Histoire de la guerre du Péloponnèse (page 4)
CXXIII. « Mais à quoi bon vous reprocher vos erreurs passées plus que ne l’exigent les circonstances actuelles ? Livrons-nous aux travaux de la guerre, et venons au secours du présent pour parer à l’avenir. Il est dans le caractère que vous ont transmis vos ancêtres d’acquérir des vertus au milieu des fatigues : ne changez point de mœurs, quoique vous jouissiez aujourd’hui d’un peu plus de fortune et de puissance. Il n’est pas juste de perdre par la richesse ce qu’on a gagné par la pauvreté. Vous avez bien des motifs de marcher avec confiance aux combats, surtout lorsque, par sa réponse, un dieu vous y appelle ; lorsque lui-même promet de vous secourir ; lorsque, par crainte ou par intérêt, la Grèce entière va combattre avec vous. Ce ne sera pas vous qui romprez les premiers le traité ; vous viendrez plutôt au secours des conventions outragées, et le dieu qui vous ordonne de combattre, déclare assez que la paix est violée.
CXXIV. « Puisque, à tous égards, vous pouvez légitimement entreprendre la guerre, et que tous nos suffrages sont en faveur de cette entreprise, s’il est certain qu’elle s’accorde avec l’intérêt des villes et des particuliers, ne tardez pas à secourir les habitans de Potidée. Ils sont Doriens et sont assiégés par des Ioniens ; c’est le contraire de ce qu’on voyait autrefois. Rétablissez en même temps la liberté des autres villes. Il ne vous est plus permis de différer, quand déjà les uns sont maltraités, et quand les autres, si l’on voit que nous sommes assemblés sans rien oser pour leur défense, souffriront bientôt les mêmes outrages. Persuadés que vous en êtes venus à la dernière extrémité, et que nous vous donnons le meilleur conseil, généreux alliés, n’hésitez pas à décréter la guerre, et sans craindre ce que, pour le moment, elle peut avoir de terrible, ne songez qu’à la paix qui doit la suivre, et qui en sera plus durable : car c’est par la guerre que la paix s’affermit. Elle est moins assurée quand, par amour pour le repos, on refuse de combattre. Regardez comme s’élevant contre tous cette ville qui, dans la Grèce, usurpe un pouvoir tyrannique : déjà elle domine sur les uns ; elle médite la servitude des autres : marchons pour la réduire. Nous-mêmes nous vivrons ensuite exempts de dangers, et nous rendrons à la liberté les Grecs maintenant asservis. »
Ainsi parlèrent les Corinthiens.
CXXV. Les Lacédémoniens, après avoir entendu les différentes opinions, prirent les suffrages de tous les alliés qui se trouvaient à l’assemblée. Ils furent donnés par ordre, depuis les villes les plus puissantes jusqu’aux plus faibles. Le plus grand nombre vota la guerre. Comme cependant rien n’était prêt, on jugea qu’on ne pouvait en venir tout de suite aux hostilités, mais que chacun devait, sans délai, pourvoir à ce qui lui était nécessaire. Il ne se passa pas une année entière avant qu’on fût en état de faire une invasion dans l’Attique et de commencer ouvertement la guerre.
CXXVI. Ce temps fut employé en négociations avec les Athéniens ; on leur portait les griefs qu’on avait contre eux. C’était pour avoir un prétexte plus spécieux de les traiter en ennemis si l’on ne recevait pas de satisfaction. D’abord les députés de Lacédémone leur prescrivirent d’expier la souillure qu’ils avaient contractée envers la déesse. Voici quelle était cette souillure.
Il y avait eu un Athénien, nommé Cylon, homme qui avait remporté le prix dans les jeux olympiques : il était riche et distingué entre les anciennes familles. Théagène, Mégarien, alors tyran de Mégare, lui avait donné sa fille. il s’avisa de consulter l’oracle de Delphes, et le Dieu lui répondit que, le jour de la plus grande fête de Jupiter, il pourrait s’emparer de la citadelle d’Athènes. Il emprunta du secours à Théagène, fit entrer ses amis dans son projet, et quand arriva le temps où l’on célébrait les fêtes olympiques dans le Péloponnèse, il s’empara de la citadelle. Son but était d’usurper la tyrannie. Il croyait que cette fête était la plus grande de Jupiter, et qu’elle le concernait en quelque sorte lui-même à cause de sa victoire aux jeux olympiques. S’il y avait dans l’Attique ou ailleurs une fête encore plus solennelle, c’est ce qui ne lui vint point à la pensée et ce que l’oracle n’avait pas dit. Or il se célèbre chez les Athéniens, hors de la ville, une fête nommée Diasia, en l’honneur de Jupiter Milichios et c’est la plus grande de toutes. Des citoyens en grand nombre, de tout rang, de tout sexe et de tout âge, y offrent en sacrifices non des victimes, mais des productions de la contrée. Cylon, croyant bien comprendre l’oracle, exécuta son dessein. Dès que les Athéniens en eurent la nouvelle, ils accoururent en masse de la campagne au secours de la citadelle, l’investirent et en firent le siège. Comme il traînait en longueur, las de rester campés devant la place, la plupart se retirèrent, et investirent les neufs archontes d’un pouvoir absolu pour donner, sur la garde et sur tout le reste, les ordres qu’ils jugeraient nécessaires. C’étaient alors les archontes qui étaient chargés de presque toute l’administration. Les gens assiégés avec Cylon étaient dans un fort mauvais état, manquant de vivres et d’eau. Cylon et son frère parvinrent à s’évader. Les autres, se voyant pressés, et plusieurs même mourant de faim, s’assirent en supplians près de l’autel qui est dans l’Acropole. Ceux à qui la garde était confiée, les voyant près de mourir dans le lieu sacré, les firent relever avec promesse de ne leur faire aucun mal : mais après les avoir emmenés, ils les égorgèrent. Ils tuèrent aussi en passant quelques-uns de ces malheureux assis au pied des autels et en la présence des déesses vénérables. Ils furent regardés depuis comme des hommes souillés, pour avoir offensé la déesse, et cette tache se répandit sur leurs descendans. Les Athéniens les exilèrent. Ils furent aussi chassés par Cléomène avec le secours des Athéniens révoltés. On ne se contenta pas de condamner les vivans à l’exil, on assembla même les os des morts qui furent jetés hors des limites. Ces bannis rentrèrent dans la suite, et leur postérité est encore dans la ville.
CXXVII. Les Lacédémoniens, en demandant que cette souillure fût expiée, avaient pour prétexte de venger l’offense faite aux dieux ; mais la vérité, c’est qu’ils savaient que Périclès, fils de Xantippe, appartenait à cette race de bannis par sa mère, et en le faisant chasser, ils comptaient obtenir plus aisément ce qu’ils voudraient des Athéniens. Cependant ils espéraient moins le voir exiler, qu’exciter contre lui des mécontentemens, parce qu’on le regarderait, par la souillure dont il était entaché, comme l’une des causes de la guerre. C’était l’homme le plus puissant de son temps ; il était à la tête des affaires ; en tout il s’opposait aux Lacédémoniens ; il empêchait de leur céder et pressait les Athéniens de rompre avec eux.
CXXVIII. Ceux-ci, de leur côté, demandèrent que les Lacédémoniens expiassent le sacrilège commis au Ténare. C’était au Ténare qu’autrefois ils avaient fait sortir du temple de Neptune des Hilotes supplians, pour leur donner la mort. Suivant eux-mêmes, ce fut en punition de cette offense qu’arriva le grand tremblement de terre à Sparte. Les Athéniens demandaient aussi l’expiation du sacrilège commis contre la déesse au temple d’airain. Voici quel fut ce sacrilège, lorsque les Lacédémoniens rappelèrent, pour la première fois, Pausanias du commandement qu’il exerçait dans l’Hellespont, il fut soumis à un jugement et renvoyé absous. Cependant on ne lui rendit pas le commandement ; mais il prit lui-même en son nom la trirème hermionide, et retourna dans l’Hellespont sans l’aveu des Lacédémoniens. Il donnait pour prétexte de son voyage la guerre de Grèce ; mais en effet il voulait continuer les intrigues qu’il avait liées avec le roi, dans le dessein de s’établir une domination sur les Grecs. Il avait commencé par rendre des services à ce prince, et il avait posé les bases de tous ses projets. Car dans sa première expédition, après son retour de Cypre, lorsqu’il eut pris Bysance, place occupée par les Mèdes, et où furent faits prisonniers plusieurs amis et parens du roi, il les renvoya à ce prince à l’insu des alliés, et publia qu’ils s’étaient échappés de ses mains. Il agissait de concert avec Gongyle, d’Érétrie, à qui il avait confié Bysance et la garde des prisonniers. Il fit même passer Gongyle auprès de Xerxès avec une lettre : voici ce qu’elle contenait, comme on l’a découvert dans la suite : « Pausanias, général de Sparte, a fait ces prisonniers et te les renvoie, pour faire quelque chose qui te soit agréable. J’ai intention, si tu y consens, d’épouser ta fille et de te soumettre Sparte et le reste de la Grèce. En me concertant avec toi, je me crois en état de mettre ce dessein à exécution. S’il t’est agréable, envoie-moi sur la côte un homme affidé par qui nous puissions continuer notre correspondance. »
CXXIX. Voilà ce qu’a fait connaître cet écrit.
Il plut à Xerxès, qui envoya sur la côte Artabaze, fils de Pharnace, en lui ordonnant de se mettre en possession de la satrapie de Dascylitis, et de déposer Mégabatès qui en était revêtu. Il le chargea d’une lettre pour Pausanias à Bysance avec ordre de le mander au plus tôt, de lui montrer son cachet, et, s’il en recevait quelques ouvertures sur ses desseins, de faire avec la plus grande fidélité ce qu’il jugerait le plus a propos.
