Histoire romaine — première décade (Ab Urbe condita, l. I-X) (page 15)
XX. Alors les Cérites, comme si la guerre leur eût paru plus formellement déclarée par les paroles du peuple romain que par leurs propres actes et par ces dévastations qui avaient provoqué Rome, reprirent à considérer cette guerre avec terreur, assurés que leurs forces ne suffiraient point à la lutte. On se repentit du pillage, on maudit les Tarquiniens qui avaient conseillé la défection; nul ne s'arme, ne s'apprête à la guerre; tous veulent à l'envi qu'on envoie des députés demander grâce pour leur faute. 327 Les députés, arrivés dans le sénat, et renvoyés par le sénat devant le peuple, prièrent les dieux dont ils avaient pieusement conservé le culte durant la guerre des Gaulois, d'inspirer aux Romains heureux, en faveur des Cérites, cette pitié que les Cérites n'avaient pas refusée jadis au peuple romain dans sa misère; puis, se tournant vers le temple de Vesta, ils invoquaient la chaste et religieuse hospitalité qu'ils avaient donnée aux Flamines et aux Vestales.
« Après tous ces services, comment croire qu'ils soient tout à coup et sans motif devenus ennemis? ou que, s'ils ont agi en ennemis, ils l'aient fait de sang-froid plutôt qu'égarés par le délire, perdant ainsi, par de récents méfaits, le prix d'anciens bienfaits que se rappelaient surtout des coeurs si reconnaissants? Comment croire qu'ils aient choisi pour ennemi le peuple romain, dans le temps qu'il est si florissant et si heureux à la guerre, après l'avoir pris en amitié dans sa détresse? On ne doit point juger comme un acte d'une volonté libre ce qui n'a été que l'effet de la force et de la nécessité. En traversant leur territoire avec une armée redoutable, les Tarquiniens, qui ne leur avaient demandé que le passage, ont entraîné quelques habitants de la campagne, devenus ainsi complices de ce pillage dont on accuse toute la nation. Ceux-là, si l'on veut les avoir, ils sont prêts à les livrer, ou si on exige leur supplice, à les châtier. Mais que Céré, le sanctuaire du peuple romain, l'asile de ses prêtres, la dépositaire des objets sacrés de Rome, soit conservée pure et vierge des outrages do la guerre, elle qui a si bien accueilli les Vestales et entretenu le culte des dieux ! »
Le peuple, plus touché des anciens services de cette ville que de sa faute récente, aima mieux oublier l'injure que le bienfait. En conséquence, la paix fut accordée au peuple cérite, et l'on lit mettre dans le sénatus-consulte qu'il y aurait une trêve de cent ans. Les Falisques s'étant rendus coupables du même crime, on tourna contre eux tout l'effort de la guerre; mais l'ennemi ne se montra nulle part. Après avoir parcouru et désolé leur territoire, on n'essaya point d'assiéger leurs places, et l'on ramena les légions à Rome. Le reste de l'année fut employé à réparer les remparts et les tours; on fit aussi la dédicace d'un temple d'Apollon.
XXI. Vers la fin de l'année, les débats des patriciens et du peuple interrompirent les comices consulaires; les tribuns, refusant de consentir à la tenue des comices, si les élections n'étaient pas faites conformément à la loi Licinia, et le dictateur, s'opiniâtrant à détruire à jamais le consulat dans la république plutôt que de le partager entre les patriciens et le peuple. Comme ces débats s'étaient prolongés, le terme de la dictature expira, et l'on en revint à l'interrègne. Les interrois trouvèrent le peuple indigné contre les patriciens, et on lutta au milieu des séditions jusqu'au onzième interroi. Les tribuns revendiquaient les privilèges de la loi Licinia. Le peuple était de plus en plus affligé de voir s'aggraver ses dettes, et les ennuis privés se faisaient jour dans les débats publics. Fatigué de ces querelles, le sénat ordonne, pour le bien de la paix, à l'interroi L. Cornélius Scipion, d'observer la loi Licinia dans les comices consulaires. A P. Valérius Publicola on donna pour collègue le plébéien C. Martius Rutilus. Les esprits 328 ainsi disposés à la concorde, les nouveaux consuls essayèrent aussi d'alléger le fardeau de l'usure, qui semblait le seul empêchement à une entière union, et ils firent de l'acquittement des dettes une question d'intérêt public : ils créèrent cinq magistrats, qui furent chargés de cette répartition pécuniaire, et pour cela appelés mensarii. Ils ont mérité, par leur zèle et par leur équité, que leurs noms fussent signalés dans tous les monuments de l'histoire : ce furent C. Duilius, P. Décius Mus, M. Papirius, Q. Publilius et Ti. Émilius. C'était là une de ces opérations difficiles, dans laquelle souvent on mécontente les deux parties, et toujours immanquablement l'une d'elles; mais en usant de ménagements, et par des avances sur les fonds publics plutôt que par des sacrifices, ils réussirent. En effet, plusieurs paiements étaient en retard et embarrassés plus par la négligence que par la gêne réelle des débiteurs : on dressa dans le forum des comptoirs chargés d'argent, et le trésor paya, après avoir pris toutes sûretés pour l'état; ou bien une estimation à juste prix et une cession libéraient le débiteur. Ainsi, sans injustice, sans une seule plainte d'aucune des parties, on acquitta un nombre immense de dettes. Ensuite, sur le bruit d'une coalition des douze peuples de l'Étrurie, une vaine crainte de guerre fit créer un dictateur. On créa dans le camp, où le sénatus-consulte fut envoyé aux consuls, C. Julius, qui s'adjoignit pour maître de la cavalerie
XXII. A Rome, le dictateur ayant cherché à faire nommer consuls deux patriciens, cette tentative amena encore un interrègne. Les deux interrois qui se succédèrent, C. Sulpicius et M. Fabius, obtinrent ce que le dictateur avait tenté sans succès : le peuple, adouci par un service récent, par l'allégement des dettes, souffrit que l'on créât deux consuls patriciens. On créa ce même C. Sulpicius Péticus, qui avait été interroi le premier, et T. Quinctius Pennus : quelques-uns donnent à Quinctius le prénom de Céson, d'autres, celui de Caius. Partis l'un et l'autre pour combattre, Quinctius les Falisques, Sulpicius les Tarquiniens, et n'ayant rencontré l'ennemi en bataille nulle part, ils firent moins la guerre aux hommes qu'aux campagnes, les brûlant et les pillant. Cette destruction, comme un mal rongeur qui les épuisait peu à peu, dompta l'opiniâtreté des deux peuples, de sorte qu'ils demandèrent une trêve aux consuls; et, renvoyés par eux au sénat, ils en obtinrent une de quarante ans. Quand on fut ainsi délivré du soin de deux guerres menaçantes, le repos étant assure de ce côté, comme depuis le paiement des dettes bien des fortunes avaient changé de maître, on jugea le recensement nécessaire. On indiqua les comices pour l'élection des censeurs; mais C. Marcius Rutilus, qui avait été le premier dictateur plébéien et qui aspirait à la censure, ayant déclaré ses prétentions, l'union des deux ordres fut troublée. Il semblait, à vrai dire, n'avoir pas bien choisi son temps; car les deux consuls étaient patriciens et refusaient de tenir compte de sa demande. Toutefois, il parvint à son but à force de persévérance et grâce à l'appui des tribuns, lesquels s'appliquaient de toute leur 329 force à reconquérir le droit qu'ils avaient perdu aux comices consulaires. D'ailleurs cet homme avait assez de grandeur personnelle pour n'être pas au-dessous des plus hautes dignités; enfin, : c'était lui qui avait ouvert aux plébéiens le chemin de la dictature, et par lui qu'ils voulaient arriver au partage de la censure. On ne varia point dans les comices, et Marcius fut créé censeur avec Manlius Cnéus. Cette année eut aussi un dictateur, M. Fabius; non qu'on ne craignît pas une guerre, mais pour entraver l'exécution de la loi Licinia aux comices consulaires. Le maître de cavalerie adjoint au dictateur fut Q. Servilius. Cependant, malgré cette dictature, la ligue patricienne fut aussi impuissante dans les comices consulaires que dans les élections des censeurs.
XXIII. L'ordre plébéien donna pour consul M.
Popillius Lénas, l'ordre patricien L. Cornélius Scipion. La fortune voulut que ce fût le consul plébéien qui acquit le plus de gloire. En effet, au moment où l'on reçut la nouvelle qu'une immense armée de Gaulois venait de poser son camp sur les terres des Latins, Scipion étant atteint d'une maladie grave, le soin de la guerre fut commis extraordinairement à Popillius. Il enrôle à la hâte une armée, ordonne à toute la jeunesse de se réunir en armes hors de la porte Capène, près du temple de Mars; aux questeurs de tirer du trésor les enseignes et de les apporter au même endroit, et, après avoir complété quatre légions, confie le surplus des soldats au préteur P. Valérius Publicola, conseillant au sénat de lever une autre armée, et de ménager ainsi, contre les chances incertaines de la guerre, une ressource à la république. Pour lui, après avoir suffisamment préparé et disposé toutes choses, il marcha à l'ennemi; mais, voulant en connaître les forces avant d'en venir à une épreuve décisive, il s'empara d'une hauteur aussi rapprochée que possible du camp des Gaulois, et s'y entoura de retranchements. A peine cette nation fougueuse et d'un naturel avide de batailles a-t-elle aperçu de loin les enseignes romaines, qu'elle déploie sa ligne comme pour engager le combat sur l'heure; puis, quand elle voit les Romains, au lieu de descendre dans la plaine, se retirer et se retrancher sur la hauteur, les croyant frappés d'épouvante, et d'ailleurs d'autant plus faciles à vaincre qu'ils étaient plus occupés de leurs travaux, elle fond sur eux avec un cri féroce. Les Romains n'interrompirent pas leurs travaux, dont les triaires étaient chargés, et les hastes et les princes, qui veillaient en avant des travailleurs et les protégeaient de leurs armes, soutinrent l'attaque. Outre leur courage, ils avaient pour eux l'avantage de la postion ; car en plaine, les javelots et les piques retombent le plus souvent à plat et sans portée, taudis qu'ici, lancés d'en haut, ils frappaient d'aplomb et se fixaient. Les Gaulois, accablés de ces traits qui leur perçaient le corps ou qui s'attachaient à leurs boucliers qu'ils rendaient plus pesants, étaient parvenus en courant presque en face des Romains, quand tout coup ils hésitent et s'arrêtent. Ce moment d'incertitude ayant ralenti leur ardeur et accru celle de l'ennemi, ils sont refoulés en arrière, ils roulent les uns sur les autres, et leur déroute est plus meurtrière que le carnage même; car il y en eut plus d'écra-
XXIV. Cependant la victoire n'était point encore assurée aux Romains : d'autres obstacles les attendaient dans la plaine. Le nombre immense des Gaulois les rendent insensibles à cette perte; aussi, de leur multitude vit-on une armée nouvelle qui opposa des troupes fraîches à l'ennemi vainqueur, Le Romain retint son élan et s'arrêta; des soldats fatigués ne pouvaient suffire à ce second combat; et le consul, en se portant sans précaution aux premiers rangs, avait eu l'épaule gauche à demi traversée d'une javeline, et s'était un moment éloigné du champ de bataille. Déjà, avec ces lenteurs, la victoire échappait, lorsque le consul, après avoir bandé sa blessure, revient en tête des enseignes, et s'écrie :
« Qu'attendez-vous là, soldats? dit-il ; vous n'avez pas affaire ici à un ennemi latin ou sabin dont vous ferez un allié après l'avoir vaincu. C'est contre des bêtes féroces que nous avons tiré le fer; il faut verser tout leur sang ou leur donner le nôtre. Vous les avez repoussés du camp, culbutés au fond de la vallée, et c'est sur leur cadavres entassés que vous êtes debout. Couvrez la plaine d'autant de morts que vous en avez couvert la montagne. N'espérez pas qu'ils vous fuient si vous restez en place; que les enseignes marchent en avant, et chargeons l'ennemi. »
A ces exhortations, ils s'élancent de nouveau et font reculer les premiers manipules gaulois; puis, se formant eu triangle, ils percent le centre de la ligne. Aussitôt, mis en déroute, les Barbares, qui n'avaient ni discipline, ni chefs, tournent leur impétuosité contre les leurs : dispersés dans la campagne, et emportés par leur fuite au delà même de leur camp, ils gagnent le lieu le plus élevé qu'ils rencontrent, le mont Albain, qui domine comme une citadelle une chaîne de coteaux de même hauteur. Le consul ne les poursuivit pas au delà de leur camp, appesanti qu'il était par sa blessure, et ne voulant pas placer une armée fatiguée du combat au pied des hauteurs occupées par l'ennemi; après avoir accordé au soldat le pillage du camp, il ramena dans Rome son armée victorieuse et riche des dépouilles gauloises. La blessure du consul retarda son triomphe, et le même motif obligea le sénat à créer un dictateur pour tenir les comices au défaut des consuls malades. Nommé dictateur, L. Furius Camillus, à qui l'on adjoignit, comme maître de la cavalerie, P. Cornélius Scipion, rendit aux patriciens l'antique possession du consulat, et, créé consul, en mémoire de ce service par la vive reconnaissance des patriciens, il se fit donner pour collègue Ap. Claudius Crassus.
