Histoire de la guerre du Péloponnèse (page 5)

Thucydide · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres complètes de Thucydide (Buchon) · 24 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XXI. Tant que l’armée s’était tenue autour d’Éleusis et des champs de Thria, les Athéniens avaient eu quelque espérance qu’elle ne s’avancerait pas davantage. Ils se rappelaient que, quatorze ans avant cette guerre, Plistoanox, fils de Pausanias, roi de Lacédémone, à la tête d’une armée de Péloponnésiens, avait fait aussi une invasion dans l’Attique, à Éleusis et à Thria, et était retourné sur ses pas sans pousser plus loin sa course. Il est vrai qu’il avait été banni de Sparte sur ce qu’on pensait qu’il s’était laissé gagner par argent pour faire cette retraite. Mais quand ils virent l’ennemi autour d’Acharnes, à soixante stades de la ville, ils perdirent patience. On sent combien devait leur sembler terrible de voir leurs campagnes ravagées sous leurs yeux, spectacle nouveau pour les jeunes gens, et même pour les vieillards, excepté dans la guerre des Mèdes. Tous, en général, et surtout la jeunesse, voulaient sortir, et ne pas mépriser un tel outrage. Il se formait des groupes tumultuaires : on se disputait vivement ; les uns voulaient qu’on sortît ; d’autres, en petit nombre, s’y opposaient. Les devins chantaient des oracles de toute espèce, et chacun les écoutait suivant les passions dont il était agité. Les Acharniens, qui ne se croyaient pas une partie méprisable de la république, et dont on ravageait les terres, pressaient la sortie plus que personne. Il n’était sorte d’agitation que n’éprouvât la république, et Périclès était l’objet de tous les ressentimens. Les conseils qu’il avait donnés étaient inutiles ; on ne se rappelait plus rien, et on lui faisait un crime d’être général, et de ne pas mener les troupes au combat. C’était lui qu’on regardait comme la cause de tout ce qu’on avait à souffrir.

XXII. Persuadé qu’irrités, comme ils l’étaient, de leurs maux, on ne pouvait attendre d’eux aucune sage résolution, et que lui-même cependant avait raison de s’opposer à leur sortie, il ne convoqua pas d’assemblée, ni ne permit de rassemblemens. Il craignait que le peuple ne fit quelque faute en délibérant avec moins de jugement que de passion. Il tint les yeux ouverts sur la ville ; et, autant qu’il le put, il y maintint le repos. Mais chaque jour il faisait sortir de la cavalerie pour incommoder les coureurs qui s’écartaient du gros de l’armée, et tombaient sur les champs voisins d’Athènes. Il y eut à Phrygies un petit choc de cavalerie athénienne et thessalienne contre la cavalerie bœotienne. Les Athéniens et les Thessaliens se soutinrent sans désavantage jusqu’à ce qu’il survînt un secours d’hoplites bœotiens qui les obligea de se retirer avec peu de perte : ce qui ne les empêcha pas le jour même d’enlever leurs morts, sans être forcés d’en obtenir la permission. Cependant le lendemain les Péloponnésiens dressèrent un trophée.

La Thessalie donnait du secours à Athènes en conséquence de l’alliance qui régnait entre les deux peuples. Il vint des Thessaliens de Larisse, de Pharsale, de Paralus, de Cranon, de Pirasus, de Gyrlone et de Phères, Ils étaient commandés par Polyinède et Aristonoüs, tous deux de Larisse, mais de deux factions différentes, et par Ménon, de Pharsale. Il y avait encore d’autres commandans pour les troupes de chaque ville.

XXIII. Les Péloponnésiens voyant leurs ennemis obstinés à ne pas sortir au combat, s’éloignèrent d’Acharnes, et ravagèrent quelques autres dêmes entre les monts Parnès et Britesse. Ils étaient sur le territoire de l’Attique quand les Athéniens envoyèrent autour du Péloponnèse cent vaisseaux qu’ils avaient appareillés, et que montèrent mille hoplites de leur nation et quatre cents archers. Les commandans furent Carcinus, fils de Xénotime, Protéas, fils d’Épiclès, et Socrate, fils d’Antigone. Ce fut avec ces forces qu’ils mirent en mer, et remplirent leur commission. Les Péloponnésiens restèrent dans l’Attique tant qu’ils eurent des vivres, et retournèrent par la Bœotie, au lieu de suivre le chemin par lequel ils s’y étaient jetés. En passant devant Orope, ils dévastèrent le pays qu’on appelle la Piraïque, et qui appartient aux Oropiens, sujets d’Athènes. Arrivés ensuite dans le Péloponnèse, ils se séparèrent, et chacun gagna la ville à laquelle il appartenait.

XXIV. Après leur départ, tes Athéniens établirent des gardes sur terre et sur mer, et cette disposition devait durer tout le temps de la guerre. Ils décrétèrent que du trésor de l’Acropole il serait tiré mille talens, qu’on mettrait à part sans pouvoir les dépenser, et que le reste serait consacré aux frais de la guerre. La peine de mort fut prononcée contre celui qui oserait proposer de toucher à cette somme, a moins que ce ne fût pour repousser l’ennemi, s’il venait attaquer Athènes par mer. Outre ce dépôt de mille talens, ils mirent aussi à part chaque année cent trirèmes de la meilleure construction, auxquelles on nommait des commandans, et l’on ne pouvait disposer de cette flotte qu’en même temps que de la somme, pour repousser le même danger, si la nécessité l’exigeait.

XXV. Les Athéniens, qui étaient partis pour tourner le Péloponnèse avec les cent vaisseaux, les Corcyréens qui les accompagnaient avec cinquante en qualité d’auxiliaires, et d’autres alliés de ces contrées infestèrent dans leurs courses plusieurs campagnes, et descendirent près de Méthone dans la Laconie. Ils attaquèrent la muraille, qui était faible et dépourvue de défenseurs : mais il se trouvait aux environs un Spartiate, à qui était confiée la garde du pays ; c’était Brasidas, fils de Tellis. Il apprend le danger de la place, vient au secours avec cent hoplites, et, traversant à la course le camp des Athéniens étendu dans la campagne, et tourné du côté des murailles, il se jette dans la ville, et la conserve, sans avoir perdu dans sa marche précipitée qu’une faible partie de son monde. Pour prix de son audace, il fut le premier qui, dans cette guerre, reçut les éloges de Sparte.

