Timée (page 4)

Platon · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Timée (trad. Cousin)/Dialogue · 5 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

[80d] C’est donc de cette façon et par ce moyen, ainsi que nous l’avons montré dans ce qui précède, que s’accomplit la respiration, point de départ de tout ce discours : le feu dissout les aliments ; il s’agite dans l’intérieur du corps en suivant le mouvement de la respiration ; par cette agitation il remplit les veines de ce que le ventre contenait, en puisant dans le ventre ce qui s’y dissout ; et c’est ainsi que des courants chargés d’aliments parcourent le corps entier de tous les animaux. Les aliments que nous venons de dissoudre, et qui sont des parties de fruits ou d’herbes ; [80e] car Dieu nous a donné les fruits et les herbes dans le même but, celui de nous nourrir ; ces aliments lorsqu’ils sont mêlés, présentent des couleurs très diverses ; mais la couleur rouge domine, parce qu’elle provient de la dissolution que le feu a opérée, et de l’empreinte qu’il a laissée dans l’humeur. La couleur du fluide qui coule par tout le corps présente donc l’aspect que nous avons décrit. Nous l’appelons le sang ; il alimente les chairs et tout le corps ; [81a] et, en arrosant toutes les parties, il remplit les places qui se vident. Le mode de réplétion et d’évacuation est le même que celui d’après lequel tout mouvement se fait dans l’univers : le semblable se porte vers son semblable. Les corps qui nous environnent au dehors ne cessent de dissoudre le nôtre et d’en disperser les parties, en attirant chacune d’elles vers ce qui est de même nature ; et au dedans de nous, les parties de notre sang divisées et réduites sont obligées, comme tout ce qui est animé sous [81b] le ciel, de suivre l’impulsion commune à tout l’univers : tout ce qui est mis en parties au dedans de nous tend aussitôt vers son semblable, et remplit ainsi ce qui est devenu vide. Quand il s’échappe plus de parties qu’il n’en revient, l’individu dépérit ; quand il s’en échappe moins, il augmente. Tout animal nouvellement formé, ayant encore des triangles neufs et de l’espèce primitive qui sert comme de base aux autres, retient tous ces éléments dans une union puissante ; toute sa masse [81c] est tendre, étant récemment sortie de la moelle et nourrie de lait. Quand il s’assimile les triangles qui lui viennent du dehors, ceux dont ses aliments et ses breuvages se composent ; comme ces triangles sont plus vieux et plus faibles que les siens propres, il l’emporte sur eux, les dissout au moyen de ses triangles neufs, et l’animal grandit en se nourrissant de beaucoup d’éléments semblables aux siens. Mais quand les triangles primitifs perdent leur force à cause des luttes nombreuses qu’ils ont soutenues longtemps contre beaucoup d’autres triangles, [81d] ils ne peuvent plus diviser et transformer à leur image les triangles que la nourriture contient : au contraire, ils sont facilement dissous par ceux qui viennent du dehors ; alors tout l’animal cède, il dépérit, et cet état s’appelle la vieillesse. Enfin, quand les liens, qui dans la moelle réunissent les triangles rompus par cette lutte, ne tiennent plus, les liens de l’âme se relâchent en même temps, et ainsi délivrée et rendue à sa nature [81e] elle s’envole avec joie ; car tout ce qui est contre nature est douloureux, et tout ce qui est conforme à la nature est agréable. C’est pour cela que si la mort, causée par des maladies ou des blessures, est douloureuse et violente, celle qui vient après la vieillesse, suivant le vœu de la nature, n’a rien de pénible et amène plutôt de la joie que de la douleur.

