Histoire ecclésiastique (page 4)
262 aussi d'une race fort noble ; mais il ne reconnoissait point d'autre noblesse que la piété. Il ne prêchait: point alors, mais il fournissait à Diodore blasphèmes d'Arius. Ils conféraient avec ses Disciples en particulier et en public, et: faisaient voir que leurs arguments étaient aussi faibles, que les toiles d'araignées. Aphratès dont j'ai écrit la vie dans l'histoire qui a pour titre Philothée, se joignit à eux, et préférant le salut du troupeau à son repos, sortit de sa Cellule pour prendre la peine de le conduire, et de le nourrir. Il n'est pas besoin que j'expose ici ses vertus qui sont comme les richesses de son âme, puisque j'en ai parlé assez amplement dans un autre ouvrage. Je me contenterai de rapporter une seule de ses actions.
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CHAPITRE XXVI.
Petit Dialogue de l'Empereur Valens et d'Apratès.
Le Palais de la ville d'Antioche est arrosé par le fleuve Oronte, du côté de Septentrion du côté de Midi, il y aune grande galerie à deux étages, qui touche aux murailles de la ville, et qui est défendue de deux tours. Entre le Palais, et le fleuve il y a une grande rue, par où l'on sort de la ville. L'Empereur ayant aperçu du haut de la galerie, Aphratès qui passait fort vite par cette rue, couvert d'un méchant manteau, et qui allait au champ où s'exercent 263 les soldats, à dessein d'y prendre soin des nécessités spirituelles du peuple fidèle, qui y était assemblé, et quelqu'un lui ayant dit que cet Aphratès gouvernait toute la ville, il lui demanda où il allait.
Je vais, lui répondit-il, prier Dieu pour la prospérité de votre Empire.
Vous feriez mieux, lui repartit l'Empereur, de demeurer dans votre Cellule, et d'y prier selon la règle des Solitaires.
J'avoue, lui dit le saint homme, que ce que vous dites est véritable, et tandis que le troupeau du Sauveur a été en sûreté, j'en ai toujours usé de la sorte ; mais maintenant qu'il est en danger d'être attaqué par les bêtes farouches, je dois employer toute sorte de moyens pour le conserver. Si une fille qui garde la maison de son père, la voyait en feu, que devrait-elle faire ? Devrait-elle attendre sur son siège, que le feu la vînt confirmer? Ne devrait-elle pas courir de tous côtés, aller quérir de l'eau, et éteindre: l'embrasement? Je ne doute point que vous ne demeuriez d'accord qu'elle devrait faire ce que je dis, parce que c'est en effet ce que la prudence demanderait d'elle en cette occasion. Je fais présentement quelque chose de semblable : je cours pour éteindre le feu, que vous avez mis à la maison de mon père.
L'Empereur ne répondit rien, mais un de ses Valets de chambre: ayant menacé le saint Solitaire, il fut châtié sur le champ de son insolence.
Etant entré dans le lieu du bain, à dessein de le préparer pour l'Empereur, il perdit le jugement, se jeta dans l'eau chaude, et y mourut. L'Empereur attendait qu'il le vînt avertir quand le bain serait prêt, et parce qu'il n'y venait point, il envoya voir d'où procédait ce retardement..Ceux
264 qu'il y envoya le trouvèrent mort, et admirèrent la puissance des prières d'Aphratès mais ils ne renoncèrent pas pour cela à leurs erreurs. Au contraire bien que l'Empereur eût appris ce miracle, il ne laissa pas d'endurcir son cœur comme Pharaon, et de faire la guerre à la piété, avec une plus grande fureur que jamais.
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CHAPITRE XXVII.
Julien, et Antoine quittent la solitude pour soutenir la foi chancelante des fidèles.
Le fameux Julien, dont j'ai déjà parlé, fut obligé au même temps, de quitter la solitude pour aller à Antioche ; Car comme les Ariens, ces hommes élevés dans le mensonge, et dans l'art détestable d'inventer des calomnies, soutenaient qu'il était de leur parti, Flavien, Diodore, et Aphratès ces lumières éclatantes de l'Eglise lui envoyèrent Acace généreux défenseur de la vérité, qui fut depuis élevé sur le Siège de l'Eglise de Berée, pour le prier d'avoir pitié de tant de millions de personnes, en rendant témoignage à la vérité, et en confondant le mensonge. J'ai rapporté les miracles qu'il fit durant ce voyage, dans l'histoire qui a pour titre Philothée, ou ceux qui désireront s'en instruire les peuvent voir. Ceux qui savent de quelle manière les hommes sont faits, ne douteront point qu'il n'ait attiré à nos assemblées tous les habitants de cette ville si peuplée, car tout ce qui est merveilleux, et surprenant attire pour l'or--
265 dinaire les hommes.
Les ennemis mêmes de la vérité demeurèrent d'accord qu'il fit un très grand nombre de miracles. Le grand Antoine avait fait autrefois sous le règne de Constantin la même chose dans la ville d'Alexandrie, Car il quitta sa solitude, pour aller dans tous les coins de cette grande Ville, et pour avertir les habitants, qu'Athanase prêchait la doctrine des Apôtres, et que les Ariens étaient les ennemis de la vérité. Voila comment ces grands hommes savaient ce qui est propre en chaque saison, et quand il faut demeurer dans la solitude, ou sortir de la solitude pour vivre dans les villes.
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CHAPITRE XXVIII.
Célèbres Solitaires du même temps.
Il y eut plusieurs autres Solitaires, qui brillèrent dans le même temps, par l'éclat de leurs vertus. Les déserts de la Calcidice virent Avit, Marcien, et Abraham qui tâchaient de mener dans un corps sujet aux passions, une vie qui en fut exempte. Agapet, Siméon, Paul, et quelques autres cueillaient dans le voisinage d'Apamée, les fruits spirituels d'une sainte Philosophie. Publius, et Paul le consacrèrent aux mêmes exercices, dans le territoire de Zeugma. Acepsemas que personne ne pouvait se lasser de louer passa soixante ans dans une Cellule du territoire de Cyrestes, sans voir personne, ni sans parler. Le merveilleux Zeugmate tout privé qu'il était de l'usage
266 des yeux, ne laissait pas de visiter le troupeau du Sauveur, et d empêcher que les loups n'en approchassent ; en haine de quoi les hérétiques ayant brûlé sa Cellule, Trajan Maître de la Milice, homme de grande piété y lui en fit faire une autre, et le prit en protection. Marien, Eusèbe, Ammien, Pallade, Siméon, Abraham et quelques autres, dont j'ai écrit conférerait dans le voisinage d' Antioche, l'image de Dieu qui était gravée dans leur âme. La montagne qui est proche de cette grande ville, était couverte de pareilles fleurs : C'est ainsi que je parle de Pierre natif de Galatie, d'un autre du même nom, qui était d'Egypte, de Romain, de Sévère, de Zénon, de Moïse, de Malque, et de plusieurs dont les noms font connus de Dieu, bien qu'ils ne le soient point des hommes.
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CHAPITRE XXIX.
Rares qualités d'Ephrem, et de Didyme.
Ephrem fleurissait dans le même temps à Edesse, et, Didyme à Alexandrie : ils écrivaient tous deux contre les hérétiques. Ephrem écrivait en Syriaque, parce qu'il ne savait point la langue Grecque, et ne laissait pas néanmoins de réfuter les erreurs des Grecs d'une manière invincible. Et parce que Hamonius fils de Bardesànès avait composé des Hymnes, où sous la beauté de la Poésie il avait caché le venin de l'erreur, Ephrem en composa d'autres, qui avec l'élégance des termes, avaient la sincérité de la
267 piété, et qui servent encore aujourd'hui à rendre les Fêtes des saints Martyrs plus célèbres. Pour Didyme bien qu'il eût perdu la vue dès sa jeunesse, il ne laissa pas d'apprendre la Poétique, la Rhétorique, l'Arithmétique, la Géométrie, et l'Astronomie. Il apprit aussi par le seuls sens de l'ouïe, la Logique d'Aristote, et la doctrine de Platon, non comme des sciences qui continrent la vérité, mais comme des arts dont la vérité se peut servir pour confondre le mensonge. Il apprit encore non seulement les termes, mais il pénétra le sens de l'Ecriture. Voila les Moines qui se rendirent en ce temps-là les plus célèbres par leur vertu.
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CHAPITRE XXX.
Célèbres évêques de Pont et d'Asie.
Le Clergé fournit de son côté quantité d'hommes illustres en doctrine, et en sainteté, comme les deux Grégoires, dont l'un était Évêque de Nazianze, et l'autre de Nysse. Celui-ci était frère du grand Basile, et celui-là son ami intime, et le compagnon de ses études. Pierre était frère de Grégoire, et de Basile, et imitait leur vertu, bien qu'il ne fût pas aussi savant qu'eux dans les sciences profanes. Optime combattait en Pisidie, et Ampniloque en Licaonie pour la défense de la foi. Damase Évêque de Rome, et Ambroise Évêque de Milan s'opposaient de loin à ses ennemis. Ceux qui avaient été bannis aux extrémités de l'Empire, étaient joints à ceux-ci en 268 esprit, et confirmaient par leurs lettres, les fidèles dans la véritable doctrine. Dieu qui dispose de toutes choses avec une sagesse incompréhensible, avait suscité en ce temps-là, ces habiles Pilotes pour garantir le vaisseau de l'Eglise, de la tempête, et ces prudents Médecins pour apporter des remèdes convenables à la qualité des maux dont elle était tourmenté.
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CHAPITRE XXXI.
Réponse remarquable faite par Valentinien à Valens.
Ce ne fut pas là le seul moyen par lequel Dieu pourvut au salut de son Eglise ; il eut la bonté de lui procurer du soulagement d'une autre manière, que je dirai ici. Les Goths ayant pris les armes, Valens qui ne savait combattre d'autres ennemis que ceux de l'erreur, fut obligé de se retirer vers le Bosphore, et d'implorer le secours de Valentinien son frère. Mais ce Prince lui fit réponse que bien loin de secourir l'ennemi de Dieu, il se tenait obligé de réprimer son insolence. La douleur que cette réponse causa à cet impie ne l'empêcha pas de continuer la guerre qu'i avait déclarée à la vertu.
269 L'AN DE N. S. VALENTINIEN ET VALENS
CHAPITRE XXXII.
Piété insigne de Térence.
Térence Général non moins illustre par sa piété, que par sa valeur, ayant remporté la victoire sur les ennemis de l'Empire, Valens lui promit tout ce qu'il voudrait lui demander. Mais au lieu de demander de l'or, de l'argent, des maisons, des terres, des Charges, il demanda une Eglise pour ceux qui suivent la doctrine des Apôtres. L'Empereur ayant lu sa requête, la déchira, et lui commanda de demander autre chose. Térence ramassa les pièces de sa requête, et dit à Valens : J'ai ce que je souhaitais, et je ne demanderai rien autre chose. Dieu qui voit, et qui juge tout, voit et juge mes intentions.,
CHAPITRE XXXIII.
Parole hardie de Trajan Maître de la Milice.
