Timée (page 3)

Platon · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Timée (trad. Cousin)/Dialogue · 5 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais il faut traiter ce sujet avec encore plus d’exactitude. Supposons qu’on fasse prendre successivement toutes les formes possibles à un lingot d’or, et qu’on ne cesse de remplacer chaque forme par une autre, si quelqu’un, en montrant une de ces formes, demandait [50b] ce que c’est, on serait certain de dire la vérité en répondant que c’est de l’or ; mais on ne pourrait pas dire, comme si cette forme avait une existence réelle, que c’est un triangle ou toute autre figure, puisque cette figure disparaît au moment même où l’on en parle. Si donc on répondait, pour éviter toute erreur : elle est l’apparence que vous voyez ; il faudrait se contenter de cette réponse. L’être qui contient tous les corps en lui-même est comme ce lingot d’or : il faut toujours le désigner par le même nom ; car il ne change jamais de nature ; il reçoit perpétuellement toutes choses dans son sein, sans revêtir jamais une forme [50c] particulière, semblable à quelqu’une de celles qu’il renferme ; il est le fond commun où vient s’empreindre tout ce qui existe et il n’a d’autre mouvement ni d’autre forme que les mouvements et les formes des êtres qu’il contient. Ce sont eux qui le font paraître divers. Ces êtres qui sortent de son sein et y rentrent, sont des copies des êtres éternels, façonnées sur leurs modèles d’une manière merveilleuse et difficile à exposer, dont nous parlerons plus tard. Maintenant il faut reconnaître trois genres différents, ce [50d] qui est produit, ce en quoi il est produit, ce d’où et à la ressemblance de quoi il est produit. Nous pouvons comparer à la mère ce qui reçoit, au père ce qui fait, et au fils la nature intermédiaire ; mais il faut nous rappeler que comme les copies prennent mille aspects divers et reçoivent toutes les formes qui existent, l’être dans le sein duquel se trouve ce qui doit être ainsi façonné, ne serait pas propre à sa destination, s’il n’était pas lui-même privé de toutes les formes [50e] qu’il doit recevoir. En effet, s’il ressemble à quelqu’une de ses formes, quand viendra la forme contraire ou toute autre figure, il ne pourra la bien reproduire, puisqu’il aura lui-même un aspect qui lui est propre. Il est donc nécessaire que ce qui doit recevoir dans son sein toutes les espèces, soit dépourvu de toute forme ; de même que ceux qui composent des onguents odoriférants, mettent d’abord tous leurs soins à priver de toute odeur la liqueur qu’ils veulent parfumer ; ou de même que quand on veut façonner une substance molle, on ne lui laisse auparavant aucune forme déterminée, et on s’applique, au contraire, à l’unir et à la polir autant que possible. [51a] Ainsi, il convient que ce qui doit être propre à recevoir dans toute son étendue des copies de tous les êtres éternels, soit dépourvu de toute forme par soi-même. En conséquence, cette mère du monde, ce réceptacle de tout ce qui est visible et perceptible par les sens, nous ne l’appellerons ni terre, ni air, ni feu, ni eau, ni rien de ce que ces corps ont formé, ni aucun des éléments dont ils sont sortis ; mais nous ne nous tromperons pas en disant que c’est un certain être invisible, informe, [51b] contenant toutes choses en son sein, et recevant, d’une manière très obscure pour nous, la participation de l’être intelligible, un être, en un mot, très difficile à comprendre. Mais autant qu’on peut déterminer sa nature par tout ce que nous venons de dire, on parlerait avec exactitude en disant qu’il est du feu en tant qu’il s’enflamme, de l’eau en tant qu’il devient de la terre, et de l’air en tant qu’il devient de la terre, et de l’air en tant qu’il prend la forme de ces deux corps.

Cette distinction nous conduit à étudier plus attentivement les corps dont nous venons de parler. Y a-t-il un feu en soi, et toute chose a-t-elle son existence en soi, [51c] comme nous avons coutume de le dire ? ou bien, ce que nous voyons, et ce que nous sentons par nos organes, a-t-il seul de la réalité ? n’y a-t-il absolument rien au delà ? Est-ce en vain que nous admettons pour chaque chose une idée, et des idées ne sont-elles que des mots ? Il n’est pas convenable d’affirmer qu’il en est ainsi, sans discussion et sans examen, et il ne faut pas non plus ajouter à ce discours, déjà long par lui- même, une longue [51d] recherche accessoire. Mais, si l’on pouvait se renfermer dans de justes limites, de manière à traiter ce grand sujet en peu de mots, rien ne serait plus à propos. C’est de la sorte que je vais donner mon avis.

Si l’intelligence et l’opinion vraie sont deux genres différents, nécessairement tout être en soi, toute idée inaccessible aux sens, tombe sous l’intelligence seule. Si, comme quelques-uns le pensent, l’opinion vraie ne diffère en rien de l’intelligence, tout ce que nos organes atteignent, doit être admis comme parfaitement réel. [51e] Mais il faut distinguer ces deux choses, parce qu’elles se forment en nous séparément et avec des caractères différents. En effet, l’une vient de la science, l’autre de la persuasion : l’une est toujours conforme à la droite raison, l’autre est sans raison ; l’une est inébranlable, l’autre peut chanceler. L’opinion vraie appartient à tous les hommes ; l’intelligence aux dieux seulement, et parmi les hommes, à un petit nombre. Cela étant, [52a] il faut reconnaître qu’il existe une idée toujours la même, qui n’a pas commencé et qui ne finira pas, ne recevant en elle rien d’étranger et ne sortant pas d’elle-même, invisible et insaisissable à tous les sens, et que la pensée seule peut contempler ; et une autre chose, portant le même nom que la première et semblable à elle, mais sensible, engendrée, toujours en mouvement, naissant en un certain lieu pour en disparaître ensuite, objet de l’opinion jointe à la sensibilité. La troisième espèce est le lieu éternel, ne périssant jamais [52b] et servant de théâtre à tout ce qui commence d’être, ne tombant pas sous les sens, mais perceptible pourtant par une sorte d’intelligence bâtarde ; elle est à peine admissible ; nous ne faisons que l’entrevoir comme dans un songe ; nous disons seulement qu’il est nécessaire que tout ce qui est soit quelque part, dans une certain lieu, occupe un certain espace, et que ce qui n’est ni sur la terre, ni en quelque lieu sous le ciel, n’est rien. Préoccupés de ces objets et d’autres semblables, quand nous transportons tout éveillés ces rêveries à cet être véritablement existant et qu’on ne voit pas à travers un songe, [52c] nous ne pouvons en parler avec vérité. Cependant, comme toute image n’est pas la même chose que le modèle sur lequel elle est faite, sans relever non plus d’elle-même, mais qu’elle est toujours la représentation d’un être différent d’elle, et que par conséquent elle doit avoir lieu au sein d’un autre être, à la substance duquel elle participe d’une manière quelconque, ou n’être absolument rien, un discours exact et véridique éclaire la nature de l’être véritable, en nous montrant que tant que l’être véritable sera une chose et ses images une autre chose, ces deux natures différentes ne peuvent exister l’une dans l’autre, [52d] de manière à être à la fois deux choses et une seule. Voici donc en peu de mots quelle est ma pensée : il existe, et il existait avant la formation de l’univers trois choses distinctes : l’être, le lieu, la génération. La nourrice de la génération, humectée, enflammée, recevant les formes de la terre et de l’air, et subissant toutes les modifications qui se rapportent [52e] à celles-là, apparaissait sous mille aspects divers : et comme elle était soumise à des forces inégales et sans équilibre, elle était sans équilibre elle-même, poussée de tous côtés et irrégulièrement, recevant des corps une impulsion qu’elle leur rendait à son tour. Cette impulsion leur imprimait des mouvements différents, et les séparait les uns des autres ; et de même que quand on agite des grains, et qu’on les vanne, soit dans un van ou dans un autre instrument propre à nettoyer le blé, [53a] tout ce qui est épais et pesant tombe d’un côté, tandis que les parties les plus petites et les plus légères sont emportées ailleurs ; ainsi les quatre espèces de corps étant mis en mouvement par l’être qui les contenait, et qui était lui-même agité comme un instrument propre à vanner du grain, les parties les plus différentes se séparaient les unes des autres, et les plus semblables se portaient vers le même lieu, de sorte que chacun de ces quatre corps occupait une place séparée, avant que l’univers fût formé de leur assemblage. Auparavant, tout était sans raison et sans mesure ; [53b] et à la formation de l’univers, le feu, l’eau, la terre et l’air, qui présentaient déjà l’aspect propre à chacun d’eux, se trouvaient cependant dans l’état où doit se trouver tout être dont Dieu est absent ; il les prit dans cet état, et introduisit l’ordre au milieu d’eux pour la première fois, par le moyen des idées et des nombres. Dieu les tira de l’imperfection où ils étaient, pour les rendre aussi beaux et aussi parfaits que possible : que ce soit là notre principe constant dans tout ce qui va suivre. Il faut maintenant vous exposer l’ordre établi en chacun d’eux, [53c] et vous montrer l’origine de cet ordre. Ce sont des discours qu’on n’est pas accoutumé à entendre ; mais, comme vous connaissez les routes de la science par lesquelles nous serons obligés de passer, vous serez en état de me suivre.

D’abord c’est une chose évidente pour tout le monde que le feu, la terre, l’eau et l’air sont des corps. Tout ce qui a l’essence du corps a de la profondeur, et il est de toute nécessité que ce qui a de la profondeur contienne en soi la nature du plan. Une base dont la surface est parfaitement plane, se compose [53d] de triangles. Tous les triangles dérivent de deux triangles, ayant chacun un angle droit et deux angles aigus. L’un de ces triangles a de chaque côté une partie égale d’un angle droit divisée par des côtés égaux ; l’autre, des parties inégales d’un angle droit, divisées par des côtés inégaux[34]. Telle est l’origine que nous assignons au feu et aux trois autres corps, en suivant la vraisemblance mêlée de certitude. Quant aux principes de ces triangles eux-mêmes, Dieu qui est au-dessus de nous, et parmi les hommes, ceux qui sont les amis de Dieu, les connaissent.