Quant aux maladies, chacun peut voir d’où elles proviennent[65]. Nous avons dit qu’il y a [82a] quatre genres différents dont le corps est formé, la terre, le feu, l’eau et l’air ; quand ils sont plus abondants que ne le demande la nature ou qu’ils le sont moins, quand ils quittent la place qui leur appartient pour une place étrangère, que ce soit le feu ou l’un des autres éléments ; car il y en a plusieurs ; quand l’un d’eux reçoit en lui quelque chose qui ne s’accorde pas avec sa nature, ou quand il arrive quelque autre accident de cette espèce, il en résulte du trouble et des maladies. En effet, chaque genre change de nature et de position : ce qui d’abord était froid s’échauffe, [82b] ce qui était sec devient humide, ce qui était léger ou pesant devient le contraire ; tout, en un mot, subit toutes sortes de changements. Or nous disons que cela seul demeure sain et sauf, qui reste toujours le même, dans le même rapport, de la même façon, et qui diminue et s’accroît avec mesure, sans cesser d’être le même ; tandis que ce qui va et vient sans aucun ordre est sujet à mille altérations, a des maladies et à des corruptions sans nombre. Et comme il y a au-dessous des quatre genres principaux une seconde classe d’êtres qui ont aussi leur harmonie naturelle, [82c] il en résulte une seconde classe de maladies à connaître pour celui qui se livre à cette étude. C’est la moelle, l’os, la chair, le nerf, tous formés des quatre genres primitifs, c’est le sang, composé des mêmes éléments, quoique d’une autre façon, qui sont le siége des plus grandes et par conséquent des plus douloureuses maladies ; tandis que les plus nombreuses viennent des premières causes que nous avons indiquées. Quand l’ordre de la génération est interverti entre ces éléments secondaires du corps humain, alors ils se corrompent. Dans l’ordre naturel, la chair et les nerfs naissent du sang, à savoir, les nerfs des fibres à cause de l’analogie de leur nature ; [82d] et la chair, du sang qui s’épaissit quand il est séparé des fibres : des nerfs et de la chair naît à son tour cette matière visqueuse et grasse qui sert à la fois à unir les os à la chair et à nourrir et accroître les os qui contiennent la moelle ; composée des triangles les plus purs, les plus polis et les plus brillants, elle passe à travers l’épaisseur des os, et ainsi distillée elle tombe goutte à goutte et entretient [82e] la moelle. Quand tout cela se passe de la sorte, il en résulte ordinairement la santé ; et la maladie quand c’est le contraire. En effet, lorsque la chair est viciée et pousse dans les veines la liqueur corrompue qu’elle sécrète, avec l’air se répand alors dans les veines une abondance de sang de diverses espèces, de différentes couleurs, d’une saveur amère, aigre et salée, et il se forme de la bile, des humeurs ou des pituites ; car toutes ces choses une fois détournées de leur nature et corrompues, infectent d’abord le sang, se portent çà et là dans les veines, [83a] sans fournir au corps sa nourriture accoutumée, et faute de conserver l’ordre naturel des mouvements, au lieu de se servir réciproquement, ne font plus que se combattre les uns les autres, et attaquent la durée et la solidité du corps, qu’elles tendent à diviser et à dissoudre. Les plus anciennes parties de la chair qui ont été dissoutes ne pourrissent que difficilement, et prennent une couleur noire à cause de la combustion qu’elles ont subie ; et devenues amères [83b] par suite de la corruption qui les a rongées, elles nuisent à toutes les parties du corps qui n’étaient pas encore corrompues. Tantôt cette couleur noire est unie à une saveur aigre et non plus amère, quand l’amertume est adoucie : tantôt l’amertume répandue dans le sang lui donne une couleur plus rouge ; et lorsque ce rouge est mêlé de noir, la couleur est celle de la bile : quelquefois enfin la couleur jaune se joint à la saveur amère, quand la chair vient d’être récemment dissoute par l’action de la flamme. Le nom de bile commun à toutes ces humeurs leur a été donné ou par des [83c] médecins ou par un homme qui aura su discerner au milieu de grand nombre et de leurs différences quelque chose de général, digne de servir de dénomination à tout le reste. Chaque espèce de bile a reçu, d’après sa couleur, un nom particulier. L’humeur aqueuse qui se rencontre dans le sang est douce ; celle qui vient de la bile noire et aigre est acerbe, lorsqu’à cause de la chaleur elle est jointe à un goût salé : on la nomme alors la pituite aigre[66]. Quant à ces chairs tendres et nouvellement formées qui se gâtent à l’air, s’enflent ensuite [83d] à cause du vent qu’elles contiennent et sont entourées d’humeur, elles forment des ampoules qui, prises chacune à part, sont imperceptibles, mais qui, lorsqu’elles sont réunies en grand nombre, deviennent visibles et se teignent d’une couleur blanche à cause de leur écume ; c’est cette putréfaction d’une chair tendre, venant de l’air, que nous appelons la pituite blanche. La sueur, les larmes [83e] et toutes les autres sécrétions par lesquelles le corps se purge pendant le jour, découlent d’une pituite qui vient de se former. Tout cela concourt à produire des maladies, quand le sang au lieu de se renouveler comme la nature le demande par le moyen des aliments et des breuvages, s’accroît en s’assimilant des parties toutes contraires, malgré les lois de la nature. Lorsque la chair est ravagée par les maladies, sans perdre cependant sa base fondamentale, le mal n’existe qu’à moitié ; car il peut encore être réparé facilement. Mais quand la liqueur qui unit [84a] la chair et les os est malade, et que le sang qui coule de la chair et des nerfs ne nourrit plus les os, et ne sert plus de lien entre eux et les chairs ; quand, par la mauvaise nourriture, elle est devenue, de brillante, douce et visqueuse qu’elle était, acerbe, salée, aride, alors ainsi transformée elle se retire dans les chairs et dans les nerfs et abandonne les os ; [84b] les chairs, perdant leur base fondamentale, laissent les nerfs à nu au milieu de cette liqueur salée, et, emportées elles-mêmes dans le mouvement du sang, augmentent les maladies dont nous avons parlé précédemment. Ce sont là de cruelles maladies du corps, et pourtant il y en a avant elles de plus graves encore. Quand l’os, à cause de l’épaisseur de la chair, n’est pas suffisamment rafraîchi par la respiration, il s’échauffe et se corrompt, se gangrène, ne reçoit [84c] plus d’aliment, se dissout et se répand dans l’humeur visqueuse, celle-ci dans la chair, la chair dans le sang, et il en résulte des maladies plus vives que celles dont nous avons déjà parlé. La pire de toutes, c’est quand la moelle est malade par excès ou par défaut ; c’est la plus terrible maladie et la plus capable de donner la mort, parce que toute l’harmonie du corps est nécessairement intervertie.