Lorsque Valens eut traversé le Bosphore, et qu'il fut entré en Thrace, il demeura fort longtemps à Constantinople pour y faire des préparatifs de guerre, et envoya Trajan avec quelques troupes contre les Barbares. Trajan ayant été vaincu, Valens lui reprocha sa lâcheté ; mais ce General eut la générosité de lui répondre de cette sorte : Ce n'est pas moi qui ai été vaincu, c'est vous qui avez livré la
270 victoire aux ennemis, en leur procurant la protection de Dieu, à qui vous faites la guerre. Quand vous le persécutez, il se range de leur côté, et mène avec lui la victoire. Ne savez-vous pas qui sont ceux que vous avez chassés des Eglises, et ceux à qui vous avez livrés ? Arinthée, et Victor qui étaient Maîtres de la Milice, aussi bien que Trajan appuyèrent ce qu'il avait dit, et supplièrent l'Empereur de faire réflexion sur leurs remontrances,
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CHAPITRE XXXIV.
Prédiction faite par Isac Solitaire.
ON dit qu'lsac qui avait sa Cellule proche de la ville de Constantinople, cria à l'Empereur comme il partait à la tête de son armée : Où allez-vous, vous qui ayant déclaré la guerre a Dieu, ne sauriez l'avoir pour protecteur ? C'est lui qui a mis contre vous les armes dans les mains des Etrangers, parce que vous avez mis contre lui les blasphèmes dans la bouche des impies ; et que vous avez chassé des Eglises ceux qui chantaient ses louanges. Cessez de lui faire la guerre, et il cessera de susciter celle que vous font les Etrangers ; rendez les Pasteurs à leur troupeau, et vous remporterez la victoire sans aucune effusion de sang. Que si vous méprisez mes avis, et que vous donniez bataille, vous reconnaîtrez combien il est dur de regimber contre l'aiguillon, vous perdrez vos troupes, et ne rentrerez jamais dans la Capitale de votre Empire. Valens transporté de coIè 271 re, lui répondit : J'y rentrerai, et je châtierai vos fausses prophéties du dernier supplice. Isac lui répartit. Je veux bien être puni du dernier supplice, si ce que je dis n'arrive.
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CHAPITRE XXXV.
Généreuse liberté de Vétranion.
Vétranion cet homme orné de toute sorte de vertus, qui était seul Évêque de la Scythie, ayant excité dans son cœur le zèle de la gloire de Dieu, reprit publiquement Valens de ce qu'il protégeait l'erreur, et de ce qu'il persécutait les gens de bien, et lui dit à haute voix ces paroles de David : Je parlerai de vôtre Loi devant les Rois, et je rien rougirai point.
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CHAPITRE XXXVI.
Expédition de Valens contre les Goths.
Velens méprifant ces sages avis, envoya ses troupes contre les ennemis, et attendit dans un bourg, le succés de la bataille. Ses troupes furent mises en fuite, et poursuivies jusques au bourg, où il s'était caché, et où les ennemis ayant mis le feu, il fut brûlé, et puni dès cette vie de ses crimes.
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CHAPITRE XXXVII.
Les Goths sont infectés des erreurs d'Arius.
Je crois devoir apprendre en cet endroit à ceux qui ne le savent pas, par quelle rencontre les Goths reçurent la doctrine corrompue d'Arius. Quand ils passèrent le Danube, et qu'ils firent alliance avec Valens, l'exécrable Eudoxe qui était présent, dit à ce Prince, qu'il fallait persuader aux Goths de communiquer avec eux; Car ces peuples ayant été éclairés dès auparavant de la lumière de la foi, avaient été nourris ensuite de la doctrine des Apôtres. La paix, lui dit Eudoxe, sera plus solide, s'ils s'unissent avec nous dans un même sentiment. Valens ayant goûté cet avis, proposa aux principaux d'entre les Goths de faire profession de sa créance. Mais ils lui répondirent que jamais ils ne se départiraient de la doctrine de leurs pères. Ulfila était alors Évêque de leur Nation. Il avait acquis parmi eux une si grande autorité, qu'ils respectaient ses paroles comme des lois. Eudoxe l'ayant gagné par caresses, et par présents, lui persuada de porter les Goths à entrer dans la communion de l'Empereur. Il le lui persuada, en l'assurant qu'il n'y avait aucune diversité de doctrine, et que les différends qui avaient agité l'Eglise, n'étaient que des effets de l'ambition de quelques particuliers. Voila pourquoi les Goths disent que le Père est plus grand que le Fils, mais ils ne disent point qu'il est une créature, bien qu'ils admettent à leur 273 communion ceux qui le disent. Ainsi ils n'ont pas entièrement renoncé à la doctrine de leurs pères, et quand Ulfila les porta à communiquer avec Valens, et avec Eudoxe, il leur dit qu'il n'y avait aucun dogme nouveau, mais seulement quelques contestations nées de l'opiniâtreté.et d'un trop grand désir de paraître.
DE THEODORET
L'AN DE N. S.
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CHAPITRE PREMIER. Piété de l'Empereur Gratien. La conduite de l'Empereur Valens, et le genre de sa mort sont voir très-clairement la bonté avec laquelle Dieu souffre longtemps l'emportement, et la fureur de ceux qui s'élèvent contre lui, et la rigueur avec laquelle il punit enfin ceux qui abusent de sa patience. Sa miséricorde, et sa justice sont comme les deux bassins de la balance où il pèse les actions des hommes. Quand quelqu'un par l'excès de ses crimes, se rend indigne des effets de la clémence, il réprime son insolence par la sévérité de la justice. Gratien fils de Valentinien, et neveu de Valens, se vit en possession de tout l'Empire. Il y avait été associé par Valentinien son père ; mais depuis que 275 Valens son oncle fut mort, il joignit l'Asie, et une partie de l'Afrique à ce qu'il possédait en Europe. Il fit éclater aussitôt la piété qu'il avait dans le cœur, et consacra à Dieu les prémices de son règne.
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IL ordonna que les Pasteurs reprendraient la conduite de leur troupeau, et que les Eglises seraient livrées à ceux qui étaient de la communion de Damase, qui ayant été chargé après la mort de Libère, du gouvernement des fidèles de Rome, était prêt de tout dire, et de tout faire pour la défense de la doctrine des Apôtres. Il choisit Sapor Maître de la Milice, qui était alors en grand crédit, pour exécuter sa loi, et pour chasser de l'Eglise comme des loups, les sectateurs de la doctrine d'Arius, et pour mettre en leur place les bons Pasteurs et le troupeau fidèle. Cette loi fut exécutée dans toutes les Provinces sans aucune résistance, mais il y eut de la contestation dans Antioche.
L'AN DE N. S. GRATIEN, VALENTINIEN, THEODOSE CHAPITRE III. Nouveautés introduites par Apollinaire. Sage condescendance de Mélèce. Les défenseurs de la doctrine des Apôtres étaient divisés en deux partis, comme nous l'avons déjà dit. Les uns ayant détesté la perfidie des Ariens, incontinent après le piège dressé à Eustate, s'étaient assemblés à part sous la conduite de Paulin, et les autres sous celle de Mélèce, aussitôt qu'Euzoïus eut été ordonné. Outre cela Apollinaire de Laodicée s'était fait chef d'un troisième parti. On avait cru d'abord qu'il avait de la piété, et qu'il soutenait la doctrine des Apôtres ; mais on reconnut depuis, qu'il la combattait. Il parla de la nature de Dieu d'une manière fort impropre. Il s'imagina qu'il y avait divers rangs, et il eut la hardiesse d'avancer que le mystère de l'Incarnation est un mystère imparfait, et que l'âme raisonnable qui doit conduire le corps, n'a point eu de part au salut. Il a cru que le Verbe qui est Dieu, ne lui a point fait l'honneur de s'unir à elle, et qu'il ne l'a point rachetée. Ainsi le corps qui n'est que de terre, a été élevé jusqu'à être respecté par les esprits invisibles, et l'âme qui est l'image de Dieu, est demeurée couverte de la honte du péché. Il a publié beaucoup d'autres erreurs semblables, par un déplorable aveuglement. Il demeurait quelquefois d'accord que le Verbe a pris un corps dans le sein de la Vierge ; quel-
277 quefois il assurait que ce corps est descendu du Ciel avec le Verbe ; et enfin il disait d'autres fois, que le Verbe s'est fait chair sans rien prendre de notre nature. Il mêla parmi les promesses que Dieu nous a faites, des fables, et des bagatelles qui ne méritent pas d'avoir place dans mon ouvrage. Il corrompit par le poison de cette doctrine, non seulement ceux qui suivaient son parti; mais aussi quelques-uns de la communion de l'Eglise Catholique. Néanmoins quand ceux qu'il avait infectés de la sorte, firent depuis réflexion, d'un côté sur leur petit nombre, et sur leur faiblesse, et de l'autre sur la majesté de l'Eglise, et sur la multitude des fidèles qui la composent, ils se réunirent à elle, sans renoncer absolument à l'impiété de leurs sentiments. C'est de cette racine corrompue qu'est sortie l'opinion qui est parmi nous, que la divinité, et la chair de Jésus-Christ sont d'une même nature ; que la divinité a souffert, et plusieurs autres erreurs, qui ont excité de grandes contestations entre le Clergé, et le peuple des Provinces ; mais cela n'est arrivé que depuis. Lorsque Sapor Maître de la Milice fut arrivé à Antioche, et qu'il y eut proposé les ordres qu'il avait reçus de l'Empereur, Paulin dit qu'il communiquait avec Damase. Apollinaire dit la même chose, à dessein de cacher ses erreurs. Mèlèce demeurait cependant en repos, et écoutait leur contestation. Flavien qui n'était alors que dans l'ordre des Prêtres, parla à Paulin en ces termes, en présence de Sapor:
Si vous communiquez avec Damase, faites-nous voir que vous teniez la doctrine, pour lui il confesse une sub- 278 stance, et trois hypostases dans la Trinité, et vous au contraire ne connaissez point ces trois hypostases. Montrez-nous que vous soyez d'accord avec lui touchant la doctrine, et nous consentirons que vous preniez la conduite de l'Eglise.
Ayant ainsi fermé la bouche à Paulin, il se tourna vers Apollinaire, et lui dit : Je m'étonne de la hardiesse que vous avez de corn battre si ouvertement la vérité. Vous savez que Damase assure que le Verbe s'est uni à un homme entier, et parfait. Vous dites le contraire, quand vous soutenez que l'âme n'a point eu de part à la grâce de la Rédemption. Que si ce que nous disons est une calomnie, renoncez à la nouveauté que vous avez inventée, embrassez la doctrine de Damase, et a prenez possession des Eglises.
Mélèce le plus doux, et le plus modéré de tous les hommes, tint à Paulin ce discours tout rempli de la tendresse de la charité.
Puisque Dieu m'a confié la conduite de ce troupeau, et que vous en avez un autre, qui s'accorde avec le mien touchant les points de la foi, ne faisons qu'un troupeau de ces deux-là, ne contestons point pour la primauté, et: prenons tous deux un soin égal du salut de ces âmes qui nous sont commises. Si le premier Siège de cette Eglise est entre nous un sujet de dispute, mettons-le entre nous deux, plaçons dessus le saint Evangile ; si je meurs avant vous, vous demeurerez seul Evêque, et si votre mort précède la mienne, je tacherai de conduire seul le troupeau, selon que Dieu m'en sera la grâce.