Voyons comment [53e] ces quatre corps sont devenus parfaitement beaux, différents entre eux, mais pouvant naître réciproquement l’un de l’autre en se dissolvant. Cette recherche nous fera connaître la vérité sur l’origine de la terre, du feu, et des corps qui leur servent de termes moyens ; et alors nous n’accorderons à personne qu’on puisse voir quelque part des corps plus beaux que ceux-là, dont chacun appartient à un genre unique. Il faut donc nous empresser de constituer harmoniquement ces quatre genres excellents en beauté, afin de pouvoir dire que nous en connaissons suffisamment la nature.

[54a] Des deux triangles dont nous avons parlé, celui qui est isocèle ne peut avoir qu’une seule forme ; le triangle allongé en peut avoir un nombre infini. Dans ce nombre infini de triangles, nous devons dire quel est le plus beau, si nous voulons procéder avec ordre. Si quelqu’un peut en indiquer un plus beau et plus propre à la formation des corps que celui que nous avons choisi, nous avouerons volontiers notre défaite, et nous le regarderons comme un ami et non comme un ennemi. Pour nous, nous déclarons le plus beau de ces nombreux triangles et nous plaçons au-dessus de tous les autres celui dont les trois côtés sont égaux. [54b] Dire pourquoi, demanderait de trop longs discours ; mais si quelqu’un nous réfute, et prouve que nous nous trompons, nous lui proposons notre amitié pour prix de sa découverte. Choisissons donc deux triangles qui servent à la formation du feu et des trois autres corps : le triangle isoscèle, et celui dont un des côtés est trois fois plus grand que le côté le plus petit. Et comme nous avons parlé plus haut assez obscurément : de cette formation des corps, c’est ici le lieu d’en traiter plus à fond. Ces quatre genres de corps nous paraissaient naître les uns des autres ; mais ce n’était là qu’une apparence trompeuse. [54c] Car tous les quatre naissent des triangles que nous avons désignés, savoir : trois d’entre eux du triangle à côtés inégaux et le quatrième du triangle isocèle. Il n’est donc pas possible que lorsqu’ils se dissolvent, ils puissent tous naître les uns des autres, par la réunion de plusieurs petits triangles en un petit nombre de grands, ou réciproquement. Il n’y a que trois de ces genres qui puissent ainsi s’engendrer les uns les autres ; ce sont ceux qui sont formés du même triangle ; car si l’un d’entre eux, dont les triangles sont grands, vient à se dissoudre, il en résulte un grand nombre de petits triangles, ayant chacun la forme qui leur convient ; au contraire, quand la dissolution a lieu dans des corps composés d’un grand nombre [54d] de petits triangles, il se forme un nombre unique, et toute la masse se réunit en un autre genre plus grand. Voilà ce que nous avons à dire sur cette transformation des genres. Il s’agit maintenant de faire connaître quelle est la nature de chaque genre, et de quels nombres chacun d’eux a été formé. Nous commencerons par le premier, composé du plus petit triangle. Il a pour élément le triangle dont l’hypoténuse est double du petit côté. Si l’on rapproche deux de ces triangles, de manière que les deux côtés superposés soient la diagonale de la figure formée par ce rapprochement, et que l’on répète trois fois [54e] cette opération, en ayant soin que toutes les diagonales et tous les petits côtés se réunissent en un même point qui leur serve de centre commun, on obtiendra un triangle équilatéral composé de six triangles partiels. Or, lorsque quatre de ces triangles équilatéraux sont réunis, tous les points où se rencontrent trois angles plans, forment un angle solide, dont la grandeur surpasse celle de l’angle plan le plus obtus. En formant une figure qui ait quatre de ces angles, on obtient la première espèce de solide, [55a] qui divise toute la sphère dans laquelle il est inscrit en parties égales et semblables[35]. Le second solide provient des mêmes triangles équilatéraux réunis au nombre de huit, et de telle façon que chaque angle solide soit composé de quatre angles plans ; il fallut six angles pareils pour accomplir cette seconde espèce de solide[36]. La troisième est formée de la réunion de cent vingt triangles élémentaires ; [55b] elle a douze angles solides, dont chacun résulte de cinq triangles équilatéraux et vingt triangles équilatéraux pour bases[37]. Ce sont là les seuls solides à la formation desquels servit cet élément[38]. Le quatrième solide fut produit par l’autre élément, le triangle isoscèle ; quatre triangles isoscèles furent réunis, les quatre angles droits au centre, de manière à composer un tétragone équilatéral ; six de ces tétragones [55c] donnèrent huit angles solides, chaque angle solide étant formé de trois angles plans ; et de cet assemblage résulta la figure cubique, qui a pour base six tétragones réguliers. Et comme il restait une cinquième combinaison, Dieu s’en servit pour tracer le plan de l’univers[39]. Si, en réfléchissant attentivement à tout ce qui précède, on se demande s’il faut dire que le nombre des mondes est infini, ou fini, on verra qu’en admettre [55d] un nombre infini, c’est penser comme un homme privé des connaissances qu’il est nécessaire d’avoir[40]. Mais n’y en a-t-il réellement qu’un seul, ou faut-il en admettre cinq ? C’est une question sur laquelle on peut hésiter avec plus d’apparence de raison. Pour nous, d’après la vraisemblance, nous déclarons qu’il n’y en a qu’un, peut-être quelqu’autre en admettra-t-il cinq, en partant d’un autre point de vue. Mais, laissons là ces questions et assignons chacune des figures dont nous venons d’étudier l’origine, au feu, à la terre, à l’eau ou à l’air. Donnons à la terre le solide de forme cubique ; [55e] car des quatre genres la terre est le plus immobile ; elle est le corps le plus susceptible de recevoir une apparence fixe ; il est donc nécessaire qu’elle soit formée du solide qui a les bases les plus fermes. Or, parmi les triangles que nous avons choisis en commençant, la base la plus ferme possible est le triangle équilatéral et non celui dont les côtés sont inégaux, et des deux plans équilatéraux que nous avons formés au moyen du triangle équilatéral, le tétragone, dans ses parties et dans son ensemble, est nécessairement une base plus ferme que le triangle. Ainsi, [56a] en attribuant cette forme à la terre, nous conservons la vraisemblance. Donnons à l’eau la moins mobile des formes qui nous restent ; au feu, la plus mobile ; à l’air, celle qui tient le milieu ; le corps le plus ténu au feu, le plus grand à l’eau, et celui qui tient le milieu, à l’air. De ces quatre genres, celui qui a les bases les plus petites est nécessairement plus mobile et plus délié, [56b] parce qu’il est plus aigu dans tous les sens, et aussi plus léger que tous les autres, comme étant formé des mêmes éléments, mais plus petits. Viennent ensuite le second et le troisième genres avec le degré de mobilité qu’ils doivent à la seconde et à la troisième figures. Admettons donc, d’après la droite raison et la vraisemblance, que le solide qui a la forme d’une pyramide est l’élément et comme le germe du feu, que le second solide que nous avons décrit est celui de l’air, et le troisième, celui de l’eau. Il faut concevoir tous ces éléments dans une telle petitesse que, [56c] quelle que soit l’espèce à laquelle ils appartiennent, nous ne pouvons les discerner un à un ; mais quand ils sont réunis en grand nombre, la masse qu’ils produisent est visible. Et pour les proportions de leur nombre, de leurs mouvements et de leurs autres qualités, autant que la nécessité s’y prêtait et cédait à la persuasion de l’intelligence, Dieu les a exactement réglées et accomplies de tout point avec harmonie.

D’après tout ce que nous avons dit sur ces différents genres de corps, voici [56d] ce qui paraît le plus vraisemblable. La terre, mise en contact avec le feu et dissoute par sa subtilité, erre ça et là, en état de dissolution, dans le feu lui-même, ou dans l’air, ou dans une masse d’eau, jusqu’à ce que ses parties, venant à se rencontrer quelque part, se réunissent de nouveau les unes aux autres, et redeviennent terre ; car elles ne peuvent se transformer en un corps d’un autre genre[41]. Mais l’eau, divisée par le feu, ou même par l’air, peut devenir, en se recomposant, un corps de feu ou deux [56e] corps d’air. Quant à l’air, lorsqu’il est décomposé, d’une seule de ses parties peuvent naître deux corps de feu. Réciproquement, lorsque du feu est renfermé dans de l’air, dans de l’eau ou dans quelque partie de terre, mais en petite quantité, relativement à la masse qui le contient, si, emporté dans le mouvement de cette masse, il est vaincu malgré sa résistance et se décompose, il faut deux corps de feu pour former une seule partie d’air ; et quand l’air est vaincu, et que ses parties se séparent, il en faut deux et demie pour produire une seule partie d’eau. Reprenons tout cela d’une autre manière. Si le feu contient quelque corps appartenant [57a] à l’un des autres genres, et qu’il le dissolve par l’acuité de ses angles et de ses côtés, ce corps échappe à cette action dissolvante, lorsque ses parties se recomposent en prenant elles-mêmes la nature du feu ; car étant devenu semblable et identique au feu, il ne peut produire en lui aucune altération, ni en éprouver aucune de la part d’un être avec lequel il a une entière ressemblance ; au contraire, tant qu’un corps étranger se trouve contenu dans un autre, et combat contre plus fort que soi, il ne cesse d’être dissous. Lorsque, par exemple, un petit nombre de petits triangles [57b] se trouvent contenus dans un grand nombre de plus grands, et qu’ils y sont brisés et pour ainsi dire éteints, s’ils veulent se réunir sous la forme du corps qui les a vaincus, leur extinction cesse, le feu devient de l’air, l’air devient de l’eau. Mais, lorsque deux corps de dimensions différentes, mais de quantités égales, sont aux prises, la dissolution ne cesse que quand chacun des corps entièrement broyé et dissous se retire vers un corps de même nature que lui, ou que les plus petits corps étant vaincus, plusieurs se réunissent en un seul sous la forme de l’élément vainqueur et y demeurent attachés. Ces transformations [57c] changent aussi la place de toutes choses. Car la masse entière de chaque corps est portée par le mouvement de l’être qui les contient tous dans son sein, dans le lieu qui lui est propre ; mais quand certains individus d’un genre cessent de ressembler à ce genre pour devenir semblables à un autre, ils sont portés par la secousse qui leur a été imprimée dans le lieu qu’occupent les corps dont ils ont pris la ressemblance.