XXV. Avant l'entrée en fonctions des nouveaux consuls, Popillius triompha des Gaulois, au grand contentement du peuple. On se demandait tout bas dans la foule,
« si personne s'était mal trouvé d'un consul plébéien? »
Et en même temps on attaquait le dictateur qui avait obtenu le consulat, en récompense de son mépris pour la loi Licinia, et qui se déshonorait moins d'ailleurs par cet attentat public que par l'ambition qui lui avait inspiré de se proclamer lui-même consul. L'année fut remarquable par le nombre et la variété des événements. Les Gaulois, descendus des monts Al- 331 bains, où ils n'avaient pu supporter les rigueurs de l'hiver, erraient par les plaines et les côtes maritimes, qu'ils dévastaient. La mer était infestée des flottes des Grecs, qui désolaient les rivages d'Antium, le pays Laurentin et les bouches du Tibre; de sorte qu'une fois les brigands de mer en vinrent aux prises avec les brigands de terre. L'issue du combat demeura douteuse, et ils se retirèrent, les Gaulois dans leur camp, les Grecs sur leurs vaisseaux, incertains de part et d'autre s'ils étaient vaincus ou vainqueurs. Rome eut bientôt un plus grand sujet d'alarmes. Les peuples latins tinrent conseil dans le bois Sacré de Férentina, et répondirent sans détour aux Romains, qui leur commandaient de fournir des troupes,
« qu'on devait s'abstenir de commander à ceux dont on avait besoin, et que les Latins aimaient mieux prendre les armes pour leur propre liberté que pour accroître la puissance d'autrui. »
Ayant déjà à soutenir à la fois deux guerres étrangères, le sénat s'inquiéta de la défection des alliés ; mais, comprenant que la crainte contiendrait ceux que leur foi n'avait pu contenir, il ordonna aux consuls de déployer dans une levée toutes les forces de la république; Rome devait compter sur une armée composée de ses enfants, quand les alliés lui manquaient. On enrôla de toutes parts, non pas seulement la jeunesse de la ville, mais celle des campagnes, et on en forma, dit-on, dix légions, chacune de quatre mille deux cents fantassins et de trois cents cavaliers. Lever aujourd'hui une pareille armée, au premier bruit d'une invasion étrangère, même en réunissant les forces de cette puissance romaine que l'univers contient à peine, ne serait pas chose facile : tant il est vrai que nous n'avons grandi qu'en ce qui nous mine, en richesse et en luxe. Parmi les autres malheurs de cette année, il faut compter la perte du consul Ap. Claudius, qui mourut au milieu des préparatifs de la guerre. Le pouvoir fut remis à Camille; il demeura consul unique. Grâce à son mérite, qu'on n'osa point soumettre à l'autorité dictatoriale, ou à son nom peut-être, qui parut d'heureux augure dans une lutte contre les Gaulois, les patriciens ne jugèrent pas convenable de lui substituer nu dictateur. Ce consul laisse deux légions pour la garde de la ville, partage les huit autres avec le préteur L. Pinarius, et, plein du souvenir de la valeur paternelle, il prend pour lui, sans avoir recours au sort, la guerre des Gaulois, et charge le préteur de défendre la côte maritime, et de repousser les Grecs du littoral. Puis il descendit sur le territoire du Pomptinum; et comme il ne voulait pas combattre en plaine tant qu'il n'y serait point forcé, et qu'il pensait d'ailleurs qu'avec un ennemi qui ne pouvait vivre que de rapines, le meilleur moyen de le réduire était de s'opposer à ses dévastations, il choisit un poste favorable et s'y retrancha.
XXVI. Pendant que l'armée passait le temps dans cette position, un Gaulois s'avança, remarquable par sa haute taille et par son armure : il frappa de sa lance son bouclier, et quand il eut obtenu silence, il provoqua, par interprète, un des Romains à combattre avec lui. Il y avait là un tribun des soldats, un jeune homme, M. Valérius, qui, ne s'estimant pas moins digue de cet honneur 332 que T. Manlius, après en avoir demandé la permission au consul, s'avança entre les deux camps avec ses armes. L'intervention des dieux dans cette lutte fit perdre à l'homme une part de sa gloire. En effet, au moment où le Romain venait de commencer la lutte, un corbeau se percha sur son casque, faisant face à l'ennemi, ce que d'abord le tribun vit avec joie comme un augure envoyé du ciel; puis il pria, s'il en était ainsi, le dieu ou la déesse qui lui avait envoyé cet heureux message, de vouloir bien lui être propice. Chose merveilleuse! non seulement l'oiseau demeura au lieu qu'il avait choisi, mais chaque fois que le combat recommençait, se soulevant sur ses ailes, il attaquait du bec et des ongles le visage et les yeux de l'ennemi, jusqu'à ce qu'enfin, effrayé à la vue d'un tel prodige, les yeux et l'esprit troublés tout ensemble, le Gaulois tombe égorgé par Valérius; et alors le corbeau prend son vol vers l'Orient et disparaît. Jusque-là les deux armées étaient restées immobiles ; mais quand le tribun se mit à dépouiller le cadavre de son ennemi mort, les Gaulois ne se tinrent plus à leur poste, et les Romains volèrent plus rapidement encore vers le vainqueur. Là, à la suite d'un conflit autour du cadavre gisant du Gaulois, un combat terrible s'engage. Ce ne sont plus seulement les manipules des postes avancés, ce sont les légions confondues des deux côtés, qui se heurtent. Camille, voyant ses soldats tent fiers de la victoire du tribun, tout joyeux de l'aide et de la protection des dieux, ordonne de marcher au combat; et, montrant le tribun paré de nobles dépouilles :
« Imitez-le, soldats, disait-il, et, autour du cadavre de leur chef, couchez à terre ces hordes de Gaulois. »
Ni les dieux ni les hommes ne manquèrent à ce combat, et la déroute des Gaulois ne fut pas un instant douteuse, tant l'issue de ce combat singulier avait saisi fortement les esprits dans les deux armées. Le combat ne fut vivement disputé qu'aux premiers postes, dont la rencontre avait entraîné les autres; tout le reste, avant d'arriver à la portée du trait, tourna le dos. D'abord, cette multitude erra dispersée chez les Volsques et sur le territoire de Falerne; ensuite ils gagnèrent l'Apulie et la mer inférieure. Le consul assembla l'armée, fit l'éloge du tribun, et lui donna dix bœufs et une couronne d'or; puis, le sénat lui ayant ordonné de prendre en main la guerre maritime, il réunit son camp à celui du préteur. Mais, voyant que la lâcheté des Grecs, qui refusaient le combat, prolongerait la guerre, sur l'ordre du sénat, il nomma dictateur, pour la tenue des comices, T. Manlius Torquatus. Le dictateur nomma maître de la cavalerie A. Cornélius Cossus, ouvrit les comices, et proclama consul, quoiqu'absent, aux applaudissements du peuple, son rival de gloire, M. Valérius Corvus (car il fut surnommé ainsi désormais ), âgé de vingt-trois ans. On donna pour collègue plébéien à Corvus, M. Popillius Lénas, qui fut ainsi consul pour la quatrième fois. Camille ne fit rien de mémorable contre les Grecs, qui se battaient aussi mal sur terre que les Romains sur mer. Enfin, repoussés de tous côtés, et manquant d'eau ainsi que d'autres choses nécessaires, ils quittèrent l'Italie. A quelle contrée, à quel peuple appartenait cette flotte, je ne saurais le dire; mais, ce qui me parait le plus probable, c'est qu'elle fut 333 envoyée par les tyrans de Sicile; car la Grèce ultérieure, fatiguée à cette époque de guerres intestines, redoutait déjà la puissance macédonienne.
XXVII. Les armées licenciées, tandis que nous avions la paix au dehors, et au dedans le repos par le bon accord des deux ordres, comme si c'eût été trop de bonheur, la peste attaqua Rome et força le sénat de commander aux décemvirs de consulter les livres Sibyllins; et, d'après leur avis, on fit un lectisterne. La même année les Antiates établirent une colonie à Satricum, et relevèrent la ville, détruite par les Latins. A Rome, on conclut un traité avec des envoyés de Carthage, qui étaient venus demander alliance et amitié. La même tranquillité continua de régner au dedans et au dehors, sous le consulat de T. Manlius Torquatus et de C. Plautius. On réduisit de moitié l'intérêt fixé à un pour cent, et l'on arrêta que les dettes seraient acquittées en quatre paiements égaux, dont le premier comptant, et le reste dans l'espace de trois ans ; et, bien que cet arrangement fût encore onéreux pour une partie du peuple, le respect de la foi publique eut plus de pouvoir sur le sénat que les malaises particuliers. Ce qui fut surtout un soulagement pour la ville, c'est qu'il y eut sursis aux levées de tribut et de soldats. Trois ans après le rétablissement de Satricum par les Volsques, on reçut du Latium la nouvelle que des députés antiates parcouraient les cités latines pour les soulever : sans attendre que le nombre des ennemis se fût accru, M. Valérius Corvus, élu pour la seconde fois consul avec C. Pétélius, eut ordre de porter la guerre aux Volsques, et marcha sur Satricum, à la tête d'une armée redoutable. Là, les Antiates et les autres Volsques qui se tenaient prêts à agir au premier mouvement de Rome vinrent à sa rencontre; et, entre peuples animés de si vieilles haines, le combat ne se fit pas attendre. Les Volsques, qui étaient plus ardents à guerroyer qu'habiles à la guerre, furent vaincus; ils gagnèrent en déroute les remparts de Satricum ; et, comme ils ne comptaient pas beaucoup sur les murailles de la ville, quand ils la virent entourée de troupes, près d'être escaladée et enlevée, ils se rendirent au nombre de quatre mille soldats, outre une foule d'habitants sans armes. La place fut démolie et brûlée : le temple de Matuta Mère fut seul épargné par le feu. On donna au soldat tout le butin, à l'exception des quatre mille hommes qui s'étaient rendus : le consul les mena enchaînés devant son char de triomphe; puis il les vendit et en rapporta le prix, qui fut considérable, au trésor public. Des écrivains prétendent que tous ces prisonniers n'étalent que des esclaves, et cela rend le fait plus vraisemblable; car on n'eût pas vendu des soldats qui s'étaient rendus.