Paulin rejeta cette condition, que Mélèce lui avait offerte avec tant de douceur, et tant de bonté. Le Maître de la Milice 279 ayant fait une sérieuse réflexion sur l'affaire, mit Mélèce en possession des Eglises, et Paulin continua de conduire ceux qui s'étaient séparés du reste du troupeau.
L'AN DE N. S. GRATIEN, VALENTINIEN, THEODOSE CHAPITRE IV.
Ordination de plusieurs Évêques. Mort d'Eusèbe Evêque de Samosate.
Lorsqu'Apollinaire se vit privé de la conduite de l'Eglise, il publia la doctrine qu'il avait inventée, et se fit Chef de parti. Il passait la plus grande partie de l'année dans Laodicée. Il avait ordonné dès auparavant dans Antioche Vital, qui était un homme élevé dans la piété, et dans la doctrine des Apôtres, mais qui s'était depuis laissé corrompre par le poison de l'erreur. Mélèce imposa les mains à Diodore, dont nous avons ci-devant parlé, qui avait sauvé le vaisseau de l'Eglise au milieu d'une furieuse tempête, le plaça sur le Siège Episcopal de Tarse, et le chargea de la conduire de la Cilicie. Il donna le gouvernement des fidèles d'Apamée, à Jean, issu d'une race noble, mais plus illustre par l'éclat de sa vertu, que par la gloire de ses ancêtres, et également recommandable par l'éminence de sa doctrine, et par la pureté de ses mœurs. Il avait présidé à l'assemblée des fidèles dans le temps de la persécution, et avait été secondé dans ce laborieux emploi par Etienne, homme d'un rare mérite, que Mélèce envoya à la ville de. Germanicie, comme 280 un savant Médecin, pour guérir les âmes qui étaient infectées des erreurs d'Eudoxe. L'espérance que Mélèce avait conçue des excellentes qualités de ce personnage ne fut point vaine. Car par sa prédication il changea les loups en brebis. Eusèbe étant retourné du lieu de son exil sacra Acace, dont le nom est illustre Evêque de Bérée et Théodote dont la vertu est connue de tout le monde, Evêque de Jérapole. Il sacra aussi Eusèbe Evêque de Calcidice, et Isidore Évêque de Tyr. C'étaient deux hommes dont le cœur brûlait du zèle de la gloire de Dieu. On dit qu'il sacra aussi Euloge Evêque d'Edesse. Cet Euloge avait généreusement défendu la doctrine des Apôtres, et avait été relégué avec Protogène à la ville d'Antinoüs. Barsès ce Prélat si admirable était mort. Il sacra encore Protogène compagnon des combats d'Euloge, Evêque de Carras, et le laissa dans cette ville comme un sage Médecin, pour guérir les maladies spirituelles de ses habitants. Enfin il sacra Maris Evêque de Dolique petite ville infectée par le poison de l'Arianisme. Comme il y entrait pour le placer sur le Siège Episcopal, une femme prévenue de la doctrine d'Arius, lui jeta une tuile sur la tête, dont il mourut. Il obligea ceux qui étaient présents de lui promettre avec serment, de ne point rechercher la femme qui l'avait blessé, pour imiter autant qu'il lui serait possible, son maître, qui pria sur la Croix pour ceux qui l'avaient crucifié : en disant :
s. Luc c. 23. Mon Père, pardonnez-leur, parce qu'ils ne savent ce qu'ils font,
et Etienne son Collègue dans le saint Ministère, qui après avoir été couvert d'une grêle 281 de de pierres, cria : Seigneur ne leur imputez point ce péché.
Voila quelle fut la fin des combats, et des travaux du grand Eusèbe. Après avoir évité de tomber entre les mains des Thraces, il ne put éviter de tomber entre celles des hérétiques. Mais ces mains-là mêmes lui mirent la couronne du martyre sur la tête. Tout ce que je viens de raconter se passa depuis que les Evêques eurent été rappelés du lieu de leur exil.
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CHAPITRE V.
Victoire remportée par Théodose, sur les ennemis de l'Empire.
L'Empereur Gratien ayant appris que les Goths qui avaient brûlé Valens, faisaient le dégât en Thrace, partit d'Italie pour aller en Pannonie. Théodose qui n'était pas moins recommandable par l'éclat de ses vertus, que par le mérite de ses ancêtres, demeurait alors en Espagne, lieu de sa naissance, et de son éducation pour éviter les effets de la jalousie. L'Empereur crut ne pouvoir plus heureusement terminer la guerre contre les Barbares, qui étaient extraordinairement enflés de l'heureux succès de leurs armes, qu'en donnant le commandement des troupes à Théodose. L'ayant donc mandé d'Espagne, et l'ayant honoré de la charge de Maître de la Milice, il l'envoya contre les Barbares. Il y alla avec l'ardeur qui lui était inspirée par la foi, entra en Thrace, rangea ses gens en bataille, fondit sur les barbares, qui prirent à l'heure-même la fuite, et 282 furent vivement poursuivis. Il y en eut un très-grand nombre qui furent taillés en pièces, non seulement par les Romains, mais aussi par ceux de leur nation.
Quelques-uns trouvèrent le moyen de passer le Danube, et de s'échapper. Théodose apporta lui-même la nouvelle de sa victoire ; mais elle paraissait si incroyable, qu'à peine trouvait-elle de la créance dans l'esprit de l'Empereur.
D'ailleurs ses ennemis publiaient qu'il avait été défait. Mais pour se justifier il demanda qu'on l'envoyât au champ de bataille, où les corps morts étaient encore. L'Empereur envoya quelques personnes, pour s'informer de la vérité.
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CHAPITRE VI. Songe de Théodose, et son association à l'Empire. Théodose eut cependant une vision, qui comme je crois lui avait été envoyée par le Créateur de l'Univers. Il crut voir durant le sommeil, Mélèce Évêque d'Antioche, qui le revêtait de la robe Impériale, et qui lui mettait la couronne sur la tête. Il conta le matins un songe à un de ses amis, qui lui dit qu'il ne contenait rien d'obscur, ni de douteux. Ceux que l'Empereur avait envoyés en Thrace, étant retournés bientôt après, et lui ayant rapporté que plusieurs mille des ennemis étaient demeurés morts sur la place:, il ajouta foi à leur rapport, approuva le choix qu'il avait fait de Théodose pour commander ses troupes, l'associa à l'Empire,.
283 lui assigna les Provinces d'Orient que Valens avait gouvernées , et retourna en Italie. Théodose n'eut point de plus grand soin au commencement de son règne, que de rétablir la paix de l'Eglise. Il assembla pour cet effet les Evêques de son obéissance à Constantinople, ou l'erreur d'Arius avait fait ses plus grands progrès, au lieu que le reste de l'Empire s'en était heureusement préservé. Constantin fils aîné de Constantin, et Constant son jeune frère avaient conservé la foi de leur père, et Valentinien Empereur d'Occident, n'avait rien altéré de la doctrine de l'Eglise.
L'AN DE N. S.
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CHAPITRE VII. Évêques considérables parmi les Ariens. LA plus grande partie de l'Empire d'Orient était infectée de la contagion de l'erreur. Arius avait répandu tout le venin de son hérésie dans la ville d'Alexandrie, où il avait été élevé à l'honneur du Sacerdoce. Eusèbe, Patrophile, Aëce, Paulin, Grégoire, Théodote, George, Athanase, et Narcisse en cultivèrent la semence. Mais Eusèbe, Théognis, Menophante, Théodore, et quelques autres qui ne se distinguaient des autres que par l'excès de leur malice, l'arrosèrent, et la firent croître. Le travail de ces détestables jardiniers fut secondé par la légèreté de Constance, et par la malignité de Valens. Ce fut pour cette raison que Théodose ne convoqua à Constantinople, que les Évêques qui demeu -
284 raient dans l'étendue de ses Etats. Lorsqu'ils y furent arrivés au nombre de cent cinquante, il défendit qu'on lui montrât le Grand Mélèce, parce qu'il le voulait reconnaître par la seule idée qu'il avait de son songe. Lorsqu'ils eurent été introduits dans son palais, il courut droit à Mélèce, l'embrassa étroitement et lui baisa la main qui lui avait mis la couronne sur la têt, l'estomac, la tête, la bouche et les yeux, et lui témoigna les mêmes sentiments de tendresse, qu'un fils témoigne à son père, quand il le revoit après une longue absence. II lui raconta la vision qu'il avait eue durant le sommeil. Ayant fait ensuite un accueil très-favorable à tous les autres, il les exhorta à délibérer sur le sujet pour lequel ils étaient assemblées.
L'AN DE N. S.
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CHAPITRE VIII.
Concile de Constantinople.
Grégoire qui avait gouverné peu auparavant l'Eglise de Nazianze, demeurait alors à Constantinople, où il s'opposait de tout son pouvoir aux blasphèmes des Ariens, et où cherchant, et ramenant continuellement des brebis égarées, il augmentait le troupeau. Mélèce qui était très-particulièrement informé des motifs par lesquels les translations avaient été défendues, le maintint aussitôt qu'il l'eut vu dans la possession du Siège de Constantinople, et ayant été bientôt après appelé à une vie exempte de douleurs, fut honoré des éloges funèbres 285 de tous ceux qui avaient l'avantage de bien parler en public. Timothée Évêque d'Alexandrie, et qui avait succédé dans cette dignité à Pierre successeur d'Athanase, ordonna au lieu de l'admirable Grégoire, un Cynique nommé Maxime, à qui il coupa les grands cheveux que portent les Philosophes de cette secte. Ce Maxime était infecté des extravagances d'Apollinaire. Mais une entreprise aussi extraordinaire que celle-là, fut improuvée par les Evêques qui étaient présents, et qui étaient des hommes d'une sagesse très éclairée, et d'une charité très-ardente. Hellade successeur du Grand Basile, Grégoire, et: Pierce frères de ce même Basile, Amphyloque Évêque de Lycaonie, Optime Évêque de Pisidie, et Diodore Évêque de Cilicie étaient de ce nombre, Pélage Évêque de Laodicée, Euloge Évêque d'Edesse, Acace Évêque de Berée, Isidore Évêque de notre ville, Cyrille Évêque de Jérusalem, Gelase Évêque de Césarée en Palestine, homme aussi recommandable par la pureté de sa vertu, que par l'éminence de sa doctrine, et plusieurs autres d'un rare mérite. Tous ces Évêques, dis-je, s'étant séparés de la communion des Egyptiens, participaient alors à celle du Grand Grégoire, qui leur représenta, que puisqu'ils étaient assemblés pour rétablir la paix de l'Eglise, il n'y avait point d'intérêt d'aucun particulier qu'ils ne dussent sacrifier à cette paix.