Les Athéniens remirent en mer. Ils s’arrêtèrent aux environs de Phia, ville de l’Élide, et ravagèrent le pays pendant deux jours. Ils remportèrent la victoire sur trois cents hommes d’élite de la Basse-Élide et des endroits voisins qui venaient défendre contre eux le territoire. Un vent impétueux s’éleva : tourmentés sur une plage qui manquait de ports, la plupart remontèrent sur la flotte, tournèrent le promontoire nommé Ichtys, et gagnèrent le port de Phia : ils trouvèrent que la place venait d’être prise par les Messéniens et quelques autres qui n’avaient pu monter sur les vaisseaux, et qui s’étaient avancés par terre. Ils les recueillirent, et remirent en mer, abandonnant la place, qu’une troupe nombreuse d’Éléens venait secourir. Ils continuèrent de côtoyer, et ils dévastèrent d’autres pays.

XXVI. Vers le même temps, on envoya d’Athènes trente vaisseaux faire le tour de la Locride et garder l’Eubée. Le commandant était Cléopompe, fils de Clinias : il fit des descentes, dévasta des campagnes voisines de la mer, prit Thronium, et en reçut des otages. Il combattit à Alopé les Locriens qui venaient au secours, et les vainquit.

XXVII. Dans le même été, les Athéniens chassèrent les habitans d’Égine, jusqu’aux femmes et aux enfans : ils les accusaient d’être une des principales causes de la guerre. Ils sentaient qu’ils seraient plus sûrs de cette place qui touche au Péloponnèse, en y envoyant eux-mêmes une colonie tirée de leur sein : et c’est ce qu’ils exécutèrent peu de temps après. Les Lacédémoniens donnèrent aux Éginètes chassés de leur patrie, Thyrée et les campagnes qui en dépendent. Ils étaient portés à cette générosité par leur haine pour les Athéniens, et parce que les Éginètes leur avaient rendu service dans le temps du tremblement de terre et du soulèvement des Hilotes. La campagne de Thyrée confine à l’Argie et à la Laconie, et touche à la mer. Une partie des Éginètes s’y établit, et les autres se dispersèrent dans le reste de la Grèce.

XXVIII. Encore dans le même été, à la nouvelle lune, le seul temps où l’on croit que puisse arriver ce phénomène, il y eut après midi une éclipse de soleil ; on le vit sous la forme d’une demi-lune ; quelques étoiles brillèrent, et le soleil reprit son disque.

XXIX. Ce fut aussi dans le même été que les

Athéniens traitèrent comme ami, et appelèrent un homme qu’ils avaient auparavant regardé comme leur ennemi : c’était Nymphodore, fils de Pythès, citoyen d’Abdère, dont la sœur avait épousé Sitalcès, roi de Thrace, et qui avait au près de son beau-frère un grand crédit. Leur objet était de se faire un allié de Sitalcès. Térès, son père, s’était formé le premier à Odryse un royaume plus respectable que les autres principautés de la Thrace. Il y a même une grande partie de la Thrace qui est libre. Ce Térès n’appartenait en rien à Térée, qui eut pour épouse Procné, fille de Pandion, d’Athènes : ils n’étaient seulement pas de la même Thrace. Térée habitait Daulie, ville du pays qu’on appelle aujourd’hui Phocide. et qui était alors occupé par des Thraces. Ce fut là que les femmes commirent sur Ithys cet attentat si fameux ; et bien des poètes, en parlant du rossignol, le nomment l’oiseau de Daulie. Il est vraisemblable que Pandion rechercha l’alliance de Térée, et lui donna sa fille, pour en tirer des avantages que permettait le peu de distance où ils étaient l’un de l’autre, ce qui ne convient point à l’éloignement d’Odryse, qui est de plusieurs journées de chemin.

Térès donc, qui n’a pas même avec Térée la conformité du nom, fut le premier à Odryse un roi puissant. Les Athéniens recherchaient l’alliance de Sitalcès son fils, dans le dessein de s’unir certaines contrées de la Thrace, et d’obtenir l’amitié de Perdiccas. Nymphodore vint à Athènes, consomma l’alliance de Sitalcès, et fit accorder à Sadocus, fils de ce prince, le droit de citoyen. Il promit de mettre fin à la guerre de Thrace et d’engager son gendre à envoyer aux Athéniens une armée composée de cavalerie et de peltastes. Il réconcilia aussi Perdiccas avec les Athéniens, en les engageant à lui rendre Thermé. Aussitôt Perdiccas porta les armes dans la Chalcidique conjointement avec les Athéniens et Phormion. Ce fut ainsi que Sitalcès, Térès, roi des Thraces, et Perdiccas, fils d’Alexandre, roi de Macédoine, devinrent alliés d’Athènes.

XXX. Les Athéniens qui avaient monté les cent vaisseaux, et qui se trouvaient encore autour du Péloponnèse, prirent Solium, ville des Corinthiens ; ils ne permirent qu’aux seuls Paliriens, entre tous les Acarnanes, de l’habiter et d’en cultiver les campagnes. Ils prirent de vive force Astacus, dont Évarque avait usurpé la tyrannie, le chassèrent et engagèrent le pays dans leur alliance. Ils passèrent dans l’île de Céphalénie dont ils se rendirent maîtres sans combat : Céphalénie est située en face de l’Acarnanie et de Leucade. Elle renferme quatre cités : celles des Palliens, des Crâniens, des Saméens et des Pronéens. Les vaisseaux d’Athènes s’en retournèrent peu de temps après.

XXXI. Vers l’automne du même été, les

Athéniens en corps de peuple, tant citoyens que simples habitans, se jetèrent sur la Mégaride. Périclès, fils de Xantippe, les commandait. Les Athéniens qui avaient été en course sur les cent vaisseaux autour du Péloponnèse et qui revenaient dans leur patrie, se trouvaient alors à Égine ; ils apprirent que ceux de la ville étaient à Mégare, firent voile de leur côté et opérèrent avec eux leur jonction. Par cette réunion des Athéniens, l’armée devint très formidable. La république était alors dans toute sa vigueur, et l’on n’y ressentait pas encore la maladie qui ne tarda pas à l’attaquer. Les Athéniens seuls ne formaient pas moins de dix mille hommes pesamment armés, sans compter trois mille qui étaient à Potidée, et l’on ne comptait pas non plus moins de trois mille habitans qui partageaient cette expédition. On avait d’ailleurs un corps nombreux de troupes légères. Ils s’en retournèrent après avoir ravagé la plus grande partie du pays. Ils firent encore chaque année pendant la durée de la guerre plusieurs incursions dans la Mégaride, tantôt seulement avec de la cavalerie, tantôt en corps d’année, jusqu’à ce qu’ils se fussent rendus maîtres de Nisée.

