ! A son camp se sont ralliées les villes qui le reconnaissent pour leur roi, [7,260] Ocalée, Médeon, Nysa ombragée de forêts, et Thisbé que les oiseaux de Vénus font retentir de leurs chants. Près de lui est Eurymédon ; il porte, comme le dieu Faune son père, les armes des bergers; un rameau de pin ombrage son casque comme une crinière de cheval; terrible dans les forêts, il ne le sera pas moins, je crois, sur le champ de bataille.
Sous ses ordres marchent Érythrée, riche en troupeaux, Scolon, Étéonon hérissée de rochers, Hylé située sur un étroit rivage, et Schénon patrie d'Atalante, dont les habitants s'enorgueillissent de cultiver un sol que foula son pied léger. Tous ces peuples brandissent, à la manière des Macédoniens, des lances de frêne, [7,270] et de petits boucliers peu propres à les garantir des cruelles blessures de Mars.
Cette foule qui s'élance en poussant des cris, ce sont les fils de Neptune, les Onchestes, qui habitent les champs de Mycalesse ombragés de pins, et qui boivent les eaux du Mélas, consacré à Pallas, et de la fontaine Gargaphye, si chère à Hécate. Leurs campagnes couvertes d'épis font envie à Haliarte, dont les riantes moissons meurent étouffées sous l'herbe épaisse. Leurs armes sont des troncs noueux; leurs casques, des têtes de lions vides; leurs boucliers, l'écorce arrondie des arbres. Ils n'ont pas de rois, c'est notre Amphion qui les conduit. Tu peux le reconnaître aisément, ma fille, à son casque que décorent une lyre et un taureau, image de son aïeul. [7,280] Noble et courageux guerrier, bientôt il va se jeter au milieu des glaives, et offrir aux coups sa poitrine nue, pour la défense de ses murs chéris.
Vous aussi, peuples de l'Hélicon, vous volez à notre secours; et toi, ô Permesse ! et toi, heureux Olmius, aux ondes harmonieuses, vous armez vos paisibles enfants, peu faits pour les combats. Entends-les s'avancer en chantant avec transport les hymnes de la patrie. Tels, quand fuit le pâle hiver, les cygnes glissent sur les eaux brillantes du Strymon. En avant, guerriers! votre gloire ne périra pas, et les Muses rediront vos combats dans des vers immortels. »
[7,290] La jeune fille interrompt le vieillard par ce peu de mots : « Quelle est, lui dit-elle, l'origine de ces deux héros que je vois là-bas, car ils semblent être frères? Tous deux ont les mêmes armes, tous deux ont leurs casques surmontés de la même aigrette. Plût aux Dieux que mes frères fussent unis comme eux ! »
Le vieillard sourit: « Tu n'es pas la première, ô Antigone, qui te sois trompée en les voyant; bien d'autres, abusés sur leur âge, les ont pris pour frères. L'un est le père, l'autre le fils ; mais ils se sont suivis de si près dans la vie, qu'ils paraissent contemporains. Encore enfant, et trop faible pour connaître Vénus et ses feux ardents, le père inspira un violent amour à une nymphe de Dircé, Lapithonie, qui, sans égard pour sa jeunesse, s'unit à lui par un précoce hymen. [7,300] Bientôt après naquit le bel Alathrée, qui ne tarda pas à atteindre son père encore dans la fleur de la jeunesse; il prit ses traits, et mêla ses années aux siennes. Maintenant ils aiment l'erreur qui les fait frères, le père surtout ; il verra avec plaisir venir la vieillesse elle-même. Chacun d'eux guide au combat trois cents cavaliers qui, dit-on, viennent de l'humble Glisante et de Coronie; Coronie, riche en moissons, et Glisante en vignobles. Mais plutôt regarde Hypsée, qui couvre de son ombre démesuréé les quatre chevaux de son char. [7,310] A sa main gauche, un bouclier formé de sept cuirs et d'une triple lame de fer protége sa poitrine; car il ne craint pas d'être attaqué par derrière. Sa lance fut autrefois l'honneur des forêts; dirigée contre l'ennemi, toujours elle traverse les armes, les poitrines: jamais sa main n'a trompé son espoir. Il est, dit-on, fils de l'Asopus, et le père est bien digne d'un tel fils, alors que, renversant les ponts, il s'élance avec impétuosité, ou qu'ardent vengeur de sa fille, il soulève ses ondes, indigné d'avoir pour gendre le maître du tonnerre. On rapporte en effet que, ravie aux ondes paternelles, Egine se déroba à tous les regards, [7,320] cachée dans les bras de Jupiter. Transporté de fureur, le fleuve se prépare à faire la guerre au ciel, ce que les Dieux même n'avaient osé faire. Dans son aveugle audace, il s'élève gonflé de courroux, et ose attaquer Jupiter, sans implorer aucun secours; il combat jusqu'au moment où, renversé par les coups terribles du tonnerre et les feux dévorants de la foudre, il est contraint de céder. Maintenant encore, le fleuve impétueux et haletant sur ses rives aime à contempler les cendres de ses bords foudroyés, monument glorieux d'une céleste vengeance, et à lancer, comme l'Etna, la flamme vers le ciel. Tel nous admirons Hypsée dans les champs cadméens, si toutefois l'heureuse Égine a pu apaiser le maître du tonnerre. [7,330] Il conduit les guerriers d'Ithon et d'Alalcomène consacrés à Minerve, ceux qu'a fournis Midé et l'humide Arné, ceux qui ensemencent les champs de l'Aulide, de Gréa, de la verte Platée, ceux qui domptent avec la charrue les plaines de Pétéon, et les terres que l'Euripe, en passant sur notre territoire, baigne de ses ondes inconstantes ; ceux enfin qui habitent Anthédon, à la limite de nos frontières, où Glaucus, s'élançant du rivage verdoyant dans les eaux qu'il attiraient, vit avec frayeur, tandis que ses cheveux et son visage prenaient la couleur de l'azur, son corps se terminer en poisson. Ces peuples, armés de frondes, fendent l'air de leurs balles de plomb; leurs traits volent plus rapides que les flèches crétoises.
[7,340] Et toi aussi, ô Céphisse, tu nous aurais envoyé le beau Narcisse; mais ce sauvage enfant pâlit déjà dans les champs de Thespie. Déjà, ravi à l'amour paternel, ce n'est plus qu'une fleur que son père arrose de ses ondes.
Comment te parler des guerriers chers à ApolIon, de l'antique Phocide? Ils ont quitté Panope, Daulis, Cyparisse, et tes vallées, ô Lébadée ! et Hyampolis, assise sur un rocher escarpé, le Parnasse à la double colline, Cyrrha aux gras pâturages, Anémorie, et les bois de Corycie, et Lilée, d'où jaillit la source glacée du Céphisse; [7,350] c'est dans ce fleuve que le serpent Python venait souvent étancher sa soif ardente, et enlever à la mer le tribut de ses ondes. Vois, tous ont orné de lauriers la cime de leurs casques; leurs armes ont pour emblème ou Titye, ou Délos, ou ce carquois dont les flèches innombrables servirent à un dieu pour donner tant de fois la mort. Ils marchent sous les ordres du bouillant Iphite, qui dernièrement a perdu son père Naubolus, fils d'Hippasis, autrefois ton hôte, ô Laius, ô le plus doux des princes ! Il tenait tranquillement les rênes de ton char, lorsque ta tête, frappée de coups mortels, roula sous les pieds des chevaux. Hélas! pourquoi mon sang n'a-t-il pas coulé avec le tien? »
A ces mots des larmes mouillent ses joues, [7,360] la pâleur couvre tout son visage, et ses sanglots entrecoupent sa voix. La jeune fille réchauffe la poitrine glacée de son vieil ami; il revient à lui, et, d'une voix faible, il reprend ainsi : « O toi ma gloire la plus chère, mon seul et dernier bonheur, Antigone, c'est pour toi que je prolonge ma pénible carrière, c'est pour toi que je m'expose peut-être à voir encore des crimes et des meurtres comme ceux qui ont été vus par tes aïeux. Mais qu'il me soit permis de te déposer vierge et pure dans la couche nuptiale; je ne demande rien de plus, et les Parques pourront alors me reprendre une vie qui m'est à charge.
Mais pendant que je m'abandonne à ma douleur, combien de chefs ont déjà défilé devant nous! Je ne t'ai nommé ni Clonius, ni les Abantiades, dont la chevelure couvre les épaules, [7,370] ni toi, ô rocailleuse Caryste, ni l'humble Egas, ni le haut Capharée, et déjà ma vue affaiblie refuse de me servir. Mais voici que tous s'arrêtent, et ton frère commande le silence. »
A peine le vieillard glacé sur la tour a prononcé ces paroles, qu'Étéocle, debout sur une éminence, commence ainsi : « Rois magnanimes, vous à qui moi-même, chef de l'armée, je ne refuserais pas d'obéir, sous qui je marcherais comme soldat à la défense de ma ville, je n'essayerai pas de stimuler votre courage; car c'est volontairement que vous accourez, c'est volontairement que vous vous êtes associés par serment à ma juste colère. Je ne puis vous louer assez dignement, ni vous, témoigner toute la reconnaissance que vous méritez.
[7,380] Les Dieux et vos mains victorieuses vous loueront mieux que je ne puis le faire. Vous avez, entrepris de défendre une ville alliée que n'attaque point un étranger belliqueux, venu de contrées lointaines, mais un enfant même de cette terre, qui, chef de l'armée ennemie, a dans les rangs opposés et son père, et sa mère, et ses sœurs, et celui qui jadis était son frère. Ne vois-tu pas, Polynice, que ton impiété s'attaque aux tombeaux de tes aïeux?
De leur propre mouvement les peuples de l'Aonie ont volé à mon secours; ils ne me livreront pas, cruel, à ta fureur. Ce que veut cette armée, toi aussi tu devais le comprendre; [7,390] ils me défendent de te rendre le trône. »
Il dit, et donne partout ses ordres. Il désigne ceux qui doivent combattre, ceux qui doivent défendre les murs; les cohortes qui marcheront au premier rang, celles qui se placeront au centre.
Ainsi un berger soulève les portes de son étable et les claies qui laissent passer la lumière, lorsque la terre est encore humide de rosée. En tête du troupeau il place les chefs; sur leurs pas marche la troupe des brebis; lui-même soutient celles qui sont pleines, les mères dont les mamelles touchent presque à terre, et leur apporte leurs faibles agneaux.
Cependant les Grecs s'avancent; ils marchent le jour, ils marchent la nuit, et le jour et la nuit suivante les retrouvent encore sous les armes, tant la colère les transporte! [7,400] Ils dédaignent le repos; le sommeil, la faim les retardent à peine; ils ont pour atteindre l'ennemi la vitesse que d'autres auraient pour le fuir. Ils ne se laissent point arrêter par les prodiges que le sort, précurseur d'une catastrophe trop certaine, offre en foule à leurs regards. Tout, en effet, leur présage les plus agreux malheurs : les oiseaux, les bêtes farouches, les astres, les fleuves détournés de leurs cours. Jupiter tonné en signe de colère; des éclairs sinistres brillent dans la nue; des voix terribles sortent des sanctuaires; les portes des temples se ferment d'elles-mêmes; il pleut tantôt des pierres, tantôt du sang; les mânes sortent des tombaux; les ombres éplorées de leurs aïeux s'offrent à leur rencontre. [7,410] Alors aussi les oracles du dieu de Cyrrha se turent, et on entendit la nuit, à une époque inaccoutumée, des hurlements à Éleusis; et Sparte, dans ses temples ouverts, vit, ô forfait ! ô présage affreux ! les deux jumeaux d'Amyclée en venir aux mains.
Les Arcadiens disent que l'ombre furieuse de Lycaon hurla durant la nuit silencieuse; Pise, qu'Œnomaüs parcourut la lice fatale; l'Acarnanien vagabond, qu'Achéloüs privé de sa dernière corne leva son front déshonoré; Mycènes est en prière à la vue du visage affligé de Persée et de la statue de Junon, dont l'ivoire est humide de pleurs. [7,420] Dans les campagnes on entendit mugir le puissant Inachus, et sur les rivages des deux mers le Thébain Palémon fit retentir au loin ses gémissements. L'armée grecque entend ces récits, mais l'ardeur guerrière les rend sourds aux avis des Dieux, et bannit toute crainte.
Déjà on était arrivé sur tes rives, ô Asopus, dans la fertile Béotie. Les escadrons n'osèrent pas, sur-le-champ traverser le fleuve ennemi, qui descendait alors comme un immense torrent à travers les campagnes, soit que l'arc messager de la pluie, ou que les nuées des montagnes eussent accru son cours; soit que telle fût la volonté du fleuve, et qu'en opposant aux ennemis la masse de ses eaux, il prétendît arrêter leurs bataillons.
[7,430] Alors le farouche Hippomédon pousse dans les flots son cheval qui hésite; il entraîne avec lui une grande partie de la rive, et bien loin des autres chefs, soulevant au milieu du gouffre ses rênes et ses armes : « Suivez-moi, guerriers, s'écrie-t-il; ainsi je jure de vous guider sur les murs de Thèbes, ainsi je jure de briser ses portes. »
Tous s'élancent dans le fleuve et rougissent d'être devancés par lui. Ainsi lorsqu'un berger veut faire traverser à son troupeau un fleuve inconnu, le troupeau s'arrête consterné; l'autre rive est si loin ! le trajet paraît si long à leur frayeur! mais à peine le taureau qui marche à leur tête est entré dans le fleuve et a marqué le gué, que les ondes devenues plus faciles semblent s'ouvrir devant eux, [7,440] et les rives se rapprocher.
Non loin de là les Grecs ont remarqué un lieu propre à l'établissement d'un camp; c'est une colline d'où l'on peut apercevoir la ville et les tours de Thèbes : cette position leur plaît, et leur offre une sûre retraite. La colline en effet présente à son sommet un large plateau, et à ses pieds s'étend une vaste plaine, où ne s'élève aucune autre montagne. Ce lieu ne doit pas ses défenses à un long et pénible travail, la nature l'a merveilleusement favorisé. Des rochers élevés en ferme de retranchements, des fossés creusés dans la plaine, quatre rocs réunis par le hasard, et semblables à des tours, voilà ses remparts naturels; [7,450] les Grecs ajoutent ce qui y manque encore jusqu'au moment où le soleil disparaît tout entier derrière la montagne, et que le sommeil apporte le repos aux mortels fatigués.
Qui pourrait exprimer les terreurs de Thèbes? La ville, en présence de la guerre, veillait pour achever ses préparatifs. La nuit sombre l'effraie, et la menace du jour qui s'approche. On court sur les murailles. Dans cette épouvante, rien ne paraît assez fortifié, rien ne semble assez solide ; les citadelles d'Amphion sont trop faibles contre l'ennemi. Partout de sourdes rumeurs ; le nombre des ennemis, leurs forces exagérées par la peur; les regards se tournent vers les tentes des Grecs, vers les feux étrangers qui brillent sur les montagnes thébaines. [7,460] Les uns adressent aux Dieux leurs prières et leurs plaintes, les autres s'arment-de leurs traits ou excitent leurs coursiers belliqueux, d'autres pressent en pleurant des personnes aimées, et commandent , hélas ! pour le lendemain un bûcher et des funérailles.
Si un léger sommeil clôt leurs paupières, ils ne rêvent que combats. Dans leur frayeur, tantôt ils regardent les retards comme un gain, tantôt ils sont las de la vie; ils redoutent tout à la fois et souhaitent la lumière. Tisiphone va secouant ses deux serpents, et se précipite furieuse de l'un à l'autre camp, montrant Etéocle à Polynice et Polynice à Étéocle, et à tous deux leur père. Celui-ci, caché au fond de son palais, inquiet, agité, implore les Furies et redemande ses yeux arrachés.
[7,470] Déjà la froide Phébé et les astres obscurcis s'étaient effacés devant le jour. A l'heure où l'Océan, se gonflant à l'approche de Phébus, ouvre son vaste sein pour en laisser sortir le char du Dieu, puis retombe réchauffé par les rayons des coursiers haletants, voici que tout à coup, les yeux hagards, les cheveux en désordre et souillés, les joues pâles, les bras meurtris de coups, Jocaste, portant un rameau d'olivier entouré d'une bandelette noire, et semblable à la plus âgée des Euménides, sort des portes de la ville dans toute la majesté du malheur. A ses côtés, ses filles, qui n'ont pas le cœur farouche de leurs frères, [7,480] soutiennent ses pas qu'affaiblissent les ans, et qu'elle précipite avec un effort au-dessus de son, âge; elle arrive devant les ennemis, de sa poitrine nue frappe les barrières, et d'une voix lugubre et tremblante demande qu'on l'introduise : « Ouvre à celle qui est la cause impie de cette guerre; j'ai dans ce camp un droit affreux que je tiens de mes entrailles. » A cette vue, à ces paroles, les bataillons frémissent épouvantés.