Pour moi, dit-il, je serai délivré de toute sorte de soins, et je jouirai de l'agréable repos que je souhaite, et pour vous, vous goûterez la douceur de la paix, après avoir souffert une longue guerre. Car ce serait une grande extravagance de vouloir nous ar-
286 mer les uns contre les autres, après avoir échappé depuis si peu de temps à la fureur de nos ennemis, et de leur donner le plaisir de nous voir employer nos forces contre nous-mêmes. Choisissez donc un homme habile, et capable de porter le poids de cette grande charge.
Les Évêques suivant ce sage avis élurent Nectaire, homme d'une naissance illustre, et d'une vertu plus illustre que sa naissance, et le sacrèrent Évêque de la Capitale de l'Empire. A l'égard de Maxime, ils le condamnèrent, et: le déposèrent comme infecté des erreurs d'Apollinaire. Ayant fait ensuite quelques canons touchant la Discipline, et confirmé la doctrine du Concile de Nicée, ils se séparèrent. La plupart étant retournés l'Eté suivant à la même ville y où les affaires de l'Eglise les avaient encore appelés, ils y trouvèrent une lettre des Évêques d'Occident, par laquelle ils étaient invités à assister à un Concile qui devait être tenu à Rome. Mais les Évêques de Constantinople s'excusèrent d'entreprendre un voyage, dont ils croyaient ne pouvoir tirer aucun fruit. Ils leur firent néanmoins une réponse, où ils décrivirent la violence de la tempête, qui avait agité l'Eglise, leur marquèrent quoi que légèrement, le peu de soin qu'ils avaient pris de les secourir, et leur représentèrent en abrégé la doctrine des Apôtres. Je rapporterai ici la lettre entière, comme une preuve authentique de la sagesse, et, de la vigueur de ces Prélats qui l'écrivirent.
L'AN DE N. S.
379 GRATIEN, VALENTINIEN, THEODOSE
CHAPITRE IX. Lettre du Concile de Constantinople.
Le saint Concile des Évêques Orthodoxes assemblé dans la grande ville de Constantinople, à Nos Seigneurs nos très chers et très pieux frères, et Collègues, Damase, Ambroise, Breton, Valérien, Ascole, Aneme, Basile et aux autres saints Évêques assemblés dans la grande ville de Rome ; Salut en notre Seigneur.
IL est peut-être inutile de vous représenter la multitude des maux que nous avons soufferts du crédit, et de la fureur des Ariens, comme si vous n'en aviez point de connaissance. Car nous ne saurions croire que ce qui nous touche vous soit si indifférent, que vous ayez besoin d'être informés des peines qui ont dû il y a longtemps exciter votre compassion. Les tempêtes dont nous avons été battus ont fait trop de bruit pour n'avoir pas frappé vos oreilles. Le peu de temps qui s'est écoulé depuis cette persécution, n'a pas permis qu'elle se soit effacée de la mémoire, non seulement de ceux qui l'ont soufferte, mais encore de ceux dont la charité sont tous les maux que les autres souffrent. il n'y a que deux jours que les uns ont obtenu permission de sortir du lieu de leur exil, et de retourner à leurs Eglises avec des fatigues incroyables. On a rapporté les corps des autres, qui sont morts de misère dans un pays étranger. Quelques-uns ayant trouvé depuis leur retour 288 la colère des hérétiques aussi ardente, et aussi envenimée que jamais, ont souffert dans leurs maisons, de plus rigoureux traitements que parmi les peuples les plus barbares. Les uns ont été lapidés, comme saint Etienne le fut autrefois. Les autres ont été tourmentés de divers supplices, de sorte qu'ils portent sur leurs corps les marques de notre Seigneur Jésus-Christ. Qui pourrait faire le dénombrement des taxes, qui ont été imposées aux villes, et aux communautés, des proscriptions des particuliers, des pièges qu'on leur a dressés, des affronts, et des emprisonnements qu'on leur a fait souffrir ? En effet nos misères se sont multipliées sans nombre, soit que la justice de Dieu veuille punir nos péchés, ou que sa miséricorde ait dessein d'éprouver notre patience. C'est pourquoi nous rendons grâces à Dieu de ce qu'il a instruit ses serviteurs, par tant d' afflictions, et de ce qu'ensuite il a eu la bonté de nous donner du soulagement. Nous ne saurions sans beaucoup de loisir, ni sans beaucoup de travail, rétablir le corps de l'Eglise, et lui rendre peu à peu la santé, et la force que ses longues maladies lui ont ôtées. Car bien que nous semblions délivrés de la violence des persécutions, et que nous jouissions des lieux que les hérétiques avaient usurpés, nous ne laissons pas d'être incommodés par les loups, qui depuis qu'ils sont chassés de la bergerie, enlèvent toujours quelque brebis dans les bois, sont du bruit parmi le peuple, et renversent autant qu'ils peuvent l'Eglise. C'est pourquoi il est nécessaire, comme nous venons de dire, de mettre beaucoup de temps à cette affaire importante. 289 Etant animés d'une charité véritablement fraternelle, vous nous invités par les lettres du très pieux Empereur, à nous trouver comme vos membres, au Concile que vous prétendez tenir à Rome, selon la volonté de Dieu, afin qu'après que nous avons été seuls destinés à souffrir toute sorte de misères, vous ne soyez pas seuls destinés à la joie, et au triomphe, depuis que les Empereurs concourent à la défense de la piété ; mais que nous ayons part à votre joie, et que nous régnions avec vous, selon l'expression du saint Apôtre. Nous aurions bien souhaité qu'il nous eût été possible de contenter votre désir; et nous aurions volontiers demandé des plumes pour voler comme des colombes, et pour nous reposer dans votre sein. Lais comme nous ne saurions y aller, sans abandonner les Eglises qui commencent à se repeupler, et que l'année dernière nous nous rassemblâmes à Constantinople, après avoir assisté au concile d'Aquilée, et que nous avions le consentement que les Evêques qui avaient assisté à ce concile, et que nous ne nous doutions en aucune sorte qu'il nous fallût entreprendre de plus grand voyage, comme d'ailleurs nous n'avons pas assez de temps ni pour préparer ce qui nous serait nécessaire à ce voyage, ni pour en avertir les Evêques nos Collègues, qui sont répandus en des Provinces éloignées, et pour recevoir leur consentement ; et comme enfin plusieurs avaient d'autres empêchements, tout ce que nous avons pu faire, tant pour rétablir l'ordre, et la discipline, que pour vous assurer de la sincérité de notre affection, a été de prier Cyriaque, Eusèbe, 290 et Priscien nos très-chers, et très-vénérables frères. et Collègues de prendre la peine de vous aller trouver, et de vous témoigner que nous n'avons de désirs que pour la paix, d'amour que pour l'unité, et de zèle que pour la foi. Si nous avons souffert des persécutions, des tourments, les menaces des Empereurs, les rigueurs des Gouverneurs des Provinces, et les violences des hérétiques, nous ne les avons souffertes pour |a défense de la doctrine Evangélique, qui a été publiée par les trois cent dix huit Évêques du Concile de Nicée en Bithynie. Il faut que vous approuviez aussi bien que nous cette doctrine, et que tous ceux qui ne veulent pas renverser la foi l'approuvent, puisque c'est l'ancienne doctrine qui est conforme au Baptême, et qui nous fait croire le Père, le Fils, et le saint Esprit, que le Père, le Fils, et le saint Esprit ont la même divinité, la même substance, et la même puissance ; que les trois hypostases, ou les trois personnes parfaites ont la même dignité, et le même empire éternel. Ainsi l'erreur de Sabellius, qui confond les personnes en ôtant leurs propriétés, n'a point de lieu parmi nous, ni le blasphème des Eunomiens, des Ariens, de des Pneumatomaques qui divisent la substance, la nature, et la divinité, et qui établissent une Trinité nouvelle, c'est à dire une Trinité créée, ou de diverse substance, au lieu de la Trinité incréée, consubstantielle, et éternelle. Nous conservons aussi la pureté de la doctrine touchant l'Incarnation de notre Seigneur, en n'admettant point un corps imparfait, sans âme, ou sans esprit ; mais en tenant que le Verbe de Dieu 291 a été parfait avant tous les siècles, et que dans les derniers temps il s'est fait homme parfait pour notre salut. Voila un abrégé de la foi que nous enseignons constamment, dont vous recevrez encore plus de joie, si vous prenez la peine de lire deux écrits, dont l'un a été composé à Antioche, et l'autre le fut l'année dernière à Constantinople, où nous avons expliqué plus au long notre créance, et condamné par notre signature les hérésies, qui se sont élevées depuis peu. Pour ce qui regarde l'administration des Églises particulières, il y a, comme vous savez, un Canon fait par les saints Evêques de Nicée, par lequel il est ordonné que les ordinations soient faites par les Evêques de chaque Province, et s'ils l'ont agréable, qu'elles soient faites aussi par les Evêques des Provinces voisines, qui se rencontreront avec eux. Nous vous prions de croire que cette règle-là est très-religieusement observée parmi nous, et que les Evêques des plus grandes villes, ont été ordonnés de la sorte. C'est ainsi que Nectaire a été ordonné Évêque de l'Eglise de Constantinople, qui est une Eglise comme nouvellement fondée, puisque par la miséricorde de Dieu nous l'avons arrachée depuis peu de la gueule du lion, en la retirant d'entre les mains des hérétiques, et qu'il a été établi du commun consentement des Evêques assemblés dans un Concile Général, en présence du très-religieux Empereur, au contentement de tout le Clergé, et de tout le peuple. C'est ainsi que les Evêques de Syrie, et d'Orient ont ordonné d'un commun consentement, avec l'agrément de tous les fidèles, le très 292 religieux, et très-vénérable Slavien Évêque d'Antioche, ou le nom de Chrétien fut premièrement connu. Son ordination a été depuis approuvée par un Concile Général, comme une ordination légitime. Nous vous avertirons que le très religieux, et très vénérable Cyrille est Évêque de l'Eglise de Jérusalem, qui est la mère de toutes les Eglises, qu'il a été élu, et établi selon ses canons, par les Évêques de |a province et qu'il a soutenu divers combats contre les Ariens. Nous vous exhortons de leur témoigner la joie que vous avez de l'ordination Canonique, qu'ils ont reçue parmi nous, et d'être unis avec eux par la charité, par la crainte de Dieu qui supprime les mouvements humains, et préfère l'édification de l'Eglise, à l'amour des créatures. Quand nous aurons établi parmi nous d'un commun consentement, la vérité de la soi et la sincérité de la charité, nous cesserons de dire cette parole que saint Paul a condamnée ? Je suis à Paul, et moi je suis à Apollon, et moi à Céphas. Nous serons tous à Jésus-Christ, qui ne sera point divisé entre nous. Nous conserverons l'unité du corps de l'Eglise, et paraîtrons avec confiance devant le tribunal du Seigneur. Voila ce que ces Évêques écrivirent contre les erreurs folles, et extravagantes d'Arius, d'Aëce, d'Eunome, de Sabellius, de Photin, de Marcel, de Paul de Samosate, et de Macedonius. Ils condamnèrent aussi les nouveautés d'Apollinaire, en déclarant qu'ils tenaient une saine doctrine touchant l'Incarnation du Sauveur, en rejetant une Incarnation imparfaite par laquelle le Verbe se fût uni à un corps sans
293 âme, ou sans esprit.