La troisième espèce de maladie doit être divisée en trois classes : [84d] l’une est produite par l’air, l’autre par la pituite, et la troisième par la bile. Ainsi, lorsque le poumon, qui dispense l’air au corps, est obstrué par des fluxions qui ne laissent pas ses conduits libres, l’air ne pénètre pas dans certaines parties, et il entre dans d’autres en trop grande quantité ; il corrompt celles qui n’obtiennent pas la fraîcheur dont elles ont besoin ; et pénétrant au contraire dans les veines avec violence, il les entraîne dans son mouvement, dissout le corps au milieu duquel il se trouve renfermé [84e] dans la région du diaphragme ; et il en résulte souvent des milliers de maladies cruelles, accompagnées de sueurs excessives. Souvent dans la dissolution des chairs à l’intérieur du corps, il se dégage de l’air qui, ne pouvant s’échapper, produit les mêmes souffrances que celui qui vient du dehors ; ces souffrances sont encore plus grandes, quand cet air se répand sur les nerfs et les veines qui l’avoisinent, enfle les tendons et les nerfs qui y aboutissent, et les gonfle jusqu’au dos. Ces maladies ont reçu, à cause de cette enflure, le nom de tétanos[67] et d’opisthotonos[68] ; le remède en est difficile, car les fièvres ne tardent pas à s’y joindre [85a] et à y mettre fin. Quant à la pituite blanche, quand elle est rentrée, elle est dangereuse à cause de l’air que contiennent les ampoules ; mais elle est bénigne quand elle fait éruption, et elle ne fait que couvrir le corps de dartres blanches et d’autres humeurs de cette espèce. Cette pituite, mêlée à la bile noire et se portant sur les cercles divins qui se meuvent dans la tête, trouble leur harmonie ; dérangement léger quand il arrive pendant le sommeil, [85b] mais que l’on répare difficilement lorsqu’il a lieu durant la veille. Cette maladie étant d’une nature sacrée[69] a été appelée avec raison le mal sacré[70]. La pituite aigre et salée est la cause de toutes les maladies de l’espèce des catarrhes ; elle reçoit différents noms, suivant les différents lieux dans lesquels elle se produit. Toutes les parties du corps qui sont enflammées par une pituite, sont aussi brûlées et enflammées par la bile. Lorsque la bile se porte au dehors, elle produit une éruption de pustules de toutes sortes [85c] ; comprimée au dedans, elle occasionne beaucoup de maladies inflammatoires, surtout lorsque, mêlée au sang pur, elle détourne de leur ordre régulier les fibres qui sont répandues dans le sang, afin de le faire participer, dans une mesure égale, de la ténuité et de l’épaisseur, de peur que, trop limpide, il ne sorte des corps minces par l’action de la chaleur, ou que trop épais et difficile à mouvoir [85d] il ne coule à peine dans les veines. Les fibres gardent la mesure convenable entre ces deux états ; si quelqu’un serrait les unes contre les autres les fibres du sang déjà refroidi d’un homme mort, le reste du sang se mettrait à couler ; tandis que si on les laisse dans leur état naturel, elles ne tardent pas à se figer par l’action du froid qui s’est emparé du sang. À cause de cette puissance des fibres sur le sang, la bile qui est sortie du vieux sang, et qui retourne de la chair dans le sang, légèrement chaude et humide au moment où elle s’y mêle, [85e] subit l’influence des fibres et se condense : ainsi condensée et éteinte par une force étrangère, elle produit au dedans du froid et des frissons. S’il y a plus de bile que de sang, elle l’emporte sur les fibres, les met en désordre et les corrompt ; et si elle parvient à l’emporter définitivement sur elles, elle pénètre jusqu’à la moelle, détruit les liens de l’âme qui résident dans la moelle comme les ancres d’un navire, et rend à l’âme sa liberté. Si au contraire la bile est en moindre quantité, et qu’au lieu de se liquéfier, le corps résiste, vaincue elle-même, ou elle se répand par tout le corps, ou elle est portée par les veines, soit dans la partie supérieure, soit dans la partie inférieure du ventre ; et, sortant du corps comme on fuit loin d’une ville agitée par les séditions, [86a] elle produit les diarrhées, les dysenteries et toutes les maladies de cette espèce. Quand c’est l’excès du feu qui rend le corps malade, il est en proie à des chaleurs et à des fièvres continues ; quand c’est l’excès de l’air, les fièvres sont quotidiennes ; elles sont tierces, quand c’est celui de l’eau, parce que l’eau a moins de vivacité que le feu et l’air ; elles sont quartes, quand c’est l’excès de la terre, le moins prompt de ces quatre corps, qui ramène tous les quatre jours les chaleurs de la fièvre, et alors le mal se guérit difficilement.