Ce sont là les causes qui ont donné naissance à tous les corps simples et primitifs. Et quant à la production des différentes espèces qui se sont formées dans chaque genre, il faut en chercher la cause dans les deux éléments de toutes choses[42], [57d] qui n’ont pas engendré chacun un seul triangle d’une grandeur déterminée, mais de grands et de petits triangles, et en aussi grand nombre qu’il y a d’espèces dans chaque genre. De sorte que par le mélange des individus de chaque espèce et des espèces entre elles, il se forme une variété infinie, dont doivent tenir compte ceux qui veulent discourir sur la nature avec vraisemblance.

Si nous négligeons de rechercher maintenant comment et par quels moyens se produisent le mouvement et le repos, il en résultera pour nous de nombreux embarras [57e] dans la suite de ce discours. Nous en avons déjà dit quelque chose ; mais ajoutons encore ceci, qu’entre deux choses semblables le mouvement ne peut avoir lieu. En effet, qu’il y ait une chose mue sans un moteur, ou un moteur sans une chose mue, cela est fort difficile, ou pour mieux dire, impossible. Or, sans moteur ni chose mue, il n’y a pas de mouvement ; et une chose semblable à une autre ne peut ni la mouvoir, ni être mue par elle. Plaçons donc toujours le repos dans les choses semblables, [58a] et le mouvement dans les choses différentes. Ce qui rend les choses différentes, c’est l’inégalité. Nous avons expliqué l’origine de l’inégalité[43], mais nous n’avons pas dit comment il se fait que les individus, même séparés par genres, ne cessent de se mouvoir et de s’agiter entre eux. Voici donc ce que nous en dirons maintenant. Le cercle de l’univers, qui comprend en soi tous les genres, et qui, par la nature de sa forme sphérique, aspire à se concentrer en lui-même, resserre tous les corps et ne permet pas qu’aucune place reste vide. C’est pour cela que [58b] le feu principalement s’est infiltré dans toutes choses ; ensuite l’air qui vient après le feu pour la ténuité de ses parties, et les autres corps dans le même ordre. Car ce qui est composé des plus grandes parties, est aussi ce qui contient en soi les plus grands vides ; et les vides les plus petits se trouvent dans ce qui a été formé des parties les plus petites. Le mouvement de condensation pousse les petites dans les intervalles des grandes. Quand de petites parties se trouvent à côté des grandes, les plus petites divisent les plus grandes, les plus grandes réunissent les plus petites ; et toutes ces parties montent ou descendent pour se mettre à la place qui leur convient ; [58c] car, en changeant de dimensions, elles doivent occuper une place différente. C’est ainsi et par ces moyens que la diversité ne cesse de se produire, et qu’elle cause maintenant et causera toujours le mouvement perpétuel des corps.

Outre cela, il faut songer qu’il s’est formé plusieurs espèces de feu, la flamme d’abord, puis ce qui sort de la flamme et sans brûler procure aux yeux la lumière ; enfin, ce qui reste de la flamme, après qu’elle est éteinte, dans [58d] les corps enflammés. De même, il y a dans l’air une partie plus pure, c’est l’éther, une autre plus épaisse qu’on appelle nuage et brouillard, et d’autres espèces sans nom, qui naissent de l’inégalité des triangles. Pour l’eau, elle se divise d’abord en deux parties, l’une fluide, l’autre fusible. La partie fluide, composée des plus petits éléments qui soient entrés dans la formation de l’eau, et d’éléments inégaux, se meut elle-même et reçoit facilement les impulsions qui lui viennent du dehors, à cause de cette inégalité et de la forme qui lui est propre. L’autre partie, formée d’éléments [58e] plus grands et égaux entre eux, est plus stable ; l’égalité de ses éléments la rend pesante, tant que la cohésion subsiste ; mais quand le feu la pénètre et la dissout, elle devient mobile en perdant son égalité ; et étant alors facile à mouvoir, elle est poussée par l’air qui l’environne et précipitée vers la terre, où les masses dont elle se compose se divisent et sur laquelle elle coule ; et elle reçoit un nom qui rappelle ces deux phénomènes. [59a] En même temps, comme le feu contenu dans l’eau fusible s’échappe, et qu’il ne peut s’évaporer dans le vide, il comprime l’air environnant qui pousse l’eau encore fluide dans les places qu’occupait le feu, et s’unit lui-même avec elle. L’eau ainsi comprimée et recouvrant son égalité, puisqu’elle est dégagée du feu, auteur de l’inégalité, se resserre et se contracte. On a appelé froid cette perte de feu, et glace la cohésion qui en résulte entre les parties de l’eau. De toutes les eaux [59b] que nous avons appelées fusibles, celle qui se compose des parties les plus ténues et les plus égales, forme ce genre qui ne se divise point en espèces, et qu’embellit une couleur fauve et brillante, le plus précieux de tous les biens, l’or, dont les parties se réunissent en s’infiltrant à travers la pierre. Une espèce voisine de l’or, très dure à cause de sa densité, et dont la couleur est noire, c’est le diamant. Une autre encore qui se rapproche de l’or par les parties qui la composent, mais qui renferme dans un seul genre diverses espèces, qui a d’ailleurs plus de densité que l’or, et contient un faible alliage de terre qui la rend plus dure, [59c] en même temps que des pores plus larges lui donnent plus de légèreté, est une de ces eaux brillantes et condensées qu’on nomme l’airain. Lorsque par l’action du temps la partie de terre vient à se dégager de l’eau fusible qui la contient ; elle forme un corps séparé que l’on distingue à la vue, et qu’on appelle la rouille. Il ne serait pas difficile de décrire encore d’autres phénomènes de cette nature, en cherchant toujours la vraisemblance ; et celui qui, pour se délasser, laissant de côté l’étude de ce qui est éternel et discourant [59d] avec vraisemblance sur ce qui a un commencement, se procure ainsi un plaisir sans remords, celui-là se ménage durant sa vie un amusement sage et modéré. C’est dans ce sens que nous avons dit tout ce qui précède ; et nous allons dire de même ce qui nous paraîtra vraisemblable sur les questions qui viennent après. L’eau, mêlée de feu et composée de petits éléments, que l’on appelle liquide à cause de sa mobilité et du chemin qu’elle parcourt en coulant sur la terre, et qui cède facilement à la pression parce que ses bases sont moins solides que celles de la terre, acquiert une plus grande uniformité quand elle est isolée du feu et de l’air qu’elle contenait, [59e] se contracte par l’effet de la sortie de ces deux corps, et s’étant ainsi congelée, devient de la grêle, si ce dégagement a lieu principalement au-dessus de la terre, et si c’est sur la terre, du cristal. Mais, quand la séparation n’est pas complète, et que l’eau est encore à moitié fluide, si c’est au-dessus de la terre, elle s’appelle de la neige, et de la gelée, si c’est sur la terre, à la suite de la rosée. La plupart des espèces de l’eau sont, appelées des sucs, sans distinction et d’un nom commun au genre entier, [60a] parce qu’elles sourdent de terre pour nourrir les plantes. Et, comme ces sucs diffèrent entre eux, à cause de la diversité des mélanges dont ils sont le produit, ils forment, outre un grand nombre d’espèces qui n’ont pas reçu de nom, quatre espèces principales. Ce sont celles qui contiennent du feu ; elles sont plus connues que les autres, et on les désigne par des noms : l’une est le vin, qui réchauffe l’âme en réchauffant le corps ; l’autre est cette espèce polie, qui épanouit la vue, et que cela même rend luisante aux yeux et qui paraît brillante et grasse, l’espèce huileuse, qui comprend la poix, la gomme, l’huile elle-même et tous les autres corps analogues ; la troisième est celle qui, en chatouillant notre palais [60b] et jusqu’aux voies de la nutrition, produit la sensation de douceur, et que l’on distingue des autres espèces par le nom de miel ; la quatrième enfin est cette liqueur écumante qui consume la chair en la brûlant, que l’on sécrète de tous les sucs, et que l’on appelle l’opium[44].

Quant aux espèces diverses de la terre, l’une d’elles, la pierre, est produite par l’action de l’eau, et voici de quelle façon. Lorsque l’eau fusible vient à se fondre, parce que la cohésion de ses parties est détruite, elle se transforme en air ; cet air s’élève [60c] aussitôt à la place que l’air doit occuper. Et comme il n’y avait pas de vide, l’air nouvellement formé comprime l’air qui l’environne ; et celui-ci étant pesant et serré contre la masse de la terre qu’il enveloppe, la comprime fortement et la contraint de remplir la place qu’occupait l’air qui vient de se former. La terre ainsi contractée sous la pression de l’air, de manière à ne pouvoir plus être dissoute par l’eau, devient une pierre de la plus belle espèce, si l’égalité et l’uniformité de ses parties la rendent brillante, et de l’espèce la moins précieuse dans le cas contraire. Lorsque par la vivacité du feu toute [60d] humidité est enlevée, et que la terre est plus desséchée qu’elle ne l’est pour former la pierre, il en résulte cette espèce de corps que nous avons nommé la tuile ; mais si la terre que l’on a desséchée au feu renferme encore quelque humidité, elle devient en se refroidissant une pierre de couleur noire[45]. Ou bien quand elle a été ainsi dégagée d’une grande partie de l’eau qu’elle contenait, mais que ses parties sont plus petites, et qu’elle est salée, il se forme un corps à demi solide, et susceptible de se dissoudre de nouveau dans l’eau ; c’est le nitre qui purifie l’huile et la terre, ou le sel, assaisonnement si utile [60e] en tout ce qui se rapporte au goût et que la loi nous représente comme agréable aux dieux. Les composés de ces deux corps ne sont pas solubles dans l’eau, et peuvent être dissous par l’action du feu ; voici comment et pourquoi : un volume de terre n’est soluble ni par le feu ni par l’air : car ces deux corps étant composés d’éléments plus petits que les pores de la terre, pénètrent dans ces pores avec beaucoup de facilité, sans violence, et laissent le volume entier sans le décomposer ni le dissoudre. Au contraire, comme les parties de l’eau sont plus grandes, elles se font une voie par la force, divisent la terre et la dissolvent ; mais si la terre [61a] non comprimée ne peut être décomposée de force que par l’eau, quand elle est comprimée, il n’y a que le feu qui puisse la dissoudre, car il n’y a plus que lui qui puisse pénétrer dans ses pores. Quant à l’eau glacée, si la cohésion est très forte, le feu seul, et dans le cas contraire le feu et l’air peuvent la dissoudre, l’air en s’introduisant dans les pores, le feu en attaquant les triangles eux-mêmes. L’air condensé avec force ne peut être dissous, si l’élément dont il est formé n’est lui-même détruit ; moins condensé, il est soluble, mais par le feu seulement. Dans les corps composés de terre et d’eau, comme l’eau [61b] remplit tous les pores de la terre, lors même que la terre est fortement comprimée les parties d’eau qui viennent du dehors ne trouvent pas d’ouverture pour s’introduire, coulent tout autour, et laissent le volume subsister entier ; mais les parties du feu pénétrant les pores de l’eau, et le feu produisant dans l’air le même effet que produit l’eau dans la terre, le feu est le seul principe qui puisse fondre un composé de terre et d’eau. Parmi ces composés, les uns contiennent moins d’eau que de terre, comme le verre en général [61c] et toutes les espèces de pierres qu’on appelle fusibles ; les autres en contiennent davantage, comme tout ce qui ressemble à la cire, et tout ce qui sert à parfumer.