Un messager envoyé à Adraste est bientôt de retour; dociles aux ordres du prince, les soldats introduisent la reine, et lui ouvrent passage au milieu des glaives. Aussitôt qu'elle aperçoit les chefs grecs, égarée par sa douleur, elle pousse un cri affreux :
[7,490] « Chefs argiens, oh! qui me montrera l'ennemi à qui j'ai donné le jour? Dites-moi quel casque le distingue des autres guerriers. » Le prince thébain accourt à sa rencontre, la serre dans ses bras, l'arrose de larmes de joie, la console, et répète sans cesse : « Ma mère, ma mère! » Il presse tour à tour contre son coeur et sa mère et ses soeurs chéries. Mais bientôt la reine aigrit ses douces larmes par des paroles de colère. « Prince argien, pourquoi feindre pour moi ces pleurs de tendresse et ces noms vénérables? Pourquoi entourer mon cou de tes bras, et serrer contre ta poitrine armée de fer une mère qui t'est odieuse? [7,500] Est-ce bien là cet exilé errant, cet hôte digne de pitié? Qui ne serait sensible à ses malheurs? Là-bas tes cohortes attendent tes ordres, ici, autour de, toi, brillent des milliers de glaives. Ah ! malheuureuses mères ! et voilà celui que je pleurais jour et nuit ! Mais si tu ne dédaignes pas les paroles, les avis des tiens, tandis que le camp est silencieux, que la piété hésite et a horreur de la guerre, comme mère, je te l'ordonne et t'en supplie, viens avec moi; encore une fois au moins revois les Dieux de la patrie, les toits où tu vas porter la flamme : que ton frère (pourquoi détourner les yeux?), que ton frère entende ta voix; je serai votre arbitre, viens réclamer le trône qui t'est dû. [7,510] S'il ne te le rend pas, tu reprendras ton glaive pour une cause devenue juste. Crains-tu quelque piége, dans lequel ta mère, complice de la fraude, veuille te faire tomber? Non, jamais la justice ne sera à ce point bannie de notre malheureuse maison. Si Oedipe lui-même te conduisait, à peine devrais-tu craindre. J'ai été épouse et mère par un crime affreux, mais je n'en aime pas moins mes fils : hélas! même en ce moment j'excuse vos fureurs; mais si tu persistes, eh bien ! nous-mêmes, cruel, nous t'apportons un facile triomphe. Fais tes soeurs prisonnières, enchaîne-les les mains derrière le dos, charge-moi de fers, fais traîner ici ton père, malgré sa pesante vieillesse. Maintenant c'est vous qu'implore ma voix gémissante, [7,520] généreux fils d'Inachus; car vous avez laissé dans vos foyers vos jeunes enfants, vos vieux pères, et bien des larmes comme celles que je répands, croyez-en les entrailles d'une mère. Si mon fils vous est cher depuis si peu de temps, et puisse-t-il en être ainsi! quel doit être, je vous le demande, ô Grecs, l'amour d'une mère, l'amour de celle qui l'a nourri? Les rois d'Hyrcanie et d'Odryse, ceux même qui, s'il est possible, auraient surpassé nos fureurs, ne rejetteraient pas ma prière. Ne me repoussez donc pas! ou bien, embrassant mon fils, si vous ne mettez point un terme à la guerre, je mourrai ici. »
Ces paroles ont désarmé le courroux des soldats: alors on eût vu s'agiter les casques et les armes, arrosés de pleurs. [7,530] Tels, lorsque du choc de leur poitrine les lions impétueux ont renversé épieux et chasseurs, leur colère est moins ardente; sûrs de leur proie qu'ils tiennent captive, ils aiment à différer leur horrible festin. Ainsi les Grecs sentent leur courage fléchir et chanceler, et se calmer en eux l'ardent amour des combats.
Polynice, plus ému que tous les autres, passe tour à tour des bras de sa mère dans les bras de la jeune Ismène, et d'Antigone qui le supplie en pleurant. Au milieu des émotions orageuses qui troublent son âme, il oublie le trône, il veut partir; le pacifique Adraste ne s'y oppose pas; mais Tydée, qui n'a point oublié sa juste colère, le prévient en ces mots:
« C'est moi plutôt, compagnons, moi, qui ai dernièrement éprouvé la bonne foi d'Étéocle [7,540] (et je n'étais pas son frère), c'est moi qu'il faut mettre en face de ce roi dont la belle paix, dont les bons traités sont encore gravés sur ma poitrine. Et toi, sa mère, le garant de sa parole et de la paix, où étais-tu, dans cette nuit où une si belle hospitalité retint chez vous mes pas? C'est pour un accueil aussi gracieux sans doute que tu entraînes ton fils? Conduis-le donc dans ce champ qui fut encore engraissé de votre sang et du mien.
Toi, suis-la, prince trop faible, hélas ! et trop oublieux de tes amis! Sans doute, lorsque des bras ennemis feront briller autour de ta tête des épées nues, il suffira qu'elle pleure pour que les glaives retombent ! [7,550] Crois-tu, insensé, qu'une fois qu'Étéocle te tiendra dans ses murs, qu'il aura saisi la proie que voulait sa haine, il te renverra dans le camp des Grecs? Avant cela cette lance dépouillée de son fer reverdira, avant cela et Inachus et notre Achéloüs rebrousseront leur cours. Mais il s'agit d'une pacifique entrevue, c'est la paix que l'on cherche au milieu des armes : eh bien, ce camp aussi est ouvert, et il n'a pas encore mérité qu'on le craigne. Suis-je suspect? je me retire, je fais le sacrifice de mes blessures. Qu'il entre, et avec lui sa mère que voici, et ses soeurs, ses médiatrices; mais je veux que, se soumettant au pacte, il te cède le trône : à ton tour le lui rendras-tu, Polynice? »
[7,560] Ces paroles entraînent l'armée et changent toutes les résolutions. Ainsi le Notus, s'élançant tout à coup du haut du ciel en tourbillon rapide, chasse devant lui Borée et règne sur la mer.
De nouveau la guerre, et sa fureur charment les courages. La farouche Erinnys saisit l'occasion, et jette les premières semences des combats. Sur les bords du Dircé erraient deux tigresses, attelage pacifique du dieu qui, jadis monté sur son char, ravagea les contrées de l'Aurore. Revenu nouvellement vainqueur des bords érythréens, il les avait mis en liberté dans les champs d'Aonie, juste récompense de leurs services. Toutes deux dépouillées de leur première férocité, et exhalant autour d'elles les parfums de l'Orient, [7,570] faisaient les délices des ministres du dieu et de son grand prêtre, qui se plaisaient à les orner de feuilles de palmier, de guirlandes de lierre, à marier à leurs taches variées l'éclat de la pourpre. Déjà les coteaux d'alentour, déjà (qui le croirait?) les troupeaux eux-mêmes les aimaient, les génisses osaient mugir autour d'elles. En effet, elles n'attaquaient personne pour assouvir leur faim; elles attendaient qu'une main amie leur présentât la nourriture, et, renversant leur horrible gueule, elles recevaient le vin qu'on y versait: elles s'endormaient dans la campagne, et chacun respectait leur repos; si quelquefois elles entraient paisiblement dans la ville, toutes les maisons, tous les temples faisaient fumer l'encens, et l'on eût dit que Bacchus lui-même venait de faire son entrée dans les murs.
Mais dès que l'Euménide les eut touchées trois fois de son fouet de vipère, [7,580] et, excitant leur furie, les eut rappelées à leur première nature, elles s'élancent, au milieu des Argiens qui ne les reconnaissent pas, semblables à deux foudres qui de deux points opposés du ciel éclatent à la fois, tombent, et traînent à travers les nues une longue crinière. Avec la même rapidité elles franchissent en rugissant la plaine, et, s'élançant d'un bond terrible, saisissent (présage affreux pour toi, ô Amphiaraüs!) ton écuyer qui s'offrit le premier à leur rencontre. Il conduisait en ce moment tes chevaux aux lac voisin. Bientôt Idas de Ténare, qui venait après lui, et l'Étolien Acamante, tombent à leur tour, leurs chevaux effarouchés fuient dans les champs. [7,590] La vue de ce carnage enflamme Acontée, dont le bras était exercé à tuer les bêtes féroces Acontée était Arcadien; il les poursuit d'une grêle de traits jusque sous l'abri de leurs murs, et, multipliant ses coups, il leur perce à plusieurs reprises le dos et les flancs.Celles-ci fuient laissant derrière elles une longue trace de sang et traînent jusqu'aux portes les dards dont elles sont hérissées; là, presque expirantes, elles exhalent de plaintifs gémissements, et appuient contre ces murs chéris leur poitrine blessée.
[7,600] On croirait, à ces clameurs qui s'élèvent dans murs dont les portes sont restées ouvertes, que les temples et la ville entière sont livrés au pillage, et que des torches sacriléges dévorent les foyers Thébains. IIs aimeraient mieux que le berrceau du grand Hercule, que l'appartement de Sémélé, que le sanctuaire d'Harmonia se fussent écroulés. Au moment où, les mains vides de traits, Acontée s'applaudissait de sa double victoire, Phégée, prêtre de Bacchus, s'élance sur lui, et le frappe de son épée. La jeunesse de Tégée vole à son secours, mais trop tard ; déjà, étendu sur la dépouille sacrée des deux tigresses, le jeune guerrier satisfait, en tombant, à la douleur et à la vengeance, de Bacchus.
Le tumulte qui s'élève tout à coup dans le camp des Grecs a dissous l'assemblée: Jocaste fuit à travers les ennemis, [7,610] sans oser recourir aux priéres.
Elle-même et ses filles sont repoussées par ces mêmes soldats tout à l'heure si doux. Alors Tydée, prompt à saisir l'occasion: « Eh bien! allez, comptez maintenant sur la paix, sur la bonne foi! Étéocle a-t-il au moins différé la trahison? a-t-il pu attendre le retour de sa mère? » Il dit, et, tirant son épée, il appelle ses compagnons. Déjà de part et d'autre d'affreuses clameurs éclatent, déjà la colère s'enflamme. La bataille s'engage tumultueuse, chefs et soldats sont confondus, les ordres méconnus; cavaliers, fantassins, chars, tout est mêlé. Une masse confuse arrête toute impétuosité; [7,620] on ne peut se faire jour ni reconnaître l'ennemi. C'est ainsi que la jeunesse de Thèbes et d'Argos forme à la hâte ses bataillons et en vient aux mains. Derrière sont les étendards et les trompettes; les clairons ont trouvé le combat engagé. Il a suffi d'un peu de sang pour que Mars déployât toute sa fureur. Tel au milieu des nuages le vent concentre d'abord ses forces; faible encore, il agite le feuillage et la cime des arbres; bientôt il a emporté la forêt, et mis à nu les montagnes dépouillées de leur ombrage.Maintenant, soeurs du Piérius, chantez (je ne vous interroge point sur des contrées lointaines), chantez les combats de votre chère Aonie. [7,630] Vous les avez vus en effet, lorsque, à l'approche de Mars, le son éclatant des trompettes tyrrhéniennes faisait frémir les luths de l'Hélicon.
Le Thébain Ptérélas, emporté par son cheval qu'effarouche le bruit des armes, force inutilement les rênes; l'animal fougueux, libre du frein et n'obéissant plus à la main fatiguée, l'entraîne cà et là à travers les bataillons. La lance de Tydée atteint à l'épaule le jeune guerrier, lui traverse le flanc gauche, et le renverse cloué sur son cheval. Le cheval fuit, attaché à son maître expirant, et le porte encore quand sa main ne soutient plus ni les armes ni les rênes. Ainsi un centaure qui n'a point encore exhalé les deux souffles qui l'animent retombe mourant sur sa croupe. [7,640] Cependant le glaive s'échauffe au carnage. La fureur anime les deux partis. Le Pylien Sybaris est renversé par Hippomédon, Périphas par Ménécée, Itys par Parthénopée. Sybaris tombe sous le fer ensanglanté, le farouche Périphas est frappé d'une lance, ltys, d'une flèche imprévue. Hémon, cher à Mars, fait voler la tête de l'Inachien Cénée. Séparés du corps mutilé, les yeux ouverts cherchent le tronc, l'âme cherche la tête. Déjà Abas enlevait les armes du guerrier couché à terre; mais, surpris par une flèche grecque, il laisse tomber en mourant son propre bouclier avec celui de son ennemi.
Qui t'a conseillé, ô Eunée, de quitter le culte de Bacchus, [7,650] les bois sacrés d'où il est interdit au grand prêtre de s'éloigner, et d'échanger les fureurs de Bacchus pour celles de Mars? Son bouclier pénétrable aux traits est couronné de lierre pâlissant et de guirlandes du Nisa; des bandelettes blanches nouent les pampres de son javelot; ses épaules sont cachées sous sa chevelure; un léger duvet croît sur ses joues; la pourpre de Tyr brille sous sa faible cuirasse; des manches enveloppent ses bras; les courroies de sa chaussure sont peintes; sa tunique est du plus fin tissu de lin; une agrafe d'or poli retient avec un jaspe éclatant son manteau de Laconie, [7,660] sur lequel résonnent, suspendus à son épaule, un arc avec son étui léger, et un carquois, décoré d'un lynx où l'or étincelle. Il marche, égaré par l'esprit du dieu, au milieu des nombreux bataillons, criant à haute voix : « Ces murs se sont élevés sous les heureux auspices d'Apollon; là où le dieu de Cyrrha guida la génisse prophétique, les pierres sont venues se placer d'elles-mêmes. Nous sommes une nation sainte. Cette ville a pour gendre Jupiter, pour beau-père Mars, pour nourrissons (et ce n'est pas une vaine prétention) Bacchus et le grand Alcide. » Il proférait ces paroles inutiles, lorsque l'impétueux Capanée fond sur lui, armé de sa lance.
[7,670] Tel, lorsque le matin dans son noir repaire un lion a senti se réveiller sa rage, s'il aperçoit du fond de son antre une biche ou un jeune taureau dont le front est trop faible encore pour combattre, il marche, en rugissant de joie, à travers les armes et la foule des chasseurs qui le provoquent; il voit sa proie sans songer aux blessures. Ainsi Capanée, s'applaudissant de cette lutte inégale, brandissait avec force un énorme cyprès; mais, avant de frapper, « Pourquoi, lui dit-il, cherches-tu, quand tu vas mourir, à effrayer des hommes par tes hurlements de femme? Plût aux Dieux qu'il vînt ici lui-même, celui qui a égaré ta raison! Va débiter ces contes aux femmes de Thèbes. » En même instant il pousse sa lance, [7,680] qui vole comme si nul obstacle ne l'arrêtait, et qui, dans le même instant, a retenti sur le bouclier, et traversé le guerrier de part en part. Les armes échappent de ses mains; et ses sanglots font rendre un affreux cliquetis à l'or qui le couvre, et le sang qui jaillit efface l'éclat de sa parure. Tu meurs, téméraire; tu meurs, et ta mort est pour Bachus un nouveau sujet de deuil; elle arrache des armes à l'Ismare, qui, dans sa douleur, brise ses thyrses; au Tmolus, à la fertile Nysa, à Naxos témoin des amours de Thésée, et au Gange qui, cédant à la crante, jura jadis de célébrer les orgies de Thèbes. Les bataillons argiens éprouvèrent aussi la valeur d'Étéocle; mais l'épée de Polynice, plus avare de sang, frémit de se lever sur des concitoyens.
[7,690] Au premier rang s'élance Amphiaraüs, dont les coursiers ont déjà peur du sol, et soulèvent sur la plaine indignée des tourbillons de poussière. Dans sa douleur; Apollon accorde à son ministre une vaine gloire; il veut illustrer ses derniers moments et fait rayonner son bouclier d'un éclat divin. Tu t'empresses aussi, ô Mars, d'accéder à la prière de ton frère, et tu défends à la
main et aux traits d'un mortel de blesser ce héros. Victime sainte, Pluton seul a des droits sur elle. Tel Amphiraüs s'élance au milieu des ennemis, sûr lui-même de sa mort, et cette confiance ajoute encore à sa fureur.
