Thebais (page 4)
Hippomédon ne recule pas; nulle menace ne l'ébranle, il se jette au-devant des ondes qui fondent sur lui, et les repousse en leur opposant son bouclier. Son pied presse le sol qui fuit; le jarret tendu, il s'appuie sur des pierres glissantes et mobiles, il roidit les genoux, et, s'affermissant avec effort, il se maintient sur un limon trompeur qui se dérobe sous lui. Il adresse en même temps au fleuve ces paroles outrageantes : « D'où te vient, Ismène, cette colère soudaine? Dans quel gouffre as-tu puisé tes forces, toi qui protège un dieu peu fait pour la guerre? toi qui n'as jamais connu que le sang versé par les Thyades, lorsque la flûte de Bacchus retentit, et que les bacchantes souillent par leurs fureurs les Triétérides? » Il dit, et soudain le dieu s'offre à lui, les joues souillées par le noir limon qui surnage. Il garde un farouche silence, mais, armé d'un tronc de chêne, il s'élance sur lui, se dresse, et le frappe trois et quatre fois avec toute la vigueur d'un dieu et toute la puissance de la colère. Le héros fléchit; son bouclier est arraché de son bras; il tourne le dos et recule lentement. Les ondes le pressent, et le fleuve triomphant poursuit son ennemi qui chancelle. De leur côté, les Thébains l'accablent d'une grêle de traits et de pierres; ils le repoussent des deux rives. Que fera-t-il, assailli par la guerre, assailli par les ondes? Le malheureux ne peut ni fuir, ni succomber noblement. Sur le bord de la rive verdoyante, suspendu entre l'onde et la terre, mais plus près de l'onde, s'élevait un frêne dont l'ombre immense couvrait le fleuve. Hippomédon le saisit d'une main vigoureuse, c'est le seul espoir qui lui reste de regagner la terre; mais l'arbre cède à ses efforts, et, vaincu par une force plus puissante que celle qui l'attachait à la terre, il chancelle, et, entraînant avec lui les racines qui pénétraient dans le fleuve ou qui s'enfonçaient dans un terrain sablonneux,
[9,500] il tombe, avec une partie de la rive, sur le guerrier épouvanté, et, par cette chute soudaine, l'enferme dans un amas de ruines et lui ôte tout moyen de résistance. Les flots se précipitent en cet endroit, où se forme un limon inextricable au fond de l'abîme nouvellement creusé. Le gouffre s'agrandit, et déjà l'onde qui tourbillonne entoure les épaules et le cou d'Hippomédon. Alors seulement, contraint de s'avouer vaincu : « O honte ! s'écrie-t-il, ô Mars, engloutiras-tu dans ce fleuve un courage comme le mien? Descendrai-je vers les ondes dormantes des fleuves infernaux, comme un gardien de troupeaux surpris tout à coup par les eaux furieuses d'un torrent? N'ai-je donc pas mérité de mourir par le fer? » Émue enfin par ces prières, Junon aborde le maître du tonnerre : « Jusques à quand, noble père des Dieux, jusques à quand accableras-tu les malheureux Grecs? Déjà Pallas poursuit Tydée de sa colère, déjà Delphes se tait privée de son augure, et voici que mon Hippomédon, le descendant des rois de Mycènes et d'Argos, lui qui m'adresse ses hommages de préférence à toutes les divinités (est-ce donc ainsi que je sais défendre mes adorateurs?), voici qu'il va devenir la pâture des monstres de la mer! Tu devais accorder un tombeau et des funérailles aux vaincus : où sont, après le combat, les flammes funèbres des enfants de Cécrops? où sont les feux de Thésée? » Jupiter ne rejette pas les justes prières de son épouse. Il tourne avec bonté les yeux vers les murs de Cadmus, et, au seul signe de sa tête, les flots s'apaisent.
Alors apparaissent les épaules livides du héros, et sa poitrine criblée de blessures. Ainsi, lorsque, soulevée par les vents, la tempête se calme, du sein des eaux sortent les écueils et la terre tant désirée des matelots, et les vagues descendent de la cime des rochers. Mais que lui sert d'avoir gagné la rive? De toutes parts les Thébains l'accablent d'une nuée de traits, et il n'a plus d'armure, plus de défense contre la mort. Ses blessures se rouvrent, son sang, longtemps refroidi sous l'onde, s'échappe, réchauffé par le contact de l'air, et se fraye un passage à travers les veines : glacés par le fleuve, ses pieds incertains chancellent. Il tombe. Tel, sur l'Hémus de Thrace, vaincu par la fureur de Borée, ou miné par la vieillesse, un chêne qui cachait sa chevelure dans les cieux tombe, et fait dans l'air un vide immense. La forêt et la montagne elle-même tremblent en le voyant chanceler, ne sachant de quel côté il va tomber sur le sol, quels arbres il va écraser dans sa chute. Nul cependant n'a l'audace de toucher à son épée ou à son casque: à peine s'ils en croient leurs yeux. A la vue de ce cadavre immense, ils ont peur, et ne s'approchent que les armes serrées. Enfin Hypsée s'avance vers lui, arrache l'épée que sa main glacée tenait encore, et dépouille de son casque le visage farouche du héros, puis, marchant vers les rangs thébains, et montrant le casque suspendu à sa brillante épée, il s'écrie avec orgueil « Voici le cruel Hippomédon! voici ce terrible vengeur de l'abominable Tydée, ce guerrier qui a fait de notre fleuve un gouffre de sang ! » Le magnanime Capanée l'a reconnu de loin; il fait taire sa douleur, et, brandissant un énorme javelot, il s'encourage ainsi lui-même : « Seconde-moi, ô mon bras, mon seul appui dans la guerre, mon dieu vengeur !
[9,550] c'est toi seul qu'invoque, toi seul qu'adore Capanée, qui méprise les Dieux ! » Il dit, et lui-même exauce ses vœux. Le trait part en sifflant, il traverse le bouclier, la cuirasse d'airain d'Hypsée, et atteint son âme au fond de sa large poitrine. Il tombe avec le même fracas qu'une tour élevée qui, ébranlée jusque dans ses fondements par des coups multipliés, s'écroule, et ouvre aux vainqueurs une ville en ruines. Le pied sur son cadavre : « Je ne refuse pas, s'écrie Capanée, l'honneur de ton trépas : tourne ici tes regards; c'est moi qui suis l'auteur de cette blessure.
Meurs donc joyeux, et plus fier qu'une foule d'autres ombres. Alors il lui ravit l'épée et le casque du héros, lui arrache son propre bouclier; et les plaçant sur le corps inanimé d'Hippomédon : « Reçois, dit-il, illustre guerrier, ces dépouilles ennemies et les tiennes. Tes cendres ne resteront pas sans honneur, ni tes mânes sans sépulture : leur tour viendra. En attendant que nous te payions le juste tribut du bûcher, Capanée, ton vengeur, t'ensevelit sous ce glorieux monument. Ainsi Mars balançait les chances cruelles du combat, et semait également la mort dans les rangs des Grecs et des Thébains. Ici on pleure le farouche Hippomédon, là Hyp-sée aussi brave que lui, et les deux armées trouvent une consolation dans ce deuil réciproque.
Cependant, troublée dans son sommeil par de tristes visions, la mère du jeune et habile archer de Tégée, la sauvage Atalante, les cheveux flottants et les pieds nus, suivant la coutume, se rendait, avant le lever du jour, vers les ondes froides du Ladon, pour se purifier dans l'eau vive du fleuve et détourner ces songes funestes. Car, pendant les nuits chargées du poids de ses sombres inquiétudes, souvent elle voyait tomber les trophées qu'elle avait elle-même attachés aux murailles du temple, ou bien il lui semblait qu'exilée des forêts, chassée de la compagnie des Dryades, elle errait au milieu de tombeaux inconnus : souvent aussi elle voyait revenir de la guerre la pompe triomphale de son fils; elle reconnaissait ses armes, son coursier, ses compagnons; mais lui-même elle ne le voyait pas : tantôt c'était son carquois qui se détachait de ses épaules, tantôt sa propre image, son portrait même que les flammes dévoraient; mais cette dernière nuit surtout l'avait glacée de crainte par ses funestes présages, et avait profondément remué son cœur maternel.
Il y avait dans les forets d'Arcadie un chêne immense et bien connu dans la contrée, qu'Atalante avait choisi parmi la foule des autres arbres pour le consacrer à Diane, et dont elle avait fait, par le culte qu'elle lui rendait, une divinité. C'est là que, fatiguée, elle suspendait son arc, ses flèches, les défenses recourbées des sangliers, les dépouilles des lions, et les hautes ramures des cerfs, semblables à des forêts. A peine s'il restait quelque place aux rameaux; à peine si leur ombre verdoyante pouvait vaincre l'éclat du fer, tant ils étaient enveloppés de trophées champêtres.
Au retour d'une longue et pénible chasse, d'où elle rapportait en triomphe la tête d'une ourse d'Érymanthe, elle croit voir l'arbre abattu, inclinant sa verte chevelure, et ses rameaux ensanglantés mourant sur le sol. Elle interroge une Nymphe, qui lui apprend que les cruelles Ménades et Bacchus son ennemi ont tourné leur fureur contre ce chêne. Tandis qu'elle gémit et qu'elle croit se frapper le sein de coups précipités, [9,600] tout à coup ses yeux s'ouvrent, et, chassant brusquement le sommeil, elle s'élance de sa couche désolée, et cherche en vain sous sa paupière la trace de ses larmes imaginaires. Aussi, pour détourner ce funeste présage, ayant plongé trois fois sa chevelure dans le fleuve, et ajouté à cette expiation des paroles qui calment les soucis maternels, elle court au temple de Diane armée, à la première rosée de l'aurore.
Elle aperçoit avec joie tous les arbres qu'elle connaît si bien et le chêne encore debout. Alors elle s'arrête sur le seuil de la déesse, et lui adresse cette prière qui ne doit pas être exaucée: « Vierge puissante des forêts, toi dont je suis les belliqueux étendards et partage les durs travaux, malgré mon sexe dont je m'indigne, et les usages grecs que je brave, ni les nations de la Colchide aux rites féroces, ni les cohortes des Amazones, n'ont autant que moi honoré tes autels. Si jamais les danses de Bacchus et les jeux de ses nuits impudiques n'ont eu de charme pour moi; si, bien que souillée par une odieuse union, je n'ai porté ni les thyrses, ni la quenouille efféminée; mais, fidèle aux sauvages forets même après mon hymen, si je suis toujours restée chasseresse et vierge de cœur; si, sans songer â cacher ma faute dans les antres secrets, j'ai montré mon fils, et, le déposant tout tremblant à tes pieds, me suis avouée coupable; s'il n'a point dégénéré de sa mère; si, tout enfant, il rampait déjà vers mon arc, et, de ses premiers cris, de ses premières larmes, il demandait des armes; je t'en supplie, ô Déesse, dis-moi quels maux me présage le sommeil de mes nuits agitées. Mon fils, qui, téméraire et trop confiant en toi, a volé aux combats, permets que je le revoie vainqueur; ou, si je demande trop, permets seulement que je le revoie; qu'ici il se couvre de sueur, qu'il porte tes armes. Détourne ces signes avant-coureurs. Pourquoi, ô Déesse des bois, les Ménades ennemies, les divinités thébaines règnent-elles dans nos forêts? Hélas ! pourquoi un secret pressentiment (puissé-je ne pas bien lire dans l'avenir!), pourquoi un secret pressentiment me fait-il entrevoir dans ce chêne un terrible présage? Que si le sommeil ne m'a envoyé que des visions trop certaines, je t'en conjure par toi-même, par les douleurs de ta mère, ô bonne Dictynne, par la gloire de ton frère, perce de tes traits sûrs ce sein malheureux : permets qu'avant de succomber, mon fils apprenne les funérailles de sa mère infortunée! » Elle dit, et les larmes inondent son visage; en même temps elle voit la blanche statue de Diane se couvrir de sueur.
La fière déesse la laisse étendue sur le seuil de son temple, balayant de ses cheveux les froids autels. Elle franchit le Ménale, dont le feuillage s'élève jusqu'aux astres, et se dirige vers les murs de Cadmus, en suivant, aux confins du ciel, cette route lumineuse, accessible aux Dieux seuls, et d'où son regard domine toute la terre. Déjà elle avait presque atteint la moitié de la hauteur du Parnasse, le long de ses coteaux ombragés, lorsqu'elle aperçoit dans un nuage éclatant son frère, dont les traits sont altérés. Il revenait tristement du champ de bataille, pleurant la mort de son augure que la terre avait englouti. La voie céleste se colore à l'approche des deux divinités, qui confondent leurs rayons éclatants, entrechoquent leurs arcs et font résonner leurs carquois.
[9,650] Apollon le premier : « O ma sœur, dit-il, je sais que tu voles auprès du jeune Arcadien qui a osé affronter les cohortes thébaines et de trop rudes combats. Sa mère, ta fidèle compagne, t'en supplie : puissent les destins te permettre d'exaucer sa prière! Mais moi-même, j'en ai honte, je viens de voir, spectateur impuissant, les armes de mon devin et les lauriers saints; je l'ai vu, tournant en vain vers moi ses regards suppliants, descendre dans le sombre Tartare. Je n'ai pu ni arrêter son char, ni fermer l'abîme qui s'entrouvrait.
Barbare que je suis! indigne désormais d'être adoré! Tu vois, ô ma sœur, mon antre sacré qui gémit, et mon temple silencieux : voilà la seule faveur dont je paye ses hommages et sa fidélité ! Cesse donc de tenter un secours inutile, épargne à tous de douloureux efforts; la dernière heure de ce jeune guerrier s'approche; l'arrêt du destin est irrévocable, et les oracles de ton frère ne te trompent pas maintenant par leur sens incertain. » - « Mais du moins, répond la vierge troublée, il m'est permis d'entourer cet infortuné d'un dernier rayon de gloire, faible consolation d'une mort cruelle : et il n'évitera pas ma vengeance, le cruel qui souillera sa main sacrilège du sang d'un malheureux enfant : puissent mes flèches servir ma fureur! Elle dit, et, après avoir présenté rapidement sa joue aux baisers de son frère, elle s'éloigne irritée, et gagne les murs de Thèbes. Cependant, de part et d'autre, on combat avec plus d'acharnement; depuis la mort des deux héros, la vengeance ajoute à la fureur des deux armées. D'un côté frémissent les soldats d'Hypsée, de l'autre, mais plus terribles encore, les cohortes grecques qui ont vu tomber Hippomédon : ils présentent leur poitrine au fer qui les cherche. La même ardeur furieuse leur fait désirer de s'abreuver du sang ennemi et de répandre le leur. Ils restent immobi-les à leur poste. Les rangs serrés, ils tombent plutôt que de tourner le dos. Soudain la fille de Latone glisse dans les airs d'un vol léger, et s'arrête sur le sommet de la montagne de Dircé : les collines ont reconnu la déesse, et, à sa vue, la forêt tremble. C'est là que jadis, le sein découvert, elle fatigua son arc et ses flèches cruelles à anéantir les nombreux enfants de Niobé.
Déjà Parthénopée s'enorgueillissait de ses exploits; son cheval, plus accoutumé au bruit de la chasse qu'à celui des armes, et qui pour la première fais souffrait les rênes, l'avait emporté au milieu des bataillons ennemis. La dépouille tachetée d'un tigre enveloppe le coursier, et de ses ongles dorés frappe ses épaules. Sur son cou immobile des nœuds retiennent sa crinière captive, et son poitrail porte la marque de la vie guerrière des forêts, un collier formé de défenses d'ivoire. Le jeune prince est revêtu d'un manteau trempé deux fois dans la pourpre d'Œbalie. Sa tunique où l'or étincelle, seul tissu que sa mère ait fait elle-même, était retenue sur le côté par une faible agrafe. Son bouclier retombe sur l'épaule gauche de son cheval, et sa main est chargée d'une pesante épée. Il contemple avec orgueil son agrafe d'or, à la dent polie et brillante, et la riche écharpe qui flotte sur les flancs du cheval. Il aime à entendre le bruit du fourreau, le cliquetis du carquois, et des chaînettes qui descendent de son cimier sur ses épaules. Parfois il secoue avec joie son panache, et son casque tout étincelant de pierres précieuses; ou bien il le détache [9,700] quand le feu du combat l'échauffe, et montre son front à découvert. Alors brillent du plus doux éclat sa belle chevelure, son regard animé et ses joues de rose, dont un duvet trop lent au gré de son impatience n'a point encore altéré la fraîcheur. Le jeune prince est honteux de sa beauté, et veut donner à son visage une expression dure et menaçante; mais la colère est gracieuse encore sur son visage. Les Thébains ouvrent devant lui leurs rangs; ils pensent à leurs fils en le voyant, et détournent les traits qui allaient le frapper. Cependant il les presse vivement, et lance sur ses ennemis, que la pitié arrête, ses javelots cruels. Sur les co-taux du Theumèse, les Nymphes de Thèbes le regardent combattre d'un œil ravi; et quoiqu'il soit couvert de sueur et de poussière, elles admirent sa beauté, et forment en soupirant des vœux secrets pour lui.
A cette vue, Diane est émue d'une vive et profonde douleur, et, les joues baignées de pleurs : « Quel appui, dit-elle, peut t'offrir mon bras protecteur? Comment éloigner la mort qui te menace? Voilà donc à quel combat tu t'es élancé, cruel et malheureux enfant? Hélas! tu n'as écouté que les conseils d'un courage jeune et prématuré, et la voix de la gloire qui t'appelait à un glorieux trépas. Depuis longtemps les bois du Ménale ne suffisaient plus à ton courage qui grandissait avec les années, et pourtant à peine, ô enfant! si la route était sûre pour toi, sans ta mère, à travers les antres des bêtes farouches; à peine si ta main hardie pouvait lancer tes traits et bander ton arc. Et maintenant elle répand au pied de mes autels ses plaintes amères, elle fatigue les portes et le seuil de mon temple, qui reste sourd à ses prières. Et toi, tu te plais au son du clairon, aux hurlements de la guerre; heureux dans ton ignorance, tu laisses à ta mère seule la triste prévision de ton trépas. » Cependant, pour ne pas assister vainement à son glorieux trépas, elle se jette dans la mêlée, entourée d'un sombre nuage; et dérobant furtivement sur le dos du jeune audacieux ses flèches légères, elle remplit son carquois de traits divins, dont nul ne vole sans se rougir de sang; puis elle verse sur ses membres et sur son cheval des flots d'ambroisie, afin que ni l'un ni l'autre ne soit atteint, avant la mort, d'aucune blessure. Elle ajoute ces mots magiques, ces murmures mystérieux qu'elle-même apprend aux femmes de Colchos dans les antres écartés, en même temps qu'elle leur montre les herbes malfaisantes.
Alors, l'arc tendu, et bouillant d'ardeur, Parthénopée voltige autour des rangs. Il ne se maîtrise plus, et, oubliant sa patrie, sa mère, s'oubliant lui-même, il ne fait qu'un trop cruel usage des armes célestes. Tel un jeune lion de Gétulie à qui sa mère apporte encore une sanglante nourriture, dès qu'il sent croître sur son cou sa crinière et qu'il a tourné ses farouches regards sur ses ongles naissants, il s'indigne de recevoir sa pâture, et, se précipitant dans la plaine, il se plaît à la parcourir en liberté, et désapprend le chemin de son antre. Quels sont les guerriers, ô cruel enfant, que renverse ton arc d'Arcadie? D'abord ta flèche atteint Chorèbe de Tanagre vers l'extrémité du casque et le bord du bouclier; elle pénètre par un étroit passage. Des flots de sang s'arrêtent à sa gorge, et son visage rougit par l'effet du poison brûlant de la flèche divine. Eurytion est frappé plus cruellement encore : [9,750] le triple dard du javelot s'enfonce dans l'orbite de son œil gauche. Il veut arracher le trait avec son œil crevé, et se précipiter sur celui qui l'a frappé; mais (que ne peuvent les traits redoutables des Dieux? ) sa blessure s'étend aux deux yeux, et le plonge dans les ténèbres. Il n'en poursuit pas moins avec fureur son ennemi du côté où il se rappelle l'avoir vu, jusqu'à ce que, heurtant le cadavre d'Idas, il tombe. Alors l'infortuné s'agite au milieu des victimes sanglantes de la guerre; il implore à la fois la mort, ses compagnons et ses ennemis. Parthénopée immole les deux fils d'Abus, Argus à la belle chevelure, et Cydon, que sa malheureuse sœur aimait d'un amour criminel. A l'un il perce l'aine d'outre en outre de son javelot; à l'autre il traverse obliquement de sa flèche les deux tempes. Le fer passe d'un côté, tandis que de l'autre on aperçoit encore la plume légère ; le sang coule par les deux ouvertures. Les traits inexorables sont tous mortels : ni la beauté de Lamus, ni les bandelettes de Lygdus, ni la tendre jeunesse d'Éole, ne peuvent les protéger. Lamus est frappé au visage, Lygdus blessé au flanc; et toi, Éole, tu reçois avec un gémissement le trait qui traverse ton front, plus blanc que la neige. La dangereuse Eubée donna le jour à l'un; la blanche Thisbé envoya l'autre à Thèbes; le troisième ne reverra plus la verte Amyclée.