Nous avons énuméré presque toutes les espèces diverses, en faisant connaître leur aspect particulier, leurs combinaisons et leurs transformations entre elles ; nous devons rechercher maintenant les causes des impressions qu’elles produisent sur nous. D’abord il faut que l’expérience des sens serve de fondement à tous nos discours. Mais nous n’avons pas encore expliqué la formation de la chair et de tout ce qui s’y rapporte, ni la partie mortelle de notre âme. Tout cela ne peut être expliqué convenablement, [61d] si l’on n’explique en même temps les sensations, qui accompagnent les impressions venues du dehors ; et ces impressions à leur tour ne peuvent être expliquées, sans ces autres connaissances. Cependant, il est presque impossible de faire marcher ces deux études de front. Il faut d’abord commencer par l’une des deux, et nous reviendrons ensuite à celle que nous aurons ajournée.

Afin de pouvoir traiter des impressions en suivant l’ordre des différents genres, plaçons en premier lieu ce qui concerne le corps et l’âme.

Demandons-nous d’abord pourquoi nous disons que le feu est chaud, et pour cela recherchons comment il opère une sorte de décomposition et de dissolution dans notre propre corps. [61e] Car, nous sentons presque tous que l’impression que le feu produit sur nous, a quelque chose de l’action d’un corps acéré : il faut songer que ses côtés sont saillants, ses angles aigus, ses triangles petits, ses mouvements rapides, et que toutes ces qualités le rendent fort et tranchant, en sorte qu’il divise toujours [62a] de ses pointes tout ce qu’il rencontre ; enfin, il ne faut pas oublier que la manière dont cette espèce de corps a été formée, lui donne particulièrement et exclusivement le pouvoir de découper et de morceler nos corps en petites parties, et de produire ainsi, selon toute vraisemblance, l’impression que nous appelons chaleur. Quoique l’impression contraire n’ait aucun besoin d’explication, nous ne laisserons pas d’en parler. Les objets humides qui environnent notre corps, et dont les éléments sont grands, pénètrent en nous, chassent les éléments plus petits dont elles ne peuvent occuper la place, compriment l’humeur liquide [62b] qui est en nous, de variée et mobile qu’elle était la rendent immobile en lui donnant de l’uniformité, et la condensent en augmentant la cohésion de ses parties. Ainsi comprimée plus que ne le comporte sa nature, cette humeur résiste et combat de tout son pouvoir contre son adversaire : cette lutte et cette agitation produisent le tremblement et le frisson. On a donné le nom de froid à cet ensemble d’impressions et à la cause qui les produit. On appelle durs les objets dont notre chair ne peut vaincre la résistance, mous, ceux qui cèdent à sa pression, et réciproquement. Tout ce qui s’appuie sur une petite base cède aisément ; mais les corps qui ont pour surfaces [62c] des tétragones, affermis sur leur base, forment l’espèce la plus solide, et tout ce qui est le plus condensé est aussi ce qui offre le plus de résistance.

La légèreté et la pesanteur s’expliqueront facilement, si nous montrons d’abord ce qu’il faut entendre par ce que l’on appelle le haut et le bas. Ce n’est pas en avoir une idée juste que de croire[46] qu’il y a dans la nature deux lieux distincts opposés l’un à l’autre, et qui séparent tout l’univers en deux parties ; le bas, vers lequel gravite tout ce qui a un corps, le haut vers lequel on ne peut pousser un corps qu’en surmontant sa résistance. En effet, le monde [62d] étant sphérique, toutes les parties également éloignées du centre, qui appartiennent à la circonférence, lui appartiennent au même titre ; et le centre également distant de toutes les parties de la circonférence, doit être considéré comme opposé à chacune d’elles. Le monde étant ainsi fait, celui qui admet ce qu’on appelle le haut et le bas, ne s’écarte-t-il pas de la vérité et ne se sert-il pas d’expressions peu convenables ? Car le point central du monde ne peut être appelé avec raison ni le haut ni le bas, mais le centre ; la circonférence qui l’enveloppe ne peut être confondue avec lui, et elle ne contient aucune partie qui soit plus éloignée que les autres ou du centre ou de l’extrémité opposée. Dans cette similitude de toutes les parties, est-il possible de les désigner par des noms contraires, et si on le fait, peut-on croire qu’on parle convenablement ? Si on suppose un corps solide placé en équilibre [63a] au milieu du monde, il n’inclinera vers aucun point de la circonférence, puisque tous ces points sont parfaitement égaux ; mais si quelqu’un fait le tour de ce corps placé au centre du monde, il lui arrivera souvent d’appeler le haut ou le bas, à l’extrémité d’un diamètre, ce qu’à l’autre extrémité il avait désigné par le nom contraire. Il est donc insensé de prétendre que le monde entier, qui, comme nous venons de le dire, est sphérique, soit divisé en deux parties, l’une inférieure, l’autre supérieure. Maintenant, d’où viennent les noms de haut et de bas, et dans quels objets avons-nous pris ce rapport [63b] pour l’appliquer ensuite au monde entier ? c’est ce que nous allons rechercher, en partant des principes que nous venons d’établir. Si quelqu’un s’élevait vers la partie de l’univers qui a été de préférence assignée au feu, et vers laquelle ce corps est emporté lorsqu’il s’en développe une quantité considérable, et que là cet homme eût assez de prise sur le feu pour en saisir des parties et les placer dans les bassins d’une balance, quand il aurait soulevé le fléau de la balance et entraîné le feu au milieu de l’air, substance différente, [63c] il est évident que la plus petite partie s’élèverait avec plus de facilité que la plus grande. Car, de deux parties enlevées à la fois par une même force, la plus petite cède nécessairement davantage à l’impulsion, tandis que la plus grande résiste et tend vers la terre ; on dit alors de cette dernière partie qu’elle est pesante, et que son mouvement est de haut en bas, et de la première qu’elle est légère, et que son mouvement est de bas en haut. La même chose se voit en certaines actions que nous faisons dans le lieu qui nous est assigné. Ainsi, en marchant sur la terre, il nous arrive d’enlever des corps formés de terre, ou de jeter la terre elle-même, par une impulsion violente, au milieu de l’air, substance différente ; et cela, contre la nature de ces deux corps, qui tendent à rester [63d] avec les corps de la même espèce. Alors la plus petite partie, cédant à l’impulsion plus facilement que la plus grande, s’élève davantage dans cette substance différente ; en conséquence nous appelons cette partie légère, et le lieu vers lequel elle monte, le haut, et nous donnons à leurs contraires les noms de pesant et de bas. Il est donc nécessaire que ces différences proviennent de ce que des lieux opposés les uns aux autres ont été assignés aux diverses espèces de densité ; car on trouvera qu’à un corps léger placé dans un certain lieu a été opposé vis-à-vis de lui, à côté, de toutes parts, un autre corps léger, qui lui correspond, dans un lieu opposé lui-même à celui-là ; [63e] à un corps pesant, un autre corps pesant ; à un point que l’on appelle le haut ou le bas, un autre point qui porte les mêmes noms. De tout cela, il faut tirer cet unique principe, que c’est la tendance de chaque chose à se réunir aux choses de même espèce, qui rend pesant ce qu’on soulève, qui fait appeler haut le point vers lequel tend notre effort, et donner les autres noms aux qualités et aux positions contraires. Telles sont les causes que nous assignerons à ces phénomènes. Quant au poli et au raboteux, quiconque recherchera la cause de ces impressions, pourra l’expliquer aux autres ; car, le raboteux vient de la dureté unie à l’inégalité, et [64a] le poli de l’uniformité jointe à la densité.

Après les causes que nous venons d’énumérer, il nous reste à étudier la plus importante, celle des impressions agréables et pénibles, communes à tout le corps, et les diverses sensations que nous éprouvons dans telle ou telle partie de notre corps, et qui sont suivies de peine ou de plaisir. Cherchons donc les causes de toutes les impressions, suivies ou non de sensation, en nous rappelant la distinction précédemment établie entre les corps [64b] faciles à mouvoir et ceux qui ne sont mus que difficilement ; car c’est par cette voie que nous arriverons à ce que nous nous proposons d’établir. Lorsqu’un corps facile à mouvoir a reçu une impression même légère, chaque partie la communique aux parties qui forment un cercle autour d’elle, en produisant sur ces parties la même impression qu’elle a reçue, jusqu’à ce que le mouvement parvenu à l’intelligence l’avertisse de la puissance de l’agent. Au contraire, les corps plus stables, ne produisant aucune transmission circulaire, concentrent l’affection dans la partie affectée, [64c] sans rien mouvoir à l’entour, de sorte que les parties dont ils se composent ne se communiquant pas les unes aux autres la première impression reçue, l’animal entier reste immobile, et l’impression n’est pas suivie de sensation. C’est ce qui arrive pour les os, les cheveux et les autres parties du corps qui sont principalement composées de terre ; et les phénomènes que nous avons décrits les premiers, ont lieu surtout pour la vue et pour l’ouïe, parce que le feu et l’air jouent un grand rôle dans ces deux sens. Voici ce qu’il faut penser du plaisir et de la peine[47]. Toute impression forte produite en nous contre nature et [64d] avec violence, est douloureuse ; toute impression forte, mais naturelle, est agréable ; les impressions moins fortes et qui nous affectent faiblement, sont insensibles ; et les impressions contraires ont des effets contraires. Toute impression naturelle et instantanée peut procurer une sensation même très prononcée, mais sans peine ni plaisir, comme il arrive dans la vision, qui est produite pendant le jour, ainsi que nous l’avons montré précédemment[48], par un feu de même nature que notre feu intérieur. En effet, il y a pour la vue des coupures et des brûlures et beaucoup d’autres impressions qui ne lui causent pas de la douleur parce qu’elles sont instantanées, ni de plaisir [64e] lorsqu’elle revient à son premier état. Pour avoir les sensations les plus vives et les plus caractérisées, il suffit qu’il y ait impression faite sur la vue, et que la vue rencontre et perçoive son objet ; car, quant à la violence, il n’y en a point dans le seul fait de l’épanouissement et de la contraction de la vue[49]. Mais les parties composées de plus grands éléments, quoique cédant à peine à l’impulsion qu’elles reçoivent, la communiquent à tout le corps, et produisent de la peine et du plaisir ; [65a] de la peine, quand elles sont enlevées à leur état habituel, du plaisir, quand elles y retournent. Toutes les fois que l’altération est légère et que le rétablissement est plein et entier, que l’une est insensible et l’autre sensible, non seulement il n’y a pas de douleur pour la partie mortelle de l’âme, mais il y a très grand plaisir. C’est ce qu’on peut remarquer pour les bonnes odeurs. Mais le contraire a lieu, lorsque le dérangement a été très grand [65b] et que le retour au premier état se fait faiblement et difficilement. Cela se voit dans les coupures et les brûlures du corps.

