Histoire romaine — première décade (Ab Urbe condita, l. I-X) (page 16)

Tite-Live · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XLII. Je trouve encore dans quelques historiens (suite)

CHAP. II. — Venia petita puerum ad canendum...

Ce passage a été l'occasion de grandes et nombreuses discussions, qui ne l'ont nullement éclaire!. Schœll (Hist. de la litt. rom., t. I, p. 108 et suiv. ) nous semble avoir assez nettement résumé les opinions les plus probables. « On se demande, dit il. en quoi consiste la faveur accordée a Andronicus. Le grammairien Diomède distingue entre canticum et diverbia: le premier mot signifiait, selon lui, les monologues, parce que ces morceaux étaient chantés au son d'une flûte, tandis que les diverbia étaient les scènes en dialogue, où paraissaient deux ou plusieurs interlocuteurs. Si le passage de Tite-Live doit être interprété d'après cette remarque, Andronicus ne faisait plus, dans les monologues, qu'accompagner de gestes les paroles d'un chanteur placé devant le musicien, c'est-à-dire devant l'hyposcenium, ou ce que nous appelons orchestre, tandis qu'il continuait de parler aussitôt qu'il y avait plusieurs personnages en scène. Il peut paraître surprenant qu'on ait ainsi fait grâce à un acteur favori des morceaux où sans doute son talent pouvait principalement briller, pour ne plus le faire parler que dans les passages où il jouait un rôle secondaire. Mais ce qui doit augmenter notre étonnement c'est l'observation qu'ajouté l'historien, que l'usage introduit pour soulager Andronicus se maintint dès lors sur le théâtre romain. Comment les contemporains de Cicéron et d'Auguste se soumettaient-ils à ce partage de la récitation et du geste, qui n'est pas sans exemple sur la scène moderne, mais qui se prête plutôt à quelques bouffonneries qu'à un jeu noble, senti et brillant? Comment surtout, ni Cicéron, ni Horace, ni Quintilien ne parlent-il jamais d'un usage si bizarre et si contraire au bon goût? Cependant tous les éditeurs de Tite-Live entendent ainsi le passage de cet écrivain, et ne trouvent aucun inconvénient à ce qui nous paraît si choquant. Le célèbre Dubos a bâti, sur cette supposition, son fameux système sur la déclamation notée des anciens, d'après lequel les intonations da l'acteur auraient été prescrites par le compositeur de la musique; système que nous croyons entièrement abandonné aujourd'hui.

« Duclos, au contraire, a pensé que si Andronicus fut déchargé de l'obligation de chanter, c'est que ces mor- 844 ceaux étaient accompagnés de danse, et, formant des espèces d'intermèdes, sa voix se trouvait étouffée par les mouvements qu'il était obligé de se donner, et que, du moment qu'il ne chanta plus, il put danser avec plus de liberté et de force. C'est ce que dit Tite-Live : Canticum egisse aliquanto magis vigente molt, quia nihil vocis usus impediebat... Cependant Valère-Maxime semble contredire cette opinion, en disant expressément que dès ce moment cet acteur se contenta de faire les gestes : gesticulatonem tacitus peregit ( l. II, c. IV, n. 4 ) ; mais ce passage ne prouve rien; car il est évident, par l'identité des expressions, que l'auteur avait sous les yeux le même annaliste où Tite-LIve a puisé son récit : il raconte l'événement de la manière dont il l'a entendu; mais comme il n'y voyait pas ce que, selon nous, Tite-Live y avait vu, l'origine de la séparation du chant et de la danse, mais un exemple de la séparation du chant et des gestes, il n'ajoute pas que l'usage introduit pour Andronicus se soit maintenu sur le théâtre romain; il ne le pouvait pas en effet, si, comme nous le croyons, la séparation du chant ou de la déclamation et des gestes n'avait pas lieu sur ce théâtre.

« Un passage de Lucien vient a l'appui de cette explication. Autrefois, dit cet écrivain (de Salt., ch. 30), le même arteur chantait et dansait ; mais comme on observa que les mouvements de la danse nuisaient à la voix et empêchaient la respiration, on jugea convenable de partager le chant et la danse. Πάλαι μὲν γὰρ αὐτοὶ καὶ ᾖδον ηαὶ ὠρχοῦντο εἶτ' ἐπειδὴ κινουμένων τὸ ἆσθμα τὴν ᾠδην ἐπευάραττεν, ἄμεινον ἔδοξεν ἄλλους αὐτοῖς ὑπᾴδειν. Ce passage est d'autant plus concluant qu'il provient d'un auteur judicieux, qui, quoique postérieur à Valère-Maxime, mérite beaucoup plus de croyance en matière de goût et de critique.

« Il nous paraît que toute difliculté disparaît, et que le passage de Tite-Live s'explique naturellement de la manière que Duclos l'a entendu, pourvu qu'on ne veuille pas donner une trop grande importance à la remarque de Diomède, qui oppose les diverbia aux monologues. On peut, ce me semble, prendre les diverbia pour les paroles en général, qu'elles fussent chantées ou simplement déclamées, en opposition à la partie de la pièce, qui, formant l'intermède, était nécessairement chantée, mais en même temps accompagnée de danse. Une remarque de Donat, sur l'Andrienne de Térence (citée par Doujat, VII, 2) vient à l'appui de l'interprétation que nous donnons au mot diverbia : le scoliaste dit que les comédiens seuls prononçaient let diverbîa. Il les oppose donc à une partie de la pièce étrangère aux comédiens, savoir, aux intermèdes.

« Nous avons cru devoir citer en entier ce long extrait de l'histoire de la littérature romaine, parce qu'il nous a semblé résumer, d'une manière complète, la discussion soulevée par le texte de Tite-Live. Nous ajouterons seulement ici que, depuis Schœll, les recherches de la critique n'ont fait que confirmer ses conjectures. Tout le monde admet maintenant que le drame romain se composai! de trois parties, savoir : 1° les cantica, ou airs a une voix, désignés par Schœll, sons le nom d'intermèdes ; 2° les diverbia, ou le dialogue prononcé par les histrions; 3° les choeurs ou chants exécutes par des voix nombreuses, grex ou caterva.

Du reste, ces morceaux lyriques ou cantica étaient peu nombreux, et l'on est parvenu à les reconnaître dans ce qui nous reste du théâtre latin; M. God. Aug. Ben. Wolff (de Canticis in Romanor. fabul. scen. Halae, 1825 ) en compte dans Piaute quarante-deux certains, et quatre-vingt-quinze douteux. Dam Térence, il en signale quinze certains et trois douteux. Donat lui-même avait désigné positivement un passage de l'Hécyre (acte V, sc. 2, v. 18 suiv. ) comme étant une monodie ou un canticum. Enfin Cicéron (ad. famil., l. IX. ep. 22 ) nous a conservé quelques mots d'un canticum, joué par Roscius, dans une pièce intitulée le Démiurge, et attribuée à Turpillius par le grammairien Nonius Marcellus.

Voyez M. Magnin (Origines du théâtre moderne, t . I . p. 328 et suiv.). et pour des exemples de cet usage de la séparation de la danse et du chant chez d'autres peuples que les Romains, p. 19, 20, 55, 56 et

57 du même ouvrage.

« Est-il vrai, dit Voltaire, que chez les Romains un acteur récitait et qu'un autre faisait les gestes ?

