Histoire romaine — première décade (Ab Urbe condita, l. I-X) (page 14)

Tite-Live · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

61 Egger ). (suite)

CHAP. VI. — Tertius exercitus ex causariis senioribussque. On appelait causarii les citoyens que des causes légitimes exemptaient du service militaire. Ces causes étaient assez nombreuses : celaient l'âge, un privilège accorde pour quelque grand service rendu à l'état, comme on en voit un exemple dans la personne de P. Aebatius, liv. XXXIX, ch. XIX ; (voyez aussi liv. XXIII, ch. XX, une exemption de ce genre, mais pour cinq ans seulement, accordée aux soldats de Préneste); c'étaient encore certaines dignités, comme les magistratures, les sacerdoces; l'éméritat, ou l'accomplissement des années de service auxquelles on était oblige par la loi ; enfin les maladies, les vices de conformation. Les colons maritimes étaient aussi exempts du service militaire, et leur exemption était qualifiée de sacrosancta (voy.l. XXVII, ch. XXXVIII). Cependant, dans certaines circonstances impérieuses, comme celles où se trouvait la république à l'époque où nous sommes parvenus, on n'avait égard à aucune exemption, et les causarii étaient enrôlés comme les autres citoyens (voyez liv. VII, ch. XXVIII, et l. Vlll, ch. XX). Les guerres contre les Gaulois étaient toujours au nombre de ces circonstances exceptionnelles ( voyez Cicer., Pro Fonteio, n. XIX; Philipp., n. XIX, et Plutarque, Vie de Camille, 41 ad fin. ed. Reisk. ). Au reste, quand les censarii étaient appelés à faire comme les autres le service militaire, on leur en réservait toujours le partie la moins pénible.

CHAP. IX. — Legiones urbanae, quibus Quinctius praefuerat Nous avons vu, chap. VI, que Quinctius commandait l'armée composée des causarii et des vieillards. Il n'est pas probable qu'on ait choisi cette armée pour la donner à Camille tandis que, sous les ordres de Q. Servilius, il y 836 en avait une autre composée de soldats jeunes et valides, et dont on pouvait également disposer. Il semblerait donc convenable de substituer ici, dans le texte, Q. Servilius à Quinctius. Cependant, un peu plus bas, c'est bien Quinctius et non Q. Servilius qu'on envoie prendre le commandement de l'armée laissée par Camille chez les Volsques. Ce passage ne peut s'expliquer qu'en supposant, avec Gronove, que les généraux avaient changé d'armée, et que Q. Servilius avait pris celle de Quinctius, et Quinctius celle de Q. Servilius.

CHAP. XI. — Solens eum in magistratibus, solum apud exercitus esse.

Mes bienfaits vous font peur, et d'un esprit tranquille

Vous regardez l'excès du pouvoir de Camille!

A l'armée, à la ville, au sénat, en tous lieux,

De charges et d'honneurs ou l'accable à mes yeux.

De la paix, de la guerre, il est lui seul arbitre :

Ses collègues, soumis et contents d'un vain titre,

Entre ses seules mains laissant tout le pouvoir,

Semblent à l'y fixer exciter son espoir.

D'où vient tant de respect, d'amour pour sa conduite?

Des Gaulois à sen bras vous imputez la fuite;

Vos éloges flatteurs ne parient que de lui :

Mais que deveniez-vous avec ce grand appui

Si, dans le temps que Rome aux barbares livrée.

Ruisselante de sang, parle feu dévorée,

Attendait ses secours loin d'elle préparés,

Du Capitole encore ils s'étaient emparés?

C'est moi, qui, prévenant votre attente frivole,

Renversai les Gaulois du haut du Capitole?

Ce Camille si fier ne vainquit qu'après moi

Des ennemis déjà battus, saisis d'effroi

C'est moi qui par ce coup préparai sa victoire,

Et de nombreux secours eurent part à sa gloire.

La mienne est à moi seul, qui seul ai combattu.

LAFOSSE, Manlius Capitolinus, act, I, sc. III.

CHAP. XI. - Ipse armatus capientesgue arcem. Dans le traduction de cette phrase, il s'est glissé une faute d'impression : lisez tout armés au lieu de tout rames.

Dans les lignes suivantes, illius gloriae pars virilis apud omnes milites, Tite-Live a indiqué une idée que Cicéron avait développée sous toutes ses faces, et avec une admirable éloquence, dans son discours pour Marcellus.

CHAP. XII.— Quae nunc servitia romana ab solitudine vindicant. Au temps où Tite-Live écrivait, et déjà même bien auparavant, dans les campagnes d'Italie, le nombre des esclaves surpassait de beaucoup celui des hommes libres. Cela tenait à trois causes principales: l'agglomération de toutes les terres entre les mains d'un petit nombre de possesseurs qui les faisaient cultiver par des esclaves; l'émigration de la plus grande partie de la population pauvre ou peu aisée, attirée à Rome par les distributions de blé qu'on y faisait au peuple ; enfin la dispersion des citoyens dans l'immense étendue de l'empire. On se fera une idée de l'importance de cette dernière cause de de population pour l'Italie, si l'on se rappelle que, dans la seule province d'Asie, et seulement quarante ans après la soumission de cette contrée, Mithridate put faire égorger un nombre de citoyens romains que Valère-Maxime évalue à quatre-vingt mille, et qui s'élevait à cent soixante mille, si l'on en croit Plutarque et Dion Cassius.

Au reste, les premiers empereurs, effrayés de la diminution progressive de la population libre en Italie, et de l'accroissement du nombre des esclaves, essayèrent à plusieurs reprises d'y remédier (voy. Suétone, Caes., 42, et Aug. 42); mais leurs efforts furent vains : le mal alla encore en augmentant, au point que le sénat ayant pense, dit Sénèque (de Clement., liv. I, ch. XXIV ), à distinguer les esclaves par un habit particulier, fut oblige d'y renoncer, à cause des dangers qui eussent menacé l'empire, s'ils eussent pu se compter.

CHAP. XII. — Libraque et aere liberatum emittit. « Manlius achète, par le cuivre et la balance, les droits du créancier sur son débiteur, auquel il donne ensuite la liberté. La vente par le cuivre et la balance se consommait ainsi : le peseur public tenait un balance, en présence de cinq témoins, tous citoyens romains et en âge de puberté; l'acheteur, tenant une pièce de monnaie d'airain, prononçait cette formule :. « Hunc ego hominem ex jure Quiritium meum esse aio, isque mihi emptus est hoc aere æneaque Iibra. » Ensuite il frappait la balance avec la pièce de monnaie, qu il remettait au vendeur. comme prix de son acquisition. Cette coutume avait pris son origine dans le temps où les Romains pesaient le cuivre, faute de monnaie.. CREVIER. — Voyez, dans la note sur le ch. XXXIV, les droits que la loi accordait au créancier sur son débiteur.

CHAP. XII. — Thesauros gallici auri occultari a Patribus. « Ce qui pouvait, dit Rollin (Hist. rom.., tome II, p. 526 ) donner quelque ombre de vraisemblance au reproche calomnieux de Manlius, lorsqu'il accusait les sénateurs de cacher l'or des Gaulois, c'est ce que Tite-Live rapporte dans le livre précèdent, ch. L, qu'on avait placé sous le piédestal de la statue de Jupiter l'or enlevé aux Gaulois. »

Nous avons reconnu dans une note du livre précédent ( p. 852 et suiv. ), que Camille n'avait pu reprendre aux Gaulois l'or qu'ils avaient reçu pour la rançon du Capitule. Faudra-t-il donc aussi rejeter comme également faux, et les reproches adresses par Manlius aux patriciens, et le fait rapporte par Tite-Live, livre V, chapitre L, et la tradition qui, suivant Pline, hist. nat., livre XXXIII, chap. V, attribuait cette origine aux deux mille livres d'or enlevées par M. Crassus du temple de Jupiter? Nous ne le pensons pas: Niebuhr (hist. rom., t. IV, p. 350 de la tr. fr. ) donne de tous ces faits une explication fort simple, la voici : « Pour contenter l'ennemi, on aura pris l'or des temples du Capitole, et on aura fait vœu de le rendre au double. On prétend que, pour payer la rançon, on leva une taxe de propriété (« cum conferendum ad redimendum a Gallus civitatetn aurum fuerit, tributo collationem faciam . » mais cette taxe, impossible à percevoir dans la détresse où l'on était, aura bien pu être imposée plus tard, pour restituer avec usure ce qu'on avait pris dans les sanctuaires.

CHAP. XV. — Agmine ingenti... venit... hinc senatus, hinc plebs, etc.

Et quels soupçons surtout ne doit pas faire naître

Le jour où, devant nous forcés de comparaître,

Votre parti nombreux et celui du sénat

Semblaient deux camps armés résolus au combat.

LAFOSSE, Manlius Capitolinus, act. I, sc. III.

IBID. — Jam sibi ex favore mulititudinis crimen et perniciem quaeri.

VALERIUS.

Jusqu'à quand voulez-vous, si prompt, si redoutable

Sans vous Inquiéter de nos soupçons secrets,

De tous les mécontents prendre les intérêts,

Les combler de faveurs? ordinaire Industrie

De qui veut à ses lois asservir sa patrie.

837 MANLIUS.

Et quels moyens, seigneur, de guérir vos soupçons?

Où sont de vos frayeurs les secrètes raisons?

Dois-je pour ennemis prendre Ions ceux qu'offense

D'un sénat inhumain l'injuste violence?

Et suis-je criminel quand, par un doux accueil,

J'apaise leur courroux, qu'irrite son orgueil ?

C'est moi, c'est mon appui qui les conserve à Rome;

Vous demandez d'ou vient qu'un Romain, un seul homme,

Des misères d'autrui soigneux de se cacher,

Offre a tous une main prompte a les soulager?

D'une pitié si juste est-ce à vous de vous plaindre?

Si c'est une vertu qui en moi l'on doive craindre,

Si du peuple par elle on se fait un appui,

Pourquoi suis-je le seul qui l'exerce aujourd'hui?

Que ne ni enviez-vous un si noble avantage?

Pourquoi chacun de vous, pour être exempt d'ombrage,

Ne s'efforce-t-il pas, par les menses bienfaits.

De gagner, d'attirer les amis (lu ils m'ont faits?

Ne peut-on du sénat apaiser les alarmes

Qu'en affligeant le peuple, en méprisant ses larmes?

L'avarice, l'orgueil, les plus durs traitements,

Du salut d'un état sont-Ils les fondements?

Mes bienfaits vous font peur

LAFOSSE, Manlius Capitolinus, act. I, ac. III.

IBID. — Sortem aliquam ferte. C'est la leçon de tous les manuscrits et des plus anciennes éditions; c'est celle qu'a suivie Gronove et qu'ont adoptée après lui MM. Lemaire et Liez. Ils l'expliquent comme dans notre traduction : « Demandez-nous enfin un capital quelconque, et ne changez pas incessamment vos réclamations en y ajoutant tous les jours de nouveaux intérêts. Cependant, il faut l'avouer, le sens donné à ferle dans cette explication n'est pas très satisfaisant Cette difficulté arrêta de bonne heure les commentateurs; aussi dès 1551, Frobein substitua-t-il aliam à aliquam. Sa leçon, qui des lors fut reçue dans tous les textes, a été adoptée par Drakenbocth, qui l'explique ainsi : « Mais pourquoi vous exhorte je a rien sacrifier de ce qui vous appartient? acceptez d'autres conditions ; retranchez du capital, etc. » Il s'appuie sur ce que, dans les manuscrits, alius et aliquis sont très souvent confondus, et justifie d'ailleurs le sens donne par lui à sortem et à ferte par de nombreux exemples pris, et dans Tite Live lui-même, et dans les écrivains du même siècle; il a été suivi par Crévier et Dureau de la Malle. Doujat, dans son édition ad usum Delphlni, tout en adoptant le texte des manuscrits, dit qu'on pourrait l'expliquer d'une autre manière: « Supportez aussi, dit suivant lui Manlius aux patriciens, supportez aussi votre part des malheurs publics; venez en aide aux plébéiens, retranchez du capital de leurs dettes, etc.

CHAP. XVII.— Voces exprobrantium, multltudini quod dflensores suos, etc.

Un peuple variable, incertain et timide,

Dont le zèle, d'abord ardent, impétueux,

Prête à ses protecteurs un appui fastueux,

Et qui, dans le péril, tremble et les abandonne.

LAFOSSE, Manlius Capitolinus, act. I, sc. III.