XXVIII. A ces consuls succédèrent M. Fabius Dorso, et Ser. Sulpicius Camérinus. Une invasion soudaine des Aurunces fit craindre, que cet acte d'un seul peuple n'eût été conseillé par toute la confédération latine; et, comme si le Latium eût été déjà en armes, on créa dictateur L. Furius, qui nomma maître de la cavalerie Cn. Manlius Capitolinus. Après avoir proclamé le Justitium, suivant l'usage observé dans les grandes alarmes, on pressa la levée sans exempter per-, sonne; et les légions marchèrent avec la plus 334 grande célérité contre les Aurunces. Les hommes auxquels on avait affaire étaient plutôt des pillards que de véritables ennemis. Une première rencontre décida la victoire. Cependant, comme ils avaient d'eux-mêmes apporté la guerre, et qu'ils n'avaient pas balancé à se présenter au combat, le dictateur, croyant que le secours des dieux ne lui serait pas inutile, avait pendant l'action voué un temple à Junon Moneta : enchaîné par ce voeu, il retourna vainqueur à Rome et abdiqua la dictature. Le sénat ordonna la création de duumvirs pour veiller à ce que ce temple fût digne de la majesté du peuple romain ; on y destina dans la citadelle l'emplacement qu'avait occupé la maison de M. Manlius Capitolinus. Les consuls, profitant, pour combattre les Volsques, de l'armée du dictateur, attaquèrent l'ennemi, qui était sans défiance, et lui enlevèrent Sora. Dans l'année qui suivit celle où il avait été voué, le temple de Moneta fut dédié, sous les consuls C. Martius Rutilus et T. Manlius Torquatus, élus, celui-ci pour la seconde fois, celui-là pour la troisième. Cette dédicace fut accompagnée d'un prodige semblable à l'ancien prodige du mont Albain; car il tomba une pluie de pierres, et la nuit parut voiler la lumière du jour. Après avoir consulté les livres, comme la ville était pleine d'une religieuse terreur, le sénat crut devoir nommer un dictateur pour célébrer les féries. On nomma P. Valérius Publicola, et on lui donna pour mitre de cavalerie Q. Fabius Ambustus. On ne se contenta pas d'envoyer les tribus en supplications solennelles; on y appela aussi les peuples voisins, et l'on assigna le rang et le jour où ils devaient y assister. Il y eut, dit-on, cette année, quelques jugements cruels du peuple contre des usuriers que les édiles avaient cités devant lui. Enfin, il y eut également un interrègne dont on ne sait pas au juste la cause. Il cessa, et ceci pourrait en indiquer le but, par la création de deux consuls patriciens : M. Valérius Corvus, élu pour la troisième fois, et A. Cornélius Cossus.
XXIX. Nous allons maintenant raconter des guerres plus importantes, et par les forces de l'ennemi, et par l'éloignement des lieux qui en furent le théâtre, et par le long temps qu'elles durèrent. Cette année, en effet, on eut la guerre avec les Samnites, nation puissante par ses richesses et par ses armes. Après la guerre contre les Samnites, si longtemps incertaine, nous eûmes pour ennemi Pyrrhus, et après Pyrrhus les Carthaginois. Quelles affaires immenses! Que d'extrêmes périls nous avons traversés avant que l'empire ait pu s'élever à cette grandeur qu'il a tant de peine à soutenir! Quant à cette guerre des Romains et des Samnites, jusqu'alors unis d'alliance et d'amitié, elle eut une origine étrangère; elle ne vint pas des Samnites. Ce peuple se sentant le plus fort avait sans motif porté les armes contre les Sidicins, qui, dans leur détresse, obligés de recourir à l'assistance d'une nation plus puissante, s'allièrent aux Campaniens. Les Campaniens apportèrent plutôt un nom que des forces au secours de leurs alliés : énervés par la mollesse, ils furent battus sur les terres des Sidicins par des hommes endurcis au service des armes, et attirèrent sur eux tout l'effort de la guerre; car les Samnites, laissant là les Sidicins, attaquèrent le 335 rempart de leurs voisins, les Campaniens eux-mêmes, conquête qui devait être aussi facile et qui promettait plus de butin et de gloire, s'étant emparés des monts Tifates qui dominent Capoue, et les ayant garnis d'un fort détachement, ils descendirent en bataillon carré dans la plaine qui s'étend entre les villes et les montagnes. Là s'engagea un nouveau combat : les Campaniens y eurent encore le dessous et furent refoulés dans leurs murs. Comme l'élite de leur jeunesse avait succombé, et qu'ils ne voyaient plus d'espoir autour d'eux, ils furent réduits à demander du secours aux Romains.
XXX. Leurs députés, introduits dans le sénat, parlèrent à peu près en ces termes :
« Le peuple campanien nous a envoyés en députation près de vous, Pères conscrits, afin que nous vous demandions en son nom amitié pour toujours, et pour le moment assistance. Si nous l'avions demandée lorsque nos affaires prospéraient, cette amitié, formée plus vite, eût été serrée de plus faibles liens; car alors nous aurions pensé que nous avions traité avec vous d'égal à égal, et, tout eu demeurant vos amis comme nous le sommes, nous vous aurions été moins soumis et moins dévoués. Maintenant, gagnés par votre commisération, défendus par votre secours dans nos dangers, la reconnaissance du bienfait reçu sera pour nous un devoir, à peine de paraître ingrats et indignes de toute protection divine et humaine. Et, par hercule, si les Samnites sont devenus avant nous vos amis et vos alliés, ce ne sera pas, je pense, une raison pour que vous nous refusiez votre amitié; tout au plus auront-ils sur nous un droit d'ancienneté, un degré d'honneur de plus; car il n'a pas été stipulé dans votre alliance avec les Samnites que vous n'en concluriez pas de nouvelles; et de tout temps le seul désir d'être votre ami a toujours été auprès de vous un titre suffisant à votre amitié. Les Campaniens, quoique notre fortune présente nous empêche de trop nous vanter, ne le cèdent, par l'étendue de leur ville et la fertilité de leurs terres, à aucun peuple hormis à vous seuls, et ils n'ajouteront pas peu, j'imagine, à votre prospérité en faisant amitié avec vous. Que les Èques et les Volsques, éternels ennemis de cette ville, tentent un mouvement, nous serons là sur leurs pas, et ce que vous aurez fait les premiers pour notre salut, nous le ferons à jamais pour votre empire et votre gloire. Toutes ces nations qui nous séparent de vous, une fois domptées, ce qui ne tardera guère, et votre valeur et votre fortune nous en répondent, votre empire s'étendra sans interruption jusqu'à nous. Cruel et déplorable aveu que nous arrache notre fortune! Nous en sommes arrivés là, Pères conscrits, que nous devons, nous Campaniens, appartenir désormais à nos amis ou à nos ennemis. Si vous nous protégez, nous serons à vous; si vous nous délaissez, aux Samnites. C'est donc à vous de voir lequel vous préférez, ou que Capoue et la Campanie entière s'ajoutent à vos forces, ou qu'elles grossissent celles des Samnites. Il est juste, Romains, d'ouvrir à tous un facile accès à votre pitié, à votre protection; mais surtout à ceux-là qui, en portant à d'autres un secours imploré, ont dépassé leurs forces, et en sont venus eux-mêmes à cette extrémité. Si, en apparence nous combattions pour
336 les Sidicins, en réalité c'était pour nous-mêmes nous avions vu un pays voisin menacé de l'infâme brigandage des Samnites, et l'incendie qui aurai dévoré les Sidicins prêt à s'étendre jusqu'à nous Aujourd'hui si les Samnites viennent nous envahir, ce n'est pas de dépit qu'on les ait outragés, c'est de joie qu'on leur ait fourni un prétexte Est-ce que, si leur invasion avait pour motif la vengeance, et non la satisfaction de leur cupidité est-ce que ce serait trop peu encore que d'avoir exterminé nos légions, d'abord dans le pays des Sidicins, puis dans les champs mêmes de la Campanie? Quelle est donc cette colère si acharnée, que le sang de deux armées n'ait pu l'assouvir. Ajoutez à cela la dévastation des campagnes, les butins d'hommes et de troupeaux, les fermes: incendiées et ruinées, tout notre pays ravagé par le fer et le feu. N'était-ce pas assez pour assouvir leur colère? Mais c'est leur cupidité qu'il faut assouvir; c'est elle qui les entraîne à la conquête de Capoue : ils veulent ou détruire cette ville si belle, ou la posséder eux-mêmes. Vous, Romains, rendez-vous-en maîtres par votre générosité, plutôt que de souffrir qu'ils s'en emparent par un crime. Je ne parle pas à un peuple qui se refuse à de justes guerres; mais que vos secours se montrent seulement, et vous n'aurez pas même, je pense, besoin de combattre. Le mépris des Samnites est parvenu jusqu'à nous, mais il n'a pu monter plus haut. L'ombre de votre protection, Romains, suffira pour nous mettre en sûreté; et, désormais, tout ce que nous aurons, tout ce que nous serons, nous le regarderons comme étant à vous. Pour vous sel a labouré le sol de la Campanie, pour vous se peuplera la ville de Capoue ; nous vous honorerons à l'égal de nos fondateurs, de nos pères, de nos dieux immortels. Il n'y aura pas une de vos colonies qui ait pour vous plus d'attachement, plus de fidélité. Faites un signe de tête, Pères conscrits; accordez aux Campaniens votre divine et invincible protection; permettez-leur d'espérer le salut de Capoue. De quel immense concours de citoyens de toutes classes pensez-vous que nous avons été suivis à notre départ? Combien n'y a-t-il pas eu de larmes répandues, et de voeux adressés au Ciel? En quelle anxiété se trouvent à cette heure le sénat et le peuple campaniens, nos femmes et nos enfants? Toute la multitude se tient aux portes de la ville, regardant au loin sur le chemin qui doit nous ramener, et, j'en suis sûr, Pères conscrits, attendant, l'esprit plein d'angoisse, la réponse que vous nous chargerez de leur faire. Un mot de vous peut leur apporter salut, victoire, vie et liberté; mais je tremble d'imaginer ce qu'un autre leur apporterait. Décidez donc si nous devons être vos alliés et vos amis, ou n'être plus. »
XXXI. Les députés s'étant retirés, le sénat délibère; et quoiqu'aux yeux d'un grand nombre, cette ville, la plus grande et la plus opulente de l'Italie, avec ses champs si fertiles et voisins de la mer, parût une ressource contre les chances des mauvaises récoltes et le grenier du peuple romain, la bonne foi prévalut sur tant d'avantages, et le consul, au nom du sénat, répondit: Le sénat vous juge dignes, Campaniens, de sa 337 protection; mais il ne doit pas, en formant amitié avec vous, attenter à une amitié, à une alliance plus ancienne. Les Samnites nous sont unis par un traité; les attaquer, ce serait offenser encore plus les dieux que les hommes, et c'est pourquoi nous nous y refusons. Mais, ainsi que la justice et le devoir le commandent, nous enverrons des députés à nos alliés et à nos amis, pour les prier qu'aucune violence ne vous soit faite. a A cela, le chef de la députation, d'après les instructions qu'il avait apportées de sa ville, répliqua :
« Puisque vous ne voulez point prendre la juste défense (le nos intérêts contre la violence et l'injustice, vous défendrez au moins les vôtres. En conséquence, peuple Campanien, ville de Capoue, terres, temples des dieux, enfin, toutes les choses divines et humaines, nous vous livrons, nous vous donnons tout, Pères conscrits, à vous et au peuple romain : si désormais on nous outrage, ce salit vos sujets qu'on outragera.»