Artabaze étant arrivé exécuta les ordres qu’il avait reçus, et envoya la lettre. Voici ce qu’elle contenait : « Ainsi parle le roi Xerxès à Pausanias. Tu m’as renvoyé au-delà de la mer les hommes que tu as sauvés de Bysance : ma reconnaissance en restera pour toujours écrite dans mon palais, et je suis flatté de ce que tu m’as communiqué. Que le jour ni la nuit ne t’arrête et ne te puisse détourner de travailler à ce que tu me promets. Ne regarde comme un obstacle ni la dépense en or et en argent, ni le nombre des troupes, s’il faut en faire passer quelque part. Je t’adresse Artabaze, homme sûr et fidèle ; traite hardiment avec lui de tes affaires et des miennes, et conduis-les de la manière que tu jugeras la meilleure et la plus utile pour tous deux. »
CXXX. À la réception de cette lettre, Pausanias, qui s’était acquis la plus grande distinction dans la Grèce pour avoir commandé à la bataille de Platée, conçut encore bien plus d’orgueil. Il ne sut plus se conformer aux mœurs de sa nation, mais il sortit de Bysance vêtu de la robe des Perses, et dans son voyage en Thrace, une garde perse et égyptienne l’escortait armée de piques ; il faisait servir sa table avec la somptuosité des Perses. Incapable de renfermer ses desseins en lui-même, il manifestait dans de petites choses les grandes pensées qu’il comptait exécuter un jour. Il se rendit d’un accès difficile, et il était d’une humeur si hautaine avec tout le monde indifféremment, que personne ne pouvait l’aborder. Ce ne fut pas une des moindres raisons qui engagèrent les Grecs à passer de l’alliance de Lacédémone à celle d’Athènes.
CXXXI. Les Lacédémoniens, instruits de ces procédés, le rappelèrent pour lui en demander compte ; et lorsque, sans ordre de leur part, il eut osé remettre en mer sur la trirème hermionide, on ne douta plus de ses desseins. Forcé par les Athéniens de sortir de Bysance. Il ne revint point à Sparte ; mais on apprit qu’il se fixait à Colonnes dans la Troade, qu’il ne s’y arrêtait pas à bonne intention, et qu’il avait des intelligences avec les Barbares. On crut alors ne devoir plus dissimuler, et les éphores lui envoyèrent un héraut avec une scytale, et lui firent signifier l’ordre de ne pas s’écarter du héraut, s’il ne voulait pas que Sparte lui déclarât la guerre. Il craignit de se rendre suspect, et dans la confiance qu’il se laverait par argent du crime qu’on lui imputait, il revint à Sparte une seconde fois. D’abord mis en prison par ordre des éphores, car ils ont le pouvoir de faire éprouver ce traitement aux rois eux-mémes, il parvint à en sortir en gagnant les magistrats, et s’offrit à rendre compte de ses actions et à répondre à ses accusateurs.
CXXXII. Ni les Spartiates, ni ses ennemis, ni toute la république n’avaient aucune preuve assez forte pour les autoriser à punir un homme du sang royal et qui était alors revêtu d’une haute dignité : en qualité de cousin de Plistarque, fils de Léonidas, décoré du titre de roi, mais trop jeune pour en exercer les fonctions, il avait la tutelle de ce prince. Mais son éloignement pour les mœurs de son pays, son affectation d’imiter celles des Barbares, donnaient bien des raisons de soupçonner qu’il ne voulait pas se contenter de sa fortune. On remontait à l’examen de sa vie ; on recherchait s’il ne s’était pas écarté des lois reçues ; on se rappelait qu’autrefois, sur le trépied que les Grecs consacrèrent à Delphes des prémices du butin fait sur les Mèdes, il avait osé, comme si c’eût été son offrande particulière, faire graver ces paroles : « Pausanias, général des Grecs, après avoir défait l’armée des Mèdes, a consacré ce monument à Apollon. » Les Lacédémoniens avaient fait effacer aussitôt cette inscription, et graver le nom des villes qui, victorieuses en commun des Barbares, avaient consacré cette offrande. On mettait cet acte de présomption au rang des crimes de Pausanias, et depuis qu’il était devenu suspect, on y trouvait de grands rapports avec ses desseins actuels. Le bruit se répandit aussi de certaines intrigues qu’il avait eues avec les Hilotes, et ce bruit était bien fondé. Il leur avait promis la liberté et l’état de citoyens s’ils se soulevaient avec lui et le secondaient dans l’exécution de tous ses projets. Cependant, quoique des Hilotes le dénonçassent eux-mêmes, on n’en voulut pas croire leurs délations ni rien prononcer contre lui. La conduite des Lacédémoniens était celle qu’ils out coutume de tenir entre eux ; ils ne se hâtent jamais de prononcer des peines capitales contre un Spartiate, sans avoir des preuves incontestables. Mais enfin, un homme d’Argila, que Pausanias avait aimé autrefois, qui jouissait de sa confiance, et qui devait porter à Artabaze ses dernières dépêches pour le roi, devint, dit-on, son dénonciateur. Il conçut des craintes sur la réflexion que jamais aucun des émissaires qui avaient été chargés avant lui de semblables messages n’était revenu. Il ouvrit les lettres, après en avoir contrefait le cachet, pour les refermer s’il se trompait dans ses soupçons, ou pour que Pausanias ne s’aperçût de rien s’il les redemandait pour y faire quelque changement. Il y trouva l’ordre de lui donner la mort, et il s’était douté qu’elles contenaient quelque chose de semblable.
CXXXIII. Quand il eut présenté ces lettres aux éphores, il leur resta moins de doute ; mais ils voulurent entendre, de la bouche même de Pausanias, quelque preuve de son crime. D’accord avec eux, le dénonciateur se réfugia au Ténare, en qualité de suppliant, et s’y construisit une cabane à double cloison, où il cacha quelques éphores. Pausanias vint le trouver et lui demanda le sujet de ses craintes. Les éphores entendirent tout distinctement : les reproches de l’homme sur ce que Pausanias avait écrit à son sujet, les détails dans lesquels il entra, comme quoi il ne l’avait jamais trahi dans ses messages auprès du roi, et comme quoi, en reconnaissance, il se voyait jugé digne de mort, ainsi que l’avaient été tant d’autres de ses serviteurs. Ils entendirent Pausanias convenir de tout, l’engager à ne pas garder de ressentiment, lui donner sa foi pour la libre sortie du lieu sacré, le presser de partir du plus tôt et de ne pas mettre obstacle à des négociations importantes.
CXXXIV. Les éphores se retirèrent après avoir tout entendu. Désormais bien assurés du crime, ils prirent des mesures pour arrêter Pausanias dans la ville. On raconte qu’il allait être pris sur le chemin ; mais qu’à l’air d’un des éphores qui s’avançaient, il reconnut quel était son dessein. Sur un signe qu’un autre éphore lui fit en secret par bienveillance, il courut à l’enceinte de la déesse au temple d’airain, et prévint ceux qui le poursuivaient. Cette enceinte n’était pas éloignée. Il s’arrêta dans une petite chapelle qui en dépendait, pour ne pas souffrir les intempéries de l’air. Ceux qui le cherchaient cessèrent d’abord leur poursuite ; mais bientôt après, ils enlevèrent le toit de la chapelle, virent qu’il y était, et murèrent les portes ; ils restèrent à le garder et l’assiégèrent par la faim. Quand ils s’aperçurent qu’il était près de rendre le dernier soupir dans la chapelle, ils le tirèrent de l’enceinte, n’ayant plus qu’un souffle de vie, et aussitôt après il expira. Leur première idée fut de le jeter dans le coade, où l’usage était de jeter les malfaiteurs ; mais ils prirent le parti de l’enterrer dans quelque endroit du voisinage. Le dieu qui a son temple à Delphes ordonna dans la suite aux Lacédémoniens de transporter le tombeau de Pausanias à l’endroit où il était mort. On le voit encore aujourd’hui en avant de l’enceinte sacrée ; ce qu’indique une inscription gravée sur des colonnes. Le dieu déclara aussi qu’ils avaient commis un sacrilège, et leur ordonna d’offrir à la déesse deux corps au lieu d’un. Ils firent jeter en fonte et consacrèrent deux statues d’airain, comme une expiation de la mort de Pausanias.