[86b] C’est ainsi que se produisent les maladies du corps ; voici comment naissent celles de l’âme. Il faut admettre que la maladie de l’âme est la privation d’intelligence ; or on est privé d’intelligence de deux façons, par la folie ou par l’ignorance. Il faut donc appeler maladie toute affection de l’une ou de l’autre espèce qu’un homme éprouve. Ainsi les jouissances et les douleurs excessives doivent être considérées comme les plus grands maux de l’âme. Car un homme joyeux ou affligé outre mesure, [86c] empressé à poursuivre le plaisir ou à fuir la douleur hors de propos, ne peut rien voir ni rien entendre comme il faut : il est fou et ne jouit pas de sa raison. Celui dont la moelle contient une grande abondance de sperme, comme un arbre qui porte trop de fruits, éprouve d’ordinaire beaucoup de douleur et beaucoup de plaisir dans ses passions et dans leurs effets : insensé pendant presque toute sa vie à cause des jouissances [86d] et des peines excessives qu’il ressent, son âme est malade et déraisonnable par la faute du corps, et c’est à tort qu’on le regarde non comme malade, mais comme volontairement vicieux. La vérité est que la plupart du temps le goût effréné des jouissances de l’amour provient de ce que la semence se répand dans le corps à travers les os avec trop d’abondance, et produit ainsi une maladie de l’âme. La plupart des reproches que l’on fait aux hommes sur leur intempérance dans les plaisirs, comme s’ils étaient volontairement vicieux, sont des reproches injustes. Personne n’est méchant [86e] parce qu’il le veut[71], on le devient à cause d’une mauvaise disposition du corps ou d’une mauvaise éducation ; malheur qui peut arriver à tout le monde, malgré qu’on en ait. Et, pour revenir aux souffrances, l’âme subit beaucoup d’altérations par suite de semblables dérangements du corps ; par exemple, quand les humeurs des pituites aigres et salées, et toutes les humeurs amères et bilieuses qui traversent le corps, ne font plus éruption au dehors, et retenues à l’intérieur mêlent leurs émanations [87a] aux mouvements de l’âme, et lui donnent des maladies de toute sorte, plus ou moins graves et nombreuses, suivant le nombre et l’importance de ces émanations. Portées dans les trois séjours que l’âme habite[72], quel que soit celui dans lequel elles tombent, elles y causent des tristesses et des chagrins de toute espèce, elles y causent l’audace et la lâcheté, et rendent l’homme oublieux et stupide. Joignez à cette influence du corps sur l’esprit [87b] l’exemple des actes publics et les discours qui ont lieu dans les villes soit en particulier soit devant le peuple ; ajoutez qu’on ne nous enseigne dans notre enfance aucune doctrine qui serve de remède à tout cela, et vous comprendrez que tous ceux d’entre nous qui sont mauvais, le deviennent pour deux causes tout à fait indépendantes de leur volonté. Il faut s’en prendre aux parents plutôt qu’aux enfants, et aux instituteurs plutôt qu’aux élèves. Chacun doit donc s’efforcer autant que possible d’éviter le vice et de s’attacher à la vertu au moyen de l’étude, de la science et d’une bonne discipline. Mais c’est là un autre ordre de considérations.