Damase qu'on ne saurait assez louer, n'eut pas plutôt appris que cette hérésie s'était élevée, qu'il déposa, et retrancha de l'Eglise Apollinaire, et Timothée son Disciple, et qu'il en avertit les Évêques d'Orient par la lettre qui suit.
L'AN DE N. S. GRATIEN, VALENTINIEN, THEODOSE CHAPITRE X.
Lettre de Damase Évêque de Rome contre Apollinaire et Timothée. Quand votre charité, mes très-chers, et très-honorés fils, rend un profond respect au S. Siège Apostolique, elle agit très avantageusement pour vous-même. Car bien que je sois obligé de tenir le ce gouvernail de l'Eglise, où le saint Apôtre a enseigné la doctrine de l'Evangile, je me tiens tout à fait indigne de cet honneur, et travaille autant que je puis pour arriver à la félicité qu'il possède. Vous saurez donc, s'il vous plaît, que nous avons condamné le profane Timothée Disciple de l'hérétique Apollinaire, avec sa doctrine toute remplie d'impiété, et que nous espérons qu'aucun reste de sa secte ne subsistera à l'avenir. Que si ce vieux serpent revit pour son supplice, bien qu'il ait été frappé une, ou deux fois, et chassé hors de l'Eglise, et qu'il tâche de corrompre par son venin quelques fidèles, ayez soin de l'éviter, et vous souvenant toujours de la foi des Apôtres qui a été écrite, et publiée par les Évêques dans le Concile de Nicée, demeurez y fermes, et immuables sans permettre que ni le Clergé, ni le 294 peuple qui sont commis à votre conduite, prêtent l'oreille aux questions vaines qui ont été abolies. Car nous avons déjà établi cette règle, que quiconque fait profession d'être Chrétien, doit observer tout ce qui est contenu dans la tradition des Apôtres, selon ce que dit le bienheureux Paul :
Si quelqu'un vous prêche un autre Evangile que celui que vous avez reçu, qu'il soit anathème. Jésus-Christ fils unique de Dieu, notre Seigneur a mérité par ses souffrances. une rédemption parfaite à la nature humaine, et a délivré l'homme entier de tout péché. Quiconque dit qu'il a eu ou une divinité, ou une humanité imparfaite, est rempli de l'esprit du démon, et montre qu'il est un fils de perdition. Qu'est-il donc besoin que vous me demandiez que je dépose Timothée, puisqu'il a déjà été déposé avec Apollinaire son Maître, par le jugement du Siège Apostolique, rendu en présence de Pierre Évêque d'Alexandrie, et qu'il souffrira au jour du Jugement les supplices qu'il mérite ? Que s'il attire à son opinion de faibles esprits, et qu'après avoir renoncé à l'espérance qu'il devait avoir en Jésus-Christ, il mette sa confiance en la multitude des personnes qui le suivent, tous ceux qui voudront s'opposer avec lui aux règles de l'Église, périront aussi avec lui. Je prie Dieu qu'il vous conserve, mes très-chers fils.
Les Évêques assemblés à Rome écrivirent encore une autre Lettre contre diverses hérésies. Je crois la devoir insérer en cet endroit, aussi bien que la précédente.
L'AN DE N. S. GRATIEN, VALENTINIEN, THEODOSE CHAPITRE XI.
Lettre de Damase Évêque de Rome, contre diverses hérésies. Profession de foi envoyée par le Pape Damase, à Paulin, Évêque lorsqu'il était à Thessalonique en Macédoine.
Puisque cette erreur s'est élevée depuis le Concile de Nicée, que quelques-uns osent dire avec une bouche sacrilège, que l'esprit saint a été sait par le Fils, nous prononçons anathème contre ceux qui ne publient pas franchement qu'il a la même substance, et la même puissance que le Père, et le Fils. Nous prononçons aussi anathème contre ceux qui suivent les erreurs de Sabellius, en disant que le Père est le même que le Fils. Nous prononçons anathème contre Arius, et contre Eunome qui bien qu'ils usent d'autres termes, assurent avec une égale impiété que le Fils, et le Saint Esprit sont des créatures. Nous prononçons anathème contre les Macédoniens, qui étant descendus d'Arius ont changé de nom, sans changer d'impiété. Nous prononçons anathème contre Photin qui renouvelant l'hérésie d'Ebion, ne reconnaît notre Seigneur Jésus-Christ que comme le Fils de Marie. Nous prononçons anathème contre ceux qui introduisent deux Fils, un avant tous les siècles, et l'autre depuis l'Incarnation. Nous prononçons anathème contre ceux qui disent que le Verbe de Dieu a tenu lieu d'âme raisonnable à 296 la chair humaine, parce qu'il est vrai que le Fils et le Verbe de Dieu n a point été dans son corps à la place de l'âme raisonnable, et intelligente; mais qu'il a pris une âme raisonnable, et intelligente, et exempte de péché pour sauver l'homme entier. Nous prononçons anathème contre ceux qui disent, que le Verbe de Dieu est éloigné de lui par quelque sorte d''extension, qu'il n'a pas la même substance, et qu'il finira un jour. Nous tenons pour séparés de notre communion, ceux qui ont passé d'une Eglise, à une autre, jusques à ce qu'ils soient retournés à la ville, où ils ont premièrement reçu l'imposition des mains. Que si quelqu'un a été ordonné en la place de celui qui avait quitté son Eglise, que celui qui l'avait quittée demeure privé de l'honneur du Sacerdoce, jusques à ce que son successeur se repose dans le Seigneur. Si quel qu'un ne dit pas que le Père a toujours été, que le Fils a toujours été, et que le saint Esprit a toujours été, qu'il soit anathème. Si quelqu'un ne dit pas que le Fils est né du Père, c'est a dire, de sa substance divine, qu'il soit anathème. Si quelqu'un ne dit pas que le Fils est vrai Dieu, qu'il peut tout, qu'il sait tout, et qu'il est égal à son Père, qu'il soit anathème. Si quelqu'un dit que le Fils n'était pas dans le Ciel avec son Père, pendant qu'il était sur la terre avec les hommes, qu'il soit anathème. Si quelqu'un dit que la divinité du Fils de Dieu, a souffert la douleur de la Croix, et non l'âme ni le corps auxquels le Fils de Dieu s'était uni en prenant la forme d'esclave, comme dit l'Ecriture sainte, qu'il soit anathème. Si quelqu'un ne dit pas que le Verbe a
297 souffert dans la chair, qu'il a été crucifié dans la chair, qu'il est mort dans la chair, et qu'il a été le premier né des morts, en tant qu'il est la vie, et l'auteur de la vie comme Dieu, qu'il soit anathème.
Si quelqu'un ne dit pas qu'il est assis à la droite de Dieu le Père dans la chair, à laquelle il s'est uni, et qu'il viendra dans cette chair juger les vivants, et les morts, qu'il soit anathème. Si quelqu'un ne dit pas que le saint Esprit procède véritablement, et proprement du Père, comme le Fils, et qu'il est de la substance de Dieu, et vrai Dieu, qu'il soit anathème. Si quelqu'un ne dit pas que le Saint Esprit peut tout, qu'il sait tout, et qu'il est partout comme le Père, et le Fils, qu'il soit anathème. Si quelqu'un dit que le saint Esprit a été fait, ou qu'il a été fait par le Fils, qu'il soit anathème. Si quelqu'un ne dit pas que le Père a fait toutes les créatures visibles, et invisibles, par le Fils, qui s'est Incarné, et par le saint Esprit, qu'il soit anathème. Si quelqu'un ne dit pas que le Père, le Fils, et le saint Esprit n'ont qu'une Divinité, une Majesté, une Puissance, une Gloire, un Empire, un Royaume, une volonté, et une vérité qu'il soit anathème. Si quelqu'un ne dit pas que le Père, le Fils, et le saint Esprit sont trois Personnes véritables, égales, vivantes éternellement, contenant tout ce qu'il y a de visible, et d'invisible, toutes-puissantes, qui jugent tout, qui vivifient tout, qui sont tout, qui savent tout, qu'il soit anathème. Si quelqu'un ne dit pas que le saint Esprit doit être adoré par toutes les créatures, comme le Père et le Fils, qu'il soit anathème. Si quelqu'un a 298 des sentiments Orthodoxes touchant le Père, et le Fils, et qu'il n'en ait pas d'Orthodoxes touchant le saint Esprit, il est hérétique, parce que tous les hérétiques, qui ont de mauvais sentiments touchant le Fils de Dieu, et le saint Esprit, se trouvent coupables de la même perfidie, que les Juifs, et les Païens. Si quelqu'un divise la Divinité en disant que le Père est Dieu, et que ce sont des Dieux, et non un Dieu par l'unité de leur divinité, et de leur puissance, ou que mettant à part le Fils, et le saint Esprit, il ne reconnaisse que le Père pour un seul Dieu, qu'il soit anathème. Le nom de Dieux a été donné par Dieu même aux Anges, et aux Saints ; mais il n'a point été donné au Père, au Fils, et au saint Esprit. C'est le nom de Dieu qui leur a été donné, à cause de l'unité » de leur divinité, afin que nous sachions que nous sommes baptisés au nom du Père, du Fils, et du saint Esprit, et non au nom des Anges, ni des Archanges, comme les hérétiques, les Juifs, ou les Païens qui n'ont que la folie, et l'erreur en partage. Le salut des Chrétiens est d'être baptisés au nom. de la Trinité, c'est à dire du Père, du Fils, et du saint Esprit, et de croire la vérité, et l'unité de la divinité, de la puissance, de la majesté, et de ta substance des trois personnes.
299 L'AN DE N. S. 383 VALENTINIEN, THEODOSE CHAPITRE XII.
Mort de l'Empereur Gratien.
CE que je viens de raconter arriva sous le règne de Gratien, dont la valeur était redoutée par les Etrangers, et la douceur chérie par ses sujets. Après qu'il fut mort par un piège qu'on lui avait dressé, et qu'il n'eut point laissé d'autre héritier que Valentinien son frère, encore fort jeune, Maxime méprisant le bas âge de ce Prince, s'empara de l'Empire d'Occident.
L'AN DE N. S.
383 VALENTINIEN, THEODOSE
CHAPITRE XIII.
Piège dressé à saint Ambroise par Justine, femme de l'Empereur Valentinien.