CXXXV. Les Athéniens, sur ce que le dieu avait jugé les Lacédémoniens coupables d’un sacrilège, leur ordonnèrent de l’expier. Les Lacédémoniens envoyèrent de leur côté une députation à Athènes, accuser Thémistocle de n’avoir pas été moins favorable aux Mèdes que Pausanias : c’est ce qu’ils avaient découvert dans le procès de ce général. Ils demandaient qu’il reçût la même punition. Thémistocle était alors éloigné de sa patrie par un décret d’ostracisme : il vivait à Argos, et faisait des voyages dans le reste du Péloponnèse. Les Athéniens consentirent à la demande qu’on leur faisait : d’accord avec les Lacédémoniens qui se montraient disposés à le juger avec eux, ils envoyèrent des gens avec ordre de l’arrêter en quelque endroit qu’ils le trouvassent.
CXXXVI. Thémistocle, informé à temps, quitta le Péloponnèse pour se réfugier chez les Corcyréens dont il était le bienfaiteur ; mais ils lui représentèrent qu’ils craignaient, en le gardant chez eux, de s’attirer l’inimitié d’Athènes et de Lacédémone, et ils le transportèrent sur le continent qui fait face à leur île. Toujours poursuivi par ceux qui le cherchaient et qui s’informaient de tous les lieux où il choisissait un asile, il fut réduit, ne sachant que faire, à se réfugier chez Admète, roi des Molosses, qui n’était pas son ami. Ce prince était absent. Thémistocle se rendit le suppliant de la femme d’Admète, qui lui conseilla de s’asseoir près du foyer, tenant leur enfant dans ses bras. Le roi arriva peu de temps après : le suppliant se fit connaître. Il s’était montré plusieurs fois contraire à des demandes que ce prince avait adressées aux Athéniens. Il le pria de ne pas se venger d’un infortuné qui venait lui demander un refuge ; que ce serait maltraiter un homme maintenant bien plus faible que lui ; que la générosité ne permettait que de tirer une vengeance égale et de ses égaux ; qu’après tout si Admète avait éprouvé de sa part quelque opposition, il s’agissait d’objets de peu d’importance et non de la vie ; mais que s’il le livrait (et il déclara par quels ordres et pour quelles raisons il était poursuivi), c’était lui ravir toute espérance de salut. Admète fit relever Thémistocle qui continuait de tenir l’enfant dans ses bras, et c’était, chez les Molosses, la plus puissante manière de supplier.
CXXXVII. Peu de temps après arrivèrent les députés de Lacédémone et d’Athènes ; ils dirent bien des choses et n’obtinrent rien. Admète ne livra pas Thémistocle, le laissa partir pour se rendre auprès du roi, et l’envoya par terre à Pydna qui appartenait à Alexandre : c’était la route qu’il devait prendre pour gagner l’autre mer. Thémistocle trouva dans le port de cette ville un vaisseau marchand qui allait passer dans l’Ionie ; il en profita et fut poussé par la tempête au camp des Athéniens qui faisaient le siège de Naxos. L’équipage ne le connaissait pas ; mais la crainte l’obligea de découvrir au pilote qui il était et les raisons de sa fuite, ajoutant que, s’il refusait de le sauver, il l’accuserait de s’être rendu, à prix d’argent, fauteur de son évasion ; qu’il n’y avait rien à risquer pourvu que personne ne sortît en attendant qu’on pût faire route ; que s’il consentait à le servir, il en serait dignement récompensé. Le pilote fit ce qu’on lui demandait, mouilla un jour et une nuit au-dessus du camp des Athéniens, et fit voile pour Éphèse. Là Thémistocle lui fit présent d’une somme considérable ; car ses amis d’Athènes ne tardèrent pas à lui faire passer de l’argent, et il reçut ce qu’il avait déposé secrètement à Argos.
Il gagna l’intérieur des terres avec un des Perses de la côte, et fit tenir à Artaxerxès, fils de Xerxès, qui venait de monter sur le trône, la lettre suivante : « C’est moi Thémistocle qui me rends près de toi ; moi qui, plus qu’aucun Grec, ai fait du mal à ta maison tant que j’ai été forcé de me défendre contre l’invasion de ton père ; mais je lui ai fait encore plus de bien quand je n’ai plus eu de crainte pour moi, et que lui-même, à son retour, avait de grands dangers à courir. (Il avait en vue l’avis qu’il lui avait donné que les Grecs allaient se retirer de Salamine ; et le mensonge par lequel il lui avait fait croire que c’était lui qui avait empêché de rompre les ponts.) J’entre dans ton empire, ayant de grands services à te rendre et persécuté par les Grecs pour l’amitié que je te porte. Je veux attendre un an, pour te rendre compte toi-même des motifs qui m’ont fait entrer dans tes états.
CXXXVIII. Le roi admira, dit-on, le courage de Thémistocle, et le pria de faire ce qu’il se proposait. Celui-ci, pendant le temps qu’il passa sans prendre audience, apprit ce qu’il put de la langue des Perses et des usages du pays, et l’année expirée, s’étant fait présenter au roi, il fut élevé auprès de ce prince à des honneurs que jamais aucun Grec n’avait obtenus. Il dut ces distinctions aux dignités dont il avait été revêtu, à l’espérance qu’il faisait concevoir au prince de lui soumettre la Grèce, et surtout aux preuves qu’il avait données de ses talens. En effet, Thémistocle avait bien fait connaître toute la force du génie qu’il tenait de la nature, et il méritait l’admiration qu’inspire un homme privilégié. Son esprit était à lui ; il n’avait rien appris pour l’acquérir, rien pour y ajouter. Il jugeait très sainement des événemens imprévus, et n’avait besoin pour cela que de la plus courte réflexion. Le plus souvent il formait des conjectures certaines sur l’avenir et sur les circonstances qui devaient en résulter. Il n’était pas moins capable d’expliquer nettement les affaires que de les bien conduire. Celles dont il n’avait pas l’expérience, il les saisissait et en jugeait sainement. Dans les choses douteuses, il prévoyait le pire et le mieux. Enfin par la force de son naturel, par la promptitude de son esprit, il excellait à trouver sur-le-champ ce qu’exigeaient les conjonctures. Il mourut de maladie : quelques-uns disent qu’il s’empoisonna lui-même volontairement, dans l’idée qu’il lui était impossible de tenir les promesses qu’il avait faites au roi.
Ce que l’on sait, c’est que son tombeau est à Magnésie d’Asie, dans le marché. Il gouvernait cette province que le roi lui avait donnée. Il avait la Magnésie pour le pain, et elle rapportait cinquante talens par an ; Lampsaque pour le vin, et il paraît que c’était le meilleur vignoble de ce temps-là ; Myonte pour la bonne chère. Ses parens prétendent que ses os furent apportés dans sa patrie suivant ses dernières volontés, et qu’il fut inhumé dans l’Attique, à l’insu des Athéniens ; car il n’était pas permis de l’enterrer, parce qu’il avait été banni pour crime de trahison. Ainsi se termina la fortune de Pausanias de Lacédémone, et de Thémistocle d’Athènes, les deux hommes de leur temps qui jetèrent le plus grand éclat.
CXXXIX. Voilà quels furent, à la première députation, les ordres que donnèrent et reçurent à leur tour les Lacédémoniens pour les expiations de sacrilèges. Ils revinrent une seconde fois et demandèrent que le siège de Potidée fût levé et qu’Égine fût rendue à ses propres lois. Mais le point sur lequel ils s’expliquèrent d’abord et le plus nettement, fut le décret porté contre Mégare : ils déclarèrent que, s’il était levé, il n’y aurait pas de guerre. Ce décret interdisait aux Mégariens l’entrée des ports dans toute la domination athénienne, et des marchés de l’Attique. Mais les Athéniens n’écoutèrent pas les autres propositions, et ne levèrent pas le décret. Ils accusaient ceux de Mégare de cultiver un champ sacré, qui n’était point marqué par des limites, et de donner retraite à des esclaves fugitifs. Enfin les derniers députés de Lacédémone arrivèrent : c’étaient Ramphius, Mélisippe et Agésander. Ils n’ajoutèrent rien à ce qui avait déjà été dit tant de fois, et se contentèrent de répéter que les Lacédémoniens voulaient la paix. « Elle subsistera, disaient-ils, si vous laissez vivre les Grecs sous leurs propres lois. » Les Athéniens convoquèrent une assemblée où tous les citoyens pussent donner leurs suffrages. Il fut convenu d’y délibérer et d’y répondre en une seule fois sur tous les chefs. Un grand nombre de citoyens parlèrent ; les deux opinions eurent des partisans : on disait qu’il fallait faire la guerre, que le décret sur Mégare ne devait pas mettre obstacle à la paix, et qu’on n’avait qu’à l’abolir : enfin Périclès, fils de Xantippe, s’avança ; c’était l’homme qui avait alors le plus d’autorité dans la république, et le plus de talent pour la parole et pour l’exécution. Voici de quelle manière il donna son avis :
CXL. « Je suis toujours du même sentiment, ô Athéniens ; c’est qu’il ne faut pas céder aux peuples du Péloponnèse : non, que je ne sache que les pensées des hommes tournent au gré des événemens, et qu’ils ont toujours plus d’ardeur au moment où ils se déterminent à la guerre que lorsqu’ils y sont engagés ; mais je n’en vois pas moins que je dois persister aujourd’hui dans mon opinion. Je prie ceux d’entre vous qui l’auront adoptée de soutenir, en cas de revers, ce qu’ils auront décrété en commun ; ou si nous avons des succès, de ne pas les attribuer non plus à leur sagesse, car il peut arriver que ce soit aussi bien les conjonctures qui marchent follement que les pensées des hommes : aussi, dans tous les événemens qui choquent nos idées, avons-nous coutume d’accuser la fortune.