Nous avons énuméré presque toutes les impressions communes à tout le corps, et les noms correspondants qu’on a donnés à ce qui les produit. Efforçons-nous maintenant de faire connaître, si nous le pouvons, les impressions particulières à certaines parties de notre corps, et les causes qui les font naître. Il faut d’abord éclairer, autant [65c] que possible, ce que nous avons omis tout à l’heure, en parlant des sucs, à savoir les impressions propres à la langue. Il est évident que ces impressions résultent, comme la plupart des autres, de certaines contractions et expansions ; mais en outre, l’aspérité et le poli y ont plus de part que dans les autres impressions. Car, lorsque des objets composés de terre pénètrent dans les veines dirigées de la langue [65d] jusqu’au cœur comme des messagères, et que, placés dans les parties humides et molles de la chair, ils viennent à se liquéfier, alors ils contractent et dessèchent les veines, et nous paraissent aigres, s’ils sont plus rudes, et surs, s’ils le sont moins[50]. Ceux qui nettoient la langue et en lavent entièrement la surface, qui le font même outre mesure, et saisissent tellement la langue qu’ils en enlèvent quelque chose, [65e] comme fait le nitre : ceux-là sont appelés amers. Ceux qui, moins puissants que le nitre, nettoient la langue modérément, ceux-là sont salés, sans amertume ni rudesse, et nous paraissent plus agréables. Ceux enfin qui, échauffés et amollis par la température de la bouche, et recevant le feu qu’elle leur communique, brûlent à leur tour l’organe qui les échauffe, qui, emportés en haut à cause de leur légèreté vers les organes que contient la tête, déchirent en quelque sorte [66a] tout ce qu’ils rencontrent : tous ceux-là ont été appelés aigres à cause de ces phénomènes. Les mêmes objets, lorsqu’ils sont diminués par la putréfaction et qu’ils pénètrent dans les veines étroites, y rencontrent des parties de terre et des parties d’air, les agitent les unes contre les autres et les forcent à se mélanger, à changer de route après ce mélange, à entrer dans une autre veine et à y former des creux qu’ils distendent eux-mêmes ; dans ces creux, [66b] l’humeur intérieure qui environne l’air est tantôt mêlée de terre, tantôt pure, et referme l’air comme dans un vaisseau circulaire formé par de l’eau ; quand cette eau est pure le vaisseau est transparent et porte le nom d’ampoule, et quand elle est mêlée de terre, agitée en entraînée de la même façon que l’eau, le vaisseau est appelé une ébullition ou une tumeur : cause de toutes ces modifications est appelée l’acide. Des affections contraires à toutes celles que nous venons de décrire, [66c] sont produites par des causes contraires ; toutes les fois que la nature des objets qui pénètrent en nous est humide et appropriée à celle de la langue, ils humectent la langue et font disparaître ses aspérités ; et si quelque point a été contracté ou dilaté outre mesure, ils le resserrent ou le relâchent et le remettent dans l’état qui convient le mieux à sa nature. Ce remède universel des affections violentes, agréable et cher à tous les hommes, a été appelé le doux.

[66d] Voilà comment nous expliquerons ces sensations. Celles que nous procurent les narines, ne sont pas classées en espèces ; car tout ce qui tient aux odeurs est incomplet, et nul élément n’a été disposé pour avoir telle ou telle odeur. Les veines, par lesquelles nous percevons les odeurs, sont trop petites pour la terre et l’eau, trop larges pour le feu et l’air ; aussi aucun de ces corps n’exhale-t-il d’odeur, si ce n’est quand ils sont mouillés, ou putréfiés, ou divisés ou transformés en vapeur. Ainsi, des odeurs se développent quand [66e] l’eau se change en air, ou l’air en eau ; toutes les odeurs sont fumée ou nuage ; nuage, quand c’est l’air qui se change en eau, fumée, quand c’est l’eau qui se change en air. Il en résulte que les odeurs de l’eau sont plus fines, celles de l’air plus épaisses. On reconnaît cette nature de l’odeur, quand quelque chose arrête la respiration, et qu’on fait effort pour retenir son souffle en soi-même ; car alors il ne passe aucune odeur ; et on ne sent que le souffle dépourvu de toute odeur. [67a] C’est pour cela que les variétés de ces deux classe d’odeurs n’ont pas reçu de nom, et qu’on ne les divise ni en beaucoup d’espèces ni en un petit nombre, et que la seule distinction que le langage introduise entre elles, les range en agréables et désagréables ; les odeurs désagréables irritent et affectent violemment toute la cavité qui s’étend, du sommet de la tête jusqu’au nombril ; les autres caressent cette même partie, et la ramènent avec un sentiment de plaisir à l’état qui convient à sa nature.

Nous trouvons maintenant en nous un troisième organe, [67b] celui de l’ouïe, dont il faut expliquer les phénomènes. Disons en général que le son est une impression transmise par les oreilles au moyen de l’air, du cerveau et du sang, jusqu’à l’âme ; le mouvement produit par le son, et qui, partant de la tête, vient aboutir à la région du foie, est l’ouïe. Quand ce mouvement est rapide, le son est aigu, quand il est plus lent, le son est grave ; quand le mouvement est égal et uniforme, le son est doux ; il est rude dans le cas contraire ; [67c] fort, quand le mouvement est grand, et faible quand le mouvement est peu de chose. Nous serons obligés de parler plus tard de l’accord des sons entre eux.

Il nous reste encore un quatrième organe, qu’il faut étudier avec soin, parce qu’il comprend de nombreuses variétés, que nous avons appelées du nom général de couleurs, flamme qui s’échappe de tous les corps, et dont les parties s’unissent avec le feu de la vue, pour former la sensation. Nous avons précédemment expliqué comment la vision s’opère[51] ; [67d] il convient de traiter maintenant des couleurs, et de dire sur ce sujet ce qui nous paraîtra vraisemblable. Parmi les parties qui sortent des autres corps, et viennent frapper notre vue, les unes sont plus petites et les autres plus grandes que les parties de notre organe, d’autres enfin leur sont égales. Celles qui sont égales ne produisent pas de sensation ; ce sont celles que nous appelons transparentes. Mais celles qui sont ou plus grandes ou plus petites contractent ou dilatent l’organe, et par conséquent elles agissent comme les corps chauds ou froids agissent sur la chair ; [67e] ou comme les corps acides, et tous les corps échauffants que nous avons appelés aigres, agissent sur la langue. Le blanc et le noir sont, dans un autre genre, l’effet des mêmes modifications des corps, et nous allons dire pour quelles raisons toutes ces sensations différent entre elles. Voici quels noms il faut leur donner. Ce qui dilate la vue est blanc, et ce qui produit l’effet contraire est noir. Quand le mouvement est plus vif, et que le feu extérieur, qui frappe la vue, la dilate dans toute son étendue jusqu’à l’œil, écarte même et divise [68a] avec violence les parties de l’œil qui servent d’issue au feu intérieur, et fait sortir de nos yeux du feu et cette eau condensée que nous appelons des larmes ; comme cet agent est lui-même un feu venant du dehors, et qu’ainsi il y a à la fois du feu qui sort de nous, comme s’il était produit par la foudre, et du feu qui entre en nous et vient s’éteindre dans l’humidité, et que de ce mélange naissent toutes sortes de couleurs, nous disons que l’impression éprouvée est celle de l’éclat, et que l’objet qui l’a produite est brillant et resplendissant. [68b] L’espèce de feu qui tient le milieu entre celles dont nous avons parlé, qui parvient jusqu’à l’humeur contenue dans l’œil et se mêle avec elle, mais sans briller, et qui, par son éclat mêlé à cette substance humide, présente la couleur du sang ; cette espèce a reçu le nom de rouge. Le brillant mêlé au rouge et au blanc devient le fauve. Dans quelle proportion ce mélange a-t-il lieu, c’est ce qu’il ne serait pas sage de dire, quand même on le saurait, puisqu’il serait impossible d’en donner la raison nécessaire ou probable d’une manière satisfaisante. Le rouge, mélangé [68c] avec le noir et le blanc produit le pourpre ; cette couleur est plus foncée quand le mélange qui la compose a été brûlé, et a reçu une plus grande quantité de noir. Le roux résulte d’un mélange de fauve et de brun ; le jaune, du blanc mêlé au fauve. Le blanc uni au brillant, avec un mélange convenable de noir, donne le bleu, qui, mêlé avec du blanc, produit une couleur glauque ; le roux avec le noir fait du vert. On peut [68d] aisément conjecturer, d’après ces exemples, ce qu’on peut dire des autres mélanges, si on veut en parler avec vraisemblance. Mais tenter de réaliser ces mélanges, ce serait ignorer la différence qui sépare la nature humaine et la nature divine. Dieu est assez intelligent et assez puissant pour réunir plusieurs choses en une seule, ou pour en diviser une seule en plusieurs ; mais il n’existe et il n’existera jamais aucun homme qui soit capable de l’un ni de l’autre.