« Ce n'est point par méprise que l'abbé Dubos imagina cette plaisante façon de déclamer ; Tite-Live, qui ne néglige jamais de nous instruire des mœurs et des usages des Romains, et qui, en cela est plus utile que l'ingénieux et satirique Tacite, Tite-Live, dis-je, nous apprend que Andronicus, s'étant enroué en chantant dans les intermèdes, obtint qu'un autre chantât pour lui tandis qu'il exécuterait la danse, et que de là vint la coutume de partager les intermèdes entre les danseurs et les chanteurs. Dicitur cantum egisse magis vigente motu quum nihil vocis usus impediebat. Il exprima le chant par la danse. Cantum egisse magis vigente motu, avec des mouvements plus vigoureux.

« Mais on ne partagea point le récit de la pièce entre un acteur qui n'eût lait que gesticuler et un autre qui n'eût fait que déclamer. La chose aurait été aussi ridicule qu'impraticable. » (Dictionnaire philosophique, au mol CHANT.)

CHAP. II — Juventus... more antiquo ridicula jactitare coepit. « La jeunesse romaine laissa le théâtre libre, et ne rapporta pas ses satires pendant que les poètes jouèrent eux-mêmes leurs pièces, car le magistral n'eût pas permis qu'on eût troublé les poètes dans leur art, et interrompu leur action. On avait cette considération pour eux. Mais après qu'ils eurent donné leurs pièces aux histrions, comme on n'avait pas les mêmes égards pour eux, la jeunesse rapporta les satires et s'empara du théâtre dans les intermèdes. On ne s'étonnera point de cette licence quand on se souviendra de ce qui arriva aux comédiens mêmes qui jouaient l'Hécyre de Térence. Aux deux premières représentations ils furent obligés de quitter le théâtre pour faire place à des danseurs de cordes, et ensuite à des gladiateurs; car au milieu de la plus belle pièce, le peuple, toujours ignorant et grossier, demandait souvent des athlètes ou un ours, et il fallait lu lui donner, autrement il devenait un ours lui-même. Cela durait souvent des quatre heures et davantage avant que les comédiens pussent recommencer.» ( DACIER, discours sur la satire.)

IBID. — Quae inde exodia postea appellala, consertaque fabellis potissimum atellanis sunt. Suivant Dacier, les exodes et les atellanes auraient constitué deux genres différents de poésies dramatiques; c'est une erreur. Le mot exode ( du grec ἐξοδιον, issue, sortie), ne signifie pis autre chose que la pièce bouffonne destinée à terminer le spectacle; il n'en désigne pas l'espèce, et ne la détermine que par le rang qu'elle occupait dans la représentation. Tite-Live nous apprend ici qu'à cette époque on choisissait de préférence des atellanes, pour ces dernières pièces. Mais dans la suite, ou leur substitua des mimes. (Cic. ad

845 famil.

liv. iX, ep. 16) que l'on désigna également par le nom d'exodes. (Schol. ad Juven., Sat. III, v. 175, et M. Magnin, ouv. cité, p. 520.)

Les atellanes, ainsi nommées d'Atella, ville des Osques, aujourd'hui Averse ou Saato Arpino. furent, selon toutes probabilités, introduites à Rome, vers l'an 540, environ trente ans après la première représentation, sur le théâtre romain, de pièces empruntées ou imitées des Grecs, à l'époque où la condamnation de Naevius, qui ne fût pas sans doute la seule application de la dure pénalité des douze tables, dut faire renoncer aux farces fescennines et aux saturae, dont les personnalités trop directes faisaient ombrage aux nobles et au sénat.

Quant à la langue dans laquelle furent composées les atellanes, il faut pour la déterminer, distinguer deux époques : la première commençant en 540, et finissant à Pomponius Bononiensis, qui vivait du temps de Sylla ; la seconde commençant à Sylla, et s'étendant jusqu'à Jules César. Pendant la première époque, il est à peu près certain que les atellanes furent entièrement composées en langue osque. Celles de la seconde, au contraire, offraient un mélange de cette langue et de latin. C'est ce qui résulte évidemment du témoignage de Strabon (l. V, p. 225. éd. Casaub, et de Cicéron (ad famil., l. VII, ep. 1), enfin, des fragments assez nombreux que les grammairiens nom ont conservés des pièces de cette période.

Les atellanes eurent d'abord pour objet la peinture des moeurs des villageois campaniens; plus tard, on y joignit celles des habitants des municipes, et même, si l'on peut tirer cette conséquence de quelques-uns des titres qui sont parvenus jusqu'à nous, les travers de la bourgeoisie romaine y furent plus d'une fois tournés en ridicule.

Quelques critiques, entre autres Schœll (Hist. de la litt. rom., t. I, p. 75), M. Arm. Cassan Lettres inéd. de Marc-Aurèle et de Fronton, l. 1, p. 412, notes ) et, d'après lui, M Corpet, dans les notes du Tite-Live de M. Liez, présentent les atellanes comme de petites comédies décentes, où la pudeur des spectateurs était ménagée, et que l'on pouvait comparer aux Proverbes dramatiques de M. Théodore Leclercq. Ce n'est cependant pas là l'idée qu'il est possible de se faire de pièces ayant pour titres Leno, Prostitutum, Porcaria, etc ... titres auxquels répondent d'ailleurs parfaitement, par leur cynisme et leur grossièreté, les fragments que nous a conservés la grammairien Nonius Marcellus. L'obscénité était tellement un des caractères du genre osque, que l'on cherchait, dans le nom de ce peuple, l'étymologie du mot obscène ( Festus, au mot Obscum et Oscos). Il est vrai que Donat se sert, en parlant des atellanes, de l'expression venusta elegantia; mais c'est qu'il les compare aux mimes, dont l'obscénité fut portée, sous les empereurs, à un point presque incroyable.

Les atellanes avaient quelque analogie avec les drames satiriques des Grecs. Ces deux espèces de pièces se représentaient, en effet, à la fin des jeux, après les pièces sérieuses, pour essuyer, suivant l'expression du scoliaste de Juvénal (sur la sat. III, v. 176), les larmes qu'avait fait répandre la vue des douleurs tragiques ; et leurs auteurs employaient également des types grotesques et toujours les mêmes, qu'ils mettaient dans toutes sortes de situations. Ces types étaient, pour les atellanes, Maccus au long nez en forme de bec ; Manducus, dont la bouche immense, dit Juvénal, effrayait les enfants ; Bucco, Pappus, Casnar, etc..., personnages dont les analogues se retrouvent encore et dans la comédie italienne, et dans notre théâtre de la Foire.

Les principaux auteurs d'atellanes furent Nœvius, Num mius, Pomponius Bononiensis, et Q. Novius. Suivant Nicolas de Damas (cité par Athénée, liv. VI, p. 261), Sylla lui-même aurait aussi composé quelques pièces de ce genre. Nous avons dit qu'au temps de Jules César les mimes remplacèrent les atellanes. C'est à la politique du dictateur que l'on attribue généralement cette révolution; mais, aux motifs qui le firent agir, suivant M. Magnin (ouvrage cité, p. 512), on doit, ce semble, en ajouter un autre, dont la raison se trouve dans le passage même de Tite-Live, qui a donné lieu à cette note. C'est que les auteurs des atellanes étaient citoyens, qu'ils jouissaient de toutes les garanties attachées a ce titre, et qu'il était, par conséquent, plus difficile de réprimer chez eux de simples mais piquantes allusions. Le privilège qu'ils avaient d'ailleurs, suivant Festus (voc. Personata), de ne pouvoir être forcés, comme les autres auteurs, à se démasquer sur la scène, semblait leur assurer en quelque sorte la liberté de tout dire avec impunité.