XXXII. Les Athéniens, à la fin de l’été, ceignirent d’un mur Atalante, île auparavant déserte, voisine des Locriens d’Oponte. et ils en firent une citadelle. Leur dessein était d’empêcher que des brigands ne sortissent d’Oponte et du reste de la Locride, pour incommoder l’Eubée : voilà ce qui arriva cet été, après que les Péloponnésiens se furent retirés de l’Attique.

XXXIII. L’hiver suivant, Evarque l’Acarnane, qui voulait rentrer à Astacus, obtint que les Corinthiens l’y reconduiraient avec quarante vaisseaux et quinze cents hommes : lui-même soudoya quelques auxiliaires. Les généraux de l’armée étaient Euphamidas, fils d’Aristonyme : Timoxène, fils de Timocrate ; et Eumaque, fils de Chrysis. Ils s’embarquèrent et rétablirent Évarque. Ils voulaient s’emparer de quelques autres endroits de l’Acarnanie, situés sur les côtes ; mais ils ne réussirent pas dans leurs tentatives, et reprirent la route de Corinthe. En côtoyant Céphalénie, ils prirent terre et descendirent dans la campagne de Crané ; ils entrèrent en accord avec les habitans qui les trompèrent, se jetèrent sur eux par surprise, et leur tuèrent une partie de leur monde. Vivement repoussés, ils retournèrent chez eux.

XXXIV. Le même hiver, Athènes, suivant les anciennes institutions, célébra aux frais du public les funérailles des citoyens qui étaient morts dans cette guerre. Voici ce qui s’observe dans cette solennité. Trois jours avant les obsèques, on élève un pavillon où sont déposés les os des morts, et chacun peut apporter à son gré des offrandes au mort qui lui appartient. Au moment du transport sont amenés sur des chars des cercueils de cyprès, un pour chaque tribu, dans lequel sont renfermés les os de ses morts. On porte en même temps un lit vide et tout dressé pour les morts. Les citoyens et les étrangers peuvent, à volonté, faire partie du cortège. Les parentes sont auprès du cercueil et poussent des gémissements. Les os sont déposés dans un monument public élevé dans le plus apparent des faubourgs. C’est là que toujours on inhume ceux qui sont morts à la guerre ; les guerriers qui périrent à Marathon furent seuls exceptés ; car pour rendre à leurs vertus un hommage signalé, ce fut dans les champs où ils avaient perdu la vie qu’on leur donna la sépulture. Quand les morts sont couverts de terre, un orateur choisi par la république, homme distingué par ses talens et ses dignités, prononce l’éloge que mérite leur valeur. Ce discours terminé, on se retire. C’est ainsi que se célèbrent ces funérailles, et cet usage fut observé pendant tout le cours de la guerre, autant de fois que l’occasion s’en présenta. Quand le moment fut venu, Périclès monta sur une tribune élevée près du monument et d’où le plus grand nombre des assistans pouvait l’en tendre ; il parla ainsi :

XXXV. « La plupart des orateurs, qui, de ce même lieu, ont déjà fait entendre leur voix, ont célébré le législateur qui a cru devoir ajouter à l’ancienne loi sur la sépulture des citoyens, victimes de la guerre, celle de prononcer leur éloge : persuadés que c’est une belle institution de louer en public ceux qui sont morts pour la patrie. Pour moi, j’oserais croire qu’à des hommes qui se sont rendus grands par leurs actions, il suffit de ce qu’ils ont fait pour justifier les honneurs qu’ils obtiennent, honneurs rendus par le peuple entier et dont ce monument vous offre le spectacle : plutôt que de livrer les vertus d’un grand nombre de héros au hasard d’être appréciées suivant qu’un seul homme en parlera plus ou moins dignement. Il est difficile à l’orateur de garder la mesure convenable, quand on peut même à peine avoir une opinion fixe sur la vérité. L’auditeur qui joint à la conscience des faits de la bienveillance pour ceux dont on prononce l’éloge, trouvera peut-être tout ce qu’on pourra dire au-dessous de ce qu’il voudrait entendre et de ce qu’il sait : et celui qui ne connaît pas les choses par lui-même, trouvera, par envie, de l’exagération dans tout ce qui s’élève au-dessus de son caractère. Car on ne supporte l’éloge des autres qu’autant que l’on se croit capable soi-même de faire ce qu’on entend célébrer : ce qui s’élève plus haut, on refuse d’y croire. Cependant, puisque les anciens ont jugé convenable qu’un tel éloge fût prononcé, je dois me conformer à la loi, et tenter de satisfaire, autant qu’il me sera possible, le désir et l’opinion de chacun d’entre vous.

XXXVI. « C’est par nos ancêtres que je vais commencer. Dans une telle solennité, il est juste, il est convenable de leur accorder les honneurs d’un souvenir. Des hommes d’une même origine ont toujours occupé cette contrée, et c’est par leurs vertus que les plus anciens l’ont transmise à leurs descendons, libre comme elle continue de l’être. Nos premiers aïeux sont dignes d’éloges, et nos pères encore plus : c’est eux qui ont ajouté à l’héritage qu’ils avaient reçu la puissance que nous possédons, et ce n’est pas sans de grands travaux qu’ils l’ont transmise. Mais nous-mêmes, nous surtout qui vivons encore, et qui sommes parvenus à l’âge de la maturité, c’est nous qui avons procuré le plus d’accroissement à cet empire, c’est à nous que sont dus tous les avantages qui rendent la république si respectable dans la guerre et dans la paix. Les exploits qui nous ont acquis les différentes parties de notre domination, les invasions des Grecs et des Barbares vaillamment repoussées par nous ou par nos pères, c’est ce que je passerai sous silence, sans vous entretenir longuement de ce qui vous est connu. Mais par quelle conduite nous sommes parvenus à tant de puissance, par quelles institutions politiques et par quelles mœurs nous avons imprimé tant de grandeur à l’état, c’est ce que je vais montrer, avant de passer à l’éloge de nos guerriers : persuadé que ces détails ne sont pas ici déplacés, et qu’il n’est pas inutile à cette assemblée de citoyens et d’étrangers de les entendre.