« On peut reconnaître que, depuis long-temps, les Lacédémoniens forment des desseins contre nous, et ils sont loin d’avoir changé de dispositions. Vainement a-t-il été convenu que, s’il survenait quelques différends, on les terminerait à l’amiable, sans se dessaisir de ce qu’on aurait entre les mains ; ils ne nous ont jamais invités à faire juger leurs griefs, et ils n’acceptent pas l’offre que nous faisons de nous soumettre à des arbitres. Ils aiment mieux vider la querelle par les armes que par la justice, et ne paraissent maintenant que pour nous donner des ordres, et non pour nous adresser leurs plaintes.
« Ils nous commandent de lever le siège de Potidée, de laisser Égine sous ses propres lois, de révoquer le décret porté contre Mégare ; et voilà maintenant que leurs derniers députés nous imposent la loi de laisser à tous les Grecs la jouissance de leurs droits. N’imaginez pas que refuser d’abolir le décret sur les Mégariens, ce soit faire la guerre pour bien peu de chose, parce qu’ils soutiennent que, le décret supprimé, on n’aurait point la guerre. Éloignez toute idée sur quoi vous puissiez vous faire le reproche d’avoir pris les armes pour un faible sujet ; car c’est à ce sujet si faible que tient l’affermissement de votre puissance et l’épreuve de votre courage. Accordez-leur ce peu qu’ils vous demandent, et vous verrez aussitôt, comme si c’était la crainte qui vous eût fait obéir, arriver l’ordre d’accorder quelque chose de plus. Mais en refusant avec fermeté, vous leur ferez voir nettement qu’il faut en agir avec vous comme avec des égaux.
CXLI. « D’après ce que je viens de dire, prenez le parti de vous soumettre, avant d’avoir été maltraités ; ou si nous faisons la guerre, ce qui, je crois, vaut le mieux, de ne céder à aucune condition, ni douce, ni rigoureuse, et de ne pas nous réduire à ne garder qu’avec un sentiment de crainte ce que nous possédons. C’est toujours un esclavage qu’un ordre plus ou moins rigoureux, qu’aucun jugement n’a précédé, et que des égaux intiment à leurs voisins. Daignez réécouter, et vous allez apprendre en détail si, dans les avantages dont les deux partis se peuvent flatter pour soutenir la guerre, nous ne sommes pas les mieux partagés.
Les Péloponnésiens sont des gens de travail ; ils n’ont de richesses ni en particulier ni en commun. Ensuite ils n’ont aucune expérience des guerres longues et maritimes, parce que la misère les oblige de terminer promptement entre eux les hostilités. De telles gens ne peuvent ni équiper des flottes, ni envoyer souvent hors de chez eux des armées de terre ; il faudrait pour cela s’éloigner de leurs propriétés, et prendre les frais de la guerre sur leurs facultés personnelles ; d’ailleurs nous leur interdirons la mer. Les richesses soutiennent mieux la guerre que des contributions forcées, et des hommes de peine sont plutôt prêts à y payer de leurs personnes que de leur argent, car ils ont l’espérance de pouvoir survivre aux dangers ; mais ils ne sont pas sûrs que leur argent ne soit pas dissipé avant la fin de la guerre, et c’est ce qui ne peut manquer d’arriver si, contre leur opinion, mais comme on doit s’y attendre, elle est de longue durée. Car, dans une seule affaire, les Péloponnésiens et leurs alliés sont capables de résister à tous les Grecs ; mais ils ne le sont pas de se soutenir contre une puissance qui ne fait pas la guerre a leur manière.
« Comme ils n’ont point un conseil unique, ils ne peuvent rien faire avec célérité. Ce sont différentes républiques qui toutes également ont droit de suffrage ; et comme elles ne forment pas un seul peuple, chacun pense à ses intérêts. et pour l’ordinaire rien ne se termine. Les uns ont surtout en vue quelque vengeance ; les autres veulent que leurs propriétés n’aient rien à souffrir. Ils se rassemblent tard, jettent vite un coup d’œil sur les intérêts communs, et s’occupent bien plus constamment de leurs affaires personnelles. Aucun ne croit que sa négligence particulière fasse aucun fort au bien général : il pense qu’un autre y pourvoira pour lui ; et tous ayant séparément la même pensée, l’intérêt commun se détruit sans qu’on s’en aperçoive.
CXLII. « Mais la rareté de l’argent est surtout ce qui ne peut manquer de les arrêter. Ce ne sera que lentement qu’ils pourront s’en procurer, et, dans la guerre, les occasions ne permettent pas d’attendre. D’ailleurs ni les forts qu’ils pourront élever sur notre territoire, ni les vaisseaux qu’ils pourront construire ne méritent de nous effrayer. Ce sont des entreprises difficiles, même en temps de paix, et pour une puissance égale en force, que ces fortifications à construire. Que sera-ce donc en pays ennemi, et quand nous leur opposerons des travaux semblables ! S’ils élèvent chez nous quelque forteresse, ils pourront s’en servir pour faire des incursions dans nos campagnes, ravager quelques parties de nos terres, donner asile à nos transfuges ; mais ils n’élèveront pas une muraille capable de nous investir, de nous empêcher d’aller par mer dans leur pays, de nous défendre sur nos vaisseaux qui constituent notre puissance ; car, par notre pratique de la marine, nous avons plus d’expérience de la guerre de terre que par la guerre de terre ils n’en ont des affaires navales ; et ils ne parviendront pas aisément à devenir des marins habiles. Vous-mêmes, vous qui, depuis la guerre des Mèdes, vous appliquez à la marine, vous n’avez point encore porté cet art à la perfection ; comment donc des laboureurs, sans connaissance de la mer, et qui n’auront pas la permission de s’y exercer, parce que toujours nos nombreux vaisseaux seront en course sur eux, pourraient-ils faire quelque chose d’important ? Ils se hasarderaient bien contre quelque flottille, se rassurant sur leur incapacité par leur nombre ; mais, contenus par de grandes flottes, ils resteront inactifs : faute de s’exercer ils n’en deviendront que plus ignorans, et par conséquent plus timides. La marine est un art aussi difficile que tout autre : elle ne souffre pas qu’on s’y applique en passant et par occasion, elle veut qu’on s’y livre sans partage.
CXLIII. « Qu’ils ne respectent pas les trésors d’Olympie et de Delphes ; qu’ils tâchent de nous débaucher par une plus haute paye nos matelots étrangers ; il sera bien singulier encore que nous ne conservions pas l’égalité, si nous-mêmes, citoyens et habitans prenons le parti de monter sur nos vaisseaux. Un avantage bien considérable, c’est que nos équipages sont plus nombreux et plus habiles que dans tout le reste de la Grèce, et qu’aucun étranger, dans le cours de l’expédition, n’accepterait pour quelques journées de forte paye de passer du côté de nos ennemis avec moins d’espérance de la victoire et la certitude d’être exilé de sa patrie.
« Voilà, du moins suivant moi, quelle est ou à peu près la situation du Péloponnèse. La nôtre, exempte des mêmes vices, a de grands avantages qui nous tirent de l’égalité. S’ils entrent par terre dans notre pays, nous irons par mer dans le leur : ce n’est pas la même chose qu’une partie du Péloponnèse soit ravagée, ou que l’Attique le soit tout entière. Ils n’auront pas en dédommagement d’autres pays qu’ils puissent occuper sans combattre, et nous en avons un grand nombre dans les îles et sur le continent. C’est une grande chose que l’empire de la mer ; je vous en fais juges : si nous étions insulaires, qui serait plus que nous à l’abri de toute attaque ? Il faut aujourd’hui nous rapprocher le plus qu’il est possible de cet état par la pensée, abandonner nos terres et nos maisons de campagne, et, follement irrités contre les Péloponnésiens, qui nous sont bien supérieurs en nombre, ne pas hasarder d’affaire avec eux. Vainqueurs, nous aurions à les combattre encore aussi nombreux qu’auparavant ; et vaincus, nous perdrions le secours de nos alliés d’où vient notre force ; car ils ne se tiendront pas en repos si nous ne sommes pas en état de leur en imposer par les armes. Ne gémissez pas sur le ravage des campagnes, sur la destruction des édifices ; pensez aux hommes : ce ne sont pas ces choses-là qui possèdent les hommes, mais les hommes qui les possèdent ; et si j’espérais en être cru, je vous dirais d’aller vous-mêmes dévaster vos champs, et montrer aux Lacédémoniens que, pour de tels objets, vous ne consentirez pas à leur obéir.