[7,700] Sa taille s'agrandit, le jour luit plus beau à ses yeux, et jamais sa science n'eut mieux pénétré les secrets du ciel, s'il en avait eu le loisir; mais, si près de la mort, son courage détourne ailleurs ses pensées. Embrasé du feu de Mars, il a soif de carnage; il jouit de la vigueur de son bras, il s'enorgueillit de sa bouillante ardeur. Lui qu'on vit si souvent adoucir les infortunes des mortels et vaincre les destins; qui, gardien sacré des trépieds et du laurier d'Apollon, savait, après avoir salué le dieu, interroger dans la nue le vol des oiseaux, combien il est devenu tout à coup différent de lui-même! Semblable au fléau destructeur d'une année féconde en trépas, ou à l'éclat malfaisant d'un astre ennemi, [7,710] son glaive immole à ses propres mânes une foule innombrable de guerriers; de son javelot il abat Phlégyas et le superbe Phylée; de la faux de son char, Clonis et Crémétaon; l'un était debout près du char quand il fut atteint, l'autre a les jarrets coupés. De sa lance il renverse Chromis, Iphinoüs, Sagès, Gyas à la longue chevelure, et enfin, mais malgré lui, Lycorée, prêtre d'Apollon : il ne le reconnut qu'après que sa lance de frêne fut tombée de ses mains mourantes, et que son casque en se détachant lui eut laissé voir les bandelettes sacrées. D'un coup de pierre il fait mordre la poussière à Alcathoüs, qui avait laissé au bord des étangs de Caryste sa maison, sa femme et ses enfants, qui aimaient à folâtrer sur le rivage. [7,720] Il avait vécu longtemps pauvre, cherchant au fond des eaux sa pénible existence; la terre l'a trahi, et il regrette en mourant les vents, les orages et les dangers moins redoutables de la mer qu'il a si souvent affrontée.
De loin, Hypsée, fils d'Asopus, aperçoit la déroute et le carnage des Thébains, et il brûle de détourner sur lui le combat. Lui-même, monté sur son char et non moins terrible qu'Amphiaraüs, refoulait les bataillons de Tirynthe; mais, dès qu'il aperçoit l'augure, le sang qu'il verse a moins de prix à ses yeux; ses armes, son courage cherchent Amphiaraüs; les rangs serrés d'un groupe de combattants l'en séparent. Il tire alors avec orgueil un trait qu'il avait choisi lui-même sur les rives paternelles, [7,730] et avant de le lancer : « O toi qui épands tes eaux fécondes sur les champs d'Aonie, Asopus, dont les bords calcinés portent encore les traces glorieuses de la foudre de Jupiter, conduis mon bras : c'est une faveur que je réclame au nom de ma naissance, et de ce chêne, nourrisson de tes eaux. Moi aussi je puis braver Phébus, puisque le père des Dieux a lutté contre toi. Vainqueur, je précipiterai dans ton onde l'augure avec ses armes et ses bandelettes, tristes dépouilles de son front. »
Son père l'avait entendu; mais Phébus lui défend d'accéder à ses voeux, il détourne le trait sur Hersès, l'écuyer d'Amphiaraüs. Hersès tombe : le dieu prend sa place, et saisit les rênes flottantes, sous les traits empruntés d'Aliagmon de Lerne. [7,740] Alors tout cède à la fureur du héros. Les bataillons sont renversés par la terreur seule, et sans qu'ils aient reçu la moindre blessure; les guerriers sont atteints dans leur fuite par une mort honteuse. On ne saurait dire si la pesanteur du dieu a ralenti ou précipité les pas de ses coursiers farouches.
Tel le flanc d'une montagne qui s'élève dans la nue, ébranlé par les vents au retour de l'hiver, ou miné par l'âge, s'affaisse sous son poids, et se précipite dans la plaine avec un horrible fracas.
Il entraîne dans sa chute inégale les armes, les hommes, les vieux chênes; et enfin son impétuosité s'épuise, s'arrête, et creuse la vallée ou interrompt le cours d'un fleuve. [7,750] Ainsi, fléchissant sous le poids d'un héros et d'un dieu, le char plonge çà et là dans le sang ses roues brûlantes. Assis sur le siège, Apollon lui-même prend soin tout à la fois des traits et des rênes; il dirige les coups, détourne les flèches ennemies, et égare la lance qui allait frapper. Déjà sont étendus à terre Ménalas, qui combat à pied; Antiphus, que son haut coursier ne peut protéger; Éthion, né d'une nymphe de l'Hélicon; Politès, déshonoré par le meurtre de son frère; et Lampus, qui tenta de souiller la couche de la prêtresse Manto. Ce fut Phébus lui-même qui lança contre ce dernier ses flèches sacrées.
[7,760] Déjà les coursiers haletants ont peine à trouver la place de leurs pieds sur ce sol jonché de guerriers palpitants et demi-morts. Les roues tracent des sillons à travers les cadavres, déchirent leurs membres, et se rougissent du sang qu'elles font jaillir; elles broient sans pitié les corps inanimés, et ceux qui respirent encore les voient venir sur leur visage. Déjà le frein est teint de sang, le timon trempé ne permet plus de s'y maintenir; les roues sanglantes tournent avec peine, et les pieds des chevaux s'embarrassent dans les entrailles qu'ils écrasent. Amphiaraüs, ivre de fureur, arrache les traits qui sont restés dans les cadavres, et les lances qui ont pénétré jusqu'à la moelle des os : [7,770] les âmes s'envolent avec un cri aigu, et suivent le char. Enfin Apollon se découvre à son prêtre : « Profite, lui dit-il, du dernier jour qui luit pour toi; couvre-toi d'une gloire immortelle, tandis que, placé prés de moi, la mort irrévocable te respecte encore : nous sommes vaincus; les Parques impitoyables, tu le sais, ne filent pas deux fois la trame de notre vie. Va faire la joie des peuples de l'Élysée, qui t'attendent depuis longtemps. Au moins tu n'auras pas à subir les ordres de Créon, et ton cadavre ne sera point jeté nu, sans honneur, et privé de sépulture. » Le devin, posant ses armes, respire un moment, et il répond : « Dieu de Cyrrha, quand tu vins honorer un faible mortel en t'asseyant sur ce char qui va bientôt périr, [7,780] je te reconnus au frémissement de l'essieu. Jusques à quand retiendras-tu les Parques qui m'attendent? J'entends déjà le bruit du Styx aux flots rapides, les noirs fleuves de Pluton, et les triples aboiements de son farouche gardien. Reprends ces ornements dont tu parais mon front; reprends ces lauriers qu'il ne m'est pas permis de porter aux enfers. Maintenant ma voix t'implore pour la dernière fois : si à son heure dernière tu daignes accorder quelque faveur à ton fidèle devin, c'est à toi, Phébus, que je recommande la vengeance de mes foyers trahis, le châtiment de ma criminelle épouse, et la noble fureur de mon fils. »
Apollon s'élance du char, et détourne tristement ses yeux humides de larmes. [7,790] Privés de son secours, le char et les chevaux gémissent. Tel, dans une nuit ténébreuse, battu par les noirs tourbillons du Corus, un vaisseau sait qu'il va périr, lorsque l'étoile d'Hélène a lui à travers les voiles: déjà condamnées, et a chassé devant elle ses frères de Thérapnée.
La terre, prête à s'entr'ouvrir, frémit peu à peu ; sa surface s'ébranle, la poussière s'élève en tourbillons plus épais, un bruit souterrain fait mugir la plaine. Les soldats épouvantés croient encore c'est la guerre, que ce fracas est celui des combats, et s'exhortent à soutenir le choc; mais un nouveau tremblement ébranle les armes, hommes et les chevaux étonnés. Déjà la cime des arbres, [7,800] déjà les murailles chancellent; l'Ismène fuit, et découvre ses rives. La fureur du combat s'est éteinte, les soldats fixent sur le sol leurs dards qui tremblent; ils chancellent eux-mêmes, et s'appuient fortement sur leurs lances mal affermies; ils se regardent l'un l'autre, et reculent effrayés de leur pâleur. Ainsi, lorsque Bellone, bravant la mer, engage sur les flots un combat naval, s'il survient une tempête bienfaisante, alors chacun craint pour soi; la mort, vue sous un autre aspect, fait rentrer les épées dans le fourreau, et la crainte commune a conclu la paix. Telle était l'image de ce combat flottant sur la plaine ébranlée.
Soit que la terre, travaillée par les vents renfermés dans son sein, [7,810] eût livré passage à leur impétuosité irritée par les obstacles; soit que l'onde souterraine eût rongé le sol amolli, en le minant sourdement; soit que la machine du ciel, roulant dans son orbite, eût penché de ce côté; soit que le trident de Neptune eût ébranlé toute la mer, et l'eût lancée terrible jusqu'à ses dernières limites; soit que ce fracas n'eût pour cause que le devin; soit que la terre menaçât les deux frères ennemis, tout à coup le sol entr'ouvrit ses abîmes profonds. Les astres et les ombres tremblèrent en s'apercevant. Un gouffre immense engloutit le héros, et les coursiers qui se préparaient à le franchir. Amphiaraüs ne laisse échapper ni ses armes, ni les rênes; [7,820] tel qu'il était, debout sur son char, il descend droit au Tartare, et, en tombant, il regarde encore le ciel. Il gémit en voyant la plaine qui se resserre; enfin une légère secousse réunit les deux extrémités, et dérobe à l'Averne la lumière du jour.
DE STACE
STACE
THEBAÏDE.
LIVRE VIII
Livre VII - Livre IX
STACE
Livre huit.
[8,1] A la vue du devin qui, en tombant tout à coup au milieu des pâles ombres, a pénétré dans les demeures de la Mort et les abîmes mystérieux du monde souterrain, les mânes, troublés de l'aspect de ses armes, sont saisis d'effroi. On s'étonne de voir sur les bords du Styx des traits, des chevaux, un corps vivant : Amphiaraüs en effet, n'avait point été livré aux flammes du bûcher. Ce n'était pas une ombre noire, échappée de l'urne funéraire ; encore mouillé de la sueur brûlante des combats, il était armé d'un bouclier qui ruisselait de sang, et tout couvert de la poussière du champ de bataille d'où il avait disparu. L'Euménide ne l'avait pas encore examiné à la lueur de sa torche résineuse; [8,10] Proserpine ne l'avait pas inscrit sur la porte noire, en l'admettant dans l'assemblée des morts. Le fuseau des destins lui-même est pris en défaut, et ce ne fut qu'à la vue de l'augure que les Parques effrayées coupèrent la trame de sa vie.
A ce bruit, les paisibles habitants de l'Élysée et ceux qui, plongés dans des gouffres profonds au milieu d'une nuit épaisse, expient leurs crimes dans les noires ténèbres d'une autre région, jettent autour d'eux des regards étonnés. Alors les lacs aux eaux paresseuses, les étangs de feu retentissent de gémissements, et le pâle nocher des ondes ténébreuses frémit, indigné de voir que la terre en s'entr'ouvrant ait montré le Tartare aux humains, [8,20] et que des mânes soient entrés dans les enfers sans traverser son fleuve.
Assis sur un trône au milieu de son triste empire, le roi de l'Érèbe demandait à ses peuples les crimes de leur vie. Il est sans pitié pour les hommes, et il s'irrite contre toutes les ombres. Autour de lui sont rangées les Furies, la Mort avec ses mille aspects, et le Châtiment cruel, secouant ses chaînes bruyantes. Les Parques amènent à ses pieds les âmes, et la même main qui prolongea leur vie les condamne à la mort. Elles ne peuvent suffire à leur tâche. Placé à côté de son frère redoutable, Minos parle en faveur des mortels et adoucit le sanguinaire tyran. Non loin de là apparaissent, gonflés de larmes et de feu, [8,30] le Cocyte, le Phlégéton, et le Styx qui dévoile les parjures des Dieux. Pluton lui-même, quand la voûte terrestre s'entr'ouvrit, trembla pour la première fois à la vue des astres, et, blessé de la douce lumière du jour, il s'écria :
« Quelle lâche trahison des Dieux a lancé dans l'Averne l'odieuse lumière? Qui a osé rompre les ténèbres, et rapprocher de la vie les mânes silencieux? D'où me viennent ces menaces? Quel est celui de mes frères qui m'attaque? Je l'attends : périsse le partage du monde ! A qui, en effet, peut-il plaire davantage? Vaincu par la fortune, qui, en me plaçant au troisième rang, m'a précipité du ciel, [8,40] je gouverne l'empire du crime, et déjà il n'est plus à moi; le voici accessible aux astres ennemis, exposé à tous les regards !
L'orgueilleux roi de l'Olympe voudrait-il reconnaître mes forces? Eh bien! je vais briser les fers des Géants et des Titans, qui brûlent de remonter au séjour éthéré; je vais délivrer mon malheureux père. Quoi ! le cruel ne me permet pas de goûter mes tristes loisirs, mon repos agité ! Il ne veut pas que je haïsse ce jour que j'ai perdu ! Si je le veux, je découvrirai tout mon empire, j'envelopperai le soleil du ciel ténébreux des enfers, je n'enverrai plus vers l'Olympe le dieu de l'Arcadie (qu'ai-je besoin d'un messager qui passe sans cesse d'un royaume à l'autre?), [8,50] et je retiendrai les deux Tyndarides. Eh! pourquoi briser Ixion dans des gouffres avides? Pourquoi permettre que l'onde fuie toujours les lèvres de Tantale?
Souffrirai-je que le chaos soit tant de fois profané par un hôte vivant? Pirithoüs, dans son ardeur téméraire, et Thésée, dévoué à son audacieux ami, vinrent m'attaquer jusque dans mon empire. Contre moi vint aussi le farouche Alcide, protégé par le silence des portes infernales qu'il priva de leur gardien. J'ai vu aussi, j'en rougis encore, le Tartare s'ouvrir aux plaintes du chantre deThrace; oui, j'ai vu, au bruit harmonieux de ses vers, les Euménides verser de honteuses larmes, et les trois Soaurs ourdir une nouvelle trame. [8,60] Moi-même.... mais l'inflexible Nécessité prévalut sur ma pitié. Une seule fois, me dérobant de mon empire, j'allai, non pas vers la voûte céleste, mais dans les champs de Sicile, ravir une épouse, et l'on prétend que cela ne m'est pas permis. Aussitôt, sur l'ordre injuste de Jupiter, chaque année Cérès possède sa fille de moitié avec moi. Mais pourquoi ces plaintes? Va, Tisiphone, venge les demeures du Tartare; et si jamais tu effrayas les humains par d'horribles spectres, enfante aujourd'hui un monstre affreux, extraordinaire, épouvantable, que le ciel n'ait pas encore vu; que je l'admire moi-même et que tes sueurs l'envient. Que deux frères (premier présage de notre haine), [8,70] que deux frères fondent avec joie l'un sur l'autre pour s'entr'égorger; que parmi ces combattants il s'en trouve un qui, semblable aux bêtes farouches, dévore la tête de son ennemi; qu'un autre arrache au bûcher des restes inanimés, et laisse les cadavres nus infecter les airs. Puisse ce spectacle réjouir le maître du tonnerre! Mais, pour qu'une telle fureur ne s'exerce pas sur mon empire seul, cherche un mortel qui ose attaquer les Dieux; qui, de son bouclier fumant, repousse les feux de la foudre et Jupiter irrité. Je veux qu'au bruit du noir Tartare qui s'émeut, tous les Dieux tremblent, comme jadis à la vue, du Pélion entassé sur l'Ossa verdoyant. »
[8,80] Il dit, et à sa voix le sombre palais du dieu tremble; sous ses pieds et au-dessus de sa tête la terre chancelle: moins terrible est Jupiter, quand de son regard il ébranle les airs et fait pencher l'axe du ciel. « Mais toi, dit-il, quel châtiment ne mérites-tu pas, toi qui, par une route défendue, t'es précipité dans le sombre royaume?
Il menaçait encore, et déjà le devin n'était plus qu'une ombre légère; déjà ses armes s'étaient évanouies; il était à pied, mais sur ses traits la majesté de l'augure était encore empreinte; son front portait encore les bandelettes obscurcies et il tenait à la main un rameau d'olivier mourant.
[8,90] « S'il est permis aux ombres de parler sans sacrilége, Dieu principe et fin de toutes les existences, et moi aussi je puis élever, la voix, moi qui connaissais les causes et les principes des choses. Je t'en supplie, adoucis pour moi tes menaces et apaise ton coeur; ne fais point tomber ta colère sur un faible mortel qui craint tes lois. Je ne viens pas comme Hercule (qui m'inspirerait cette audace?) tenter un rapt sacrilège; ce n'est pas un amour coupable qui m'a poussé à descendre témérairement sur les rives du Léthé. Que le triste Cerbère ne fuie pas dans son antre; que Proserpine ne craigne pas mon char.