XXXVII. « Notre constitution politique n’est pas jalouse des lois de nos voisins, et nous servons plutôt à quelques-uns de modèles que nous n’imitons les autres. Comme notre gouvernement n’est pas dans les mains d’un petit nombre de citoyens, mais dans celles du grand nombre, il a reçu le nom de démocratie. Dans les différends qui s’élèvent entre particuliers, tous, suivant les lois, jouissent de l’égalité : la considération s’accorde à celui qui se distingue par quelque mérite, et si l’on obtient de la république des honneurs, c’est par des vertus, et non parce qu’on est d’une certaine classe. Peut-on rendre quelque service à l’état, on ne se voit pas repoussé parce qu’on est obscur et pauvre. Tous, nous disons librement notre avis sur les intérêts publics ; mais dans le commerce journalier de la vie, nous ne portons pas un œil soupçonneux sur les actions des autres ; nous ne leur faisons pas un crime de leurs jouissances ; nous ne leur montrons pas un front sévère, qui afflige du moins, s’il ne blesse pas. Mais, sans avoir rien d’austère dans le commerce particulier, une crainte salutaire nous empêche de prévariquer dans ce qui regarde la patrie, toujours écoutant les magistrats et les lois, surtout celles qui ont été portées en faveur des opprimés, et toutes celles même qui, sans être écrites, sont le résultat d’une convention générale et ne peuvent être enfreintes sans honte.

XXXVIII. « Par des institutions de jeux et de fêtes annuelles, par les agrémens et les douceurs de la vie privée, nous offrons à l’esprit des délassemens de ses fatigues ; et chaque jour a chez nous ses plaisirs qui dissipent les ennuis. Notre république, par l’étendue de sa domination, reçoit tout ce qui naît sur la terre entière, et nous ne recueillons pas moins pour notre jouissance les productions des contrées étrangères que celles de notre sol.

XXXIX. « Voici, dans ce qui concerne la guerre, en quoi nous différons de nos ennemis. Nous offrons notre ville en commun à tous les hommes ; aucune loi n’en écarte les étrangers, ne les prive de nos institutions, de nos spectacles : chez nous rien de caché, rien dont ne puissent profiter nos ennemis. Ce n’est point en des apprêts mystérieux, en des ruses préparées, que nous mettons notre confiance : elle se fonde sur notre courage et notre activité. Nos ennemis, dès leur première enfance, se forment au courage par les plus rudes exercices ; et nous, élevés avec douceur, nous n’en avons pas moins d’ardeur à courir aux mêmes dangers C’est ce qui est bien prouvé ; car les Lacédémoniens ne viennent pas seuls, mais avec tous leurs voisins, porter la guerre dans notre pays ; et nous, pénétrant seuls chez nos ennemis, et ayant à combattre des hommes qui défendent leur propriété, nous remportons le plus souvent, sur le territoire étranger, une victoire aisée. Il n’est jamais arrivé qu’aucun de nos ennemis eût à lutter contre toute la masse de nos forces, obligés que nous sommes de monter à la fois notre marine, et d’envoyer des troupes de terre dans les diverses contrées de notre domination ; mais, s’ils se mesurent avec une faible partie de notre puissance, victorieux, ils se vantent de nous avoir tous repoussés ; vaincus, de n’avoir cédé qu’à toutes nos forces réunies. S’il est dans notre caractère de nous précipiter dans les dangers plutôt en nous jouant qu’en prenant de la peine, plutôt par l’habitude du courage que par obéissance à des lois, nous n’en sommes pas plus affligés d’avance des maux qui nous attendent ; et, dans l’action, nous ne montrons pas moins de valeur que ceux qui se condamnent à ne cesser de souffrir.

XL. « Voilà ce qui rend notre république digne d’admiration ; elle en mérite encore à d’autres égards. Nous avons le goût du beau, mais avec économie ; nous nous livrons à la philosophie, mais sans nous amollir. Si nous possédons des richesses, c’est pour les employer dans l’occasion, et non pour nous vanter d’en avoir. Il n’est honteux à personne d’avouer qu’il est pauvre ; mais ne pas chasser la pauvreté par le travail, voilà ce qui est honteux. Les mêmes hommes se livrent à leurs affaires particulières et à celles du gouvernement, et ceux qui font profession du travail manuel ne sont point étrangers à la politique. Seuls nous ne regardons pas seulement comme détaché des affaires l’homme qui ne prend aucune part à celles de sa patrie ; nous le traitons d’inutile. Nous jugeons bien les choses, nous les concevons de même, et nous ne croyons pas que les discours nuisent aux actions ; mais ce qui nous paraît nuisible, c’est de ne pas s’instruire d’avance par le discours de ce qu’il faut exécuter. Voici ce qui nous est encore particulier : c’est d’avoir en même temps la plus grande audace, et de bien raisonner ce que nous allons entreprendre ; tandis que, chez les autres, c’est l’ignorance qui rend audacieux et le raisonnement inactifs. Et ceux-là doivent, sans doute, être considérés comme les plus valeureux, qui connaissent bien ce qui est terrible, ce qui est agréable, sans en chercher davantage à se soustraire aux dangers. Même dans les vertus, nous différons du grand nombre, nous devenons amis, plutôt en accordant qu’en recevant des bienfaits. L’amitié du bienfaiteur est la plus solide : il veut conserver la bienveillance qui lui est due pour le bien qu’il a fait : celui qui ne fait que payer du retour éprouve un sentiment plus obtus : il sait que sa reconnaissance est une dette qu’il acquitte et qu’elle n’a rien d’obligeant. Seuls encore, c’est moins par un calcul d’intérêt que par une confiance généreuse que nous accordons des bienfaits sans mesure.

XLI. « En un mot, j’ose le dire, notre république est l’école de la Grèce. Il me semble y voir chaque citoyen doué d’une heureuse flexibilité que jamais n’abandonnent les grâces, et qui le rend capable d’un grand nombre de qualités différentes. Que ce soit moins ici une vaine pompe de paroles que la vérité des faits, c’est ce qu’indique assez la puissance où ces qualités nous ont conduits. Seule de toutes les républiques, la nôtre se montre par les effets supérieure à sa renommée. Elle est la seule dont les ennemis qui l’attaquent ne puissent s’indigner de leur défaite, dont les sujets ne puissent se plaindre de n’avoir pas des maîtres dignes de les commander. Nous ne montrons pas une puissance acquise dans l’obscurité, mais brillante des signes éclatans de notre valeur : admirés dans l’âge présent, nous le serons encore par la postérité, sans avoir besoin d’être célébrés par un Homère, ni par un écrivain capable de flatter d’abord l’oreille, mais dont les beautés ambitieuses seront bientôt effacées par la vérité des faits. Par notre audace, nous avons forcé la mer et la terre entière à nous ouvrir un passage, et partout nous avons fondé des monumens impérissables des maux que nous avons faits à nos ennemis, des biens qu’ont reçus de nous nos amis. C’est pour une patrie si glorieuse que, indignés qu’elle leur pût être ravie, nos guerriers ont reçu généreusement la mort ; et tous ceux qui leur survivent brûlent de souffrir pour elle.