CXLIV. « J’ai encore bien d’autres raisons d’espérer que vous aurez l’avantage, pourvu que vous ne pensiez pas à étendre votre domination pendant que vous ferez la guerre, et que vous n’accumuliez pas contre vous des dangers de votre choix. Je crains bien plus vos propres fautes que les desseins des ennemis : c’est ce dont je parlerai dans quelque autre discours, quand nous serons en action. Maintenant renvoyons les députés avec cette réponse : « Nous permettrons aux Mégariens de fréquenter nos marchés et nos ports, pourvu que les Lacédémoniens n’éloignent de chez eux ni nous ni nos alliés. Ces deux conditions ne sont pas interdites par le traité. Nous rendrons à leurs propres lois les villes de notre alliance qui jouissaient de cet avantage quand nous avons juré la paix, pourvu qu’eux-mêmes rendent libres celles qu’ils tiennent sous leur domination, et que chacune d’elles ait le droit de se gouverner à son gré, sans être soumise aux lois de démolie. Nous consentons à faire juger nos différends suivant la teneur du traité, et nous ne commencerons pas la guerre, mais nous nous défendrons contre les agresseurs. »
« Voilà ce qu’il est juste de répondre et ce qui convient à la dignité de notre république. Il faut savoir que la guerre est indispensable ; que si nous la commençons de notre gré, les ennemis pèseront moins fortement sur nous, et que des plus grands dangers résultera la plus grande gloire pour l’état et pour les citoyens. Ce n’est pas avec une puissance telle que la nôtre que nos pères se sont élancés pour arrêter les Mèdes ; mais, abandonnant ce qu’ils possédaient, avec une sagesse supérieure à leur fortune, avec plus d’audace que de force, ils ont repoussé les Barbares, et ont élevé jusqu’à ce haut point de gloire les destinées de l’état. Ne dégénérons point de leur vertu ; employons tous nos moyens pour nous défendre contre nos ennemis, et tâchons de ne pas laisser à nos neveux un empire moins puissant que nous ne l’avons reçu. »
CXLV. Voilà ce que dit Périclès. Les Athéniens regardèrent ses conseils comme les meilleurs qu’ils pussent recevoir, et ils en formèrent leur décret. Ils s’en rapportèrent sur tous les points à son opinion, dans leur réponse aux Lacédémoniens. Ils déclarèrent, en général, qu’ils ne feraient rien par obéissance, et qu’ils étaient prêts, conformément au traité, à faire juger les plaintes que l’on portait contre eux, mais comme des égaux qui transigent avec leurs égaux. Les députés se retirèrent, et il n’en revint pas d’autres.
CXLVI. Tels furent, avant de prendre les armes, les contestations et les différends qui s’élevèrent entre les deux partis ; ils commencèrent dès l’affaire d’Épidamne et de Corcyre. Cependant, au milieu de ces querelles on ne laissait pas de commercer ensemble et de passer dans le pays les uns des autres sans le ministère des hérauts, mais non sans défiance : car ce qui se passait troublait les conventions, et devint le prétexte de la guerre.
LIVRE DEUXIÈME.
I. D’ici commence la guerre des Athéniens, des Péloponnésiens et de leurs alliés respectifs. Pendant sa durée, ils n’eurent plus de commerce entre eux sans le ministère d’un héraut ; et du moment qu’ils l’eurent entreprise, les hostilités ne furent plus interrompues. Les événemens sont écrits suivant l’ordre des temps où ils sont arrivés, par été et par hiver.
II. La trêve de trente ans, conclue après la prise de l’Eubée, ne dura que quatorze ans. La quinzième année, Chrysis étant prêtresse à Argos depuis quarante-huit ans, Ænésius étant éphore à Sparte, et Pythodore ayant encore deux mois à remplir les fonctions d’archonte d’Athènes, le huitième mois après la bataille de Potidée, au commencement du printemps, des Thébains, au nombre d’un peu plus de trois cents, sous le commandement des bœotarques Pytangélus, fils de Philide, et Diemporus, fils d’Onétoride, entrèrent à Platée, ville de Bœotie, qui était alliée d’Athènes. Ce furent des citoyens de Platée, Naucide et ses complices, qui les appelèrent, et leur ouvrirent les portes. Ils voulaient, pour s’emparer eux-mêmes du pouvoir, tuer ceux de leurs concitoyens qui leur étaient opposés, et soumettre la ville aux Thébains. Ils avaient lié cette intrigue avec Eurymaque, fils de Léontiade, qui avait à Thèbes le plus grand crédit. Les Thébains prévoyaient qu’on aurait la guerre, ils étaient toujours en différends avec Platée, et ils voulaient, pendant qu’on était encore en paix, et que les hostilités n’étaient pas ouvertement commencées, s’emparer d’avance de cette place. Comme on n’y faisait pas encore la garde, il leur fut aisé de s’introduire sans être découverts. Ceux qui les avaient mandés voulaient qu’ils agissent aussitôt, et se jetassent sur les maisons de leurs ennemis ; mais ils n’y consentirent pas, et se rangèrent en armes sur la place. Leur dessein était de s’y prendre avec douceur, par le ministère d’un héraut, et d’amener les habitans à traiter à l’amiable. Le héraut publia que ceux qui voudraient entrer dans la ligue des Bœotiens, suivant les instituts du pays, prissent les armes, et se joignissent à eux. Ils espéraient que la ville se rendrait aisément à de telles propositions.
III. Quand ceux de Platée apprirent que les
Thébains étaient dans leurs murs, et s’étaient emparés inopinément de la ville, ils les crurent en bien plus grand nombre qu’ils n’étaient en effet ; ils n’en pouvaient juger pendant la nuit. Ils consentirent donc à traiter, reçurent les propositions qu’on leur faisait, et restèrent d’autant plus volontiers en repos, que personne n’éprouvait aucun mauvais traitement. Ils étaient dans ces dispositions, quand ils s’aperçurent que les Thébains n’avaient que peu de monde, et ils pensèrent qu’en les attaquant, ils auraient une victoire aisée : car le peuple n’était pas dans l’intention d’abandonner l’alliance d’Athènes. Ils résolurent donc d’en venir aux mains, et pour se concerter entre eux, sans être découverts en passant dans les rues, ils percèrent les murs mitoyens de leurs maisons. Des charrettes dételées furent placées dans les rues pour servir de barricades. Ils firent toutes les dispositions que chacun jugea nécessaires dans les circonstances, tirèrent parti de tout ce qu’ils purent se procurer, profitèrent du reste de la nuit, et à l’approche de l’aurore, et firent une sortie sur les Thébains. Ils auraient craint de les trouver plus hardis à la clarté du jour, et que la défense ne fût égale à l’attaque ; au lieu que dans les ténèbres, on devait inspirer plus de terreur à des ennemis qui avaient le désavantage de ne pas connaître la ville. Ils attaquèrent donc sur-le-champ, et se hâtèrent d’en venir aux mains.
IV. Dès que les Thébains reconnurent qu’ils étaient trompés, ils se formèrent en peloton, et repoussèrent de tous côtés ceux qui les attaquaient. Ils les firent reculer deux ou trois fois, mais quand les Platéens se précipitèrent sur eux à grand bruit, quand femmes et valets, avec des cris et des hurlemens, lancèrent, du haut des maisons, des tuiles et des pierres, quand une pluie abondante vint à tomber au milieu des ténèbres, ils furent saisis de terreur. On était alors au déclin de la lune. Mis en fuite, ils couraient par la ville, dans l’obscurité, dans la fange, la plupart ignorant les passages qui auraient pu les sauver, et poursuivis par des ennemis qui les connaissaient tous, pour leur intercepter toute retraite. La plupart périrent. Un Platéen ferma la porte par laquelle ils étaient entrés, et qui seule était ouverte. Il se servit, au lieu de verrou, d’un fer de lance qu’il fit entrer dans la gâche. Ainsi, de ce côté même, il ne restait plus d’issue. Poursuivis dans les rues, quelques-uns gravirent le mur, se précipitèrent en dehors, et se tuèrent presque tous. D’autres gagnèrent une porte abandonnée, trouvèrent une femme qui leur prêta une hache, brisèrent la barre, et n’échappèrent qu’en petit nombre : car on s’en aperçut aussitôt. D’autres se dispersèrent, et furent égorgés. Le plus grand nombre, composé de tous ceux qui étaient restés en peloton, donnèrent dans un grand bâtiment qui tenait au mur : par hasard la porte était ouverte ; ils la prirent pour une de celles de la ville, et crurent qu’elle ouvrait une issue dans la campagne. Les Platéens les voyant pris, délibérèrent s’ils ne les brûleraient pas tous, en mettant le feu à l’édifice, ou s’ils prendraient contre eux quelque autre parti. Enfin ces malheureux et tout ce qui restait de Thébains dans la ville se rendirent à discrétion, eux et leurs armes. Tel fut le succès de leur entreprise sur Platée.