[68e] L’auteur de ce qu’il y a de plus beau et de plus excellent parmi les choses qui ont eu un commencement, prenait tous ces éléments, tels que nous venons de les montrer et que la nécessité les lui donnait, lorsqu’il engendrait le Dieu accompli qui se suffit à lui-même[52] ; il employait toutes ces causes pour auxiliaires, mais il mit lui-même le bien dans toutes les choses engendrées. C’est pour cela qu’il faut distinguer deux sortes de causes, l’une nécessaire et l’autre divine ; et nous devons chercher [69a] en toutes choses la cause divine, pour jouir d’une vie heureuse autant que notre nature le comporte : mais nous devons aussi étudier les causes nécessaires en vue de la cause divine elle-même, nous persuadant que sans elles il est impossible de comprendre cet objet suprême de nos études, ou de le connaître même de quelque façon que ce soit.

Maintenant que nous avons rassemblé tous les matériaux de notre édifice, en exposant les différentes causes que nous devons mettre en œuvre dans ce qui nous reste à faire, reprenons en peu de mots tout ce que nous avons dit depuis le commencement, retournons rapidement au point d’où nous sommes partis pour arriver à celui où nous sommes parvenus, [69b] et couronnons ce discours par une fin digne de lui.

Ainsi que nous l’avons dit en commençant, toutes choses étaient d’abord sans ordre, et c’est Dieu qui fit naître en chacune et introduisit entre toutes des rapports harmonieux, autant que leur nature admettait de la proportion et de la mesure ; car alors aucune d’elles n’en avait la moindre trace, et il n’eût pas été raisonnable de leur donner les noms qu’elles portent aujourd’hui, et de les appeler du feu, de l’eau ou tout autre élément. Dieu commença [69c] par constituer tous ces corps, puis il en composa cet univers, dont il fit un seul animal qui comprend en soi tous les animaux mortels et immortels. Il fut lui-même l’ouvrier des animaux divins, et il chargea les dieux qu’il avait formés du soin de former à leur tour les animaux mortels. Ces dieux, imitant l’exemple de leur Père, et recevant de ses mains le principe immortel de l’âme humaine, façonnèrent ensuite le corps mortel, qu’ils donnèrent à l’âme comme un char, et dans lequel ils placèrent une autre espèce d’âme, âme mortelle, siége d’affections violentes [69d] et fatales : d’abord le plaisir, le plus grand appât du mal ; puis la douleur qui fait fuir le bien ; l’audace et la peur, conseillers imprudents ; la colère implacable, l’espérance que trompent aisément la sensation dépourvue de raison et l’amour qui ose tout. Ils soumirent tout cela à des lois nécessaires, et ils en composèrent l’espèce mortelle ; mais craignant de souiller par ce contact, plus que ne l’exigeait une nécessité absolue, l’âme divine, ils assignèrent pour demeure à l’âme mortelle une autre [69e] partie du corps, et construisirent entre la tête et la poitrine une sorte d’isthme et d’intermédiaire, mettant le cou au milieu pour la séparation. Ce fut donc dans la poitrine et dans ce qu’on appelle le tronc, qu’ils logèrent l’âme mortelle ; et comme il y avait encore dans cette âme mortelle une partie meilleure et une pire, ils partagèrent en deux l’intérieur du tronc, le divisèrent comme on fait pour séparer l’habitation [70a] des femmes de celle des hommes, et mirent le diaphragme au milieu comme une cloison. Plus près de la tête, entre le diaphragme et le cou, ils placèrent la partie virile et courageuse de l’âme, sa partie belliqueuse, pour que, soumise à la raison et de concert avec elle, elle puisse dompter les révoltes des passions et des désirs, lorsque ceux-ci ne veulent pas obéir d’eux-mêmes aux ordres que la raison leur envoie du haut de sa citadelle. [70b] Le cœur, le principe, des veines et la source d’où le sang se répand avec impétuosité dans tous les membres, fut placé comme une sentinelle ; car il faut que, quand la partie courageuse de l’âme s’émeut, averti par la raison qu’il se passe quelque chose de contraire à l’ordre, soit à l’extérieur, soit au dedans de la part des passions, le cœur transmette sur-le-champ par tous les canaux, à toutes les parties du corps, les avis et les menaces de la raison, de telle sorte que toutes ces parties s’y soumettent et suivent exactement l’impulsion reçue, et que ce qu’il y a de meilleur en nous [70c] puisse ainsi gouverner tout le reste. Mais comme les dieux prévoyaient que, dans la crainte du danger et dans la chaleur de la colère, le cœur battrait avec force, et qu’ils savaient que cette excitation de la partie belliqueuse de l’âme aurait pour cause le feu ; pour y remédier, ils firent le poumon, qui d’abord est mou et dépourvu de sang, et qui en outre est percé, comme une éponge, d’une grande quantité de pores, afin que, recevant l’air et les breuvages, [70d] il rafraîchisse le cœur, et par là adoucisse et soulage les ardeurs qui nous brûlent. C’est pour cela qu’ils conduisirent la trachée-artère jusqu’au poumon et qu’ils placèrent le poumon autour du cœur, comme un de ces corps mous qu’on oppose dans les siéges aux coups du bélier ; ils voulurent que quand la colère fait battre le cœur avec force, rencontrant quelque chose qui lui cède et dont le contact rafraîchit, il puisse avec moins de peine obéir à la raison en même temps qu’il obéit à la colère. Pour la partie de l’âme qui demande des aliments, des breuvages et tout ce que la nature de notre corps nous rend nécessaire, [70e] elle a été mise dans l’intervalle qui sépare le diaphragme et le nombril, et les dieux l’ont étendue dans cette région comme dans un râtelier où le corps pût trouver sa nourriture. Ils l’y ont attachée comme une bête féroce, qu’il est pourtant nécessaire de nourrir pour que la race mortelle subsiste. C’est donc pour que, sans cesse occupée à se nourrir à ce râtelier, et aussi éloignée que cela se pouvait du siége du gouvernement, elle causât le moins de trouble et fit le moins de bruit possible, [71a] et laissât le maître délibérer en paix sur les intérêts communs, c’est pour cela que les dieux la reléguèrent à cette place. Et, voyant qu’elle ne comprendrait jamais la raison, et que, si elle éprouvait quelque sensation, il n’était pas de sa nature d’écouter des conseils raisonnables, et qu’elle se laisserait plutôt séduire le jour et la nuit par des spectres et des fantômes, les dieux, pour remédier à ce mal, [71b] formèrent le foie, et le placèrent dans la demeure de la passion ; ils le firent compact, lisse, brillant, doux et amer à la fois, afin que la pensée, qui jaillit de l’intelligence, soit portée sur cette surface comme sur un miroir qui reçoit les empreintes des objets et sur lequel on en peut voir l’image. Tantôt terrible et menaçante, la pensée épouvante la passion par le moyen de la partie amère que le foie contient, et qu’elle répand en un instant dans toute l’étendue de cet organe, qui prend alors la couleur de la bile, le comprimant tout entier, de manière à le rendre dur et rude ; [71c] détournant le lobe de son état naturel et le contractant ; obstruant et bouchant les ventricules et les issues, et produisant ainsi des douleurs et des souffrances. Tantôt une inspiration sereine partie de l’intelligence fait naître des images toutes contraires, apaise l’amertume en évitant de mettre en mouvement ou de toucher rien qui soit contraire à sa propre nature, se sert, pour agir sur la passion, de la douceur que le foie contient, [71d] rend toutes ses parties droites, lisses et dégagées. C’est ainsi que la partie de l’âme qui habite auprès du foie devient paisible et tranquille, qu’elle jouit pendant la nuit d’un repos convenable, et reçoit en songe des avertissements, parce qu’elle est privée de raison et de sagesse. Car ceux qui nous ont formés, se souvenant de l’ordre que leur avait donné leur Père de rendre la race mortelle aussi parfaite qu’il serait possible, améliorèrent cette partie de notre être en lui accordant la divination, [71e] afin qu’elle eût quelque moyen de connaître la vérité. Une preuve suffisante que Dieu n’a donné la divination à l’homme que pour suppléer à la raison, c’est qu’aucun homme sain d’esprit ne la possède dans toute sa vérité et dans toute sa divinité, si ce n’est en songe quand l’intelligence est suspendue, ou quand elle est égarée par la maladie ou par l’enthousiasme. [72a] Mais c’est à l’homme sain d’examiner, si la mémoire le lui retrace, ce qui a été révélé, dans le sommeil ou dans la veille, à la partie de l’âme à laquelle appartiennent la divination et l’enthousiasme, de peser avec prudence les visions qu’il a reçues, et de rechercher le bien et le mal passé, présent ou futur, dont elles sont le signe. Celui dont la raison est égarée, et qui n’est pas encore revenu de cet égarement, ne doit pas juger ses propres visions et ses propres paroles ; il y a longtemps qu’on a dit avec raison que faire ses affaires et se connaître soi-même n’appartient qu’à l’homme sage[53]. C’est pour cela que la loi [72b] établit des prophètes qui sont juges des oracles : on les nomme aussi quelquefois devins, parce qu’on ignore qu’ils ne font qu’interpréter les paroles ou les visions mystérieuses, sans être eux-mêmes des devins ; leur vrai nom est celui d’interprètes des devins. Telles sont les raisons pour lesquelles le foie est tel que nous l’avons dit et a été placé dans le lieu que nous lui avons assigné, pour servir à la divination. Tant que l’animal auquel il appartient vit encore, les signes que le foie présente sont plus clairs ; mais quand la vie s’est retirée, il devient obscur, et les signes qu’on y remarque sont trop équivoques pour qu’on en puisse tirer [72c] des présages certains. Le viscère qui l’avoisine a été mis et disposé à sa gauche, afin de le maintenir toujours brillant et pur, comme une éponge destinée à nettoyer un miroir et toujours prête à cet usage. Ainsi, quand les maladies du corps ont répandu des ordures sur le foie, le corps spongieux de la rate, étant dépourvu de sang, remet toutes ses parties en bon état : [72d] quand la rate est remplie de ces ordures, elle est tendue et gonflée ; puis, elle se resserre et revient à son état naturel lorsque le corps a été purgé.