XLII. « Je me suis étendu sur les louanges de notre république pour montrer que le combat n’est pas égal entre nous et des ennemis qui sont loin de jouir des mêmes avantages, et pour appuyer sur des témoignages certains l’éloge des citoyens dont nous déplorons la perte. Il est déjà bien avancé, cet éloge : célébrer la gloire de notre patrie, c’est parer des louanges qu’elles méritent leurs vertus et celles des hommes qui leur ont ressemblé. Il est peu de Grecs qui, comme eux, ne soient pas au-dessus des éloges qu’on leur accorde. La mort a mis au grand jour leur valeur : elle a commencé par la faire connaître, et a fini par l’immortaliser.

« Si quelques-uns d’eux se sont montrés d’ailleurs moins estimables, ils ont acquis en mourant pour leur patrie le droit de n’être jugés que sur leur courage. Par une si belle fin ils ont effacé les taches de leur vie, et ont fait plus de bien en commun que de mal en particulier. Aucun d’eux, amolli par les richesses, n’en a préféré les jouissances à son devoir ; aucun, par cette espérance que conserve la misère de se soustraire à l’infortune et de s’enrichir un jour, n’a voulu fuir les dangers. Mettant au-dessus de tous les biens la gloire de se venger de leurs ennemis, persuadés que de tous les périls ils n’en pouvaient braver un plus illustre, ils ont voulu l’affronter pour se procurer cette vengeance, et il est devenu l’objet de leurs désirs. L’espérance détruisait à leurs yeux l’incertitude de la victoire ; et, dans l’action, les périls qu’ils ne pouvaient se dissimuler s’effaçaient par la confiance qu’ils avaient en eux-mêmes. Ils ont trouvé plus beau de se défendre et de périr que de céder pour conserver leurs jours ; ils ont évité l’opprobre qui suit la réputation de lâcheté, et ont soutenu l’honneur au prix de leur vie. En un court instant le sort les a surpris moins frappés de crainte qu’occupés de leur gloire.

XLIII. « Ils furent tels qu’ils devaient être pour l’état. Que les autres, sans avoir moins de courage, fassent des vœux pour que leur vie soit plus heureusement préservée. Qu’ils ne se bornent pas à discourir sur l’utilité publique, sujet que sans rien dire qui vous soit inconnu on pourrait traiter fort au long, en s’étendant sur tout ce qu’il y a de glorieux à surmonter ses ennemis ; mais c’est en agissant pour la patrie qu’il faut s’occuper de sa puissance et s’enflammer d’amour pour elle. Contemplez sa grandeur, mais en pensant que c’est par le courage, par la connaissance du devoir, par la honte de commettre une lâcheté dans les combats, que des héros la lui ont procurée. Malheureux dans quelque entreprise, ils ne se croyaient point en droit de priver l’état de leur vertu, et le sacrifice d’eux-mêmes était un tribut qu’ils croyaient lui devoir. Tous lui ont offert en commun leurs personnes, et chacun en particulier a reçu des louanges immortelles et la plus honorable sépulture, non pas celle où ils reposent, mais le monument où leur gloire sera toujours présente au souvenir quand il s’agira de parler d’eux ou de les imiter. La tombe des grands hommes est l’univers entier : elle ne se fait pas remarquer par quelques inscriptions gravées sur des colonnes, dans une sépulture privée, mais jusque dans les contrées étrangères, et sans inscription leur mémoire est bien mieux dans les esprits que sur des monumens fastueux.

« Voilà ceux dont vous devez être jaloux. Croyez que le bonheur est dans la liberté, la liberté dans le courage, et ne dédaignez pas de partager les périls de la guerre. Ce ne sont pas ceux qui vivent dans l’adversité, sans espérance d’un meilleur sort, qui ont le plus de raison de prodiguer leur vie, mais ceux qui, si leur vie est conservée, risquent de changer le plus de fortune, et qui ont à subir la plus grande révolution s’ils tombent dans le malheur : car, pour un homme de cœur, l’humiliation, jointe à l’habitude de la mollesse, semble bien plus à redouter que ne peut l’être, au moment où l’on s’abandonne à son courage, où l’on espère bien de sa patrie, la mort qui survient et qu’on ne sent pas.

XLIV. « Aussi ne gémirai-je point sur les pères qui sont ici présens, content de les consoler. Ils savent qu’ils sont nés pour les vicissitudes de la vie. Ceux-là sont heureux qui, comme les guerriers dont nous célébrons les obsèques et qui vous laissent dans la douleur, obtiennent la plus brillante fin, et ceux qui après une vie sans infortune trouvent une mort glorieuse. C’est, je ne l’ignore pas, ce qu’il est difficile de vous persuader, à vous qui dans la félicité des autres, dans cette félicité dont vous avez joui, trouverez un sujet de vous rappeler vos peines : car la douleur n’est pas dans l’absence d’un bien qu’on n’a point éprouvé, mais dans la privation de celui dont on avait contracté l’habitude.

« Qu’ils se consolent par l’espérance d’avoir d’autres fils, ceux à qui leur âge permet encore de devenir pères. Les enfans qu’ils verront naître leur feront oublier en particulier ceux qu’ils ont perdus ; et cette consolation sera double pour la patrie, qui verra ces enfans remplir le vide de sa population, tandis que leurs pères lui garantiront la sûreté : car les citoyens qui n’ont pas d’enfans pour lesquels ils s’exposent aux périls ne lui peuvent être également affectionnés. « Et vous à qui l’âge refuse cette espérance, soyez heureux par le temps de votre vie qui s’est écoulé : il a été le plus long ; regardez-le comme un gain que vous avez fait sur le sort ; espérez que le reste sera court, et allégez-en le poids par la gloire des héros dont vous futes les pères. Seul l’amour de la gloire ne vieillit pas ; et, dans l’infirmité du grand âge, le plus grand des plaisirs n’est pas, comme on le prétend, d’amasser des richesses, mais d’obtenir des respects.