CHAP. XX. — Ne fratres quidem... homines prope quadraginlos... dona...

Tandis que tout se tait, jusqu'à vos propres frères,

C'est lui Servilius qui, s'opposant aux sénateurs sévères,

A produit à leurs yeux quatre cents citoyens,

De l'horreur des prisons rachetés de vos biens,

Tant d'autres par vos mains sauvés dans les batailles,

Tant d'honneurs remportés en forçant des murailles,

Du couronnes . le prix de dix combats fameux,

Et votre sang versé cent et cent fois pour eux.

LAFOSSE, Manlius Capitolinus,act. V, sc. I.

CHAP. XX. — Dum murales coronas, civicas octo. Il y avait plusieurs espères de couronnes militaires. « Les plus honorables, dit Aulu-Gelle (N. A., V, 6 ), sont celles que l'on nomme triomphales, obsidionales, civiques, murales, castrales et navales. On cite encore la couronne ovale ; la dernière de toutes est celle d'olivier, qui se donne à ceux qui, sans s'être trouvés au combat, procurent le triomphe au vainqueur.

Les couronnes triomphales sont des couronnes d'or, qu'on envoie aux généraux pour s'en parer à leur triomphe; c'est ce qu'on appelle aurum coronarium. Dans les premiers temps elles étaient de laurier; depuis on les fit d'or.

« La couronne obsidionale est celle qui est offerte par des assiégés au général qui les a délivrés. Elle est de gazon cueilli dans le lieu où les assiéges étaient enfermés.

« On appelle couronne civique celle que reçoit comme un témoignage de reconnaissance un citoyen de la main d'un autre citoyen à qui il a sauvé la vie dans un combat. Elle est faite de feuilles de chêne ou d'yeuse....

« La couronne murale est celle que décerne un général à celui qui le premier s'est présenté à l'assaut et a escaladé les murailles d'une ville ennemie; c'est pourquoi elle est ornée de créneaux,

« On appelle castrale la couronne qu'un général décerne au soldat qui a pénétré le premier, en combattant, dans le camp ennemi. Elle est surmontée d'ornements en forme de retranchements.

« La couronne navale se donne à celui qui, dans un combat sur mer, s'est le premier élancé avec ses armes sur un vaisseau ennemi. Elle est ornée de proues.

« Les couronnes murale, castrale et navale, sont en or. La couronne orale n'est que de myrrhe; elle ornait le front des généraux qui rentraient en ville avec les honneurs de l'ovation. »

Pline (Hist. nat., Iiv. VIl, ch. XXVIII) dit qu'avant sa dix septième année Manlius avait enlevé deux dépouilles; qu'il fut le premier chevalier auquel on donna une couronne murale; qu'il obtint six couronnes civiques, trente-sept récompenses militaires; qu'il reçut vingt trois blessures par devant, et sauva P. Servilius, maître de la cavalerie, quoique blessé lui-même à l'épaule et à la cuisse.

IBID. — Tribuni de saxo Tarpeio dejecerunf. Denys, Plutarque et Varron, cité par Aulu-Gelle, N. A, livre XVII, ch. XXI, sont ici d'accord avec Tite-Live. Des termes de Dion-Cassius (fr. XXXI, ed. Reimar) comparés à ceux de Zonaras et de Diodore de Sicile (XV, 25), on tire. un autre récit qui n'est pas non plus sans vraisemblance. Manlius, voyant qu'il ne pouvait échapper aux efforts que le sénat faisait pour le perdre, se serait décidé à risquer le tout pour le tout, et se serait emparé du Capitole. Abandonné alors par les plébéiens de distinction, il aurait accueilli un esclave, qui, paraissant s'être glissé à travers les postes du dictateur, lui promettait l'appui de ses pareils, parmi lesquels, disait-il, une conjuration s'était formée. Manlius se promenait sans défiance avec lui sur le bord du précipice, lorsque le traître se serait jeté sur lui et l'aurait poussé dans l'abîme. Voyez Niebuhr, Hist. rom. t. IV, p. 411 de la tr. fr. — D'après un fragment de Cornélius Nepos que nous a conservé Aulu-Gelle ( loc. cit. ), Manlius aurait péri par les verges.

IBID. — Hunc exitum habuit vir, nisi in libera civitate natus esset. memorabilis. « Les hommes qui vivent en société, sous quelque forure de gouvernement que ce 838 soit, ont besoin d'être ramenés souvent à eux-mêmes, ou aux principes de leurs institutions, par des accidents externes ou internes. Quant à ces derniers, ils sont de deux sortes: ou il faut qu'ils soient l'effet d'une loi qui oblige tous les citoyens à rendre souvent compte de leur conduite, ou c'est un homme qui, par l'excellence de son caractère et la supériorité de ses vertus, supplée à ce que la loi n'a pas opéré. Ainsi le retour au bien, dans une république, dépend ou d'un homme ou d'une loi. Les lois dont les Romains se servirent pour ramener la république à son principe furent celle qui créa des tribuns du peuple, celle qui nomma des censeurs, et toutes celles tendant à réprimer l'ambition et l'insolence.

« Pour donner de la vigueur et de la vie à ces sortes d'établissements, il faut un homme vertueux qui puisse opposer son courage à la puissance des transgresseurs. Les exemples les plus remarquables de pareils coups frappés par cette autorité sont, après la prise de Rome, la mort de M. Manlius Capitolinus, celle du fils de Manlius Torquatus ; la punition infligée par Papirius Cursor à Fabius, son maître de la cavalerie, et l'accusation des Scipion. Ces événements, aussi terribles qu'éloignés des règles ordinaires, n'arrivent jamais sans ramener les hommes au premier principe de la république. Quand ils commencèrent à devenir plus rares, ils laissèrent à la corruption le temps de faire plus de progrès, et ne purent avoir lieu eux-mêmes qu'en devenant plus dangereux et s'opérant avec plus de tumulte....

« L'exemple de Manlius prouve combien les plus belles qualités, les plus grands services rendus à l'état, sont effacés par cette affreuse ambition de régner. On voit qu'elle eut sa source, chez Manlius, dans la jalousie qu'il conçut des honneurs accordés à Camille. Il fut tellement aveuglé par cette passion, que sans examiner l'état des moeurs de Rome, sans s'apercevoir que le sujet sur lequel il avait à opérer n'était pas encore apte à recevoir une forme de gouvernement vicieuse, il se mit à exciter des troubles contre le sénat et contre les institutions de son pays, C'est à cette occasion que se fit sentir l'excellence des lois et de la constitution de Rome. A l'instant de sa chute, pas un de ces nobles si ardents à se soutenir et à se défendre réciproquement entre eux, ne fit un mouvement pour le servir; pas un de ses parents ne fit une démarche en sa faveur; et tandis que les autres accusés voyaient leur famille en deuil, les cheveux couverts de poussière, et avec tout l'extérieur de la plus profonde tristesse, se montrer avec eux pour exciter la commisération du peuple, Manlius ne vit aucun des siens paraître avec lui. Les tribuns, si accoutumés à favoriser tout ce qui paraissait à l'avantage du peuple, et dont l'intérêt était d'autant plus marqué qu'il paraissait nuire à la noblesse, les tribuns dans cette occasion se réunissent aux nobles contre cet ennemi commun. Enfin le peuple, qui avait montré d'abord tant de faveur à Manlius, au moment où celui-ci est cité par les tribuns, qui portent sa cause à son tribunal, ce môme peuple, de défenseur devenu juge, sans aucun ménagement le condamne au dernier supplice.

« J'avoue que je ne crois pas qu'il y ait de fait dans l'histoire qui prouve plus l'excellence de la constitution romaine que celui où l'on voit un homme doué des plus belles qualités, qui avait rendu les services les plus signalés et au public et aux particuliers, ne trouver, dès qu'il devient coupable, personne qui fasse le plus petit mouvement pour embrasser sa défense. C'est que l'amour de la patrie avait dans tous les coeurs plus de pouvoir qu'aucun autre sentiment. Ayant plu d'égard aux dangers présents, auxquels l'ambition de Manlius l'avait exposée qu'a ses services passés, Renie ne vil que sa mort pour se délivrer de ces dangers. « Telle fut, dit Tite-Live, la fin de cet homme, qui eût été recommandable s'il ne fût pas né dans un pays libre. »

« Sans contredit, si Manlius fût né au temps de Marius et de Sylla, où les coeurs étaient déjà corrompus et où il eût pu les diriger d'après son ambition, il aurait eu les mêmes succès que Marius, Sylla et tous ceux qui depuis aspirèrent à la tyrannie; et si Marius et Sylla eussent vécu au temps de Manlius, ils eussent échoué comme lui. Car un homme peut bien par sa conduite et ses manières criminelles commencer à corrompre un peuple; mais il est impossible que sa vie soit assez longue pour qu'il puisse en recueillir le fruit; et quand bien même ce temps lui suffirait pour réussir, le caractère naturellement impatient des hommes, qui ne peuvent souffrir de retard dans leurs jouissances, serait un obstacle à ses succès, en sorte que, par trop d'empressement ou par erreur, on le verrait à contretemps tenter son entreprise et y échouer. » ( MACHIAVEL, Discours sur la première dérade de Tite-Live; liv. III, c. I et VII, trad. de Guirodet. )

Voici le jugement que porte sur Manlius un ancien historien latin, Q. Clandius Quadrigarius, dans un fragment qui nous a été conserve par Aulu-Gelle ( XVII, 2 ).

« Nam M. Manlius, quum Capitolium servasse a Gallis supra ostendi, cujusque operam cum M. Furio dictatore apud Gallos comprime fortem atque exseperabilem respublica sensit, is et genere, et vi, et virtute bellica nemini concedebat simul forma, factis, eloquentia, dignitate, acrimonia, confidentia pariter praecellebat : ut facile intelligeretur magnum viaticum ex se atque in se ad rempublicam evertendam habere. »

« Car M. Manlius, qui sauva des Gaulois le Capitole, comme je l'ai montré plus haut, et dont l'activité, secondée par M. Furius, dictateur, se montra merveilleusement forte et insurmontable contre eux, au profit de la république, ne le cédait à personne en naissance, en vigueur, en vertu guerrière Il se faisait également remarquer par sa taille, sa bravoure, son éloquence, sa dignité, sa sévérité, son assurance, en sorte qu'il était facile de voir qu'il avait par lui et en lui de puissantes ressources pour le renversement de la république. » ( Trad. de M. Armand Cassan, Lettres inéd. de Fronton et Mare-Aurèle ).

Case. XXIX.-- Eae quoque expugnatæ. Niebuhr (t. II, p. 661; t. IV, p. 379 de la tr. fr.) combat à tort Tite-Live au sujet de la prise de Vélitres. Il s'appuie du témoignage de l'ancienne inscription citée plus bas par notre auteur; or ce monument est au contraire favorable à l'historien romain. Tite-Lirv en effet dit que Velitres fut prise avec huit autres villes, et c'est aussi ce qu'affirme Paul Diacre (II, 1 ). De plus, il remarque expressément que Préneste ne fut pas enlevée de vive force, mais qu'elle se rendit; d'où l'on peut conclure que Velitres était comprise dans les neuf villes prises d'assaut. Si Tite-Live, dans son récit, ne parle d'abord que de huit villes, c'est qu'il veut distinguer Vélitres, et insister sur sa conquête. C'est à tort aussi que Wachsmuth ( De aeltere Geschichte des roem. Staates, p. 416 ) avance que l'inscription ne mentionnait que neuf villes, car Tite-Live, se contentant de donner le sommaire de ce monument, n'avait pas besoin d'ajouter que Préneste se rendit le dixième jour, ou bien que les neuf villes avaient été prises en neuf jours, comme le voudrait Heusinger, dont la conjecture oppida 839 novem diebus novem, ne paraît pas nécessaire. La principale difficulté, élevée par Niebuhr, tient à ce que Vélitres est prise ici sans grand'peine par les Romains, tandis que dans la suite toute la puissance romaine échoua devant cette place durant plusieurs années. Mais rien n'empêche d'admettre que les Veliterniens, ayant recouvré leur indépendance à la faveur des troubles de Rome, fortifièrent leur ville avec plus de soin et, s'étant mis à l'abri d'une nouvelle surprise, opposèrent à une seconde attaque une résistance longue et opiniâtre. Cf., ch. XXXVI.