Jamais son bras ne frappe en vain, jamais ses traits ne partent sans faire une blessure : point de trêve à ses coups : une flèche suit l'autre, et mêle ses sifflements aux sifflements de la première. Qui croirait qu'un seul arc, qu'un seul bras cause tant de ravages? Tantôt il porte directement ses coups; tantôt, se tournant tour à tour à droite et à gauche, il varie ses attaques; tantôt il cède, il fuit, et son arc seul est tourné vers l'ennemi. Mais enfin, surpris et indignés, les descendants de Labdacus se rallient. Le premier, Amphion, issu du noble sang de Jupiter, ignorant encore le carnage que faisait Parthénopée sur le champ de bataille : « Jusques à quand, s'écrie-t-il, espères-tu jouir des lenteurs de la Parque, malheureux enfant, qui bientôt, par ta mort, vas plonger dans le deuil tes illustres parents? Que dis-je? ton cœur se gonfle d'orgueil, et ton audace s'accroît, parce que nul ne veut se mesurer avec toi, dédaigne un combat inégal, et te place au-dessous de sa colère. Va, retourne dans l'Arcadie, et là, mêlé à tes égaux, simule dans ton palais d'innocents combats, tandis qu'ici Mars, souillé de poussière, exerce réellement sa terrible fureur. Mais si la triste renommée du tombeau séduit ton cœur, je suis prêt à te la donner : tu mourras de la mort des héros. » Déjà, dès les premiers mots, une nouvelle fureur aiguillonnait le farouche fils d'Atalante, et Amphion n'avait pas encore achevé, qu'il s'écrie : « Oui, j'ai trop tardé à porter mes armes contre Thèbes, dont voici la vaillante armée ! Quel enfant serait assez faible pour refuser de combattre de tels guerriers? Tu vois en moi un Arcadien, un rejeton d'une race belliqueuse, et non pas un Thébain. Ce n'est pas moi qui suis né dans une nuit silencieuse d'une Thyade thébaine, esclave du dieu. Jamais je n'ai ceint mon front d'une mitre déshonorante, ou brandi une honteuse lance. Dès mon enfance, j'ai appris à traverser les fleuves glacés, à pénétrer dans les sombres repaires des bêtes farouches. Que dirai-je de plus? Ma mère est toujours armée d'un javelot et d'un arc, tandis que vos pères battent les tambours sonores de Bacchus. »
[9,800] Amphion ne supporte pas cet outrage, et, brandissant un énorme trait, il le lance contre le visage de l'audacieux qui le brave; mais le coursier, effrayé de l'éclat terrible du fer, se rejette de côté, et avec lui son maître, qui par ce mouvement échappe au fer avide de sang. Plus ardent encore Amphion, l'épée à la main, se précipitait sur le jeune guerrier, lorsque la fille de Latone s'élance au milieu de la plaine, s'arrête devant le Thébain, et lui fait de tout son corps un obstacle infranchissable. Un chaste amour attachait au jeune Parthénopée Dorcé, du mont Ménale, à qui Atalante avait confié son fils, l'objet de ses alarmes, pour le guider dans le combat et modérer sa jeunesse audacieuse. La déesse, empruntant ses traits, parle ainsi : « C'est assez porter le ravage dans les bataillons thébains, Parthénopée ! c'est assez : songe enfin à ta malheureuse mère; songe aux Dieux, quels qu'ils soient, qui te favorisent. » Mais lui, sans aucune crainte : « O mon fidèle Dorcé, dit-il, laisse-moi (je ne frapperai, plus que lui), laisse-moi renverser ce guerrier qui porte des traits rivaux des miens, un vêtement semblable au mien, et qui secoue avec orgueil un frein retentissant. Ce frein, je le dirigerai; riches vêtements qui le parez, vous serez suspendus à la voûte du temple de Diane; je ferai présent à ma mère de son carquois, ma conquête. » La fille de Latone l'entendit, et elle laissa échapper un sourire mêlé de larmes.
Depuis longtemps Vénus avait aperçu cette déesse. Retirée dans une partie écartée du ciel, elle retenait dans ses bras le dieu de la guerre, et lui rappelait, dans son inquiète sollicitude, Thèbes, Cadmus, et les descendants de sa chère Harmonia : saisissant habilement cette occasion, elle donne un libre cours à la douleur qu'elle renfermait au fond de son âme. « Ne vois-tu pas, ô Mars, cette déesse orgueilleuse de sa virginité, qui se jette au milieu de la foule des guerriers? Avec quelle audace elle ordonne le combat et guide les étendards! Que dis-je ! la voici qui sacrifie à sa vengeance et offre au carnage tant de guerriers de la nation qui m'est chère : est-ce donc à elle que Jupiter a donné la valeur et l'ardeur guerrière? Pour toi, il ne te reste plus qu'à percer de tes flèches les daims des forêts. » Ému de ces justes plaintes, le dieu de la guerre s'élance au combat. La Colère seule l'accompagne dans sa course rapide à travers les airs : les Fureurs, ses compagnes habituelles, travaillent au carnage. Soudain il est auprès de la triste Diane, et lui adresse ces durs reproches : « Ce n'est point à toi que le père des Dieux a donné de présider aux combats : téméraire, si tu n'abandonnes à l'instant ce champ de bataille, tu éprouveras que Pallas elle-même ne saurait résister à mon bras. » Que fera-t-elle? D'un côté Mars la presse de sa lance, de l'autre elle voit, jeune enfant, que la quenouille de la Parque ne fournit plus de fil pour toi, et d'ailleurs le visage sévère de Jupiter l'arrête. Elle s'éloigne donc, vaincue par la honte qui lui fait seule quitter ces lieux. Alors Mars promène son regard sur les bataillons thébains, et suscite le terrible Dryas, qui a puisé dans le sang de son père, l'impétueux Orion, la haine des compagnons de Diane. Soudain la fureur le transporte; il fond, l'épée à la main, sur les Arcadiens en désordre, et désarme un de leurs chefs. Les peuples de Cyllène, les habitants de l'ombreuse Tégée, couvrent au loin la terre de leurs cadavres; les chefs Épitiens, les phalanges de Phénée prennent la fuite. Cependant Parthénopée, dont le bras est fatigué, espère encore abattre ce guerrier, et il ne ménage pas ses forces; bien que déjà affaibli, il se précipite,
[850] il se jette au hasard sur les bataillons ennemis. Mille présages de son trépas viennent l'assaillir; devant lui voltigent les sombres nuages de la mort. Déjà; hélas! il ne voit plus qu'un petit nombre de ses compagnons, parmi lesquels se trouve le véritable Dorcé; déjà il sent peu à peu ses forces l'abandonner, et son carquois, vide de flèches, peser moins sur ses épaules; déjà il a peine à soutenir ses armes, et il se reconnaît enfin pour un enfant; lorsque tout à coup Dryas vient l'épouvanter de l'éclat terrible de son bouclier. Un tremblement soudain contracte son visage et resserre son cœur. Ainsi lorsqu'un cygne, au blanc plumage, aperçoit au-dessus de lui le redoutable messager de la foudre, il voudrait que les rives du Strymon s'entrouvrissent, et presse contre sa poitrine ses ailes tremblantes. Tel le jeune guerrier, en apercevant le gigantesque et farouche Dryas, ne ressent plus de colère, mais une secrète terreur, présage de la mort. Cependant, après avoir vainement invoqué les Dieux et Hécate, tout pâle, il saisit ses armes et prépare son arc indocile. Déjà il menace l'ennemi de sa flèche, et, tourné de côté, les deux bras écartés, de la pointe du dard il touche le sommet de l'arc, et, de la corde, sa poitrine; mais soudain un javelot lancé par la main vigoureuse du chef thébain vole, rapide comme la tempête, et vient obliquement couper la corde sonore. Les coups du jeune Arcadien ont vainement menacé l'ennemi, ses mains retombent, et la flèche inutile glisse de l'arc détendu. Alors l'infortuné, atteint d'un trouble mortel, lâche ses rênes et ses armes, et ne peut supporter la blessure cruelle que le trait lui a faite, en pénétrant dans l'épaule droite. Un autre trait s'enfonce facilement dans les chairs, et en même temps coupe le jarret du cheval et arrête sa fuite. Mais en ce moment, ô prodige! Dryas lui-même tombe sans qu'on aperçoive le bras qui l'a frappé celui qui a lancé le trait mortel, tout à l'heure visible, a disparu.
Le jeune prince, couché sur les bras de ses compagnons, est porté à l'écart loin du champ de bataille, et, mourant, ô touchante simplicité de la jeunesse ! il pleure son cheval étendu sur la terre : sa tête, débarrassée de son casque, retombe, et dans ses yeux égarés s'éteint le charme de son regard : trois et quatre fois on soulève, par sa chevelure, son cou languissant, qui ne peut se soutenir, et de sa poitrine de neige (spectacle douloureux, même pour Thèbes!) jaillit un sang vermeil. Enfin il prononce ces paroles, entrecoupées de sanglots : « Je succombe. Va, Dorcé, consoler ma malheureuse mère. Sans doute si l'inquiétude apporte des présages certains, déjà quelque songe ou quelque sinistre augure lui a appris mon sort funeste. Toi cependant, par un pieux artifice ménage sa douleur, et lui cache longtemps mon trépas. Ne te présente pas à elle tout à coup, ni au moment où elle tiendra ses armes. Et lorsque tu seras forcé d'avouer la vérité, rapporte lui ces paroles : « J'ai mérité ce châtiment, ô ma mère ! enfant, j'ai saisi des armes trop lourdes pour mon bras; malgré toi, malgré tes efforts, je n'ai pu rester paisible, et, au milieu des combats, je n'ai plus songé à ma mère alarmée. Vis donc, et n'accuse que mon aveugle courage. Maintenant bannis tes craintes : c'est en vain que, d'un esprit inquiet, tu regardes de la cime du mont Lycée si quelque bruit lointain vient frapper l'air, ou si notre armée en marche soulève la poussière. Me voici froid et gisant sur la terre nue; et tu n'es pas près de moi pour soutenir ma tête et recueillir mon dernier soupir.
[9,900] Du moins, à la place de ce corps que tu ne reverras plus, ô ma mère! reçois ma chevelure (et il l'offre de lui-même au ciseau), cette chevelure que tu te plaisais à peigner, alors que je dédaignais ce soin. Tu lui rendras les derniers honneurs : mais, dans les jeux funèbres, prends garde qu'un bras inhabile n'émousse mes traits; et veille à ce que ma meute fidèle ne soit pas conduite par un autre dans les repaires sauvages. Quant à ces armes, qui m'ont trahi dans mon premier combat, brûle-les, ou suspends-les, comme une offrande, aux voûtes du temple de l'ingrate Diane. »
DE STACE
STACE
THEBAÏDE.
LIVRE X
Livre IX - Livre XI
LIVRE X.
Phébus se précipite vers les portes de l'Occident, chassé par la nuit humide, dont les ordres de Jupiter ont hâté la venue. Ce n'est pas que le dieu de l'Olympe ait pitié du camp des Grecs, ou de l'armée thébaine; mais il lui est triste de voir tant de bataillons alliés, tant de peuples innocents décimés par le glaive. La plaine se découvre au loin, toute souillée du sang qui l'inonde. On y voit les armes, les chevaux, naguère l'orgueil des cavaliers, les cadavres privés de sépulture, et des membres épars. Hideuses à voir et portant leurs enseignes déchirées, les cohortes épuisées se retirent du champ de bataille, et les portes, trop étroites à leur départ pour le combat, leur offrent, au retour, un facile passage. La douleur est égale des deux cotés; mais Thèbes se console, en voyant quatre bataillons grecs errer sans chefs, semblables à des vaisseaux qui, sur la mer agitée, privés de leurs pilotes, n'ont plus d'autres guides que leur dieu tutélaire, le hasard et les tempêtes.
Aussi, animés d'une nouvelle audace, les Thébains ne songent plus seulement à défendre leur camp, mais à s'opposer à la fuite des ennemis, et à empêcher qu'ils ne se félicitent d'avoir pu rentrer à Mycènes. La tessère donne le mot d'ordre aux postes; des sentinelles sont posées et se relèvent tour à tour; Mégès est le chef désigné par le sort pour commander pendant la nuit. Lycus se joint volontairement à lui. Rangés suivant l'ordre prescrit, ils emportent avec eux des armes, des vivres et du feu. Avant leur départ, le roi les encourage par ces mots : « Vainqueurs des Grecs, le jour ne tardera pas à luire, et les ténèbres, qui ont protégé leur lâcheté, ne dureront pas toujours. Animez vos courages, et que vos cœurs soient dignes de la faveur des Dieux. Lerne a perdu sa gloire, ses guerriers les plus vaillants; Tydée est descendu dans le Tartare vengeur; la Mort s'est effrayée â l'aspect imprévu de l'ombre d'Amphiaraüs; l'Ismène s'enorgueillit des dépouilles ravies à Hippodémon. Je ne parle pas du jeune Arcadien, j'ai honte de le mettre au nombre des trophées que nous a donnés la guerre. Vous avez dans vos mains les prix de la victoire : nous ne verrons plus se dresser ces têtes orgueilleuses, et leurs aigrettes briller au milieu des bataillons. Qu'avez-vous à redouter dans le combat? la vieillesse d'Adraste? la jeunesse plus impuissante encore de mon frère, et la fougue insensée de Capanée? Allez, et qu'autour des ennemis assiégés les feux veillent toute la nuit qu'en pouvez-vous craindre? C'est votre proie, ce sont vos propres richesses que vous gardez. » C'est ainsi que par ses exhortations il remplit d'ardeur les farouches Labdacides. Ils brûlent de s'exposer de nouveau aux fatigues de la guerre, et, encore tout souillés de poussière, de sueur et de sang, ils retournent sur leurs pas. Ils écoutent à peine les paroles qu'on leur adresse; ils s'arrachent aux embrassements de leurs parents, et, rangés en bataille, les uns au front, les autres à l'arrière-garde et les derniers sur les flancs, ils entourent le retranchement des feux ennemis. Ainsi se rassemble, à l'entrée de la nuit, une troupe furieuse de loups dès longtemps amaigris, que la faim jette pleins d'audace au mi-lieu des campagnes.
Déjà ils attaquent les étables mêmes : leur avidité trompée, les bêlements tremblants des agneaux, les fortes exhalaisons des bergeries, irritent leurs entrailles. Ils brisent leurs ongles et leurs poitrines contre les portes inébranlables, et leurs dents avides s'émoussent sur le seuil. Cependant, bien loin de là, les portiques du temple d'Argus se remplissent d'une foule suppliante.
[10,50] Prosternées au pied des autels, les femmes grecques implorent, pour le retour de leurs époux, le secours de Junon, la reine des Dieux, se meurtrissent le visage sur les portes richement décorées et sur les marbres froids, et apprennent à leurs enfants à se prosterner comme elles. Elles consument le jour entier en prières; la nuit augmente leurs inquiétudes, et la flamme veille sur les autels. Un voile est apporté dans une corbeille et offert à Junon; admirable tissu, auquel n'a travaillé la main d'aucune femme stérile ou éloignée du lit conjugal, vêtement digne de la chaste déesse, où la pourpre brille sous mille formes diverses, mêlée à l'éclat de l'or. On y voit représentée Junon elle-même, promise à la couche du maître du tonnerre : la jeune vierge, qui va timidement quitter le nom de sœur, baisse les yeux, et donne un innocent baiser au jeune Jupiter, qui, par ses secrètes amours, ne l'a point encore offensée. Les mères d'Argos avaient revêtu de ce voile l'ivoire sacré, et leurs larmes et leurs gémissements imploraient la déesse : « Regarde les citadelles sacrilèges de la fille de Cadmus, ton odieuse rivale, ô reine du ciel étoilé! renverse le tombeau rebelle de Sémélé, et lance encore une fois sur Thèbes, car tu le peux, la foudre vengeresse. » Que fera la déesse? Elle sait que les destins sont contraires aux Grecs, que Jupiter leur est hostile; mais elle ne veut pas que des prières si ardentes, un don si précieux, n'obtiennent d'elle aucune faveur. Le hasard lui fournit l'occasion de prêter aux Grecs un puissant secours : du haut des airs, elle voit leur camp cerné, et les retranchements gardés par des sentinelles vigilantes.
Elle frémit, aiguillonnée par la colère, et, secouant sa chevelure, agite sur sa tête son diadème redoutable. Son courroux ne fut pas plus violent lorsqu'elle vit avec indignation le fils d'Alcmène, et les jumeaux, fruit des amours de Jupiter, mis au rang des astres. Elle forme donc le projet de plonger les Thébains dans la douceur d'un perfide sommeil, et de les livrer au glaive meurtrier des Grecs. Elle ordonne à Iris, sa messagère, de prendre la ceinture dont elle a coutume de s'envelopper, et lui confie l'exécution de son entreprise. La brillante déesse obéit à ses ordres, elle quitte le ciel, et descend vers la terre, suspendue à son arc prolongé. A l'occident, au delà du séjour ténébreux de la nuit et des demeures des noirs Éthiopiens, est une forêt silencieuse, impénétrable à tous les astres.
Dans le roc est taillé un antre profond qui s'étend sous la montagne : c'est là que la Nature languissante a placé le palais et les tranquilles pénates du Sommeil. Le lourd Repos, l'Oubli nonchalant, la Paresse engourdie, dont l'œil jamais ne veille, en gardent le seuil. Dans le vestibule sont assis l'Oisiveté et le Silence muet, les ailes repliées ; ils éloignent du faîte les vents furieux, rendent immobiles les branches des arbres, et font taire les murmures des oiseaux. Là, nul bruit de la mer, quoique ailleurs tous les rivages mugissent; le ciel n'y est pas moins silencieux. Le fleuve, qui baigne la caverne et fuit dans la vallée profonde, coule paisible entre les pierres et les rochers; de noirs troupeaux sont répandus tout autour et restent couchés sur le sol; les germes des plantes à peine écloses se flétrissent, et les herbes de la terre s'inclinent sous un souffle pesant.