Nous ferons remarquer en terminant que l'épithète fabellœ, appliquée par Tite-Live aux atellanes, est une preuve que ces poèmes avaient en général assez peu d'étendue. Fronton (Epist. ad Marc. Anton., VI, 13) exprime la même idée, en désignant les pièces de Novius, par la jolie expression atellaniolae.

CHAP. III. — Clavo dictatore fixo. Pour ce qui se rapporte au clou enfoncé par le dictateur, Tite-Live a consulté plusieurs annales, comme le prouvent les mots ferunt, dicitur. Il emprunte aussi quelques faits à Cincius, qu'il paraît avoir surtout suivi, ici comme dans le chapitre précédent, où il s'étend sur les antiquités plus longuement qu'à l'ordinaire.

CHAP. V. — Tribunus militum ad legiones suffragio fieri. Les tribuns des légions, ainsi élus par le peuple, étaient distingués par le nom de comitiati, de ceux qui étaient nommés directement par les consuls. Ceux-ci, suivant Festus, s'appelaient Rufuli, du nom de Rutilius Rufus, auteur du décret qui réglait leurs attributions. De là venaient aussi deux autres dénominations, Rutili et Rutuli, par lesquels on les désigna plus tard. Dans le principe, il n'y avait que trois tribuns par légion ; on en créa quatre quand ces corps devinrent plus nombreux ; il y en avait six au temps dont nous nous occupons, et ce nombre ne fut pas dépassé dans la suite. Or on levait ordinairement quatre légions par année; c'était donc vingt-quatre tribuns qu'il fallait. On voit que le peuple n'avait que le quart des nominations: une loi des tribuns Atilius et Marcius, lui en donna les deux tiers, en 413 (IX, 50); et lorsque le nombre des légions fut porté à huit, un décret du sénat en fit un partage égal entre le peuple et les consuls (XLIV, 50).

CHAP. VI. — Tunc M. Curtium juvenem bello egregium... ferunt. Tite-Live rapporte fidèlement d'après les annales (ferunt. dicitur) le récit populaire sur Cur tius que d'autres racontent tout différemment. Denis d'Halyc. (Excerpt., p. 40) donne le même récit, et quelquefois dans les mêmes termes.

IBID. — Lacumque Curtium, non ab antiquo illo Titi Tatii milite Curtio Metto, sed ab hoc appellatum, Varron (L. L., liv. VI, ch. XXXII) rapporte une troisième opinion qui avait cours dans son temps sur l'origine du nom du lac Curtius ; « Il lui serait venu, dit-Il, de ce que cet endroit du Forum, ayant été frappé de la foudre, avait été, d'après un sénatus-consulte, 846 entouré d'un mur par le consul Curtius, qui en aurait fait ainsi un Puteal, un Bidental, suivant la double expression d'Horace. Voyez au surplus Plutarque. Romul. 18, p. 116., éd. Reiske: Denys. Ant. Rom., l. II, 42; Pline, Hist. nat.. XV, 18; Zonar.. VII, 25; Oros., III, 5: Augustin., de Civit. Dei, V, 18; Ovid. Fast, VI, v. 403 ; Suid. voc. Λίβερνος ; Festus, au mot Curtius lacus ; Stace, Silv. l, I, 66 ; Val.-Maxime, V, 6, n. 2.

CHAP. IX. — Ferentinum. Le nom de cette ville rappelle un fragment du discours de G. Gracchus, de legibus promulgatis, qu'Aulu-Gelle nous a conservé (N. A. I, 3), et qu'il cite comme un exemple de style concis, élégant et simple tout à la fois.

IBID. — Per Feciales rebus repititis. Les Féciaux, dit Festus, se nommaient ainsi du verbe facere, faire, parce qu'ils avaient le droit de faire la paix et la guerre. Cincius Alimentus, cité par Tite Live (ch. III de ce livre), et à qui nous avons emprunté (l. VI, note sur le ch. II ) une formule de serment militaire, rapportait dans le même ouvrage, de Re militari ( I. III) une formule de déclaration de guerre par un fécial. C'est encore à Aulu-Gelle ( N. A., XVI, 4 ), que vous devons la connaissance de ce curieux fragment. Le fécial disait, en jetant un javelot sur le territoire ennemi :

« QVOD. POPVLVS. HERMVNDVLVS. HOMINES. QVE. POPVLI. HERMVNDVLI. ADVERSVS. POPVLVM. ROMANVM. BELLVM. FECERE. DELIQVERVNT. QVE. QVOD. QUE. POPVLVS. ROMANVS. POPVLO. HERMVNDVLO. MOMINIBUS. QVE. HERMVNDVLIS. BELLVM. JVSSIT. OB. EAM. REM. EGO. POPVLVS. QVE. ROMANVS. POPVLO. HERMVNDVLO. HOMINIBVS. QVE. HERMVNDVLIS. BELLVM. INDICO. FACIO. QVE. »

« Parce que le peuple hermundule et les hommes du peuple hermundule ont, au peuple romain, fait guerre et injure, et que le peuple romain, contre le peuple hermudule et les hommes hermundules, a ordonné la guerre; pour cette cause, moi et le peuple romain, au peuple hermundule et aux hommes hermundules, je déclare et fais la guerre. »

IBID. — Macer Licinus... sribit... cujus mentionem ejus rei in vetustioribus annalibus nullam inveniam, magis. ut belli gallici causa dictatorem creatum arbitrer, inclinat animus. Tite- Live rejette la narration de Macer, qui prétendait que le dictateur avait été créé pour la tenue des comices. Il n'a donc pas pu le suivre dans les chapitres suivants; et il n'a pas suivi non plus Q. Claudius Quadrigarius, comme le pensent des commentateurs d'après un fragment qui se trouve dans Aulu-Gelle (N. A.. IX, 13, Voyez la note suivante). C'était dans un autre endroit que Claudius avait raconté le fait (Cf. Tite-Live, VI, ch. LXII); et le récit de Tite-Live, beaucoup plus simple, est sans aucun doute puisé à des sources plus anciennes. De plus il n'est pas fait mention d'un interprète comme au chap. VII ; l'adversaire de Manlius n'est pas un chef gaulois, comme on l'a dit, pour rehausser encore la gloire du guerrier romain (Cf. Valère-Maxime, III, 2; Suidas, v. Τορκούατος, etc. ) ; Manlius n'est pas non plus un tribun militaire, comme dans Zonaras et d'autres encore; enfin le tout n'est pas couronné par une victoire du consul Quinctius, comme le racontent des historiens postérieurs à Tite-Live (Appien, Gall., I; Orose, III, 6).

IBID. — Gallus processit. Tite-Live, liv. VI, cb. XLII, à l'occasion de ce fait d'armes, a cite les Annales de Q. Claudius Quadrigarius. Le récit de cet historien lui-même, comme nous l'avons dit dans la note précédente, nous a été conservé par Aulu-Gelle (N. A. liv. IX, ch. XIII).