Cela dit, tous, les mains tendus vers les consuls, ils se prosternèrent, pleins de larmes, dans le vestibule de la curie. Les patriciens étaient émus de cet exemple de l'instabilité des destinées humaines, eu voyant un peuple si riche et si puissant, cité pour son faste et pour sa fierté, que ses voisins avaient naguère appelé à leur aide, perdre courage au point de se mettre soi et ses biens au pouvoir d'autrui. On crut dès lors que l'honneur défendait de trahir des gens qui se donnaient, et que les Samnites agiraient contre l'équité, s'ils attaquaient encore un territoire et une ville acquis par cette cession au peuple romain. Il fut donc décidé qu'on enverrait sans délai des députés aux Samnites, avec la commission
« d'exposer à ce peuple les prières des Campaniens, la réponse du sénat, fidèle à l'amitié des Samnites, et enfin l'abandon fait à Rome. Ils devaient demander, au nom de l'alliance et de ramille qui existait entre eux, d'épargner les sujets de Rome, de ne plus porter sur un territoire cédé au peuple romain des armes ennemies. Si les voies de douceur avaient peu de succès, ils enjoindraient aux Samnites, par l'ordre exprès du peuple romain et du sénat, de respecter la ville de Capoue et le territoire campanien. »
Les députés ayant rempli leur message, le conseil des Samnites répondit fièrement qu'ils poursuivraient la guerre; et même leurs magistrats, sortis de la curie, appelèrent en présence des députés les chefs des cohortes, et leur commandèrent d'aller sans retard ravager les terres de Capoue.
XXXII. Des qu'on apprit à Rome l'accueil fait aux députés, le sénat, laissant là tout autre soin, envoya des féciaux demander réparation aux Samnites, et, sur leur refus, leur déclara solennellement la guerre, en décrétant qu'on soumettrait sans délai cette affaire à la sanction du peuple. Sur l'ordre du peuple, les deux consuls, partis de la ville avec deux armées, entrèrent, Valérius dans la Campanie, Cornélius dans le Samnium, et campèrent, l'un près du mont Gaurus, l'autre près de Saticula. Valérius, le premier, rencontra les Samnites ; lesquels avaient prévu que le poids de la guerre pencherait de ce côté : d'ailleurs la colère les animait contre les Campaniens, si 338 empressés à porter ou à demander contre eux des secours. A la vue du camp romain, tous à l'envi demandent fièrement à leur chef le signal du combat, assurant que le Romain aurait à protéger le Campanien le même sort que le Campanien avait eu naguère à secourir le Sidicin. Valérius, après avoir, pendant quelques jours, éprouvé l'ennemi par de légers combats, ordonna le signal de la bataille, et exhorta en peu de mots les soldats :
« Une guerre nouvelle, un ennemi nouveau ne doit pas leur inspirer de crainte ; à mesure qu'ils porteront leurs armes plus loin de la ville, ils arriveront à des nations de moins en moins aguerries. Ce n'est pas par les défaites des Sidicins et des Campaniens qu'il faut juger de la valeur des Samnites; quels que fussent ceux qui combattaient, il fallait bien que l'un des deux partis fût vaincu. Pour les Campaniens, c'est à coup sûr leur luxe immodéré, leur dissolution, leur mollesse, plutôt que la vigueur de l'ennemi qui les a vaincus. Qu'est-ce après tout que ces deux succès des Samnites dans l'espace de tant de siècles, en comparaison de tous ces hauts faits du peuple romain, qui compte peut être, depuis la fondation de sa ville, plus de triomphes que d'années? qui tout autour de lui, Sabins, Étrusques, Latins, Herniques, Èques, Volsques, Aurunces, a tout dompté par les armes? qui, après avoir battu les Gaulois dans tant de rencontres, a fini par ne leur laisser de refuge que la mer et leurs vaisseaux? Ils doivent, en allant au combat, avoir foi chacun dans leur gloire militaire, dans leur courage, et envisager aussi sous quels ordres, sous quels auspices la lutte s'engage; si leur chef n'est qu'un brillant discoureur, bon tout au plus à entendre, brave en paroles seulement, et ne connaissant rien à la guerre, ou s'il est homme qui sache manier les armes, marcher en tête des enseignes, se porter bravement au milieu de la mêlée. C'est d'après mes actions, soldats, dit-il, et non d'après mes paroles qu'il faut vous conduire; demandez-moi non des ordres seulement, mais l'exemple. Ce n'est pas par l'intrigue, par les cabales ordinaires aux nobles, c'est par ce bras que j'ai obtenu trois consulats et toute ma gloire. Il fut un temps où l'on aurait pu dire : C'est que tu étais patricien et issu des libérateurs de la patrie, et que ta famille eut le consulat la même année que Rome eut un consul.
Aujourd'hui, ouvert sans distinction à nous patriciens et à vous plébéiens, le consulat n'est plus, comme auparavant, le prix de la naissance, mais du mérite ; et c'est pourquoi, soldats, vous pouvez aspirer, vous aussi, aux suprêmes honneurs. Bien que, par la volonté des dieux, vous m'ayez donné le nouveau surnom de Corvus, non, le vieux surnom de ma famille, Publicola, n'est point sorti de ma mémoire. Toujours, en paix comme en guerre, citoyen dans les plus hautes magistratures comme dans les plus humbles, tribun ou consul, et du même coeur en tous mes consulats, j'aime et j'aimai toujours le peuple romain. Maintenant le temps presse; marchez, et avec le secours des dieux, remportez avec moi un premier et complet triomphe sur les Samnites. »
339 bles tous les travaux du service. En outre, dans les jeux militaires où des égaux luttent ensemble d'agilité ou de vigueur, doux et facile, et toujours, vainqueur ou vaincu, de l'humeur la plus affable, il ne dédaignait aucun des adversaires qui se présentaient. Il était bienfaisant à propos dans ses actes ; dans ses discours, il ne ménageait pas moins l'indépendance d'autrui que sa propre dignité; et, ce qui plaît surtout au peuple, il exerçait les magistratures du même esprit dont il les sollicitait. Aussi, l'armée entière, avant de sortir du camp, répondit avec une incroyable allégresse aux exhortations de son chef. Ce qui ne s'était jamais vu dans d'autres batailles, le combat s'engagea avec même espoir des deux parts, avec mêmes forces et même confiance en soi, mais sans mépris pour l'ennemi. Les Samnites étaient fiers de leurs derniers exploits et de leur double victoire des jours précédents; les Romains de leurs quatre cents ans de gloire, et de cette victoire qui remontait à l'époque de la fondation de leur ville. Toutefois les deux partis étaient inquiets d'avoir un ennemi nouveau à combattre. La bataille marqua bien l'esprit qui les animait, car on lutta longtemps avant que de part ou d'autre l'armée ne pliât. Enfin, le consul voulant jeter le désordre dans cette armée qu'on ne pouvait repousser par la force, essaya, au moyen d'une charge de cavalerie, de troubler les premiers rangs de l'ennemi. Mais voyant que cette manoeuvre n'avait pas de succès, et que, resserrés dans un étroit espace, les escadrons s'agitaient et tournaient sur eux-mêmes sans pouvoir s'ouvrir un chemin, il revint en tête des légions et, sautant de cheval :
« A nous, soldats, dit-il ; à nous autres, fantassins cette affaire est la nôtre. Marchons, et à mesure que vous me verrez avancer et me frayer un chemin par le fer dans les rangs ennemis, à mon exemple renversez tout ce qui se trouvera devant vous. Cette plaine, où se dressent en ce moment tant de lances étincelantes, vous l'allez voir bientôt éclaircie, balayée par le carnage. »
Ainsi parle le consul,, et, sur son ordre, les cavaliers, se repliant sur les deux ailes, laissent libre l'accès du centre aux légions. Le premier de tous, le consul fond sur l'ennemi, et tous ceux que le hasard offre à ses coups, il les égorge. Enflammés parce spectacle, nos soldats, à droite, à gauche, chacun devant soi, engagent une lutte mémorable. Les Samnites tiennent ferme, bien qu'ils reçoivent plus de coups qu'ils n'en portent. L'on se battait déjà depuis longtemps, et il y avait eu un massacre atroce autour des enseignes des Samnites, sans que personne eût fui, tant ils avaient à coeur de n'être vaincus que par la mort. Mais les Romains sentant que les forces commencent à leur manquer, et qu'il ne reste guère de jour, emportés par la rage, se ruent sur l'ennemi. Alors on le vit lâcher pied et se disposer à fuir; alors on prit, on tua le Samnite; et peu auraient échappé, si la nuit n'eût mis fin à cette victoire; car ce n'était plus un combat. Les Romains avouaient qu'ils n'avaient jamais eu affaire à un ennemi plus opiniâtre; et les Samnites, quand on leur demandait pour quel motif des courages si obstinés avaient pu se décider à fuir, répondaient:
a Qu'ils avaient cru voir la flamme jaillir des yeux des Romains, de leurs visages forcenés, de leurs bouches furieu-
340 ses; que de là surtout était venue leur terreur. »
Et cette terreur, ils l'avouèrent, non pas seulement par l'issue du combat, mais aussi par leur retraite nocturne. Le jour suivant, le Romain s'empara du camp déserté par l'ennemi, et toute la multitude des Campaniens y accourut pour lui rendre grâces.