Naguère augure chéri d'Apollon, [8,100] j'en atteste le Chaos (car pourquoi jurer ici par Apollon?), je subis une destinée nouvelle, sans être coupable d'aucun crime, et je n'ai pas mérité d'être ainsi ravi à la lumière bienfaisante du ciel : le juge de Dicté ne l'ignore point, Minos peut découvrir la vérité. Trahi par une perfide épouse que séduisit un or coupable, je me rendis à l'armée des Grecs, d'où te vient cette foule d'ombres nouvelles, dont quelques-unes sont tombées sous mes coups ; mais je n'ignorais pas mon destin. Tout à coup la terre trembla et s'entrouvrit, et, j'en frémis encore, au milieu de la mêlée la nuit des enfers m'engloutit. Quelles étaient mes pensées pendant qu'à travers les entrailles ouvertes de la terre, [8,110] j'allais longtemps suspendu et que je roulais dans les espaces ténébreux? Hélas! je n'ai rien laissé de moi à mes compagnons, à ma patrie; Thèbes ne m'a ravi aucun trophée; je ne reverrai plus les toits de Lerne, ma cendre n'ira pas même consoler mon malheureux père; je ne jouirai ni d'un tombeau, ni des flammes du bûcher, ni des larmes des miens; je suis venu ici tout entier, et ces chevaux n'étaient point attelés pour te combattre je suis prêt à devenir une ombre, à oublier mes trépieds. Car quel besoin as-tu d'un augure qui te prédise l'avenir, puisque les Parques suivent tes ordres? Mais calme ton coeur, [8,120] et sois moins sévère pour les autres dieux; si quelque jour mon épouse criminelle descend ici, c'est pour elle qu'il faut réserver un affreux supplice, Dieu juste! elle mérite bien mieux toute ta colère. »
Le Dieu accueille sa prière et s'indigne d'en être touché. Ainsi un lion de Massylie, s'il voit briller à ses yeux l'éclat du fer, prépare sa colère et ses griffes terribles; mais si son ennemi est tombé, il se contente de marcher sur son corps, et laisse la vie à celui qu'il a vaincu.
Cependant le char orné de bandelettes et de lauriers sacrés et naguère si redouté dans la mêlée sanglante, personne ne l'a vu renversé ou mis en fuite. [8,130] On le cherche partout. Les bataillons s'éloignent; la terre devient suspecte à tous; le soldat fait le tour des traces restées sur le sol perfide, et ce triste lieu où s'entrouvrit la terre avide reste désert; on l'évite par respect pour le tombeau infernal du héros.
Adraste courait çà et là, exhortant ses troupes, lorsque Palémon, qui peut à peine en croire ses yeux, accourt lui annoncer cette fatale nouvelle; il est encore tremblant et tout pâle; car il était près d'Amphiaraüs lorsque l'abîme l'engloutit, et il avait vu avec effroi la terre s'entr'ouvrir.
« Retourne sur tes pas, fuis, ô roi! s'écrie-t-il, si toutefois la terre dorique, si les citadelles de notre patrie subsistent encore aux lieux où nous les avons laissées. [8,140] Il n'est plus besoin d'armes ni de sang. Pourquoi tirer contre Thèbes un glaive inutile? Cette terre impie engloutit les armes, les combattants : ne sens-tu pas le sol trembler sous nos pas? J'ai vu moi-même le chemin de la nuit profonde, et la terre ouvrant ses entrailles dévorer, hélas! celui qui était si cher aux constellations prophétiques, le fils d'Oïclée, qui élevait en vain vers nous ses mains, ses bras, et sa voix gémissante.
Ce récit te surprend : eh bien! ô roi, j'ai laissé encore empreints sur le sol les sillons du char, et la terre fumante et humide d'écume. Le péril n'est pas pour tous: cette terre reconnaît ses enfants, [8,150] l'armée thébaine est debout. »
A ces mots Adraste est frappé de stupeur. Il hésite à croire; mais Mopsus, mais Actor lui apportent avec effroi la même nouvelle. La renommée, que la terreur enhardit, ne se contente déjà plus d'annoncer qu'un seul guerrier a été englouti. Alors, sans attendre que le son de la trompette les rappelle, les bataillons reculent d'eux-mêmes et fuient. Mais leur marche est engourdie, leurs genoux affaiblis les trahissent. Les chevaux eux-mêmes, comme s'ils avaient le sentiment du danger, résistent, et, farouches, indociles à la voix, ils ne veulent ni précipiter leur marche, ni détacher leurs yeux de la terre. Les Thébains pressent leurs ennemis avec plus d'ardeur; [8,160] mais le ténébreux Vesper amène déjà les chevaux de la lune; une trêve de courte durée accorde aux guerriers un triste repos, et une nuit qui doit augmenter leur frayeur.
Quel aspect offrit l'armée des Argiens lorsqu'ils purent gémir en liberté ! Que de larmes tombèrent sur leurs casques détachés! Rien ne leur plaît de ce qui avait coutume d'adoucir leurs fatigues: ils rejettent leurs boucliers, qu'ils laissent tout humides de sang; nul ne songe à polir ses javelots, à flatter son cheval, à ajuster la haute aigrette qui orne son casque brillant. A peine s'ils se résignent à laver leurs larges blessures et à bander leurs plaies entr'ouvertes, tant la douleur est grande et universelle! [8,170] La crainte même du combat ne peut les engager à prendre les aliments que la fatigue de la bataille rend si nécessaires. Tous, ô Amphiaraüs, répètent tes louanges, tous pleurent le devin dont la bouche était si féconde en oracles véridiques. Sous toutes les tentes on n'entend qu'une voix: « Les Dieux se sont éloignés, ils ont abandonné notre camp. Hélas ! qu'est devenu ce char orné de lauriers? ces armes solennelles? cette aigrette entrelacée de bandelettes? Voilà donc à quoi lui ont servi les antres sacrés, l'onde de Castalie et le culte des trépieds! voilà la reconnaissance d'Apollon! Qui nous dira maintenant le cours des astres et le présage de la foudre tombant à gauche? Qui lira la volonté des Dieux dans les entrailles des victimes? Qui nous dira quand il faut marcher, quand il faut attendre? quel moment est propice au combat, [8,180] propice à la paix? Qui nous découvrira l'avenir? A qui les oiseaux révéleront-ils mes destinées? Tous les maux que la guerre devait amener et pour nous et pour toi, tu le savais, et pourtant (quel courage dans une âme sainte !) tu es venu, tu t'es associé à nos armes malheureuses.
Lorsque t'appelaient les enfers et l'heure marquée par les destins, tu as pu encore renverser les bataillons de Tyr, les étendards ennemis; alors encore, au milieu même de la mort, nous t'avons vu, redoutable aux Thébains, disparaître, la lance en arrêt. Et maintenant quel est ton sort? [8,190] Pourras-tu revenir des demeures du Styx? T'éloigneras-tu de nouveau des abîmes de la terre? Ou bien es-tu assis joyeux près des Parques, tes divinités, et, dans un heureux accord, vous instruisez-vous mutuellement des destinées futures ? ou bien encore, ému de pitié, le dieu de l'Averne t'a-t-il admis dans les bois fortunés, t'a-t-il confié la garde des oiseaux de l'Élysée ? Quel que soit ton sort, ta mort sera pour Phébus une douleur éternelle, un malheur toujours récent : Delphes, devenue muette, te pleurera longtemps.
Ce jour funeste fera fermer les temples de Ténédos, de Cyrrha, de Délos que la naissance d'un dieu fixa au milieu des flots, et le sanctuaire de Branchus à la longue chevelure. En ce jour, ni Claros, ni Didyme, [8,200] ni la Lycie ne verront les mortels venir en suppliant interroger leurs oracles.
Que dis-je? la forêt du prophète dont le front est-armé de cornes, le chêne fatidique du dieu qu'adore l'Épire, et la Troyenne Thymbrée, ne feront plus entendre leurs voix. Les fleuves, les lauriers eux-mêmes voudront se dessécher. L'air, par des bruits prophétiques, ne présagera plus rien de certain, et les oiseaux ne frapperont plus tes nues de leurs ailes. Enfin un jour viendra où les peuples t'honoreront aussi dans un temple qui renfermera les secrets du destin; un prêtre, consacré à ton culte, y rendra tes réponses !
Tels sont les derniers honneurs qu'ils rendent à leur roi et à leur devin, comme si, en ce moment, ils lui payaient le dernier et douloureux tribut de la flamme du bûcher et des funérailles, [8,210] ou qu'ils eussent déposé son âme sous une terre légère. Alors tous les cceurs sont brisés, et la guerre devient odieuse. Ainsi, quand par une mort subite Tiphys fut ravi aux courageux Minyens, les rames qui secondaient leur noble entreprise parurent fendre à regret les ondes, et les vents moins rapides retarder leur marche.
Enfin, las de gémir et d'exhaler leurs plaintes dans un douloureux entretien, les Grecs ont peu à peu soulagé leur coeur. La nuit vient assoupir leurs soucis, et le sommeil se glisse facilement sous leurs paupières humides de larmes.
Mais tel n'est pas l'aspect que, dans cette nuit, présente la ville ennemie. Les Thébains prolongent gaiement les heures en se livrant à différents jeux, [8,220] soit devant leurs maisons, soit au sein de leurs foyers. Les gardes eux-mêmes ne veillent plus sur les murailles; on n'entend retentir que le bruit des cymbales et des tambours de l'Ida, et les sons modulés de la flûte. Partout, en l'honneur des immortels et des nourrissons divins dont Thèbes s'enorgueillit, les hymnes sacrés retentissent; partout on ne voit que guirlandes et coupes couronnées de fleurs. Tantôt ils se moquent du trépas de l'inhabile devin, et ils s'empressent à l'envi de louer la science de leur Tirésias; tantôt ils retracent les hauts faits de leurs aïeux et chantent l'origine de leur antique cité. Ceux-ci célèbrent la mer de Sidon, et les faibles mains [8,230] qui s'attachèrent aux cornes du dieu qui lance la foudre, et l'empire de Nérée sillonné par un puissant taureau; ceux-là, Cadmus, la génisse fatiguée, et les champs qui enfantèrent une moisson de guerriers sanguinaires; d'autres, les pierres accourant au son de la lyre thébaine, et Amphion animant les rochers insensibles; ou bien la grossesse de Sémélé ou l'hymen d'Harmonia, la fille de Cythérée, que ses frères conduisent à la couche nuptiale avec des flambeaux.
Chaque table a ses récits merveilleux. On dirait que, revenu naguère des bords de l'Hydaspe où croissent les perles, et des contrées de l'Orient où il promena son thyrse vainqueur, Bacchus montre aux peuples étonnés les étendards conquis sur ces noires peuplades, et les captifs Indiens inconnus jusqu'à ce jour.
[8,240] On rapporte qu'alors, pour la première fois, Oedipe, qui toujours s'était dérobé aux regards au fond de son affreux palais, se mêlà à la foule, vint s'asseoir à une table amie, et, le front serein, écartant de son visage souillé la chevelure sale et en désordre qui le couvrait, souffrit les paroles bienveillantes de ses amis et les consolations qu'il repoussait autrefois. On dit même qu'il goûta les mets, et ôta de ses joues le sang qui s'y était figé; il écouta tout le monde, il répondit, lui qui avait coutume de ne fatiguer de ses tristes plaintes que Pluton, les Furies, et parfois sa fidèle Antigone. [8,250] On ignore les causes de ce changement. Ce n'est pas la victoire des Thébains, c'est la guerre seule qui lui plait; il exhorte, il approuve son fils, et cependant il ne désire pas qu'il soit vainqueur; mais il veut irriter l'ardeur des premiers combats, féconder les semences des crimes qu'il appelle de ses voeux secrets. De là sa présence au milieu du festin, et la joie inaccoutumée qui brille sur son visage. Tel, après le long jeûne qui lui avait été imposé comme châtiment, Phinée, n'entendant plus siffler dans son palais les hideuses harpies, osant à peine croire à leur départ, s'assit joyeux à la table du festin, et saisit la coupe qu'elles ne renverseraient plus du battement de leurs ailes. Pendant que l'armée des Grecs reposait accablée par les soucis et les fatigues du combat, [8,260] Adraste, du haut d'une éminence qui domine son camp, prête une oreille attentive à ce tumulte joyeux. Quoiqu'il soit affaibli par l'âge, les tristes devoirs de la puissance l'obligent à veiller sur les maux de tous. Son coeur se déchire, pénétré d'une amère douleur, quand il entend retentir de toutes parts le bruit de l'airain, les cris des Thébains, les sons de la flûte et les propos insolents de l'ivresse; lorsqu'il voit l'éclat mourant des torches, et les feux qu'on néglige d'entretenir. Ainsi, lorsque, au milieu des flots, un vaisseau enseveli tout entier dans le sommeil vogue silencieux, et que, sans craindre la mer et ses orages, la jeunesse confiante se livre au repos, seul, debout sur la poupe, [8,270] le pilote veille, et avec lui le dieu qui protège le vaisseau, fier de porter son nom.
C'était l'heure où la soeur brillante de Phébus, voyant les chevaux de son frère prêts à s'élancer et les retraites de l'Océan mugir à l'approche du Soleil, rassemble ses rayons épars, et de son fouet légèrement agité chasse devant elle les astres. Le roi appelle au conseil les guerriers affligés; ils se demandent en gémissant à qui passera l'héritage des trépieds, les lauriers et les bandelettes du devin qui n'est plus. A l'instant tous proclament un guerrier illustre, le fils du vénérable Mélampus, Thiodamas, [8,280] le seul qu'Amphiaraüs eût initié aux mystères sacrés, le seul qu'il s'associât quand il interrogeait le vol des oiseaux, et que, sans envie pour sa science, il aimait à entendre proclamer son égal, ou du moins le second après lui. Tant d'honneur le confond, cette gloire inattendue le trouble; il tombe à genoux, et adore le laurier qu'on lui présente; il refuse un fardeau trop lourd pour lui, et par là mérite qu'on le contraigne à l'accepter.Tel un jeune prince que la fortune appèle au trône des Parthes et à l'héritage de la puissance paternelle, quittant sa vie paisible et sûre sous le sceptre d'un père, sent dans son coeur la crainte balancer la joie. Les grands seront-ils fidèles, et le peuple soumis? [8,290] A qui confiera-t-il les bords de l'Euphrate et les défilés de la mer Caspienne?
Il n'ose encore prendre l'arc et monter le cheval de son père; le sceptre lui paraît trop lourd à son bras, et la tiare trop large pour son front. Thiodamas, après avoir ceint sa chevelure de bandelettes et s'être assuré de la faveur des Dieux, s'avance en triomphe à travers le camp, au milieu des acclamations. Pour première preuve de son art, il se prépare à apaiser la Terre, et ce dessein ne paraît pas inutile aux Grecs affligés. Il ordonne de construire deux autels avec des rameaux verts et de hautes herbes; [8,300] il y ajoute des fleurs innombrables, doux présent de la déesse elle-même, des monceaux de fruits et toutes les prémices de l'année; puis faisant sur l'autel des libations de lait pur, il commence ainsi: « Mère éternelle des hommes et des Dieux, toi qui fais naître les fleuves, les forêts, les germes de tous les êtres, l'argile de Prométhée, les pierres de Pyrrha, tous les êtres enfin; toi qui as donné aux hommes la première nourriture, changée bientôt en aliments plus doux; toi qui enveloppes et portes la mer; qui nourris à la fois et les troupeaux paisibles, et les bêtes farouches, et les oiseaux qui aiment à se reposer sur ton sein; au milieu du mobile univers, [8,310] ta masse seule est ferme et immobile : suspendue dans le vide des airs, c'est autour de toi que roulent la machine rapide du ciel et les deux chars qui nous éclairent. Centre du monde, tu n'as pas été partagée entre les trois puissants frères. Hé quoi ! bienfaisante pour tant de nations, pour tant de villes, pour tant de peuples, seule tu suffis à tout l'univers; tu soutiens sans peine Atlas qui fléchit sous le poids des astres et des célestes demeures, et nous sommes les seuls que tu refuses de porter Nous sommes les seuls, ô déesse, dont le fardeau te soit odieux ! Quel crime avons-nous commis à notre insu? Serait-ce parce que nous sommes étrangers, et que nous arrivons des bords de l'Inachus? [8,320] La terre n'est-elle pas la patrie commune des mortels? Bienfaisante déesse, ne mets pas entre les peuples une barrière ennemie, comme s'ils n'étaient dignes que de tes mépris. Quel que soit le lieu d'où ils viennent, où ils se trouvent, les hommes sont tes enfants; reste neutre, porte également sur ton sein les guerriers des deux partis; permets, nous t'en supplions, que, suivant la loi des combats, ils exhalent leur âme belliqueuse et la rendent au ciel. Ne nous entraîne pas tout à coup, vivants encore, dans le tombeau; ne hâte pas notre mort. Nous irons, n'en doute pas, par la route que tout le monde suit, et qui est ouverte à tous les mortels. Daigne seulement céder aux prières des Grecs, raffermis le sol chancelant, ne donne pas trop tôt aux Parques l'ordre fatal. Et toi, prophète chéri des Dieux, que ni la main des hommes ni la gloire des Thébains n'ont immolé, [8,330] mais que la nature a reçu dans son sein entr'ouvert, qu'elle a serré dans ses embrassements, comme si elle voulait te déposer par une insigne et juste faveur dans l'antre de Cyrrha, sois favorable à nos voeux; donne-moi de connaître, je t'en conjure, les prières qui te sont agréables; rends-moi propices le ciel et les autels prophétiques, et apprends-moi ce que tu te préparais à découvrir aux peuples. C'est à toi que j'offrirai des sacrifices divinatoires. Interprète de ta divinité, je l'invoquerai, en l'absence de Phébus. Les sanctuaires de Délos et de Cyrrha sont à mes yeux moins puissants, moins véridiques que le lieu où tu t'es dérobé aux regards. »
Ayant ainsi parlé, il plonge vivantes dans la terre des brebis noires et des génisses aux sombres couleurs : [8,340] il les couvre de monceaux de sable, vain tombeau qu'il élève en l'honneur du devin.