CHAP. XXXIV. — In orbe vis patrum in dies miseriaeque plebis crescebant. Nous ne pouvons nous refuser ici au plaisir de citer quelques belles pages où M. Michelet a éloquemment exprimé cette misère du peuple romain : le lecteur y trouvera d'ailleurs les principaux traits de la législation des douze tables au sujet des débiteurs. La connaissance de ces lois jettera de vives lumières sur plusieurs passages de ce livre, qui, sans cela, présenteraient de sérieuses difficultés.

« Voyons quelle était à Rome la situation des plébéiens. Le cens du consul Valerius Publicola donna cent trente mille hommes capables de porter les armes, ce qui ferait supposer une population de plus de six cent mille antes, sans compter les affranchis et les esclaves. Il fallait que cette multitude tirât sa subsistance d'un territoire d'environ treize lieues carrées. Nulle autre industrie que l'agriculture; entouré des peuples ennemis, les terres étaient exposées à de continuels ravages, et la ressource incertaine du butin enlevé à la guerre ne suffisait pas pour les compenser. La guerre ôte plus au vaincu qu'elle ne donne au vainqueur, quelques gerbes de blé que rapportait le plébéien ne compensaient pas la perte de sa chaumière incendiée, de ses charrues, de ses bœufs, enlevés l'année précédente par les Èques ou les Sabins. Lorsqu'il rentrait dans Rome, vainqueur et ruiné, et que ses enfants l'entouraient en criant pour avoir du pain, il allait frapper à la porte du patricien ou du riche plébéien, demandait à emprunter jusqu'a la campagne prochaine, promettant d'enlever aux Volsques ou aux Étrusques de quoi acquitter sa dette, et hypothéquant sa première victoire. Cette garantie ne suffisait pas ; il fallait qu'il engageât son petit champ, et le patricien lui donnait quelque subsistance, en stipulant le taux énorme de douze pour cent par année. Depuis l'institution des comices par centuries, le pouvoir politique ayant passe de la noblesse à la richesse, l'avidité naturelle du Romain fut stimulée par l'ambition, et l'usure était le seul moyen de satisfaire cette avidité. La valeur du champ engagé était bientôt absorbée par les intérêts accumulés. La personne du plébéien répondait de la dette, quand on dit la personne du père de famille, on dit sa famille entière; car sa femme, ses enfants ne sont que ses membres. Dès lors il pouvait encore voler au forum, combattre à l'armée; il n'en était pas moins nexus, lie; ce bras qui frappait l'ennemi, sentait déjà la chaîne du créancier. La terrible diminutio capitis était imminente. Le malheureux allait, venait, et déjà il était mort. Enfin l'époque fatale arrive. Il faut payer. La campagne n'a pas été heureuse. L'armée rentre dans Rome. Que deviendra le plébéien ? Les douze tables donnent la réponse ; elles n'ont fait que consacrer les usages antérieurs. Écoutons ce chant terrible de la loi (lex horrendi carminis erat ). TITE-LIVE.

« Qu'on l'appelle en justice ! s'il n'y va, prends des témoins, contrains-le. S'il diffère et veut lever le pied, mets la main sur lui. Si l'age ou la maladie l'empêche de comparaître, fournis un cheval, mais point de« litière. Eh quoi I le malheureux est revenu blesse dans Rome; son sang coule pour le pays, le jetterez-vous mourant sur un cheval? n'importe, il faut aller. Il se présente au tribunal avec sa femme en deuil et ses enfants qui pleurent. »

« Que le riche réponde pour le riche; pour le prolétaire, qui voudra. — La dette avouée, l'affaire jugée, a trente jours de délai. Puis, qu'on mette la main sur lui, qu'on le mène au juge. — Le coucher du soleil ferme le tribunal. S'il ne satisfait pas au jugement, si personne ne répond pour lui, le créancier l'emmènera et l'attachera avec des courroies ou avec des chaînes qui pèseront quinze livres; moins de quinze livres, si le créancier le veut. — Que le prisonnier vive du sien. Sinon, donnez-lui une livre de farine, ou plus, à votre a volonté. » Grâce soit rendue à l'humanité de la loi ! elle permet au créancier d'alléger la chaîne et d'augmenter la nourriture; elle lui permet bien d'autres choses en ne les défendant pas; et les fouets, et l'humidité d'une prison ténébreuse et la torture d'une longue immobilité...

J'aime encore mieux m'arrêter dans l'horreur de ce cachot, que de chercher ce qu'est devenue la famille de ce pauvre misérable, esclave aujourd'hui comme lui, heureux si, par une émancipation prudente, il a su préserver à temps ses enfants. Sinon, leur père pourra, de l'ergastulum obscur où ou le retient, les entendre crier sous le fouet, ou peut-être, au milieu des derniers outrages, l'appeler à leur secours...

« S'il ne s'arrange point, tenez-le dans les liens soixante jours; cependant produisez-le en justice par trois jours de marché, et là, publiez à combien se monte la dette. » Hélas! lorsque l'infortune sortira des tortures du cachot pour subir le grand jour et l'infamie de la place publique, ne se trouvera t-il donc personne pour l'arracher à ces mains cruelles?

« Au troisième jour de marché, s'il y a plusieurs créanciers, qu'ils coupent le corps du débiteur. S'ils coupent plus ou moins qu'ils n'en soient pas responsables. S'ils veulent, ils peuvent le vendre à l'étranger au delà du Tibre. » Ainsi, dans Shakspeare, le juif Shylock stipule, encas de non paiement, une livre de chair à prendre sur le corps de son débiteur. » (Histoire romaine, liv. I, ch. 2, t. I, p. 155 et suiv., 2e edit. ).

Il paraît difficile d'admettre que le ternie secanto de la loi des douze tables, ait été jamais pris dans le sens que M. Michelet lui donne, d'après Aulu-Gelle. Si la prescription de la loi eût été aussi cruelle, l'occasion n'eût pas manqué à Tite-Live d'en tirer des mouvements oratoires; or il n'y fait pas une seule allusion. Du reste le sens prêté à secare n'est pas le seul dont il soit susceptible. Dans Cicéron sector indique l'acheteur. Voyez Philipp., II, 26: pro Rosc. Amer., XXIX; de Invent., I, 45; Asconius, sur Cic. in Verr., II, 1, 20, ne laisse aucun doute à cet égard. On peut donc penser que par secanto la loi prescrivait uniquement le partage des biens du débiteur; et, ce qui porterait encore a préférer ce sens, c'est qu'elle autorise plus bas à vendre le prisonnier au delà du Tibre. Elle n'avait donc d'autre objet que de satisfaire l'avidité et l'avarice des créanciers.

CHAP. XXXIV. — Quum ad id, moris ejus insueta, expavisset minor Fabia, risui sorori fuit... nupta in domo, quam nec honos, nec gratia intrare posset.

Cette petite aventure n'est rien moins que vraisem- 840 blable. La jeune Fabia avait pu s'habituer au bruit du licteur dans la maison de son père. D'ailleurs de ce que son mari, Licinius Stolon, était plébéien, il ne s'ensuivait pas qu'elle dût désespérer d'entendre un jour ce bruit chez elle : il y avait vingt quatre ans que le peuple était admis au partage du tribunat militaire; le père de Licinius avait été deux fois élevé à cette dignité (l.V, ch. XVIII et XX), et son grand-père, P. Licinius Calvus, était le premier de son ordre qui en eût été revêtu (l. V, ch. XII ). Du reste rien ne prouve que cette anecdote, dont Beaufort ( de l'Incert., Il, c. 10,) et Niebuhr (t. III, 2; t. V, p. 3, tr. fr. ) ont démontré la fausseté, soit empruntée à des annales plus récentes, car Tite-Live la donne comme authentique. Il faut en voir l'origine dans la haine des patriciens qui la répandirent de bonne heure, afin de dissimuler leur défaite, en assignant aux rogations de Licinius Stolon une cause aussi puérile.

La famille Licinia est une de celles qui fournirent le plus de grands hommes à la république. Trois de ses branches se sont surtout illustrées, les Crassus, les Lucullus, les Murena.

CHAP. XXXV. — Creatique tribuni C. Licinius et L. Sextius. Dodwell intercale ici une année à laquelle il donne, pour tribuns militaires avec puissance de consuls, L. Papirius, L. Menenius, Ser. Sulpicius, Serv. Cornelius, qu'il trouve mentionnes dans Diodore pour la première année de la cent troisième olympiade. Voyez, au reste, dans son ouvrage mime les raisons qu'il développe, pour justifier sa conjecture. Dissert. X, de Cyclis Romanorum, sect. 82.

CHAP. XLI. — Omitto Licinium Sextiumque, quorum annos in perpetua potestate, tanquam regum in Capitolio, numeratis. Ce passage a été expliqué de différentes manières, par les commentateurs. Les uns out vu, dans ces mots, in Capitolio une allusion aux fastes capitolins, les autres au lieu où se tenaient alors les comices tribuniciennes. J. Gronove pense qu'il faut les retrancher du texte où ils ont pu, dit il, être ajoutés par un copiste qui aura trouvé que la phrase ne finissait pas d une manière harmonieuse. Suivant M. Lemaire, qui adopte l'explication de Gisb. Cuper, Tite-Live aurait eu en vue les statues des rois, qui, au rapport de Pline, XXXIII, 1 et de Dion Cassius, XLIII, se trouvaient au Capitole, et sur les piédestaux desquelles était gravée la durée des différents règnes. Or, les années pendant lesquelles Licinius et Sextius avaient exercé le tribunat, se suivaient sans interruption, comme celles de ces règnes; on pouvait donc aussi les compter en se servant de l'adjectif numéral avec le mot annos (novem annos), au lieu de l'adverbe terminé en um, nonum, dont on se servait ordinairement. Crevier, qui ponctue différemment, et place la virgule après regum, au lieu de la placer après Captlolio, pense qu'il s'agit ici des clous que l'on enfonçait tous les ans dans le mur de droite du temple de Jupiter, et qui servaient, dit-on, à compter les années. Il faudrait alors traduire ainsi: « Je laisse de côté Licinius et Sextius; vous pouvez compter au Capitole les années de leur pouvoir perpétuel comme celui des rois. » Mais il est constant que ces clous n'étaient pas une indication chronologique et n'avaient qu'un objet purement religieux. Voy. M. Leclerc, ouv. cit. p. 69.

IBID. — Quid enim, si pulli non pascentur. Benjamin Constant, dans son ouvrage sur le polythéisme romain, l. XII, ch. I, fait allusion ace passage de Tite-Live.

« Tite-Live, dit-il, ne peut s'empêcher de parler avecun sourire involontaire des pratiques relatives aux poulets sacrés; mais tout à coup il se le reproche, et, reprenant une gravité forcée : » c'est en ne méprisant pas ces pratiques, dit-il, que nos ancêtres ont rendu la république glorieuse. On voit qu'il aimerait à rendre hommage aux institutions de Numa; mais, après les avoir décrites avec éloge, il les fait redescendre, maigre lui, jusqu'au rang subalterne d'un calcul. Il appelle la religion un moyen efficace de subjuguer une multitude ignorante et féroce. « La crainte des dieux, dit-il, ne peut s'emparer des âmes sans quelque supposition de miracle. Numa feignit donc des entrevues secrètes avec Égérie; et, comme il est beau de pouvoir à volonté . suspendre les assemblées populaires, et frapper le peupie d'immobilité, il inventa les jours fastes et néfastes (l. I, ch. XIX.) » Ainsi chaque pratique, chaque rite, chaque tradition, chaque article de loi est analysé, expliqué, dépouillé de tout prestige. On croit defendre la religion en indiquant son but, et l'on ne sait pis qu'en lui donnant un but hors d'elle-même, on porte la hache à la racine de l'arbre dont on veut sauver les rameaux. »

CHAP. XLI. — Apicem dialem. « Apex, du vieux mot latin apere, lier, signifie une petite branche d'arbre, de ceux qu'on appelait felices, laquelle s'attachait avec de la laine sur le bonnet du flamine. Le fil de laine s'appelait apiculus. Souvent apex se prend, comme ici, pour le bonnet lui-même. » CREVIER.