XXXIV. Au reste, peu s'en fallut que la joie de cette victoire ne fût corrompue par un immense désastre dans le Samnium. En effet, parti de Saticula, le consul Cornelius avait imprudemment engagé son armée dans un défilé qui s'ouvrait sur une vallée profonde, et occupé tout ' l'entour par l'ennemi : et ce fut seulement quand toute retraite sûre était devenue impossible, qu'il vit l'ennemi sur sa tête. Pendant que les Samnites attendent que toute l'armée soit descendue au fond de la vallée, P. Décius, tribun militaire, aperçoit dans k défilé une colline élevée qui domine le camp ennemi, et dont l'accès, trop rude pour des soldats chargés de bagages, était facile à des troupes légères. En conséquence, s'adressant au consul épouvanté :
«Vois-tu, lui dit-il, A. Cornélius, cette éminence au-dessus de l'ennemi? Ce rocher que les Samnites ont eu l'aveuglement de négliger sera le rempart de nos espérances et de notre salut, si nous nous eu emparons sans délai. Donne-moi seulement les princes et les hastats d'une seule légion; lorsqu'avec eux j'aurai gravi le faîte, marche en avant sans rien craindre, et mets-toi en sûreté avec l'avinée; car l'ennemi, sous nos pieds, en butte à tous nos coups, ne pourra remuer sans se perdre. Pour nous, ou la fortune du peuple romain, ou notre courage nous tirera d'affaire. »
Comblé d'éloges par le consul qui lui donne les hommes qu'il a demandés, il s'avance avec eux couvert par les broussailles. Il ne fut aperçu de l'ennemi qu'en approchant du lieu qu'il voulait atteindre. La surprise et l'effroi des Samnites, qui tous avaient les yeux tournées sur lui, laissèrent au consul le temps de conduire son armée sur un terrain meilleur; et lui il s'établit au sommet de la colline. Les Samnites, tournant leurs enseignes d'un côté, puis d'un autre, laissent échapper à la fois deux occasions : ils ne peuvent plus poursuivre le consul à moins de s'engager à leur tour dans cette vallée où naguère ils le tenaient exposé à leurs traits, ni faire gravir à leurs troupes cette hauteur que Décius occupe au-dessus d'eux. Mais la colère les entraîne de préférence contre ceux qui leur ont enlevé la chance de la victoire, et ils sont excités par la proximité et le petit nombre de ces ennemis : tantôt ils veulent entourer de tous côtés la colline, pour séparer Décius du consul; tantôt ils imaginent de lui laisser le chemin libre, afin qu'il descende dans la vallée où ils l'accableront. La nuit les surprit dans ces incertitudes. Décius eut d'abord l'espoir qu'ils monteraient vers lui et qu'il pourrait les combattre de son poste élevé; mais bientôt il commença à s'étonner en ne les voyant, ni risquer l'attaque, ni au moins, si le désavantage du lieu les en détournait, s'entourer de retranchements et d'autres ouvrages. Alors, ayant appelé vers lui les centurions :
« Quelle ignorance (le la guerre et quelle paresse! Comment de pareilles gens ont-ils pu vaincre les Sidi-
341 cins et les
Campaniens? Voyez leurs enseignes : ils vont à droite, à gauche, ils rentrent, ils sortent; et nul ne songe à se mettre à l'oeuvre quand nous pourrions déjà être entourés d'un retranchement. Nous serions aussi insensés qu'eux, si nous restions ici plus de temps qu'il ne nous convient. Venez donc, avec moi, profitons du jour qui nous reste pour reconnaître oit ils ont placé leur poste et si quelque issue nous est ouverte. »
Recouvert de la saie du soldat, et ayant fait prendre aux centurions qu'il emmenait avec lui le vêtement des légionnaires, afin que l'ennemi ne s'aperçut pas que le chef faisait une reconnaissance, il observa tout en silence.
XXXV. Il place ensuite des sentinelles, et fait donner à tous les autres ce mot d'ordre :
« Quand la Trompette aura annoncé la seconde veille, la troupe se réunira en armes et en silence auprès de lui. »
Aussitôt que, d'après cet ordre, ils se furent rassemblés sans bruit :
« Ce silence, dit-il, soldats, il faut l'observer en m'écoutant, et laisser l'a toute acclamation militaire. Quand je vous aurai développé mon idée, ceux de vous qui l'approuveront passeront sans rien dire à ma droite, et nous suivrons l'avis du côté où sera le plus grand nombre. Maintenant voici mon projet; écoutez : Ce n'est point la fuite qui vous a jetés à cette place où l'ennemi vous enveloppe, et ce n'est pas non plus la lâcheté qui vous y a retenus : c'est par votre courage que vous vous en êtes emparés, c'est par votre courage qu'il en faut sortir. En venant ici, vous avez sauvé une belle armée au peuple romain; en échappant d'ici, vous vous sauverez vous-mêmes. Vous méritez bien, vous qui, peu nombreux, avez si bien secouru tant d'hommes, de n'avoir besoin pour vous du secours de personne. Nous avons affaire à un ennemi qui, pouvant hier anéantir l'armée entière, n'a pas eu l'esprit d'user de la fortune; qui n'a reconnu l'avantage de cette colline qui menace sa tête qu'en la voyant à nous; qui n'a pu, bien quo nous soyons en si petit nombre, avec ses milliers d'hommes nous empêcher de la gravir, ni, quand nous avons été maîtres du poste, profiter de tout lu jour qui lui restait pour nous y enfermer par une tranchée. Quand vous vous êtes ainsi joués de lui, il y voyait clair, il veillait; à cette heure qu'il est endormi, il faut, que dis-je? il est nécessaire que vous le trompiez encore. Car notre situation est telle, que c'est moins un conseil que je vous donne qu'une loi de la nécessité que je vous montre. Il ne s'agit plus en effet de délibérer si nous devons demeurer ou partir, à présent que la fortune ne vous a rien laissé, avec vos armes, qu'un courage qui sait s'en servir, à présent que nous mourrons ici de faim et de soif, si nous craignons le fer plus qu'il ne convient à des hommes, à des Romains. Ainsi, nous n'avons d'autre salut que de nous arracher d'ici, de partir; et il faut que ce soit de jour ou de nuit. Or, ce dei nier parti est le plus sûr : car, si nous attendons le jour, comment espérer que l'ennemi ne nous entourera pas d'un retranchement et d'un fossé continu, lui qui déjà, vous le venez, a de tous côtés investi de soldats la colline? Si donc la nuit peut servir une invasion, et elle le peut, cette heure de la nuit est assurément la plus favorable. Vous voilà rassemblés au signal de la seconde veille, et 342 c'est l'instant où les moi tels sont plongés dans le sommeil le plus profond : marchant à travers ces corps endormis, votre silence leur dérobera votre passage, ou, s'ils s'éveillent, vos cris soudains les frapperont de terreur. Suivez-moi seulement comme vous m'avez suivi déjà; moi je suivrai la fortune qui m'a conduit ici. Allons, que ceux qui voient dans ce projet notre salut s'avancent et passent à ma droite. »
XXXVI. Tous y passèrent, et suivirent Décius qui se dirigeait dans les intervalles qui séparent les postes. Ils avaient déjà traversé la moitié du camp, lorsqu'un soldat, en sautant par-dessus les corps des sentinelles couchées et endormies, heurta un bouclier. A ce bruit, une sentinelle s'éveille et pousse son voisin; ils se lèvent, en appellent d'autres, sans savoir si c'est une troupe des leurs ou l'ennemi ; si c'est le détachement qui s'évade ou le consul qui s'empare du camp. Décius, ne pouvant plus feindre, commande aux soldats de pousser des cris, et glace, par la peur, ces ennemis engourdis par le sommeil; ils n'ont plus la force ni de s'armer promptement, ni de résister, ni de poursuivre. Au milieu de l'effroi et du désordre des Samnites, le détachement romain massacre les gardes qu'il rencontre et se sauve vers le camp du consul. Il restait encore un peu de nuit, et ils pouvaient enfin se croire en sûreté, quand Décius :
« Courage, soldats romains, dit-il; votre marche à la colline et votre retour seront loués dans tous les siècles. Mais, pour qu'on puisse contempler un si rare courage, il faut la lumière et le jour; il serait indigne de vous, avec tant de gloire, de rentrer au camp à la faveur du silence de la nuit. Demeurons ici tranquilles en attendant le jour. »
On obtempère à ce conseil; et, dès que le jour parut, il envoya d'avance au consul un message qui excita au camp une grande joie : une dépêche annonce à l'armée la délivrance et le retour de ceux qui, pour le salut des autres, avaient exposé leur vie à un péril certain Aussitôt chacun à l'envi court à leur rencontre, les loue, les félicite, les appelle séparément et tous ensemble ses sauveurs; on glorifie, on remercie les dieux; on porte au ciel Décius. Décius eut au camp une sorte de triomphe : il s'avance au travers des rangs à la tête de ses soldats en armes, attirant tous les regards, tous les applaudissements de l'armée, qui égalait le tribun au consul. Quand il fut arrivé au prétoire, le consul lit sonner la trompette pour que l'armée s'assemblât, et il commençait un digne éloge de Décius, quand Décius lui-même l'interrompit et l'engagea à dissoudre l'assemblée, en émettant l'avis qu'il fallait laisser là tout autre soin pendant qu'on avait en main l'occasion. Il décida le consul à attaquer les ennemis encore troublés de l'alerte de la nuit, et dispersés par pelotons autour de la colline.
« Plusieurs même, ajoutait-il, envoyés à sa poursuite, devaient errer çà et là dans le défilé. »
Les légions reçoivent l'ordre de prendre les armes; elles sortent du camp; et comme le terrain, grâce aux éclaireurs, était mieux connu, on les mène par une voie plus ouverte h l'ennemi. Elles l'attaquent à l'improviste ; les soldats samnites, épars de côté et d'autre, et la plupart sans armes, ne peuvent ni se rallier, ni s'armer, ni se réfugier derrière leurs palissades ; effrayés, ils sont 373 refoulés vers leur camp, et le camp lui-même, dont les gardes se troublent, est bientôt pris. Le cri des Romains retentit autour de la colline, et met en fuite tous les détachements qui l'occupent; de sorte qu'un grand nombre céda la place à un ennemi qu'il n'avait pas même vu. Ceux que la peur avait poussés derrière le retranchement ( ils étaient environ trente mille ) furent tous massacrés. Le camp fut livré au pillage.
XXXVII. Cela fait, le consul convoqua l'armée; et non seulement il acheva l'éloge commencé de Décius, mais il y ajouta de nouvelles louanges pour ce nouvel exploit; et, outre les présents militaires d'usage, il lui donna une couronne d'or, cent boeufs, et de plus un boeuf d'une blancheur et d'une beauté rares, aux cornes dorées. Aux soldats qui l'avaient accompagné on donna à perpétuité une double ration de blé, et, pour cette fois, un boeuf et deux tuniques à chacun. Après le consul, les légions, voulant aussi récompenser Décius, lui posèrent sur la tète, au milieu des acclamations et des applaudissements, la couronne de gazon, la couronne obsidionale; et une autre couronne, signe d'un semblable honneur, lui fut mise au front par son détachement. Paré de ces insignes, il immola à Mars le boeuf d'une beauté rare, et fit présent des cent boeufs aux soldats qui l'avaient secondé dans cette expédition. Les légions distribuèrent à chacun des mêmes soldats une livre de farine et un sextier de vin : et tous ces divers dons étaient offerts avec une vive allégresse, au milieu des acclamations de l'armée, témoignages de l'assentiment universel. Un troisième combat fut livré près de Suessula, où l'armée des Samnites, battue par M. Valérius, ayant appelé à elle toute la meilleure jeunesse du pas, voulut tenter la fortune dans une dernière affaire. Des courriers de Suessula vinrent tout effrayés à Capoue, d'où l'on expédia promptement des cavaliers au consul Valérius pour implorer du secours. A l'instant on lève les enseignes, on laisse au camp les bagages sous la garde d'un fort détachement, on part, on s'avance à la hâte; et, non loin de l'ennemi, sur un terrain peu étendu, mais qui suffisait à une troupe n'ayant que des chevaux de cavalerie, sans bêtes de charge ni valets, on établit le camp. Les Samnites, pensant qu'on allait livrer combat, se rangent en bataille; mais, comme personne ne va à leur rencontre, ils pottent insolemment leurs enseignes jusqu'au pied du camp ennemi. Dès qu'ils virent le soldat dans les retranchements, et qu'ils surent des éclaireurs qu'ils avaient envoyés de toutes parts combien l'enceinte du camp était étroite, d'où l'on devait conclure combien les ennemis étaient peu nombreux, toute l'armée s'écria qu'il fallait combler les fossés, raser les palissades, et faire irruption dans le camp. Ce coup de main eût terminé la guerre, si les chefs n'eussent contenu l'élan des soldats. Du reste, comme leur multitude, si difficile à nourrir, avait, d'abord dans son séjour à Suessula, puis dans l'attente du combat, épuisé presque toutes leurs ressources, ils avisèrent, tandis que la crainte tenait l'ennemi enfermé, d'envoyer leurs soldats ramasser le blé par la campagne : cependant le Romain qui, pour 344 marcher plus vite, n'avait pris qu'autant de blé qu'il en pouvait porter outre ses armes, finirait par manquer de tout. Le consul, voyant les ennemis dispersés dans la campagne, et leurs postes dégarnis, exhorte en peu de mots ses soldats, et les mène à l'attaque du camp. L'ayant enlevé au premier cri et au premier assaut, et un plus grand nombre d'ennemis ayant été tué dans les tentes qu'aux portes et aux palissades, il commanda qu'on apportât en un monceau les enseignes prises. Laissant ensuite deux légions pour garder et défendre sa conquête, avec l'injonction la plus expresse de s'abstenir du pillage jusqu'à son retour, et, marchant en bon ordre vers les Samnites, dont sa cavalerie, partie devant, avait, comme dans un filet, ramassé toutes les bandes éparses, il en fit un grand carnage : car ils ne savaient plus, dans leur effroi, ni à quel signal ils devaient se réunir, ni s'ils retourneraient au camp ou s'ils fuiraient plus loin. La déroute et l'épouvante furent telles, qu'on rapporta au consul près de quarante mille boucliers, quoique le nombre des tués ne fût pas aussi considérable, et cent soixante-dix enseignes, outre celles qu'on avait prises au camp. On revint ensuite au camp ennemi, et tout le butin en fut livré aux soldats.