Voilà la nature de l’âme, voilà ce qu’il y a en elle de mortel et ce qu’il y a de divin ; voilà comment, par quels moyens et pour quelle cause ces deux parties ont été placées dans des lieux séparés. Si la divinité déclarait, par un oracle, que tout ce que nous venons de dire est conforme à la vérité, alors seulement nous pourrions l’affirmer ; mais que cela soit conforme à la vraisemblance, en y réfléchissant encore maintenant avec plus d’attention, je crois que nous pouvons prendre sur nous de l’admettre, et nous l’admettons en effet. [72e] Poursuivons de la même façon les recherches qui doivent suivre : il nous reste à traiter de la formation des autres parties du corps. Voici le principe qui a partout présidé à cette formation.

Les auteurs de l’espèce humaine avaient prévu que nous nous porterions avec intempérance vers le boire et le manger, et que par gourmandise nous dépasserions de beaucoup ce qui est convenable et nécessaire : en conséquence, afin que nous ne fussions pas détruits immédiatement par les maladies, et dans la crainte que la mort ne mît fin avec le temps [73a] à l’espèce humaine, ils disposèrent ce qu’on appelle le bas-ventre, pour servir de réceptacle au superflu des boissons et des aliments, et ils l’entourèrent des replis de nos intestins, de peur que la nourriture, traversant rapidement le corps, ne fît naître trop tôt le besoin de la renouveler, et, en nous rendant gourmands et insatiables, ne nous détournât de la philosophie et des muses, et de l’obéissance que nous devons à ce qu’il y a en nous de plus divin.

[73b] Telle fut encore l’origine des os, de la chair et de toutes les choses semblables. Elles ont toutes la moelle pour principe ; car c’est pour être attachés à la moelle que les liens de la vie, qui unissent l’âme au corps, sont comme les racines qui soutiennent l’espèce mortelle : mais la moelle elle-même a une autre origine. Dieu prit les triangles primitifs, réguliers et polis, qui étaient les plus propres à produire avec exactitude le feu, l’eau, l’air et la terre ; il sépara chacun d’eux du genre auquel il appartient ; [73c] il les mêla entre eux en les combinant avec harmonie, et de ce mélange fit sortir la moelle, qui est le germe de toute l’espèce mortelle ; puis il sema dans la moelle et attacha sa substance tous les genres d’âmes, et, il la divisa elle-même dès le principe en autant d’espèces qu’il devait y avoir d’espèces d’âmes et il leur donna les mêmes qualités. Il fit parfaitement ronde la partie de la moelle qui devait contenir le germe divin, comme un champ contient la semence, et il lui donna [73d] le nom de cerveau, parce qu’elle devait être contenue dans la tête[54] de chaque animal lorsqu’il serait achevé. La partie de la moelle qui devait contenir la partie mortelle de l’âme reçut à la fois des formes rondes et des formes oblongues, et il lui laissa le nom général de moelle. Elle lui servit comme d’ancre, à laquelle il attacha les liens qui unissent l’âme entière ; et autour de tout cet ensemble il construisit notre corps, auquel il donna pour première enveloppe [73e] la charpente osseuse. Voici quelle fut la composition des os. Après avoir criblé, nettoyé et purifié une certaine quantité de terre, il y mêla de la moelle qui l’humecta, exposa ce mélange à l’action du feu, puis le plongea dans l’eau, le remit de nouveau dans le feu, ensuite dans l’eau, et, renouvelant plusieurs fois cette double opération, il rendit ce mélange tel que ni le feu ni l’eau ne le pussent dissoudre. Il s’en servit alors pour construire autour du cerveau un globe osseux, auquel il laissa [74a] une étroite ouverture. Il composa aussi avec la même matière, autour de la moelle du cou et de celle du dos, des vertèbres, sortes de gonds qui partent de la tête et s’étendent dans toute la longueur du corps. Pour conserver intacte la semence, il l’enferma ainsi comme dans une enveloppe de pierre, à laquelle il donna des articulations, pour qu’elle fût flexible et se prêtât à tous les mouvements ; et, à cet effet, il employa la nature de divers intermédiaires entre la dureté des os et la fluidité de la moelle. Mais comme il pensait [74b] que les os étaient de leur nature trop secs et trop raides, que quand la chaleur viendrait et qu’elle serait suivie du froid elle les ferait pourrir, et qu’alors ils corrompraient bientôt la semence qu’ils contiennent, Dieu forma les nerfs et la chair : les nerfs pour lier tous les membres, et afin qu’en se déployant et en se repliant autour des articulations ils rendissent le corps capable de s’étendre et de se courber ; la chair pour le garantir contre la chaleur, le défendre du froid et le préserver des chutes, comme ferait un vêtement rembourré de laine, [74c] parce qu’elle cède mollement et facilement au choc des corps. Il plaça dans la chair une humeur tiède, qui s’exhale et transpire au dehors pendant l’été et porte la fraîcheur dans toutes les parties du corps, et qui pendant l’hiver nous protége, dans une certaine mesure, par le feu qu’elle contient, contre le froid qui nous environne et nous saisit. C’est dans cette pensée que celui qui nous a formés, ayant mêlé en une juste proportion de l’eau, du feu et de la terre, et ajouté à ce mélange un levain composé [74d] de parties aigres et salées, produisit ainsi la chair molle et pleine de suc ; pour former ensuite les nerfs, il combina des os et de la chair sans levain, et fit sortir de ce mélange une substance à laquelle il donna une couleur fauve, et qui est un intermédiaire entre la nature des os et celle de la chair : de sorte que les nerfs sont plus durs et plus secs que la chair, plus humides et plus mous que les os. Dieu se servit des nerfs pour réunir les os et la moelle, et les attacher ensemble ; puis il recouvrit [74e] le tout d’une enveloppe de chair. Il mit peu de chair sur les os qui contenaient le plus d’âme, mais ceux qui n’en contenaient point du tout furent couverts d’une chair épaisse. Dans les jointures des os, lorsque la raison ne montrait pas quelque nécessité de placer beaucoup de chair, il en mit fort peu, dans la crainte que la chair, qui empêcherait de plier les membres, ne rendît le corps difficile à se soutenir, en le rendant difficile à se mouvoir ; et parce que la chair, si elle était épaisse, en s’entassant sur elle-même, mettrait par sa densité un obstacle à la sensation, rendrait la mémoire paresseuse et paralyserait l’intelligence. C’est pour cela que les cuisses, [75a] les jambes, les hanches, les bras, toutes les parties de notre corps qui n’ont point d’articulations, et les os qui, renfermant peu d’âme dans leur moelle, sont vides de pensée, ont été entièrement recouverts de chair, tandis quelles parties où s’exerce la pensée sont moins charnues ; à moins que quelque portion de chair n’ait été disposée de manière à servir elle-même d’organe à une sensation, comme par exemple la langue : mais la règle générale est celle que nous avons établie ; [75b] car tout être formé et développé d’après les lois ordinaires de la nature ne peut avoir à la fois de gros os, beaucoup de chair et des sensations vives. La tête, plus que toute autre partie du corps, aurait réuni ces trois avantages, si cette réunion eut été possible ; et l’espèce humaine, avec une tête charnue, nerveuse et forte, aurait vécu deux fois, ou même bien des fois plus longtemps qu’elle ne le fait, exempte d’infirmités et de douleurs. Mais ceux qui nous ont fait naître, ayant à choisir pour nous entre une vie plus longue [75c] mais pire, et une vie plus courte mais meilleure, préférèrent, à une vie plus longue et plus triste, une vie plus courte, mais de tout point supérieure à l’autre. C’est pour cela qu’ils formèrent la tête d’un os mince ; et comme elle ne devait pas se plier, ils ne lui donnèrent ni chairs ni nerfs. Ces diverses causes ont fait de la tête le membre le mieux disposé pour la sensation et la pensée, et en même temps le plus faible de tout le corps humain. C’est pour les mêmes motifs [75d] et de la même façon que Dieu, ayant disposé circulairement les nerfs au sommet de la tête, les a réunis dans le même ordre à la naissance du cou, et s’en est servi pour lier ensemble les extrémités des mâchoires au-dessous du visage ; il a répandu les autres dans les différents membres pour unir les os entre eux dans chaque articulation. Ceux qui nous ont formés placèrent dans notre bouche des dents, une langue et des lèvres, comme nous en avons aujourd’hui ; et cela pour deux usages, l’un nécessaire et l’autre excellent. Ils firent de notre bouche une entrée [75e] pour le premier usage et une issue pour le second. Le nécessaire est tout ce qui entre dans notre corps pour lui donner de la nourriture ; et le ruisseau de paroles qui coule de nos lèvres pour le service de l’intelligence, est le plus beau et le meilleur de tous les ruisseaux. Cependant la tête, formée d’os seulement, ne pouvait rester ainsi exposée toute nue aux rigueurs des deux saisons opposées de l’année ; et d’un autre côté, la cacher sous une masse de chair, c’eût été la rendre stupide et incapable de sentir. En conséquence, [76a] tandis que la chair n’était pas encore desséchée, l’écorce qui s’était formée à sa surface fut détachée ; et c’est ce qu’on appelle maintenant la peau. La peau prit de la consistance et du développement à cause de l’humidité qui règne autour du cerveau, et environna toute la tête. Mais l’humidité filtrant à travers les pores, humecta la peau, en rassembla les extrémités sur le sommet de la tête, et les réunit comme par un nœud. Quant aux pores, le mouvement de l’âme et celui de la nourriture leur donnent une grande variété : car, plus il y a lutte entre ces deux mouvements, plus les pores sont nombreux ; moins il y a lutte et [76b] moins ils sont nombreux. Dieu, par le moyen du feu, perça la peau d’une multitude de trous tout autour de la tête ; quand elle fut percée, tout ce qu’il y avait de liquide, de chaud et de pur dans ce qui sortit par ces trous, s’échappa ; mais ce qui était mêlé des éléments dont la peau elle-même est formée, emporté par le flux, s’étendait au dehors avec une ténuité égale à celle du trou qui lui livrait passage ; repoussé à cause de sa faiblesse par l’air qu’il rencontrait au dehors, il rentrait [76c] sous la peau, s’y repliait et y prenait racine ; et de la sorte les cheveux sont nés sur la peau, de même nature qu’elle et lui servant de courroies, mais plus durs et plus compactes à cause de la densité produite par le froid de l’air au dehors, qui contracte chaque cheveu séparé de la peau. C’est ainsi que celui qui nous a formés a rendu notre tête velue, en employant les moyens que nous avons décrits et dans l’intention de se servir des cheveux au lieu de chair pour protéger [76d] le cerveau par une enveloppe légère, également propre à lui fournir de l’ombre pendant l’été et un abri pendant l’hiver, et incapable d’apporter aucun obstacle à la vivacité de la sensation. Ce qui recouvre les doigts est composé de nerf, de peau et d’os ; c’est un mélange de ces trois choses, desséchées et réunies en un tout pour former une peau dure ; voilà les causes secondaires ; mais la véritable cause est la prévoyance de ce qui devait arriver. Ceux qui nous ont fait naître savaient que des hommes il devait sortir un jour des femmes et d’autres [76e] animaux, et que beaucoup de créatures avaient besoin de griffes pour divers usages ; c’est pourquoi ils préparèrent déjà, en formant l’homme, la production des griffes. C’est dans ce dessein et pour ces motifs qu’ils nous donnèrent de la peau et des cheveux, et qu’ils armèrent d’ongles l’extrémité de nos membres.