V. D’autres Thébains devaient, avant la fin de la nuit, se présenter en corps d’armée pour soutenir au besoin ceux qui étaient entrés : ils reçurent en chemin la nouvelle de ce qui s’était passé, et s’avancèrent au secours. Platée est à quatre-vingt-dix stades de Thèbes. L’orage qui survint pendant la nuit retarda leur marche ; le fleuve Asopus se gonfla, et devint difficile à traverser. Ils marchèrent par la pluie, ne passèrent le fleuve qu’avec peine, et arrivèrent trop tard : leurs hommes étaient ou tués ou pris. À la nouvelle de ce désastre, ils dressèrent des embuscades à ceux des Platéens qui se trouvaient hors de la ville. Il y en avait dans les campagnes avec leurs effets, comme il arrive en un temps de paix où l’on vit dans la sécurité. Ils voulaient que ceux qu’ils pourraient prendre leur répondissent des leurs qui étaient dans la ville, s’il en restait à qui l’on eût laissé la vie. Tel était leur dessein. Ils délibéraient encore, quand les Platéens, se doutant du parti que prendraient les ennemis, et craignant pour ce qu’ils avaient de citoyens au dehors, firent partir un héraut, et le chargèrent de dire aux Thébains que c’était une impiété d’avoir essayé de prendre leur ville en pleine paix ; qu’ils eussent a ne faire aucun mal aux gens du dehors, s’ils ne voulaient qu’on donnât la mort aux prisonniers ; mais qu’on les leur rendrait s’ils quittaient le territoire.
Voilà du moins ce que racontent ceux de Thèbes, et ils ajoutent même que les Platéens jurèrent cette convention. Ceux-ci n’avouent pas qu’ils eussent promis de rendre les prisonniers : ils prétendent qu’ils étaient seulement entrés en conférence pour essayer d’en venir à un accord. et ils nient qu’il ait été fait de serment. Ce qu’il y a de certain, c’est que les Thébains sortirent du territoire de Platée, sans y faire aucun mal, et que les Platéens n’eurent pas plus tôt transporté à la hâte dans la ville tout ce qui se trouvait dans la campagne, qu’ils massacrèrent leurs prisonniers. Il y en avait cent quatre-vingts. De ce nombre était Eurymaque, à qui les traîtres s’étaient adressés.
VI. Après cette exécution, ils firent partir un messager pour Athènes, traitèrent avec les Thébains pour leur permettre d’enlever leurs morts, et firent dans leur ville les dispositions qu’ils crurent nécessaires.
Dès qu’on eut annoncé à Athènes ce qu’avaient fait les Platéens, on arrêta tout ce qui se trouvait de Bœotiens dans l’Attique, et l’on envoya un héraut à Platée, porter la défense de prendre aucun parti sur les Thébains qu’ils avaient en leur pouvoir, qu’Athènes n’eût elle-même statué sur leur sort ; car on n’y avait pas annoncé qu’ils n’étaient plus : le premier message était parti aussitôt après l’arrivée des Thébains, et le second au moment où ils venaient d’être vaincus et arrêtés. On ne savait encore à Athènes rien de ce qui avait suivi ; et c’était dans cette ignorance qu’on avait fait partir le héraut. A son arrivée, il trouva les prisonniers égorgés. Les Athéniens vinrent ensuite en corps d’année à Platée, y portèrent des subsistances, y laissèrent une garnison, et emmenèrent les hommes inutiles, avec les femmes et les enfans.
VII. Cet événement de Platée devenait une rupture ouverte de la trêve, et les Athéniens se préparèrent à la guerre. Les Lacédémoniens et leurs alliés firent aussi leurs préparatifs, et l’on se disposa des deux côtés à envoyer au roi et dans d’autres pays barbares, suivant que chaque parti espérait en tirer quelques secours. Ils firent entrer aussi dans leur alliance les villes qui étaient hors de leur domination. Indépendamment des vaisseaux que les Lacédémoniens avaient dans le Péloponnèse, il fut ordonné, dans l’Italie et dans la Sicile, aux villes qui étaient de leur parti, d’en fournir en proportion de leur grandeur jusqu’au nombre de cinq cents ; de préparer une somme d’argent déterminée, de se tenir d’ailleurs en repos, et de ne recevoir à la fois dans leurs ports qu’un seul vaisseau d’Athènes, jusqu’à ce que tous les apprêts fussent terminés. Les Athéniens firent le recensement des alliés sur lesquels ils devaient compter, et envoyèrent surtout des députés dans les pays qui entourent le Péloponnèse, à Corcyre, à Céphalénie, chez les Acarnanes, à Zacynthe, pour savoir s’ils pouvaient se fier à leur amitié dans le dessein où ils étaient d’attaquer de toutes parts le Péloponnèse.
VIII. Les deux partis ne prenaient que des mesures vigoureuses. C’était de toutes leurs forces qu’ils se préparaient aux combats ; et cela devait être, car c’est toujours en commençant qu’on a le plus d’ardeur. Faute d’expérience, une jeunesse nombreuse à Athènes se faisait alors une joie de tâter de la guerre. Au spectacle de cette fédération des villes principales, les esprits s’exaltaient dans le reste de la Grèce. Ce n’était, dans celles qui allaient combattre, et ailleurs, que gens qui répétaient des oracles, que devins qui chantaient des prédications. Délos, peu auparavant, avait été ébranlée par un tremblement de terre ; et aussi haut que remontât la mémoire des Grecs, elle n’en avait pas éprouvé d’autre ; on disait et l’on crut que c’était un présage de ce qui devait se passer. On faisait une curieuse recherche de tous les événemens de ce genre qui avaient pu arriver. Les esprits étaient généralement favorables aux Lacédémoniens, surtout parce qu’ils avaient annoncé qu’ils voulaient délivrer la Grèce. C’était une émulation entre les particuliers et les villes à qui embrasserait leur parti, en paroles du moins, si ce n’était par des actions ; chacun croyait que les affaires souffriraient quelque chose s’il ne s’en mêlait pas : tant l’indignation contre les Athéniens était générale, les uns voulant secouer leur joug, les autres craignant d’y être soumis. Ce fut avec de telles dispositions et dans un tel esprit qu’on se précipita dans la guerre.
IX. Voici les alliés qu’eurent les deux partis en la commençant. Ceux des Lacédémoniens étaient tous les peuples du Péloponnèse qui habitent au-delà de l’isthme, excepté les Argiens et les Achéens, qui avaient des liaisons avec l’un et l’autre parti. Les habitans de Pellène furent d’abord les seuls de l’Achaïe qui portèrent les armes pour Lacédémone ; tous les autres se déclarèrent ensuite. En deçà du Péloponnèse, ils avaient les Mégariens, les Locriens, les Bœotiens, les Phocéens, les Ampraciotes, les Leucadiens, les Anactoricns. Ceux qui fournirent des vaisseaux furent les Corinthiens, les Mé gariens, lesSicyoniens, les habitans de Pellène, d’Élée, d’Ampracie et de Leucade ; les Bœotiens, les Phocéens, les Locriens donnèrent de la cavalerie ; les autres villes de l’infanterie. Tels étaient les alliés de Lacédémone.
Ceux d’Athènes étaient les peuples de Chio, de Lesbos, de Platée, les Messéniens de Naupacte, la plus grande partie des Acarnanes, les Corcyréens, les Zacynthiens, sans compter les villes qui leur paient tribut dans un si grand nombre de nations ; la Carie, qui s’étend le long des côtes de la mer, les Doriens, voisins de la Carie, l’Hellespont, les villes de Thrace, toutes les villes situées au levant, entre le Péloponnèse et l’Ile de Crète, toutes les Cyclades, excepté Mélos et Thères. Ceux de Chio, de Lesbos, de Corcyre, fournissaient des navires, les autres de l’infanterie et de l’argent. Telles étaient les alliances, et tel l’appareil guerrier des deux partis.