« Quum interim Gallus quidam nudus praeter scutum et gladios duos torque atque armillis decoratus processit, qui et uiribus et magnitudine et adulescentia simulque virtute ceteris antistabat. Is maxime proelio commoto atque utrisque summo studio pugnantibus manu significare coepit utrisque, quiescerent. Pugnae facta pausa est. Extemplo silentio facto cum voce maxima conclamat, si quis secum depugnare vellet, uti prodiret.. Nemo audebat propter magnitudinem atque inmanitatem facies. Deinde Gallus inridere coepit atque linguam exsertare. Id subito perdolitum est cuidam Tito Manlio, summo genere gnato, tantum flagitium civitati adcidere, e tanto exercitu neminem prodire. Is, ut dico, processit neque passus est virtutem Romanam ab Gallo turpiter spoliari. Scuto pedestri et gladio Hispanico cinctus contra Gallum constitit. Metu magno ea congressio in ipso ponti utroque exercitu inspectante facta est. Ita, ut ante dixi, constiterunt: Gallus sua disciplina scuto proiecto cantabundus; Manlius animo magis quam arte confisus scuto scutum percussit atque statum Galli conturbavit. Dum se Gallus iterum eodem pacto constituere studet, Manlius iterum scuto scutum percutit atque de loco hominem iterum deiecit; eo pacto ei sub Gallicum gladium successit atque Hispanico pectus hausit; deinde continuo humerum dextrum eodem concessu incidit neque recessit usquam, donec subvertit, ne Gallus impetum icti haberet. . Vbi eum evertit, caput praecidit, torquem detraxit eamque sanguinulentam sibi in collum inponit. Quo ex facto ipse posterique eius Torquati sunt cognominati. »

« Cependant un Gaulois s'avance, nu et sans autres armes qu'un bouclier et deux épées, paré seulement d'un collier et de bracelets, par sa force, sa taille, sa jeunesse et sa bravoure, il surpassait tous les autres. Au milieu de la mêlée, au moment de la plus grande chaleur de l'action il se met à faire signe pour que de part et d'autre on suspende le combat. On s'arrête, on fait silence, et aussitôt il crie, d une voix forte, que si quelqu'un veut combattre avec lui, il paraisse. Personne n'osait, vu sa taille et son air féroce. Alors le Gaulois de rire et de tirer la langue. Cependant un Romain d'une grande naissance, nommé T. Manlius, fut tout a coup saisi de honte en voyant un tel affront fait à sa patrie, et que, sur une armée si nombreuse, personne ne sortait des rangs. Il s'avança donc, et ne souffrit pas que la valeur romaine devint honteusement la proie d'un Gaulois. Armé d'un bouclier de fantassin et d'une épée espagnole, il se plaça en face de l'ennemi. La rencontre eut lieu sur la pont même, à la vue et à la grande terreur des deux armées. Le Gaulois, à sa manière, frappe son bouclier en chantant; Manlius, plus confiant en son courage qu'en son adresse, frappe avec le sien celui de son ennemi, qu'il ébranle par ce choc. Tandis que le Gaulois cherche à se remettre, Manlius frappe de nouveau son bouclier du sien, et le force à reculer encore. Alors il se glisse sous son épée gauloise, lui ôte ainsi le moyen de s'en servir, et lui plonge dans la poitrine sa lame espagnole. Puis, d'un revers, il le blesse à l'épaule droite, et ne se retire qu'après l'avoir terrassé. Dès qu'il l'a renversé, il lui coupe la tête, détache le collier, et se le met au cou, tout sanglant. De cette action, lui et ses descendants eurent le surnom de Torquati. »

L'épée espagnole était, suivant Polybe, liv. VI. ch. XXIII. une lame courte, solide, à double tranchant, et également propre à frapper et à percer. Celle des Gaulois, au contraire, était longue, sans pointe, et ne pouvait servir 847 qu'a frapper de taille (Tite-Live, liv. XXII, ch. XLVI). C'est ce qui explique comment Manlius, en s'approchant très près de son ennemi, se mit à l'abri de ses coups.Du reste, Suidas (au mot Μάχαιρα) prétend que les Romains ne connurent l'épée espagnole qu'au temps de la seconde guerre punique. Mais Polybe dit le contraire ( liv. II, ch. XXX et XXXIII.

Le bouclier des fantassins était de forme ovale et concave, long de quatre pieds et large seulement de deux et demi. Il différait en cela du bouclier des cavaliers qui était rond ( Voy. Lips. mil. rom., III).

CHAP. XII . — M. Popillio Lœnate. C'est pendant ce consulat qu'il reçut le surnom de Laenas. Cicéron, de claris orat., c. 14, nous apprend à quelle occasion :

« Licet aliquid etiam de M. Popilli ingenio suspicari, qui cum consul esset eodemque tempore sacrificium publicum cum laena faceret, quod erat flamen Carmentalis, plebei contra patres concitatione et seditione nuntiata, ut erat laena amictus ita uenit in contionem seditionemque cum auctoritate tum oratione sedavit. »

« Il est permis aussi de croire à M. Popilius quelque génie. Étant consul, et revêtu du manteau des augures, il accomplissait un sacrifice, en sa qualité de Flamine de Carmenta, quand tout à coup on vint lui annoncer que le peuple s'ameutait, et qu'une sédition allait éclater contre les patriciens. Il parait à l'assemblée, et, sans quitter la robe sacerdotale, il apaise la sédition par l'autorité de son caractère et de ses discours. » Trad. de M. de Golbéry.

Tite-Live parle en effet, dans ce même chapitre, de la sédition dont il est ici question. Ce vêlement sacerdotal, qu'on appelait laena, était une robe plus ample, plus épaisse ; une sorte de double toge.

CHAP. XV. — Profligato dextro cornu. Tite-Live s'est ici trompé, si toutefois on doit lui attribuer cette faute, et non aux copistes de ses ouvrages. Il veut certainement parler de l'aile gauche des Gaulois, qui avait commencé le combat avec tant d'ardeur, en attaquant l'aile droite des Romains. On a vu en effet que le dictateur s'apercevant que les Gaulois commençaient à plier de ce coté, y envoya la cavalerie pour achever de les mettre en déroute, tandis qu'il irait porter du secours à l'aile gauche. Or, il est évident que l'aile gauche des Gaulois était opposée à l'aile droite des Romains, et l'aile gauche des Romains à la droite des Gaulois.

CHAP. XVI — Haud aeque laeta patribus insequenti anno.C'est une chose bien remarquable que ces dissensions qui ne cessent de troubler la paix intérieure de la cité. Le peuple n'a pas plutôt obtenu une concession, qu'il travaille a en arracher une autre ; et, de leur coté, les patriciens n'en ont pas plutôt fait une, qu'ils s'efforcent de la retirer (voyez, ch. XVII, fin). On attribue ordinairement à ces dissensions, la perte de la république; « mais on ne voit pas, dit Montesquieu, qu'elles y étaient nécessaires, qu'elles y avaient toujours été, et qu'elles y devaient toujours être. Ce fut uniquement la grandeur de la république qui fit le mal, et qui changea en guerres civiles les tumultes populaires. Il fallait bien qu'il y eût à Rome des divisions ; et ses guerriers si fiers, si audacieux, si terribles au dehors, ne pouvaient pas être bien modérés au dedans. Demander, dans un état libre, des gens hardis dans la guerre et timides dans la paix, c'est vouloir des choses impossibles ; et, pour règle générale, toutes les fois qu'on verra tout le monde tranquille dans un état qui se donne le nom de république, on peut être assuré que la liberté n'y est pas. » (Grandeur et décadence de Rome, c. IX.)