[10,100] Dans l'intérieur, le ciseau de Vulcain a reproduit mille images du dieu. Ici, l'on voit à ses côtés la Volupté, couronnée de fleurs; là, le Travail, son compagnon, qui s'abandonne au repos. Ailleurs, il partage la couche de Bacchus ou de l'Amour, fils de Mars. Plus avant dans le palais, au fond du sanctuaire, il repose avec la Mort ; et cette image n'a rien de triste. Mais le dieu lui-même, libre de soucis, entouré de fleurs narcotiques, dort sur des tapis, dans son antre humide : on sent l'odeur de ses vêtements, et ses membres paresseux échauffent sa couche, au-dessus de laquelle nage une vapeur noire, qu'il rejette en respirant. L'une de ses mains soutient ses cheveux épars sur la tempe gauche; l'autre, oublieuse, laisse échapper sa corne. Autour de lui voltigent mille songes aux visages divers, véridiques et trompeurs, tristes et agréables, tous confondus ensemble. Leur essaim, cortège de la Nuit, s'attache aux poutres, aux jambages des portes, ou gisent à terre. Une lueur faible et pâle entoure le palais, et la lumière languissante des torches qui vacillent et qui vont s'éteindre invite au premier sommeil. C'est là que la vierge aux brillantes couleurs se précipite du ciel azuré. Aussitôt la forêt resplendit, et cette ténébreuse vallée sourit à la déesse. Frappé de l'éclat de sa ceinture, le palais du dieu s'éveille; pour lui, ni le flambeau brillant, ni le bruit, ni la voix de la déesse ne sauraient l'émouvoir; il reste nonchalamment étendu, jusqu'au moment où Iris le frappe de tous ses rayons, dont elle pénètre sa paupière appesantie. Alors la blonde reine des nuages lui adresse ces paroles : « Sommeil, le plus doux des dieux, Junon t'ordonne de rendre immobiles les Thébains, race de l'odieux Cadmus, qui maintenant, enorgueillis de leurs succès, gardent éveillés le retranchement des Grecs, et résistent à tes lois. Cède à de si puissantes prières, l'occasion en est rare: en te conciliant Junon, mérite la faveur de Jupiter. » Elle dit, et, de peur que ses paroles ne se perdent dans l'air, elle frappe de la main la poitrine engourdie du dieu, et répète à plusieurs reprises les mêmes ordres. Enfin, la tête vacillante et encore alourdie par le repos, il fait un signe favorable à la déesse. Iris, déjà appesantie, sort de l'antre ténébreux, et ranime l'éclat de ses rayons, émoussés par une atmosphère épaisse. Le dieu lui-même agite les ailes de ses pieds et de ses tempes, remplit sa chlamyde flottante de la fraîcheur d'un ciel obscur, glisse d'un vol silencieux dans les airs, et, de loin, pèse sur les campagnes d'Aonie. Son souffle étend, engourdis sur le sol, les oiseaux, les troupeaux, les bêtes féroces; de quelque côté de l'univers qu'il se dirige, la vague tombe languissante des rochers, les nuages amoncelés s'arrêtent, les forêts penchent leur cime élevée, et les étoiles, en plus grand nombre, se détachent de la voûte du ciel qui s'affaisse. La plaine sent la première, à l'obscurité soudaine qui l'environne, l'approche du dieu. Les voix innombrables, le bruit des guerriers diminuent peu à peu. Mais lorsque, secouant ses ailes humides, [10,150] il s'abat sur le camp, et l'enveloppe des ténèbres les plus noires et les plus épaisses, alors les yeux se ferment languissants, les têtes appesanties s'inclinent, et, au milieu du discours, les paroles inachevées expirent sur les lèvres. Bientôt les Thébains laissent échapper de leurs mains les épées brillantes, les traits cruels, et leur visage retombe fatigué sur leur poitrine. Tout se tait : les coursiers eux-mêmes ne veulent plus rester debout, et les feux s'endorment tout à coup sous une cendre épaisse. Mais le Sommeil n'invite pas au même re-pos les Grecs alarmés, et la douce influence du dieu, ami des ténèbres, éloigne de leur camp ses nuages. Ils sont debout sous les armes, et s'indignent de la honte de cette nuit, de cette garde orgueilleuse qui veille autour d'eux. Tout à coup les dieux troublent l'esprit de Thiodamas : un frisson soudain le saisit, et, dans l'effrayante agitation de ses sens, le force à dévoiler les destins; c'est la fille de Saturne ou Apollon, favorable à son nouveau prophète, qui lui inspire ce saint enthousiasme.
Il s'élance au milieu des Grecs, le regard et la voix terribles, impatient du dieu que son faible cœur ne peut contenir. Il écume sous les aiguillons qui le pressent, la fureur éclate sur son visage, et tour à tour enflamme ou pâlit ses joues tremblantes. Son regard erre çà et là, et ses cheveux agités fouettent les guirlandes qui ceignent son front. Ainsi, sur l'Ida, la mère des dieux précipite hors du sanctuaire son prêtre tout ensanglanté, et l'empêche de s'apercevoir que son bras est mutilé par le fer; il tourne contre sa poitrine le pin sacré, secoue sa chevelure sanglante, et, dans sa course furieuse, rouvre ses blessures. Toute la campagne est effrayée; l'arbre saint est rougi par le couteau, et les lions, attelés au char de la déesse, se dressent épouvantés. Le devin arrive dans le lieu secret du conseil, dans l'auguste tente où sont gardés les étendards. Là, depuis longtemps, Adraste, songeant aux partis désespérés, consterné de tant de malheurs, délibérait inutilement. Autour de lui se tiennent les chefs nouveaux, qui, placés par le rang le plus près des guerriers illustres dont on déplore la perte, leur ont succédé à regret et s'affligent de leur subite élévation. Ainsi, lorsqu'au milieu des mers, privé tout à coup de son pilote, un vaisseau interrompt sa course, celui qui commandait sur les flancs ou à la proue prend en main le gouvernail abandonné : le vaisseau s'étonne et ne se meut plus qu'avec lenteur, et son dieu tutélaire ne protège point une main moins habile. Le devin, brûlant d'ardeur, relève en ces mots le courage abattu des Grecs « Chefs illustres, nous vous apportons les ordres sacrés des Dieux et leurs avis redoutables : ce n'est pas de notre poitrine que s'échappent ces paroles. C'est lui qui parle, ce dieu dont votre confiance, approuvée par lui, m'a fait le ministre, ce dieu dont je porte les bandelettes. Cette nuit peut être, sous les auspices des immortels, féconde en travaux et protéger un glorieux stratagème. La Valeur elle-même vient vous appeler, la Fortune sollicite vos bras. La légion des Thébains est engourdie par un lourd sommeil : voici le moment de venger le trépas des rois et les malheurs de cette journée. Aux armes donc! brisez les obstacles des portes : c'est allumer le bûcher de vos compagnons, c'est leur offrir la sépulture. Déjà, pendant les combats de la journée, lorsque, vaincus, repoussés, nous tournions le dos [10,200] (j'en jure par les trépieds et les nouvelles destinées du maître qui m'a été ravi), j'ai vu ce qui doit arriver, et, autour de moi, les oiseaux propices ont fait entendre le battement de leurs ailes. Maintenant je n'en puis plus douter : tout à l'heure, pendant le silence de la nuit, Amphiaraüs, s'élevant du sein de la terre de nouveau entr'ouverte, tel qu'il était (ses coursiers étaient seuls enveloppés de ténèbres), Amphiaraüs lui-même m'est apparu; et ce ne sont pas les visions monstrueuses d'un repos agité ou les avertissements secrets du sommeil que je vous apporte. « Hé quoi ! me dit-il, tu laisses les Grecs dans l'inaction? Oh ! rends-moi mes guirlandes du Parnasse, rends-moi mes dieux! Tu souffres qu'ils perdent une si belle nuit, lâche, indigne de moi? Est-ce pour cela que je t'ai enseigné les secrets du ciel et le vol des oiseaux? Va donc, venge-nous du moins par le glaive. » Il dit, et son ombre parut, la lance levée, me pousser, de toute la vitesse de son char, vers le seuil de cette tente. Levez-vous donc, profitez de la faveur des Dieux : il ne s'agit pas de combattre corps à corps avec vos ennemis; ils sont là étendus sur le sol. Suivez-moi, vous tous qui aspirez à vous élever à une haute renommée, tandis que les destins le permettent. Voici que les oiseaux de la nuit nous offrent encore d'heureux présages. Je les suis, et dussent mes compagnons rester ici oisifs, seul je marcherai; oui, seul : Amphiaraüs vient, et secoue les rênes. » Ainsi il s'écriait, et ses clameurs troublaient la nuit. Tous les chefs s'élancent, enflammés d'ardeur, comme si le même dieu était dans leur sein. Ils brûlent d'accompagner le devin, de partager ses périls; mais, parmi eux, trente seulement, l'élite de l'armée, sont choisis par Thiodamas, d'après l'ordre d'Adraste. Autour de lui frémit cette belliqueuse jeunesse, indignée de rester dans le camp et de garder un lâche repos. Les uns vantent leur noble origine, les autres les exploits de leurs pères, ou les leurs; d'autres réclament le sort : « Que le sort décide ! » s'écrie-t-on de toutes parts. Adraste se réjouit au milieu de ses revers, et son courage se relève. Tel l'habitant du Pholoé, qui, sur la cime de la montagne, nourrit des coursiers rapides, voit avec plaisir son troupeau se renouveler, dans la saison féconde du printemps; il suit des yeux ses nombreux élèves, dont les uns gravissent la montagne, les autres fendent les flots, ou luttent de vitesse avec leur mère : libre de soucis, il cherche à reconnaître ceux qu'il soumettra plus facilement au joug, ceux qui porteront mieux un cavalier, ceux qui sont nés pour les combats et le bruit des trompettes, ceux enfin qui s'élanceront plus rapides pour conquérir la palme d'Olympie. Ainsi se réjouissait le vieux chef de l'armée grecque. Il ne s'oppose pas à l'entreprise : « D'où vient tout à coup, s'écrie-t-il, cette tardive protection du ciel? Quels dieux sont rendus aux Grecs abattus? Ce courage est-il d'un mauvais augure? Le sang de notre race et les semences de sa valeur se sont-ils conservés dans l'infortune? Je vous loue, braves guerriers, je jouis de cette noble indignation de nos compagnons; mais c'est une surprise, ce sont des combats dans l'ombre, que nous méditons. Il faut dérober nos mouvements : le grand nombre ne peut être utile à la ruse qui se cache. Réservez votre courage, le jour de la vengeance arrive : alors nous prendrons les armes au grand jour, alors nous marcherons tous ensemble. » Ces paroles ont calmé leur bouillante ardeur. Tel, quand les vents s'agitent dans leur antre, l'impérieux Éole applique contre sa porte une pierre énorme, et leur ferme toutes les issues, au moment où ils espéraient s'élancer sur les mers. Le devin s'associe encore Agyllée, fils d'Hercule, et Actor.
[10,350] Hoplée le premier excite le guerrier arcadien : « N'as-tu donc, cher Dymas, aucun souci de ton maître immolé? Peut-être est-il déjà la pâture des oiseaux et des chiens dévorants de Thèbes ! Que reporterez-vous dans votre patrie, ô Arcadiens ! Voici venir à votre rencontre sa farouche mère : où est le cadavre de son fils? Le souvenir de Tydée, privé de sépulture, me poursuit sans cesse; et pourtant sa perte est moins douloureuse. Il est tombé dans la maturité de l'âge, sa jeunesse n'a point été brisée dans sa fleur. Cependant, pour re-conquérir sa dépouille, j'irai, je parcourrai la plaine en tout sens, je pénétrerai jusque dans Thèbes. » Dymas lui répond : « J'en jure par ces astres qui roulent sur nos têtes, par l'ombre errante de mon maître que j'honore comme un dieu, je brûle, hélas ! de la même ardeur. Mon âme, accablée par la douleur, cherche depuis longtemps un compagnon de péril : mais maintenant j'irai le premier. » Et aussitôt il s'élance, et triste, le visage tourné vers le ciel : « O Cynthie! s'écrie-t-il, toi qui présides à la nuit mystérieuse, s'il est vrai, comme on le dit, que ta divinité revête trois formes et que tu descendes dans les bois sous un aspect différent, daigne, cette fois du moins, tourner vers nous tes regards. C'est un guerrier naguère ton compagnon, c'est le noble nourrisson de tes forêts, c'est ton enfant, ô Diane ! que nous Il dit : la déesse abaisse son char, fait briller son astre bienfaisant, et, à la lueur de son croissant rapproché de la terre, elle lui montre les cadavres. Alors apparaissent et la plaine, et Thèbes, et le Cithéron élevé. Ainsi, lorsque Jupiter irrité fait éclater dans la nuit son tonnerre, les nues s'entrouvrent, les astres se montrent brillants de clarté, et tout à coup l'univers se découvre aux regards surpris. Dymas a reconnu son ami, et Hoplée, frappé par la même lumière, aperçoit Tydée. De loin, ils se font mutuellement dans l'ombre des signes de joie, et, comme si leurs maîtres étaient revenus à la vie, comme si la cruelle mort avait abandonné sa proie, tous deux saisissent leur précieux fardeau et le chargent sur leurs épaules. Ils n'osent parler ni pleurer longtemps : l'odieuse clarté du jour approche, et le soleil, prêt à se lever, menace de les trahir. Ils marchent à grands pas dans un morne et profond silence, et s'affligent en voyant les ténèbres pâlir et s'effacer. Les destins voient d'un œil jaloux la piété, et la fortune accompagne rarement les courageuses entreprises. Déjà ils aperçoivent le camp et approchent de l'armée, et leur fardeau s'allège, quand tout à coup, à travers un nuage de poussière, un bruit se fait entendre derrière eux. C'était le bouillant Amphion, qui, sur l'ordre d'Étéocle, s'avançait à la tête d'une troupe de cavaliers; il était chargé d'ex-plorer les lieux pendant la nuit, et de surveiller les postes. Le premier il aperçoit au loin, dans un sentier détourné, deux formes douteuses et incertaines, se mouvant dans l'ombre que la lumière n'avait pas encore entièrement dissipée. Aussitôt il découvre la ruse et s'écrie : « Arrêtez, qui que vous soyez ! » Plus de doute : il a reconnu des ennemis. Les malheureux guerriers hâtent le pas; et tremblent, mais non pour eux. Alors il les menace de la mort, et lance son javelot; mais il a soin de diriger le coup au-dessus de leurs têtes, cherchant lui-même à égarer sa main. Le trait vient se fixer devant Dymas qui marchait le premier, et qui s'arrête à cette vue; mais le magnanime Epitus ne cherche pas à frapper des coups inutiles, [10,400] et transperce les reins d'Hoplée, en effleurant les épaules pendantes de Tydée. Hoplée tombe; il songe encore à son illustre chef, et expire en le tenant embrassé : heureux, s'il ne prévoyait pas qu'on va le lui enlever, et s'il ne descendait avec cette pensée au séjour cruel des ombres ! Dymas a tourné la tête et vu cet affreux spectacle; il sait que les Thébains réunis vont l’atteindre : doit-il recourir aux prières, ou repousser ses ennemis les armes à la main? Il hésite : sa colère l'excite au combat; la fortune lui conseille la prière, et lui défend l'audace; mais ni l'un ni l'autre de ces deux partis ne le rassure. Enfin la colère l'emporte; il dépose à ses pieds le corps du malheureux Parthénopée, entoure son bras gauche de l'épaisse peau de tigre qu'il portait sur ses épaules, fait face aux traits des ennemis, et leur présente la pointe de son épée, prêt à donner la mort ou à la recevoir. Telle une lionne nouvellement mère, que des chasseurs de Numidie ont poussée dans son affreux repaire, se dresse, couvre de son corps ses lionceaux, et, dans sa cruelle anxiété, fait entendre un grondement terrible et douloureux. Elle pourrait disperser la troupe des chasseurs, briser leurs traits entre ses dents; mais l'amour maternel triomphe de sa férocité, et, jusque dans sa fureur, elle couve ses petits de ses regards. Mais déjà, quoiqu'Amphion voulût arrêter leurs coups, la main gauche de Dymas a été abattue, et le corps du jeune Parthénopée était traîné par les cheveux. Alors, mais trop tard, Dymas a recours à la prière, et, baissant son épée : « Épargnez son cadavre, s'écrie-t-il; je vous en conjure par le berceau de Bacchus foudroyé, par la fuite d'Ino, par la jeunesse de votre Palémon! Si quelqu'un d'entre vous a laissé chez lui un fils chéri, s'il est un père parmi vous, accordez à cet enfant un peu de poussière et une faible torche funèbre. Voyez-le étendu sur la terre : son visage vous supplie, vous implore. C'est moi qui dois plutôt rassasier les oiseaux cruels; livrez-moi aux bêtes féroces; c'est moi qui l'ai entraîné au combat.
» « Eh bien, dit Amphion, si tu désires avec tant d'ardeur ensevelir ton roi, dis-nous quels sont les projets de tes lâches compagnons; dis ce qu'ils méditent encore, quoique abattus et mourant de frayeur; découvre-nous sur-le-champ toute la vérité, et tu obtiendras la liberté avec la vie, et un tombeau pour ton chef. » Saisi d'horreur, l'Arcadien enfonce dans sa poitrine son épée jusqu'à la garde. «Pour mettre le comble à nos maux, s'écrie-t-il, il ne manquait plus que de déshonorer les Grecs par ma trahison! Nous n'achetons rien à ce prix, et lui-même ne voudrait pas d'une pareille sépulture. Il dit, et, la poitrine ouverte par une large blessure, il tombe sur le corps du jeune homme, et murmure en mourant ces dernières paroles « Au moins le corps d'un ami te servira de tombeau! » Ainsi ce couple généreux, l'Étolien et l'illustre Arcadien, serrant tous deux dans leurs bras leur maître chéri, exhalent leur dernier soupir et meurent avec joie. Vous aussi, bien que mes chants retentissent sur une lyre moins sonore, consacrés par moi, vous vivrez dans la postérité. Peut-être les ombres d'Euryale et du Phrygien Nisus ne dédaigneront pas de vous associer à leur gloire. Cependant le farouche Amphion, tout triomphant, envoie quelques-uns des siens annoncer au roi ce nouvel exploit, [10,450] l'instruire de la ruse, et lui remettre les cadavres reconquis. Lui-même il se dirige vers le camp des Grecs pour les insulter, en leur montrant les têtes coupées de leurs compagnons. Cependant du haut des murailles les Grecs voient Thiodamas revenir vers eux, et leur joie éclate lorsqu'ils aperçoivent les épées nues et les armes encore rouges de sang. De bruyantes acclamations s'élèvent dans les airs, et, dans leur avide empressement à reconnaître chacun des leurs, ils se suspendent au haut des retranchements. Telle une couvée jeune et tendre qui voit de loin revenir sa mère; elle voudrait voler à sa rencontre, et se penche, le bec entr'ouvert, sur le bord du nid, près de tomber, si la mère éplorée ne les couvrait de son corps, et, en agitant ses ailes, ne les empêchait de tomber. Tandis qu'ils énumèrent leurs exploits et les rapides succès de cette nuit silencieuse, et que, serrés dans les bras de leurs amis joyeux, ils cherchent Hoplée et se plaignent du retard de Dymas, le chef de l'escadron thébain arrive d'un pas rapide près du camp des Grecs; il se réjouit du sang qu'il vient de verser, mais sa joie est courte: il voit la terre fumante et jonchée de cadavres, et toute une nation ensevelie dans une même ruine. Semblable à un homme qu'a touché le feu terrible du ciel, le héros s'arrête immobile et frissonne d'horreur; sa voix, ses yeux s'éteignent, son sang se glace; il est prêt à gémir, mais son coursier, de lui-même, se détourne et l'entraîne. Son escadron fuit, et fait voler en arrière la poussière qui l'enveloppe. Ils n'avaient pas encore franchi les remparts de Thèbes, que déjà les cohortes argiennes, animées par le triomphe de la nuit, s'élancent dans la plaine; déjà à travers les armes, les membres épars, le sol rouge de carnage, le sang des mourants, se précipitent chevaux et cavaliers. Les sabots pesants broient les cadavres, les roues plongent et s'embarrassent dans une mer de sang. C'est une volupté pour les Grecs de se frayer ainsi un pas-sage: on dirait qu'ils foulent aux pieds avec orgueil Thèbes elle-même, renversée et réduite en cendres. Capanée les exhorte : « Assez longtemps, ô Grecs, le courage s'est caché dans l'ombre : c'est maintenant qu'il est beau pour moi de vaincre à la face du ciel ! Avec moi marchez au grand jour, jeunes guerriers, au milieu des clameurs. Mon bras a aussi ses présages favorables; mon épée nue, ses redoutables fureurs. » Il dit, et Adraste plein de joie, et son gendre d'Argos, échauffent encore leur ardeur. L'augure les suit, mais son visage est déjà plus triste. Bientôt ils sont sous les murs, et ils auraient sur-le-champ pénétré dans cette ville malheureuse, si Mégarée, du haut d'une tour, ne se fùt promptement écrié : « Fermez, gardes, voilà les ennemis! fermez toutes les portes. » Il est des moments où l'excès de la frayeur donne des forces. A l'instant toutes les portes ont roulé sur leurs gonds; mais tandis qu'Échion pousse avec trop de lenteur la porte Ogygienne, l'audacieuse jeunesse de Sparte s'élance, et sur le seuil tombent expirants Panopée, habitant du Taygète; Ébalus, endurci à fendre les flots de l'Eurotas; et toi, si fameux dans toutes les palestres, et naguère encore vainqueur dans la poussière néméenne, [10,500] Alcidamas, que le fils de Tyndare lui-même avait armé la première fois du ceste : en mourant, tu lèves les yeux vers la voûte céleste où brillé ton divin maître, mais l'astre du dieu se détourne, et s'évanouit comme toi. La forêt d'Œbalie, la rive glissante où folâtrait la vierge de Laconie, le fleuve qui retentit des chants du cygne trompeur, pleureront ton trépas; les Nymphes de Diane, dans Amyclée, verseront pour toi des larmes, et ta mère, qui t'apprit les lois de la guerre, gémira de t'avoir trouvé trop docile à ses leçons. C'est ainsi que Mars se déchaîne près de la porte que gardait Échion. Enfin Acron la poussant de son épaule, et Aliménide de sa large poitrine, ont fermé, par un puissant effort, ses battants d'airains. Tels, le front courbé sous le joug, deux taureaux fendent en gémissant le sol longtemps inculte de Pangée. Mais des pertes compensent cet avantage; en emprisonnant quelques ennemis, ils ont fermé l'entrée à leurs propres compagnons. Dans l'enceinte des murailles tombe le Grec Ormène; Amyntor tendait des mains suppliantes et demandait grâce, mais en vain ; sa tête est abattue et roule sur le sol, en murmurant des mots inachevés. Le collier qui le parait est jeté du même coup sur l'arène ennemie.