X. Les Lacédémoniens, après ce qui s’était passé à Platée, firent annoncer aussitôt aux villes alliées, tant de l’intérieur du Péloponnèse que du dehors, de préparer leurs forces, et de se munir de tout ce qui était nécessaire pour une expédition, parce qu’on allait se jeter sur l’Attique. Lorsque tout fut prêt au terme marqué, les deux tiers des troupes se rendirent sur l’isthme, et l’armée entière se trouvant rassemblée, Archidamus, roi de Lacédémone, qui commandait cette expédition, appela les généraux des villes, les hommes revêtus des premières dignités, toutes les personnes de quelque considération, et parla ainsi :
XI. « Péloponnésiens et alliés, nos pères aussi ont eu bien des guerres à soutenir, tant dans le Péloponnèse qu’au dehors ; et les plus âgés d’entre nous ne manquent pas d’expérience des combats : jamais cependant nous ne sommes sortis avec un plus grand appareil, mais c’est contre une république très puissante que nous marchons en grand nombre nous-mêmes, et brillans de courage. Ne nous montrons pas moins grands que nos pères, et ne dégénérons pas de notre propre gloire. Toute la Grèce est en suspens sur notre expédition ; toutes les pensées se fixent sur nous, mais avec bienveillance, et, par haine pour les Athéniens, on fait des vœux pour nos succès. Mais quoiqu’on puisse trouver que nous sommes en force, et regarder comme une chose bien assurée que l’ennemi n’osera venir se mesurer avec nous, il n’en faut pas marcher avec moins de prudence et de précaution. Général et soldat de chaque ville, chacun doit se croire toujours au moment de tomber dans quelque danger. Les événemens de la guerre sont incertains : souvent une action naît de peu de chose ; un emportement la produit. Souvent le plus faible, par un sentiment de crainte, combat avec avantage contre une armée supérieure, qui, par mépris, ne se tenait pas préparée. Il faut donc, en pays ennemi, avoir dans la pensée de combattre avec courage ; mais en effet se tenir prêt au combat avec un sentiment de crainte. C’est ainsi qu’on s’avance à l’ennemi avec plus de valeur, et qu’on soutient l’action avec moinsde danger. « Ce n’est point contre une république incapable de se défendre que nous marchons : elle est abondamment pourvue de tout. Ses citoyens ne se montrent point en campagne, parce que nous ne sommes pas encore sur leur territoire ; mais soyez certains qu’ils viendront nous combattre dès qu’ils nous y verront porter le ravage et détruire leurs propriétés ; car tous les hommes s’irritent quand, sous leurs yeux et à l’instant même, ils voient des désastres qu’ils n’ont pas l’habitude de souffrir : moins ils raisonnent, plus ils agissent avec violence. C’est ce que doivent plus que personne éprouver les Athéniens ; eux fiers de commander aux autres ; eux plus accoutumés à porter le ravage chez leurs voisins qu’à le voir porter chez eux. Prêts à combattre une telle république et à couvrir de gloire et vous et vos aïeux, suivez vos généraux dans les événemens contraires ou propices, et marchez où vous serez conduits, persuadés qu’il n’est rien de plus important que de se tenir sur ses gardes et en bon ordre, et d’exécuter les commandemens avec célérité. Le plus beau spectacle qu’offre la guerre, et ce qui promet le plus de sûreté dans les combats, c’est une foule d’hommes n’ayant tous ensemble qu’un seul mouvement. »
XII. Après ce discours, Archidamus congédia l’assemblée, et fit partir pour Athènes un Spartiate, Mélésippe, fils de Diacrite : il voulait essayer si les Athéniens ne seraient pas moins fiers, en voyant déjà les ennemis en marche ; mais ce député ne put être admis dans l’assemblée, ni même dans la ville. On avait résolu de s’en tenir à l’avis de Périclès, et de ne plus recevoir de hérauts ni de députés, dès que les Lacédémoniens se seraient mis en campagne. Ils le renvoyèrent sans l’entendre, et lui prescrivirent d’être hors des frontières le même jour, ajoutant que ceux qui l’avaient expédié n’avaient qu’à retourner chez eux, et qu’alors ils seraient maîtres d’envoyer des députations à Athènes. On fit accompagner Mélésippe, pour qu’il n’eût de communication avec personne. Arrivé sur la frontière et prêt à se séparer de ses conducteurs, il dit en partant ce peu de paroles : que ce jour serait pour les Grecs le commencement de grands malheurs.
Au retour de ce député, Archidamus, convaincu que les Athéniens étaient déterminés à ne rien céder, partit et fit avancer ses troupes vers l’Attique. Les Bœotiens avaient donné aux Péloponnésiens une partie de leurs gens de pied et toute leur cavalerie : avec ce qui leur restait, ils entrèrent sur le territoire de Platée et le ravagèrent.
XIII. Les Péloponnésiens étaient encore rassemblés sur l’isthme ; ils étaient en marche et n’avaient pas encore pénétré dans l’Attique, quand Périclès, fils de Xantippe, le premier des dix généraux qu’Athènes avait choisis, sachant qu’il allait se faire une invasion, pensa qu’Archidamus, qui lui était uni par les liens de l’hospitalité, pourrait bien de lui-même, et pour lui faire plaisir, épargner les terres qui lui appartenaient, et les préserver du ravage : il soupçonnait aussi que ce prince pourrait recevoir des Lacédémoniens l’ordre de le ménager pour le rendre suspect à ses concitoyens, comme ils avaient demandé aux Athéniens l’expiation du sacrilège pour le rendre odieux. Il prit le parti d’annoncer à l’assemblée qu’il avait pour hôte Archidamus, et qu’il ne devait résulter de cette liaison aucun inconvénient pour l’état ; que si les ennemis ne ravageaient pas ses terres et ses maisons de campagne comme celles des autres, il les abandonnait au public, et que ces ménagemens ne pourraient le rendre suspect. D’ailleurs, il renouvela, dans la conjoncture, les conseils qu’il avait déjà donnés de se bien tenir prêts à la guerre, de retirer tout ce qu’on avait à la campagne, d’entrer dans la ville pour la garder, au lieu d’en sortir pour combattre, de mettre en bon état la flotte qui faisait la force de l’état, et de tenir en respect les alliés : il représenta que c’était d’eux qu’Athènes tirait les richesses et les revenus d’où résultait sa puissance, et qu’en général, on ne se donnait à la guerre la supériorité que par la sagesse des résolutions et l’abondance des richesses. Il engagea les citoyens à prendre courage, en leur faisant le détail de leurs ressources : ils recevaient à peu près six cents talens par an du tribut de leurs alliés, sans compter les autres revenus, et ils avaient encore dans la citadelle six mille talens d’argent monnayé. Il y en avait eu neuf mille sept cents ; mais le reste avait été dépensé pour les propylées de la citadelle, et pour le siège de Potidée : il ne comptait pas l’or et l’argent non monnayé porté en offrande par les particuliers et par le peuple, ni tous les vases sacrés qui servaient aux pompes et aux jeux, ni les dépouilles des Mèdes, et autres richesses du même genre qu’on ne pouvait estimer moins de cinq cents talens. Il ajouta les trésors assez considérables des autres temples dont on pourrait se servir : et si toutes ces ressources ne suffisaient pas, on pourrait faire usage de l’or dont était ornée la statue de la déesse elle-même ; il montra que cet or pur pesait quarante talens, et qu’il pouvait s’enlever. Mais il observa que si, pour le salut public, on se servait de ces trésors, il faudrait les remplacer dans leur totalité.
Tels furent les sujets d’encouragement qu’il leur montra dans leurs richesses. Il fit voir aussi qu’on avait treize mille hommes pesamment armés, sans compter ce qui était dans les garnisons, ou employé à la défense des murailles, qui se montait à seize mille hommes : car tel était le nombre de ceux qui les gardaient à l’époque où les ennemis se jetèrent sur l’Attique. C’étaient des vieillards hors de l’âge du service, des jeunes gens qui n’avaient pas encore atteint l’âge de la milice ; et tout ce qu’il y avait de simples habitans en état de faire le service d’hoplites. Le mur de Phalère avait trente-cinq stades jusqu’à l’enceinte de la ville, et la partie de cette enceinte qu’il fallait garder était de quarante-trois stades. On laissait sans gardes ce qui est entre le long mur et le mur de Phalère. Les longues murailles jusqu’au Pirée étaient de quarante stades, et l’on faisait la garde à la face extérieure. Le circuit du Pirée, en y comprenant Munychie, était en tout de soixante stades, dont on ne gardait que la moitié. Il montra qu’on avait douze cents hommes de cavalerie, en y comprenant les archers à cheval, seize cents archers, et trois cents hommes en état de tenir la mer.
Tel était l’appareil des Athéniens, sans qu’il y ait rien à réduire dans aucune partie, au moment où les Péloponnésiens allaient faire leur première invasion dans l’Attique, et qu’eux-mêmes se préparaient à la guerre. Périclès, suivant sa coutume, ajouta tout ce qui pouvait leur faire connaître qu’ils auraient la supériorité.
XIV. Ils l’écoutèrent et le crurent. Ils trans portèrent à la ville leurs femmes, leurs enfans et tous les ustensiles de leurs maisons, dont ils enlevèrent jusqu’à la charpente. Ils envoyèrent dans l’Eubée et dans les îles adjacentes, les troupeaux et les bêtes de somme. Accoutumés, comme l’étaient la plupart, à passer leur vie à la campagne, ce déplacement leur était bien dur.