CHAP. XLIi. — Bellatum cum Gallis. Pour le récit des combats entre les Romains et les Gaulois ou ne peut prouver le défaut de sincérité des sources où a puisé Tite-Live, et l'on n'est pas fondé à invoquer contre lui le silence de Polybe, qui ne parle que des incursions des Gaulois coutre les Romains; incursions qui, suivant lui, n auraient pas été repoussées. Polybe ne donne de cette guerre qu'un abrogé fort succinct. De plus les calculs chronologiques prouvent qu'il a omis plusieurs faits. Dans le compte qu'il a soin de toujours donner des années écoulées dans l'intervalle d'une expédition à l'autre, il manque huit années. Il arrive en effet au nombre quatre-vingt-dix-neuf; tandis qu'il s'est réellement écoulé un intervalle de cent dix-sept ans depuis la prise de Rome jusqu'a la mort du consul Lucius. Niebuhr (t. III, p. 87 ; t. V, p. 104, tr. fr.) dit à ce sujet : « On doit à Polybe une foi entière pour son temps; mais il n'en est pas de même dans des époques plus anciennes, pour lesquelles il a dû chercher dans les annales, au risque d'omettre les faits d'une année, comme cela paraît lui être arrivé pour la dictature de 394 ( 396 ).

IBID. — Pluribus auctoribus magis adducor. Tite-Live rejette le récit de Claudius et adopte une version plus accréditée, Les annaies variaient en ce que, suivant les unes, le premier combat, celui de l'année 388, fut livré sur les bords de l'Anio, tandis que le second, celui de I'année 394., eut lieu près d'Albe. Telle était l'opinion suivie par Claudius Quadrigarius, Plutarque et Polybe qui toutefois omet le combat peu important de l'Anio. Suivant d'autres ( Tite-Live, Denys, etc. ), le premier combat fut celui d'Albe, et le second celui de l'Anio. Le changement d'armes, la mention du vin d'Albe, et d'autres détails, qu'on trouve dans Denys d'Halicarnasse, prouvent que les annales étaient sur ce point plus explicites que ne l'est Tite-Live, dont la brièveté en cet endroit doit s'expliquer par son empressement habituel d'arriver à la fin du livre. C'est pour cela aussi que les grandes et dernières luttes 841 entre les patriciens et les plébéiens, qui assurèrent It triomphe définitif des lois Liciniennes, sont à peine indiquées.

CHAP. XLI.— L. Sextius de plebe, primus consul factus. Dans la dernière partie de ce livre Tite-Live suit surtout Fabius, ou du moins son système chronologique. De la prise de Rome par les Gaulois à la création des premiers consuls plébéiens il y a vingt-deux ans, selon le revit de Tite-Live ( cl. Perizonius Animadv. Hist., c. ult., p. 462). C'était l'opinion de Fabius Aulu-Gelle, V. 6). Suivant d'autres, cet intervalle était de vingt-trois ans, et dans la vingt-quatrième même se plaçait le consulat plébéien. C'est ce dernier système qu'adopte Tite-Live dans le livre suivant, mettant ainsi sa narration en désaccord avec celle du sixième livre; soit qu'il l'ait empruntée à d'autres annales, soit qu'il ait eu des fastes différents sous lev yeux. Ainsi l. V il, ch I, il dit que Camille vécut vingt-cinq ans après la prise de Rome. S'il en est ainsi, les consuls plébéiens de l'année précédente ont été en charge pendant la vingt-quatrième année, et durent par conséquent être désignés la vingt-troisième. C'est ainsi encore que dans le même livre, ch. XVIII, à la fin de l'an 400, il compte trente-cinq ans depuis l'incendie de Rome, et onze depuis l'institution du consulat plébéien; ce qui place cette institution à la vingt-quatrième année qui suivit la prise de Rome.

CHAP. XLII. — Quum tamen per dictatorem conditionibus sedatae discordiae sunt. « Ce fut, dit Plutarque, en terminant la biographie de Camille, le dernier acte de sa vie publique. L'année suivante, une maladie contagieuse exerça sur Rome ses ravages; une multitude infinie de citoyenus, et parmi eux beaucoup de magistrats, en furent victimes; Camille fut du nombre. A ne considérer que son âge, et sa vie comblée d'honneurs, sa mort ne fut certainement pas prématurée. Cependant elle affligea plus les Romains, à elle seule, que toutes celles qu'ils eurent à déplorer dans ces tristes circonstances. »

IBID. — Ut ludi maximi fierent, et dies unus ad triduum adjiceretur. Il s'agit ici des féries latines, dont il a été question dans le livre précédent, ch. V. Le témoignage de Plutarque ne laisse aucun doute à cet égard; ταῖς δὲ καλουμέναις Λατίναις μίαν ἡμέραν προσθέντας ἑορτάζειν τέτταρας, παραυτίκα δὲ θύειν καὶ στεφανηφορεῖν Ῥωμαίους ἅπαντας. (Vie de Camille, 55, ed. Reisk. ) Il ajoute que Camille fut reconduit chez lui aux applaudissements du peuple tout entier, et que, pour rendre grâces aux dieux de la réconciliation des deux ordres de l'état, on décida qu'un temple serait élevé a la Concorde, selon le voeu qu'en avait fait ce grand homme, de manière à dominer le lieu où s'assemblaient les comices.

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Tite-Live : livre XXXII

TITE-LIVE

Ab Urbe Condita,

Livre XXXII

Collection des Auteurs latins sous la direction de M. Nisard,

Oeuvres de Tite-Live, t. II, Paris, Firmin Didot, 1864

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310 LIVRE SEPTIÈME.

SOMMAIRE. — Création de deux nouvelles magistratures, la préture et l'édilité curule. — Rome est malade d'une peste rendue célèbre par la mort de Furius Camille. — En cherchant un remède et un terme à ce mal dans de nouvelles pratiques religieuses, on établit les premiers jeux scéniques. — L. Manlius est assigné par M. Pomponius, tribun du peuple, pour avoir agi dans une levée avec trop de rigueur, et bannit aux champs, sans aucun grief, son fils T. Manlius; mais ce jeune homme, dont le bannissement était un des actes reprochés à son père, vient trouver au lit le tribun, et, le fer à la main, l'oblige à jurer solennellement qu'il ne poursuivra pas son accusation. — La terre s'étant ouverte au sein de la ville, la patrie entière s'épouvante, et l'on jette dans les profondeurs du gouffre toutes les richesses de la cite romaine; Curtius, tout armé et monté sur son cheval, s'y précipite et l'abîme est comblé. — T. Manlius, ce jeune homme qui avait délivré son père des persécutions d'un tribun, descend en combat singulier contre un Gaulois qui défiait les soldats de l'armée romaine, le tue et lui arrache son collier d'or; lui-même il se fait ensuite une parure de ce collier, et en conséquence on le surnomme Torquatus. — On crée deux nouvelles tribus. la Pomptina et la Publilia.—Licinius Stolo est condamné en vertu de sa propre loi, comme possédant plus de cinq cents arpents de terre. — M. Valerius, tribun militaire, provoqué par un Gaulois, le tue, seconde par un corbeau qui, pendant le combat, se perche sur son casque, et, des ongles et du bec, harcèle l'ennemi. Il reçoit pour cela le nom de Corvus, et, pour prix de sa valeur, il est créé consul l'année suivante, à l'âge de vingt-trois ans. — Alliance avec les Carthaginois. — Les Campaniens, attaqués et pressés par les Samnites . demandent contre eux au sénat un secours qu'ils n'obtiennent pas : ils livrent leur file et leur territoire au peuple romain. En conséquence, le peuple romain se décide à défendre par les armes, contre les Samnites, ce pays devenu son bien. — Engagée par A. Cornelius, consul, dans une position défavorable, l'armée se trouve en grand péril; P. Decius Mus, tribun militaire, parvient à la sauver; s'étant emparé d'une colline qui commande la hauteur où sont postes les Samnites, il donne moyen au consul de se retirer dans une position meilleure; pour lui, malgré les ennemis qui l'entourent, il échappe. — Les soldats romains laissés en garnison dans Capoue ayant conspiré pour s'emparer de cette ville, et le complot ayant été découvert, ils quittent, par crainte du supplice, le parti de Rome; mais par ses remontrances, M. Valerius Corvus, dictateur, les fait revenir de leur égarement et les rend à la patrie. — Guerres et succès divers contre les Herniques, les Gaulois, les Tiburtes, les Privernates, les Tarquiniens, les Samnites et les Volsques.

I. Cette année sera célèbre par le consulat d'un homme nouveau, célèbre par l'établissement de deux nouvelles magistratures, la préture et l'édilité curule. Les patriciens revendiquèrent ces dignités comme dédommagement de l'un des consulats cédé au peuple. Le peuple donna à L. Sextius le consulat qu'il avait conquis; les patriciens appelèrent à la présure Sp. Furius, fils de M. Camille, et à l'édilité Cn. Quinctius Capitolinus et P. Cornélius Scipion, trois hommes de leur ordre, qu'ils firent nommer par l'influence des tribus de la campagne. A L. Sextius on donna un collègue patrictien, L. Emilius Mamercinus. Au commencement de l'année, le bruit que les Gaulois, récemment dispersés dans l'Apulie, s'étaient ralliés, et la nouvelle d'une défection des Herniques, agitèrent les esprits. Comme on remettait à dessein toute décision, afin de ne pas donner au consul plébéien l'occasion d'agir, il y eut vacance et repos de toute chose comme aux jours de Justitium. Seulement les tribuns ne purent supporter en silence que la noblesse eût à elle, pour un seul consul plébéien, trois magistrats patriciens, siégeant en chaises curules et revêtus de la prétexte, ainsi que 311 des consuls; sans compter le préteur, chef de la justice et collègue des consuls, créé sous les mêmes auspices; de sorte que le sénat eut honte d'exiger que les édiles curules fussent encore choisis parmi les patriciens. On était d'abord convenu de les prendre de deux ans en deux ans au sein du peuple; puis on laissa le choix libre. Quelque temps après, sous le consulat de L. Génucius et de Q. Servilius, tandis que la sédition et la guerre s'étaient apaisées, Rome ne pouvant être en aucun temps exempte d'alarmes et de dangers, une peste violente éclata. Un censeur, un édile curule, et trois tribuns du peuple, dit-on, succombèrent; et parmi les citoyens il y eut, en proportion, autant de victimes. Mais ce qui rendit cette peste mémorable, ce fut la mort de M. Furius, qui, pour être prévue, n'en fut pas moins cruelle. En effet, cet homme était vraiment unique en toute fortune; avant son bannissement, il était le premier dans la paix et dans la guerre ; pendant son exil il s'illustra encore, soit par les regrets de la cité qui, captive, implora de lui sa délivrance, soit par le bonheur qu'il eut de ne se rétablir dans sa patrie que pour la rétablir elle-même. Puis, après avoir joui, pendant vingt-cinq années qu'il vécut encore, d'une gloire qui n'était pas au-dessus de son mérite, il fut digne d'être appelé, après Romulus, le second fondateur de la ville de Rome.

Il. Cette année et la suivante, sous le consulat de C. Sulpicius Péticus et de C. Licinius Stolo, la peste continua. Il ne se fit rien de remarquable; seulement, pour demander la paix aux dieux, on célébra, pour la troisième fois depuis la fondation de Rome, un lectisterne. Et comme ni les remèdes humains ni la bonté des dieux ne pouvaient calmer la violence du mal, la superstition s'empara des esprits, et c'est alors, à ce qu'on rapporte, qu'entre autres moyens d'apaiser le courroux céleste, on imagina les jeux scéniques, ce qui fut une nouveauté pour ce peuple guerrier qui n'avait eu jusque là que les jeux du cirque. Au reste, cette innovation, comme presque toutes les autres, fut dans le principe une chose de fort peu d'appareil, et qui on avait même empruntée à l'étranger. Des bateleurs venus d'Étrurie, dansant au son de la flûte, exécutaient, à la mode toscane, des mouvements qui n'étaient pas sans grâce; mais ils n'avaient ni chant, ni paroles, ni gestes. Bientôt nos jeunes gens s'avisèrent de les imiter, tout en se renvoyant en vers grossiers de joyeuses railleries, accompagnées de gestes qui s'accordaient assez à la voix. La chose une fois accueillie se répéta souvent et prit faveur. Comme en langue toscane un bateleur s'appelait hister, on donna le nom d'histrions aux acteurs indigènes, qui déjà ne se lançaient plus comme d'abord ce vers semblable au fescennin, rude et sans art, qu'ils improvisaient tour à tour, mais qui représentaient des satires mélodieuses, avec un chant réglé sur les modulations de la flûte, et que le geste suivait en mesure. Quelques années après, Livius qui, le premier, renonçant à la satire, avait osé s'élever jusqu'à des compositions dramatiques, et qui était, comme tous les auteurs de cette époque, acteur dans ses propres ouvrages, Livius, souvent redemandé, ayant fatigué sa voix, obtint, dit-on, la permission de placer devant le joueur 312 de flûte un jeune esclave qui chanterait pour lui, et il joua avec plus de vigueur et d'expression, n'étant plus gêné par le souci de ménager sa voix. Dès lors l'histrion eut sous la main un chanteur, et dut réserver sa voix pour la déclamation. Depuis que cette loi prévalut dans les représentations, la libre et folâtre gaieté des jeux disparut, et par degrés le divertissement devint un art. Alors la jeunesse, abandonnant le drame aux histrions, reprit l'usage des anciennes bouffonneries, entremêlées de vers, et qui, plus tard, sous le nom d'exodes, empruntèrent leurs sujets aux fables Atellanes. Ce genre d'amusement qu'elle avait reçu des Osques, la jeunesse se l'appropria, et ne souffrit point qu'il fût profané par les histrions. Aussi demeure-t-il établi que les acteurs d'Atellanes ne sont exclus ni de la tribu ni du service militaire, n'étant pas considérés comme de véritables comédiens. Parmi les humbles commencements des autres institutions, j'ai cru pouvoir aussi placer la première origine de ces jeux, afin de montrer combien fut sage en son principe ce divertissement aujourd'hui si follement coûteux, et auquel suffit à peine la richesse des plus opulents royaumes.