Tels étaient les soins qui occupaient les Grecs; mais déjà, du côté des ennemis, au bruit éclatant du clairon belliqueux, s'agitent les épées homicides. Du sommet du Theumèse, la farouche
Tisiphone, secouant sa chevelure, ajoute encore à ce fracas, et, au bruit de la trompette, qu'elle rend plus aigu, elle mêle ses horribles sifflements. Ce tumulte inaccoutumé a frappé de stupeur le Cithéron, riche des dons de Bacchus, et les tours de Thèbes, qui jadis ont suivi des accords plus mélodieux. Déjà Bellone frappe les seuils fortifiés, et les portes qu'ébranle sa lance roulent sur leurs gonds et ouvrent un passage aux Thébains.
[8,350] On se précipite pèle-mêle; les chevaux, les chars jettent le désordre dans les rangs, arrêtent l'élan des guerriers. On dirait que les Grecs sont à leur poursuite, tant les bataillons sont serrés à toutes les portes! Les sept issues sont obstruées. Créon s'élance de la porte Ogygie, qui lui est échue par le sort; Étéocle, de la Néite; Hémon occupe la haute Homoloïde; Hypsée, la Prétidé; le grand Dryas franchit l'Électre; les cohortes d'Eurymédon ébranlent l'Hypsiste, et Ménécée de ses nombreux bataillons encombre la Dircée. Tel le Nil, lorsqu'il s'est nourri des nuées du ciel du midi et a bu à longs traits les neiges fondues de l'Orient, [8,360] partage les trésors de sa source, et, par sept immenses embouchures, porte dans la mer ses ondes orageuses.
A son approche, les Néréïdes fuient au fond des abîmes et craignent de rencontrer la douceur de ses eaux.
Cependant les guerriers de l'Inachus, et surtout les cohortes d'Elée, de Lacédémone et de Pylos, s'avancent tristes et d'un pas tardif; car, privées de leur augure, elles suivent Thiodamas, devenu tout à coup leur chef, et qui n'a point encore gagné leur confiance. Ce ne sont pas tes troupes seules, ô prince des trépieds, qui te regrettent! tu manques à toute l'armée. L'aigrette de Thiodamas ne brille que la septième dans les rangs, et de toutes elle est la moins élevée. [8,370] Ainsi, quand une nuée jalouse a voilé une des étoiles de l'Ourse, le chariot semble mutilé; l'axe du monde, qui a vu s'éteindre un de ses feux, ne brille plus du même éclat, et les matelots comptent avec étonnement le nombre des étoiles.
Mais les combats m'appellent. Viens de nouveau, ô Calliope! donne-moi de nouvelles forces, et qu'Apollon fasse résonner ma lyre de plus mâles accords! Le noir destin avance, au gré des peuples, l'heure fatale. Échappée des ténèbres du Styx, la Mort prend possession du ciel; du haut des airs elle couvre de ses ailes le champ de bataille, et, ouvrant une noire et immense bouche, excite les guerriers. Ce ne sont pas les plus obscurs qu'elle choisit, [8,380] mais ceux qui, plus dignes de la vie, brillent de jeunesse et de courage; elle les marque d'un serpent ensanglanté, et déjà toute la tâche des trois Sœurs s'est partagée entre ces infortunés, et les Furies ont arraché le fil aux mains des Parques.
Debout au milieu de la plaine est le dieu des combats, la lance sèche encore; tantôt il tourne son bouclier contre ceux-ci, tantôt contre ceux-là; il les provoque au combat; il leur fait oublier foyers, épouses, enfants, et bannit de leur coeur l'amour de la patrie et celui de la vie, le dernier qu'on puisse en arracher. Enflammés de colère, ils ont la main sur la garde de leur épée, et sur leur lance prête à frapper. Leur coeur haletant bondit, et bat leur cuirasse. Leurs casques s'agitent sur les cheveux qui se hérissent.
[8,390] Qui s'étonnerait de cette fureur guerrière? Les chevaux eux-mêmes s'enflamment contre l'ennemi, et arrosent la poussière d'une blanche écume. On dirait qu'ils ne font qu'un corps avec leurs maîtres, et qu'ils respirent la fureur des guerriers qui les montent. Ils rongent leur frein, appellent le combat de leurs hennissements, se cabrent, et renversent sur leur croupe les cavaliers.
Les combattants se précipitent, la poussière s'élève sous leurs pas. Ils franchissent un espace égal, et l'intervalle qui les sépare décroît peu à peu. Déjà, bouclier contre bouclier, épée contre épée, ils se menacent; déjà le pied presse le pied et la lance frappe la lance. [8,400] Dans cette lutte corps à corps, les combattants mêlent leurs haleines entrecoupées, les aigrettes se confondent, et brillent sur des casques étrangers. La guerre est encore belle à voir. Les cimiers sont encore debout, les coursiers n'ont pas perdu leurs cavaliers, ni les chars leurs conducteurs. Les armes sont à leur place; les boucliers, les carquois, les ceinturons brillent encore, et l'or n'est pas souillé de sang.
Mais lorsqu'enfin se sont déchaînées la Rage et la Valeur prodigue de la vie, moins épaisse est la neige dont l'Ourse frappe, au coucher des Chevreaux,le Rhodope élevé; moins retentissant le fracas de l'Ausonie ébranlée, [8,410] lorsque Jupiter fait trembler tout le ciel du bruit de son tonnerre; moins rapide la grêle qui bat à coups pressés les Syrtes, lorsque le noir Borée apporte à la Libye les orages de l'Italie. Le jour est obscurci de leurs traits, des nuées de flèches couvrent le ciel; l'air resserré ne suffit plus à leurs javelots. Ceux-ci meurent frappés d'un trait qui part, ceux-là d'un trait qui revient sur lui-même. Les épieux, les lances'se heurtent dans l'air, et amortissent mutuellement leurs coups. Les frondes envoient une pluie sifflante de pierres; les balles de plomb, dans leur vol rapide, et les flèches redoutables, qui portent une double mort, imitent la foudre. Il n'est point sur la terre de place pour les traits, [8,420] qui tous tombent sur les combattants : ceux-ci donnent la mort sans le savoir, ou expirent sous des coups qu'ils n'ont pas prévus. Le hasard a pris la place de la valeur : tantôt la foule recule, tantôt elle avance, et tour à tour perd et gagne du terrain.
Ainsi, lorsque Jupiter irrité a déchaîné les vents et les orages, et livré tour à tour le monde à leurs tourbillons dévastateurs, ceux-ci, comme deux armées ennemies, se choquent entre eux; tantôt l'Auster, tantôt l'Aquilon fougueux triomphe, jusqu'à ce qu'enfin, dans cette lutte tumultueuse, l'un des deux ait vaincu l'autre, et que la pluie inonde la terre ou que la sérénité renaisse.
Au commencement du combat Hypsée, fils d'Asope, repousse les bataillons d'OEbalie, qui, fiers du nom glorieux de leur nation, [8,430] avaient enfoncé, avec leurs pesants boucliers, les troupes eubéennes. Il les rejette en arrière, et tue leur chef Ménalque. Celui-ci, Lacédémonien par le coeur, et digne fils de l'impétueux Eurotas, ne déshonore pas ses aïeux, et, saisissant le javelot au moment où il traversait sa poitrine, afin qu'il n'imprime pas sur son dos une blessure honteuse, il l'arrache de ses os et de ses entrailles, et d'une main mourante le lance tout sanglant à son ennemi. A ses yeux qui s'éteignent se retracent encore les vallons chéris du Taygète, ses combats, et les fouets sanglants auxquels applaudissait sa mère.
Amyntas de Dircée tend son arc contre Phédime, fils d'Iasus. O Parques, que vos coups sont rapides! [8,440] Déjà Phédime est tombé palpitant sur le sol, et l'arc d'Amyntas résonne encore. Agrée de Calydon sépare de l'épaule le bras de Phégée; le bras tombe à terre, mais la main furieuse tient encore le glaive, et l'agite. Acètes, qui la craint encore en la voyant ainsi menaçante au milieu des traits épars, s'avance, et la frappe de son glaive, toute mutilée qu'elle est. Le farouche Athamas, le cruel Hypsée et Phérès font tomber sous leurs coups Iphis, Argus et Abas. Tous trois ont gémi, atteints de blessures différentes; Iphis est frappé à la gorge, Argus au flanc, Abas au front. Iphis était à cheval, Argus à pied; Abas montait un char. Deux jumeaux des bords de l'Inachus frappent de leurs glaives (ô cruelle erreur des combats!) deux autres jumeaux du sang de Cadmus, dont le casque cachait le visage; [8,450] mais, tandis qu'ils dépouillent leurs cadavres, les deux frères aperçoivent leur crime, se regardent consternés, et gémissent de leur erreur. Ion, prétre de Pise, fait tomber de son cheval épouvanté Daphnée, prêtre de Cyrrha. Du haut du ciel Jupiter applaudit l'un, et Apollon plaint l'autre, mais trop tard. De part et d'autre, la fortune illustre deux grands guerriers qui se couvrent du sang de leurs ennemis. Hémon renverse les Grecs, et les chasse avec fureur devant lui. Tydée poursuit les bataillons thébains; c'est Pallas qui remplit l'un de son ardeur, l'autre est dirigé par le dieu de Tirynthe.
[8,460] Tels deux fleuves orageux se précipitent du haut d'une montagne, et tombent à la fois dans la plaine. On croirait qu'ils luttent à qui entraînera les moissons, les arbres, et couvrira les ponts de vagues plus élevées; mais voici qu'une même vallée reçoit et confond leurs ondes; dans leur orgueil ils veulent encore rouler séparément, et refusent de descendre mêlés ensemble dans l'Océan.
Idas d'Oncheste marchait, secouant au milieu des ennemis une torche fumeuse, et portait le désordre dans les bataillons grecs, où il se fraye un passage la flamme à la main. La lance du cruel Tydée l'atteint, et fait voler son casque. [8,470] Il tombe, et de son dos immense couvre la terre; la lance reste enfoncée dans son front, et la torche ardente vient frapper ses tempes. Alors Tydée lui crie : « N'accuse pas les Argiens de cruauté, Thébain! nous t'accordons le bûcher, brûle du feu que tu as allumé! »
Puis, comme une tigresse, alléchée par le sang qu'elle vient de goûter, brûle de se jeter sur tout le troupeau; ainsi Tydée abat d'une pierre Aon, perce de son épée Pholus, Chromis, et de sa lance les deux Hélicaons, qu'une prêtresse de Vénus, Méra, avait mis au monde, malgré la défense de la déesse. Tous deux, hélas! vous êtes la proie du sanguinaire Tydée, quoique maintenant encore votre mère embrasse pour vous les autels insensibles.
[8,480] Non moins impétueux, Hémon, le favori d'Hercule; court cà et là, altéré de sang; il s'élance, armé de son glaive insatiable, aux flots les plus pressés de combattants, renversant tantôt les belliqueux défenseurs de la superbe Calydon, tantôt les bataillons farouches de Pylène, tantôt les fils de la triste Pleuron. Enfin, las de brandir sa lance, il tombe sur Butés d'Olénie, et l'attaque au moment où, tourné vers ses soldats, il s'opposait à leur fuite. C'est un enfant dont le menton est nu, dont le fer n'a jamais touché les cheveux; il ne prévoyait aucun danger, quand la hache thébaine, balancée avec force, frappe son casque; sa tête est partagée, et ses cheveux séparés tombent sur ses épaules. [8,490] La mort le surprend tout à coup, et son âme s'échappe de son sein. Le blond Hypanis, le blond Politès (dont l'un a consacré sa barbe naissante à Phébus, et l'autre sa chevelure à Bacchus; mais ces deux divinités sont sans pitié pour eux), Hypérénore et Damasus tombent à leur tour sous les coups de Tydée. Damasus prenait la fuite lorsqu'il est atteint par la lance ennemie, qui, pénétrant entre les deux épaules, lui traverse la poitrine et enlève son bouclier, qu'elle emporte en sortant, attaché au fer aigu.
Hémon l'Isménien renverserait encore bien des enfants de l'Inachus (car Hercule dirige ses traits et soutient ses forces), [8,500] si Pallas n'eût poussé contre lui le terrible Tydée. Déjà ils sont en présence, protégés par deux divinités rivales; mais le dieu de Tirynthe adresse le premier à Pallas ces paroles pacifiques : « O ma fidèle soeur, quel hasard, au milieu de cette épaisse mêlée, nous expose ainsi l'un à l'autre? Est-ce la superbe Junon qui a machiné cette lutte impie? Elle me verra plutôt braver la foudre de Jupiter avec une sacrilège audace, et faire la guerre à mon père redoutable. Hémon est d'une origine .... ; mais je ne veux point en parler, puisque tu suis un parti contraire. Non, quand même la lance de ton Tydée, que tu protéges, menacerait Hyllus, ou Amphitryon revenu des demeures du Styx, je me souviens, je me souviendrai toujours [8,510] combien de fois cette main divine, cette égide s'est lassée pour moi, lorsqu'asservi à de cruelles épreuves, je parcourais toute la terre : toi-même, hélas ! tu m'aurais accompagné jusqu'au Tartare inaccessible, si les Dieux pouvaient passer l'Achéron. C'est à toi que je dois et la faveur de mon père, et mon retour au ciel. Comment reconnaître tant de bien-faits?
Thèbes, si tu veux la détruire, est tout entière à toi; je te l'abandonne, et je te prie de me pardonner. »
Il dit et se retire. Cet hommage apaise Pallas : son visage, qui brillait d'une fureur guerrière, reprend sa douceur accoutumée, et devant sa poitrine les serpents ne dressent plus leur tète menaçante.
Le Cadméen Hémon sent que le dieu s'est éloigné. [8,520] Il ne brandit plus ses traits avec la même force, et ne reconnaît plus son bras dans les coups qu'il porte. Ses forces, son courage l'abandonnent de plus en plus, et il n'a pas honte de reculer. A cette vue, Tydée fond sur lui, et, balançant un javelot que lui seul peut lancer, il le dirige à l'endroit où l'extrémité du bouclier touche à l'extrémité du casque et laisse voir la gorge; sa main ne s'était point égarée.; la lance portait la mort, mais Pallas s'y oppose : elle permet seulement qu'elle effleure l'épaule gauche du guerrier, et lui fait grâce en faveur de son frère. Hémon cependant n'ose ni tenir ferme, ni s'avancer pour combattre, [8,530] ni soutenir les regards du sanguinaire Tydée; ses forces sont affaiblies, et la confiance n'est plus dans son coeur. Tel un sanglier de Lucanie, frappé au front d'un dard qui, trompant la main du chasseur, n'a point pénétré dans la cervelle, comprime sa fureur et n'ose plus affronter l'arme meurtrière.
Mais voici que le fils impétueux d'Oenée aperçoit un des chefs de la cavalerie thébaine, Prothoüs, dont le bras heureux lance autour de lui des traits toujours sûrs. Il s'indigne à cette vue, et du même javelot perce à la fois le cheval et le cavalier; [8,540] ils tombent et roulent l'un sur l'autre, et, tandis que Prothoüs cherche à ressaisir les rênes échappées de ses mains, le cheval foule et écrase le casque sur le visage du cavalier et le bouclier sur sa poitrine, jusqu'à ce qu'enfin, épuisé, il rejette le frein avec les derniers flots de sang, et retombe la tête appuyée sur celle de son maître. Ainsi un ormeau et la vigne qu'il embrasse tombent ensemble du mont Gaurus; le laboureur déplore cette double perte, mais l'ormeau plus triste encore regrette son double feuillage, et déplore moins la perte de ses rameaux que les raisins qu'en tombant il a écrasés malgré lui.Chorèbe, de l'Hélicon, avait pris les armes contre les Grecs. Il était jadis le compagnon des Muses, et Uranie, initiée aux mystères du Styx, [8,550] lui avait elle-même, après avoir observé les astres, annoncé depuis longtemps la mort qui le menaçait.Mais il n'en brûle pas moins de voler aux armes, pour chanter sans doute les combats et les guerriers; maintenant il est couché sur la poussière, digne lui-même de chants immortels; mais c'est dans un douloureux silence que les Muses ont pleuré sa mort.