Machiavel est ici d'accord avec Montesquieu : « Ceux qui blâment les dissensions continuelles des grands et du peuple, dit-il, me paraissent désapprouver les causes mêmes qui conservèrent la liberté de Rome, et prêter plus d'attention aux cris et aux rumeurs que ces dissensions faisaient naître, qu'aux effets salutaires qu'elles produisaient. Ils ne veulent pas réfléchir qu'il existe dans chaque gouvernement deux sortes d'oppositions, les intérêts du peuple et ceux des grands ; que toutes les lois que l'on fait au profit de la liberté naissent de leur désunion, comme le prouve tout ce qui s'est passé dans Rome, où d'ailleurs, pendant trois cents ans et plus qui s'écoulèrent entre les Tarquins et les Gracques, les discordes civiles produisirent si peu d'exils, et firent couler le sang plus rarement encore.» (discours sur la première décade de Tite-Live, l.1, ch. IV.)

«Les législateurs de Rome, ajoute- t-il plus loin, auraient pu parvenir à la rendre aussi paisible que les républiques de Sparte et de Venise, s'ils avaient voulu ou ne point se servir du peuple à la guerre, comme firent les Vénitiens, ou ne point adopter les étrangers comme citoyens, ainsi que firent les Lacédémoniens. Mais ils employèrent, au contraire, ces deux moyens, ce qui accrut la force du peuple et multiplia par conséquent les sources de troubles. Si la république romaine eût été plus paisible, il en serait résulté cet inconvénient, que sa faiblesse en eût été augmentée, et qu'elle se serait elle-même fermé les chemins à la grandeur où elle est parvenue dans la suite. De manière que si Rome eut voulu se préserver des tumultes, elle se ravissait tous les moyens de s'accroître. » (ch. VI.)

CHAP. XVI — De uncario fenere. Pour comprendre comment ces mots peuvent signifier l'intérêt à un pour cent par an, il faut se rappeler que l'intérêt se comptai! chez les Romains, comme chez nous, a tant pour cent du capital et que l'usage était de le calculer par mois; que dans les calculs on prenait pour unité la centième partie du capital, et qu'on la désignait, comme toute autre unité, par le mot as ; enfin que le mot uncia signifie le douzième de l'as, et en général de toute autre unité. (Nous avons vu, liv. V, ch. XXIV). ce mot employé pour désigner le douzième de l'arpent : terna jugera et septunces.)

Cela posé, il est évident que asses usurae ou fenus ex asse est synonyme de centesima ou de un pour cent, par mois, douze pour cent par an.et que fenus unciarium, unciae usurae signifie le douzième de la centésime, aussi par mois, et par conséquent la centésime entière, ou un pour cent par an, on aura donc :

Quoique la réduction de l'intérêt a un pour cent, dit Tite-Live, eût déjà bien allégé les charges qui pesaient sur les débiteurs, ce taux était encore trop élevé pour ces malheureux qui ne pouvaient payer même le capital ; 848 aussi le verrons-nous bientôt ( ch. XXVII ) abaissé jusqu'à un demi pour cent. On ira même, sur la proposition du tribun !.. Genucius. jusqu'à défendre de prêter à un intérêt quelconque : ne fenerare liceret (ch. XLII ).

Le soin de faire exécuter ces lois était confié aux édiles, et surtout aux édiles curules, qui, plus d'une fois, condamnèrent les usuriers à de lourdes amendes. ( Voyez VII, 28; X, 23 ; XXXV, 41). Cependant elles tombèrent bientôt en désuétude ; car elles faisaient tort à tout le monde : aux capitalistes, dont l'avarice ne pouvait s'arranger de prêter sans intérêt, ni même à un demi pour cent, et qui laissaient dormir leurs fonds, et aux emprunteurs, qui ne pouvaient trouver l'argent dont ils avaient besoin.

Il y avait d'ailleurs plusieurs moyens de les éluder ; c'était de comprendre l'intérêt dans le capital, ou du le retrancher d'avance de la somme prêtée, ou enfin de mettre la créance sous le nom d'un allié, qui, n'étant pas soumis aux lois romaines, pouvait prêter au taux qu'il voulait.

Ces lois eurent donc le sort de toutes les lois répressives de l'usure : elles produisirent l'effet opposé à celui qu'on en attendait. Les capitalistes, forcés de les violer, calculèrent les chances que cette nécessité leur faisait courir, et ils élevèrent en proportion le taux de l'intérêt.

Celui de un pour cent par mois, fenus ex asse, finit par devenir légitime. (Cic. ad Att., v, 2l. ) Mais les citoyens les plus vertueux eux-mêmes ne se faisaient pas scrupule de le dépasser de beaucoup. Ainsi nous voyons dans Cicéron ( loc. cit. ) que Scapius, agent de Brutus, prêtait, à la cité de Salamine, à quatre pour cent par mois, quaternis centesimis. Quant à Verres, qui prêtait à deux pour cent par mois, binis centesimis, Cicéron ( Ver ., III, 71) n'en eût pas fait un sujet d'accusation contre lui, .si cet argent, dont il tirait un revenu si considérable, n'eût pas été celui de la république. ( V. Appien, de Bell, civ., I,54; Dion, LXlI, 2; Tacit.. Ann., III, 40; VI, 16 et la note de M. Burnouf sur ce dernier passage. )

Suivant Niebubr ( Hist. rom. t. V, p. 70 et suiv. ), il faudrait voir dans le mot as, non pas la centième partie du capital, comme nous l'avons dit plus haut, mais le capital lui-même; d'où il résulterait que unciae serait le douzième du capital, et fenus unciarum, l'intérêt d'un douzième. Mais un intérêt aussi élevé ne pouvait évidemment se percevoir par mois. Il se calculait donc par années cycliques de dix mois, et faisait, pour l'année civile de douze mois un dixième ou dix pour cent. Ici se présente une petite difficulté que Niebubr n'a pas prévue ; tout se faisait par analogie chez les anciens. Or, si l'année eût été de dix mois, en matière de prêts, il est probable qu'ils eussent aussi adopté le dixième du capital pour le taux de l'argent. Ou ne conçoit pas pourquoi, à celte fraction si bien en rapport avec la division de l'aimée, ils eussent préféré le douzième, qui eut rendu si compliqué les décomptes des intérêts par mois.

Mais passons sur cette difficulté; il faudrait encore, pour que l'explication de Niebubr fût admissible, qu'il n'eût été fait mention, dans les auteurs, que des usurae semunciae et unciae. Or il y est souvent question de multiples de l'uncia, et il en est question connue d'intérêts peu élevés. Ainsi Julius Capitolinus (in Anton. Pio, ch. II ) compte le trientarium fenus parmi les taux les plus modiques, minimis usuris; et Perse (Sat. V, v. 149), appelle modeste l'intérêt de cinq onces : nummi, quos hic quincunce modesto nutrieras. Cependant, d'après la conjecture de Niebubr, l'intérêt de quatre onces, trientarium fenus, serait de quarante pour cent, et ce modeste intérêt de cinq onces, modestus quincunx, dont parle Perse, ne serait que de cinquante pour cent ! On voit à quelles absurdes conséquences conduit cette conjecture.