III. Cependant ces jeux, qui furent d'abord une expiation religieuse, ne guérirent ni les esprits de leurs pieuses terreurs, ni les corps de leurs souffrances. Il y a plus : le Tibre débordé, étant venu un jour inonder le cirque au milieu de la célébration des jeux, qui fut interrompue, on regarda ce malheur comme une preuve de l'aversion et du mépris des dieux pour ces moyens de les fléchir, et les craintes redoublèrent. En conséquence, sous le consulat de Cn. Génucius et de L.Aemilius Mamercinus, élus tous deux pour la seconde fois, les esprits étaient plus tourmentés de la recherche d'un remède expiatoire que les corps de leurs souffrances; les vieillards, dit-on, se rappelèrent enfin qu'autrefois un dictateur, en enfonçant le clou, avait calmé la peste. Le sénat se fit alors un devoir sacré d'ordonner qu'un dictateur serait créé dans le but d'enfoncer le clou; et l'on créa L. Manlius Imperiosus, qui nomma L. Pinarius maître de la cavalerie. Il y a une ancienne loi qui porte écrit en vieilles lettres et en vieux langage :

« Que le suprême préteur, aux ides de septembre, plante le clou. »

Elle fut attachée à droite dans le temple de Jupiter, très bon, très grand, du côté du sanctuaire de Minerve. Le clou, dans ces temps où l'on connaissait à peine l'écriture, était, dit-on, employé à marquer les années; et la loi fut consacrée dans le sanctuaire de Minerve, parce que Minerve avait inventé les nombres. Les Volsiniens également désignaient le nombre des années par des clous enfoncés dans le temple de Nortia, déesse étrusque ; ainsi l'affirme Cincius, qui a si bien étudié tous les monuments de ce genre. Ce fut le consul M. Horatius qui, conformément à la loi, attacha le clou dans le temple de Jupiter, très bon, très grand, l'année qui suivit l'expulsion des rois; en-suite l'accomplissement de cette cérémonie passa des consuls aux dictateurs, comme revêtus d'une autorité plus grande. Par la suite, cet usage avait été abandonné; mais cette fois on pensa que la chose valait la peine que l'on créât un dictateur, et ce fut L. Manlius. Mais comme s'il eût été appelé là 313 pour gouverner la république, et non pour l'acquitter envers les dieux, désirant porter la guerre aux Herniques, il tourmenta la jeunesse de levées rigoureuses, jusqu'à ce qu'enfin, ayant irrité contre lui tous les tribuns du peuple, soit par force, soit par honte, il abdiqua la dictature.

IV. Néanmoins, au commencement de l'année suivante, sous les consuls Q. Servilius Ahala et L. Génucius, Manlius fut cité en jugement par M. Pomponius, tribun dn peuple. La rigueur qu'il avait employée dans les levées, où il allait jusqu'à infliger non pas seulement des amendes, mais des punitions corporelles, tantôt frappant de verges, tantôt condamnant à la prison ceux qui n'avaient pas répondu à l'appel, était odieuse; mais ce qui l'était plus encore, c'était son naturel dur, et le surnom d'Impérieux, mal sonnant pour une cité libre, et que lui avait valu une ostentation de sévérité qu'il exerçait indistinctement sur les étrangers, sur ses proches et même sur son propre sang. Entre autres griefs, le tribun lui reprochait

« que son fils, adolescent qui n'avait jamais fait le moindre mal, avait été par lui banni de la ville, du logis, du sein des pénates, prisé du forum, de la lumière, de la société de ses amis, condamné à des travaux serviles, presqu'au fond d'une prison et d'un cachot d'esclaves, où ce jeune homme de si haute naissance, ce fils de dictateur, apprenait, par un supplice de chaque jour, qu'il était né d'un père digne de son surnom. Et quel était son crime? Il s'exprimait avec peine, et sa langue manquait d'agilité. Mais ce vice de la nature, un père, pour peu qu'il y eût en lui quelque chose d'humain, ne devait-il pas le corriger par l'éducation, au lieu de le punir et de le révéler aux autres par ses persécutions? Les brutes elles-mêmes ne chérissent et ne caressent pas moins leurs petits, même quand ils ont quelque défaut. Mais, par Hercule, L. Manlius accroît le mal par le mal; il alourdit encore cet esprit paresseux, et, s'il reste en ce jeune homme un peu de vigueur naturelle, il va l'éteindre dans cette vie sauvage, dans ces habitudes rus-tiques, en le retenant au milieu des troupeaux. »

V. Tout le monde, excepté le jeune homme, était irrité par cette accusation. Pour lui, au contraire, affligé d'être un sujet de haine et de poursuites contre son père, et voulant apprendre aux dieux et aux hommes qu'il aimait mieux venir en aide à son père qu'à ses ennemis, il conçut dans son esprit rude et sauvage un projet dont l'exemple n'était pas sans danger dans une ville libre, mais qui mérite des louanges à cause de la piété qui l'inspira. A l'insu de tous, un couteau sous sa robe, il vient un matin à la ville, et de la porte marche droit à la maison du tribun M. Pomponius, où il dit au portier

« qu'il a besoin de parler sur l'heure à son maître; qu'il est T. Manlius, fils de Lucius. »

Bientôt introduit (car on espérait qu'irrité contre son père, il apportait de nouvelles charges ou des avis sur la conduite do affaire), le salut reçu et rendu :

« Il a, dit-il, quelque chose à dire au tribun, sans témoins.»

Sur un ordre, tout le monde s'étant éloigné, il tire son couteau, et, se tenant sur le lit, le fer levé, il menace le tribun de le percer sur-le-champ, s'il ne jure dans les termes qu'il lui dictera,

« de ne jamais convoquer d'assemblée du peuple pour accu-

314 ser son père.»

Le tribun s'effraie : car le fer brillait à ses yeux; il était seul, sans armes, et il voyait devant lui un jeune homme robuste, et ce qui n'était pas moins à craindre, ayant en ses forces une confiance brutale : il répète donc le serment qu'on lui impose; plus tard il déclara que c'était par suite de cette violence qu'il avait renoncé à son entreprise. Et quoique le peuple eût préféré qu'on lui laissât la faculté de prononcer sur le sort d'un accusé si cruel et si arrogant, cependant il ne sut pas mauvais gré au fils de ce qu'il avait osé pour son père, et cette action lui parut d'autant plus louable que toute la dureté paternelle n'avait pu rebuter sa piété. Aussi, non content de renoncer à la poursuite du père, il voulut encore honorer le fils; et comme on avait pour la première fois, cette année, déféré aux suffrages l'élection des tribuns de légions (qui auparavant, ainsi qu'aujourd'hui ceux qu'on appelle Rufuli, étaient choisis par les généraux), T. Manlius obtint la seconde des six places, sans avoir mérité cette faveur par aucun titre civil ou militaire, ayant passé sa jeunesse aux champs et loin de la société des hommes.

VI. La même année, on dit qu'un tremblement (le terre, ou quelque autre cause inconnue, fit écrouler le sol au milieu du forum et y ouvrit un vaste gouffre : si bien que les monceaux de terre que chacun y apporta, selon ses forces, ne purent combler cet abîme. Sur un avis des dieux, on se mit à chercher ce qui faisait la principale force du peuple romain ; car c'était là, au dire des devins, ce qu'il fallait sacrifier eu ce lieu, si l'on voulait que la république romaine fût éternelle. Alors M. Curtius, jeune homme qui s'était fort distingué dans la guerre, s'indigna, dit-on, de voir qu'on hésitait, comme si le plus grand bien de Rome n'était pas la valeur et les armes. Ayant obtenu le silence, il se tourne vers les temples des dieux immortels qui dominaient le forum, et, les yeux levés vers le Capitole, les mains tour à tour tendues vers le ciel ou sur les profondeurs de la terre béante, il se dévoue aux dieux mânes ; puis, montant sur un cheval le plus richement équipé qu'il pût, il s'élança tout armé dans le gouffre, où une foule d'hommes et de femmes répandirent sur lui un amas de fruits et d'offrandes expiatoires; et c'est de lui plutôt que de Curtius Mettus, cet antique soldat de T. Tatius, que le lac Curtius aurait tiré son nom. Je n'aurais pas épargné mes peines, si quelque voie pouvait conduire à la vérité; mais il faut aujourd'hui s'en tenir à la tradition, puisque l'ancienneté du fait ne permet pas d'en constater l'authenticité; et d'ailleurs la plus moderne de ces fables donne plus d'éclat au nom du lac. Après l'expiation d'un si grand prodige, et la même année, le sénat s'occupa des Herniques, auxquels il avait, sans succès, envoyé demander raison par les féciaux; il se décida, dès le premier jour, à proposer au peuple de déclarer la guerre à cette nation, et le peuple, en assemblée générale, ordonna la guerre. Le commandement échut par le sort au consul L. Génucius. La cité était dans l'attente : c'était le premier consul plébéien qui eût conduit une guerre sous ses auspices personnels,

315 et l'événement devait la justifier ou la punir de l'admission du peuple aux honneurs. Le destin voulut que Génucius;, marchant précipitamment contre l'ennemi, tombât dans une embuscade : les légions, surprises et attaquées, se dispersèrent, et le consul fut enveloppé par l'ennemi qui le tua sans le connaître. Quand celte nouvelle arriva à Rome, les patriciens, moins affligés de ce désastre que joyeux de l'expédition malheureuse d'un consul plébéien, répétaient de tous côtés avec dédain :

« Allez! faites des consuls plébéiens! transmettez les auspices aux profanes ! On a pu, par un plébiscite, déposséder les patriciens de leurs dignités; mais cette loi contre les auspices a-t-elle pu valoir aussi contre les dieux immortels? Ils ont vengé leur divinité, leurs auspices : à peine a-t-on vu les auspices aux mains d'un homme qui n'avait ni le droit ni le pouvoir d'y toucher, que l'armée a péri avec son chef : cet exemple servira de leçon à ceux qui voudraient désormais, dans les comices, confondre tous les droits des familles. »

Tels étalent les discours qu'on ne cessait d'entendre dans la curie et dans le forum. Ap. Claudius, qui avait repoussé la loi, accusait alors avec plus d'autorité que jamais le résultat d'une mesure qu'il avait repoussée. Avec l'assentiment des patriciens, le consul Servilius le nomma dictateur; et l'on ordonna une levée et le Justitium.