Promis, depuis son enfance, à une princesse du sang d'Agénor, à la jeune Ismène, Atys s'avançait dans la mêlée. Quoiqu'il eût Cyrrha pour patrie, ce n'était point pour les Thébains un auxiliaire étranger, car les crimes de cette triste famille n'avaient pu le détourner de s'unir à elle par une alliance. Sa chaste douleur, le deuil immérité de son amante la rendait encore plus chère à son coeur; il était beau lui-même, et la jeune vierge partageait son amour. [8,560] Si la fortune ne s'y fût opposée, un heureux hymen les eût unis; mais la guerre ne permet pas d'en allumer les flambeaux; c'est là ce qui enflamme encore sa haine contre les ennemis : le jeune guerrier s'élance au premier rang, et tantôt à pied il moissonne de son infatigable épée les bataillons de Lerne, tantôt, debout sur son char, les rênes à la main, il les chasse devant lui: on dirait qu'il combat sous les yeux d'Ismène. Sa mère avait revêtu ses épaules et sa blanche poitrine de la pourpre la plus fine; elle avait ciselé en or son collier, ses flèches, son baudrier, ses brassards, afin qu'il parût digne de sa jeune épouse. Son cimier aussi brillait de l'éclat de l'or. Hélas ! confiant dans sa riche armure, il ose provoquer les Grecs au combat. [8,570] D'abord il n'attaque que de faibles ennemis, et, vainqueur sans péril, rapporte à ses compagnons les armes qu'il vient de conquérir: le carnage achevé, il se retire tranquillement au milieu des siens. Tel, dans les forêts d'Hyrcanie, un lion de la mer Caspienne, encore sans défense, dont le cou n'est point encore paré d'une terrible crinière, et qui jusqu'à ce jour ne s'est point souillé d'un noble sang, épie non loin de son antre un faible troupeau, fond sur lui quand le berger s'éloigne, et assouvit sa faim sur une tendre brebis.
Bientôt Atys ose s'attaquer à Tydée lui-même, dont il ne connaît pas la valeur, et qu'il mesure à sa taille seule. Il provoque de son glaive fragile celui qu'on voyait sans cesse, terrible, menacer les uns ou poursuivre les autres. [8,580] Tydée tourne par hasard les yeux vers son faible ennemi, et avec un sourire effrayant : « Je le vois bien, malheureux; tu désires t'illustrer par une belle mort. » Il dit, et, ne jugeant pas ce jeune téméraire digne de son épée ou de sa lance, il ouvre les doigts, et laisse tomber sur lui un javelot sans force; le trait cependant pénètre jusqu'au fond de ses entrailles, comme s'il avait été lancé avec la plus grande vigueur. Le fils d'Oenée passe devant sa victime expirante, et dédaigne sa dépouille : « Non, je ne te l'offrirai pas, ô Mars, dit-il, ni à toi, belliqueuse Pallas! [8,590] je rougirais de la porter. A peine, si Déiphile eût quitté son palais pour m'accompagner dans cette guerre, à peine oserais-je la lui offrir comme un jouet. » Il dit, et son courage l'entraîne à de plus grands exploits. Tel un lion, rassasié de carnage, passe à côté des jeunes taureaux, des tendres génisses, il brûle de se baigner dans le sang d'une plus noble proie; c'est le puissant roi d'un troupeau dont il veut courber le front superbe.
Cependant les cris d'Atys tombé sous le coup mortel ont frappé l'oreille de Ménécée. Il fait avancer ses coursiers, et s'élance de son char rapide.
La jeunesse de Tégée se pressait autour du cadavre, [8,600] et les Thébains n'opposaient aucune résistance : « Honte à vous, race de Cadmus, rejetons dégénérés des fils de la Terre ! Lâches, où fuyez-vous, s'écrie-t-il? Est-ce là la digne sépulture de celui qui versa son sang pour nous, de notre hôte Atys? Il n'était encore que notre hôte, et il s'arma pour la cause d'une jeune fille qui n'était pas encore son épouse; et nous, nous trahissons de si chers engagements! »
A ces mots, les Thébains, ranimés par un juste sentiment de honte, se redressent menaçants ; le souvenir de ceux qui leur sont chers s'est réveillé dans leur coeur. Cependant, retirées au fond de leur palais, les filles innocentes du malheureux Oedipe, ces deux soeurs si différentes de leurs frères, mêlent à leurs entretiens de douloureux gémissements. [8,610] Détournant leur pensée des maux présents, elles remontent à la source même de leurs malheurs; elles se rappellent, l'une l'hymen de leur mère, l'autre Oedipe se privant de la lumière du jour; toutes deux songent à la guerre; une hésitation cruelle suspend leurs prières et leurs voeux; elles tremblent pour les deux adversaires; elles ne savent à qui souhaiter la défaite ou la victoire : mais l'exilé l'emporte au fond de leur coeur.
Ainsi, lorsque les filles ailées de Pandion regagnent leurs asiles fidèles et les retraites d'où les a chassées l'hiver, elles se tiennent au-dessus de leurs nids, elles leur redisent leurs antiques infortunes; [8,620] elles croient parler, tandis qu'elles ne font entendre qu'un murmure triste et entrecoupé; mais leur plainte est aussi expressive que le serait la parole.
Enfin, après bien des larmes et un long silence, Ismène reprend en ces mots : « Quelle est cette
erreur commune aux mortels et cette vaine croyance que la douleur veille dans le repos de la nuit, et que, pendant le sommeil, des fantômes se présentent réellement à nos esprits? Moi qui n'aurais jamais osé, même dans le calme d'une paix profonde, toucher en pensée la couche nuptiale; cette nuit, j'en ai honte, ma soeur, j'ai vu célébrer mon hymen. Le sommeil (d'où vient cette illusion?) m'a offert l'image d'un époux que je connais à peine. Une seule fois, dans ce palais, [8,630] je le regardai comme malgré moi, lorsque, par je ne sais quel accord, on nous fiança l'un à l'autre. Tout-à-coup il me sembla voir le sacrifice troublé, les feux s'éteindre, une mère en fureur me poursuivre, en me redemandant Atys à grands cris. Quel malheur inconnu annoncent ces présages? Je n'ai rien à craindre cependant, pourvu que notre famille soit à l'abri du danger, que le soldat dorien s'éloigne, et qu'il nous soit permis de réconcilier nos frères irrités. »
Tel était leur entretien, lorsque tout à coup le palais, tranquille jusqu'alors, retentit d'un effroyable tumulte. On rapporte le corps d'Atys, arraché avec peine des mains de l'ennemi, et qui, épuisé de sang, conserve encore un reste de vie; sa main est posée sur sa blessure; [8,640] sa tête retombe languissamment hors de son bouclier, et ses cheveux en désordre sont rejetés en arrière.
Jocaste, la première, l'aperçoit, et d'une voix tremblante elle appelle sa chère Ismène; car c'est la seule grâce qu'implore la voix mourante de son gendre, c'est le seul nom qui erre sur ses lèvres glacées. Les femmes jettent des cris de désespoir ; 1a jeune vierge levait les mains pour se meurtrir le visage, mais la sévère pudeur la retient.
Cependant elle est contrainte d'avancer; Jocaste accorde cette dernière faveur au guerrier qui expire; elle lui montre, elle lui présente Ismène.
A ce nom, quatre fois il entr'ouvre ses yeux éteints et soulève sa tête défaillante. [8,650] C'est elle seule qu'il regarde, indifférent à la lumière du ciel, et il ne se rassasie pas de contempler son visage bien-aimé. Comme il n'a pas de mère près de lui, et que son père repose dans la paix du tombeau, c'est à sa fiancée que l'on confie le triste devoir de lui fermer les yeux. Alors enfin, quand elle est sans témoins, elle donne un libre cours à ses tendres gémissements, et baigne de larmes le visage de son amant.
Pendant cette scène de deuil dans les murs de Thèbes, l'ardente Enyo, agitant d'autres serpents et une torche nouvelle, ranime la guerre. On ne pense qu'aux armes, comme si l'on venait de porter les premiers coups et que les épées eussent encore tout leur éclat.
Au-dessus de tous brille le fils d'Oenée, [8,660] bien que Parthénopée lance des flèches sûres de leur coup, qu'Hippomédon broie le visage des mourants sous les pieds de son cheval furieux, et que le javelot de Capanée vole au loin à travers les bataillons thébains, et ne le fasse que trop reconnaître.
Ce jour est celui de Tydée. On fuit à son approche, on tremble au son de sa voix : « Où fuyez vous, s'écrie-t-il? Voici le moment de venger vos compagnons morts, et de me faire payer cette nuit qui vous a été si funeste. C'est moi qui, m'abreuvant de carnage, ai seul arraché la vie à vos cinquante guerriers; réunis un nombre égal, venez encore tous à la fois m'attaquer. Hé quoi! n'ont-ils laissé ni pères ni frères pour les venger? Quel est ce lâche oubli de votre deuil? [8,670] Quelle honte de m'avoir laisse; retourner triomphant à Mycènes. Sont-ce là les défenseurs de Thèbes, les soutiens du roi? Et où est donc ce roi lui-même, ce roi si valeureux? » En même temps il l'aperçoit à l'aile gauche qui exhortait ses troupes, le front resplendissant de l'éclat du diadème. Soudain il fond sur lui, non moins rapide que l'oiseau qui porte la flamme, quand il se précipite sur un cygne au blanc plumage, et qu'il l'enlace tremblant dans l'ombre immense de ses ailes. Le premier il s'écrie: « O le plus juste des rois de l'Aonie, allons-nous combattre au grand jour et montrer enfin nos épées? ou bien aimes-tu mieux attendre la nuit et ces ténèbres où tu te plais? »
[8,680] Étéocle se tait, mais son arc siffle et envoie à Tydée sa réponse. Le héros voit le trait qui le menace, et le détourne au moment où il va l'atteindre. Alors saisissant lui-même un énorme javelot, il le lance avec une vigueur inconnue jusque-là. Le fer homicide allait mettre fin à la guerre; les Dieux protecteurs des Grecs et des Thébains le suivent du regard, mais la cruelle Erinnys ne le permet pas. Elle réserve Étéocle à son frère sacrilége. Le javelot détourné va frapper l'écuyer Phlégyas. Un terrible combat s'engage alors; car plus furieux l'Étolien se précipite l'épée à la main, [8,690] et les bataillons thébains couvrent la retraite de leur roi. Ainsi, dans une nuit noire, quand un loup a saisi un jeune taureau, une troupe nombreuse de bergers s'efforce de lui faire lâcher sa proie; mais furieux il se dresse contre elle, et, sans songer à attaquer ses nouveaux ennemis, c'est contre le taureau, le taureau seul qu'il a d'abord assailli, que se tourne toute sa rage. De même ces bataillons qui s'exposent à ses coups, cette foule vulgaire, Tydée la dédaigne. Son bras se contente de s'y ouvrir un passage. Il perce néanmoins Thoas au visage, la poitrine à Déilochus, au flanc Clonius, aux entrailles le farouche Hippotade. Il renvoie leurs membres à ceux qu'il a frappés, et fait voler dans l'air les casques avec les têtes des guerriers. [8,700] Déjà il s'était fait un rempart de cadavres et de dépouilles; lui seul épuise les efforts de toute l'armée, lui seul est le but que veulent atteindre tous les traits. Les uns effleurent son corps, d'autres tombent sans force, d'autres sont arrachés par Pallas; le plus grand nombre hérisse son bouclier, qui, tout couvert de traits, secoue une forêt de fer. Sur son dos et ses épaules s'affaisse la dépouille du sanglier, cette parure de famille; son cimier a disparu, le Mars qui surmontait son casque est tombé; triste présage pour le héros! L'airain nu serre étroitement ses tempes, [8,710] et de toutes parts des quartiers de roche frappent sa tête et retentissent en roulant sur ses armes. Déjà son casque est ensanglanté, et un noir torrent mêlé de sueur et de sang inonde sa poitrine blessée. Il jette un regard en arrière, et voit ses compagnons qui l'exhortent, et la fidèle Pallas qui s'éloigne en se couvrant les yeux de son bouclier. Elle allait fléchir par ses larmes le puissant Jupiter.
Soudain un javelot fend l'air, apportant avec lui une immense colère et la fortune du combat. On n'aperçoit pas le bras qui l'a lancé; c'était Ménalippe, fils d'Astacus. Il ne se montre pas lui-même, il voudrait se cacher; [8,720] mais les applaudissements des Thébains joyeux le désignent tout tremblant aux regards. Tydée est atteint : en détournant la tète, il avait écarté son bouclier et laissé son flanc à découvert. Aux acclamations des Thébains les Grecs répondent par des cris de douleur. Ils se précipitent au-devantdes coups, et voient le héros qui, furieux, cherche au loin des yeux à travers la foule l'odieux fils d'Astacus. Alors, rassemblant tout ce qui lui reste de force, il lance un trait que lui présente Hopléus, placé près de lui.
Tout son sang jaillit, épuisé par ce dernier effort. Cependant, telle est sa bouillante ardeur, qu'il veut combattre encore. Il demande des javelots; déjà, dans les ombres de la mort, il lutte contre elle; [8,730] ses amis éplorés l'emportent, le déposent au pied de la colline, sur deux boucliers qui soutiennent ses membres défaillants, et lui promettent en pleurant que bientôt il pourra retourner au combat.
Mais le héros s'aperçoit que le ciel se dérobe à ses regards; il sent faiblir son grand coeur, glacé par le froid de la mort; et s'appuyant sur la terre
« Ayez pitié de moi, ô Grecs ! s'écrie-t-il. Je ne demande pas que mes os soient reportés à Argos ou dans mes pénates d'Étolie; je me soucie peu de mes funérailles : je hais ces membres, ce corps fragile qui a trahi mon courage; mais la tête, la tête de mon ennemi ! [8,740] Oh si quelqu'un m'apportait ta tête, Ménalippe! car tu roules dans la poussière, je n'en doute pas; le dernier effort de mon bras ne m'aura pas trompé. Va, je t'en conjure, si le sang d'Atrée a jamais coulé dans tes veines, Hippomédon, va, jeune Arcadien, illustré par tes premiers combats, et toi Capanée, le plus brave de l'armée des Grecs!»
Tous sont émus; mais Capanée s'élance le premier, le premier il trouve le fils d'Astacus, couché sur la poussière. Il le relève respirant encore, et l'emporte sur son épaule gauche, que rougit de sang la blessure rouverte à chaque secousse.
Tel le dieu de Tirynthe revint de l'antre d'Arcadie, [8,750] emportant, aux acclamations des Argiens, le sanglier qu'il avait pris.
Tydée se dresse, et son regard vole au-devant de son ennemi; il voit avec des transports de joie et de fureur cette bouche qui râle, ces yeux qui se ferment, et il se reconnaît dans ce guerrier expirant.Il ordonne qu'on tranche cette tête et qu'on la lui apporte; il la prend de la main gauche, et contemple avec une joie féroce ces yeux hagards, que la mort n'a pas encore rendus immobiles.
Le malheureux était satisfait; l'implacable Tisiphone exige davantage. Déjà Pallas revenait sans avoir pu fléchir son père, mais apportant au héros les honneurs de l'immortalité. [8,760] Elle le voit tout couvert du sang de cette tête coupée, et souillant ses lèvres d'un sang tiède encore. Ses compagnons ne peuvent lui arracher sa proie. A cette vue la terrible Gorgone hérisse sa chevelure, ses serpents se dressent, et voilent le visage de la déesse. Elle fuit en détournant les yeux de ce spectacle, et ne rentre dans l'Olympe qu'après avoir purifié ses regards au feu d'une lampe mystérieuse et dans les flots limpides de l'Ilissus.
DE STACE
STACE
THEBAÏDE.
LIVRE IX
Livre VIII - Livre X
STACE
LIVRE IX.