XXXVIII. Le succès de cette campagne engagea les
Falisques, qui n'avaient qu'une trêve, à demander un traité au sénat, et les Latins, qui venaient de lever des troupes contre Rome, à les tourner contre les Péligniens. Le bruit de ces exploits se répandit hors de l'Italie, et les Carthaginois envoyèrent aussi des députés complimenter Rome et lui faire hommage d'une couronne d'or, pour être placée au Capitole dans la chapelle de Jupiter : elle pesait vingt-cinq livres. Les deux consuls triomphèrent des Samnites. Décius les suivait, dans tout l'éclat de sa gloire et de ses récompenses; et, dans les chants grossiers des soldats, le nom du tribun n'était pas moins loué que celui des consuls. On reçut ensuite des députations de Capoue et de Suessula ; et, sur leur prière on leur envoya des troupes en quartier d'hiver, pour repousser les invasions des Samnites. Séjour déjà funeste à la discipline militaire, Capoue, avec tous ses plaisirs, amollit le coeur des soldats et les détourna du souvenir de la patrie : aussi, dans les quartiers d'hiver, forma-t-on le projet d'enlever, par un crime, Capoue aux Campaniens, qui l'avaient enlevée de même à ses antiques possesseurs.
« C'est à bon droit, disait-on, que l'on tournera contre eux leur propre exemple. Car, pourquoi ce territoire, le plus fertile de l'Italie, et cette ville, si digne du territoire, appartiendraient-ils aux Campaniens qui ne savent défendre ni leurs personnes ni leurs biens, plutôt qu'à cette armée victorieuse qui a donné sa sueur et son sang pour en chasser les Samnites? Est-il juste que des sujets aient la jouissance d'un pays si fertile et si délicieux, tandis qu'eux, fatigués de la guerre, ils lutteront encore autour de Rome contre un sol aride et empesté, ou dans Rome même, contre un mal obstiné et qui augmente chaque jour, contre l'usure? »
Ces projets, agités dans des réunions secrètes et qui n'avaient pas encore transpiré au dehors, furent découverts par le nouveau 345 consul, C. Marcius Rutilus, à qui la province de Campanie était échue au sort, et qui avait laissé Q. Servilius, son collègue, à Rome. Ayant su, par les tribuns, comment tous ces complots s'étaient formés, et instruit par l'âge et l'expérience (car il était consul pour la quatrième lois, et il avait été dictateur et censeur), il pensa que le meilleur parti serait, pour empêcher l'exécution de ce dessein, de laisser aux soldats l'espoir de l'accomplir quand ils voudraient, et d'amortir ainsi leur ardeur. Dans ce but, il répandit le bruit que, l'année suivante, ils passeraient encore l'hiver dans les mêmes garnisons; car ils étaient répartis dans les différentes villes de la Campanie, et de Capoue la conjuration avait gagné l'armée entière. Dès lors plus à l'aise en ses projets, la conspiration se contint pour le moment.
XXXIX. Le consul mit ses troupes en campagne, et, n'ayant rien à craindre des Samnites, il résolut de purger son armée par le renvoi des plus turbulents. Il renvoyait les uns comme ayant fini leur temps de service, les autres comme trop âgés ou pas assez robustes, d'autres avec des congés, un à un d'abord, puis par cohortes entières, sous prétexte qu'ils ne devaient pas passer l'hiver loin de leur famille et de leurs affaires. Alléguant aussi les besoins de l'année, il les dirigeait sur divers points : il se débarrassa ainsi d'un grand nombre. Ils arrivaient en foule à Rome, où l'autre consul et le préteur prétextaient différents motifs pour les retenir. Dans le commencement, ignorant qu'on les jouât, ils étaient assez contents de revoir leurs foyers. Mais quand ils s'aperçurent que les premiers partis ne retournaient pas aux enseignes, et qu'on ne renvoyait guère que ceux qui avaient hiverné dans la Campanie, et surtout les chefs de la sédition, ils commencèrent par s'étonner, puis ils craignirent que leurs projets ne fussent découverts :
« Maintenant il faudra qu'ils souffrent les enquêtes, les délations, les exécutions secrètes et isolées, enfin la tyrannie insolente et cruelle des consuls et des patriciens. »
Tels étaient les bruits répandus dans des réunions secrètes par ceux qui étaient restés au camp, et qui voyaient ce faisceau de leur conjuration dispersé par l'artifice du consul. Une cohorte, qui se trouvait non loin d'Anxur, alla se poster près de Lautules, dans un étroit défilé, entre la mer et les montagnes, afin de recueillir au passage ceux que le consul congédiait, comme on l'a dit plus haut, sous différents prétextes. Déjà la troupe était assez forte par le nombre, et, pour qu'elle eût l'air d'une véritable armée, il ne lui manquait plus qu'un chef. Ils arrivent donc sans ordre et en pillant sur le territoire albain, et s'enferment dans un camp retranché au pied du coteau d'Albe la Longue. Ce travail achevé, ils s'occupent le reste du jour à débattre le choix d'un général : mais ils n'osent se fier à aucun d'entre eux.
« Qui pourrait-on appeler de Rome? Qui, patricien ou plébéien, consentirait de lui-même à s'exposer à un si grand péril, ou à prendre en main, sans la trahir, la cause d'une armée qui s'est comportée si follement? »
Le lendemain, comme on délibérait encore sur le même sujt, quelques pillards apprirent dans leurs courses, et rapportèrent que T. Quinctius était à cultiver son champ près de Tusculum, et y oubliait la ville et les hon- 346 neurs. Cet homme, de famille patricienne, avait longtemps fait la guerre avec gloire, mais, atteint au pied d'une blessure qui l'avait rendu boiteux et l'avait éloigné du service, il avait pris le parti d'aller vivre aux champs loin de la brigue et du forum. A son nom seul on reconnut l'homme qu'il fallait, et l'on arrêta ne pouvant mieux faire, qu'on l'irait chercher: mais, comme on avait peu d'espoir d'obtenir son consentement, on résolut de l'avoir par la force et par la crainte. En conséquence, dans le silence de la nuit, les soldats chargés de cette mission pénètrent dans la maison où Quinctius dormait d'un profond sommeil; ils le saisissent en lui disant qu'il n y a point de milieu, qu'il acceptera le commandement et l'honneur qu'on lui offre, ou qu'il mourra s'il résiste et refuse de les suivre; et ils l'entraînent au camp. A son arrivée, ils le proclament général, le revêtent des insignes de cette dignité, et, tout effrayé encore d'un événement si peu attendu, lui ordonnent de les conduire à Rome. Ensuite, obéissant à leur seule ardeur, et sans consulter leur chef, ils enlèvent les enseignes, et arrivent en désordre à la huitième borne du chemin qui est aujourd'hui la voie Appienne : ils seraient même allés, sans s'arrêter, jusqu'à la ville, s'ils n'eussent appris qu'on envoyait contre eux une armée, et M. Valérius Corvus, nommé tout exprès dictateur, avec L. Émilius Mamercinus pour maître de cavalerie.
XL. Dès qu'on fut en présence, à la vue de ces armes, de ces enseignes connues, le souvenir de la patrie apaisa toutes les colères. Ils n'étaient pas encore de force à verser le sang de leurs concitoyens; ils ne connaissaient que la guerre contre l'étranger, et les dernières fureurs n'allaient pas au delà d'une retraite à main armée. Aussi, de part et d'autre, chefs et soldats cherchaient à se rapprocher pour s'entendre. Quinctius, fatigué de porter les armes, même pour sa patrie, était loin de vouloir s'en servir contre elle. Corvus, qui embrassait dans son amour tous les citoyens, surtout les soldats, et par-dessus tout son armée, s'avança pour parler. Les rebelles le reconnurent, et, aussitôt, non moins touchés de respect que les siens, ils lui prêtèrent silence :
« Soldats, dit-il, en partant de la ville, j'ai imploré les dieux immortels, ces dieux de la patrie qui sont les vôtres et les miens; je leur ai demandé avec prières et comme une grâce de m'accorder, non la victoire sur vous, mais la gloire de vous ramener à la concorde. J'ai eu et j'aurai assez souvent l'occasion d'acquérir de l'honneur par la guerre; ici je ne veux conquérir que la paix. Ce voeu que j'adressais humblement aux dieux immortels, il dépend de vous qu'il se réalise; vous n'avez qu'à vous souvenir que ce n'est ni dans le Samnium ni chez les Volsques, mais sur le sol romain que vous êtes campés, que ces collines que vous apercevez sont votre patrie, ces soldats vos concitoyens, que moi enfin je suis votre consul, sous les ordres et les auspices duquel vous avez, l'an passé, deux fois battu les légions samnites, deux fois emporté leur camp d'assaut. Je suis, soldats, M. Valérius Corvus, qui ne vous a fait sentir sa noblesse que par des bienfaits, non par des outrages, qui n'a conseillé contre vous nulle loi despotique, nul sénatus-consulte rigoureux; qui toujours, dans ses divers commandements, a été plus sévère pour lui-même que pour
347 vous. Si pourtant la naissance, si le courage, si la grandeur, si les dignités, ont pu jamais inspirer de l'orgueil à un homme,, j'étais d'un tel sang, j'avais donné de moi de telles preuves, et j'avais obtenu le consulat dans un tel âge, que j'aurais pu, consul à vingt-trois ans, traiter avec fierté, non pas seulement les plébéiens, mais les patriciens eux-mêmes. M'avez-vous vu, consul, agir ou parler plus durement que je n'avais fait tribun? J'ai porté le même esprit dans mes deux autres consulats; je le porterai encore dans cette dictature souveraine, et je n'aurai pas eu pour ces soldats, qui sont les miens et ceux de ma patrie, plus de bienveillance que pour vous-mêmes, vous, j'ai horreur de le dire, nos ennemis. Il faudra donc que vous tiriez l'épée contre moi, avant que je la tire coutre vous. C'est de votre côté que sonnera le signal, de votre côté que partira le cri de guerre et commencera l'attaque, si nous devons combattre. Décidez-vous à faire ce que n'ont point osé vos pères et vos ancêtres, ni ceux qui se retirèrent sur le mont Sacré, ni ceux qui, plus tard, ancrent camper sur l'Aventin. Attendez que, comme autrefois vers Coriolan, les mères et les épouses, les cheveux épars, s'en viennent de la ville au-devant de chacun de vous. Alors, les légions des Volsques, parce qu'elles avaient pour chef un Romain, s'arrêtèrent; et vous, qui êtes tous Romains, vous ne renonceriez pas à cette guerre impie? T. Quinctius, de quelque manière que tu sois ici, de gré ou de force, si le combat s'engage, retire-toi aux derniers rangs : il y aura pour toi plus de gloire à fuir, à tourner le dos devant un citoyen, qu'à combattre contre ta patrie. Si, au contraire, nous traitons de la paix, il sera beau, il sera glorieux à loi de rester aux premiers rangs, afin d'être l'interprète de cette heureuse médiation. Demandez et proposez des choses justes; encore vaudrait-il mieux écouter même des prétentions injustes que de nous entr'égorger dans cette guerre impie.»