XLV. « Fils et frères de ceux qui ne sont plus, je vois pour vous une grande lutte à soutenir : car tout le monde loue volontiers ceux qui ne sont plus ; et, par un excès même de vertu, à peine ferez-vous croire que vous les égalez ; on jugera que vous leur êtes du moins un peu inférieurs. Les vivans ont des émules qui leur portent envie, mais on rend honneur avec bienveillance au mérite qui n’est plus un obstacle pour des rivaux.

« S’il faut qu’en faveur des épouses qui viennent de tomber dans le veuvage, j’ajoute ici quelque chose sur ce qui doit constituer leur vertu, je renfermerai dans bien peu de mots tous les avis qu’on peut leur donner. Vous contenir dans les devoirs prescrits à votre sexe, telle est votre plus grande gloire : elle appartient à celle dont les vices ou les vertus font le moins de bruit parmi les hommes.

XLVI. « J’ai rempli la loi, et j’ai dit tout ce que je croyais avoir d’utile à vous faire entendre. Nos illustres morts viennent de recevoir l’hommage qui leur est dû, et dès ce jour leurs enfans seront élevés aux frais de la république jusqu’à l’âge qui leur permettra de la servir. C’est une couronne que décerne la patrie, couronne utile à ceux qui ne sont plus et à ceux qui nous restent, et que l’on voudra mériter dans de semblables combats. Où les plus belles récompenses sont offertes à la vertu, là se trouvent les meilleurs citoyens.

« Payez un tribut de larmes aux morts qui vous appartiennent, et retirez-vous. »

XLVII. Ce fut dans l’hiver avec lequel finit la première année de la guerre que se célébra cette cérémonie funèbre. Dès le commencement de l’été les deux tiers des troupes du Péloponnèse et des alliés se jetèrent, comme l’année précédente, sur l’Attique, y campèrent et ravagèrent le pays. C’était Archidamus, fils de Zeuxidamus, qui les commandait.

Ils n’y étaient encore que depuis peu de jours quand la contagion se déclara parmi les Athéniens. On dit que déjà plusieurs fois elle avait frappé Lemnos et d’autres contrées ; mais on ne se ressouvenait pas que nulle part se fût fait ressentir une semblable peste ni une aussi terrible mortalité. Les médecins, au commencement de la maladie, n’y purent apporter de remède, parce qu’ils ne la connaissaient pas, et la mort les atteignait encore plus que les autres, par leur commerce plus fréquent avec les malades. Toute industrie humaine était sans ressource. En vain on fit des prières dans les temples, on consulta les oracles, on eut recours à d’autres semblables pratiques : tout fut inutile, et l’on finit par y renoncer, abattu par la force du mal.

XLVIII. Il commença, dit-on, par l’Éthiopie, au-dessus de l’Égypte, descendit en Égypte et dans la Libye, gagna la plus grande partie de la domination du roi et se jeta subitement sur la république d’Athènes. Il attaqua d’abord les habitans du Pirée, qui prétendaient que les Péloponnésiens avaient empoisonné les puits, car il n’y avait point encore de fontaines dans ce quartier. Il gagna ensuite la ville haute, et ce fut alors qu’il exerça le plus de ravage. Je laisse à chacun, médecin ou particulier, le soin de dire ce qu’il sait de ce fléau, d’où l’on peut croire qu’il tire son origine, quelle cause lui semble capable d’opérer une telle résolution dans la sanié, et quel remède il croit avoir la force de guérir cette maladie ; pour moi, je dirai quel fut le mal, comme j’en ai moi-même éprouvé les atteintes et que j’en ai vu d’autres personnes attaquées. On pourra, d’après les symptômes que je vais offrir, en prévoir les effets, et n’être pas dans l’ignorance s’il arrive qu’il reparaisse.

XLIX. On convient qu’il n’y eut point d’année où les autres maladies se fissent moins sentir ; et s’il arrivait qu’on en éprouvât quelques-unes, toutes amenaient cette funeste crise. Mais en général on était frappé subitement, et sans aucune cause apparente, au milieu de la meilleure santé. D’abord on éprouvait de grandes chaleurs de tête, les yeux devenaient rouges et enflammés ; la gorge, la langue étaient sanguinolentes, la respiration déréglée, l’haleine fétide. À ces symptômes succédaient l’éternument, l’enrouement. En peu de temps le mal gagnait la poitrine et causait de fortes toux. Quand il s’attachait au cœur, il y excitait des soulèvemens, et l’on éprouvait avec de violentes douleurs toutes les éruptions de bile auxquelles les médecins ont donné des noms. La plupart des malades faisaient entendre de sourds gémissemens, que suivaient des convulsions violentes : chez les uns elles s’apaisaient bientôt ; elles étaient chez les autres beaucoup plus obstinées. La peau n’était ni fort chaude au toucher ni pâle, mais rougeâtre, livide et couverte de petites pustules et d’ulcères. L’intérieur était si brûlant que le malade ne pouvait supporter ni les manteaux les plus légers ni les couvertures les plus fines : il restait nu, et n’avait pas de plus grand plaisir que de se plonger dans l’eau froide. On en vit même beaucoup qui, n’étant pas gardés, se précipitèrent dans les puits, tourmentés d’une soif qui ne pouvait s’étancher. Cependant il était égal de prendre beaucoup ou peu de boisson. Le malade ne pouvait se procurer aucun repos, et était agité d’une insomnie continue.

Tant que la maladie était dans sa force, il ne maigrissait pas, et l’on était surpris que le corps pût résister à tant de souffrance. La plupart, conservant encore quelque vigueur, étaient consumés le neuvième ou le septième jour par le feu intérieur qui les dévorait, ou s’ils franchissaient ce terme, le mal descendait dans le bas-ventre, une violente ulcération s’y déclarait, il survenait une forte diarrhée, et en général on périssait de faiblesse : car la maladie, après avoir d’abord établi son siège dans la tête, gagnait successivement tout le corps, et ceux qui échappaient aux accidens les plus graves, gardaient aux extrémités des marques de ce qu’ils avaient souffert. Le mal s’attachait aux parties honteuses, aux pieds et aux mains, et souvent on n’échappait qu’en perdant quelqu’une de ces parties : plusieurs perdaient la vue : d’autres, à leur convalescence, se trouvaient avoir tout oublié, et ne reconnaissaient ni leurs amis ni eux-mêmes.