Justine femme du vieux Valentinien, et mère du jeune, découvrit alors à son fils la semence de l'Arianisme qu'elle avait reçue longtemps auparavant dans son cœur. La connaissance qu'elle avait de la serveur du zèle dont l'Empereur son mari brûlait pour la foi, l'avait empêchée de déclarer ses sentiments durant sa vie. Mais dès qu'il sut mort, elle les découvrit plus hardiment à son fils, dont l'âge tendre le rendait susceptible de toutes sortes d'impressions. Ce jeune Prince ayant ajouté foi à des discours, qui étaient accompagnés des charmes de l'affection naturelle, avala le mortel hameçon, et parla à Am- 300 broise de ce qu'il avait appris de Justine, dans l'espérance d'attirer aisément tout le monde à son sentiment, par le moyen de cet Évêque. Mais Ambroise le fit souvenir de la piété du feu Empereur son père, et l'exhorta à la conserver comme une riche succession, dont il devait être héritier. Il lui expliqua la différence des deux doctrines, et lui fit voir que l'une est conforme à la parole de Dieu, et aux vérités prêchées par les Apôtres, au lieu que l'autre y est contraire. Valentinien étant jeune, et étant de plus trompé par les artifices de Justine sa mère, au lieu de recevoir comme il devait les instructions d'Ambroise, entra en colère, et fit invertir l'Eglise par des gens de guerre, dont les uns étaient pesamment armés, et les autres n'étaient armés qu'à la légère. Mais la fermeté d'Ambroise n'ayant non plus été ébranlée par ces menaces, et par cet appareil qu'elle l'aurait été par les masques, que les en sans montrent à d'autres en sans pour leur faire peur, il lui fit dire tout rempli d'indignation, qu'il sortît de l'Église. Je ne sortirai point de moi-même, répondit Ambroise, je n'exposerai point la bergerie aux loups; je ne livrerai point la maison de Dieu à des blasphémateurs. Si vous voulez me tuer, vous n'avez qu'à me donner un coup d'épée, ou de javelot dans l'Église ; je souscrirai volontiers ce genre de mort.
L'AN DE N. S.
387 VALENTINIEN, THEODOSE
CHAPITRE XIV.
Menaces de Maxime. Retraite de Valentinien. Cette contestation ayant duré sort longtemps, et Maxime ayant appris la violence de la persécution, que souffrait l'illustre défenseur de la vérité, écrivit à Valentinien pour le prier de ne plus faire la guerre à la piété, et de ne point renoncer à la Religion de son Père, et lui déclara qu'autrement il serait contraint de prendre les armes ; et confirmant à l'heure-même ses discours par ses paroles, il amassa des troupes, et marcha vers Milan. Valentinien s'ensuit en Illyrie, et reconnut par expérience combien les conseils de sa mère lui avaient été préjudiciables.
L'AN DE N. S.
CHAPITRE XV. Jugement de Théodose sur l'entreprise de Valentinien. Théodose ce Prince qu'on ne saurait jamais assez louer, ayant appris ce que Valentinien avait fait contre l'Evêque de Milan, et ce que Maxime avait écrit sur ce sujet, manda à ce Prince fugitif, qu'il n'y avait point lieu de s'étonner s'il était saisi de frayeur , au lieu que l'usurpateur de l'autorité Souveraine, était rempli de confiance, puisqu'il faisait la guerre à la piété, et que l'usurpateur entre-
302 prenait la défense.
Celui, lui dit-il, qui abandonne la Religion, est abandonné lui-même, et réduit à s'échaper presque nu, pendant que celui qui cornbat pour elle, remporte une glorieuse victoire. Cela ne peut arriver autrement, puisque l'auteur de la Religion est toujours avec elle. Voila ce que Théodose lui écrivit. Mais lorsqu'il le vit implorant sa protection, il le retira de l'erreur, et le ramena au sentiment de ses Pères, et ayant pris ensuite les armes pour ses intérêts, il le rétablit dans ses Etats, et fit mourir l'usurpateur, pour venger par son sang, celui de l'Empereur Gratien qui avait été si injustement répandu.
L'AN DE N. S. 3857 VALENTINIEN, THEODOSE CHAPITRE XVI. Adresse d'Amphiloque pour obtenir de Théodose qu'il ôtât aux hérétiques, la liberté de leurs assemblées. Lorsqu'il sut de retour en Orient, l'admirable Amphiloque le supplia de défendre aux hérétiques de faire leurs assemblées dans les villes. L'Empereur ayant jugé qu'il y avait trop de rigueur dans sa demande, et la lui ayant refusée, ce sage Prélat demeura dans le silence, et usa d'une adresse qui mérite d'être rapportée. Etant retourné bientôt après au Palais, et ayant vu auprès de l'Empereur Théodose, Arcadius son fils qui avait été déjà proclamé Empereur, il salua le père, selon la coutume, sans saluer le fils. Théodose se persuadant qu' Am- 303 philoque avoir manqué à ce devoir par inadvertance, le rappela, et lui commanda de saluer son fils. Amphiloque lui ayant dit, que c'était assez qu'il l'eut salué, Théodose se mit en colère, et témoigna être fort offensé du mépris qu'il faisait de son fils. Alors le sage Amphiloque lui déclara le motif de son action, et lui dit d'un ton élevé :
Vous ne sauriez souffrir qu'on fasse injure à l'Empereur votre fils ; tenez pour certain que Dieu ne peut souffrir non plus les injures qu'on fait à son fils, et qu'il a une extrême aversion contre ceux qui le déshonorent par leurs blasphèmes. L'Empereur aussi surpris de ce discours d'Amphiloque, qu'il l'avait été auparavant de son action, fit une loi par laquelle il défendit aux hérétiques, de continuer leurs assemblées. Mais parce qu'il est presqu'impossible d'éviter tous les pièges de l'ennemi commun des hommes , que celui qui a résisté aux charmes de la volupté se laisse prendre par l'amour du bien, que celui qui méprise le bien, devient sujet à la jalousie, que celui qui est exempt de jalousie, n'est pas exempt de colère, et que les vices qui tirent leur origine du corps, servent a corrompre l'âme, et qu'il faut que l'esprit soit perpétuellement appliqué aux choses de Dieu, pour vaincre les tentations, il n'y a pas lieu de trop s'étonner que l'Empereur Théodose étant homme, ait été sujet aux défauts des autres hommes, et que s'étant abandonné à la colère, il ait exercé une horrible cruauté. J'en serai le récit en faveur de ceux qui prendront la peine de lire mon ouvrage, et: ce récit-là même contribuera plus à la gloire de ce Prince, qu'à sa honte.
L'AN DE N. S. VALENTINIEN, THEODOSE CHAPITRE XVII. Massacre fait à Thessalonique. La ville de Thessalonique est une ville fort grande, et fort peuplée, qui est assise dans la Macédoine, et qui est la Capitale de la Thessalie, de l'Achaïe, et de plusieurs autres Provinces, qui dépendent du Préfet du Prétoire d'Illyrie. Les habitants de cette ville ayant fait une sédition, accablèrent de pierres quelques-uns des Magistrats, et les traînèrent par les rues. L'Empereur en conçut une grande colère, et au lieu de la modérer par la raison, il lui permit la vengeance. Cette passion aveugle tira l'épée, et confondit l'innocent avec le coupable. On dit qu'il y eut sept mille personnes tuées sans connaissance de cause, et sans formalité de Justice.
L'AN DE N. S. VALENTINIEN, THEODOSE
CHAPITRE XVIII. Généreuse liberté d'Ambroise. Singulière piété de Théodose. LE célèbre Ambroise dont nous avons déjà parlé tant de fois, ayant appris cette triste et déplorable exécution, alla au devant de l'Empereur comme il voulait entrer dans l'Eglise, et l'en empêcha en lui parlant de cette sorte :
Ne savez-vous pas le massacre qui a été fait par votre ordre, et main-
305 tenant que votre colère doit être apaisée, n'en reconnaissez-vous pas l'injustice ? Peut-être que la grandeur de votre pouvoir vous cache l'énormité de votre crime, et que la licence de tout faire que vous donne l'autorité absolue, vous empêche de vous servir de vos lumières. Il est cependant nécessaire de faire souvent réflexion sur la faiblesse de notre nature, sur son instabilité, sur la pente naturelle par laquelle elle retombe continuellement dans la corruption de sa première origine, et se résout dans la poussière dont elle a été formée. Il ne faut pas que l'éclat de la pourpre qui couvre votre corps, vous dérobe la vue de ses inimitées, et de ses défauts. Les sujets auxquels vous commandez, sont non seulement des hommes, qui partagent comme solidairement avec vous la même nature, mais des compagnons qui servent le même Maître. Car le Dieu qui a créé l'Univers, est le Souverain commun des Princes, et des peuples. Avec quels yeux verrez-vous le Temple qui est le Palais de ce Souverain Seigneur ? Avec quels pieds marcherez-vous sur une terre qui est sanctifiée par sa présence ? Comment lèverez-vous au Ciel des mains qui dégoûtent encore de sang ? Comment recevrez-vous le sacré corps du Sauveur, dans ces mains toutes souillées ; Comment porterez-vous son sang précieux à une bouche, d'où sont sortis des ordres de fureur, en vertu desquels on a sacrifié des innocents ? Retirez-vous donc, et expiez votre péché, par une humble satisfaction, au lieu de l'augmenter par une insolente désobéissance. Recevez le lien que le Seigneur vous met, comme un lien qui a la force de
306 refermer vos blessures, et de vous guérir.
L'Empereur qui avait été nourri des maximes de l'Ecriture Sainte, et qui savait les bornes, où s'étendent la puissance spirituelle des Evêques, et la puissance temporelle des .Empereur, déféra à cette sévère remontrance d'Ambroise, et s'en retourna à son Palais en jetant des soupirs., et en versant des larmes. La fête de la naissance du Sauveur étant arrivée huit mois après, Rufin, maître des Offices, surpris de ce que l'Empereur fondait en pleurs, prit la liberté de lui en demander la cause. Ce Prince jetant de plus profonds soupirs, versant de plus abondantes larmes qu'auparavant lui dit :
Vous vous réjouissez parce que vous ne sentez rien de mes maux. Mais quand je considère l'extrémité de ma misère, et que je sais réflexion qu'au lieu que l'Eglise est ouverte aux pauvres, et aux esclave, et qu'ils ont la liberté d'y entrer quand il leur plaît, pour implorer le secours de Dieu dans leurs besoins, je gémis du fond de mon cœur, et je rappelle avec amertume dans ma mémoire; cette parole par laquelle le Sauveur a promis à ses Apôtres, que tout ce qu'ils feront sur la terre, sera lié dans le Ciel.
Rufin lui ayant dit :
Si vous avez agréable, j'irai trouver l'Évêque, et le supplierai de vous délier,
Théodose lui départit :
Vous n'obtiendrez rien de lui, je suis persuadé de la justice de la condamnation qu'il a prononcée contre moi, et je sais que la considération de la grandeur humaine, ne le portera jamais à violer la loi de Dieu.
Rufin ayant persisté, et ayant assuré qu'il obtiendrait quelque grâce d'Ambroise, l'Empereur lui permit de l'aller trouver 307 et y alla lui-même un peu après, attiré par l'espérance que Rufin lui avait donnée. Dès qu'Ambroise vit Rufus, il lui dit : Vous traitez l'impudence des chiens, car il a bien fallu que vous ayez renoncé à toute sorte de pudeur, quand vous avez conseillé le massacre qui a été commis, et que vous avez eu une rage si aveugle, que de déchirer l'image de Dieu.
Rufin ayant continué de le supplier, et l'ayant averti que l'Empereur arriverait incontinent après lui, ce saint Evêque lui dit avec le zèle dont il était tout rempli :
Je vous déclare que je ne permettrai point qu'il entre dans l'Eglise ; que s'il veut changer son Empire en tyrannie, je souffrirai la mort très-volontiers,
Rufin envoya avertir Théodose de la disposition, où était Ambroise, et lui conseilla de se tenir dans son Palais. Mais ce Prince ayant reçu cet avis au milieu de la place publique, répondit :
j'irai à l'Eglise, j'écouterai avec patience les justes reproches de l'Évêque, et je souffrirai la confusion, que je mérite.