[87c] Il est convenable, il est à propos de traiter maintenant le sujet qui correspond à celui-là, par quels moyens on doit maintenir l’âme et le corps en bon état. Il vaux mieux parler de ce qui est bon que de ce qui est mauvais. Or ce qui est bon est beau, et rien n’est beau sans harmonie ; il faut donc admettre que tout animal qui est beau et bon, est plein d’harmonie. Nous ne tenons compte que des moindres harmonies, nous ne sentons que celles-là, et nous laissons de côté les plus grandes [87d] et les plus importantes. Par exemple, pour la santé et les maladies, pour la vertu et les vices, rien n’importe plus que l’harmonie entre le corps et l’âme. Cependant nous n’y faisons pas attention ; nous ne réfléchissons pas que quand un corps faible et chétif traîne une âme grande et puissante, ou lorsque le contraire arrive, l’animal tout entier est dépourvu de beauté ; car il lui manque l’harmonie la plus importante ; tandis que l’état contraire donne le spectacle le plus beau et le plus agréable qu’on puisse voir. [87e] Supposez que le corps ait une jambe inégale ou quelque autre membre disproportionné ; en même temps que cette difformité l’enlaidit, elle fait naître des difficultés et des spasmes, dès qu’on veut s’appliquer à un travail ; le corps vacille, tombe et se cause à lui-même une foule de maux. Il faut admettre que la même chose a lieu pour cet être formé d’une âme et d’un corps, que nous appelons un animal. Si au dedans de lui règne une âme plus puissante [88a] que le corps, elle excite dans tout le corps une agitation intérieure et le remplit de maladies. Se livre-t-elle avec ardeur à ses études et à ses recherches, elle le mine ; s’engage-t-elle dans les discussions et les combats de paroles en public ou en particulier, avec ces luttes et ces controverses elle l’embrase et le consume, occasionne des catarrhes et trompe la plupart de ceux qu’on appelle des médecins, en leur faisant assigner à ces effets des causes contraires à la véritable. Si c’est le corps qui est supérieur à la faible et débile pensée à laquelle il est uni, comme il y a dans les hommes une double [88b] tendance, celle du corps pour les aliments et celle de la partie la plus divine de nous-mêmes pour la sagesse, l’effort du plus puissant des deux paralyse celui de l’autre, il augmente la part d’action qui lui appartient, rend l’esprit hébété, incapable de culture, le prive de mémoire, et lui cause la plus grande des maladies, l’ignorance. Contre ce double mal, il n’y a qu’un moyen de salut, ne pas exercer l’âme sans le corps ni le corps sans l’âme, afin que se défendant l’un contre l’autre ils maintiennent l’équilibre et conservent [88c] la santé. Ainsi, le savant ou celui qui s’applique sérieusement à quelque travail intellectuel, doit donner de l’exercice à son corps, en se livrant à la gymnastique ; et celui qui prend soin de son corps, doit exercer son esprit par l’étude de la musique et de toutes les connaissances philosophiques, si l’un et l’autre veulent mériter à la fois le titre de beau et celui de bon. Il faut prendre un soin égal de toutes les parties de soi-même si on veut imiter l’harmonie [88d] de l’univers. Comme les aliments qui entrent dans le corps le brûlent intérieurement et le refroidissent, que les objets extérieurs le dessèchent et le pénètrent d’humidité, et que cette double influence lui fait éprouver des effets semblables, si on se tient en repos et qu’on abandonne son corps à ces mouvements étrangers, il est vaincu et détruit, à moins qu’on n’imite celle que nous avons appelée la nourrice et la mère de l’univers[73], et que loin de laisser jamais le corps en repos, on ne le meuve et on ne l’agite sans cesse tout entier, de manière à établir l’équilibre naturel [88e] entre le mouvement intérieur et le mouvement extérieur, et à conserver, au moyen d’un exercice modéré, un ordre régulier et conforme à la nature dans les parties du corps et dans les impressions qu’il subit. À l’exemple de l’harmonie que nous avons reconnue dans l’univers, il ne faut pas accoupler deux ennemis pour qu’ils produisent dans le corps des guerres et des maladies ; mais il faut produire la santé par [89a] l’union des choses amies. De tous les mouvements, le meilleur est celui que l’on produit soi-même en soi-même ; car c’est celui qui ressemble le plus aux mouvements de l’intelligence