XV. Dès la plus haute antiquité, les Athéniens étaient dans cet usage plus qu’aucun peuple de la Grèce. Sous Cécrops et les premiers rois, l’Attique fut toujours habitée par bourgades qui avaient leurs prytanées et leurs archontes. Dans les temps où l’on était sans crainte, ils n’allaient pas s’assembler en conseil pour délibérer avec le roi : les habitans de chaque bourgade délibéraient et prenaient conseil entre eux. Il arrivait même à quelques-unes de lui faire la guerre : ce fut ainsi que les Éleusiniens la firent à Érechtée conjointement avec Eumolpus. Mais sous le règne de Thésée, entre diverses institutions qui tendaient à l’avantage de l’Attique, ce prince, qui joignait la sagesse à la puissance, abolit les conseils et les premières magistratures des bourgades, rassembla tous les citoyens dans ce qui est à présent la ville, et y institua un seul conseil et un seul prytanée. Les Athéniens continuèrent d’habiter et de cultiver leurs champs ; mais il les força de n’avoir que cette ville : devenue un centre commun, elle s’agrandit, et elle était considérable quand Thésée la transmit à ses successeurs.
Depuis cette époque jusqu’à nos jours, les Athéniens célèbrent en l’honneur de la déesse une fête publique qu’ils appellent xynœcia. Auparavant, ce qu’on nomme aujourd’hui Acropole ou citadelle, était la ville, et elle comprenait aussi la partie qu’elle domine qui est tournée du côté du midi. Il en reste une preuve ; car sans parler des temples de plusieurs divinités qui sont dans l’Acropole, c’est surtout vers cette partie de la ville, en dehors de la citadelle, que s’élève le temple de Jupiter, surnommé Olympien, celui d’Apollon Pythien, celui de la Terre et celui de Bacchus aux Étangs : c’est en l’honneur de ce dieu que l’on célèbre les anciennes bacchanales le dixième jour du mois anthestérion, usage que conservent encore les peuples de l’Ionie, qui descendent des Athéniens. On voit aussi d’autres temples anciens dans ce même quartier. On peut ajouter à cette preuve la fontaine que, depuis les travaux qu’y ont faits les tyrans, on appelle les neuf canaux, mais qu’anciennement, quand la source était à découvert, on nommait Callirrhoë : comme elle était voisine de l’Acropole, on s’en servait aux usages les plus nécessaires, et maintenant il reste encore de l’antiquité la coutume de s’en servir avant les cérémonies des mariages et à d’autres usages religieux. C’est parce que les habitations étaient autrefois renfermées dans l’Acropole, que les Athéniens ont conservé jusqu’à nos jours l’habitude de l’appeler la ville.
XVI. Ainsi donc autrefois les Athéniens vécurent long-temps à la campagne dans l’indépendance, et depuis qu’ils furent attachés à une seule ville, ils conservèrent leurs vieilles habitudes. Les anciens et ceux qui leur succédèrent jusqu’à la guerre présente naquirent généralement et vécurent en familles dans leurs champs : ils ne changeaient pas volontiers de demeure, surtout après la guerre médique, parce qu’ils étaient peu éloignés de l’époque où ils avaient repris leurs établissemens. Ce fut avec peiue, et même avec un sentiment de douleur, qu’ils abandonnèrent leurs maisons et leurs temples : d’après leur ancienne manière de vivre, ils les regardaient comme un héritage paternel, et près d’adopter un nouveau genre de vie, ce n’était rien moins que leur patrie qu’ils croyaient abandonner.
XVII. Ils vinrent à la ville : mais fort peu d’entre eux y avaient des logemens, ou purent en trouver chez des parens ou des amis. La plupart s’établirent dans les endroits vagues, tels que les temples, les monumens des héros ; par tout enfin, excepté dans la citadelle, l’Eleusinium, ou quelques autres lieux exactement fermés. Ils s’emparèrent même de ce qu’on appelle le Pélasgicon, au-dessous de l’Acropole. Il avait été défendu avec imprécation de l’occuper, et cette défense était contenue dans ces derniers mots d’un oracle de Delphes : « Il vaut mieux que le Pélasgicon reste vide. » Cependant la nécessité força de l’habiter. Je crois que l’oracle fut accompli tout autrement qu’on ne s’y était attendu : car il ne faut pas croire que les malheurs d’Athènes vinrent de ce qu’où avait profané cet endroit en l’occupant ; mais ce fut le malheur de la guerre qui contraignit à l’occuper. C’est là ce que l’oracle n’exprima pas ; mais le dieu avait prévu qu’un fâcheux événement ferait un jour habiter ce lieu. Bien des gens s’emménagèrent aussi dans les tours des murailles, et chacun enfin comme il put ; car la ville ne pouvait contenir tant de monde qui venait s’y réfugier : on finit par se partager les longues murailles, et par s’y loger, ainsi que dans la plus grande partie du Pirée. En même temps on travaillait aux préparatifs de la guerre, on rassemblait des alliés, on appareillait cent vaisseaux pour le Péloponnèse. Telles étaient alors les occupations des Athéniens.
XVIII. Les Péloponnésiens s’avançaient. Ils entrèrent dans le dème de l’Attique que l’on nomme Olînoé ; c’était de là qu’ils devaient faire leurs incursions. Quand ils eurent assis leur camp à la vue de ce fort, ils se disposèrent à en former le siège avec des machines de guerre et tous les autres moyens qu’ils pourraient employer. Comme Œnoé se trouvait sur la frontière de l’Attique, il était muré, et les Athéniens s’en servaient comme d’une citadelle en temps de guerre. Les Lacédémoniens préparèrent leurs attaques, et perdirent en vain du temps autour de la place ; ce qui ne contribua pas faiblement aux reproches que reçut Archidamus. Il semblait avoir annoncé de la mollesse au moment où l’on s’était rassemble pour délibérer sur la guerre ; et, en ne conseillant pas avec chaleur de l’entreprendre, il avait paru favoriser les Athéniens. Depuis le rassemblement des troupes, le séjour qu’il avait fait dans l’isthme, et sa lenteur dans le reste de la marche, avaient excité contre lui des rumeurs ; et il devenait encore plus suspect en s’arrêtant devant Œnoé, car c’était dans ce temps-là même que les Athéniens se retiraient dans la ville ; et si les Péloponnésiens avaient accéléré leur marche, et que le général n’eût pas mis de lenteur dans ses opérations, il est vraisemblable qu’ils auraient enlevé tout ce qui se trouvait en dehors.
C’est ainsi que les troupes d’Archidamus s’indignaient de le voir rester tranquille dans son camp. Il n’en persistait pas moins à temporiser, espérant, comme on le dit, que les Athéniens pourraient se montrer plus faciles, tant que leur territoire ne serait pas entamé ; mais ne croyant pas qu’ils se tinssent dans l’inaction, s’ils y voyaient une fois porter le ravage.
XIX. Après avoir essayé contre Œnoé tous les moyens d’attaque sans pouvoir s’en rendre maîtres, et sans recevoir aucune proposition de la part des Athéniens, ils quittèrent enfin la place, quatre-vingts jours au plus après le malheur des Thébains à Platée, et se jetèrent sur l’Attique au cœur de l’été, lorsque les blés étaient mûrs. Archidamus, fils de Zeuxidamus, roi de Lacédémone, continuait de les commander. Ils s’arrêtèrent d’abord à Éleusis et dans les campagnes de Thria, les ravagèrent, et eurent l’avantage sur un corps de cavalerie vers l’endroit qu’on appelle les Ruisseaux. Ils s’avancèrent ensuite à travers la Cécropie, ayant à leur droite le mont Ægaléon, et arrivèrent à Acharnes, l’endroit le plus considérable de ceux qu’on nomme dèmes dans l’Attique. Ils s’y arrêtèrent, y assirent leur camp, et y restèrent long temps à le dévaster.
XX. Voici, dit-on, sur quel motif Archidamus se tenait en ordre de bataille dans les environs d’Acharnes, sans descendre dans la plaine pendant cette première invasion. Il espérait que les Athéniens, qui avaient une nombreuse et florissante jeunesse, et dont jamais l’appareil guerrier n’avait été si imposant, sortiraient de leurs murailles, et ne verraient pas paisiblement ravager leur territoire. Comme ils n’étaient venus à sa rencontre, ni à Éleusis, ni dans les champs de Thria, il essaya s’il ne pourrait pas les attirer en campant autour d’Acharnes. D’ailleurs, l’endroit lui sembla propre à établir un camp, et il était probable que les Acharniens, qui formaient une partie considérable de la république, puisque seuls ils fournissaient trois mille hoplites, ne laisseraient pas désoler leurs campagnes, et se précipiteraient tous au combat. Il supposait encore que si les Athéniens ne sortaient pas pour s’opposer à cette invasion, on saccagerait dans la suite le territoire avec plus d’assurance, et qu’on pourrait même s’avancer jusqu’à la ville. En effet, les Acharniens, dépouillés de leurs propriétés, ne s’exposeraient pas avec le même zèle au danger pour défendre celles des autres, et il y aurait beaucoup de division dans les esprits. Ce fut dans ces sentimens qu’il investit Acharnes.