La rage sanguinaire de Tydée remplit les Thébains de fureur et d'indignation. Pour les Grecs eux-mêmes, le regret de sa perte en est affaibli; ils le condamnent, et déplorent qu'il ait dépassé les droits de la haine. Toi-même, ô Mars, ô le plus implacable des Dieux, bien qu'acharné en ce moment à l'œuvre du carnage, on dit qu'indigné d'une pareille férocité, tu détournas les yeux et fis rebrousser tes chevaux épouvantés. Aussi, pour venger le cadavre de Ménalippe profané par une atroce morsure, la jeunesse cadméenne s'agite avec la même fureur que si les ossements de leurs pères avaient été troublés dans leurs tombeaux, et leurs cendres jetées à des monstres cruels. Le roi lui-même enflamme ses guerriers : « Est-il encore un seul Grec qui soit accessible à la pitié et qui porte un cœur d'homme? O fureur! ont-ils donc à ce point rassasié leurs armes de sang, qu'il leur faille déchirer avec leurs dents des membres encore chauds ! Ne vous semble-t-il pas que vous faites la guerre aux tigres d'Hyrcanie? que vous marchez contre les lions farouches de la Libye? Et maintenant le voilà ce guerrier qui, étendu à terre, tient entre ses dents la tête de son ennemi. O glorieuse consolation du trépas ! il meurt joyeux de souiller de sang ses lèvres sacrilèges ! Moins cruels, nous combattons, nous, avec des glaives, avec des torches; eux, avec la haine seule; leur férocité n'a pas besoin d'autres armes. O le plus grand des Dieux ! tu les vois se porter à cet excès de rage, et ils jouissent de la clarté du jour ! Il est vrai qu'ils se plaignent de ce que la terre s'entrouvre; ils gémissent de la voir fuir sous leurs pas ... Le sol même qui les a vus naître voudrait-il donc les porter? » Il dit, et ces paroles augmentent l'ardeur et le frémissement des soldats. Une même fureur les anime, tous brûlent de s'emparer du corps et des dépouilles de l'odieux Tydée. Tels obscurcissent l'air de leurs rangs serrés ces oiseaux impurs à qui les vents ont apporté de loin des émanations fétides, et l'odeur des cadavres abandonnés sans sépulture: avides de carnage, ils se précipitent avec des cris aigus; l'air retentit du battement de leurs ailes, et les autres oiseaux, plus faibles, leur abandonnent le ciel. La Renommée vagabonde parcourt la plaine et sème ce bruit dans tous les rangs : son vol n'est jamais plus rapide que quand elle annoncé le malheur. Bientôt elle porte cette nouvelle à celui qui doit le plus la redouter, elle la jette aux oreilles incertaines de Polynice : il reste stupéfait; ses larmes prêtes à couler s'arrêtent; il hésite à croire à un pareil malheur. La valeur bien connue du fils d'Œnée est à la fois un motif qui lui persuade et lui défend de croire à sa mort. Mais sitôt qu'un témoin irrécusable lui eut confirmé cette perte, un sombre nuage voila ses yeux et sa raison, son sang se glaça, ses membres tombèrent sans force et laissèrent échapper ses armes. Son casque est mouillé de pleurs, et son bouclier glisse sur ses bottines: Il s'avance tristement, ayant peine à se soutenir, traînant derrière lui sa lance, comme si, appesanti par mille blessures, il avait épuisé ses forces. Ses compagnons le soutiennent, et lui montrent, en gémissant, le corps de Tydée. A cette vue, il jette ses armes qu'il portait avec effort; il se précipite sur le corps inanimé de son noble ami, et verse des larmes avec ces tristes paroles : « Voilà donc ma reconnaissance pour toi, ô Tydée! le plus ferme soutien de ma cause!
9,50] voilà le digne prix que je t'ai payé! Ton cadavre est étendu sur la terre odieuse de Cadmus, et moi je vis! Ah! c'est maintenant que je suis exilé, proscrit pour toujours, puisque j'ai perdu, malheureux que je suis ! un autre frère, meilleur que celui que m'a donné la nature. Non, je ne réclame plus les anciens droits que je tenais du sort, et cette couronne criminelle qu'a souillée le parjure. Voudrais-je d'une joie achetée si cher, d'un sceptre que je ne recevrais pas de ta main? Allez, guerriers, laissez-moi seul en présence de mon barbare frère: Il n'est plus besoin de tenter le sort des armes, de verser inutilement tant de sang; allez, je vous en supplie. Quel bien plus précieux pouvez-vous encore m'offrir? J'ai perdu Tydée. Par quelle mort expierai-je ma faute? O Adraste ! O Argiens! ô l'heureuse querelle qui nous mit les armes à la main, dans cette nuit où nous nous vîmes pour la première fois ! O colère si vite éteinte, gage d'une longue amitié! Pourquoi ton épée, ô brave Tydée (car tu le pouvais, alors), ne m'a-t-elle pas immolé sur le seuil d'Adraste? Que dis-je? c'est pour mot que tu as bien voulu te rendre à Thèbes, dans le palais impie de mon frère, d'où nul autre que toi ne serait revenu; comme si tu étais allé réclamer pour toi-même les honneurs du sceptre. Déjà la Renommée ne parlait plus du pieux Télamon ni de Thésée. Voici couché sur la poussière un héros qui les égalait. Quelle est celle de tes blessures que j'oserai regarder la première? Comment distinguer ton sang de celui de l'ennemi? Combien n'a-t-il pas fallu de bataillons, combien d'innombrables phalanges, pour te renverser? Si je ne me trompe, ton père lui-même a été jaloux de ton courage; Mars t'a frappé de tout le poids de sa lance. » Il dit, et baigne de larmes amères le visage sanglant du héros; et, replaçant sa main sur son corps : « Hé quoi ! s'écrie-t-il, tu portais à mes ennemis cette haine implacable, et je te survivrais ! » Dans son égarement, il avait tiré son épée du fourreau, et la tournait contre son sein. Ses compagnons l'arrêtent, Adraste le reprend avec douceur, et, lui rappelant les hasards et le sort des combats, il le console, le calme, et l'éloigne peu à peu de ces restes chéris, qui provoquent sa douleur et allument dans son cœur le désir de la mort; tout en lui parlant, il remet sans qu'il le voie le glaive dans le fourreau. On l'entraîne. Tel un taureau oisif, qui a perdu le compagnon de ses travaux, abandonne au milieu du champ le sillon inachevé, et se laisse conduire la tête baissée, traînant une partie du joug, tandis que le laboureur soutient l'autre en pleurant.
Soudain, à la voix d'Étéocle qui les guide, se précipite une troupe choisie de jeunes guerriers contre lesquels ni Pallas ni Mars n'auraient dédaigné de se mesurer dans le combat. Hippomédon, le bouclier serré contre la poitrine, la lance en arrêt, les attend de pied ferme. Tel un rocher battu par les flots brave et les tempêtes du ciel, et le courroux de la mer qui se brise à ses pieds. Il s'élève immobile au milieu de toutes ces menaces; l'Océan lui-même redoute ses flancs hérissés, et, du milieu de la mer, les vaisseaux le reconnaissent avec effroi. Alors Étéocle le premier, s'armant d'un énorme javelot : « N'avez-vous pas honte, s'écrie-t-il, de défendre en présence des Dieux, à la face du ciel, ces mânes impies, ce cadavre qui déshonore la guerre? Oh! le digne prix de vos travaux, le glorieux exploit d'ensevelir cette bête féroce! de le ramener à Argos, [9,100] pour qu'il obtienne les larmes solennelles des funérailles, et qu'il rejette sur le lit funèbre l'horrible sang dont il s'est gorgé! Laissez là ce soin. Ni les oiseaux de proie, ni les monstres impies, ni même les saintes flammes du bûcher, ne dévoreraient sa dépouille, si elle leur était livrée. » Il ne dit que ces mots, et lance contre Hippomédon son long javelot, qui, arrêté par la dureté de l'airain, le traverse cependant, et se fixe dans le second cercle du bouclier. Phères et le bouillent Lycus suivent son exemple. Le trait de Phères revient sans force; Lycus effleure le casque, que surmonte une formidable aigrette : coupée par la pointe du dard, la cri-nière vole au loin, et le casque apparaît dépouillé de son ornement. Le héros ne recule point, il ne se précipite pas au-devant des traits; mais toujours ferme au même endroit, il fait face à ses ennemis, se porte en avant, se replie, et jamais ne s'abandonne à son ardeur. Par de rapides mouvements, il protège le corps de son ami, et, sans le quitter, tantôt voltige autour de lui, tantôt le couvre de son bouclier. Avec moins d'ardeur une génisse, devenue mère pour la première fois, défend contre la fureur d'un loup son faible nourrisson, et promène autour de lui ses cornes menaçantes; sans crainte pour elle-même, oubliant sa faiblesse, elle écume, et, timide génisse, imite les plus fiers taureaux.
Enfin les traits cessent un moment de pleuvoir sur lui, et il peut à son tour renvoyer ceux qu'on lui a lancés; car le Sicyonien Alcon, et le léger Idas, suivi de ses cohortes de Pise, étaient accourus à son secours et présentaient leur front à l'ennemi. Soutenu par eux, il lance contre les Thébains un énorme javelot de Lerne; le javelot part, aussi rapide dans son vol que la flèche, et, ne rencontrant point d'obstacle, traverse Politès par le milieu du corps, et perce le bouclier de l'infortuné Mopsus, placé auprès de lui. Hippomédon immole ensuite Cydon de Phocée, Phalante de Tanagre, Éryx au moment où, sans s'attendre au coup mortel, il tourné la tête pour demander des traits. Frappé au cou par derrière, il s'étonne, en mourant, de sentir dans sa gorge un trait qu'il n'a point reçu dans la bouche; il murmure, et le sang qui jaillit le couvre tout entier.
Ses dents sautent, chassées par la pointe du javelot. Léontée, caché derrière les armes des combattants, avait osé porter furtivement la main sur le cadavre, qu'il entraînait par la chevelure. Hippomédon le voit, et, quoique de toutes parts le fer menace sa tête, il abat du tranchant de son épée cette main audacieuse; en même temps il l'apostrophe ainsi: « C'est Tydée, Tydée lui-même qui te ravit ta main; crains désormais les dépouilles des guerriers qui ont accompli leur destin; garde-toi, malheureux, de toucher à leurs mânes illustres. » Trois fois les phalanges cadméennes entraînent le terrible cadavre, trois fois les Grecs le leur arrachent. Tel un vaisseau, au milieu des flots révoltés de la mer de Sicile, erre au hasard malgré les efforts du pilote, et, obéissant à la voile qui tourne, revient toujours sur ses propres sillons.
Tous les guerriers de Thèbes n'auraient pu faire reculer Hippomédon; le choc des machines de guerre ne l'aurait point ébranlé, et les plus terribles masses lancées du haut des tours eussent été sans force contre son bouclier. Mais la cruelle Tisiphone, qui se rappelle les ordres du roi de l'Élysée et n'a pas oublié les crimes de Tydée, se glisse adroitement au milieu du champ de bataille.
[9,150] Les combattants sentent l'effet de sa présence : un frisson soudain court dans les membres des chevaux et des guerriers, quoiqu'elle eût rendu son extérieur moins terrible en prenant la forme du Grec Halys. Elle n'a plus ni ses feux cruels ni ses fouets, les serpents de sa chevelure, dociles à ses ordres ont interrompu, leurs sifflements; elle porte des armes, et vient se ranger à côté du farouche Hippomédon. Sa voix et son regard sont pleins de douceur; cependant le héros a peur de son visage, et s'étonne lui-même de sa frayeur. Les larmes aux yeux, elle lui dit: « O illustre guerrier, pendant que tu protèges ici inutilement les restes inanimés de nos compagnons et leurs cadavres sans sépulture (quelle crainte est la nôtre? quel vain souci du tombeau nous agite?); Adraste lui-même, surpris par une troupe de Thébains, est entraîné prisonnier, et c'est toi avant tout autre, toi qu'il invoque du geste et de la voix. Hélas! je l'ai vu tomber dans le sang; j'ai vu dépouiller ses cheveux blancs de son diadème mis en pièces. Ne cherche pas bien loin, tourne les yeux vers ce groupe de combattants, là où s'élève cette épaisse poussière. » Le héros, incertain, s'arrête un moment, partagé entre deux craintes égales. La vierge cruelle le presse : « Pourquoi hésiter? courons: Quoi ! ces mânes insensibles te retiendraient? La vie d'Adraste a-t-elle moins de prix à tes yeux? » A ces mots, Hippomédon confie à ses compagnons sa triste tâche, et les combats qu'il soutenait pour elle. Il abandonne son fidèle ami, mais non sans se retourner encore, et prêt à s'élancer de nouveau, si ses compagnons le rappellent. Puis il suit les traces confuses de la farouche déesse; il court vainement de côté et d'autre, et s'égare sur ses pas. Enfin la cruelle Euménide, jetant son bouclier, disparaît à ses yeux, et laisse tomber son casque, soulevé par ses innombrables serpents.
Le nuage s'est dissipé, et le malheureux Hippomédon aperçoit les Grecs, que nul danger ne menace; Adraste est monté tranquillement sur son char. Déjà les Thébains se sont emparés du cadavre, déjà leurs acclamations attestent leur joie : ces cris de victoire volent et retentissent à ses oreilles, ils remplissent son cœur d'une profonde douleur. O cruel pouvoir du destin! le voilà entraîné sur la terre ennemie, ce même Tydée qui naguère poursuivait les bataillons thébains, et, soit qu'il combattit à pied, soit qu'il secouât les rênes ondoyantes de son char, s'ouvrait partout un large passage. Il n'a plus d'armes entre ses mains; ses bras retombent languissamment; le héros a dépouillé son courage farouche. Quel plaisir pour les Thébains de frapper impunément ces traits contractés par la mort, ce visage redoutable! Tous ont un même désir; tous, lâches et courageux, veulent illustrer leurs bras; ils gardent leurs traits trempés dans son sang, pour les montrer à leurs femmes et à leurs jeunes enfants.
Ainsi, lorsqu'un lion, qui ravageait les campagnes de Mauritanie, et tenait depuis longtemps les troupeaux captifs et les bergers sur l'éveil, succombe enfin sous les coups des chasseurs dont sa défense a épuisé les forces, le hameau se réjouit, les laboureurs accourent en poussant de grands cris; ils arrachent sa crinière; ils ouvrent sa gueule immense; ils attachent sa dépouille au faîte d'un temple, ou la suspendent comme un trophée dans un bois antique, et ils se plaisent à raconter tout le mal qu'il leur a fait. Le farouche Hippomédon s'aperçoit que désormais tout secours est inutile, et qu'il est trop tard pour tenter de ressaisir te corps de son ami. Il s'élance cependant, et, sans que rien puisse l'arrêter, il fait voltiger autour de lui sa foudroyante épée. Il ne distingue plus amis ni ennemis, si quelque obstacle s'oppose à son passage;
[9,200] et bientôt, souillée par ce nouveau carnage, la terre glisse sous ses pas. Les armes, les guerriers expirants, les chars brisés embarrassent sa marche, ralentie encore par la blessure que le javelot du roi de Thèbes lui a faite à la cuisse gauche, qu'il avait dissimulée dans l'ardeur du combat, ou qu'alors il n'avait pas sentie. Enfin il aperçoit Hoplée accablé de douleur, Hoplée, le fidèle compagnon du grand Tydée, et naguère, mais en vain, son écuyer. Il menait son coursier, qui, la tête penchée, ignorait le destin de son maître, mais frémissait indigné de son inaction. Hippomédon le saisit, et, plus audacieux, s'élance avec lui contre l'infanterie thébaine; le cheval se cabre et refuse de porter un poids inaccoutumé; car dès ses jeunes ans, dompté par Tydée, il n'avait obéi qu'à sa main. Le héros lui adresse ces paroles : « Pourquoi refuses-tu d'obéir à de nouveaux ordres, malheureux coursier? Tu ne sentiras plus le poids si doux de ton maître superbe; tu ne reverras plus les verts pâturages de l'Étolie, ni les rives de l'Achéloüs, où tu secouais avec orgueil ta flottante crinière. Il ne te reste plus qu'à venger les mânes chéris du héros, ou à les suivre. Va donc, et n'afflige pas encore son ombre exilée en tombant au pouvoir de l'ennemi.
Voudrais-tu, après avoir porté Tydée, devenir la monture de quelque orgueilleux cavalier? » On dirait que le fidèle animal l'entend et s'enflamme à sa voix. Rapide comme la foudre, il emporte Hippomédon, et, reconnaissant dans la main qui le guide la vigueur de Tydée, il cesse de s'indigner.
Tel du sommet de l'Ossa un sauvage centaure se précipite dans la vallée, les forêts profondes redoutent l'homme, la plaine redoute le cheval. Ainsi les Thébains épouvantés se pressent dans leur fuite haletante. Hippomédon fond sur eux, et, de ses coups rapides et imprévus, il moissonne les têtes des guerriers et laisse derrière lui leurs troncs sanglants. On était arrivé près de l'Ismène : le fleuve avait alors franchi ses rives accoutumées, présage de malheur, et roulait avec effort la masse de ses ondes. C'est là que, pour respirer un moment, les timides bataillons, lassés de fuir dans la plaine, ont dirigé leur course. L'onde s'étonne d'offrir un re-fuge à la guerre, et s'éclaire du reflet brillant des armes. Les Thébains se sont élancés dans les flots; sous leurs pieds la terre s'écroule avec fracas, et les deux rives disparaissent sous un nuage de poussière. D'un bond plus impétueux, Hippomédon se précipite dans l'onde à la poursuite de ses ennemis épouvantés, sans lâcher les rênes et tout armé. Seulement il confie au tronc d'un peuplier ses javelots, qu'il avait d'abord plantés sur le vert gazon. Alors les Thébains, glacés par la terreur, abandonnent leurs armes au courant qui les entraîne; d'autres détachent leurs casques, et, aussi longtemps qu'ils peuvent avec effort retenir leur haleine, se cachent honteusement sous les eaux; un grand nombre s'efforce de traverser le fleuve à la nage; mais les liens de leur chaussure, le baudrier attaché à leurs flancs les retiennent, et s'opposent à leurs mouvements, et leur cuirasse trempée les submerge.