et à ceux de l’univers ; le mouvement qui vient d’autrui ne vaut pas celui-là ; le pire est le mouvement partiel, produit par autrui pendant que le corps est couché et se livre au repos. Aussi de toutes les purgations et de tous les exercices du corps, la gymnastique est-elle la meilleure ; la seconde est de se faire porter sans fatigue sur un bateau ou dans un char ; la troisième est la purgation provoquée par les remèdes des médecins[74], [89b] très utile quand elle est nécessaire, mais qu’un homme prudent ne doit pas employer sans nécessité, car il ne faut pas irriter par des médicaments les maladies qui ne présentent pas de grands dangers[75]. La nature des maladies a quelque chose de commun avec celle des animaux : elles naissent avec une durée limitée, de même que chaque espèce et chaque animal naît pour vivre pendant un temps déterminé, [89c] sauf les accidents qui peuvent survenir ; car les triangles qui constituent chaque animal, sont disposés pour durer un certain temps, passé lequel un animal ne peut plus vivre. Il en est de même des maladies ; mais si on les dérange avant le temps fixé par l’emploi des médecines, les petites deviennent grandes, et une seule en appelle plusieurs. Il faut les diriger par un régime, autant qu’on en a le loisir, [89d] et ne pas irriter le mal par des médecines. En voilà assez sur l’animal et sur sa partie corporelle, sur la manière de gouverner son corps et de se laisser gouverner par lui, conformément à la raison. La partie qui doit gouverner l’animal entier doit être avant tout préparée à gouverner de la manière la plus belle et la meilleure possible. Traiter ce sujet avec tout le soin [89e] qu’il mérite suffirait à remplir un ouvrage à part ; mais le traiter accessoirement, selon les principes que nous avons établis, serait une façon convenable de mettre fin à ce discours. Nous avons répété souvent qu’il y a en nous trois espèces d’âmes qui habitent trois lieux différents, et dont chacune a ses mouvements séparés. Nous devons maintenant dire de même en peu de mots que si l’une d’elles reste oisive et se livre au repos au lieu de se mouvoir, elle devient nécessairement la plus faible, tandis que celles qui s’exercent deviennent fortes. [90a] Il faut donc avoir soin de les exercer toutes avec harmonie. Quant à celle de nos âmes qui est la plus puissante en nous, voici ce qu’il en faut penser : c’est que Dieu l’a donnée à chacun de nous comme un génie[76] ; nous disons qu’elle habite le lieu le plus élevé de notre corps, parce que nous pensons avec raison qu’elle nous élève de la terre vers le ciel, notre patrie, car nous sommes une plante du ciel et non de la terre. Dieu, en élevant notre tête, et ce qui est pour nous comme la racine de notre être, vers le lieu où l’âme a été primitivement engendrée, [90b] dirige ainsi tout le corps. Celui qui se livre à des passions et à des querelles, et s’occupe de soins de ce genre, n’a nécessairement que des pensées mortelles, et doit devenir mortel autant que cela est possible : il n’y peut rien manquer, puisque lui-même s’est complu à augmenter la partie mortelle de son être. Mais celui qui a tourné ses pensées vers l’amour de la science et l’amour de la vérité, et qui a dirigé toutes ses forces de ce côté, doit nécessairement, s’il atteint la vérité, [90c] penser aux choses immortelles et divines ; et autant qu’il est donné à la nature humaine d’obtenir l’immortalité, il ne lui manque rien pour être immortel ; et comme il a toujours cultivé la partie divine de lui-même et honoré le génie qui réside en lui, il jouit du souverain bien. Au reste, nous n’avons tous qu’un seul moyen pour cultiver toutes les parties de nous-mêmes, c’est de donner à chacune les mouvements et les conversions qui lui sont propres. Or ce qu’il y a de divin en nous est de la même nature que les mouvements [90d] et les cercles de l’âme du monde. Il faut donc que chacun de nous, à l’exemple de ces cercles, corrige les mouvements qui sont déréglés dans notre tête dès leur origine même, en se pénétrant de l’harmonie et du mouvement de l’univers ; qu’il rende l’esprit qui conçoit conforme à l’objet conçu, comme cela devait être dans l’état primitif, et que par cette conformité il soit en possession de la vie la plus excellente que les dieux aient accordée à l’homme pour le présent et pour l’avenir.