Lorsque toutes les parties et tous les membres de l’animal mortel furent réunis [77a] en un tout, comme cet animal devait nécessairement vivre dans le feu et dans l’air, et qu’il était à craindre que, consumé ou dissous par eux, il ne vînt à périr, les dieux lui préparèrent une ressource. Ils font naître une espèce d’êtres de la même nature que l’espèce humaine, mais avec d’autres formes et d’autres sens, de manière à en faire un animal différent. Ce sont les arbres domestiques, les plantes, les semences que l’agriculture élève et nous apprivoise ; car auparavant il n’y avait [77b] que les espèces sauvages, plus anciennes que les espèces domestiques. Nous appelons les plantes des animaux, car on peut à bon droit donner ce nom à tout ce qui est animé. L’être dont nous parlons participe de la troisième espèce d’âme, celle dont nous avons marqué la place entre le diaphragme et le nombril, dans laquelle il n’y a ni opinion ni raisonnement ni intelligence, mais la seule sensation, agréable et désagréable, et les passions qui l’accompagnent. Cet être éprouve sans cesse toutes ces impressions ; mais comme il tourne sur lui-même sans changer de place, qu’il n’admet [77c] aucun mouvement étranger et ne suit que le sien propre, il ne lui a pas été donné de réfléchir et de rien connaître à sa propre nature. Il vit donc, sans différer d’un autre animal, immobile et enraciné dans le sol, parce qu’il est privé du pouvoir de se transporter lui-même d’un lieu à un autre.

Quand les êtres divins, dont la nature est si supérieure à la nôtre, eurent produit toutes ces espèces nouvelles pour nous servir de nourriture, ils pratiquèrent dans notre corps une certaine quantité de canaux, comme on fait dans les jardins, afin de l’arroser comme par le cours d’un ruisseau. D’abord ils conduisirent des canaux cachés [77d] sous la peau et la chair, les deux veines dorsales, l’une à droite et l’autre à gauche, suivant la division de notre corps[55]. Ils les placèrent le long de l’épine dorsale, et firent couler au milieu d’elles la moelle génitale, pour que cette moelle ait plus de vigueur et que, coulant avec plus de facilité sur les autres parties au moyen de cette pente, elle les arrose d’une façon uniforme. Ensuite ils répandirent autour de la tête plusieurs veines qui, partant de points opposés, venaient s’enlacer les unes [77e] dans les autres, et de là parcouraient tout le corps, les unes de droite à gauche et les autres de gauche à droite, pour servir avec la peau à lier la tête au reste du corps, parce que le sommet de la tête n’était pas complètement entouré par les nerfs, et aussi afin que l’impression des sensations reçues de chaque côté fût transmise dans le corps entier. Après cela ils préparèrent des conduits pour les humeurs, [78a] d’une façon que nous comprendrons plus aisément, quand nous aurons auparavant établi que tout ce qui est composé d’éléments plus petits triomphe de ce qui est composé d’éléments plus grands, et que les composés de grands éléments ne peuvent triompher des composés de petits ; que de tous les corps il n’en est aucun dont les parties soient aussi petites que celles du feu, de sorte qu’il traverse l’eau, la terre, l’air, tous leurs composés, et que nul d’entre eux ne peut résister à son action. Or il faut admettre que la même chose se passe dans notre ventre, qu’il retient les aliments et les boissons [78b] lorsqu’ils y tombent ; mais qu’il ne peut retenir l’air et le feu dont les parties sont plus petites que celles dont il est lui-même composé. Dieu se servit de l’air et du feu pour faire passer les humeurs du ventre dans les veines ; il en tressa un filet, semblable à une nasse, ayant à son entrée deux bourses, dont l’une était divisée en deux parties[56] ; à partir de ces bourses, il étendit circulairement une sorte de cordons jusqu’au fond du filet et dans toute son étendue ; [78c] il fit de feu tout l’intérieur du filet, et d’air les bourses et leur enveloppe. Il prit ensuite tout cela et le plaça de la façon suivante dans le corps qu’il avait formé. Il fit passer une des bourses par la bouche ; et comme elle était double, il dirigea l’une de ses parties vers le poumon à travers les artères[57], et l’autre le long des artères vers le ventre[58]. Il divisa aussi l’autre bourse en deux parties, qu’il fit passer ensemble par les canaux du nez, afin que si la bourse qui aboutit à la bouche cessait de fonctionner, tous les vaisseaux qu’elle alimente [78d] fussent remplis par le moyen de l’autre. Il plaça le reste du filet[59] dans les parties creuses de notre corps ; il le disposa de telle sorte que tantôt c’est le filet qui se porte doucement vers les bourses, qui sont composées d’air, et tantôt ce sont les bourses qui refluent vers lui ; que le filet, dont l’enveloppe corporelle n’est pas dense, passe et repasse à travers cette enveloppe, et que les particules de feu qui sont attachées au dedans de nous suivent ce double mouvement de l’air[60], et que tout cela ne cesse d’avoir lieu [78e] tant que l’animal mortel subsiste. Celui qui a nommé cet appareil lui a donné le nom d’aspiration et de respiration. C’est tout ce travail de notre corps, ce sont ces divers phénomènes qui l’entretiennent, le rafraîchissent, l’alimentent et le font vivre ; car, chaque fois que ce mouvement d’aspiration et de respiration a lieu, le feu qui est attaché au dedans de nous le suit, pénètre dans le ventre qu’il ne cesse de parcourir, s’empare [79a] des aliments et des breuvages, les dissout, les réduit en petites parties, les entraîne avec lui par les issues qu’il traverse, Les répand de cette source dans les veines comme dans des canaux, et fait couler par tout le corps, comme par un aqueduc, les ruisseaux que contiennent les veines[61].

Recherchons encore les causes qui rendent le phénomène de la respiration tel que nous le voyons aujourd’hui. Les voici. [79b] Comme il n’existe point de vide dans lequel puissent pénétrer les corps en mouvement, et que nous exhalons de l’air hors de nous, il est évident pour tout le monde que cet air ne s’échappe pas dans le vide, mais qu’il repousse l’air environnant de la place qu’il occupe ; ainsi repoussé, celui-ci chasse à son tour l’air qui l’avoisine, et tout l’air sur lequel s’exerce cette pression nécessaire pénètre dans la place d’où le premier souffle est sorti, et la remplit au moment même où il s’en échappe ; et tout cela se fait en un instant, [79c] comme le mouvement d’une roue, parce qu’il n’y a pas de vide[62] De la sorte, l’air qu’exhalent la poitrine et le poumon est remplacé par l’air environnant qui pénètre dans les chairs poreuses et remplit le vide ; à son tour, l’air que nous perdons et qui s’échappe de notre corps produit l’aspiration en poussant l’air dans les conduits de la bouche et des narines. Voici la cause qui fait naître ces phénomènes. [79d] Tout animal renferme en lui-même, dans son sang et dans ses veines, une chaleur semblable à une source intérieure de feu, que nous avons comparée au filet d’une nasse, filet dont tout l’intérieur est composé de feu, et l’enveloppe d’air. Or cette chaleur tend naturellement à reprendre au dehors la place qui lui appartient, et à se réunir à ce qui lui est semblable ; et comme il y a deux issues, l’une à travers le corps, l’autre [79e] par la bouche et par les narines, lorsqu’elle chasse l’air par une de ces issues, elle le pousse à pénétrer dans l’autre ; l’air qui pénètre à l’intérieur tombe sur le feu et s’échauffe, tandis que celui qui sort se refroidit. La chaleur changeant ainsi de place, et l’air qui occupe une des issues étant devenu le plus chaud, le feu intérieur, qui tend à se réunir à ce qui lui est semblable, se porte aussitôt vers lui, et pousse l’air extérieur qui environne l’autre issue ; celui-ci subit le même changement et produit le même effet ; et, ballotté ainsi de part et d’autre dans un cercle continuel d’action et de réaction, il donne naissance à l’aspiration et à la respiration.

Il faut chercher dans la même loi[63] [80a] la cause des phénomènes que l’on remarque dans les ventouses dont se servent les médecins, dans la déglutition, dans la ligne que suit un corps lancé en l’air, soit qu’il s’élève vers le ciel, soit qu’il tombe vers la terre, dans les sons rapides ou brefs qui paraissent aigus ou graves et qui forment tantôt des dissonances, parce que les mouvements qu’ils produisent en nous sont dissemblables, et tantôt des consonnances, parce que ces mouvements sont semblables ; car, tandis que des premiers sons plus rapides sont déjà sur le point de s’éteindre et se mettent à l’unisson, il survient des sons plus lents, [80b] qui s’ajoutent à ceux qui les ont précédés, et dont ils continuent le mouvement ; ils ne troublent pas le premier mouvement par le nouveau qu’ils produisent, mais ils mettent d’accord le mouvement plus lent qui commence avec le mouvement plus rapide qui finit, et composent ainsi avec un ton aigu et un ton grave une résultante qui cause du plaisir au vulgaire, et aux sages une joie véritable, parce qu’en des mouvements mortels elle leur rappelle l’harmonie divine. Quant au cours des eaux, [80c] à la chute de la foudre et aux phénomènes d’attraction qu’on admire dans l’ambre et dans les pierres d’Héraclée[64], il n’y a dans aucun de ces objets une vertu particulière ; mais comme il n’existe pas de vide, ils agissent les uns sur les autres, changent entre eux de place et sont tous mis en mouvement par suite des dilatations et des concrétions qu’ils éprouvent : quiconque étudiera les faits avec exactitude, se convaincra que tous ces phénomènes étonnants sont dus à ces influences réciproques.

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