CHAP. XVI. — Legem.... de vicesimo eorum qui manu mitterentur, tulit. Cette loi obligeait le maître à verser au trésor public le vingtième du prix que lui avait coûté, ou que valait l'esclave auquel il donnait la liberté. » L'espérance, dit Gibbon, cette unique consolation des malheureux, n'était pas refusé à l'esclave romain. S'il trouvait quelque occasion de se rendre utile ou agréable, il devait naturellement s'attendre qu'après un petit nombre d'années son zèle et sa fidélité seraient récompensés par le présent inestimable de la liberté. Souvent les maîtres n'étaient portés à ces actes de générosité, que par la vanité et l'avarice; aussi les lois crurent-elles plus nécessaire de restreindre que d'encourager une libéralité prodigue et aveugle, qui aurait pu dégénérer en un abus très dangereux (voir Burigny, sur les affranchis romains, dans les Mém. de l'Acad. des Inscript., t. XXXVIII ). Selon la jurisprudence ancienne un esclave n'avait point de patrie; mais, dès qu'il était libre, il était admis dans la société politique dont son patron était membre. En vertu de cette maxime la dignité de citoyen serait devenue le partage d'une vile multitude. On jugea donc à propos d'établir d'utiles restrictions. Hist. de la Décadence et de la Chute de l'empire rom., part. I, chap. II.

CHAP. XXIII. — Triarii erant... et ab hastatis principibusque. Il y avait, dans la légion romaine, trois espèces de fantassins; les hastati, les principes et les triarii. Les hastati étaient ainsi appelés, à cause des longues lances, hastae, qu'ils portaient, et qu'ils abandonnèrent dans la suite, comme embarrassantes ( Varr, de Ling. lat., IV, 16 ). Ce corps était compose des soldats les plus jeunes ; il formait la première ligne.

La seconde ligne était formée par le corps des principes, entièrement composé d'hommes dans la force de l'âge. Il paraît que dans les premiers temps ils occupaient la première ligne, c'est de la qu'ils avaient pris leur nom.

Les triarii, ainsi nommés parce qu'ils étaient places à la troisième ligne, étaient tous de vieux soldats, d'une valeur éprouvée. On les appelait aussi pilani, parce qu'ils étaient armés du pilum, javeline de six pieds de long, terminée par une pointe en acier de dix-huit pouces, et taillée en triangle. Les hastati et les principes, considérés collectivement et par opposition aux triarii, ou pilani, étaient désignes par le nom de antepilani.

Voyez, au surplus, Tite-Live qui donne une partie de ces détails, l. VIII, c. 8. Voyez aussi Denys d'Halicarnasse, l. V, 45; Vegèce, de Re militari, II, I ; et Juste-Lipse, de Militia romana, III, 2-7.

CHAP. XXIV — M. erat Valerius... adolescens. Aulu-Gelle, Nuits Attiques (IX, 11 ), raconte également les circonstances de ce combat, mais sans citer les écrivains auxquels il les a empruntées. Seulement « il en est peu, dit-il, qui n'aient fait mention de M. Valerius, a cause du secours que lui porta un corbeau. « Cela prouve du moins à quel point cette histoire était populaire à Rome. » L'empereur Auguste, ajoute-t-il en terminant. fit élever, à Corvinus, une statue dans le forum auquel il donna son nom. Sur le casque, l'image d'un corbeau atteste et le combat et la victoire que nous venons de raconter. »

849 CHAP. XXV. — Decem legiones scriptae dicuntur. C'est à des sources récentes, et où les temps étaient confondus, que paraît avoir été emprunté ce dénombrement des troupes. Car l'état des légions que nous indique Tite-Live ne fut pas constitué avant l'année 520 (voyez VIII, 8; ef. Nast., Roem. Kriegsalterth. p. 30; Ruald, ad Plutarch. Romulum) La même observation s'applique au nombre des soldats qui composaient chaque légion, nombre qui est encore beaucoup plus élevé dans Eutrope ( II, 6 ). Tite-Live, en parlant de dix légions, n'est pas, comme on pourrait le croire, en dissentiment avec Polybe, qui atteste qu'à la bataille de Cannes on combattit pour la première fois avec huit légions réunies. En effet, Tite-Live dit plus bas que ces dix légions furent divisées en trois corps d'armée.

CHAP. XXVI. — Italiam reliquere, cujus populi... nihil certi est. Plusieurs commentateurs regardent la conjecture de Tite-Live comme fondée. Car si l'un ne peut admettre, avec Sigonius, que cette flotte fut celle du pirate Posthumius, ni celle de Timoléon, qui ne fut maître de Syracuse qu'en 543, av. J.-C., puisque ces événements se passaient en 346, on ne peut refuser son assentiment à l'opinion qui l'attribue à Denys le Jeune. Ce prince, chassé de la Sii'ile par Dion, en 356, s'était retiré avec ses trésors à Locres, d'où il infestait de ses brigandages les côtes de l'Italie. Voyez, à cet égard, Heyne, Opusc. acad., t. II, p. 44, 56, seq., et t. III, p. 57; coll. Strab., VI, p. 397, 398, Diod. de Sic., XIV, 44, 103-107; Elien, Hist. div., VI, 12; IX, 8; Athen.. XII. p. 541, et Plutarque, Timol., p. 242. ch. XIV.

Niebuhr ne partage pas celte opinion ; suivant lui, il faut attribuer In ravages exercés cette année par des Grecs, sur les cotes de l'Italie, à quelqu'une des bandes d'aventuriers rassemblées en Phocide par Phalaecus, et conduite au secours de Tarente par le Spartiate Archidamus.

IBID. — Inde Apuliam ac mare superum petierunt. C'est la leçon qu'a suivie Crevier ; c'est celle des anciennes éditions, et de quelques manuscrits. Cependant comme le plus grand nombre des manuscrits, et les plus anciennes éditions ont tous mare inferum. Drakenborch, et la plupart de ceux qui sont venus après lui, ont adopté cette dernière leçon, tout en a vouant qu'elle est mauvaise, et qu'on ne peut l'expliquer. En effet, c'est le pays des Volsques, qui touche la mer inférieure, tandis que l'Apulie est située sur les bords de la mer supérieure, ou Adriatique.

Drakenborch propose une correction (inde Apuliam ab mari infero petierunt ) que l'on devrait certainement admettre, si l'on n'était autorisé par quelques manuscrits a garder mare superum.

Il est inutile de faire remarquer que le traducteur n'a pas suivi le texte adopté dans la présente édition, mais celui de Drakenborch.

CHAP. XXVIl.— Cum Carthagiensibus legatis Romae foedus ictum. Tite-Live, d'accord en cela avec Diodore, Orose, etc., donne ce traité comme le premier qui ait été conclu entre les Romains et les Carthaginois. Mais il est formellement contredit par le témoignage positif et irrécusable de Polybe, qui donne le texte et la date d'un premier traité, antérieur à celui-ci de plus de cent cinquante ans, puisqu'il avait été conclu dans l'année même qui suivit l'expulsion des rois. Voici au reste la suite des traités conclus entre les deux peuples, telle que Polybe nous l'a conservée ( III, 22 et suiv. ). Nous rapporterons en même temps les explications si intéressantes de l'historien grec sur ces précieux documents.

« Ces traités, dit Polybe, subsistent encore, et sont conserves sur des tables d'airain au temple de Jupiter Capitolin dans les archives des édiles. Il n'est cependant pas étonnant que l'historien Philinus ne les ait pas connus; de notre temps même il y avait de vieux Romains et de vieux Carthaginois qui, quoique fort versés dans les affaires de leur république, n'en avaient aucune connaissance ». (III, 26 ).