[90e] Maintenant, il semble que nous avons presque achevé là tâche qui nous a été imposée en commençant, de parcourir l’histoire de l’univers jusqu’à la génération de l’homme. Il nous reste seulement à parler de la génération des autres animaux, ce que nous ferons en peu de paroles, parce qu’il n’est pas nécessaire de s’y arrêter longuement : nous conserverons ainsi la mesure convenable à un pareil sujet. Voici donc ce qu’il faut en dire. Les hommes lâches, et qui ont été injustes pendant leur vie, sont, suivant toute vraisemblance, changés en femmes dans une seconde [91a] naissance. Les dieux firent en même temps le désir de la cohabitation ; ils mirent en nous un animal vivant, et ils en mirent un autre dans les femmes, et arrangèrent l’un et l’autre de la manière suivante. Le canal par lequel les breuvages, passant à travers le poumon, tombent dans la vessie au-dessous des reins, s’y mêlent, avec de l’air, et s’échappent ensuite de la vessie qui les a reçus ; ce canal admet par une ouverture la moelle qui descend de la tête par le cou et le long [91b] de l’épine, et que nous avons précédemment appelée le sperme[77] ; et ce sperme étant animé et vivant, et s’échappant par l’issue qu’il rencontre, donne à l’animal le désir de l’émettre, et produit l’amour. C’est pour cela que les parties génitales de l’homme sont d’une nature si indocile et si impérieuse : semblables à un animal qui n’obéit pas à la raison, elles ne respectent rien dans l’emportement de leur passion. [91c] Il en est de même de tous points pour la matrice et la vulve des femmes : c’est un animal qui désire ardemment engendrer des enfants ; lorsqu’il reste longtemps stérile après l’époque de la puberté, il a peine à le supporter, il s’indigne, il parcourt tout le corps, obstruant les issues de l’air, arrêtant la respiration, jetant le corps dans des dangers extrêmes, et occasionnant diverses maladies, jusqu’à ce que le désir et [91d] l’amour, réunissant l’homme et la femme, fassent naître un fruit et le cueillent comme sur un arbre ; sèment dans la matrice comme dans un champ des animaux invisibles par leur petitesse et encore informes[78], puis les nourrissent après la séparation, les développent en dedans, et, les mettant ensuite au jour, achèvent l’acte de la génération des animaux. C’est ainsi qu’ont été faites les femmes et toutes les femelles. La famille des oiseaux, qui a des plumes au lieu de cheveux, est formée de ces hommes innocents, mais légers, aux discours pompeux et frivoles, et qui dans leur simplicité s’imaginent que la vue [91e] est le meilleur juge de l’existence des choses. Les animaux pédestres et les bêtes sauvages sortent de ceux qui ne s’occupent point de philosophie et ne font attention à rien de ce qui concerne la nature du ciel, parce qu’ils n’emploient en aucune façon les mouvements de l’âme qui ont lieu dans la tête, et qu’ils obéissent à l’âme qui réside dans la poitrine. Par suite de ces habitudes, leurs membres antérieurs et leur tête sont penchés vers la terre par leur similitude avec elle : ils ont le dos allongé, [92a] et de différentes formes, selon les dérangements que la paresse a causés dans les mouvements de chacun d’eux. Les uns ont quatre pieds, les autres davantage, parce que Dieu a donné aux plus stupides un plus grand nombre de pieds, pour qu’ils se rapprochent encore plus de la terre. Pour les moins intelligents de tous, qui, étendus de tout leur corps sur la terre, n’avaient plus besoin de pieds, ils ont été faits sans pieds, et rampent sur la terre. Enfin, [92b] la quatrième espèce, celle qui vit dans l’eau, vient des hommes les plus dépourvus d’intelligence et de science : ceux qui les ont transformés ne les ont pas jugés dignes de respirer un air pur, parce que leur âme était chargée de souillures ; au lieu d’un air pur et léger, ils leur ont donné à respirer une eau trouble et pesante. Telle est l’origine des poissons, des huîtres et des autres animaux aquatiques, qui, étant au dernier rang dans l’ordre de l’intelligence, occupent aussi le dernier rang [92c] dans l’ordre des êtres. C’est ainsi que, maintenant encore, comme autrefois, tous les animaux sont transformés les uns dans les autres, suivant qu’ils perdent ou qu’ils acquièrent l’intelligence.