[10,250] Celui-ci a le don de persuader par ses discours; celui-là se vante de ne pas le céder en force à son père. Sous les ordres de ces trois guerriers marchent dix combattants, troupe redoutable pour les Thébains, fussent-ils debout, les armes à la main. Thiodamas, en partant pour cette expédition secrète et cette guerre d'un nouveau genre, dépose le feuillage d'Apollon, ses insignes sacrés, confie aux mains fidèles du vieil Adraste la parure de son front, et revêt une cuirasse et un casque, présent de Polynice reconnaissant. Le farouche Capanée ceint Actor d'une lourde épée; lui-même, ennemi de la ruse, dédaigne de marcher contre l'ennemi, et de suivre les dieux. Agyllée échange ses armes avec le terrible Nomius : à quoi lui serviraient en effet, au milieu des ombres trompeuses, et l'arc et les flèches d'Hercule? Ils font une brèche aux créneaux des murailles de leur camp, de peur que le mugissement des portes d'airain ne se fasse entendre au loin, et ils s'élancent dans la plaine d'un bond rapide. Ils marchent, et bientôt s'offre à leurs regards leur immense proie, étendue sur la terre, comme si déjà ils étaient expirants et moissonnés par le glaive. « Marchez, ô mes compagnons! partout où vous entraîne la volupté du carnage, montrez-vous dignes, je vous en conjure, de la faveur des Dieux, » s'écrie déjà à haute voix le devin qui les anime. « Voyez ces cohortes plongées dans un honteux assoupissement. O honte! voilà ceux qui ont osé assiéger nos portes et surveiller des guerriers! » Il dit, et tire sa foudroyante épée, et, dans sa course rapide, son bras immole les bataillons. Qui pourrait compter ceux qui tombent sous ses coups, ou dire les noms des guerriers qui succombent? Il frappe au hasard les dos et les poitrines, étouffe sous les casques les murmures des mourants, et sème les mânes parmi des flots de sang. L'un dormait négligemment étendu sur sa couche; l'autre, dont les genoux avaient fléchi plus tard, était tombé sur son bouclier et tenait mal ses traits; ceux-ci gisaient pêle-mêle au milieu du vin et des armes; ceux-là dormaient, la tète appuyée sur leurs boucliers; tous çà et là enchaînés sur la terre par un funeste sommeil, dans l'état où les avait surpris ce nuage qui leur apportait la mort. Une divinité elle-même protège les Grecs Junon armée, secouant de sa main nue une torche aussi brillante que la lune, leur montre le chemin, affermit leur courage et leur désigne leurs victimes. Thiodamas reconnaît la présence de la déesse; mais il se tait et cache sa joie. Déjà son bras est appesanti, son épée sans force, et sa colère s'affaiblit par la facilité du succès. Telle une tigresse de la mer Caspienne, qui porte le carnage dans un troupeau de jeunes et vigoureux taureaux; quand sa rage est assouvie par le sang, quand ses dents sont fatiguées, et qu'un sang épais efface les nuances de sa robe mouchetée, elle contemple son ouvrage, et gémit d'avoir déjà assouvi sa faim. Ainsi l'augure erre çà et là, vaincu par le massacre des Thébains; maintenant il voudrait avoir cent bras, cent mains pour le combat; il a honte d'éclater en vaines menaces, il aimerait mieux que l'ennemi se levât contre lui. De leur côté, le fils du grand Hercule et Actor égorgent les Thébains endormis : leur troupe les suit dans le chemin sanglant qu'ils ont frayé. Une mer de sang noircit les gazons, et fait chanceler les tentes; [10,300] la terre fume; le Sommeil et la Mort confondent leur souffle haletant. Aucun des Thébains étendus à terre ne lève les yeux ou la tête, tant le dieu ailé fait peser sur ces malheureux ses ombres épaisses : ils n'ouvrent leurs paupières que pour mourir. Alimène avait prolongé les jeux fort avant dans la nuit, et joui, pour la dernière fois, de la clarté des astres; l'infortuné ne les verra plus se lever, en chantant sur la lyre un Péan thébain. Sa tète languissante, que la puissance du dieu a inclinée à gauche, et son cou, qu'il ne peut soutenir, reposent sur sa lyre. Agyllée lui plonge son glaive dans la poitrine et lui abat la main, qui, posée sur l'instrument sonore, en fait encore résonner les cordes sous ses doigts convulsifs. Des ruisseaux de sang renversent les tables; de toutes parts le vin coule mêlé au sang; Bacchus rentre dans les coupes et les patères profondes. Le farouche Actor fond sur Thamyrus, endormi dans les bras de son frère; Tagus perce le dos d'Éthècle paré de sa couronne; Danaüs tranche la tête d'Hébrus, qui, sans le savoir, hélas! est emporté par la Parque. Joyeuse, son âme s'envole dans les ténèbres, sans avoir ressenti les douleurs d'une mort cruelle. Étendu sur la terre froide, sous le joug et les roues de son char fidèle, Palpétus effrayait de ses ronflements ses coursiers thébains, qui paissaient l'herbe des champs paternels. Le vin déborde de sa bouche souillée, et trouble son sommeil de vapeurs nocturnes. L'augure de l'Inachus lui plonge son glaive dans la gorge : les flots de sang qui jaillissent chassent le vin et étouffent les murmures du guerrier expirant. En ce moment un songe lui présageait son sort : dans son profond assoupissement, il voyait Thiodamas et Thèbes en deuil. Déjà il ne restait plus de la Nuit, messagère du Sommeil, que la quatrième veille: c'est l'heure où les nuages se dissipent, où les astres perdent leur éclat, où Bootès fuit devant le char plus éclatant du Soleil. Déjà l'œuvre de carnage manquait à leurs bras. Le prévoyant Actor appelle alors Thiodamas : « Un succès si inespéré doit suffire aux Grecs. A peine si quelques-uns, parmi toute cette foule, ont échappé à la mort cruelle; quelques guerriers dégénérés auront seuls dérobé honteusement leur vie sous cet amas de sang : modère-toi dans la prospérité. L'odieuse Thèbes a aussi ses divinités : peut-être les Dieux qui nous favorisaient tout a l'heure s'éloignent-ils de nous. » Thiodamas lui obéit, et, élevant vers le ciel ses mains ensanglantées : « Phébus, pour prix de cette nuit glorieuse que tu nous as révélée, reçois ces dépouilles qu'avant d'avoir purifié ses mains t'offre ton fidèle devin, farouche soldat des trépieds; car c'est en ton honneur que j'ai fait ce sanglant sacrifice. Si j'ai dignement accompli tes ordres, si j'ai soutenu les assauts de ton souffle puissant, viens souvent m'inspirer, daigne souvent t'emparer de mon âme. Maintenant je ne puis t'offrir qu'un sanglant hommage, des armes mutilées, le sang des guerriers; mais, ô Apollon Lycien ! si tu accordes à nos prières de revoir les demeures et les temples de la patrie, alors exige que, fidèles à nos vœux, nous suspendions à tes portiques sacrés autant de riches présents et que nous t'immolions autant de taureaux que tu nous as livré d'ennemis. » Il dit, et rappelle du champ de carnage ses compagnons triomphants. Parmi eux, le destin avait amené Hoplée de Calydon et Dymas du mont Ménale : tous deux, les amis, les compagnons des rois dont ils pleurent le trépas, s'indignent de leur survivre.
Cependant les retranchements cèdent aux efforts des Grecs; les premiers obstacles sont vaincus. Déjà les cohortes se sont ralliées sous les murs; mais les chevaux n'osent franchir les larges fossés : ils s'arrêtent effrayés et tremblants à la vue du précipice, ils résistent à l'éperon qui les presse. Tantôt ils s'avancent sur le bord, tantôt ils reculent contre le frein. Parmi les Grecs, les uns arrachent les pieux fixés dans le sol, les autres battent en brèche les portes, et s'épuisent à les dégarnir de leurs lames de fer; armés d'énormes poutres, ils ébranlent et détachent les pierres avec fracas. Les uns lancent des torches au faîte des tours, et bondissent de joie de les voir s'y fixer; les autres attaquent le pied des murs, et, sous la tortue qui les cache, minent les fondements des tours. Les Thébains, à qui il ne reste plus que cette voie de salut, couronnent tout le sommet de leurs murailles, et lancent sur leurs ennemis des pieux noircis au feu, des javelots au fer brillant, des balles de plomb qui s'échauffent dans le vide des airs, et même les pierres arrachées aux murailles. Les remparts inondent les Grecs d'une pluie terrible, et les créneaux armés vomissent des traits qui sifflent au loin. De même qu'au-dessus du cap Malée ou des mont Cérauniens, les tempêtes s'arrêtent en nuages épars, s'agglomèrent au-dessus des noires collines, et tout à coup fondent sur les voiles, ainsi l'armée des Grecs est écrasée par les armes des descendants d'Agénor. Ni la tête des guerriers, ni leur poitrine, ne fléchissent sous cette horrible pluie; ils lèvent leur visage vers les murs, sans songer aux blessures, et ne voient que leurs propres traits. Anthée, sur son char armé de faux, courait autour des remparts, lorsqu'il est atteint d'un javelot lancé avec force du haut des murs par un bras thébain : les rênes lui échappent des mains, il tombe en arrière, mais les liens de sa chaussure retiennent suspendu son corps expirant. Jeu cruel de la guerre! ses armes traînent à terre; les roues fumantes et la lance du héros creusent sur le sol un triple sillon; [10,550] sa tête défaillante traîne sur la poussière, et sa chevelure éparse et renversée y laisse une longue trace. Cependant la trompette frappe la ville d'épouvante, et ébranle les portes de ses sons terribles, Les Grecs se sont partagé l'assaut : à chacune des entrées qu'ils assiègent, un guerrier farouche les précède, fier de porter un étendard qui le désigne à tous les coups. Dans l'intérieur s'offre un spectacle affreux : à peine si Mars lui-même en pourrait supporter la vue sans douleur. Troublée par une horrible anxiété, la ville flotte entre mille avis opposés que lui inspirent à la fois le désespoir, la fureur, l'épouvante, le désir d'une honteuse fuite à la faveur des ténèbres. On dirait que la guerre est entrée dans les murs. On court, on se presse dans les citadelles; les rues retentissent de clameurs; partout on croit voir le fer et la flamme, on croit sentir ses bras chargés de chaînes: la crainte épuise tous les maux à venir. La foule remplit l'enceinte des temples, et les autels insensibles retentissent de gémissements. Une même terreur a saisi tous les âges. Les vieillards demandent la mort; la jeunesse rougit et pâlit tour à tour; les femmes font retentir les demeures de leurs gémissements; les enfants pleurent et ne peuvent connaître la cause de leurs larmes : ce qui les frappe d'épouvante, ce sont les lamentations de leurs mères. Celles-ci, exaltées par leur amour à la vue du danger, ne rougissent plus de se montrer; elles-mêmes présentent des armes à leurs maris, elles-mêmes leur donnent du courage et de la colère, les animent, se précipitent avec eux, et ne cessent de leur montrer le seuil de leurs ancêtres et leurs jeunes enfants. Ainsi, lorsqu'un berger, pour ravir des abeilles du creux d'un rocher, provoque leur essaim armé de l'aiguillon, le noir nuage s'élève, frémissant de courroux : elles s'excitent l'une l'autre par leur bourdonnement, et toutes fondent sur le visage de leur ennemi; bientôt, épuisées, elles s'attachent avec désespoir à leurs rayons, au miel qu'on leur enlève, et défendent de leur corps la cire qu'elles ont travaillée avec tant de peine. Pour comble de malheur, la discorde règne parmi le peuple; les avis se combattent. Les uns demandent, non pas secrètement, mais publiquement, à haute voix, avec un bruyant tumulte, que le trône soit rendu à Polynice. L'épouvante a détruit leur respect pour le roi : «Qu'il vienne l'exilé, qu'il règne l'année qui lui est due; qu'il salue enfin, l'infortuné, les pénates cadméens, et son vieux père plongé dans les ténèbres ! Pourquoi payerai-je de mon sang la fraude et le parjure d'un roi coupable? » D'autres s'écrient au contraire :
« C'est trop tard recourir à la bonne foi, maintenant il aimera mieux vaincre. » Ailleurs une foule suppliante implore avec larmes Tirésias, et lui demande (seule consolation qui reste encore à leurs maux) de leur dévoiler l'avenir; mais le devin tient cachés et ensevelis dans son cœur les secrets des Dieux. « Oui, sans doute, s'écrie-t-il, le roi a suivi bien fidèlement mes avis, lorsque je m'opposai à cette guerre impie. Cependant, ô malheureuse Thèbes, tu vas périr si je me tais, et je n'ai pas le courage d'entendre le bruit de ta chute, et de repaître mes yeux éteints de l'incendie allumé par les Grecs. Amour de la patrie, tu m'as vaincu! Allons, ma fille, élève un autel, interrogeons les Dieux. » Elle obéit, et d'un œil pénétrant elle observe et apprend au vieillard que les extrémités de la flamme sont d'une teinte sanglante, que le feu se partage en deux sur l'autel, [10,600] et qu'au milieu cependant s'élève un jet de lumière qui brille à son sommet d'une vive clarté; qu'enfin la flamme se déroule, comme un serpent, en longs anneaux mouvants, et que les pointes rougeâtres se brisent et disparaissent. Ainsi la jeune fille instruit son père, et dissipe les ténèbres qui couvrent ses yeux. Mais lui, déjà, il embrasse les feux qui couronnent l'autel, et, le visage animé, aspire la vapeur prophétique. Ses cheveux se hérissent d'horreur, s'agitent, et soulèvent ses bandelettes tremblantes: on croirait que ses yeux s'ouvrent, et que l'éclat de la jeunesse renaît sur ses joues flétries; enfin il épanche en ces mots la sainte fureur qui l'anime : « Connaissez, ô coupables Labdacides, les derniers sacrifices qui fléchiront les Dieux : votre heureuse délivrance arrive, mais par un sentier pénible. Le serpent de Mars exige pour les mânes une cruelle offrande, un cruel sacrifice. Que le dernier rejeton de la race du dragon meure : à cette condition seule la victoire vous est promise. Heureux qui, pour un si noble prix, sacrifiera sa vie ! » Auprès de l'autel redoutable du devin se tenait Créon, triste, et ne pleurant encore que les destins communs de la patrie : ces paroles l'ont frappé comme d'un coup de foudre. Il reste anéanti, comme si le feu céleste eût traversé sa poitrine de son triple dard. Il comprend que Ménécée est la victime demandée; sa frayeur le lui dit et le lui persuade trop bien : il reste stupéfait, dans une cruelle anxiété, et le cœur glacé par la crainte. Ainsi les rivages de la Sicile reçoivent le choc des flots qui s'élancent tumultueux des contrées de la Libye. Bientôt, à la voix du devin, qui, plein du dieu, ordonne qu'on se hâte, Créon se prosterne. Tantôt il embrasse ses genoux, tantôt il le conjure de fermer sa bouche. C'est en vain, la Renommée a saisi la parole sacrée; elle vole, et Thèbes retentit du bruit de cet oracle. Maintenant, qui a pu inspirer à ce jeune guerrier l'ardent désir et la joie d'une noble mort (car jamais sans l'inspiration des Dieux cette pensée n'est entrée dans le cœur de l'homme)? Apprends-le-moi, Clio, car tu le sais; c'est à toi qu'appartiennent les siècles et les faits des vieux âges. Près du trône de Jupiter siège la Vertu, sa divine compagne; c’est de là qu'elle vient, mais rarement, visiter la terre, lorsque le dieu tout-puissant accorde aux mortels cette faveur, ou qu'elle-même choisit pour son sanctuaire quelque âme digne d'elle, et, comme aujourd'hui, descend joyeuse des plages célestes. A son approche se rangent, pour lui faire place, les astres brillants et les feux qu'elle-même a attachés à la voûte azurée. Déjà elle touche la terre, et sa tête est encore près du ciel; mais elle veut changer ses traits; elle prend ceux de la sage Manto, afin que l'on ajoute une foi entière aux réponses de l'oracle, et elle dissimule sous ce déguisement sa forme première. L'éclat terrible et puissant de ses yeux s'est évanoui; il ne lui reste qu'un peu de sa beauté, et ses traits ont plus de douceur. Elle a déposé son armure et revêtu les ornements de la prêtresse; ses vêtements descendent jusqu'à terre, sa chevelure hérissée est nouée par des bandelettes, au lieu du laurier qui ceignait son front : cependant la déesse se trahit encore par son aspect sévère et sa démarche superbe. Ainsi l'épouse lydienne d'Hercule riait de le voir, dépouillé de sa terrible peau de lion, déchirer sur ses épaules la pourpre de Lydie, troubler les fuseaux, et briser les tambours de sa lourde main.