« Le premier est du temps de Lucius Junius Brutus et de Marcus Horatius, les premiers consuls qui fixent créés après l'expulsion des rois, sous lesquels eut lieu la dédicace du temple de Jupiter Capitolin, vingt-huit ans avant l'invasion de Xerxès dans la Grèce (vers l'an de Rome 245). Le voici tel qu'il m'a été possible de l'expliquer; car la langue latine de ces temps-là est si différente de celle d'aujourd'hui, que les plus habiles ont bien de la peine à entendre certaines choses. »

« A ces conditions, il y aura amitié entre les Romains et les alliés des Romains, les Carthaginois et les alliés des Carthaginois. Les Romains et leurs alliés ne navigueront pas au delà du Beau Cap ( promontorium Hermaeum, aujourd'hui cap Bon, ou Ras-Adder), à moins qu'ils n'y soient poussés par la tempête ou par les ennemis. Si quelqu'un est jeté forcément sur ces côtes, il ne lui sera permis de faire aucun trafic ni d'acquérir autre chose que ce qui est nécessaire aux besoins du vaisseau et aux sacrifices. Au bout de cinq jours, tous ceux qui auront pris terre devront remettre à la voile. Les marchands ne pourront faire de marché valable qu'en présence du crieur et du scribe. Les choses vendues d'après ces formalités seront dues au vendeur sur la foi du crédit public : ceci concerne la Libye et la Sardaigne. Un Romain arrivant dans la partie de la Sicile soumise aux Carthaginois, jouira des mêmes droits que ceux-ci. Les Carthaginois n'offenseront pas les habitants d'Ardéa, d'Antium, de Laurentium, de Circée, de Terracine, ni un peuple quelconque des Latins soumis aux Romains, lls s'abstiendront aussi de nuire aux villes des autres Latins, non soumis à Rome ; mais, s'ils les occupent, ils les lui livreront intactes. Ils ne bâtiront aucun fort dans le Latium; et, s'ils entrent en armes dans le pays, ils n'y passeront pat la nuit. »

« Ce beau promontoire, ajoute Polybe, c'est celui de Carthage, qui regarde vers le septentrion, et au delà duquel les Carthaginois interdisent aux Romains de naviguer sur de longs vaisseaux vers le midi, de peur que ceux-ci, comme je crois, ne connaissent les campagnes qui sont aux environs de Byzacium et de la petite Syrte, et qu'ils appellent Emporia (les marchés), à cause de leur fertilité. Ils permettent seulement, à ceux que la tempête ou les ennemis y auront poussés, de prendre ce qui sera nécessaire aux sacrifices et aux besoins du vaisseau, pourvu qu'ils partent au bout de cinq jours. Pour ce qui regarde Carthage, toute la contrée qui est en deçà du beau promontoire d'Afrique, la Sardaigne et la Sicile, dont les Carthaginois sont les maîtres, il est permis aux marchands romains d'aller dans tous ces pays, et on leur promet, sous la foi publique, que partout on leur faire bonne justice.

« Au reste, dans ce traité on parle de la Sardaigne et de l'Afrique comme de possessions propres aux Carthaginois περὶ ἰδίας) mais à l'égard de la Sicile, on distingue les conventions ne tombant que sur cette partie qui obéit 850 aux Carthaginois. De la part des Romains les conventions qui regardent le pays latin sont conçues de la même manière. Il n'est pas fait mention du reste de l'Italie qui ne leur était pas soumis. •

« Il y eut depuis un autre traité, dans lequel les Carthaginois comprirent les Tyriens et les habitants d'Utique, et où l'on ajoute au beau promontoire Mastie et Tarseium, au delà desquels il est défendu aux Romains de piller et de bâtir une ville. Voici ce traité. [C'est celui que Tite-Live, VIII, 27 et Diodore, XVI, 69, placent à l'an de Home 403, sous le consulat de M. Valérius Corvus ei de M. Popilius Laenas, et qu'ils regardent comme le premier conclu entre les Romains et les Carthaginois. ] » Entre les Romains et les alliés des Romains, entre le peuple des Carthaginois, des Tyriens, des Uticéens et leurs alliés, il y aura alliance à ces conditions : que les Romains ne pilleront, ne trafiqueront ni ne bâtiront de ville au delà du beau promontoire, de Mastie et de Tarseium ; que si les Carthaginois prennent, dans le pays latin, quelque ville non soumise aux Romains, ils garderont l'argent et les prisonniers, mais ne retiendront pas la ville; que si des Carthaginois prennent quelque homme faisant partie des peupies qui sont en paix avec les Romains par un traité écrit, sans pourtant leur être soumis, ils ne le feront pas entrer dans les ports des Romains ; que s'il y entre et. qu'il soit pris par un Romain, il sera mis en liberté ; que celte condition sera aussi observée du côté des Romains. Que s'ils font de l'eau ou des provisions dans un pays qui appartient aux Carthaginois, ce ne sera pas pour eux un moyen de faire tort à aucun des peupies qui ont paix et alliance arec les Carthaginois; ... que les Carthaginois seront tenus également à ces conditions. ] Que si cela ne s'observe pas, il ne sera point permis de se faire justice à soi-même; que si quelqu'un le fait, cela sera regardé comme un crime public; que les Romains ne trafiqueront ni ne bâtiront de ville dan» la Sardaigne ni dans l'Afrique;.... [qu'ils ne pourront y entrer] que pour prendre des vivres ou réparer leurs vaisseaux; que s'ils y sont jetés par la tempête, ils en partiront au bout de cinq jours. Qu'à Carthage et dans la partie de la Sicile qui obéit aux Carthaginois, un Romain aura, pour son commerce et ses actions, la même liberté qu'un citoyen ; qu'un Carthaginois aura le même droit à Rome. »

« On voit encore dans ce traité que les Carthaginois considèrent l'Afrique et la Sardaigne comme des possessions propres ( ἐξιδιαζόμενοι), et qu'ils ôtent aux Romains tout prétexte d'y mettre le pied ; qu'au contraire pour la Sicile ils ne parlent que de la partie qui leur obéit. Les Romains font la même chose a l'égard du pays latin; ils ne permettent pas aux Carthaginois de nuire aux Antiates, aux Ardéates, aux Circéens, aux Terraciniens, tous habitant les villes maritimes du Latium.

« Au temps de l'expédition de Pyrrhus en Italie, avant que les Carthaginois eussent entrepris la guerre de Sicile, il y eut un autre traité où l'on voit les mêmes conventions que dans les précédents [on peut le rapporter à l'année 476 au moment où Pyrrhus fut appelé en Sicile ( voyez Heyne, Dissert. Acad., vol. III ) j; mais on ajoute : « que si les uns ou les autres font alliance par écrit avec Pyrrhus, ils la feront de telle sorte qu'il leur sera permis de se porter mutuellement secours sur le territoire attaque; que, quelque soit celui des deux peuples qui ait besoin de secours, les Carthaginois fourniront les vaisseaux, soit pour les transports des troupes, soit pour le combat; que chaque peuple pourvoient à la solde de ses troupes; que les Carthaginois secourront les Romains, même sur mer s'il en est besoin ; qu'on ne forcera point l'équipage à sortir d'un vaisseau malgré lui. »

«i Ces traités furent confirmés par serment. Au premier, les Carthaginois jurèrent par les dieux de leurs pères, et les Romains, par Jupiter Pierre, Δία Λίθον, suivant un ancien usage, et ensuite par Mars et Enyalus. Le serment par Jupiter Pierre se faisait ainsi : celui qui jurait un traité, s'engageait sur la foi publique, puis une pierre en main il prononçait ces paroles : « Si je jure vrai, que tout me soit prospère; si je pense autrement que je ne jure, que tous les autres jouissent tranquillement de leur patrie, de leurs lois, de leurs biens, de leur religion, de leurs tombeaux, et que moi seul je sois rejeté comme je fais maintenant de cette pierre. » En même temps il jetait la pierre.