Vll. Avant que le dictateur et les légions nouvelles fussent arrivés en présence des Herniques, le lieutenant C. Sulpicius avait eu l'occasion d'agir contre eux avec succès. Les Herniques, après la mort du consul, s'étaient avancés hardiment vers le camp des Romains avec l'espoir certain de l'emporter; mais, encouragés par le lieutenant, les soldats, qui d'ailleurs étaient pleins d'indignation et de colère, firent une sortie, et les Hlerniques durent renoncer h l'espoir d'approcher des retranchements; ils furent dispersés et obligés de se retirer en désordre. A l'arrivée du dictateur, la nouvelle armée est réunie à l'ancienne, et les forces sont doublées; il assemble les troupes, comble devant elles de louanges le lieutenant et les soldats dont la valeur avait sauvé le camp, et, par ces louanges, en redonnant du coeur à ceux qui les méritent, il inspire aux autres une noble et vive émulation. L'ennemi, de son côté, se prépare avec non moins d'ardeur à la guerre; il se souvient de son premier succès, et, n'ignorant pas que les Romains ont augmenté leurs forces, il augmente aussi les siennes. Tout ce qui a nom Hernique, tout ce qui a l'âge militaire, est armé: huit cohortes, de quatre cents hommes chacune, formant une élite redoutable, sont enrôlées. A cette fleur de la plus belle jeunesse, on assure, par un décret, double paie, et cet espoir ajoute encore à son courage. On les exempte aussi des travaux militaires, afin qu'uniquement réservés pour le combat, ils sachent qu'ils doivent plus que leur simple part d'homme, en efforts et en valeur. Dans l'ordre de bataille on les place en avant et hors des rangs, afin de mettre plus en vue leur courage. Une plaine de deux milles séparait le camp romain des Herniques : ce fut là, à une distance à peu près égale des deux camps, que le combat se livra. D'abord le succès resta douteux; vainement les cavaliers romains avaient-ils essayé à plusieurs reprises, en chargeant 316 la ligue ennemie, de la rompre. Voyant que, dans cette lutte, le résultat ne répondait pas à leurs efforts, les cavaliers consultent le dictateur, et, avec sa permission, quittent leurs chevaux; puis, poussant un grand cri, ils volent devant les enseignes, et recommencent le combat. L'ennemi n'eût pu soutenir leur choc, si les cohortes dont nous avons parlé n'eussent opposé aux nôtres une pareille vigueur de corps et de courage.

VIll. Alors l'action s'engage entre les plus braves des deux peuples. Les pertes de part et d'autre, quel que soit le nombre de ceux qui tombent emportés par le sort commun (le la guerre, se multiplient par la qualité des morts : le reste des soldats avait pour ainsi dire délégué le combat à ces braves, et remis sa destinée à leur valeur. Beaucoup sont tués de part et d'autre, et plus encore sont blessés. Enfin, les cavaliers, s'excitant les uns les autres, se demandent

« ce qu'ils espèrent encore? A cheval, ils n'ont pu repousser l'ennemi; à pied, ils ne le peuvent pas davantage. Quelle est la troisième espèce de combat qu'ils attendent? A quoi bon s'être jeté fièrement à la tête des enseignes, et combattre en la place des autres? »

S'étant animés entre eux par ces paroles, et ayant poussé un nouveau cri, ils se portent en avant; ils commencent par faire perdre pied à l'ennemi, et, après l'avoir contraint à reculer, le mettent en pleine déroute. Il n'est pas facile de dire ce qui, entre des forces si égales, décida la victoire, à moins que la constante fortune des deux peuples n'ait doublé le courage de l'un et diminué celui de l'autre. Le Romain poursuivit jusqu'à leur camp les Herniques fugitifs; mais, comme il était tard, on différa l'assaut. Les sacrifices, longtemps répétés sans succès, avaient empêché le dictateur de donner le signal avant midi; et le combat s'était ainsi prolongé jusqu'à la nuit. Le lendemain on trouva désert le camp des Herniques ; ils avaient disparu en laissant quelques blessés à l'abandon. La troupe des fuyards, peu nombreuse, fut aperçue par les habitants de Siguia, sous les murs de laquelle elle avait passé; ils la dispersèrent et la massacrèrent dans sa fuite à travers la campagne. Cette victoire ne laissa pas que de coûter du sang aux Romains: on perdit un quart de l'armée, et ce qui ne fut pas de moindre dommage, plusieurs cavaliers romains succombèrent.

IX. L'année suivante, comme les consuls C.

Sulplicius et C. Licinius Calvus avaient mené l'armée contre les Herniques, et que, ne trouvant pas les ennemis en campagne, ils avaient enlevé une des villes de ce peuple nommé Férentinum, à leur retour, Tibur leur ferma ses portes. Ce dernier motif, ajouté à tant d'autres, et après toutes les plaintes que se renvoyaient depuis longtemps les deux peuples, décida Rome à faire demander rai-on par ses féciaux aux Tiburtins, et à leur déclarer la guerre. Il paraît certain que, cette année, T. Quinctius Pennus fut dictateur, et Serv. Cornélius Maluginensis maître de la cavalerie. Selon Macer Licinius, ce ne fut que pour tenir les comices que ce dictateur fut nommé par le consul Licinius, lequel voyant son collègue, au lieu de s'occuper de la guerre, hâter la réunion des comices pour se maintenir au consulat, voulut déjouer une ambition coupa-

317 ble.

Mais, en louant un homme de la même famille que lui, Licinius ôte du poids à son témoignage; et, comme je ne trouve aucune mention de ce fait dans nos plus anciennes annales, j'inclinerais plutôt à croire que la guerre des Gaulois fut alors la seule cause du choix d'un dictateur. Il est constant que, cette année, les Gaulois vinrent camper à trois milles de Rome, sur la voie Salaria, au-delà du pont de l'Anio. Le dictateur ayant, à l'approche des Gaulois, proclamé le Justitium, appela au serment toute la jeunesse, sortit de la ville avec une armée nombreuse, et plaça son camp sur la rive citérieure de l'Anita. lin pont séparait les deux armées, et aucune ne l'osait rompre, pour qu'on n'y vit pas un signe de peur. On s'en disputait la possession par de fréquents combats; mais, comme on se battait à forces presque égales, il était difficile de prévoir qui l'emporterait. Alors un Gaulois, d'une stature imposante, s'avance seul sur le pont, et, parlant de toute la puissance de sa voix :

« Que le plus brave des Romains, dit-il, vienne ici se mesurer avec moi, et l'événement de notre lutte apprendra lequel des deux peuples vaut le mieux à la guerre. »

X. Il y eut un long silence parmi les principaux de la jeunesse romaine: tous craignaient de refuser le combat, mais aucun ne voulait être le premier à en courir la chance si périlleuse. Enfin, T. Manlius, fils de L., qui avait délivré son père des persécutions du tribun, quitte son poste, et s'approchant du dictateur :

a Général, lui dit-il, je n'aurais jamais sans ton ordre, combattu hors des rangs, alors même que j'aurais vu la victoire certaine. Si tu le permets, je veux montrer à cette brute, qui parade insolemment devant les enseignes ennemies, que je descends de cette famille qui renversa de la roche Tarpéienne une armée de Gaulois. »

Alors le dictateur :

« Courage, T. Manlius, lui dit-il; sois dévoué à ta patrie comme tu l'es à ton père. Va, et montre, avec l'aide des dieux, que le nom romain est invincible. »

Les amis du jeune homme lui aident à s'armer; il prend un bouclier d'infanterie, et ceint un glaive espagnol, meilleur pour combattre de près. Dès qu'il est armé et équipé, ils le mènent en face du Gaulois, qui dans sa joie stupide (c'est un détail que les anciens ont cru digne de mémoire ), tirait la langue par raillerie. Ensuite ils regagnent leur poste, laissant seuls les deux adversaires qui ont plutôt l'air de se donner en spectacle que de se trouver là par la loi de la guerre, et qui, à en juger par la vue et d'après les apparences, ne semblent pas d'égale force. L'un se présente avec une stature remarquable, revêtu d'habits qui brillent de mille couleurs, et portant des armes peintes et ciselées en or qui le font resplendir : l'autre est de la taille ordinaire du soldat, et ses armes, plus commodes que belles, n'ont qu'un modeste éclat ; il ne chante pas, ne bondit pas, n'agite pas ses armes d'une manière arrogante; mais sou âme, pleine de courage et d'une muette colère, garde tout son effort pour l'épreuve du combat. Quand ils sont en présence entre les deux armées, entourés de tant d'hommes dont la crainte et l'espérance tiennent les coeurs suspendus, le Gaulois, comme une masse prête à tout écraser, tend son bouclier de la main gauche, et, du tran- 318 chant de son épée, frappe avec un grand bruit, mais inutilement, les armes de l'ennemi qui s'avance. Le Romain, l'épée haute et droite, commence par choquer de son bouclier le bas de l'autre bouclier, pénètre de tout son corps sous cet abri qui le préserve des blessures, se glisse entre le corps et l'armure de l'ennemi, lui plonge par deux fois son glaive dans le ventre et dans l'aine, et l'étend sur le sol, dont il couvre un large espace. L'ayant ainsi renversé, il épargna toute injure à son cadavre; mais il lui ôta son collier, qu'il passa, tout mouillé de sang, à son cou. Les Gaulois, non moins effrayés que surpris, demeuraient immobiles. Pour les Romains, ils s'élancent joyeux de leur poste au devant de leur soldat, et le louant, le félicitant, le conduisent au dictateur. Au milieu de leurs chansons naïves et des saillies de leur gaieté militaire, on entendit le surnom de Torquatus ; ce surnom fut plus tard accueilli, et devint le titre honorifique des descendants et de la famille du vainqueur. Le dictateur y ajouta le don d'une couronne d'or, et, devant l'armée assemblée, releva par les plus beaux éloges l'honneur de ce combat.

XI. Et, par Hercule, tel fut l'effet de ce combat sur l'événement de toute la guerre, que l'armée gauloise, dès la nuit suivante, abandonnant son camp à la hâte, se retira sur les terres de Tibur; puis, après y avoir fait alliance de guerre avec les Tiburtes, qui la secoururent généreusement de vivres, elle passa dans la Campanie. C'est pour cela que, l'année suivante, tandis que le consul, M. Fabius Ambustus, dirigeait, d'après la loi du sort, la campagne contre les Herniques, son collègue C. Pétéiius Balbus mena, par ordre du peuple, une armée contre les Tiburtes. Les Gaulois accoururent de la Campanie au secours de leurs alliés, et d'affreuses dévastations, évidemment conseillées par les Tiburtes, désolèrent les territoires de Lavicum, de Tusculum et d'Albe. Si l'on n'avait eu d'autre ennemi que les Tiburtes, un consul aurait suffi à la république; mais l'invasion des Gaulois força de créer un dictateur : on créa Q. Servilius Abala, qui nomma T. Quinctius maître de la cavalerie, et qui, avec l'approbation du sénat, fit voeu, si l'issue de cette guerre était heureuse, de célébrer les grands jeux. Le dictateur, pour renfermer les Tiburtes dans leur propre guerre, ordonna au consul de rester avec son armée; puis il appela au serment toute la jeunesse, et nul ne refusa le service. On combattit non loin de la porte Colline, avec toutes les forces de la ville, à la vue des parents, des femmes et des enfants; et ces objets qui, même absents, sont de si puissantes exhortations pour le courage, présents et visibles ce jour-là, parlaient vivement à l'orgueil et à l'affection du soldat. Après un grand carnage de part et d'autre, les Gaulois tournèrent enfin le dos, et s'enfuirent à Tibur, qui était comme l'arsenal de cette guerre gauloise ; mais, dans leur désordre, surpris non loin de Tibur par le consul Pétélius, ifs sont refoulés jusque dans les murs de la ville avec les Tiburtes, sortis pour leur porter secours. Cette guerre fut parfaitement conduite, soit par le dictateur, soit par le consul. De son côté, l'autre consul, Fabius, après quelques légers succès contre les Herniques, finit par les vaincre entièrement 319 dans une seule et mémorable bataille où l'ennemi l'avait attaqué avec toutes ses forces. Le dictateur, après avoir comblé les consuls de louanges dans le sénat et devant le peuple, et leur avoir même attribué une partie de sa gloire, abdiqua la dictature. Pétélius triompha deux fois des Gaulois et des Tiburtes. Pour Fabius, on pensa que c'était assez de lui accorder l'ovation. Les Tiburtes se moquèrent du triomphe de Pétélius :

« Où donc leur avait-il livré bataille? Quelques habitants, sortis de la ville pour être témoins de la fuite et de la terreur des Gaulois, voyant que les Romains tombaient aussi sur eux, et massacraient sans distinction tout ce qui se trouvait sur leur chemin, s'étaient réfugiés dans leurs murs. Et c'était l', aux yeux des Romains, un exploit digne du triomphe I Ils ne devaient pas tant se glorifier d'avoir jeté l'alarme aux portes de l'ennemi; ils verraient bientôt une bien autre épouvante aux pieds de leurs murailles. »