[10,700] Dans sa détresse, il craint la noblesse de notre sang, et ta valeur qui te distingue entre tous les chefs. Peut-être cet oracle prétendu des Dieux, est-ce lui qui l'a dicté. Ne t'abandonne pas à ta brûlante ardeur, attends, diffère un moment : la précipitation est un guide funeste. Je t'en conjure, accorde cette faveur à ton père! Puissent les cheveux blancs de la vieillesse couvrir tes tempes! puisses-tu être père toi-même, et, malgré ton courage, ressentir les craintes qui m'agitent ! Ne va point par ta perte désoler mes pénates. Hé quoi ! la vue de ces enfants, de ces pères qui ne te sont rien, tout cela touche ton cœur? Ah! si tu es sensible, aie d'abord pitié des tiens: c'est ici qu'est la piété filiale, le véritable honneur; là ce n'est qu'une apparence de gloire, un vain éclat, un triomphe qui s'évanouira avec la mort. Je ne veux pas te fléchir en père qui tremble. Va, affronte les combats, précipite-toi au milieu des bataillons grecs, à travers les épées, je ne te retiens pas; mais hélas! qu'il me soit permis de laver tes blessures palpitantes, de sécher avec mes larmes les flots de ton sang, et de te voir, plus d'une fois encore, t'élancer dans la cruelle mêlée : c'est là le vœu de Thèbes. » En parlant ainsi, il tenait serrés les mains et le cou de son fils; mais ni ses larmes, ni ses prières ne touchent le jeune prince dévoué aux Dieux : docile à leur inspiration, il trompe son père par une ruse adroite et détourne ses craintes : « Tu te trompes, ô mon père chéri, et le véritable objet de tes craintes, tu l'ignores : ce ne sont ni les avis des Dieux, ni les fureurs d'un devin, ni les mânes du dragon, qui m'agitent et m'émeuvent. Que le rusé Tirésias réserve ses oracles pour lui et pour sa fille : non, je n'en croirais pas Apollon lui-même, si tout à coup, ouvrant son sanctuaire, sa main versait dans mon sein ses transports prophétiques; mais le malheur arrivé à mon frère bien-aimé me ramène dans la ville: Hémon gémit, atteint d'une lance grecque. A peine si du milieu de la poussière, entre les deux armées, et lorsque déjà les Argiens le saisissaient, j'ai pu... Mais je m'arrête. Va ranimer son courage; dis à ceux qui le portent de le ménager, de le soutenir doucement. Aloi, je vais chercher Etion; cet homme habile à fermer les blessures et à étancher le sang qui s'épuise. » Il n'achève pas son discours et s'échappe. Créon, le cœur plongé dans de noires ténèbres, demeure troublé, irrésolu; son amour paternel flotte de l'un à l'autre, ses craintes se combattent; mais les Parques le poussent à croire Ménécée. Cependant, dans toute l'étendue du champ de bataille les Thébains, qui s'étaient élancés à travers les portes brisées, sont poursuivis par l'impétueux Capanée. La cavalerie, l'infanterie, les chars broyant les cadavres de leurs conducteurs, tout cède à sa fureur. Ici il ébranle sous une grêle de pierres les tours élevées; là, il culbute les escadrons et s'échauffe au milieu du carnage; tantôt il fait autour de lui voler la mort avec le plomb rapide, tantôt il brandit et lance dans les airs ses javelots; aucun de ses traits ne parvient au faite des remparts qui ne montre quel est le bras qui l'a lancé, et qui ne retombe souillé de sang. Pour les enfants de Pélops, Tydée, Hippomé-don, le devin, le jeune Arcadien, semblent revivre; [10,750] réunissant leurs âmes en un: seule, ils sont venus habiter en un même corps, tant Capanée se multiplie. Ni l'âge, ni les insignes, ni la beauté, rien ne l'émeut; avec la même furie il frappe et ceux qui combattent et ceux qui l'implorent : nul n'ose lui résister, ni tenter les chances du combat. De loin, à l'aspect de ses armes, de sa terrible aigrette et de son casque menaçant, tous frémissent d'horreur. Cependant sur une des éminences du rempart parait le pieux Ménécée; son front brille d'un éclat divin, une noble majesté est empreinte sur ses traits, comme si tout à coup il eût quitté la voûte céleste pour venir sur la terre; son casque est détaché et laisse voir ses traits; il abaisse alors ses regards sur les combattants, et pousse un grand cri qui fixe sur lui tous les regards et fait taire le combat : « Dieu de la guerre, et toi Phébus, qui m'accordes l'honneur d'un si beau trépas, donnez à Thèbes la joie que vous avez promise â mon dévouement et que j'achète au prix de tout mon sang. Éloignez la guerre de ses murs, refoulez dans Lerne captive le reste déshonoré de nos ennemis; que l'Inachus, en les voyant laver leurs blessures reçues par derrière, s'indigne contre ses lâches nourrissons. Rendez par ma mort aux Thébains leurs temples, leurs champs, leurs maisons, leurs enfants et leurs femmes. Si, en m'immolant pour la paix, je vous suis agréable; si j'ai entendu, sans m'effrayer, l'oracle du prophète; si j'y ai avidement souscrit quand Thèbes n'y croyait pas encore, accordez à la patrie d'Amphion le prix qui m'est dû, et, je vous en conjure, apaisez en ma faveur mon père que j'ai trompé. » Il dit, et, de sa brillante épée, il délivre des biens du corps sa grande âme, qui, depuis longtemps, gémissait de sa captivité : une seule blessure a rompu ces liens, Le héros arrose les tours de son sang, purifie les murailles, et, sans retirer le glaive, se précipite au milieu des combattants; il s'efforce de tomber sur ses cruels ennemis. Mais la Piété et la Vertu le reçoivent dans leurs bras, et portent doucement son corps vers la terre. Déjà son âme est devant Jupiter, et, au milieu du ciel, vient réclamer sa récompense. Les Thébains, retirent sans peine le cadavre de leur prince, et, triomphants, le portent dans la ville. Saisies de vénération, les cohortes grecques s'étaient d'elles-mêmes éloignées.
[10,650] La déesse, ô Ménécée, ne te trouve pas indigne du sacrifice et du dévouement qu'elle vient réclamer de toi. Tu défendais alors la tour Dircéenne, dont la porte immense était ouverte, et là, debout sur le seuil, tu moissonnais les Grecs. Avec toi combat le belliqueux Hémon; mais quoique vous soyez unis par les liens du sang et frères en toutes choses, tu l'emportes sur lui. Un monceau de cadavres s'entasse autour de lui, tous ses traits portent, tous ses coups donnent la mort cependant la Vertu n'est pas encore à ses côtés; point de repos pour son courage et son bras, point de relâche à ses armes avides. La figure du sphinx qui protège son casque semble l'animer, et l'on dirait qu'elle bondit et s'élance à la vue du carnage-; rouge de sang, l'armure de Ménécée reluit au loin. En ce moment la déesse saisit le bras du guerrier et l'arrête. « Magnanime jeune homme; toi que Mars n'hésiterait pas à reconnaître pour un rejeton de la semence guerrière de Cadmus, laisse là les combats vulgaires, ils ne sont pas dignes de ton courage. Les astres t'appellent, place ton âme au ciel en osant davantage. Voilà, ce que mon père, dans sa fureur prophétique, fait connaître depuis longtemps, au pied des autels propices aux Thébains; voilà ce que veulent et la flamme et les entrailles des victimes; voilà ce qu'exige Apollon : c'est un fils de la terre qu'ils demandent pour tout le sang de la patrie. La Renommée publie cet avertissement des Dieux, et le peuple de Thèbes, qui compte sur toi, se réjouit déjà : que ton âme embrasse l'immortalité, et s'empare de ce noble destin. Va, je t'en prie, hâte-toi, de crainte qu'Hémon ne te prévienne. » Elle dit, et le voyant hésiter, elle flatte son cœur par ses secrètes séductions et s'empare de toute son âme. Un cyprès frappé de la foudre n'absorbe pas plus vite, de ses racines à son sommet, la flamme qui doit le dévorer, que le jeune homme, tout entier possédé par la déesse, ne s'exalte à ses paroles et ne conçoit dans son sein l'ardeur de mourir. Manto s'éloigne; â la vue de sa démarche, de son extérieur, de sa taille, qui tout à coup s'élève de la terre jusqu'aux nuages, il s'étonne « Je te suis, qui que tu sois, ô déesse qui m'appelle! j'obéis sans retard. » Il dit, et tout en reculant il frappe Agrée de Pylos, qui s'élançait sur le retranchement; le guerrier mourant est reçu dans les bras de ses écuyers. Ménécée poursuit sa marche, et sur ses pas le peuple proclame que c'est à lui qu'il devra la paix, l'appelle son sauveur et son dieu et l'enflamme d'une ardeur généreuse. Déjà, d'une course précipitée et haletante, il se dirige vers les murs et se réjouit d'éviter la rencontre de ses malheureux parents, lorsque tout à coup parait son père.
Tous deux s'arrêtent; la voix leur manque, leurs fronts s'inclinent vers la terre. Enfin le père rompt le premier le silence : « Quel nouveau malheur t'arrache du milieu des combats? Quel dessein médites-tu, qui soit plus important. que la guerre? Dis, mon fils, je t'en conjure, pourquoi ce regard farouche? pourquoi cette affreuse pâleur sur tes traits? Tes regards se détournent du visage paternel. Tu as appris l'oracle, je le voix bien : mon fils, je t'en supplie par ma vieillesse, par tes jeunes années, par le sein de ta malheureuse mère, ne crois pas, au devin, cher enfant. Les Dieux daignent-ils inspirer ce profane vieillard? lui, dont le visage est flétri, les yeux éteints, et qui, par son châtiment, ressemble en tout au sacrilège Œdipe. Et si c'était un piège, une ruse perfide du roi?
Le héros entre dans les murs, porté sur les épaules des jeunes guerriers, aux applaudissements; d'une foule nombreuse, qui chante ses louanges, et le place, comme leur fondateur, au-dessus de Cadmus et d'Amphion, Les uns le couvrent de guirlandes, les autres des fleurs brillantes du printemps, et déposent dans le tombeau de ses aïeux son corps adoré. Bientôt, après lui avoir rendu ces honneurs, ils retournent au combat. Alors le malheureux père de Ménécée, vaincu dans sa colère, gémit, et sa mère peut enfin pleurer en liberté « Noble enfant, c'était donc pour t'offrir en expiation à la cruelle Thèbes, pour dévouer ta tête aux dieux infernaux, que je t'élevais, moi, une femme du sang royal ! Quel crime ai-je donc commis? quelle divinité ai-je irritée contre moi? Je n'ai pas, par une monstrueuse alliance, bouleversé les lois de la nature; je n'ai pas, ô forfait! donné des enfants à mon fils. Qu'importe ? Juste a ses enfants, elle-les voit sur le trône et à la tête des armées. Nous, nous offrons à la guerre de cruelles expiations, pour que tour à tour [10,800] (car, telles sont les volontés du dieu de la foudre) les fils d'Œdipe ceignent leur front du diadème. Pourquoi me plaindre des Dieux ou des hommes? C'est toi, cruel Ménécée, c'est toi, qui, plus que tout autre, avances le dernier jour de ta malheureuse mère. D'où t'est venu cet amour de la mort, cette sainte folie qui saisit ton âme? Qu'ai-je donc conçu dans mon sein? Quel est ce triste fruit de mon amour, si peu semblable à moi-même? Ah-! je reconnais le sang du dragon, le rejeton de cette terre de nos aïeux, qui se couvrit tout à coup d'une moisson d'armes ! De là ce sombre courage; Mars était tout entier dans son cœur; il n'avait rien de sa mère. Voici qu'immolé de ta propre main, tu te précipites toi-même, malgré les destins, chez les tristes ombres; et moi, je craignais les Grecs et les traits de Capanée ! C'était ton bras, oui, c'était ce bras qu'il fallait re-douter; c'était ce fer que moi-même, insensée, je t'avais donné. Voyez comme dans sa gorge le glaive s'est plongé tout entier: non, la main d'un Grec n'aurait pas fait une si profonde blessure. L'infortunée eût long-temps encore continué à remplir la ville de ses gémissements, mais ses compagnes et ses femmes l’entraînent malgré elle, la consolent, et la retiennent dans sa demeure. Elle reste assise, le visage meurtri, ensanglanté par ses ondes; elle fuit l'éclat du jour, ferme l'oreille aux prières qu'on lui adresse, et tient ses, yeux fixés sur la terre; la voix, la raison l'ont abandonnée. Telle une tigresse farouche, à qui l'on a ravi ses petits, couchée seule dans son antre de Scythie, lèche les traces de la pierre encore chaude; elle n'a plus de colère, elle oublie sa rage, sa férocité, sa soif du sang; près d'elle passent tranquillement les troupeaux de brebis et de taureaux; elle les regarde sans faire un mouvement. Pourquoi en effet remplirait-elle ses mamelles ? A qui apporterait-elle une proie autrefois si vivement désirée? Jusqu'à présent les armes, les trompettes, le fer et les blessures ont été l'objet de mes chants maintenant c'est Capanée que je dois élever jusqu'aux astres, Je ne puis plus chanter comme les autres poètes : c'est au bois d'Aonie d'enhardir ma faiblesse! Venez toutes, ô déesses ! osez le dire avec moi : Était-ce une fureur envoyée du ténébreux empire? les terribles sœurs du Styx, marchant sous les étendards de Capanée, avaient-elles osé s'armer contre Jupiter? Était-ce une valeur démesurée, ou l'amour téméraire de la gloire, ou le désir de la renommée qui accompagne un beau trépas, ou l'attrait d'abord si séduisant du mal, ou la colère des Dieux contre les hommes, colère si douce aux immortels? Déjà le guerrier dédaigne de signaler son bras sur la terre; il contemple avec mépris ces cadavres amoncelés, et ayant épuisé tous ses traits et tous ceux des Grecs, le bras fatigue, il lève la tête vers le ciel. Bientôt d'un regard farouche il mesure la hauteur du rempart, et, poussant devant lui une échelle aux nombreux échelons, il porte le chemin qui doit lui servir à monter dans les airs. Il agite une torche de chêne dont la lumière ardente rougit tout à la fois ses armes et enflamme son bouclier : « Voici, dit-il, le chemin de Thèbes : c'est par ici que me guide mon audace, vers cette tour arrosée du sang de Ménécée. J'éprouverai ce que peuvent les sacrifices, et si l'oracle d'Apollon n'est pas trompeur. » Il dit, et, montant les degrés, il s'élève triomphant vers les murailles assiégées. Tels, dans les airs, au milieu des nuages, [10,850] apparurent jadis les Aloïdes, lorsque la terre impie grandissait pour insulter aux Dieux, et que l'Ossa seul, avant que le Pélion immense eût doublé sa hauteur, atteignait déjà la demeure de Jupiter épouvanté. Dans cette cruelle extrémité, les Thébains, comme si Thèbes allait succomber sous ce dernier fléau, et que Bellone, une torche sanglante à la main, escaladât les tours pour les renverser de fond en comble, font pleuvoir à l'envi de tous les toits sur Capanée des pierres énormes, des poutres, de lourds projectiles lancés par la fronde (car à quoi serviraient les javelots et les flèches égarées dans l'air?); ils le frappent à coups redoublés de leurs machines de guerre, et l'accablent sous de pesantes masses. C'est en vain, cette grêle de traits qui assiège ses épaules ne saurait l'ébranler : suspendu dans le vide des airs, aussi ferme que s'il marchait sur le sol, il s'avance, et brave cet amas de ruines qui fond sur lui. Ainsi un fleuve rapide attaque sans relâche les voûtes d'un vieux pont; déjà les pierres se détachent, les poutres se désunissent: l'obstacle qui irrite le fleuve accroît encore ses eaux et sa violence, il ébranle et entraîne la masse chancelante, jusqu'à ce qu'il ait brisé, dans son impétuosité, tous les obstacles, et que, vainqueur, il poursuive librement sa course. Enfin, après de longs efforts, Capanée s'est élancé sur le sommet de la tour; de là il domine la ville; il la voit tremblante, épouvantée, à l'aspect de son ombre immense; il insulte à sa frayeur : « Voilà donc l'horrible citadelle d'Amphion! ô honte! voilà ces murs si dociles qui obéirent à des accords efféminés, et qu'ont si longtemps vantés les fables mensongères de Thèbes! Quelle gloire y a-t-il à renverser des murailles construites aux sons mélodieux de la lyre? » En même temps, de ses mains, de ses pieds, il détruit les angles qui soutiennent la masse de l'édifice et arrache les planchers; les poutres éclatent et se brisent, les liens de fer du toit tremblant tombent, et de toutes ces ruines il se fait des armes, lance les fragments de roche sur les temples, sur les maisons, et écrase la ville de ses propres murailles. Déjà autour de Jupiter frémissaient, animés de sentiments divers, les dieux d'Argos et de Thèbes. Le dieu, dans son équité, voit leur ardente colère prête à éclater, et s'aperçoit que sa présence seule les contient. Bacchus, qu'observe sa marâtre, gémit, et, jetant sur son père un regard de travers : « Maintenant, lui dit-il, qu'est devenu ton terrible bras? Où est, hélas! mon berceau de flamme, et ta foudre? oh! qu'as-tu fait de ta foudre? » Apollon pleure sur ces murs fondés sous ses auspices; le dieu de Tirynthe affligé balance entre Lerne et Thèbes, et, l'arc tendu, il hésite; le fils ailé de Danaé donne des larmes à Argos, sa ville maternelle. Vénus pleure sur le peuple de sa fille Harmonia, et, craignant son époux, elle se tient loin de lui, et, dans une muette colère, regarde le dieu des combats. L'audacieuse Pallas gourmande les dieux d'Aonie. Junon se tait, mais son cœur est torturé par ce silence farouche. Cependant ce spectacle n'altère point le calme de Jupiter; les querelles allaient s'apaiser, lorsque Capanée se fit entendre jusqu'au milieu des astres : « Quoi! Thèbes est dans les alarmes, et aucun de ses dieux ne viendra prendre sa défense!
[10,900] Que sont donc devenus ces lâches nourrissons d'une terre impie, Bacchus et Alcide? J'ai honte de provoquer des dieux inférieurs. Viens plutôt toi-même, ô Jupiter! (qui est plus digne que toi: de me combattre?) Vois, les cendres et le tombeau dé Sémélé sont en mon pouvoir. Viens donc, rassemble toutes tes forces, lance toutes tes flammes. N'as-tu de puissance que pour effrayer de ton tonnerre les vierges timides, et consumer le palais de ton beau-père Cadmus? A ces mots, les Dieux poussent un cri d'indignation. Jupiter rit de sa fureur, et secouant les flots épais de sa divine chevelure : « Quel est donc l'espoir des mortels, après les terribles combats de Phlégra? Toi aussi, il faut te frapper? Il dit, et la foule des immortels, frémissant de co-lère, presse la lenteur du dieu et implore ses traits vengeurs. Junon troublée n'ose plus s'opposer aux destins. Le palais céleste, avant le signal donné, tonne de lui-même; les nuées se rassemblent sans le secours des vents, et les orages accourent. On dirait que Japet a rompu ses chaînes infernales, et qu'Inarime vaincue, que l'Etna se soulèvent jusqu'à la voûte des cieux. Les Dieux rougissent de sentir la crainte; mais en voyant, au milieu du bouleversement du monde, un guerrier debout provoquer Jupiter à un combat insensé, ils admirent en silence, et doutent du pouvoir de la foudre. Déjà au-dessus du faîte de la tour Ogygienne le ciel commençait à mugir sourdement, et les ténèbres voilaient les astres. Cependant Capanée s'attache encore à la citadelle qu'il ne voit plus, et toutes les fois que la tempête éclate, que l'éclair brille : « Voilà, s'écrie-t-il, voilà les feux que je veux lancer sur Thèbes : c'est là que je veux raviver ma torche, rallumer ce chêne qui s'éteint. » Il parlait encore : la foudre lancée de toute la force de Jupiter l'a frappé. Son aigrette vole dispersée dans les nuages; la bosse de son bouclier, noircie par la flamme, tombe; tous les membres du héros jettent un vif éclat. Les deux armées reculent, et regardent avec terreur de quel côté il va tomber, quels bataillons va frapper son corps embrasé. Capanée sent la flamme pétiller sur son sein, sous son casque, entre ses cheveux; il s'efforce d'arracher sa cuirasse brûlante, et ne saisit sur sa poitrine que la cendre du fer. Cependant il reste debout; tourné vers le ciel, il exhale son dernier soupir, et, pour ne pas tomber, appuie sa poitrine fumante contre ces murs odieux; mais ses membres mortels le trahissent, et son âme se dépouille de son enveloppe. Si ses forces avaient été plus lentes à l'abandonner, il eût pu par un second blasphème mériter un second tonnerre.
DE STACE
STACE
THEBAÏDE.
LIVRE XI
Livre X - Livre XII
LIVRE XI.
Quand le magnanime Capanée eut épuisé, dans cette lutte inégale, l'ardeur insensée de son courage; lorsque la foudre qui l'embrasa; se fut éteinte, et que la flamme vengeresse, le suivant à terre dans sa chute, eut tracé sur les murs un long sillon, Jupiter vainqueur raffermit d'un signe l'Olympe ébranlé, et, d'un regard,. rendit au monde le ciel et le jour. Les immortels le félicitent, comme sil venait de soutenir, haletant et épuisé, les combats de Phlégra, et d'accabler Encelade sous le poids de l'Etna fumant. Capanée gît à terre, embrassant les ruines de la tour, et le visage terrible encore; il laisse après lui aux nations le souvenir de ses hauts faits, et d'une défaite dont Jupiter lui-même a pu s'enorgueillir.