L. Cette maladie, plus affreuse qu’on ne saurait l’exprimer, se montrait au-dessus des forces humaines dans tous ses effets, et dans quelque sujet qu’elle attaquât ; mais ce qui faisait connaître surtout qu’elle différait des maux ordinaires à notre espèce, c’est que les oiseaux ni les quadrupèdes qui se nourrissent de cadavres humains, ou n’approchaient point des corps qui restaient en grand nombre sans sépulture, ou, s’ils osaient y goûter, ils périssaient. On en eut la preuve en voyant disparaître les oiseaux carnassiers : on n’en voyait aucun autour des corps morts ni ailleurs. Les chiens, accoutumés à vivre en société avec les hommes, faisaient encore mieux sentir les effets de la contagion.

LI. Sans s’arrêter à un grand nombre d’autres accidens, qui ne se ressemblaient pas dans les différens sujets, tels étaient en général les symptômes de la maladie. Les uns périssaient négligés ; les autres au milieu des plus grands soins. Il ne se trouva, pour ainsi dire, aucun remède qui fût utile à ceux qui l’employaient : ce qui faisait du bien à l’un nuisait à l’autre. Aucun tempérament, faible ou vigoureux, ne parut garanti du mal : il s’attachait à toutes les complexions, il résistait à tous les régimes. Ce qu’il y avait de plus terrible, c’était le découragement des malheureux qu’il attaquait : ils perdaient aussitôt toute espérance, tombaient dans un entier abandon d’eux-mêmes, et ne cherchaient point à résister : c’était encore qu’en se soignant les uns les autres on s’infectait mutuellement, comme les troupeaux malades, et l’on périssait : c’est ce qui causa la plus grande destruction. Ceux qui, par crainte, ne voulaient point approcher des autres, mouraient délaissés, et bien des maisons s’éteignirent faute de personne pour les soigner ; ceux qui approchaient des malades trouvaient la mort. Tel fut le sort des personnes surtout qui se piquaient de quelque vertu : elles avaient honte de s’épargner, et venaient soigner leurs amis ; car les gens attachés à la maison, abattus par l’excès des fatigues, finissaient par être insensibles aux plaintes des mourans. C’était ceux qui étaient échappés au mal qui avaient le plus de compassion pour les malades et les morts, parce qu’ils avaient connu les mêmes souffrances, et qu’ils se trouvaient dans la sécurité, car on n’était pas frappé deux fois mortellement. Ils recevaient les félicitations des autres ; eux mêmes jouissaient pour le présent du retour de la santé, et avaient pour l’avenir une espérance confuse que, de long-temps, ils ne seraient plus atteints d’une autre maladie mortelle.

LII. L’affluence des gens de la campagne qui venaient se réfugier dans la ville se joignit aux maux des Athéniens pour les aggraver, et ces nouveaux venus en souffraient eux-mêmes plus que les autres. Comme il n’y avait pas de maisons pour eux, et qu’ils vivaient pressés dans des cahuttes étouffées, pendant la plus grande chaleur de la saison, ils périssaient confusément et les morts étaient entassés sur les mourans. Des malheureux demi-morts, avides de trouver de l’eau, se roulaient dans les rues, et près de toutes les fontaines. Les lieux sacrés, où l’on avait dressé des tentes, étaient comblés de corps que la mort y avait frappés.

Quand le mal fut parvenu à son plus haut période, personne ne sachant plus que devenir, on perdit tout respect pour les choses divines et humaines. Toutes les cérémonies auparavant en usage pour les funérailles furent violées. Chacun ensevelissait les morts comme il pouvait. Bien des gens, par la rareté des choses nécessaires, depuis que l’on avait perdu tant de monde, recouraient à des moyens sordides de leur rendre les derniers devoirs. Les uns se hâtaient de poser leur mort et de le brûler sur un bûcher qui ne leur appartenait pas, prévenant ceux qui l’avaient dressé ; d’autres, pendant qu’on brûlait un mort, jetaient sur lui le corps qu’eux-mêmes apportaient et se retiraient aussitôt.

LIII. La peste introduisit dans la ville bien d’autres désordres. Au spectacle des promptes vicissitudes dont on était témoin, de riches subitement atteints de mort, de gens qui n’avaient rien succédant à leur fortune, on osa plus volontiers s’abandonner ouvertement à des plaisirs dont auparavant on se serait caché. On cherchait des jouissances promptes, et l’on ne croyait devoir s’occuper que de voluptés, dans l’idée qu’on ne possédait que pour un jour et ses biens et sa vie. Personne ne daignait se donner aucune peine pour des choses honnêtes, dans l’incertitude où l’on était si l’on ne cesserait pas d’exister avant d’y avoir atteint. Le plaisir, et tous les moyens de gagner pour se le procurer, voilà ce qui devint utile et beau. On n’était retenu ni par la crainte des dieux ni par les lois humaines : il semblait égal de révérer les dieux ou de les négliger, quand on voyait périr indifféremment tout le monde. Le coupable ne croyait pas avoir assez à vivre pour recevoir sa condamnation ; il se figurait bien plutôt voir suspendue sur sa tête une peine déjà prononcée, et, avant de la subir, il croyait juste de profiter de ce qui pouvait lui rester à vivre.

LIV. Voilà dequels maux les Athéniens furent accablés. Dans leurs murs, ils voyaient périr les citoyens ; et, au dehors, leurs campagnes ravagées. On se ressouvint alors, comme il arrive dans de telles circonstances, d’une prédiction que les vieillards disaient avoir entendu chanter autrefois ; la voici :

Athène un jour verra dans ses champs malheureux,

Entrer les Doriens et la peste avec eux.

Comme, dans la langue grecque, le mot qui signifie la peste et celui qui signifie la famine diffèrent très peu dans la prononciation, on disputa sur le fléau dont on était menacé : mais, dans le temps de la contagion, l’opinion qui dut naturellement l’emporter fut que c’était de la peste : car on ajustait le sens de l’oracle aux maux que l’on souffrait. S’il survient un jour une nouvelle guerre des Doriens, et qu’elle soit accompagnée de la famine, je crois que ce sera pour lors à la famine qu’on appliquera la prédiction.

Ceux qui connaissaient l’oracle qu’avaient reçu les Lacédémoniens se le rappelèrent aussi. Quand ils avaient interrogé le dieu pour savoir s’ils entreprendraient la guerre, il avait répondu que s’ils combattaient de toutes leurs forces, ils auraient la victoire, et il avait prononcé que lui-même viendrait à leur secours. On trouva que l’oracle s’accordait avec l’événement. La maladie se déclara dès que les Péloponnésiens eurent commencé leur invasion, et ne pénétra pas dans le Péloponnèse de manière à mériter qu’on en parle : ce fut Athènes surtout qu’elle dévasta, et ensuite les autres endroits les plus peuplés. Voilà ce qui arriva de relatif à la peste.