Lorsqu'il fut arrivé à la porte de l'Eglise, il s'approcha d'Ambroise, qui était au dehors, et le supplia de le délier. Ambroise l'ayant accusé de s'approcher de l'Eglise en tyran, et de mépriser les lois de Dieu avec une fureur sacrilège, Théodose lui dit :
Je ne m'élève point contre la loi qui m'a été donnée, et je ne désire point entrer dans l'Eglise contre vos ordres ; mais je vous supplie de m'absoudre en vue de la miséricorde infinie de notre Dieu, et de ne me pas fermer la porte qu'il ouvre à tous les véritables pénitents.
Quelle pénitence, repartit Ambroise, avez-vous faite d'un crime aussi énorme que le vôtre, 308 et quel remède avez-vous appliqué a une aussi profonde blessure.
L'Empereur lus répondit, c'est à vous à me prescrire les remèdes, et à moi à m'en servir. Ambroise lui dit alors:
Puisque vous avez jugé par colère au lieu de juger par raison, faites une loi qui déclare nul tout ce que vous aurez prononcé dans la chaleur de la colère et que quand vous aurez condamné quelqu'un à perdre, ou les biens, ou la vie, la sentence demeurera trente jours sans exécution, qu'après ces trente jours on vous la représentera, afin que vous l'examiniez avec un esprit dégagé de passion ; que si elle vous paraît alors injuste, vous la révoquerez, sinon vous commanderez qu'on l'exécute. Ce délai de trente jours ne nuira en rien au bien de la Justice.
L'Empereur ayant approuvé cet avis d'Ambroise, ayant commandé qu'on rédigeât la loi par écrit, et l'ayant signée, il reçut l'absolution. Etant ensuite entré dans l'Eglise avec une soi vive, et une humilité profonde, il ne se tint point debout, ni ne s'agenouilla point pour prier ; mais il se prosterna contre terre, et dit comme David :
Je suis prosterné en terre, et j'ai le visage dans la poussière : redonnez- moi. s'il vous plaît une nouvelle vie, selon vos promesses.
Enfin il demanda pardon à Dieu en versant une grande abondance de larmes, en frappant son estomac, et en arrachant ses cheveux. Lorsque le temps de l'offrande fut arrivé, il s'avança pour faire la sienne, et après l'avoir faite, demeura dans l'enceinte de l'Autel. Le grand Ambroise rompit alors son silence pour lui apprendre la différence qu'il y a dans les places de l'Eglise. Il lui demanda premièrement ce 309 qu'il voulait; et quand il eut répondu, qu'il attendait pour participer aux saints Mystères, il lui fit dire par son Diacre:
II n'y a que les Prêtres qui doivent entrer dans l'enceinte de l'Autel, les autres s'en doivent éloigner. Retirez-vous donc, et demeurez avec le peuple. La pourpre qui vous distingue du reste des hommes ne vous met pas au rang des Prêtres.
Théodose ayant reçu avec joie cette remontrance, fit dire à Ambroise que ce n'était point par vanité, ni par orgueil qu'il était demeuré dans l'enceinte de l'Autel , qu'il avait suivi en cela l'usage qui s'observe à Constantinople, et qu'au reste il le remerciait de son instruction. Voila un léger crayon de l'éminente vertu de l'Empereur, et de l'Evêque. Pour moi je ne puis me lasser de les admirer, et de louer dans l'un sa liberté, et le zèle; et dans l'autre l'obéissance, et la foi. Quand Théodose fut de retour à Constantinople, il y observa la règle qu'il avait apprise du grand Ambroise. Car étant entré dans l'Eglise un jour de fête, et ayant présenté son offrande à l'Autel, il se retira. L'Evêque Nectaire lui ayant demandé pourquoi il ne demeurait pas dans l'enceinte de l'Autel, il répondit en soupirant :
J'ai eu beaucoup de peine à apprendre la différence qu'il y a entre un Empereur, et un Evêque. J'ai eu beaucoup de peine à trouver un homme qui m'enseignât la vérité. Je ne connais qu'Ambroise qui mérite le titre d'Evêque. Voila le fruit que produisent les remontrances d'un homme d'une éminente vertu.
L'AN DE N. S. VALENTINIEN ET THEODOSE CHAPITRE XIX. Piété de l'Impératrice Flacille L'Empereur Théodose trouva encore une autre occasion fort heureuse de faire de notables progrès dans la vertu. L'impératrice sa femme lui rappelait souvent dans l'esprit la loi de Dieu, dont elle faisait le sujet de méditation continuelle. La grandeur de sa. puissance bien loin de lui donner de la vanité, ne servait qu'à exciter l'ardeur de son zèle, et à redoubler les sentiments de sa reconnaissance. Elle prenait un soin incroyable des malades, et des estropiés, les visitant, et les servant elle-même. Elle allait. avec le même zèle aux Hôpitaux de l'Eglise, goûtait du bouillon des malades, inspectait leur potage, le leur portait, lavait leus verres, et leur rendait tous les devoirs que leur peuvent rendre ceux qui sont destinés à leur service. Quand quelqu'un entreprenait de la détourner de cet emploi, elle lui disait : il n'y arien qui convienne si bien aux Princes que de faire des largesses. Pour moi je rends ce service-ci à Dieu, en reconnaissance de l'autorité Souveraine qu'il m'a mise entre les mains.
Elle disait souvent à l'Empereur son mari : Vous devez toujours penser à ce que vous avez été autrefois-, et à ce que vous êtes aujourd'hui. Cette pensée vous portera à la reconnaissance envers votre bienfaiteur, et à un bon usage de la puissance qu'il vous a confiée.
Elle entretenait par ces saintes remontrances les semences de vertu .que l'Empereur avait dans le cœur. Elle mourut avant lui, et peu après sa mort, il arriva- une affaire qui fit paraître la grandeur de l'affection qu'il lui avait portée durant la vie.
L'AN DE N. S. VALENTINIEN ET THEODOSE CHAPITRE XX.
Sédition excitée dans la ville.
Les guerres que l'Empereur Théodose avait à soutenir l'ayant obligé à faire de nouvelles impositions , le peuple d'Antioche se souleva, et ayant été extraordinairement irrité contre les partisans, qui levaient le tribut avec une extrême dureté, et qui étendaient sur le chevalet ceux qui n'avaient pas de quoi le payer, il se porta à tous les excès qui sont ordinaires en pareilles occasions, et sur tout abattit une statue de bronze de l'Impératrice Flaccille, et la traîna par les rues. L'Empereur indigné de cette insolence, ôta à la ville d'Antioche ses privilèges, et les donna à celle de Laodicée, qui avait de la jalousie contre l'autre depuis longtemps. Non content de cela, il menaça de mettre le feu à la ville, et de la détruire. Cependant le mal était plus grand que l'Empereur ne croyait ; car les habitants avaient tué quelques-uns des Magistrats. La loi que le grand Ambroise avait obtenue empêcha l'exécution de ces ordres violents. Elebéque Maître de la Milice, et Césaire Maître des Offices étant néanmoins allés pour les exécuter, tous les habitants fu- 312 rent saisis de frayeur. Les saints Solitaires qui demeuraient au pied de la montagne, usèrent de prières envers eux, pour les adoucir. Il y en eut un entr'autres nommé Macédonius, qui ne sachant rien des lettres sacrées, ni profanes, passait les jours, et les nuits en prières sur la cime de la montagne, qui étant au milieu de la ville, sans en être détourné, ni par la crainte de l'Empereur, ni par la présence des Officiers qu'il avait envoyés pour les mettre en exécution, prit le coin du manteau d'un des deux, et leur commanda à tous deux de descendre de cheval. Ayant considéré d'abord la caducité de son âge, la petitesse de sa stature, les trous et les pièces de ses habits, et le reste de son mauvais équipage, ils le méprisèrent, Mais quand on leur eut dit, que c'était un homme d'une singulière vertu, ils descendirent de cheval, lui embrassèrent les genoux, et le supplièrent de leur pardonner la faute qu'ils avaient faite, en ne lui rendant pas dés le commencement le respect qu'ils lui devaient. Alors cet homme rempli de la sagesse de Dieu leur parla en ces termes:
Mes chers amis allez dire à l'Empereur Vous n'êtes pas seulement Empereur, vous êtes aussi homme, et vous ne devez pas si fort vous arrêter à considérer la majesté de l'Empire, que vous ne fassiez réflexion sur les misères de la nature. Etant homme vous ne commandez qu'à d'autres qui sont hommes comme vous. Ces hommes-là ont été faits à l'image de Dieu. Ne commandez donc pas qu'on déchire cette image ; car vous ne la sauriez déshonorer sans offenser l'ouvrier qui l'a faite. Considérez encore, que ce n'est 313 que que pour une statue de bronze que vous donnés ces ordres cruels. Or il n'y a personne, à moins qu'il n'ait perdu le sens, qui ne voie qu'une image vivante vaut mieux sans comparaison qu'une image morte. Considérez encore qu'il est aisé de faire plusieurs statues, pour celle qui a été abattue, au lieu qu'il n'est pas possible de faire un cheveu pour tous les hommes qu'on aurait tués.
Les deux Officiers ayant rapporté à l'Empereur le discours de ce vieillard, apaisèrent sa colère, de sorte qu'au lieu de continuer ses menaces, il fit des excuses, et expliqua aux habitants en ces termes le sujet de sa douleur. Il n'était pas juste, leur écrivit-il, que la mémoire d'une Princesse qui ne mérite que du respect, et de la vénération, fût déshonorée pour ma faute.
Il leur témoigna aussi qu'il était très-fâché du meurtre des Magistrats. J'ai fait un peu au long le récit déroute cette affaire, de peur que la généreuse liberté du saint Solitaire dont j'ai parlé, et la loi publiée sur les remontrances d'Ambroise ne sussent ignorées de la postérité.
L'AN DE N. S.
VALENTINIEN ET THEODOSE CHAPITRE XXI.
Démolition des Temples des Païens.