Tel le téméraire qui osa attenter à l'honneur de la mère d'Apollon couvre un espace immense de l'Averne : les vautours eux-mêmes, attachés à sa poitrine, sont saisis d'horreur, si parfois, s'élevant au-dessus de leur proie, ils contemplent ses membres énormes, tandis que ses fibres renaissent pour leur offrir une nouvelle pâture. Ainsi Capanée pèse sur la terre et brûle le sol ennemi, d'où s'exhale la vapeur du souffre céleste. Thèbes respire; la foule, prosternée dans les temples, se relève : les vœux, les lamentations du désespoir ont cessé, et les mères ne pressent plus leurs enfants entre leurs bras. Cependant l'armée des Grecs s'enfuit; des flots de soldats roulent en désordre dans la plaine. Ce ne sont pas les cohortes ennemies, ce n'est pas le fer des hommes qu'ils redoutent : l'image des vengeances célestes les poursuit dans leur fuite; leur terreur leur fait voir leurs armes enflammées, leurs casques lançant la foudre, et Jupiter lui-même animé à leur poursuite, opposant ses feux aux fuyards tremblants. Les soldats thébains les pressent avec ardeurs et profitent du tumulte quia troublé l'Olympe. Ainsi, lorsque, dans les champs de Massylie, un lion a déchiré de sa dent terrible les rois d'un troupeau, et se retire satisfait, alors les ours aux hurlements lourds et les loups avides accourent; et avec une rage froide lèchent lâchement les blessures qu'ils n'ont point faites. D'un côté s'élance à leur poursuite le terrible et sauvage Eurymédon qui brandit des traits rustiques, et sait, comme son père, répandre autour de lui le désordre et la terreur; de l'autre, le tendre Alatrée qui, par sa noble audace, devance son âge, et, enfant, égale déjà sort père jeune encore. Heureux tous deux ! mais plus heureux celui qui s'enorgueillit d'être père ! Il serait difficile de dire lequel des deux fait mieux résonner ses armes et lance son javelot d'un bras plus vigoureux. La foule épaisse des fuyards se précipite sur les retranchements, trop étroits pour les recevoir: O Mars, quelle est ton, inconstance ! Tout à l'heure les Grecs escaladaient les murailles de Cadmus; maintenant ils défendent leurs propres remparts. Ainsi les nuées reviennent sur elles-mêmes; ainsi, sous le souffle mobile des Autans, de chaque côté s'inclinent tour à tour les moissons; ainsi, dans le gouffre qui écume, la vague tantôt découvre, tantôt cache le sable de ses rivages.
Les jeunes guerriers de Tirynthe, parés de la dépouille d'un lion, à l'exemple du dieu qu'a vu naître leur pays, jonchent la terre de leurs cadavres. Du haut de l'Olympe, le farouche fils, d'Amphitryon gémit en voyant nager dans le sang les peaux enlevées aux lions de Némée, et ces massues et ces carquois dont il s'armait autrefois. Debout sur le seuil d'airain d'une tour argienne, [11,50] Énipée, habile à enflammer au combat par les sons de la trompette les guerriers que Mars favorise, donnait alors aux Grecs un triste mais utile signal; il les exhortait à fuir et à chercher un refuge dans leur camp, lorsque tout à coup un javelot fend l'air obliquement, et l'atteint à la main au moment où il la tenait appuyée sur l'oreille gauche, et renforçait les sons de sa trompette : la main reste clouée à la place quelle occupe; le souffle du guerrier se perd dans les airs, sa bouche glacée se tait, et la trompette seule achève les sons commencés. Enfin la déesse du mal, Tisiphone, rassasiée du sang des deux nations, cherche à terminer la guerre par le combat des deux frères; mais pour cette affreuse lutte elle ne croit pas ses forces suffisantes et veut, du séjour infernal, évoquer sa compagne, Mégère, comme elle hérissée de serpents. Elle se rend donc dans une vallée écartée et solitaire, creuse le sol avec son glaive infernal, et murmure, en s'adressant à la Terre, le nom de la furie absente. Pour donner aux demeures de l'Élysée un signe certain, elle soulève un des ser-pents de sa chevelure, le plus horrible de tous, qui se dresse avec un long sifflement. A ce bruit terrible la terre, la mer, le ciel, tout en frémit, et Jupiter tourna de nouveau les yeux vers les feux de l'Etna. Mégère entend ce bruit. Elle était alors auprès de Pluton, au moment où Capanée recevait les éloges de toute la cour infernale; et plongeait dans les eaux du Styx son ombre illustre. Aussitôt perçant la voûte terrestre, elle plane au haut des cieux. Les mânes tressaillent de joie, et son départ dissipe les ténèbres de l'enfer, autant que sa présence obscurcit la clarté des cieux. La noire Tisiphone accueille sa sœur; et, lui serrant la main, elle lui dit : « Jusqu'à présent, ma sœur, j'ai pu accomplir les ordres redoutables du dieu du Styx, et suffire aux fureurs qu'il m'a commandées: seule sur la terre j'ai lutté contre un monde ennemi, tandis que vous gouverniez l'Élysée et les ombres dociles. Mon séjour ici n'a pas été sans gloire, mes travaux sans résultat. Ces ruisseaux de sang qui inondent la plaine et font fumer les marais, cette foule innombrable d'ombres dont se réjouissent les rives du Léthé, c'est l'ouvrage de mon bras, c'est mon glorieux trophée. Mais que dis-je? que Mars jouisse de ces ex-ploits vulgaires, qu'Enyo s'en glorifie! Vous avez vu sans doute briller parmi les ombres du Styx ce chef dont les lèvres et la bouche étaient souillées d'un sang noir; c'est moi qui ai présenté à sa rage insatiable la tête qu'il a dévorée. Tout à l'heure sans doute un horrible fracas est descendu du ciel jusque dans vos demeures; eh bien, c'était contre moi qu'était dirigée cette tempête: inspirant à Capanée ses fureurs insensées, je riais des combats des Dieux et de la foudre déchaînée. Mais enfin, je l'avouerai, ma sœur, de si longues fatigues ont épuisé mes forces, et ma main est appesantie. L'if infernal perd son éclat sous le ciel, et l'éclat des astres endort mes serpents. Toi, dont la fureur est encore entière, dont la vivante chevelure se dresse ranimée dans les eaux du Cocyte, consens à unir tes forces aux miennes. Ce n'est pas pour un combat ordinaire, ce n'est pas pour une guerre semblable à celle de Mars que nous nous préparons. Malgré la bonne foi, malgré les liens du sang trop faibles contre nous, ils font que deux frères tournent le fer l'un contre l'autre.[11,100] La tâche est grande: associons-nous à leur haine, à leurs armes ennemies. Que tardes-tu? Allons, choisis celui dont tu veux porter les étendards : tous deux sont faciles à entraîner, tous deux sont à nous. Mais le peuple mobile, les paroles d'une mère, tes touchantes prières d'Antigone, voilà ce que je crains, voilà l'obstacle qui pourrait retarder un moment nos projets. Œdipe lui-même, accoutumé à nous fatiguer de ses prières, à implorer notre secours pour venger sa triste cécité, Œdipe est redevenu père; il va seul, loin de la foule, pleurer sur son sort : aussi moi-même j'hésite à envahir Thèbes et ces foyers, ma demeure habituelle.
Allons, qu'à toi obéisse l'impie exilé! pousse au crime l'Argien, ne laisse pas prévaloir la douceur d'Adraste, prends garde que le peuple de Lerne n'arrête tes efforts. Va, et reviens armée de toute ta haine pour ce sanglant combat. » Ainsi les deux sœurs, après s'être partagé le rôle, se séparent et s'éloignent. Tels le Notus et Borée, des deux points opposés du monde, l'un nourri des neiges du Riphée, l'autre des sables de Libye, se livrent des combats : au loin retentissent les fleuves, les mers, les nuages, les forêts. Enfin apparaissent leurs ravages. Le laboureur pleure sur ses moissons détruites, et cependant il plaint encore les matelots assaillis par la tempête au milieu de l'Océan. Du sommet de l'Olympe Jupiter voit les Furies souiller le jour, et le disque tremblant du soleil se couvrir de taches alors, d'une voix terrible, il s'écrie: « Nous avons vu, habitants du ciel, jusqu'où peuvent aller la fureur des armes et les combats permis aux mortels, bien que l'un d'eux ait tenté une lutte impie, et osé tomber sous mon bras. Maintenant se prépare entre deux guerriers un combat abominable, inconnu aux malheureux humains.
Détournez vos regards : que de tels forfaits n'aient pas les Dieux pour témoins; qu'ils se dérobent à l'œil de Jupiter. C'est assez d'avoir vu le sanglant banquet de Tantale, et les autels horribles de Lycaon, et le festin de Mycènes, qui précipita le cours des astres épouvantés. Maintenant encore il faut obscurcir le jour. Terre, re-çois de sinistres nuages; qu'un voile couvre les cieux, je veux épargner ce spectacle à l'Empyrée et à ceux qui l'habitent; que l'astre bienfaisant de la Vierge, que les frères, enfants de Léda, ne voient pas au moins de tels crimes. »
Ainsi parle Jupiter : en même temps il détourne les regards de ces campagnes coupables, et la terre ne jouit plus de la douce sérénité du ciel. Cependant la vierge infernale cherche les traces de Polynice à travers les cohortes argiennes; elle le trouve aux portes mêmes du camp, hésitant entre la fuite ou la mort, pour échapper à tant de maux. De sinistres présages avaient troublé ses sens. Tandis qu'il errait autour des retranchements au milieu de la nuit sombre, et qu'en proie à l'anxiété, il roulait dans son âme inquiète les plus affreuses résolutions, il avait vu la triste image de son épouse Argie, portant une torche funèbre (il est des visions envoyées par les Dieux : c'est bien ainsi qu'Argie devait aller à sa rencontre, c'est là la torche qu'elle devait apporter à son époux). Aux questions que lui faisait le héros: « Où vas-tu? quelle est cette douleur? pourquoi ces insignes de deuil? » elle n'osait répondre que par des pleurs, et sa main timide avait détourné la flamme. Polynice sait bien que son imagination n'a vu qu'un fantôme. Comment, en effet, son épouse serait-elle partie de Mycènes et arrivée tout à coup dans le camp? Mais il y voit un avis du destin. Il sent que sa mort approche, [11,150] et il craint d'avoir trop bien compris. Mais à peine la déesse du ténébreux Achéron a touché trois fois sa cuirasse de son fouet furieux, hors de lui il ne songe plus à remonter sur le trône, il ne veut que des crimes, du carnage, il ne veut qu'expirer sur le corps sanglant de son frère immolé. Il va trouver Adraste et lui parle ainsi : Aujourd'hui que je suis le dernier de nos compagnons, que j'ai survécu à la nation grecque, j'embrasse, ô mon père, dans l'extrémité où nous sommes réduits, une bien tardive résolution.
C'est quand le sang des Grecs n'avait pas encore coulé, qu'il me fallait de moi-même et le premier affronter le combat. Je n'aurais pas dû exposer au péril la fleur de la jeunesse argienne et les jours si précieux de tant de rois, pour ceindre mon front d'un diadème qui doit coûter des larmes à tant de peuples. Puisqu'un cruel devoir me l'ordonne, maintenant au moins qu'il me soit permis de payer ma dette. Tu le sais, ô mon père, quoique tu caches tes blessures profondes et que tu respectes ma honte et mon affliction, c'est moi qui troublant la paix de tes États, si heureux sous ton juste empire (hélas ! que n'ai-je été chercher ailleurs l'hospitalité !), c'est moi qui t'ai arraché à ta patrie, à ton royaume. Venge-toi donc enfin : je provoque mon frère à un dernier combat.
Pourquoi frémir? c'est ma ferme résolution; cesse de t'y opposer, tu ne pourrais l'ébranler. Non, quand ma mère en deuil, quand nos malheureuses sœurs se jetteraient au milieu des armes, quand mon père lui-même se jetterait au-devant de moi, pour empêcher ce combat où je cours, et toucherait mon casque de ses yeux éteints, je ne céderais pas. Boirai-je donc jusqu'à la dernière goutte le sang des Grecs? Souffrirai-je que, pour moi, ils prodiguent encore leur vie? J'ai vu la terre s'entrouvrir à mes pieds, et je ne m'y suis pas précipité; j'ai vu Tydée sans vie, et c'est moi qui l'ai fait coupable. C'est à moi que Tégée ne cesse de redemander son roi; c'est moi que, dans les antres d'Arcadie, une mère infortunée poursuit de ses gémissements : moi-même je ne me suis point lancé dans les eaux de l'Ismène qu'ensanglantait Hippomédon; je ne t'ai point suivi, ô Capanée, sur les murailles de Thèbes; je n'ai point été, sous les éclats de la foudre, mêler mes fureurs aux tiennes. Quel est donc ce lâche amour de la vie? Mais je vais dignement m'acquitter envers vous. Que de toutes parts se rassemblent les femmes, les mères des Grecs, et ces malheureux pères, chargés d'années, à qui j'ai enlevé toutes leurs joies, dont j'ai dépeuplé les maisons. Je combats contre mon frère, que puis-je de plus! Qu'ils contemplent ce spectacle, et appellent de leurs vœux la victoire d'Étéocle. Adieu donc, ô mon épouse, adieu, douce Mycènes. Et toi, mon père chéri, songe que je ne suis pas la seule cause de tous ces maux, que les Dieux et les Parques sont coupables avec moi; sois clément pour mes restes; après le combat, arrache ma dépouille aux oiseaux de proie et à mon frère; protège mes cendres et dépose-les dans une urne. C'est la seule grâce que j'implore. Puisses-tu former pour ta fille une alliance plus heureuse !« Leurs yeux se mouillaient de larmes. Ainsi, lorsqu'aux premières chaleurs du printemps se fondent les neiges de Thrace, l'Hémus abaisse son sommet, et le Rhodope descend dans les rives étroites des fleuves. Déjà le vieillard, par sa douce parole, calmait la fureur de son gendre, lorsque la sanglante Euménide, par une terreur nouvelle, rompt l'entretien, et, sous les traits de l'Argien Périnthe, elle présente à Polynice son coursier rapide et ses armes fatales, [11,200] et, le couvrant de son casque, ferme son oreille à des paroles amies. Point de retard, s'écrie-t-elle; hâtons-nous, le voici qui, dit-on, a franchi les portes et s'avance. Ainsi elle triomphe de tous les obstacles, saisit Polynice et le jette sur son cheval. Il vole dans la plaine, tout pâle, à la vue de la déesse qui l'accompagne et l'enveloppe de son ombre. Le roi de Thèbes, offrant un sacrifice à Jupiter, le remerciait de son appui : il s'était faussement persuadé que les Grecs avaient déposé les armes. Mais le maître de l'Olympe ni aucun autre dieu ne s'est approché des autels : la cruelle Tisiphone est là, seule, debout au milieu des prêtres tremblants, et elle détourne les prières vers le trône du souverain des enfers: « Père des Dieux, c'est à toi qu'est due l'origine de Thèbes, ma patrie, que poursuivent les jalousies d'Argos et de l'implacable Junon, depuis le jour où elle fut fondée, où, pour ravir ton amante, tu vins troubler sur le rivage les danses sidoniennes, et daignas souffrir qu'une de nos vierges pressât tes flancs, tandis qu'à travers les ondes paisibles tu poussais des mugissements trompeurs. Plus tard, et ce n'est pas un bruit mensonger, tu formas avec Cadmus une nouvelle alliance, et pénétras avec trop de puissance dans le palais de Thèbes. Enfin tu jettes un regard favorable sur la famille d'Europe, sur ces murs bien-aimés; tu nous protèges de ton tonnerre; nous t'avons vu, non moins indigné que si l'on attaquait le palais du ciel, amonceler les nuages, lancer ta foudre redoutable, et nous avons reconnu les feux qu'entendirent nos aïeux. Maintenant reçois ces victimes, ces parfums accumulés, et ce taureau mâle qui t'est dû. Il n'est pas au pouvoir des mortels de t'offrir des actions de grâces vraiment dignes de toi. Que notre Bacchus, qu'Alcide s'efforcent de te témoigner leur reconnaissance daigne pour eux conserver ces murailles. Il dit, une flamme noirâtre jaillit sur son visage et ses joues, s'attache à son diadème, et le consume sur sa tête. En même temps le taureau s'effarouche avant le coup mortel, couvre le parvis d'une écume sanglante, s'échappe du milieu de la foule qui s'oppose à ses efforts, et, furieux, frappe l'autel de ses cornes terribles. Les gardes s'enfuient, et l'aruspice console le roi. Étéocle mal assuré ordonne qu'on recommence le sacrifice, qu'on amène une nouvelle victime, et dissimule sur son visage les craintes qui l'agitent. Tel lorsque le héros de Tirynthe sentit le feu attaché à ses os, et le fatal vêtement de l'Œta se coller sur ses membres, il continua d'offrir ses vœux et de brûler l'encens; impassible encore et luttant contre la douleur; bientôt, vaincu par la souffrance, il poussa un profond gémissement, et la robe victorieuse de Nessus pénétra dans ses entrailles. Cependant Épyte, abandonnant la garde d'une des portes, accourt près d'Étéocle d'un pas précipité, et tout haletant adresse au roi interdit ces mots entrecoupés : « Prince, interromps cette pieuse cérémonie, ces sacrifices inopportuns. Ton frère promène sa fureur autour de nos murailles; il agite ses rênes et sa lance, et assiège nos portes. C'est ton nom qu'il répète, c'est toi seul qu'il appelle au combat. Derrière lui pleurent ses compagnons affligés; les deux armées gémissent de l'entendre, et font retentir l'air du bruit des armes qui s'entrechoquent; lui, t'appelle, toujours. Père des Dieux, c'est maintenant qu'il fallait... Capanée était-il plus coupable? Troublé à ces paroles, le roi frémit de colère, [11,250] et pourtant dans son cœur la joie se mêle à la rage. Tel un taureau que l'exil de son rival, condamné à l'oisiveté, a fait roi d'un troupeau, si, l'oreille dressée, il entend le mugissement de son ennemi, s'il reconnaît ses menaces, il s'arrête bouillant de colère devant le troupeau, et, dans sa belliqueuse ardeur, la bouche écumante, l'œil farouche, tantôt de son pied il creuse le sol, tantôt il bat l'air de ses cornes. La campagne frémit, et les vallées attendent avec terreur le combat. Les compagnons du roi s'empressent en foule autour de lui. « Laissez-le battre en vain nos murailles, s'écrient-ils; qu'avec ses forces épuisées, il ose donc venir jusqu'ici ! C'est aux désespérés qu'il convient d'affronter ainsi le péril, de bannir toute crainte, de rejeter toute prudence. Restez à l'abri de ce trône: c'est à nous de repousser l'ennemi, ordonnez-nous de combattre. » Ainsi lui parlait la foule qui l'entoure. Mais voici que Créon exaspéré se présente, prêt à tout dire avec la liberté que donne la guerre. Le souvenir de Menécée aigrit son cœur farouche; plus de repos pour ce malheureux père; il le cherche, il le tient dans ses bras; il le voit rejeter de sa poitrine des flots de sang, et sans cesse tomber de la funeste tour. Étéocle irrésolu résiste à accepter le combat; Créon le voit, et s'écrie : « Tu iras, et nous ne souffrirons pas plus longtemps, ô le plus odieux des rois et des frères, que tu jouisses impunément des funérailles et des larmes de la patrie, quand sur ta tête pèsent les Euménides et la guerre. Assez longtemps l'injustice des Dieux nous a punis de tes parjures.
Cette ville naguère toute remplie d'armes et de richesses, et trop petite pour ses citoyens, c'est toi qui l'as dépeuplée, comme l'eût pu faire la peste ou la famine. Et cependant ton orgueil te dissimule le vide que tu as fait. Le peuple manque pour l'esclavage : les uns, privés des flammes du bûcher, gisent à terre; les autres ont été entraînés dans la mer par le fleuve de notre patrie; ceux-ci cherchent leurs membres que le fer a tranchés, ceux-là soignent leurs profondes blessures. Rends donc à tant de malheureux leurs frères, leurs fils, leurs pères; rends à nos campagnes, à nos maisons leurs défenseurs. Où est le grand Hypsée? et Dryas, notre plus proche allié? Où sont les armées de l'harmonieuse Phocide et les chefs de l'Eubée? Eux au moins, c'est la fortune de la guerre qui les a précipités chez les mânes; mais toi, mon fils, tu es tombé (ô honte!) victime du trône, victime sans honneur, comme un vil taureau qu'on égorge aux autels. Hélas! c'est pour offrir à Mars les prémices de la guerre, c'est pour expier nos crimes, que tu as été sacrifié, condamné à mourir : et celui-ci hésitera encore? provoqué au combat, il ne se lèvera pas? Le profane Tirésias ordonne-t-il qu'un autre marche au combat? Imagine-t-il encore quelque oracle, pour m'arracher des larmes? Il ne me reste plus, hélas ! qu'Hémon pour appui. Eh bien ! envoie-le combattre à ta place, et d'ici, du haut de cette tour, regarde-le sans t'émouvoir! Pourquoi t'irriter, et frémir, et jeter des yeux farouches sur cette troupe de gardes? Eux aussi ils veulent que tu marches, que tu subisses ton châtiment. Ta mère, tes sœurs elles-mêmes te haïssent, ton frère furieux te menace de son glaive et de la mort; il arrache les barrières de nos portes, et toi tu trembles! » Ainsi parle le vieillard, frémissant de rage et de désespoir. Étéocle lui répond : « Tu ne m'abuses point, et ce n'est pas le trépas glorieux de ton fils qui t'émeut; il devrait faire la joie et l'orgueil d'un père; [11,300] mais l'espérance se cache sous tes larmes, l'espérance et une secrète ambition. La mort de ton fils sert de voile à tes vœux coupables.