LV. Les Péloponnésiens, après avoir ravagé la plaine, s’avancèrent dans la partie de l’Attique qu’on appelle maritime, jusqu’au mont Laurium, où les Athéniens ont des mines d’argent. D’abord, ils dévastèrent cette contrée du côté qui regarde le Péloponnèse, et ensuite dans la partie qui regarde l’Eubée et l’Ile d’Andros. Périclès était encore général, et il persistait dans le même avis qu’au temps de la première invasion : qu’il ne fallait pas que les Athéniens sortissent.

LVI. Les ennemis étaient encore dans la plaine et n’avaient pas encore gagné le pays voisin des côtes, quand il fit appareiller cent vaisseaux pour le Péloponnèse. Ces dispositions terminées, il se mit en mer, embarquant quatre mille hoplites et trois cents hommes de cavalerie. Ces derniers montaient des bâtimens propres au transport des chevaux, et que, pour la première fois, on construisit avec des vieux navires. Les troupes de Chio et de Lesbos étaient de cette expédition avec cinquante vaisseaux. Cette flotte, à son départ, laissa les Péloponnésieus sur les côtes de l’Attique. Les Athéniens, arrivés à Épidaure, dans le Péloponnèse, saccagèrent une grande étendue de pays. Ils attaquèrent la ville dans l’espérance de la prendre ; mais ils ne réussirent pas. Ils quittèrent Épidaure, et ruinèrent le pays de Trézène, d’Halia et d’Hermione, toutes contrées maritimes du Péloponnèse. Ils remirent en mer, allèrent à Prasies, ville maritime de la Laconie, dévastèrent une partie de la campagne, prirent la place et la détruisirent. Après cette expédition, ils revinrent chez eux, et trouvèrent à leur retour que les Péloponnésiens s’étaient retirés de l’Attique.

LVII. Pendant tout le temps qu’ils y avaient passé et que les Athéniens avaient été en course, la peste avait exercé ses fureurs sur l’armée athénienne et dans la ville. C’est ce qui a fait dire que les Péloponnésiens instruits par des déserteurs de la maladie qui régnait dans les murs, et voyant de leurs propres yeux les funérailles, s’étaient hâtés d’abandonner le pays. La vérité est qu’ils restèrent fort long-temps à cette seconde expédition, qu’ils ruinèrent tout le territoire, et qu’ils séjournèrent à peu près quarante jours dans l’Attique.

LVIII. Le même été, Agnon, fils de Nicias, et Cléopompe, fils de Clinias, collègues de Périclès, prirent l’armée qu’il avait commandée et portèrent la guerre contre les Chalcidiens de Thrace et devant Potidée dont le siège continuait. A leur arrivée, ils appliquèrent à la place les machines de guerre, et ne négligèrent aucun moyen de s’en rendre maîtres : mais ils ne la prirent pas et ne firent rien d’ailleurs qui répondit à la grandeur de l’expédition ; car la peste, s’étant déclarée, frappa dans ce pays les Athéniens avec fureur et ruina leur armée. Les troupes qui étaient arrivées les premières et qui étaient saines furent infectées par celles qu’Agnon venait d’amener. Phormion, qui avait seize cents hommes, n’était plus dans la Chalcidique. Agnon retourna sur sa flotte à Athènes, et, dans l’espace d’environ quarante jours, la peste lui avait enlevé quinze cents hommes sur quatre mille. L’ancienne armée resta dans le pays, et continua le siège de Potidée.

LIX. Après la seconde invasion des peuples du Péloponnèse, il se fit une grande révolution dans l’esprit des Athéniens, qui voyaient leur pays dévasté, et que désolaient à la fois et la peste et la guerre. Ils accusaient Périclès qui leur avait conseillé de rompre la paix, et rejetaient sur lui les malheurs où ils étaient tombés. Empressés de s’accorder avec les Lacédémoniens, ils leur envoyèrent des députés qui n’eurent aucun succès. Trompés de toutes parts dans leurs desseins, c’était sur Périclès que pesait leur ressentiment. Quand il les vit, irrités de leurs maux, faire tout ce qu’il avait prévu, il les convoqua, comme il en avait le droit, puisque le commandement était encore entre ses mains. Son dessein était de les encourager, d’apaiser leur colère, de les ramener à des sentimens plus doux et à plus de confiance. Il parut et leur parla ainsi :

LX. « Devenu l’objet de votre colère, je m’y étais attendu, et je n’en ignore pas les causes. Si je vous ai convoqués, c’est pour vous rappeler ce qui ne devrait pas être sorti de votre mémoire ; pour vous reprocher d’avoir conçu contre moi d’injustes ressentimens et de céder à vos malheurs.

« Je ne doute pas qu’un état bien constitué dans son ensemble ne procure plus d’avantages aux particuliers qu’un état fleurissant du bonheur privé de chaque citoyen, et malheureux dans sa masse. Le citoyen fortuné par lui-même n’en périt pas moins sous les ruines de sa patrie ; mais infortuné dans une patrie heureuse, il lui est plus facile de se conserver. Si donc l’état a la force de supporter les calamités privées de ses membres, tandis que chacun d’eux ne peut soutenir celles de l’état, comment tous ne se réuniraient-ils pas pour le secourir ? N’abandonnez pas, comme vous le faites aujourd’hui, le salut commun, trop abattus de vos souffrances personnelles, et n’accusez pas tout ensemble et moi qui vous ai conseillé la guerre, et vous-mêmes qui partagiez alors mes sentimens. Ne vous irritez pas contre un homme qui, comme moi, croit n’avoir pas moins que personne la connaissance des grands intérêts de l’état, et le talent de les expliquer ; qui aime la patrie et est au-dessus de l’intérêt. Avoir des connaissances, sans le talent de les communiquer aux autres, ce n’est pas être au-dessus de celui qui ne pense pas : avec ces deux qualités, sans amour pour la patrie, on ne donnera pas de bons conseils ; qu’on ait cet amour, sans être invincible à la cupidité, tout, par ce seul vice, sera mis à prix d’argent. Si, dans la persuasion que je possédais mieux qu’aucun autre ces qualités réunies, au moins à un degré suffisant, vous m’avez cru quand je vous ai conseillé de faire la guerre, vous auriez tort aujourd’hui de me supposer coupable.

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