LE très religieux Empereur employa ensuite son zèle contre la superstition Païenne, en ordonnant que les Temples des Idoles seraient démolis. Le Grand Constantin dont le mérite est au dessus de toutes nos louanges, avait relevé le premier la majesté de l'Empire par la piété. Mais ayant considéré 314 que le monde était encore attache par une passion aveugle au culte des Dieux, il le contenta de détenre les sacrifices, et de fermer la porte des Temples. Les Empereurs ses fils, et ses successeurs sui virent l'exemple de sa piété. Julien renouvela la superstition, qui était presque abolie. Jovien n'eut pas sitôt l'autorité Souveraine entre les mains, qu'il s'en servit pour arracher les restes de l'Idolâtrie. Valentinien l'ancien fît exécuter en Europe ces lois, qu'il avait trouvées établies. Valens permit à tout le monde d'adorer ce qu'il lui plairait, et ne déclara la guerre qu'à ceux qui soutenaient la doctrine des Apôtres. Le feu brûla sur les Autels des Idoles, durant tout le cours de son règne. Les sacrifices furent en usage, avec les festins publics en l'honneur des Dieux. On vit ceux qui étaient initiés aux mystères de Bacchus, courir couverts de peaux de chèvres, mettre des chiens en pièces, entrer en fureur, et commettre toutes les autres extravagances que ce Dieu leur avait apprises. Théodose ayant entièrement exterminé cette impiété, Marcel sut le premier entre tous les Evêques, qui exécuta la loi de cet Empereur dans la ville principale de son Diocèse, par la confiance qu'il eut en la puissance de Dieu, plutôt qu'en la multitude des hommes. Comme cette histoire est sort remarquable, j'en rapporterai ici les circonstances particulières. Lorsque Jean Évêque d'Apamée, de qui nous avons parlé ci-devant, sut mort, Marcel homme tout brûlant de zèle pour la gloire de Dieu, selon le précepte du saint Apôtre sut ordonné en sa place. Cynege Préfet du Prétoire d'Orient, étant allé à 315 Apamée avec deux Tribuns, et quelques soldats qu'ils avaient sous eux, le peuple n'osa se soulever. Ce Préfet entreprit donc de faire démolir le Temple de Jupiter, qui était d'une structure fort solide, et: embelli de divers ornements. Mais il crut qu'il était impossible de séparer des pierres d'une si vaste étendue, et qui étaient liées avec du fer, et du plomb. Marcel voyant la défiance, et l'appréhension du Préfet, lui proposa d'aller en quel qu'autre ville pour l'exécution de la même loi, et se mit en prières pour obtenir de Dieu, la connaissnce de la manière dont ce prodigieux édifice pourrait être abattu. A la pointe du jour suivant, il se présenta à lui un homme qui n'étant ni maçon, ni tailleur de pierres, mais seulement manœuvre, lui promit d'abattre le Temple, pourvu qu'il lui payât seulement ce qu'on paye à deux compagnons pour leur journée. L'Evêque ayant promis de le lui payer, voici ce que fit ce manœuvre. Le Temple était bâti sur une hauteur, et avait des galeries des quatre côtés. Il était soutenu de piliers qui avaient seize coudées de tour. La pierre en était si dure, qu'à peine le fer la pouvait entamer, Le manœuvre creusa autour de trois de ces piliers, en étaya les fondements avec du bois fort combustible, et y mit le feu. On vit aussitôt paraître un démon fort noir qui l'éteignit, et qui empêcha le bois de brûler. Les ouvriers ayant reconnu que leur travail était inutile, allèrent en avertir l'Evêque qui se reposait sur le midi. Il accourut aussitôt à l'Eglise, et commanda qu'on y apportât de l'eau. Quand on en eut apporté , il la mit sur l'Autel, et s'étant
316 prosterné le visage contre terre, il pria Dieu de faire voir sa puissance, et la faiblesse du démon, et de ne pas permettre que les incrédules eussent une occasion de s'endurcir dans leur incrédulité. Ayant achevé sa prière, il fit le signe de la Croix sur l'eau, la donna à un Diacre plein de soi, et de zèle nommé Equice, et lui ordonna de la répandre autour des piliers du temple, et d'y mettre ensuite le feu. Le Diacre ayant obéi à l'ordre de Marcel, le démon ne put résister à la force de l'eau, prit la suite. Cette eau contre sa nature, alluma le feu, et le rendit plus ardent, que l'huile n'aurait pu faire. Quand les étayes eurent été consumées, les trois piliers qu'elles avaient soutenus tombèrent à terre, et en entraînèrent douze autres par leur chute, avec le côté du Temple, qui y tenait. Le bruit que cet édifice fit en tombant ayant ébranlé toute la ville, les habitants accoururent en foule pour voir les ruines ; et quand ils apprirent que le démon avait été mis en déroute, ils chantèrent les louanges de Dieu. Ce saint Évêque démolit les autres temples de la même sorte. Je pourrais dire de lui beaucoup d'autres choses capables de donner de l'étonnement. Il entretenait correspondance avec les Martyrs ,leur écrivant souvent, et recevant souvent de leurs lettres, et il eut part à leurs combats, et à leurs couronnes. Mais je remets ce que j'en pour- rois dire à un autre temps, de peur d'ennuyer ceux qui prendront la peine de lire mon ouvrage, et je passe à d'autres choses.
suite
DE THEODORET
précédent L'AN DE N. S. VALENTINIEN ET THEODOSE CHAPITRE XXII. Statue de Sérapis mise en pièces par Théophile, Évêque d'Alexandrie.
Pierre succéda au fameux Athanase, Timothée à Pierre, et Théophile à Timothée. Ce Théophile était un homme d'une prudence exquise, et d'un courage intrépide. Il purgea la ville d'Alexandrie de la superstition des Idoles, non seulement en ruinant leurs temples de fond en comble, mais en découvrant la fourberie de leurs Prêtres. Ces imposteurs faisaient ou fondre en bronze, ou tailler en bois des statues creuses qu'ils adossaient à des murailles, et étant entrés dedans par derrière, ils parlaient au peuple simple, et ignorant par les bouches de ces statues, et lui faisaient faire ce qu'il leur plaisait. Théophile cet Évêque si éclairé montra au peuple la tromperie des Prêtres Païens, en brisant leurs Idoles. Lorsqu'il fut entré dans le temple de Sérapis, qui était à ce qu'on dit le temple le plus vaste, et le plus superbe qu'il y eût dans l'Univers, il y vit une statue d'une grandeur si prodigieuse, qu'on ne la pouvait regarder sans être saisi de quelque sorte de frayeur. Mais ce qui redoublait la crainte, c'était un bruit qui avait été répandu, que si quelqu'un étant si hardi, que de s'en approcher, la terre serait à l'heure-même ébranlée par un tremblement, qui abîmerait tout le monde. Théophile méprisant ces bruits, comme des rêveries de vieilles prises de vin, com-
318 manda à un homme qui avoir une cognée d'en frapper Sérapis, qui reçut le coup sans le sentir, ni s'en plaindre, parce que n'étant que de bois, il n'avait ni voix, ni sentiment. Quand on lui eut brisé la tête, on en vit sortir une troupe de souris, et on reconnut que ce Dieu avait servi de retraite à ces vilains animaux. Le corps fut mis en pièces, et brûlé. La tête fut portée par toute la ville, et: exposée aux railleries de ceux mêmes, qui l'avaient autrefois adorée. Voila comment les temples des Démons furent démolis dans toute l'étendue de l'Empire.
L'AN DE N. S. VALENTINIEN ET THEODOSE CHAPITRE XXIII. Différend entre Flavien Evêque d'Antioche, et les Évêques d'Occident. Flavien qui avait soutenu avec Diodore un si grand nombre de combats pour la défense du troupeau du Sauveur, prit après la mort du Grand Mélèce, la conduite de l'Eglise d'Antioche. Paulin prétendit qu'elle lui appartenait ; mais les Evêques rejetèrent sa prétention, et: jugèrent qu'il n'était pas juste de permettre qu'il occupât le Siège de Mélèce, dont il avait méprisé les avis, ni qu'il dut préféré à un autre, qui s'était souvent signalé par la générosité avec laquelle il avait gardé, et défendu les fidèles. Ce différend-là, aigrit si fort les Romains, et les Egyptiens contre les Orientaux, que leur aigreur continua encore après la mort de Paulin, et qu'ils conservèrent toujours de l'animosité contre flavien, et
319 de l'affection pour Evagre, bien qu'il eût été ordonné contre les règles, et que Paulin qui l'avait choisi,eût violé en cela un grand nombre de Canons. Ces Canons ne permettent pas à un Évêque mourant de choisir son successeur. Ils demandent le consentement des Évêques de la Province, et veulent de plus que l'ordination soit faite au moins par trois Évêques. Bien qu'aucune de ces règles n'eût été observée dans l'ordination d'Evagre, les Romains, et les Egyptiens ne laissèrent pas de communiquer avec lui, et de donner à l'Empereur de mauvaises impressions de Flavien. Ce Prince lassé de leurs importunités, le manda un jour à Constantiople, et lui ordonna d'aller à Rome. Flavien s'excusa sur la rigueur du froid, promit de faire le voyage au commencement du printemps, et s'en retourna cependant à Antioche. Les Évêques de Rome, savoir non seulement l'admirable Damase, mais Sirice son successeur, et: Anastase successeur de Sirice ayant depuis reproché à l'Empereur, qu'au lieu qu'il s'opposait aux desseins de ceux qui voulaient s'emparer de la puissance temporelle, il souffrait les entreprises de ceux qui exercent une domination tyrannique dans le Royaume spirituel de Jésus-Christ, il envoya quérir une seconde fois Flavien, et le voulut obliger d'aller à Rome. Alors cet Évêque qui était rempli d'une merveilleuse sagesse lui dit avec une honnête liberté :
Si quelqu'un m'accuse ou d'avoir des sentiments qui ne soient pas Orthodoxes, ou de déshonorer par mes mœurs la dignité de l'Episcopat, je ne refuse pas d'avoir mes accusateurs pour Juges, et 320 de subir le jugement qu'il leur plaira de prononcer. Mais si ce n'est qu'à mon Siège qu'on en veut, je ne contesterai point sur ce sujet, et je n'empêcherai point qu'un autre ne le prenne. Donnez-le à qui il vous plaira.
L'Empereur étonné de sa prudence, et de sa fermeté lui permit de s'en retourner, et de reprendre le gouvernement de son Eglise. Ce Prince étant allé à Rome longtemps depuis, les Evêques d'Occident lui renouvelèrent leurs plaintes, de ce qu'il souffrait la tyrannie de Flavien. Il leur demanda alors quelle sorte de tyrannie Flavien exerçait, et leur déclara qu'il était prêt de le défendre. Les Évêques lui ayant répondu qu'ils n'avaient garde de plaider contre un Empereur, il les exhorta à s'accorder, et à renoncer à une contestation, qui était très-inutile, et très-mal fondée, puisque Paulin était mort, qu'Evagre avait été mal ordonné, que les Eglises d'Orient reconnaissaient Flavien pour Évêque légitime, que celles d'Asie, de Pont, et de Thrace communiquaient avec lui, et qu'enfin celles d'Illyrie le regardaient comme Primat d'Orient. Les Évêques d'Occident se rendirent à ces raisons, et promirent de communiquer avec Flavien. Il envoya bientôt après à Rome des Évêques, des Prêtres, et des Diacres. Acace ce célèbre Evêque de Bérée, sut le chef de la troupe. Il assouplit ce différend qui avait duré dix-sept ans. Quand les Évêques d'Egypte virent que les Évêques d'Occident s'étaient accordés avec Flavien, ils s'y accordèrent aussi. L'Eglise de Rome était alors gouvernée par Innocent, qui avait succédé à Anastase, et qui était un Prélat d'une singu- 321 lière prudence. Celle d'Alexandrie l'était par Théophile dont nous avons déjà parlé. Voila de quelle manière la piété de l'Empereur rétablit une parfaite intelligence parmi les Evêques.
L'AN DE N. S.