T. Quinctius, plein de larmes, se tourne vers les siens :
« Moi aussi, soldats, dit-il, si je puis vous servir, vous aurez en moi un meilleur chef pour la paix que pour la guerre. Ce n'est pas un VoIsque, un Samnite, mais un Romain que vous venez d'entendre ; c'est votre consul, c'est votre général. Vous avez éprouvé à votre avantage ce que valent ses auspices; prenez garde de vouloir l'éprouver à vos dépens. Pour vous combattre sans pitié, le sénat avait bien d'autres chefs; mais parce que celui-ci devait plus qu'aucun autre ménager en vous ses anciens soldats, et que vous deviez avoir plus de confiance en votre ancien général, le sénat l'a choisi. Ceux mêmes qui peuvent vaincre veulent la paix; pourrions-nous vouloir autre chose? Renonçons à la colère et à l'ambition, ces conseillers trompeurs, et abandonnons-nous, nous et nos intérêts, à une foi si connue. »
XLI. Tous l'ayant approuvé à grands cris, T.
Quinctius s'avance à la tête des enseignes, et déclare que les soldats sont désormais à la disposition du dictateur : il le conjure de prendre en main la cause de ces malheureux citoyens, et de la défendre avec cette loyauté qu'il avait toujours montrée dans les affaires de la république.
« Pour lui, en particulier, il n'a nul souci; il met son espoir dans son innocence. Mais il demande pour les soldats ce que le sénat accorda une fois au 348 peuple et une autre fois aux légions, qu'on ne les inquiète point pour cette défection. »
Après avoir comblé d'éloges Quinctius, et commandé aux autres d'avoir bon courage, le dictateur courut à cheval jusqu'à Rome, et, avec l'aveu du sénat, obtint du peuple, au bois Pétiléen, que les soldats ne seraient pas inquiétés pour cette défection. Il demanda aussi en grâce aux Romains que nul, par plaisanterie ou sérieusement, ne leur en fit un reproche. De plus, ou porta une loi sanctionnée par des imprécations pour que le nom d'aucun soldat, une fois inscrit, ne fût rayé que de son consentement; et il fut ajouté à la loi que nul, après avoir été tribun de légion, ne pourrait être chef de centurie. Cet article fut demandé par les conjurés à l'occasion de P. Salonius, qui était alternativement une année tribun de légion, et l'autre année premier centurion, ce qu'on appelle aujourd'hui primipilaire. Les soldats lui en voulaient parce qu'il avait constamment combattu leurs projets de révolte, et fui de Lautules pour n'être pas leur complice. Aussi, par égard pour Salonius, le sénat refusait-il d'accorder cet article ; mais Salonius ayant supplié les Pères conscrits de faire plus d'état de l'union de la cité que de son honneur personnel, il obtint leur sanction. Les troupes demandèrent, avec une égale violence, que l'on réduisît la solde des cavaliers (triple alors de celle de l'infanterie); parce qu'ils avaient été contraires à la conjuration.
XLII. Je trouve encore dans quelques historiens que L. Génucius, tribun du peuple, porta une loi contre l'usure; puis que l'on défendit par d'autres plébiscites d'exercer deux fois la même magistrature dans l'espace de dix ans, et de remplir deux magistratures dans la même année ; enfin l'on demanda qu'il pût être créé deux consuls plébéiens. Il parait, d'après toutes ces concessions, si on les fit au peuple, que la révolte avait des forces considérables. Selon d'autres annales, Valérius ne fut pas nommé dictateur, et la conjuration aurait été comprimée par les consuls. Ce ne fut pas non plus avant d'arriver à Rome, mais dans Rome même, que cette multitude de révoltés leva les armes : ce ne fut pas T. Quinctius, dans sa maison de campagne, mais C. Manlius dans sa maison de ville, que les conjurés assaillirent la nuit, et qu'ils saisirent pour s'en faire un chef : de là ils seraient allés à quatre milles de Rome s'établir dans un poste fortifié. De même, ce ne furent point les généraux qui d'abord proposèrent la paix, mais les deux armées qui, soudain venues en présence et prêtes à combattre, se saluèrent; alors les rangs se confondirent, les soldats se prirent les mains et s'embrassèrent en pleurant, et les consuls, voyant que les troupes refusaient de combattre, furent forcés d'aller prier le sénat d'approuver cette réconciliation. Ainsi, le seul fait constant dans les anciens auteurs, c'est qu'une sédition éclata et qu'elle fut apaisée. Le bruit de cette sédition et de la dangereuse guerre entreprise contre les Samnites, détacha quelques peuples de l'alliance de Rome, et, sans parler des Latins, depuis longtemps infidèles aux traités, les Privernates eux-mêmes envahirent subitement dans leur voisinage Norba et Sétia, colonies romaines qu'ils dévastèrent.
page 841 partim LIVRE VII.
Par ces mots du chap. XXI, per omnium annalium monumenta, il faut probablement entendre toutes les annales que Tite-Live avait entre les mains. On voit en effet, ch. XVIII et XXII, qu il en a comparé plusieurs. Il en est de même aux ch. XXVII et XLII. Toutefois, dans ces derniers passages, il ne mentionne pas toutes les divergences non plus qu'au ch. XVI. Ce qui le prouve c'est que Deny (Excerpt.. p. 41) rapporte en cet endroit les libres réponses des députés Privernates. (CI. Tile-Live, VIII
ch. II, et Valère-Maximc, VI, 2. )
CHAP. I. — Novi homines. « On nommait chez les Romains homme nouveau celui dont aucun des ancêtre n'avait été dans les charges curules, appelées ainsi parce parce qu'elles donnaient le droit de se faire porter dans une chaise d'ivoire et de s'y asseoir aux assemblées publiques. Les descendants de ceux qui avaient possédé ces charges étaient censés et appelés nobles, eux, leurs enfants et toute leur postérité, et formaient à Rome ce qu'on appelait la noblesse Ils avaient aussi droit d'images, c'est-à-dire qu'ils exposaient, dans la partie de leur maison la plus apparente, les images, les portraits de ceux de leurs ancêtres qui avaient été dans les charges, et les faisaient porter dans certaines cérémonies publiques, comme aux obsèques de leur proches. Ces charges étaient le consulat, la dictature, et de plus l'édilité curule et la préture.
« Ce que je viens de dire aide à entendre ce qu'on lit dans une harangue de Sextius et de Licinius, qu'il ne restait plus au peuple, pour s'égaler aux patriciens, que le consulat, qui le mettait en possession de tout ce qui les distinguait, et le lui rendait commun avec lui, commandement, honneurs, gloire militaire, noblesse. Ceux du peuple devenaient donc nobles par le consulat et par toutes les autres charges curules, mais nobles plébéiens, distingués des patriciens, quoique unis ordinairement avec eux pour les intérêts et la façon dépenser. « (ROLLIN. Hist. rom., liv.VII, § 3. )
CHAP. I. — Praetura. Les fonctions du préteur étaient très importantes; elles consistaient à rendre la justice, et, en l'absence des consuls, à administrer l'état. Il avait la chaise curule, deux licteurs (Piaute. Epdicus, v. 26). et même six, si l'on en croit Polybe (XXXI11, I, 5 ), plusieurs scribes et des appariteurs (accensi). L'épée et la pique étaient posées près de son tribunal quand il jugeait. Cependant quoiqu'il fût chargé de l'administration de la justice, même quand les consuls n'étaient pas absents, ces magistrats conservèrent toujours une haute juridiction ; nous devons à Valère Maxime la connaissance de quelques circonstances où ils réformèrent des sentences du préteur. (Cf. Cic. de Legib., III, 5.)
XLII. Je trouve encore dans quelques historiens
IBID. — Curuli œdilitale. Les édiles curules dont nous avons déjà parlé page 805, col. 2 et suiv., avaient, avec un rang supérieur, les mêmes fonctions à peu prés que les édiles plébéiens. Ils étaient chargés de la police générale de la cité, présidaient spécialement aux grandi jeux, aux approvisionnements de la ville et des armées ainsi qu'aux représentations scéniques, et examinaient les pièces qui devaient être représentées, ce qui faisait d'eux les censeurs de la littérature. Quand les chefs militaires revenaient d'une expédition, ils rendaient compte aux questeurs de l'argent monnayé, au préteur des prisonniers de guerre, et aux édiles curules des grains et des munitions pris à l'ennemi.
Il paraît qu'à toutes ces attributions ils réunissaient encore de hautes fonctions judiciaires en matière criminelle ; car nous voyons ( I. VIII, ch. XVIII ) que c'est à l'édile curule Fabius que l'on dénonça les empoisonnements commis par les matrones ; et Pline ( Hist. nat., l. XVIII, ch. VIII) nous apprend qu'une accusation d'enchantement fut portée devant le peuple par Sp. Postumius Albinus, revêtu également de cette magistrature. C'étaient des édiles curules qui étaient chargés de l'instruction des crimes portant atteinte à la chasteté des jeunes gens et des femmes nées libres. Voyez a cet égard Tite-Live, VIII, XXII ; Val.-Maxime, VI, I, n. 7; VIII, I, n. 1; el Plutarque, Vie de Marcellus. L'élection des édiles curules précédait celle des édiles plébéiens, qui se faisait immédiatement après. Plu- 842 tarque nous apprend que Marius ayant échoué dans sa candidature à l'édilité curule, se présenta aussitôt à l'édilité plébéienne, où il échoua encore, et que, sans se laisser abattre par ces deux échecs, éprouvés en un même jour, ce qui n'était encore arrivé à personne avant lui, il alla, quelques jours après, s'offrir aux suffrages du peuple pour la préture. Moins malheureux cette fois, il fut élu, mais son élection ne fut pas exempte du soupçon de brigue. ( Vie de Marius, ch. V. )
CHAP. I. — Verecundia inde imposila est senatui ex patribus jubendi aediles curules ceari. Niebubr, t. III, p. 59; t. V, p. 46 et suiv, de la tr. fr., entre dans beaucoup de détails pour prouver qu'on ne peut voir rien de sérieux dans ce sentiment de délicatesse qui décida les patriciens à partager l'édilité curule avec les plébéiens. Mais tel n'est pas le sens de la phrase de Tite-Live, et Niebuhr ne tient aucun compte de ces mots : non patientibus tacitum tribunis, qui prouvent en effet ce que Niebuhr n'avait pas besoin de deviner, savoir que ce partage de l'édilité curule ne fut qu'une concession forcée de la part des patriciens, qui cédèrent moins à un sentiment d'équité qu'à une réclamation énergique des tribuns.