C'est en vain que tu me pousses au combat, pour monter au trône après moi, La Fortune n'abandonnera pas la ville de Thèbes, jusqu'à laisser tomber le sceptre entre tes mains, homme lâche et indigne d'un tel fils. La vengeance ne me serait pas difficile maintenant; mais avant de te frapper, mes armes compagnons, qu'on m'apporte mes armes! Que les deux frères en viennent aux mains. Créon veut adoucir ses regrets. eh bien ! jouis de ma fureur; mais après ma victoire, malheur à toi! » C'est ainsi qu'Étéocle diffère sa vengeance et re-met dans le fourreau l'épée que la colère lui avait mise à la main. Tel un serpent qu'un berger a frappé d'une main incertaine se dresse en se repliant, et aspire dans sa gueule le venin répandu dans tout son corps : si son ennemi s'éloigne de quelques pas et se détourne de la route, ses menaces tombent, son cou, inutilement gonflé, s'affaisse, et lui-même absorbe sa colère et son venin. Au premier bruit de cette funeste résolution, qu'elle n'hésite pas à croire, épouvantée, hors d'elle-même, Jocaste accourt; elle s'arrache les cheveux, ensanglante son visage et sa poitrine nue, et ne se souvient plus de son sexe ni de son rang. Telle la mère de Penthée s'élançait vers le sommet de la montagne théâtre de ses fureurs, pour rapporter au cruel Bacchus la tête qu'elle lui avait promise. Ni ses compagnes, ni ses filles elles-mêmes ne peuvent suivre ses pas, tant cette dernière douleur lui donne de force, tant le désespoir a ranimé sa vieillesse glacée ! Déjà le casque brille sur la tête d'Étéocle; déjà il saisit ses javelots, et s'élance vers son coursier palpitant d'ardeur, et frémissant de joie au bruit de la trompette et des clairons. Tout à coup son auguste mère se présente à ses yeux. A cet aspect, le roi lui-même et tous ses guerriers pâlissent de crainte : son écuyer retire la lance qu'il lui présentait. « Quelle fureur ! s'écrie Jocaste : l'Euménide de cet empire se lève donc avec une rage nouvelle; et nous-mêmes, après tant de désastres, il ne nous reste qu'à nous égorger! N'est-ce point assez pour nous d'avoir conduit ici deux armées et d'avoir commandé le crime? Que fera le vainqueur? Se jettera-t-il dans le sein maternel? Heureux Œdipe, d'être privé de la lumière ! et moi, misérable, d'en jouir ! Faudra-t-il donc voir ce jour funeste? Barbare, pourquoi détourner tes regards menaçants? Tu pâlis, tu rougis, tu changes de visage, tu t'efforces d'étouffer tes murmures; ils s'échappent malgré toi de ta bouche impie! Infortunée que je suis! tu songes encore à vaincre! Eh bien! c'est contre moi qu'il faut d'abord éprouver tes armes. Tu trouveras ta mère debout sur le seuil de la porte, comme un présage funeste, comme une horrible image de tes crimes. Ah! monstre! il te faudra fouler ces cheveux blancs, écraser sous les pieds de ton cheval ce sein qui t'a nourri, ces flancs qui t'ont porté. Arrête ! Pourquoi m'opposer ton bouclier, me repousser avec la garde de ton épée? Je n'ai point invoqué contre toi les Dieux du Styx, ma vengeance ne t'a point dévoué aux Furies; exauce une infortunée; tourne sur moi les yeux : ce n'est pas un père, c'est une mère qui te supplie; diffère ton crime, ose en mesurer l'étendue. Mais, diras-tu, mon frère ébranle ces murailles; il me provoque à un combat impie. Hélas ! ni une mère [11,350] ni une sœur ne cherchent à le fléchir. Ici ta famille entière te conjure; nous pleurons tous autour de toi; tandis qu'Adraste est le seul qui puisse le détourner des combats, et que peut-être il l'excite. Et toi, c'est du palais de tes pères, c'est du temple de tes dieux, c'est de nos bras que tu t'arraches pour te précipiter sur ton frère. » D'un autre côté, Antigone parvient à fendre la foule. Sa timidité virginale ne peut arrêter ses pas. Troublée, hors d'elle-même, elle court au sommet des murailles. Le vieil Actor seul l'accompagne; mais l'âge ne lui permettra pas d'y arriver avec elle. A la vue lointaine des guerriers, Antigone hésite un moment. O crime! à ses armes et à sa voix menaçante, elle reconnaît son frère qui s'avance vers la ville : tout retentit alors de ses cris lamentables, et, se penchant sur les murailles, prête à se précipiter, elle s'écrie: « Ah! retiens tes javelots; regarde cette tour; tourne vers moi l'aigrette sanglante de ton casque ! Sont-ce des ennemis que tu vois? Est-ce ainsi que tu réclames la foi des traités? Voilà donc les plaintes d'un exilé vertueux! voilà comme il fait valoir ses droits ! O mon frère, je t'en supplie par les Dieux tutélaires d'Argos (car tu ne respectes plus ceux de Thèbes), s'il est encore dans ta maison un objet qui te soit cher, c'est par lui que je t'en supplie, calme ta fureur; voici que les deux familles, les deux armées t'en conjurent avec moi. Écoute cette Antigone dévouée au malheur des siens, suspecte à ton rival, et qui n'a plus, cruel, d'autre frère que toi! Ah! soulève ce casque qui couvre ton visage; laisse-moi voir pour la dernière fois peut-être ces traits que je chéris; que je juge au moins si mes prières t'arrachent quelques larmes. Déjà les pleurs de notre mère ont su toucher Étéocle; on dit même que le glaive est tombé de sa main : moi seule te trouverai-je inflexible, mot qui déplore nuit et jour ton exil et ton erreur, moi qui viens de fléchir un père irrité contre toi? Ah ! ta fureur justifie ton frère. Sans doute il a violé sa foi, il a rompu un traité solennel, il est coupable, il est cruel envers les siens; et cependant, défié par toi, il ne se présente pas pour achever son crime. » Déjà ces paroles commencent à fléchir Polynice, malgré la Furie qui s'efforce de l'irriter. Déjà sa main ne tient plus que faiblement les rênes; il se tait : des soupirs s'échappent de son sein, et son casque ne peut dérober ses larmes; sa colère va s'évanouir. Il a honte également et d'être venu et de s'en retourner coupable, lorsque tout à coup l'Euménide repousse Jocaste, brise les portes, et jette Étéocle hors des murs. Il s'écrie : « Me voilà! et mon seul regret est d'avoir été prévenu. Ne me reproche point ce retard : ma mère s'attachait à mes armes. O patrie! ô terre qui ne sais pas encore quel est ton roi, la victoire te le fera connaître. » « Ah! traître! répond Polynice avec l'accent de la fureur, tiens-tu enfin ta parole? Es-tu ici pour combattre? Que je t'ai longtemps attendu! Enfin tu montres que tu es mon frère! Achève, viens à moi : le fer, le fer, voilà nos lois, voilà nos traités! » Il dit, et lance sur son frère un regard terrible.
Une haine jalouse le dévore, à la vue de cette cour nombreuse qui environne le monarque, à la vue de son casque royal, de son coursier couvert de pourpre et de l'or qui brille sur son bouclier, quoique lui-même n'ait point à rougir de son armure [11,400] ni de ses vêtements. Argie, sa jeune épouse, en forma le tissu, et d'une main savante elle avait uni l'or à la pourpre avec tout l'art de la Méonie. Cependant, poussés par les Euménides, les deux frères s'élancent dans la plaine, au milieu d'un nuage de poussière. Chacun d'eux est livré à sa Furie, qui l'irrite, l'aiguillonne. Elles-mêmes tiennent les rênes, ajustent les harnois. Sous leurs mains les armes étincellent, et leurs serpents se mêlent aux crins des coursiers. Enfin le couple fratricide est au lieu du combat : la ressemblance de leur visage éclate sous le casque, et l'on voit que ces deux ennemis sont sortis des mêmes flancs. Aucun signal n'est donné; les trompettes se taisent, les instruments de Mars sont muets. Trois fois l'avare Pluton tonne du sein des enfers, trois fois la terre gémit, ébranlée sue ses fondements; les Dieux mêmes des combats se sont enfuis; la Valeur vertueuse n'apparaît plus; Bellone éteint son flambeau, Mars détourne ses chevaux épouvantés; Minerve a jeté son égide, l'impitoyable Gorgone s'arrête immobile, et les sœurs infernales se regardent en rougissant. Alors une foule désolée paraît sur les murailles.
Tous les yeux sont baignés de larmes, et les gémissements éclatent de toutes parts : ici les vieillards se plaignent d'avoir trop vécu; là les mères éplorées, le sein découvert, défendent à leurs enfants de tourner leurs re-gards vers la plaine. Soudain les portes du Tartare s'ouvrent, et le souverain du noir empire commande aux mânes des Thébains d'aller contempler les forfaits de leur nation. Ces fantômes se placent sur les montagnes voisines, leur cortège horrible souille le jour; ils se réjouissent : leurs crimes sont surpassés. Adraste apprend que les deux frères, tout entiers à leur fureur, volent au combat, et que la honte du crime ne les retient plus. Il s'élance, et précipite son char au milieu d'eux. Ses dignités, son âge, le rendent vénérable : que peut-il attendre de ceux qui outragent les sentiments les plus sacrés? Cependant il les supplie tour à tour: « Enfants d'Inachus, s'écrie-t-il, et vous, race de Cadmus, serons-nous témoins de ce crime? Ainsi vous oubliez les lois, les Dieux, les droits sacrés de la guerre? Arrêtez, barbares ! Je t'en conjure, Étéocle, toi, mon ennemi, mais pour qui, malgré ta rage, la voix du sang me parle encore; et toi aussi, Polynice, ô mon gendre, je t'en conjure, je te l'ordonne, jette les armes; et si la soif de régner te consume, voilà mon sceptre : va, commande seul dans Lerne et dans Argos! »
Vains efforts! ces paroles de paix n'ont aucun empire sur ces furieux! Les flots courroucés de la mer de Scythie sépareraient plutôt les roches Cyanées. Déjà les deux coursiers se précipitent à travers un nuage de poussière, les dards vont s'échapper des mains des frères, le crime est commencé. Adraste cesse des prières inutiles, il fuit, il abandonne tout, et le camp, et l'armée, et son gendre, et Thèbes; il excite l'ardeur d'Arion, coursier prophétique, dont la fuite rapide lui présage de funestes destins. Tel le dieu choisi par un sort funeste pour être le gardien des ombres et le dernier héritier du monde pâlit incliné sur son char, lorsqu'il fut contraint de quitter l'Olympe pour régner sur le Tartare. Cependant la fortune est incertaine, elle hésite à la vue du crime, et ne se hâte pas de le consommer. Deux fois ils fondent l'un sur l'autre, [11,450] et deux fois, ô bonheur! leurs coursiers s'emportent et s'égarent. Les dards n'atteignent pas au but; un sang criminel ne les a point souillés.
[11,550] Vois ces membres endurcis par l'exil et la misère, vois comme les malheureux combattent : apprends à mieux te servir des armes, et défie-toi de la prospérité.» Cependant un reste de vie soutient le monarque criminel, son sang n'est point épuise; il pourrait se soutenir encore : mais il tombe à dessein, et, près d'expirer, il médite une dernière perfidie. Le Cythéron en pousse un long gémissement, et Polynice, qui se croit vainqueur, lève au ciel ses mains fratricides, et s'écrie : « Grâces aux Dieux, je n'ai point fait de vœux inutiles; ses yeux sont appesantis, les ombres de la mort couvrent son visage. Ah! tandis qu'il peut me voir encore, hâtez-vous de m'apporter le sceptre et la couronne! » Il dit, et se précipite sur son frère pour le dépouiller de ses armes, comme s'il voulait les offrir à sa patrie, et suspendre dans les temples un pareil trophée. Mais Étéocle respire encore; la vengeance seule arrête son âme, près de s'échapper. Il sent l'approche de Polynice qui se penche sur lui; secrètement il soulève son glaive; sa haine, qui vit tout entière, supplée aux forces qui l'abandonnent, et, plein d'une affreuse joie, il plonge le fer dans le cœur d'un rival abhorré. « Ah! traître, tu respires! s'écrie Polynice; ta rage te survit. Hé quoi! ne peux-tu donc mourir? Viens avec moi aux enfers; là, je réclamerai la foi des traités, si Minos tient dans ses mains l'urne fatale qui punit même les rois. » En disant ces mots il tombe y et, du poids de ses armes, écrase son frère expirant. Allez, âmes féroces, allez souiller le Tartare de votre présence, allez épuiser tous les tourments de l'Érèbe; et vous, divinités du Styx, épargnez désormais les malheureux humains. Que dans tout l'univers et dans tous les siècles un seul jour ait vu cet horrible fratricide; que nos descendants en perdent la mémoire, et que les rois seuls se souviennent de ce combat monstrueux!.... Cependant Œdipe apprend que le crime est consommé; il s'arrache à ses ténèbres profondes, et traîne loin de son affreux palais son cadavre vivant. Un sang noir et corrompu souille sa barbe et sa chevelure blanche; tout roidis par ce sang immonde, ses cheveux voilent sa tête sacrilège. Ses traits sont allongés, ses joues creuses, et ses yeux arrachés de leurs orbites ont laissé des traces hideuses. Sa main gauche s'appuie sur la jeune Antigone, l'autre sur un bâton. Tel, si, quittant sa barque, l'odieux nocher de l'Averne aux eaux dormantes parait à la lumière du jour, le soleil et les astres troublés à sa vue pâlissent, et lui-même se sent bientôt affaibli et vaincu par l'atmosphère des vivants. Cependant, durant sa longue absence, sa triste tâche s'accumule, et sur toute la rive les générations des mortels attendent le pâle rocher. Ainsi marchait Œdipe à travers la plaine ; à ses côtés sa fille gémit sur l'excès de ses maux. « Conduis-moi, lui dit-il, vers mes fils; jette un père infortuné sur leur corps palpitant. » La vierge hésite, ne sachant pas ce qu'il a résolu. Ils s'avancent avec peine; les armes, les chevaux, les chars embarrassent et arrêtent leur marche; au milieu de ce monceau de morts, les pas du vieillard chancellent, et sa malheureuse compagne s'épuise à le soutenir. Après de longues recherches, un cri d'Antigone apprend à Œdipe qu'ils sont près des cadavres; [11,600] il se jette aussitôt sur leur dépouille glacée, et les couvre de son corps. La voix lui manque : étendu à terre, il pousse de douloureux gémissements en baisant leurs blessures sanglantes, et longtemps il fait de vains efforts pour parler. Il promène ses mains sur leurs casques, il cherche leur visage, et, furieux de douleur, il rompt enfin son silence et ses soupirs : « O Piété! s'écrie-t-il, tu viens bien tard, après de si longues années, émouvoir mon âme ! Est-il encore dans ce cœur quelque sentiment humain? Tu as vaincu, ô nature! un père malheureux. Vois, je puis gémir, des larmes coulent à travers les blessures de mes paupières arides, et ma main impie obéit à ma douleur et meurtrit ma poitrine. Recevez ce tribut funèbre dû à votre mort sacrilège, fils cruels et trop semblables à moi. Hélas! je ne puis ni reconnaître mes enfants, ni savoir à qui je m'adresse ; dis-moi, ma fille, je t'en conjure, quel est celui que j'embrasse. Maintenant, barbare que je suis, quels honneurs rendrai-je à vos mânes? Oh! si mes yeux renaissaient, si je pouvais encore les arracher, et sévir contre mon visage! O douleur! ô vœux d'un père dénaturé! imprécations, hélas! trop bien exaucées! quelle divinité est venue se placer près de moi pour recueillir mes prières, pour dicter mes paroles aux destins ? C'est la démence, c'est Érinnys, c'est mon père, c'est ma mère, c'est un trône perdu et mes yeux éteints qui m'ont inspiré ces vœux! Je n'ai rien dit moi-même, j'en jure par Pluton, par ces douces ténèbres, par cette fille infortunée qui guide mes pas. Ainsi puissé-je descendre dans le Tartare par une mort digne de moi! Puisse l'ombre de Laïus ne pas me fuir irritée! Hélas! quels affreux embrassements unissent ces frères! Quelles blessures je touche! Ah ! je vous en conjure, détachez leurs mains, déliez ces nœuds funestes! que maintenant au moins il soit permis à leur père de se placer entre eux. » En exhalant ces mots, peu à peu la fureur de la mort s'était emparée de lui. Il cherche secrètement une arme; mais Antigone a prévu son dessein, et sa chaste main a soustrait les épées. Le vieillard alors s'irrite : « Où sont leurs armes criminelles? O Furies! le fer a-t-il pénétré tout entier dans leur corps? » Sa triste compagne calme son désespoir; elle-même étouffe et fait taire sa douleur, heureuse de voir enfin éclater en sanglots son père jusqu'alors si farouche.