XII. En conséquence, l'année suivante, sous les consuls M. Popilius Lénas et Cn. Manlius, au moment où la nuit commence à être silencieuse, une armée ennemie, partie de Tibur, arriva devant Rome. Brusquement arrachés au sommeil, les Romains s'effrayèrent de cette subite attaque et de cette alarme nocturne; d'ailleurs un grand nombre ignorait quel était cet ennemi et d'où il venait. Cependant, on crie aux armes, on met de nouvelles gardes aux portes, on renforce les murailles. Mais, lorsque le jour naissant n'eut montré qu'une faible troupe devant les remparts et nul autre ennemi que les Tiburtes, les deux consuls, sortant par les deux portes, attaquent à la fois cette armée qui déjà se préparait à donner l'assaut; et il fut facile de voir qu'elle avait plus compté sur l'occasion que sur son courage, tant elle eut peine h soutenir le premier choc des Romains! Au reste, à vrai dire, cette invasion fut avantageuse aux Romains; une querelle allait s'élever entre les patriciens et le peuple; et la terreur d'une guerre si soudaine l'étouffa. A cette guerre en succéda une autre où l'invasion de l'ennemi fut plus terrible pour la campagne que pour la ville. Les Tarquiniens envahirent le territoire de Rome et le dévastèrent, principalement du côté qui borde l'Étrurie. Comme on leur avait demandé réparation sans l'obtenir, les nouveaux consuls, C. Fabius et C. Plautius, par ordre du peuple, leur déclarèrent la guerre : à Fabius échut cette campagne, à Plautius, celle contre les Herniques. En même temps, le bruit d'une invasion gauloise augmentait de jour en jour. Mais, au milieu de tant d'alarmes, ce fut pour Rome une consolation que d'accorder aux Latins la paix qu'ils demandaient. Aux ternies d'un ancien traité, qui, pendant de longues années, n'avait pas eu d'effet, on reçut d'eux un bon nombre de troupes; secours qui fortifia la puissance romaine et lui rendit plus légère à supporter la nouvelle de l'arrivée des Gaulois, et de leur halte aux environs de Pedum. On nomma dictateur C. Sulpicius; le consul C. Plautius fut mandé pour cette élection; un maître de cavalerie, M. Valérius fut adjoint au dictateur. Ces chefs, à la tête des plus braves soldats, choisis dans les deux armées consulaires, 320 marchèrent contre les Gaulois. La guerre alla plus lentement qu'on ne l'aurait voulu de part et d'autre : d'abord, les Gaulois seuls désiraient le combat; mais bientôt le soldat romain fut plus fougueux que les Gaulois eux-mêmes à demander les armes et la bataille. Le dictateur, voyant que rien ne pressait, refusait de se hasarder contre un ennemi que le temps devait épuiser chaque jour sur cette terre étrangère, où il ne pouvait pas rester sans réserve de vivres, et sans retranchements à l'épreuve; il considérait en outre que, chez ce peuple, les âmes et les corps, dont toute la force était dans le premier élan, devaient s'énerver au moindre délai. Dans cette vue, le dictateur traînait la guerre en longueur, et il avait menacé d'un châtiment sévère le premier qui combattrait sans sou ordre. Les soldats, mécontents de cette défense, murmuraient entre eux dans les postes et les corps-de-garde, censurant le dictateur, et parfois même s'attaquant au sénat tout entier, parce qu'il n'avait pas confié à des consuls la conduite de cette guerre.

« On a choisi là, disaient-ils, un fameux général, un chef sans pareil, qui s'imagine qu'il n'a qu'à rester tranquille, et que la victoire va d'elle-même lui tomber du ciel dans les bras! »

Ensuite ces propos, et de plus hardis encore, furent répétés publiquement :

« Ou ils combattront en dépit du général, ou ils retourneront les rangs serrés à Rome. »

Bientôt les centurions se mêlent aux soldats : On ne murmure plus seulement dans quelques groupes isolés, mille discours semblables se confondent sur la place d'armes, devant la tente du dictateur ; la foule croît à chaque instant comme une assemblée solennelle, et de toutes parts on crie :

« Il faut aller sur-le-champ vers le dictateur; et Sex. Tullius parlera pour l'armée d'une manière digue de sou courage. »

XIII. Pour la septième fois, Tullius commandait le primipile, et il n'y avait pas dans l'armée, parmi ceux du moins qui avaient servi dans l'infanterie, un homme qui fût plus célèbre par ses hauts faits. Suivi d'une troupe de soldats, il marche au tribunal, et comme Sulpicius s'étonnait de voir cette troupe séditieuse, et surtout de voir à sa tête Tullius, un soldat si soumis à la discipline :

« Dictateur, dit celui-ci, l'armée entière, persuadée que tu la condamnes comme lâche, et que c'est pour la punir par la honte que tu la tiens désarmée, m'a prié de plaider sa cause devant loi. Certes, alors même qu'on aurait à nous reprocher d'avoir abandonné notre poste, ou tourné le dos à l'ennemi, ou perdu lâchement nos enseignes, il me semble que nous pourrions cependant obtenir de toi, comme une justice, la permission de réparer notre faute par du courage, et d'effacer par une nouvelle gloire le souvenir de cet opprobre. Les mêmes légions qui avaient été battues sur l'Allia, et qui avaient perdu la patrie par leur frayeur, sorties bientôt de Véies, surent la reconquérir par leur valeur; et nous, grâce à la bonté des dieux, à la fortune, h celle du peuple romain, nous avons maintenu intactes la république et notre gloire. Mais, j'ose à peine parler de gloire, lorsque nous nous tenons cachés comme des femmes derrière un retranchement, insultés, outragés de toutes façons par l'ennemi; et lorsque toi, notre général, ce qui est encore plus triste pour nous, tu crois ton armée sans coeur, sans ar-

321 mes, sans bras, et que, même avant de nous éprouver, tu désespères de nous, comme si tu croyais ne commander qu'à des soldats manchots et débiles. Sans cela, en effet, pourquoi un chef vétéran, qui a déployé tant de courage a la guerre, resterait-il assis là, comme on dit, les bras croisés ? Quoi qu'il en soit, il n'est que trop vrai que tu sembles douter de notre bravoure plus que nous de la tienne. Si pourtant ce n'est pas de toi-même que tu agis de la sorte, mais par l'inspiration de ceux qui gouvernent, si c'est quelque complot des patriciens et non la guerre des Gaulois qui nous tient éloignés de la ville et de nos pénates, je te prie de considérer ce que je vais te dire comme le langage, non du soldat au général, mais du peuple aux patriciens, du peuple qui déclare par ma bouche qu'il aura ses desseins comme vous avez les vôtres. Et qui donc trouvera mauvais que nous soyons soldats, non vos esclaves? envolés à la guerre, non en l'exil? tout prêts, si on nous donne le signal, si on nous mène à l'ennemi, à combattre comme il convient à des hommes, à des Romains? mais plus disposés, si on n'a pas besoin de nos armes, à passer notre loisir dans Rome que dans un camp? Voilà ce que nous disons aux patriciens. Toi, général, nous te prions, nous, tes soldats, de nous permettre enfin de combattre. Si nous désirons de vaincre, c'est pour vaincre sous tes ordres, pour te déférer un noble laurier, pour rentrer avec toi triomphants dans la ville, et suivre ton char au temple de Jupiter, très bon, très grand, te glorifiant, te rendant grâces. »

Au discours de Tullius succédèrent les prières de la multitude; et de tous cilles on criait au dictateur de donner le signal et de faire prendre les armes.

XIV. Le dictateur sentait bien qu'une pareille conduite n'était pas d'un bon exemple, quoique louable en soi; néanmoins il promit de faire ce que les soldats demandaient. Ensuite, prenant à part Tullius, il lui demande ce que cela signifie, et quelle est cette façon d'agir. Tullius supplie instamment le dictateur

« De croire qu'il n'a oublié ni la discipline militaire, ni ce qu'il est, ni ce qu'il doit à la majesté du commandement ; il ajoute que d'ordinaire une multitude soulevée se conduit comme ceux qui la dirigent ; et qu'il a consenti à se mettre à leur tête, de peur qu'il ne se trouvât là quelqu'un de ces hommes que les troupes révoltées ont coutume de se donner pour chefs; car, quant à lui, il n'eût jamais rien fait contre le gré de son général. Toutefois il importe que le dictateur prenne garde que l'armée ne lui échappe. On ne peut opposer de nouveaux délais à des esprits si animés; ils choisiront eux-mêmes le lieu et le temps pour combattre, si le général ne le leur donne. »

Pendant cet entretien, un Gaulois ayant enlevé des chevaux qui paissaient par hasard hors du retranchement, deux soldats romains les reprirent. Les Gaulois leur lancent des pierres : alors, du camp romain nu cri s'élève; de part et d'autre on accourt, et un véritable combat allait s'engager, si les centurions n'eussent promptement rappelé nos soldats. Cet incident confirmait du reste ce que Tullius avait dit au dictateur : et l'affaire n'admettant plus de re- 322 tard, il fut annoncé que le lendemain on livre rait bataille. Cependant, le dictateur, qui se présentait au combat avec plus de confiance dans le courage que dans les forces de ses troupes, cherchait partout autour de lui quelque moyen de jeter la terreur parmi les ennemis. Son esprit inventif imagine un expédient tout nouveau, qu'ont mis en usage, depuis lors, plusieurs généraux romains et étrangers, quelques-uns même de nos jours. Il fait enlever les bâts aux mulets, en ne leur laissant que des housses pendantes, et les fait monter par des muletiers revêtus d'armures prises à l'ennemi, ou de celles des malades. Après en avoir équipé ainsi mille environ, il leur adjoint cent cavaliers, et leur ordonne de se retirer pendant la nuit sur les hauteurs qui dominent le camp, de se cacher dans les bois, et de ne pas bouger qu'ils n'en aient reçu de lui le signal. Pour lui, au point du jour, il affecta d'étendre sa ligne au pied des montagnes afin que l'ennemi prît position en face de ces hauteurs. A l'aspect de ce vain épouvantail, qui servit plus en quelque sorte le dictateur que ses véritables forces, les chefs gaulois crurent d'abord que les Romains ne descendraient pas dans la plaine; mais, quand ils les virent se mouvoir tout à coup, ils s'élancèrent ardemment au combat, et la lutte s'engagea avant que les chefs eussent donné le signal.

XV. Ce fut surtout l'aile droite que les Gaulois assaillirent, et l'on n'aurait pu leur résister, s'il n'y eût eu là le dictateur qui, appelant Sextius Tullius par son nom, lui demanda d'un ton de reproche :

« Est-ce ainsi qu'il avait promis que les soldats devaient combattre? Pourquoi ces cris pour réclamer des armes? Pourquoi ces menaces de livrer bataille sans l'ordre du général? Le voici, le général, qui les appelle à haute voix au combat, et qui s'avance armé à la tête des enseignes. Oseront-ils au moins le suivre, eux qui voulaient le conduire; eux si redoutables au camp et si timides dans l'action ! »

Ils sentaient qu'ils méritaient ces reproches; aussi se piquèrent-ils d'honneur, et se précipitèrent-ils au-devant des traits ennemis, l'esprit égaré, et ne connaissant plus le péril. Ce premier élan de fureur ébranla les Gaulois; la cavalerie arriva ensuite et les mit en déroute. Le dictateur, voyant l'ennemi battu de ce côté, se porte avec les enseignes à l'aile gauche, où ils se ralliaient en grand nombre, et donne aux Romains placés sur les hauteurs le signal convenu. De ce point un nouveau cri s'élève, et l'on voit une troupe qui s'avance sur les flancs de la montagne, et marelle vers le camp des Gaulois. Ceux-ci, craignant d'être coupés, laissent le combat et regagnent leur camp à la course; mais, ayant rencontré là M. Valérius, maître de la cavalerie, qui, depuis la défaite de l'aile droite, manoeuvrait en avant des retranchements ennemis, ils tournent leur fuite vers les montagnes et les forêts, où plusieurs d'entre eux furent reçus par cette fausse cavalerie et ces muletiers; et de tous ceux que la peur entraîna ainsi dans les bois, il se lit un carnage effroyable, longtemps encore après le combat. Nul autre, depuis M. Furius, ne s'était montré plus digne que C. Sulpicius de triompher des Gaulois; et lui aussi, des dépouilles des Gaulois, il put for-

323 mer un monceau d'or assez considérable, qu'il enferma dans la pierre et consacra au Capitole. Cette même année, la guerre fut aussi conduite, mais avec des chances diverses, par les deux consuls : C. Plautius vainquit et subjugua les Herniques; mais Fabius, son collègue, se présenta sans précaution et sans prudence aux coups des Tarquiniens. Cet échec en lui-même ne fut point grave; mais trois cents soldats romains prisonniers furent immolés par les Tarquiniens; et l'opprobre de ce supplice fit remarquer plus encore la honte du peuple romain. A cet échec se joignit la dévastation du territoire de Rome, par une incursion subite des Privernates, puis des Véliternes. La même année, on créa deux nouvelles tribus, la Pomptina et la Publilia. On célébra aussi les jeux que le dictateur M. Furius avait voués. Enfin, une loi contre la brigue fut, pour la première fois, avec l'approbation du sénat, présentée au peuple par le tribun C. Pétélius. On croyait, par cette loi, réprimer surtout l'ambition des hommes nouveaux, qui avaient l'habitude de courir les foires et les marchés pour solliciter les suffrages.