Plaçons ici le terme de notre discours sur l’univers. Ainsi a été formé cet univers qui comprend tous les animaux mortels et immortels et en est rempli, animal visible renfermant tous les animaux visibles, Dieu sensible, image du Dieu intelligible, très grand et très bon, d’une beauté et d’une perfection accomplies, monde unique et d’une seule nature.

↑ De Locres en Italie, philosophe pythagoricien que Platon loue fréquemment dans ce dialogue et avec lequel il avait beaucoup vécu, à ce que dit Cicéron, de Finibus, V. 29 ; de Republ. I. 10. Le petit écrit sur l’âme du monde qui porte aujourd’hui le nom de Timée, est évidemment apocryphe. Voyez Gelder, Tim. Loc. Lugd. Batav. 1836.

↑ M. Van-Heusde suppose qu’il est ici question de Platon lui-même. Init. phil. plat., t. 3, p. 233.

↑ C’est-à-dire dans la classe des guerriers. République, III.

↑ Le scholiaste donne Hermocrate comme le général syracusain de ce nom, que loue Thucydide (VI, 72), et qui finit par être exilé (Id., VIII, 85), comme attaché au parti aristocratique. Est-ce dans cette circonstance qu’il était venu chercher l’hospitalité à Athènes, chez Critias ?

↑ Celui dont il est fait mention si souvent dans Platon, et qui, égaré par l’orgueil de sa naissance et la haine de la démagogie, devint un des trente tyrans.

↑ Peut-être dans les Élégies à Critias dont parle Aristote, Rhetor. I, 15.

↑ Fête athénienne qui durait trois jours, dont le dernier, appelé Curéotis, était consacré à l’inscription des enfants dans les différentes tribus.

↑ Il y a en grec, entre εἰϰόνος et εἰϰότας, un rapport verbal qui rend plus frappante la pensée de Platon, et qui est intraduisible en français.

↑ Il faut rapporter ceci à Linus, Musée et Orphée. Proclus, page 291-298.

↑ Sur cette théorie des miroirs, voyez Schneider, Eclog. phys., t. II, p. 210. Voyez aussi le passage du Sophiste, p. 318 du t. 11.

↑ Les parties dont les syllabes se composent s’appelaient aussi éléments, τὰ στοιχεῖα.

↑ Le triangle rectangle isoscèle, et le triangle rectangle scalène.

↑ Parce que la terre est formée par des cubes, dont l’élément générateur est le triangle isocèle. L’élément commun des trois autres espèces est le scalène.

↑ Voyez, vers le commencement du dialogue, la distinction entre la nature du même et la nature du divers, et plus bas la cause de la variété.

↑ Aristote, de Sensu, § 88. Pline, H. N. XIX. 3, et Saumaise.

↑ Les conditions de la sensation et de la douleur sont très différentes : pour la sensation, il suffit de la rencontre de l’organe et de l’objet ; quand cette rencontre existe, la sensation peut être extrêmement vive, sans que pour cela il y ait douleur. Pour la douleur, il faut de plus qu’il y ait violence faite à l’organe. Voilà pourquoi les sensations les plus vives de la vue, quand elles sont tellement instantanées qu’elles ne font pas violence à l’organe, n’entraînent pas nécessairement la douleur.

↑ Opinion qui paraît empruntée à Alcméon (Théoph. de causis plantarum, VI, § 25 : Plutarch. de placitis philos. IV, 16 ) et à Diogène d’Apollonie (Plutarch., ibid. ).

↑ La partie de la moelle qui doit renfermer l’intelligence a le nom de cerveau, d’encéphale, ἐγκέφαλον, parce qu’elle est enfermée dans la tête, qui s’appelle κεφαλή. Le français ne peut reproduire ce rapprochement de mots et d’idées. Sur le fond de cette doctrine, voyez Aristote, qui met l’âme dans le cœur et non dans la tête, De partibus animalium, c. 7, ainsi que Galien, De usu partium, c. 8.

↑ Voyez ici les observations de Galien, De placitis Hippoc. et Platon. VI.

↑ Ce filet est le poumon ; les deux bourses sont l’œsophage et la trachée-artère, laquelle se divise près du poumon en deux rameaux ou bronches.

↑ De l’air, c’est-à-dire du filet, qui est aussi composé d’air.

↑ Sur cette théorie de la respiration, voyez les critiques d’Aristote, De partib. animal. III, 6.

↑ Voyez encore Aristote, De respiratione, 5 ; et Galien, De placitis Hippoc. et Plat. VIII, 8.

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