Furieux, ils tirent les rênes, enfoncent l'éperon dans le flanc des coursiers qui n'ont pas servi leur rage. Les deux armées s'indignent contre les Dieux qui permettent ce combat; des murmures sourds passent de rang en rang; souvent elles sont prêtes à se livrer à leur propre fureur et à l'opposer à celle des deux frères. Depuis longtemps la Piété, bannie de la terre, bannie même de l'assemblée des Dieux, s'était retirée dans un lieu solitaire de l'Olympe. Dépouillée de son antique parure, la douleur peinte sur le visage, des bandelettes n'arrêtent plus ses cheveux. Souffrante, désolée, comme la sœur, comme la mère des coupables, elle donnait des larmes au crime fraternel. Elle accuse la cruauté de Jupiter, la dureté des Parques; elle veut abandonner le ciel et fuir la lumière, pour habiter l'Érèbe et la nuit des enfers. « O destin! s'écrie-t-elle, tu m'as créée pour adoucir les penchants criminels des hommes et souvent même des Dieux; et cependant je n'ai plus d'asile parmi les peuples, nulle part on ne me rend hommage. O fureur des mortels! ô coupable industrie de Prométhée! Pourquoi faut-il que Pyrrha ait repeuplé la terre? Plus heureux le monde, s'il fût resté désert! Voyez les forfaits des hommes! » A ces mots, elle saisit le moment favorable : « Tentons quelques efforts, dit-elle, dussent-ils être inutiles! »
Aussitôt elle descend de l'Olympe, et, quoique guidée par la douleur, elle trace dans les airs un sillon lumineux. A peine elle a touché la terre, que déjà la douce paix s'insinue dans les cœurs : on commence à comprendre l'énormité du crime. Les larmes coulent, les cœurs s'attendrissent, et les frères eux-mêmes sont saisis d'une secrète horreur. Alors la déesse prend les armes et la ressemblance d'un guerrier. Elle crie tour à tour aux deux armées : « Qui de vous n'a des enfants et des frères? qui de vous serait insensible à leur sort? Allez, courez, hâtez-vous d'empêcher le combat! » A sa voix, les armes tombent, les chevaux s'arrêtent; le Destin lui-même hésite Ah! sans doute les Dieux ont pitié de tant de maux. La déesse triomphe; sa prière n'aura pas été vaine; mais l'affreuse Tisiphone en prévoit les effets plus prompte que la foudre, elle se précipite, et s'écrie : « Oses-tu bien t'opposer au combat, lâche divinité, faite pour le repos? Fuis, insensée ! ce champ de bataille est le mien, ce jour est à moi; il est trop tard pour secourir la coupable Thèbes. Où étais-tu quand Bacchus appelait la guerre, et que ses orgies remplissaient de fureur les mères dénaturées? Lâche divinité, où étais-tu, lorsque le serpent de Mars s'enivrait d'un sang impie, que la terre enfantait les guerriers de Cadmus, que le Sphinx tombait vaincu, que Laïus demandait la vie à son fils, et qu'à la lueur de nos torches Jocaste entrait dans le lit incestueux? Ainsi Tisiphone la presse, et, tandis que la Piété confuse détourne son visage couvert de rougeur, la Furie la repousse avec son flambeau, et darde contre elle ses serpents. La déesse timide voile sa tête, elle fuit, et va se plaindre au maître des Dieux. Soudain la haine se réveille avec plus de fureur; on se réjouit du combat, les deux armées brûlent de se contempler, et les frères poursuivent leur crime. Le roi saisit ses armes, [11,500] et le premier lance son javelot : le trait frappe au milieu du bouclier, mais il est repoussé par l'or qui le couvre. Alors Polynice s'avance, et fait entendre cette funeste prière : « O Dieux qu'Œdipe aveugle n'invoqua pas en vain, dirigez mes coups! mes vœux ne sont point injustes; j'expierai ma haine; je laverai dans mon sang ce fer que j'aurai teint du sien, content si le dernier regard d'un frère voit le sceptre dans ma main, et s'il emporte aux enfers la douleur de mourir mon sujet. » Le trait part à l'instant, il glisse entre la cuisse du cavalier et son cheval, et semble vouloir les percer tous deux. Étéocle l'évite en écartant le genou; et le dard; trompant la main qui le lance, s'enfonce dans les flancs du coursier. L'animal irrité ne sent plus la main qui le guide; son sang coule, et rougit la terre autour de lui. Polynice triomphe, et croit voir le sang de son frère. Étéocle effrayé le croit lui-même :il voit son ennemi qui se précipite sur son cheval blessé; ils se pressent; les rênes, les mains, les javelots se confondent, et, dans le trouble qui les agite, ils tombent tous deux sur l'arène. Ainsi, au milieu d'une nuit profonde, deux vaisseaux poussés par la tempête s'entrechoquent, brisent leurs rames, mêlent leurs cordages; ils luttent contre les vents, les flots et la nuit, et tout à coup, au milieu des ténèbres, s'enfoncent et disparaissent ensemble dans l'abîme. Tels on voit les deux frères, aveuglés par la rage, sans règle, sans art; leurs épées se cherchent, se croisent; la fureur seule guide leurs coups; la haine étincelle sous leurs casques, et ils se lancent d'horribles regards. Pressés, entrelacés dans les bras l'un de l'autre, leurs cris féroces les animent, comme le bruit des trompettes et des clairons. Ainsi deux sangliers furieux s'élancent avec la rapidité de la foudre; leurs soies se hérissent, le feu jaillit de leurs yeux, et leurs défenses recourbées se heurtent avec fracas. Du haut d'un rocher voisin le chasseur regarde en pâlissant ce choc effroyable, et, craintif, il retient ses chiens dans le silence : tels les fils d'Œdipe. Le coup mortel n'est point encore porté, mais le sang coule, le crime est consommé; il n'est plus besoin des Furies. Debout près des combattants, ces filles de la Nuit se contentent d'applaudir, et s'affligent en même temps de voir leur fureur surpassée. Chacun brûle de répandre le sang de son frère, et ne sent pas couler le sien. Enfin l'exilé, dont la colère est plus vive et l'attentat plus juste, s'élance en s'excitant lui-même, et, saisissant le défaut de la cuirasse, il plonge son épée dans le corps de son frère. Étéocle n'éprouve aucune douleur, mais il a senti le froid de l'acier. Effrayé, il se couvre aussitôt de son bouclier; mais déjà sa blessure se fait sentir; il respire avec peine; chaque instant diminue ses forces il chancelle. Son ennemi sans pitié insulte à sa faiblesse : « Où fuis-tu, roi de Thèbes? Voilà donc l'effet d'une vie molle et efféminée? Ton courage s'est énervé à l'ombre des grandeurs.
Cependant, aux premiers cris du fatal combat, la reine hors d'elle-même avait été chercher au fond de son palais une épée bien connue, cette lamentable épée, dépouille du roi Laïus. Après avoir mille fois maudit les Dieux, et son horrible hymen, et les fureurs de son fils, et l'ombre de son premier époux, elle roidit son bras avec effort, se penche, et fait à peine pénétrer le glaive dans sa poitrine. La blessure ouvre enfin ses veines glacées, et le sang purifie la couche fatale. Ismène tombe sur le sein décharné de sa mère, le baigne de larmes, et essuie avec sa chevelure la plaie d'où jaillit le sang. Telle, dans les bois de Marathon, la plaintive Erigone, près du corps de son père immolé, a cessé de gémir. Elle commence à préparer le nœud fatal, et choisit, pour se donner la mort, les plus solides rameaux. Déjà, joyeuse d'avoir trompé l'espoir des deux chefs, [11,650] la cruelle Fortune avait remis à un autre la puissance souveraine et le sceptre d'Amphion; Créon héritait des droits de Cadmus. Triste issue de la guerre! C'est pour lui que deux frères se sont égorgés, c'est lui qu'appellent les vœux des rejetons de Mars. Le dévouement de Ménécée, dont le souvenir est encore récent, lui concilie le peuple. Il monte, roi nouveau, sur le trône fatal de la malheureuse Aonie. O séductions de pouvoir! ô amour du sceptre! funeste conseiller! Les exemples des rois ne serviront-ils donc jamais à leurs successeurs? Créon est heureux de siéger à cette place marquée par tant de crimes, et de diriger le sanglant gouvernail de l'État. Que ne peut sur nous la prospérité? Déjà elle fait en Créon disparaître le père, et efface de son esprit le souvenir de Ménécée, à qui il doit l'empire. Épris du cruel amour de la royauté, pour préluder à son règne, pour se révéler tout entier, il ordonne que les débris de cette triste guerre restent sous le ciel, exposés à tous les regards, et que les mânes errent tristement sans sépulture. Bientôt il rencontre sur le seuil de la porte Ogygienne Œdipe qui rentrait dans Thèbes. A cette vue, il se reconnaît secrètement moins grand que lui, et réprime sa colère. Mais bientôt, redevenu roi, il adresse au vieillard aveugle, son mortel ennemi, ces paroles audacieuses : « Va porter loin d'ici tes présages sinistres, odieux aux vainqueurs; éloigne les Furies, et délivre les murs de Thèbes de ta présence. Tes longues espérances sont accomplies. Va-t'en, tes fils gisent à terre quels vœux te reste-t-il à former? » Œdipe frémit, saisi d'un mouvement de rage sa paupière se lève et tremble, comme si la vie y était encore; sa faiblesse a disparu. Il quitte et le bras de sa fille et son bâton, et, soutenu par sa seule colère, il exhale en ces mots ses fureurs : « Es-tu déjà maître de faire du mal, ô Créon? Il n'y a qu'un moment, malheureux, que tu possèdes un trône souillé par la perfidie, et qu'à ma place tu jouis des honneurs souverains, et déjà il t'est permis de fouler aux pieds les ruines de la fortune des rois! Déjà aux vaincus tu re-fuses un tombeau, à tes concitoyens les murs de la patrie! Courage! tu peux dignement porter le sceptre de Thèbes. Voici ton premier jour; mais pourquoi, insensé, limiter ainsi tes droits nouveaux? pourquoi donner des bornes si étroites à ta royale puissance? Tu me prescris l'exil? timide rigueur pour un roi! Que n'ordonnes-tu aussitôt au glaive homicide de se teindre de mon sang? Crois-moi il peut venir, le satellite empressé à t'obéir, et trancher sans crainte une tête qui s'offre à ses coups. Commence donc : attends-tu que je me prosternes à tes pieds, les mains suppliantes? que je m'attache aux pas d'un maître impitoyable? Et quand je voudrais le faire, le souffriras-tu? Tu me menaceras de quelque supplice? Mais crois-tu qu'il reste encore dans mon cœur place à la crainte? Tu m'ordonnes de quitter les demeures de la patrie? Mais n'ai-je pas volontairement quitté le ciel et la terre? n'ai-je pas, cruel envers moi-même; et sans que nul m'y contraignît, tourné contre mon visage ma main vengeresse? Roi barbare! que peux-tu m'ordonner de pareil? Je fuis, je m'éloigne de ce séjour abominable: qu'importe où j'irai cacher ma longue agonie, et les ténèbres de mes yeux? Ai-je à craindre que quelque peuple refuse à mes prières l'espace de terre que j'occupe dans ma patrie? Mais Thèbes m'est chère ! En effet, la lumière y est plus brillante pour moi, [11,700] les astres plus étincelants y réjouissent mes regards! Iei n'ai-je pas une mère et des fils? Possède donc et gouverne les murailles de Thèbes, sous lés mêmes auspices que Laïus et que moi-même; sois aussi heureux que moi dans ton hymen, dans tes enfants. Puisses-tu n'avoir pas le courage de te délivrer par ta main de ta fortune! mais, surpris par le malheur, aime encore la lumière du jour : c'est assez de ces présages. Viens, conduis-moi, ma fille, loin d'ici. Mais pourquoi t'associer à mes douleurs? Donnez-moi un guide, grand roi. » La malheureuse Antigone craint d'être abandonnée; elle a recours à d'autres prières. « Vénérable Créon, au nom de ton heureux empire, au nom de l'ombre sainte de Ménécée, pardonne à son affliction, oublie ses paroles superbes. Ses longs malheurs l'ont habitué à ce langage, et ce n'est pas pour toi seul qu'il est farouche : c'est ainsi qu'il apostrophe les destins et les Dieux. Les chagrins ont endurci son âme, et souvent pour moi-même il n'est pas sans rudesse. Depuis longtemps hélas! fermentent dans son cœur indomptable la liberté et l'espoir inquiet d'une mort cruelle, et maintenant il use d'adresse pour irriter ta colère, et il réclame le supplice. Mais toi, je t'en conjure, fais un plus noble usage de la royauté. Du haut de ta grandeur, épargne ceux qui sont abattus, et respecte les grands débris des rois tes prédécesseurs. Lui aussi, élevé autrefois sur le trône, entouré de gardes, il secourait les malheureux, et, juste envers tous, accueillait les suppliants et faisait droit aux plaintes. Maintenant, de cette foule de courtisans, il ne reste plus près de lui que sa fille. Du moins il n'était pas encore exilé! Est-il donc un obstacle à ton bonheur? Pourquoi tourner contre lui toute ta haine, et toutes les forces de l'État? Pourquoi le chasser de ces murs? Crains-tu qu'il ne vienne gémir à haute voix près du seuil de ton palais, et t'assiéger de ses vœux importuns? Bannis cette crainte : s'il pleure, ce sera toujours loin de ta cour.
J'abaisserai son orgueil, je lui apprendrai l'obéissance d'un sujet, je l'éloignerai de la foule et le cacherai dans une retraite solitaire : il sera exilé. Ailleurs, quelles murailles s'ouvriront pour recevoir le proscrit? Veux-tu qu'il aille à Argos, qu'il traîne sa misère à Mycènes, chez ses ennemis? qu'au seuil d'Adraste vaincu, il raconte les désastres de l'Aonie; que, roi de Thèbes, il mendie un faible secours? Pourquoi se plaire à dévoiler les crimes d'une famille infortunée, à étaler aux yeux de tous ses honteux malheurs? Cache, je t'en supplie, tout ce que nous sommes. Nous ne demandons pas, ô Créon! de longues faveurs. Aie pitié d'un vieillard, d'un père affligé; qu'ici, je t'en conjure, qu'ici puissent reposer ses mânes! Il est permis de donner la sépulture au moins aux Thébains. » Ainsi elle prie Créon, et se jette à ses pieds; mais son père l'entraîne, et la menace avec colère, indigné de ses supplications. Tel, au fond d'une caverne, un lion qui jadis, dans sa verte jeunesse, faisait trembler les forêts et les montagnes, reste immobile et étendu, désarmé par les longues apnées. Cependant son aspect est encore majestueux et sa vieillesse redoutable; et si un mugissement vient frapper son oreille baissée, il se dresse, se souvient de lui-même, et gémit en voyant ses forces épuisées, et d'autres lions régner dans les campagnes. Les paroles d'Antigone ont fléchi le roi; cependant il n'accorde pas tout ce que demandent ses larmes suppliantes, et retranche une partie du bienfait.
[11,750] « Je ne t'exile pas, dit-il, loin des frontières de la patrie : pourvu que par ta présence tu ne souilles pas nos temples et nos demeures; que les bois, que le Cithéron, ton premier asile, soient encore ton séjour; tes pas errants dans l'ombre peuvent s'arrêter encore sur cette terre ensanglantée où sont étendus les débris de la guerre, où gisent les cadavres de deux nations. » Il dit; les courtisans, le peuple gémissant donnent à ses paro-les leur trompeuse approbation, et Créon, gonflé d'orgueil, se rend au palais des rois. Cependant les Grecs mis en fuite abandonnent en secret le camp si fatal à leurs armes. Nul n'a ses étendards et son chef; ils marchent en désordre et silencieux, et, au lieu d'un glorieux trépas, ils n'ont obtenu qu'une vie déshonorée, un retour honteux. La nuit les favorise, et enveloppe leurs pas de son ombre protectrice.
DE STACE
STACE
THEBAÏDE.
LIVRE XII
Livre XI
LIVRE XII.
(12,1) Le soleil n'avait pas encore, en réveillant la nature, chassé tous les astres de l'Olympe, et la lune moins brillante voyait s'avancer le jour. Tout à coup l'épouse de Tithon dissipe les nuages fugitifs, et ouvre à Phébus, qui reparaît, la vaste étendue des airs. Déjà les Thébains errent en foule autour de leurs demeures dépeuplées, accusant la lenteur de la nuit; et pourtant c'est la première fois qu'après tant de fatigues, ils pouvaient enfin trouver quelque repos et se livrer aux douceurs du sommeil; mais cette paix, encore mal assurée, les laisse dans l'inquiétude, et la victoire se souvient des terreurs de la guerre. A peine s'ils osent d'abord faire quelques pas hors de leurs remparts, à peine s'ils osent ouvrir toutes leurs portes. Ils ont toujours devant les yeux leurs anciennes craintes, et cette plaine déserte les fait encore frissonner. De même que, sous les pas du matelot longtemps balancé par les vagues, la terre d'abord semble chanceler, ainsi les Thébains s'étonnent de ne voir aucun guerrier s'avancer contre eux, et s'imaginent toujours que les bataillons étendus à terre vont se relever. Ainsi, lorsque les oiseaux d'Italie voient un serpent aux écailles fauves se glisser vers leur nid, placé au sommet d'une tour aérienne, ils repoussent dans l'intérieur leur tendre couvée, font à leur nid un rempart de leurs ongles, et s'apprêtent à combattre en agitant leurs faibles ailes. Le serpent s'est éloigné, cependant la blanche famille craint l'air même; enfin elle s'envole, mais en tremblant, et du haut des cieux elle regarde encore son nid. Les Thébains s'avancent à travers ce peuple inanimé, ces débris épars de la guerre; la douleur, le deuil sanglant sert de guide à chacun d'eux. Ceux-ci reconnaissent des armes, ceux-là des corps, d'autres des têtes séparées du tronc, à côté de corps étrangers; quelques-uns pleurent sur des chars vides, et adressent leurs plaintes à l'attelage, puisque c'est là tout ce qui leur reste; d'autres pressent de leurs baisers de larges blessures, et maudissent la valeur. On rassemble les cadavres glacés par la mort. L'on voit des mains coupées qui serrent encore l'épée ou la lance; là, des flèches fixées au milieu des yeux; beaucoup ne peuvent retrouver les restes de ceux qu'ils pleurent, et courent çà et là étouffant des sanglots toujours prêts à éclater. Cependant autour de ces troncs informes s'élèvent de tristes débats: on se dispute le droit d'allumer le bûcher, de conduire les funérailles. Souvent aussi des Thébains, un moment trompés par la fortune, gémissent sur un ennemi mort, et ils ne peuvent distinguer les cadavres qu'il leur faut respecter, de ceux qu'ils doivent fouler aux pieds. Ceux qui n'ont perdu aucun de leurs parents, qui n'ont personne à pleurer, dispersés dans la plaine, parcourent les tentes désertes des Grecs, y portent la flamme, ou bien (car c'est une grande volupté après les guerres) ils cherchent de tous côtés le cadavre de Tydée étendu sur la poussière, la place de l'abîme où s'engloutit le devin; ils veulent savoir où est l'ennemi des Dieux, si le feu du ciel brûle encore sur ses membres. Déjà ils ont passé le jour dans les larmes, et la nuit ne peut encore les éloigner. Ils aiment à savourer leur douleur, à jouir de leurs maux. Ils ne rentrent pas dans leurs demeures; mais toute la nuit la foule reste auprès des cadavres. On se succède tour à tour pour gémir, et les cris plaintifs, et les feux allumés écartent les bêtes féroces; ni la douce influence des astres, ni les pleurs qu'ils ne cessent de répandre, n'ont pu fatiguer et clore leurs paupières.
[12,50] L'étoile du matin avait pour la troisième fois chassé l'aurore, et déjà les montagnes dépouillées pleurent ces forêts qui font leur gloire. Des sommets ombragés du Theumèse et du Cithéron, ami des funérailles, descendent des troncs énormes, et sur les piles de ces arbres entassés la flamme dévore les cadavres des guerriers. Ces honneurs suprêmes réjouissent les mânes des Thébains; mais la foule des Grecs, laissée sans sépulture, exhale de lamentables plaintes, et vole en gémissant autour des feux interdits à leurs ombres. Les mânes parjures du cruel Étéocle n'obtiennent que des funérailles simples et sans pompe royale : son frère est encore regardé par la loi comme Argien, et son ombre exilée erre sans honneur. Mais un bûcher vulgaire ne doit pas consumer les restes de Ménecée; ni le roi son père ni Thèbes ne le permettent. Pour lui ce ne sont pas de vils arbres qu'on assemble, suivant l'usage ; on élève un amas d'instruments de guerre, des chars, des boucliers, et tout ce que les Grecs ont laissé d'armes; et le héros est couché sur ces dépouilles ennemies comme un vainqueur, le front orné de bandelettes et du laurier pacifique, semblable au héros de Tirynthe, lorsque, appelé au ciel, il se coucha joyeux sur l'Œta embrasé. Pour apaiser les mânes de son fils, Créon fait immoler des captifs grecs et de généreux coursiers couverts de leurs harnois. Bientôt la flamme s'élève pétillante, et alors Créon fait éclater ces gémissements « Oh ! si la généreuse ambition d'une gloire si belle ne s'était emparée de ton cœur, mon fils, ombre sainte, tu régnerais avec moi dans Thèbes, et tu y aurais régné après ma mort. Maintenant tu empoisonnes ma joie, et les charmes de cette royauté qui m'a été offerte. Quoique la voûte céleste et l'assemblée des Dieux, je ne puis en douter, soient maintenant le séjour de ton immortelle vertu, ta divinité sera toujours pour moi un triste sujet de larmes. Que Thèbes t'élève des autels, te consacre des temples; moi, père infortuné, je ne puis que te pleurer. Et maintenant, hélas! puis-je t'offrir des honneurs funèbres, des funérailles dignes de toi? Non, quand j'aurais le pouvoir de mêler à tes cendres les cendres de la fatale Argos et de Mycènes, et les miennes avec elles; moi dont la vie, ô crime! dont les honneurs ont été payés du sang de mon fils. Faut-il que le même jour, que la même guerre impie, ô mon cher enfant, t'ait plongé dans le Tartare avec ces deux frères sacrilèges? Maintenant Œdipe et moi, nous avons la même part de douleurs; mais ne sont-elles pas, en effet, bien semblables, ô grand Jupiter, les ombres que nous pleurons? Reçois, ô mon fils! comme la première offrande due à ton triomphe, reçois ce sceptre, ce diadème, ornement de mon front royal, que tu as valus à ton père et qui t'ont coûté si cher. Je te fais roi : puisse l'ombre d'Étéocle voir en toi son maître et gémir de douleur!» En disant ces mots, il ajoute avec plus de violence : « Qu'on m'appelle, si l'on veut, cruel et barbare, je défends aujourd'hui que les cadavres des Grecs soient brûlés avec toi : et que ne puis-je prolonger en eux le sentiment, et arracher leurs âmes criminelles du ciel et de l'Érèbe! Que ne puis-je suivre les bêtes farouches et les oiseaux de proie, et désigner a leur voracité les membrés de ces rois impies! Quelle douleur pour moi de voir la terre bienfaisante dissoudre leurs corps !