IBID. — Gratia campestri. « Par l'influence des tribus de la campagne. » Nous pensons qu'au lieu d'adopter cette traduction de Dureau de Lamalle, il eût mieux valu s'en tenir à l'explication donnée par Drakenborcb, Crevier et M. Lemaire. Gratia campestris signifie certainement la faveur du Champ-de-Mars, ou des centuries qui s'y réunissaient, comme, dans Valère Maxime, campestris temeritas veut dire les hasards du Champ-de-Mars, les chances des élections. On pourrait citer une foule d'exemples où le mot campestris est employé dans ce sens. D'ailleurs rusticœ tribus est l'expression consacrée pour désigner les tribus de la campagne; campestris tribus n'est pas latin.
Quant au mot ceperunt, où Dureau de Lamalle voit l'expression d'une sorte de lutte, il est ici tout à fait synonyme de effecerunt ut ille caperet. Ainsi cette phrase du liv. V, ch. XIII, Licinius ut ceperat haud tumultuose magistratum, exclut toute idée de lutte, et il en est de même de cette autre, du liv. VII, c. XXV, qui legis Liciniœ spretae mercedem consulatum cepisset.
Nous traduirions donc ainsi la phrase qui donne lieu à cette note : « Les patriciens, par leur influence dans le Champs-de-Mars, obtinrent la préture pour Sp. Furius Camillus, fils de Marcus, et l'édilité pour Cn. Quinctius Capitolinus, et P. Cornélius Scipion, trois hommes de leur ordre. » Tite Live dit assez clairement que le Spurius Furius Camillus, dont il est ici question, était le fils de Camille le dictateur. Si l'on en doutait cependant, on pourrait recourir à l'autorité de Suidas, qui dit au mot πραίτωρ : πρῶτος στρατηγὸς ἀπεδείχθη Φουριος, παῖς Καμίλλου τοῦ πολλακις μοναρχήσαντος, ὃν πραίτωρα τῇ ἰδίᾳ γνώττῃ οἱ Ῥωμαῖοι ὠνόμασαν.
CHAP. I — Ludi quoque scenici. Ce que Tite-Live dit ici des jeux scéniques paraît emprunté aux annales. Déjà Fabius était entré dans quelques détails sur les jeux du cirque (Denvs, Vil, 7l ); et Tite-Live y revient encore après lui, et il donne la raison morale qui l'a engage à le faire. Il n'est pat vrai qu'il soit .sur ce point en dissentiment avec Valéiius Antias (Cf. XXXVI, 56). Car Valerius ne dit pas que les jeux scéniques furent donnés alors pour la première fois, mais que pour la première fois on les ajouta aux jeux de Cybèle.
CHAP. II. — Fescennino versu. Les poésies fesceniennes étaient des dialogues en vers grossiers, improvisés le plus souvent à la suite des moissons et des vendanges, et imités, si l'on en croit Horace (Ep. II, I, 139 ), des Étrusques et des Falisques. Elles tiraient leur nom, soit de Fescennia, ville de Campanie (Servius ad Virg., Aen., VII, 695), aujourd'hui Cilta Castellana, soit de Fascinus, dieu des sortilèges, qu'elles avaient, disait-on la vertu de conjurer. ( Festus, au mot fescennini )
Les vers fescennins, suivant Servius, n'avaient d'autre mesure que celle du chant, c'est-à-dire qu'ils étaient rythmiques et non métriques; il ne nous reste d'ailleurs aucun monument qui puisse nous faire connaître quelle était leur forme. On ignore même en quoi ils différaient des vers saturnins qui, avec eux, formaient à cette époque reculée tout le domaine de la poésie italienne. Seulement on sait que les vers fescennins étaient usités dans les fêtes joyeuses, dans les noces, dans les triomphes, et semblaient renfermer une idée de raillerie et de licence, tandis que les vers saturnins paraissent avoir été plu particulièrement destinés aux sujets graves et religieux.
La licence qui régnait dans ces poésies était extrême. Aussi fut-on obligé de la réprimer par les peines les plus sévères : une loi des douze tables, appliquée depuis a la scène, et renouvelée par Auguste (Cicér. de Republ., l. IV, ap. Augustin, de Civit. Dei. II, 9 ) condamnait à la peine du fouet ou du bâton les auteurs de vers diffamatoires. Voy. Schœll, Hist. de la lit. Rom., l. 1, p. 73, et M. Magnin, Origines du théâtre moderne, t. I, p. 295. Nous voudrions aussi pouvoir renvoyer nos lecteurs aux travaux de M. Patin, qui, dans ses cours de I832 et 1835, a traité avec autant d érudition que d'ingénieuse critique toutes les questions qui se rattachent aux origines de la poésie latine.
IBID. — Saltantes. Voyez l'abbé Dubos : Réflexions critiques sur la poésie et la peinture, IIIe partie, sert. 13.
IBID. — Saturas. Ces pièces, ainsi que nous l'apprend Tite-Live, différaient par un peu plus d'art des improvisations fescennines; elles en différaient aussi par une, plus grande étendue. On les appelait satura à cause du mélange de musique, de paroles et de danses qu'elles offraient. C'est ainsi qu'au moyen âge on donna le nom de farces, farcitures. pièces farcies, à certaines compositions ecclésiastiques qui offraient un mélange de plusieurs langues. Satura (satura lanx), signifiait, en langue osque, un plat rempli de toutes sortes de fruits, que l'on offrait chaque année a Cérès et à Bacchus comme les prémices de la récolte, et par suite un mets fait de plusieurs choses, un pot-pourri. Satura lex, dans le droit romain, est une loi qui renferme plusieurs titres.
Ces pièces composèrent seules, pendant plus d'un siècle, les jeux scéniques à Rome. Elles sont le véritable drame romain, le drame indigène de l'Italie. Il n'y eut qu'une ressemblance de noms purement fortuite entre elles et le drame satirique des Grecs. La Grèce n'offre même rien qui soit analogue à la satura romaine. ( V. Frid. Stieve, de rei scenicae roman, orig, p. 45. ) Lorsque dans la suite ces drames populaires firent place, sur les théâtres de Rorne, d'une part aux tragédies traduites ou imitées des Grecs, de l'autre à une nouvelle forme du drame indigène, les atellanes, la satura ne périt cependant pas tout à fait. Le nom resta dans la langue, non plus, il est vrai, pour désigner un ouvrage dramatique, mais un poème didactique, mordant et railleur. Telles furent les satires d'Ennius de 843 Lucilius, d'Horace, de Perse et de Juvénal; dam lesquelles on peut du reste remarquer une tendance à retenir à l'ancienne forme dialoguée, qui avait fait, dans l'origine, le caractère essentiel de ce genre de poésie.
Quant à la satire varronienne, composition mélangée de prose et de vers, et qui fut imitée par Pétrone, Sénèque, Julien et Marcianus Capella, son nom est romain, et lui vient de sa nature même; mais sa forme a été imitée de Ménippe, et c'est de là que lui est venu le nom de Ménippée, par lequel on la désigne encore. Cicéron (Académiques, l. l, ch. II) met dans la bouche de Varron, lui-même, un aveu de cette imitation.
Aucune question peut-être n'a donné lieu à une polémique plus vraie et plus durable que celle de l'origine de la signification du mot satura. Sans entrer dans la discussion, nous nous sommes bornés à présenter l'opinion la plus probable et la plus généralement admise aujourd'hui. On peut la voir appuyée de toutes ses preuves, dans l'ouvrage déjà cité de M. Magnin, pages 50 et suivantes. Ceux de nos lecteurs qui seront curieux de connaître les conjectures émises par les différents critiques qui se sont occupés de cette question, pourront consulter Dacier, Discours sur la Satire, dans les Mémoires de l'Acad. des Inscript, et Belles Lettres, t. II.— Dussaulx, Discours sur les Satiriques Latins, en tête de sa trad. de Juvénal ; — De Guérie, Questions sur Pétrone, deuxième partie, § 2; — M. Théry, de la Satire, en tète de sa trad. de Perse; — et Schœll, Histoire abrégée de la Litt. Rom, t. l, p. 144 et suiv.
CHAP II. — Desrripto jam ad tibicinem cantu. On pourrait croire que ces flûtes qui accompagnaient l'acteur ne servaient qu'à le remettre de temps en temps sur le ton, et qu'elles ne jouaient que pour lui rendre à peu près le même service que Gracchus tirait d'un joueur de flûte tandis qu'il haranguait; mais on se désabusera bientôt, pour peu qu'on fasse réflexion à ce que nous disent les anciens de ces accompagnements. Voici un passage de Lucien qui suffît, ce me semble, pour détromper ceux qui seraient la-dessus dans l'erreur. C'est Hermonidès qui parle à son maître Timothée : « Je voudrais, dit-il, le même succès que vous eûtes, lorsqu'à votre arrivée de Béotie vous accompagnâtes de la flûte le comédien qui jouait les fureurs d'Ajax; vous jouâtes mieux de la flûte qu'il ne chanta, et vous l'emportâtes sur lui : après cela il n'y avait personne à qui Timothée, le Thébain, fût inconnu. » L'abbé Vatry, Dissertation sur la récitation des tragédies anciennes, insérée dans les Mémn. de l'Acad. des Inscriptions et Belles-Lettres, t. VIII.
IBID. — Livius pos aliquot annos. Andronicus, l'auteur de la première tragédie latine, était né dans la grande Grèce, à Tarente. Lorsque celte ville tomba au pouvoir des Romains, il fut fait prisonnier et devint l'esclave du consul M. Livius Salinator, dont il fut chargé d'instruire les enfants. Ayant été affranchi, il prit le nom de son patron, et s'appela Livius Andronicus. Il florissait immédiatement après la première guerre punique. Sa mort arriva en 554, lorsque Caton n'avait encore que quinze ans. C'est, dit Quintilien ( lnst. Orat., X, 2), le plus ancien des poètes latins, nil in poetis supra Livium Andronicum : et la littérature romaine commença avec lui. Il donna sa première pièce en 514, sous le consulat de C. Claudius Cento et de M. Sempronius Tuditanus, un an avant la naissance d'Ennius, plus de cent soixante ans, avant Aulu-Gelle (XVI!, 21), âpres la mort de Sophocle, et environ cinquante-deux ans après celle de Ménandre.
Livius composa, ou plutôt traduisit du grec dix-neuf pièces de théâtre, dont nous avons les titres. D'après ce passage de Tite-Live, on a conjecturé que ces pièces n'étaient pas toutes des tragédies, et que dans le nombre il y avait aussi quelques comédies. Cicéron (Brutus, ch. XVIII), lui attribue une Odyssée latine, et Festus ainsi que Priscien citent quelques vers d'un poème, eu trente-cinq livres au moins, dans lequel il célébrait les exploits des Romains.
Les fragments qu'on a pu recueillir de Livius Andironicus s'élèvent à peine à cent cinq vers ou parties de vers. Ils ne peuvent offrir quelque intérêt que sous le rapport philologique. Sa diction était rude, et telle qu'on pouvait l'attendre du premier écrivain qui ait entrepris de composer un ouvrage de longue haleine, dans une langue encore barbare. Au reste, sous le rapport de la composition même, ses ouvrages n'avaient pas grand mérite, si l'on en croit Cicéron, qui dit que ses pièces de théâtre ne valaient pas la peine d'être lues deux fois, et qui compare son Odyssée à ces statues attribuées à Dédale, dont l'ancienneté faisait tout le mérite.