Telle est, dans les abîmes de la mer agitée, la terreur des poissons, lorsqu'ils voient un dauphin plonger dans le gouffre et en visiter les retraites profondes; tous fuient au fond des eaux, se pressent tremblants sous les algues verdoyantes, et ne reparaissent qu'après l'avoir vu remonter à la surface, et quitter cette vaine proie pour s'attaquer à un vaisseau. Tel Hippomédon poursuit les Thébains en désordre, au milieu des flots. D'une main il gouverne ses rênes, de l'autre il dirige ses coups; et, nageant des pieds, [9,250] il soulage son cheval, qui, habitué à fouler le sol, cherche en vain, de son sabot flottant, à atteindre le sable du lit profond. Ion est renversé par Chromis, Chromis par Antiphus, Antiphus par Hypsée; Hypsée renverse encore Astyage et Linus: Linus atteignait déjà le bord, et était sauvé; mais les Parques ne le permettent pas; dès les premiers fils de la trame qui lui était destinée, il lui a été interdit de mourir sur la terre. Hippomédon poursuit les bataillons de Thèbes; Hypsée, fils d'Asope, met en fuite les Grecs. Tous deux font trembler le fleuve, tous deux teignent ses ondes d'un sang épais, et ni l'un ni l'autre (tel est l'arrêt des destins) n'en doit sortir.
Déjà les membres déchirés roulent dans le courant rapide, et les têtes et les bras que le fer a coupés vont rejoindre les troncs. Déjà l'onde emporte les javelots, les boucliers légers, les arcs, détendus et les casques qui surnagent, soutenus par les aigrettes. La surface du fleuve est couverte au loin d'armes flottantes, et le lit est jonché de cadavres. C'est là que les guerriers expirants luttent contre la mort, et exhalent leur dernier soupir, étouffé par les flots.
Entraîné par le courant, le jeune Agrius avait saisi un ormeau qui bordait le fleuve; le farouche Ménécée abat avec son glaive les belles épaules du guerrier. Il tombe, mais sans lâcher prise; et, mutilé, il regarde ses mains suspendues aux rameaux élevés. La lance d'Hypsée fait à Sagès une énorme blessure et le porte au fond de l'eau; le corps y reste, le sang revient seul a la surface. Agénor s'élance de la rive, pour ressaisir son frère : l'infortuné ! il le tient, mais serré étroitement par le guerrier blessé, il s'enfonce en voulant le soulever; il aurait pu se détacher de ses bras et remonter à la surface, mais il a honte de revenir sans son frère. Chalétus, le bras levé et menaçant, allait frapper; l'eau du fleuve le saisit dans un tourbillon rapide, et l'engloutit. Déjà son vi-sage et sa chevelure ont disparu; on n'aperçoit plus ses mains, son épée descend la dernière au fond de l'abîme: La mort sous mille formes poursuit ces malheureux. Un javelot de Mycalèse s'enfonce, dans le dos d'Agyrte; il se retourne, et cherche en vain la main qui l'a frappé; emportée par le cours du fleuve, la lance, dans sa fuite, avait trouvé du sang à répandre.
Le cheval vigoureux de Tydée est blessé entre les épaules; il bondit sous le coup mortel, se dresse, et frappe l'air. Bien qu'au milieu des flots, son guide ne se trouble pas; ému de pitié, il arrache, en gémissant, le trait de sa profonde blessure, et lâche les rênes. Puis, à pied, il retourne, au combat, et, la marche plus assurée, la main plus ferme, il renverse sous ses coups multipliés le timide Nomius, le brave Mimas, Lichas de Thisbé, Lycétus d'Anthédon, et l'un des deux jumeaux, fils de Thespis; l'autre, Panémus, réclamait le même sort: ! Tu lui survivras! s'écrie le héros; va seul dans les murs de l'odieuse Thèbes; désormais tu n'offriras plus à tes malheureux parents une image trompeuse. O Dieux, grâces vous soient rendues de ce que Bellone aux bras sanglants a transporté le combat dans ce fleuve rapide; les lâches sont entraînés par les ondes du fleuve de leur patrie. L'ombre plaintive de Tydée, privé de sépulture, ne viendra pas gémir autour de vos bûchers.
[9,300] Vous irez servir de pâture aux horribles monstres des mers; lui, au moins, repose sur le sein de la terre, et son corps en se dissolvant retournera à ses premiers éléments ! Ainsi Hippomédon poursuit les Thé-bains, et joint à ses coups de cruelles insultes.
Tantôt, l'épée à la main, il frappe avec fureur; tantôt, saisissant les traits qui surnagent, il les lance à l'ennemi. Il abat Théron, le compagnon de la chaste Diane; le laboureur Gyas avec le nautonnier Erginus; Hersès à la longue chevelure, et Créthée, intrépide matelot, qui bien des fois sur une frêle barque avait affronté les promontoires orageux de Capharée et les tempêtes de l'Eubée: mais qui peut résister aux destins? Il roule dans les flots, la poitrine traversée par le fer. Hélas ! dans quelles ondes vient-il faire naufrage! Et toi aussi, ô Pharsalus, tandis que sur ton char élevé tu passes le fleuve, pour rejoindre tes compagnons, une lance dorienne te renverse. Avec toi périssent tes chevaux, que submergent ensemble la violence des ondes et les liens funestes du joug qui les unit.
Mais quels efforts ont dompté, au milieu des ondes soulevées, le grand Hippomédon? Pourquoi l'Ismène lui-même s'arma-t-il contre lui? O doctes Sœurs, faites-nous le connaître, daignez nous l'apprendre; c'est à vous de porter vos regards en arrière, et de protéger les anciens souvenirs de la Renommée. Issu du dieu Faune et d'une nymphe, fille de l'Ismène, le jeune Crénée se réjouissait de combattre dans les ondes maternel-les. Le lit de ce fleuve, c'était son sol natal; c'est là qu'il avait vu le jour; ces rives verdoyantes avaient été son berceau. Aussi, persuadé que, près de l'Ismène, les terribles Sœurs ne pouvaient rien sur ses jours, il passait joyeusement d'une rive à l'autre, protégé par les flots caressants de son aïeul. L'onde soulève ses pas, soit qu'il cède au courant, soit qu'il traverse obliquement le fleuve; s'il remonte son cours, elle ne lui oppose aucun obstacle et revient sur elle-même. Avec moins de complaisance la mer cache jusqu'à la ceinture Glaucus, son hôte d'Anthédon. On dirait Triton s'élançant du milieu des ondes échauffées par l'été; on dirait Palémon, alors que, monté sur un dauphin, dont il stimule la lenteur, il se hâte d'accourir aux baisers de sa mère chérie. Les armes vont bien à ses épaules, et sur son riche bouclier tout brillant d'or est gravée l'origine du peuple thébain. La vierge de Sidon, portée sur le dos d'albâtre du taureau caressant, n'est déjà plus effrayée de la mer, et ne serre plus ses cornes de ses mains délicates. L'onde effleure, en se jouant, la plante de ses pieds. Vous croiriez. voir sur ce bouclier le taureau s'avancer, et fendre les flots. Le fleuve ajoute encore à l'illusion, tant sa couleur ressemble à celle de la mer.
Le jeune audacieux, de ses traits et de sa voix arrogante provoque Hippomédon : « Ce n'est pas ici le marais de Lerne, fécond en poisons, ni les ondes qu'Hercule a purgées de serpents ! C'est un fleuve sacré, oui, un fleuve sacré que tu oses attaquer, un fleuve qui a nourri des Dieux. Malheureux! tu vas en recevoir la preuve! » Sans répondre, Hippomédon marche à sa rencontre. L'Ismène lui oppose la masse plus serrée de ses flots, et retient son bras; le trait un moment arrêté part cependant, et va chercher l'âme du jeune guerrier jusque dans le centre de la vie : l'onde eut horreur de ce crime; forêts, qui ombragiez ces bords, vous pleurâtes, et les rives: retentirent de sons plus lugubres. De sa bouche expirante sortit un dernier murmure:
[9,350] « Ma mère! » et les flots étouffèrent sa voix. Sa mère, qu'environnait la troupe des Naïades ses sœurs, frappée soudain de ce cri funeste, s'élance de la vallée transparente; furieuse, les cheveux épars; elle se meurtrit le visage et la poitrine dans son affreux désespoir, elle déchire ses- vêtements azurés. Dès qu'elle s'est élevée au-dessus des eaux, d'une voix tremblante elle appelle à plusieurs, reprises Crénée: elle ne l'aperçoit nulle part; mais sur les flots surnage un triste indice, le bouclier de son fils, que reconnaît trop bien, hélas! cette mère infortunée. Le corps gît plus loin, à l'endroit où l'Ismène, ayant fini son cours, mêle ses eaux à celles de la mer. Ainsi souvent Alcyone gémit solitaire sur sa demeure flottante et humide, lorsque l'Auster cruel et l'envieuse Téthys ont ravi les gages de son amour et le nid toujours froid où ils reposaient.
Son fils n'est plus : alors elle se replonge dans le fleuve; cachée sous les flots, elle va de tous côtés, partout où l'onde ouvre à ses pas une route transparente; elle cherche, mais en vain, le cadavre du malheureux Crénée, et exhale des plaintes douloureuses. Souvent le fleuve troublé retarde ses pas, et un sang épais obscurcit sa vue; mais rien ne l'arrête: dans sa marche rapide, elle heurte les traits, les épées, soulève les casques, retourne les corps étendus dans le lit du fleuve, et, sans être effrayée de la mer, elle allait entrer dans l'empire de Doris, lorsque, émue de pitié, la troupe des Néréides poussa contre son sein maternel cette triste dépouille, que déjà elles avaient saisie. La malheureuse mère serre dans ses bras son fils comme s'il était encore vivant; elle l'emporte, le dépose sur les rives du fleuve, essuie avec ses cheveux le visage du jeune guerrier, et laisse échapper ces gémissements lugubres: « Voilà donc la faveur que tu reçois des demi-dieux tes parents, et de ton immortel aïeul ! C'est ainsi que tu règnes sur nos ondes ! O malheureux ! plus douce pour toi fut une terre étrangère et indifférente, plus douce la vague de la mer qui a ramené ton corps vers le fleuve, et qui semblait attendre une mère infortunée. Sont-ce là les traits de mon visage? Est-ce là le regard terrible de ton père et la chevelure ondoyante de ton aïeul? O mon fils, jadis l'ornement de nos ondes et l'orgueil de nos bois, tant que tu as vécu j'étais l'égale des grandes déesses, et les Nymphes me reconnaissaient pour leur reine. Hélas! où est maintenant cette cour nombreuse qui se pressait sur le seuil de ta mère? Où sont ces Napées qui aspiraient à servir sous tes lois? Et moi, que les gouffres de la mer auraient dû bien plutôt engloutir, pourquoi, hélas! ô Crénée, te rapporté-je dans mes bras, non pour moi, mais pour le tombeau? Et tu n'as pas honte, tu n'as pas pitié, d'une si grande infortune, père barbare! Quel abîme profond et inaccessible te cache au fond du fleuve? Quoi! ni le cri de ton fils expirant, ni nos gémissements, n'ont put revenir jusqu'à toi? Vois, Hippomédon s'élance plus furieux et triomphe dans tes flots; il fait trembler tes eaux et ton rivage, il frappe, et l'onde boit notre sang. Toi, tu restes en repos, et ta patience sert la fureur des Grecs. Au moins, cruel, viens aux funérailles de ton petit-fils, viens honorer ses cendres; il ne sera pas le seul dont tu allumeras le bûcher. » A ces plaintes elle mêle des gémissements, et ensanglante sa poitrine par de nombreuses meurtrissures.
[9,400] Les Nymphes des eaux, ses sœurs, répondent à ses cris douloureux. Ainsi Leucothoé, avant d'être une Néréide, gémit, dit-on, dans le port de Corinthe, jusqu'au moment où le jeune Palmon, déjà glacé par la mort et la poitrine haletante, rejeta sur le sein maternel les flots de la mer qui l'avait englouti.
Cependant, retiré dans un antre secret, à la source de ces eaux que boivent les vents et les nuages, qui nourrissent l'arc-en-ciel pluvieux et répandent la fertilité dans les champs de Thèbes, l'Ismène n'a pas plutôt entendu de loin, malgré le bruit de ses flots, les lamentations et les gémissements de sa fille, qu'il lève son cou hérissé de mousse et sa chevelure chargée de glaçons. Le grand pin qu'il tient à la main lui échappe; son urne tombe, et roule loin de lui. A l'aspect du dieu qui apparaît sur ses rives, le visage tout souillé d'un limon durci par les années, les forêts et les fleuves inférieurs s'étonnent; ils admirent avec quelle majesté il dresse, au-dessus de l'abîme gonflé, sa tête écumeuse et sa poitrine, d'où ruisselle et tombe avec bruit l'eau de sa barbe azurée. Une des Nymphes vole à sa rencontre; elle lui apprend le deuil de sa fille et la mort de son petit-fils; elle lui montre le cruel auteur de ces maux, et de sa main presse la main du dieu. Se dressant sur ses ondes soulevées, l'Ismène se frappe le visage, secoue ses cornes entrelacées d'algues verdoyantes, et, dans le trouble qui l'agite, il s'écrie d'une voix puissante:
« Est-ce là, souverain des Dieux, la faveur dont tu m'honores, moi qui fus tant de fois ton hôte et ton complice; moi qui t'ai vu (je ne crains pas de le rappeler), tantôt parer ton front perfide de cornes trompeuses, tantôt arrêter le char de Phébé, ou offrir à ton amante qu'avait consumée ta foudre égarée, un bûcher pour dot; moi enfin qui ai nourri les plus illustres de tes fils? Eux aussi méprisent-ils mes bienfaits? C'est pourtant sur mes rives que le dieu de Tirynthe s'est traîné encore enfant; c'est sous cette onde que j'éteignis la flamme qui dévorait Bacchus. Vois quel carnage de toutes parts ! quel monceau de traits et de cadavres surcharge mes flots et me couvre tout entier ! Mon fleuve n'est qu'un champ de bataille, où le crime pèse sur chaque flot; au fond des eaux, sur mon lit, errent des ombres récentes, dont la multitude forme comme un nuage qui réunit mes deux rives. Moi qu'on invoque par des clameurs sacrées, moi qui purifie dans mes ondes les thyrses flexibles et les cornes de Bacchus, maintenant chargé de cadavres je cherche une route vers la mer. Ni les marais impies du Strymon, ni l'Hèbre écumant, n'ont jamais été aussi profondément rougis de flots de sang par le dieu des batailles. L'onde qui t'a nourri ne peut-elle, ô Bacchus, réveiller ta valeur? As-tu donc oublié ton origine? Mérité-je moins que l'Hydaspe, ce fleuve d'Orient, de devoir la paix à ton bras? Et toi qui, gonflé d'orgueil, t'applaudis des dépouilles et de la mort d'un faible enfant, non, tu ne sortiras pas de ce fleuve, pour revoir le puissant Inachus; tu ne retourneras pas vainqueur dans la cruelle Mycènes, à moins que je ne sois mortel, et toi quelque fils des Dieux. » Il dit, frémissant de fureur, et fait signe aux ondes courroucées. Le froid Cithéron lui envoie de sa cime élevée le secours de ses eaux, ses neiges ontiques et ses épais brouillards, aliment des hivers.
[9,450] L'Asope lui fournit en secret de nouvelles forces, et, par des veines entrouvertes, ajoute ses ondes à celles de son frère. Lui-même sonde les entrailles de la terre; il secoue les étangs, les lacs engourdis, les marais paresseux, et, levant vers le ciel sa bouche avide, il aspire les nuées humides et dessèche les airs. Déjà plus large, il franchit ses deux rives; et Hippomédon qui naguère, au milieu même du fleuve, le surpassait de toute la hauteur de ses bras et de ses épaules, voit avec étonnement le fleuve grandir; et lui-même s'enfoncer peu à peu dans les ondes. Des deux côtés les flots se gonflent, et une tempête furieuse s'élève, semblable aux tempêtes de la mer quand elle épuise les Pléiades, et précipite le noir Orion sur les matelots tremblants. Ainsi l'Ismène, de ses eaux tumultueuses, attaque Hippomédon, et, toujours repoussé par le bouclier qui arme le bras gauche du héros, il revient écumant l'assaillir, le couvre de ses noirs bouillons, se brise, retombe, et re-vient encore avec plus d'impétuosité. Mais c'est peu d'amasser toutes ses eaux; il arrache les arbustes qui protègent les rives sablonneuses, les troncs antiques et les pierres qui couvrent son lit; il les lance avec force sur son ennemi. Cependant le combat, bien qu'inégal, se soutient entre le héros et le fleuve qui s'indigne.