XVI. Les patriciens virent avec moins de satisfaction l'année suivante, sous le consulat de C. Marcius et de Cn. Manlius, la loi que les tridu peuple, M. Duilius et L. Ménius, présentèrent sur l'intérêt à un pour cent : le peuple, au contraire, accueillit et adopta avec empressement cette loi. Outre les nouvelles guerres que l'on avait décidées l'année précédente, une attaque fut résolue contre les Falisques auxquels on reprochait deux choses : d'abord leur jeunesse s'était coalisée avec les Tarquiniens; ensuite ils avaient refusé de rendre à nos féciaux les soldats romains qui s'étaient réfugiés à Faléries, après la perte de la bataille. Cette campagne échut à Cn. Manlius. Pour Marcius, il mena une armée contre les Privernates, sur un territoire qu'une longue paix avait enrichi, et il chargea les soldats de butin. Sa générosité l'augmenta en quelque sorte; il ne voulut rien en retenir pour le trésor, et favorisa ainsi l'accroissement de la fortune privée du soldat. Comme les Privernates avaient fortifié un camp en avant de leurs murailles, et s'y étaient retranchés, il convoqua et rassembla l'armée :

« Dès à présent, dit-il, je vous livre en proie le camp de l'ennemi et sa ville, si vous me promettez de vous comporter vaillamment dans l'action, et de n'avoir pas moins de coeur au combat qu'au butin. »

Ils demandent le signal à grands cris; pleins d'ardeur et sûrs de vaincre, ils marchent hardiment au combat. Alors, à la tête des enseignes, Sex. Tullius, dont on a déjà parlé, s'écrie :

« Vois, général, comme ton armée te tient parole; »

et, laissant le javelot, il lire son épée et fond sur l'ennemi. Tous les enseignes suivent Tullius, et, du premier choc, ils enfoncent l'ennemi. Après l'avoir mis en fuite et poursuivi jusqu'à la ville, ils allaient approcher les échelles des murailles, lorsque la place se rendit. Il y eut triomphe sur les Privernates. L'autre consul ne fit rien de mémorable : seulement, ce qui était jusque-là sans exemple, ayant assemblé ses troupes par tribus dans son camp de Sutrium, il leur fit voter une loi qui imposait un vingtième sur le 324 prix des esclaves qu'on affranchirait. Comme cette loi rapportait un revenu assez considérable au trésor qui était embarrassé, le sénat l'approuva. Mais les tribuns du peuple, moins inquiets d'ailleurs de la loi que des suites de cet exemple, prononcèrent la peine capitale contre celui qui convoquerait désormais le peuple hors de la ville; car si on autorisait pareille chose, il n'y avait rien de si funeste au peuple, qu'il ne fût possible d'obtenir des soldats, que leur serment dévouait au consul. La même année, C. Licinius Stolo, à la poursuite de M. Popillius Lénas, fut, aux termes de sa propre loi, condamné à une amende de dix mille as, comme possédant mille arpents de terre avec son fils, qu'il avait fait émanciper pour éluder la loi.

XVII. Les nouveaux consuls, M. Fabius Ambustus et

M. Popillius Lénas, l'un et l'autre nommés pour la seconde fois, eurent deux guerres à soutenir. L'une, contre les Tiburtes, fut sans reine achevée par Lénas qui, après avoir repoussé l'ennemi dans sa ville, dévasta les campagnes. L'autre consul fut, dans une première rencontre, battu par les Falisques et les Tarquiniens ; les soldats romains avaient été épouvantés à la vue de leurs prêtres, qui s'avancèrent comme des furies, secouant des torches ardentes et des serpents. Non moins troublés que surpris à cet aspect, ils se rejetèrent en désordre dans leurs retranchements ; mais le consul, ainsi que les lieutenants et les tribuns, s'étant pris h rire et à les railler de ce que, semblables à des enfants, ils avaient peur de vains prestiges, la honte leur rendit du coeur et ils se ruèrent aveuglément sur les objets qui les avaient fuir. Ayant donc dissipé ces fantômes, ils s'élancèrent sur le véritable ennemi, enfoncèrent toute sa ligne, prirent le camp dans le jour même, recueillirent un butin immense, et s'en retournèrent vainqueurs, en se moquant, dans leurs plaisanteries soldatesques, el de l'artifice de l'ennemi et de leur propre frayeur. Peu après, toute la ligue des Étrusques se soulève, et, sous la conduite des Tarquiniens et des Falisques, ils s'avancent jusqu'aux Salines. Contre un ennemi si redoutable, on créa. un dictateur, C. Mucius Rutilus, le premier qui fût plébéien, il nomma maître de la cavalerie C. Plautius, plébéien comme lui. Les patriciens trouvèrent indigne que la dictature même appartînt aux deux ordres, et ils s'opposèrent de tous leurs efforts aux mesures et aux préparatifs que le dictateur voulait ordonner pour cette guerre; mais le peuple n'en fut que plus empressé à accorder tout ce qu'il demanda. Il partit de la ville, et, d'une rive du Tibre à l'autre, transportant son armée sur des bateaux partout où l'attirait la marche de l'ennemi, il parvint à exterminer de nombreuses bandes qui, détachées, pillaient çà et là la campagne. Ayant aussi attaqué à l'improviste le camp des Étrusques, il l'enleva; il y fit huit mille prisonniers, tua ou chassa les autres du territoire de Rome, et, sans l'aveu du sénat, par la volonté du peuple, revint triompher. Comme on ne voulait ni d'un dictateur ni d'un consul plébéien pour tenir les comices consulaires, et que l'autre consul, Fabius, était retenu par la guerre, on en vint à un interrègne. Les interrois furent Q. Servilius Ahala, M. Fabius, Cn. Manlius, C. Fabius, C. Sul- 325 picius, L. Emilius, Q. Servilius, M. Fabius Ambustus. Sous le deuxième interrègne, une querelle s'éleva à propos de l'élection de deux consuls patriciens; les tribuns s'y opposaient, et l'interroi Fabius disait

« qu'une loi des douze-tables portait que toujours ce que le peuple aurait en dernier lieu décidé, serait le droit et la règle; or, les suffrages étaient aussi une décision du peuple.»

L'opposition des tribuns n'ayant abouti qu'à prolonger les comices, on créa consuls deux patriciens, C.Sulpicius Péticus, pour la troisième fois, et M. Valérius Publicola; et le jour même ils entrèrent en fonctions.

XVIII. Ainsi, quatre cents ans après la fondation de la ville de Rome, trente-cinq ans après sa délivrance des Gaulois, onze ans après la conquête du consulat par le peuple, deux consuls patriciens, C. Sulpicius Péticus pour la troisième fois, et M. Valérius Publicola, entrèrent ensemble en fonctions à la suite d'un interrègne. Cette année, Empulum fut pris aux Tiburtes dans une expédition peu mémorable. Selon quelques écrivains, cette guerre fut conduite sous les auspices des deux consuls; selon d'autres, le consul Sulpicius ravagea le territoire des Tarquiniens dans le temps que Valérius mena les légions contre les Tiburtes. A Rome les consuls eurent à soutenir contre le peuple et les tribuns une guerre plus rude. Ils pensaient qu'il y aurait plus que du courage, qu'il y aurait un engagement d'honneur à remettre à deux patriciens ce consulat que deux patriciens avaient reçu : on devait ou céder le tout, si le consulat était devenu enfin une magistrature plébéienne, ou conserver l'entière possession de ce qui leur avait été transmis par leurs pères. De son côté, le peuple murmurait :

« Pourquoi vivre, pourquoi être compté parmi les citoyens, si le même droit que deux hommes, L. Sextius et C. Licinius, ont acquis par leur courage, tous ensemble ne peuvent le conserver? Mieux vaut subir soit les rois, soit les décemvirs, soit toute autre domination plus triste encore, que de voir deux patriciens consuls, que de souffrir que chacun des deux ordres n'obéit et ne commandât pas à sou tour, et que l'un d'eux, éternellement établi au pouvoir, s'imaginât que le peuple ne naît que pour servir. »

Les tribuns ne maquèrent pas de provoquer des mouvements : mais, dans ce soulèvement universel, on distinguait à peine les chefs. Plus d'une fois, on descendit sans résultat au Champ-de-Mars; plusieurs jours de comices se passèrent dans les séditions; enfin, vaincu par la persévérance des consuls, le peuple en eut tant de douleur, que les tribuns, criant :

« C'en est fait de la liberté; il faut abandonner et le Champ-de-Mars et la ville même, captive et esclave sous la tyrannie des patriciens, »

la multitude affligée les suivit. Les consuls, délaissés par une partie du peuple, n'en continuèrent pas moins les comices dans cette assemblée incomplète. On créa consuls deux patriciens, M. Fabius Ambustus pour la troisième fois, et T. Quinctius. Dans quelques annales, au lieu de T. Quinctius, je trouve pour consul M. Popillius.

XIX. Les deux guerres, cette année, furent conduites heureusement. On combattit les Tiburtes de manière à les forcer à se rendre : on prit sur eux 326 la ville de Sassula ; et leurs autres places auraient eu le même sort, si la nation entière, posant les armes, ne se fût remise à la discrétion du consul. On triompha des Tiburtes; toutefois les vainqueurs se montrèrent cléments. Mais on sévit impitoyablement contre les Tarquiniens. Après un long massacre de leurs soldats sur le champ de bataille, on choisit, dans le grand nombre de leurs prisonniers, trois cent cinquante-huit des plus nobles qu'on envoya à Rome, et le reste fut exterminé. Le peuple ne traita pas avec plus de douceur ceux qu'on avait envoyés à Rome; tous furent, au milieu du forum, battus de verges et frappés de la hache : on vengeait ainsi sur l'ennemi les Romains immolés dans le forum de Tarquinies. Le succès de cette guerre décida aussi les Samnites à rechercher l'amitié de Rome ; le sénat fit une réponse favorable à leurs députés, et, par un traité, les admit à son alliance. Le peuple n'était pas aussi heureux au dedans qu'au dehors; car, bien que la réduction de l'intérêt à un pour cent eût allégé l'usure, le capital écrasait encore le pauvre, qui tombait en servitude; jusque là que, ni l'élection de deux consuls patriciens, ni le soin des comices et des affaires publiques, rien ne put distraire le peuple de ses ennuis privés. L'un et l'autre consulat demeura aux patriciens. On créa consuls C. Sulpicius Péticus pour la quatrième fois, M. Valérius Publicola pour la deuxième. La cité s'occupait alors de la guerre d'Étrurie, car le bruit courait que les Cérites, touchés du malheur d'un peuple auquel les unissaient les liens du sang, s'étaient joints aux Tarquiniens; mais des députés latins appelèrent son attention sur les Volsques, qui, disaient-ils, avaient levé et armé des troupes dont ils menaçaient déjà leurs frontières, et qui de là viendraient dévaster le territoire de Rome. Le sénat pensa qu'il fallait se mettre en mesure des deux côtés; il ordonna aux consuls de lever deux armées et de tirer au sort leurs provinces. Mais bientôt l'attention se porta principalement sur la guerre d'Étrurie, en conséquence d'une lettre du consul Sulpicius, à qui était échue la campagne contre Tarquinies, et qui écrivait que le territoire avait été ravagé près des salines romaines, qu'une partie du butin avait été transportée sur les terres des Cérites, et qu'à coup sûr la jeunesse de ce peuple s'était mêlée aux pillards. C'est pourquoi le consul Valérius, parti contre les Volsques et campé déjà sur les terres de Tusculum, fut rappelé par le sénat, qui lui ordonna de nommer un dictateur. Il nomma T. Manlius, fils de L., qui choisit pour maître de la cavalerie A. Cornélius Cossus, et qui, se contentant d'une armée consulaire, déclara de l'aveu du sénat et par la volonté du peuple le guerre aux Cérites.

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