Après la guerre de Sicile il y eut un nouveau traité rapporté par Polybe, au ch. KIII du livre I; c'est le traité entreLutatius et Hamilcar (513 ), modifié quelque temps après, puis renouvelé plus lard avec quelques modifications encore par Asdrubal. C'est sur ce traité et ses modifications que porte le débat élevé au sujet du siège de Sagonte. Voyez Tite-Live, ch. XVIII e XIX. ] Voici les principales conditions de ce traité: « Il y aura alliance entre les Romains et les Carthaginois, aux conditions suivantes, si elles sont ratifiées par le peuple romain. Les Carthaginois se retireront de toute la Sicile; ils ne feront pas la guerre à Hiéron ; ils ne prendront pas les armes contre les Syracusains ni contre leurs alliés. Ils rendront sans rançon tous les prisonniers romains; ils paieront en vingt ans 2,200 talents euboïques. »

Ce traité ne fut pas d'abord accepté à Rome; on envoya sur les lieux dix députés pour examiner les affaires de plus près. Ceux-ci ne changèrent rien à l'ensemble, mais ils étendirent un peu plus les conditions. Ils abrégèrent le délai de paiement, ajoutèrent mille talents a là somme ; et exigèrent de plus que les Carthaginois abandonnassent toutes les îles qui sont entre la Sicile et l'Italie.

Voici le sommaire du traité modifié ( Poybe, III, ch. XXIII ) : « Les Carthaginois sortiront de la Sicile et de toutes les îles qui sont entre la Sicile et l'Italie. De part et d'autre on ne fera aucun tort aux allies respectif»; on ne commandera rien dans la domination les uns des autres ; on n'y bâtira point publiquement ; on n'y lèvera point de soldats ; on ne recevra pas dans son alliance les alliés de l'autre parti. Les Carthaginois paieront en dix ans deux mille deux cents talents, et mille sur-le-champ. Ils rendront sans rançon tous les prisonniers qu'ils ont faits sur les Romains. »

La guerre d'Afrique ( celle des Mercenaires) terminée, les Romains ayant porté un décret pour déclarer la guerre aux Carthaginois, on ajouta ces deux conditions ( Polybe, liv. I, cb. LXXVIII) : « Que les Carthaginois abaodonneront la Sardaigne et qu'il paieront 1,200 talents au delà de la somme fixée précédemment. »

Enfin dans le dernier traité, qui fut celui qu'on fit avec Asdrubal en Espagne, on convint de plus, « que les Carthaginois ne feraient plus la guerre au delà de l'Ebre. »

CHAP. XXIX. — Ce que Tite-Live raconte de Valerius est emprunté à des auteurs récents, et probablement à Valérius Antias, qu'on reconnaît à la prolixité et à l'exagération du récit, à quelques détails ridicules ( ch. XXXIII), 851 aux éloges prodigués a Corvus, à plusieurs discours, et enfin au nombre des morts si considérablement exagéré.

CHAP. XXX. — l.egati in hanc sententiam locuti sunt. Sigonius et tous les commentateurs de Tite-Live ont remarqué que ce discours semblait imité de celui que Thucydide prête aux Corcyréens dans le sénat d'Athènes, Δίκαιον, ὦ Ἀθηναῖοι, κ. τ. λ. (liv I, 32-36). Les circonstances étaient en effet à peu près les mêmes.

CHAP. XXXI. — Tum jam fides agri visa, deditos non prodi. « Les Romains, dit Machiavel, cherchèrent toujours à avoir, dans leurs nouvel es conquêtes, quelque ami qui fût comme un degré ou une porte pour y arriver et pour y pénétrer, ou qui leur donnât le moyen de s'y maintenir. C'est ainsi qu'ils se servirent des habitants de Capone pour entrer dans le Samnium ; des Camertins, dans la Toscane; des Mamertins, dans la Sicile; des Sagontins, dans l'Espagne ; de Massinissa, dans l'Afrique ; des Étoliens, dans la Grèce; d'Eumène et de quelques autres princes, dans l'Asie ; des Marseillais et des Éduens, dans la Gaule. Ils ne manquèrent jamais d'appui de cette espèce pour faciliter leurs entreprises, faire de nouvelles conquêtes et y consolider leur puissance. Les peuples qui observeront une conduite semblable, auront moins besoin des faveurs de la fortune que celui qui s'en écarteraient. » (Discours sur la première décade de Tite-Live,l. II, ch. I.)

CHAP. XXXV. — Tesseram dari jubet. La tessère était une petite tablette de bois où l'on écrivait le mot d'ordre. Au coucher du soleil, avant de poser les gardes, le tribun la remettait è un soldat, qui en prenait le nom de tesserarius. Il la faisait courir de rang en rang, de manière qu'elle revint avant la nuit au tribun qui l'avait donnée. On se servait surtout de ce moyen de faire connaître à un corps d'armée les ordres des chefs, lorsqu'on était observé par un ennemi, dont un signal donné au moyen de la trompette eût attiré l'attention. Il y avait deux sortes de tesserœ : les unes servaient à l'usage que nous venons d'expliquer; les autres étaient distribuées aux soldats et leur servaient à se reconnaître dans la mêlée.

CHAP. XXXVIII. — Capua instrumento omnium voluptatuù delinitos militum animos avertit a memoria patriae. «De toutes les contrées de l'Italie et même de l'univers, dit Florus, liv. I, ch. XVI, la Campanie est la plut belle. Rien de plus doux que son ciel qui la fleurit de deux printemps ; rien de plus fertile que son sol ; Cérès et Bacchus y sèment à l'envie. Rien de plus hospitalier que ses flots; là, les ports célèbres de Caieté, de Misène, les tièdes fontaines de Baïes, le Lucrin et l'Averne où la mer vient se reposer; la, des monts chargés de vignes; le Gaurus, le Falerne, le Massique, et le plus beau de tous, le Vésuve ( qui n'imitait pas encore les feu de l'Etna ); près de la mer Formies, Cumes, Pouzzoles, Naples, Herculanum, Pompéi, et la capitale Capoue, comptée alors avec Rome et Cartilage, comme une des trois grandes cités. »

CHAP. XXXIX. — A la fin de ce livre, ch. XXIX et suiv., on reconnaît l'empressement ordinaire de Tite-Live d'arriver au terme du livre qu'il rédige. Ne pouvant concilier les divers récits, il en choisit un, et à la fin il dit quelques mots des autres. La narration de Tite-Live offre des contradictions. Il faut encore la rapporter à Valérius Antias, qui était gentilis de Valérius Corvus. Aussi Valérius Cervus, qui, dans les autres récits ne joue aucun rôle, est dictateur dans celui ci, réconcilie tout, pérore, et sauve la république.

Niebuhr ( t. III, p. 85; t. V, p. 99, tr. fr. ) préfère un récit différent, sans toutefois contester la dictature de Valérius qui, entre autres témoignages, a pour elle l'inscription de la statue élevée à ce Romain, inscription que Borgliesi a fait connaître le premier ( Giorn. Arcadico, I).

CHAP. XLI. — Approbantis clamore cunctis.... Suivant Niebuhr, dont, il faut bien l'avouer, les opinions ne sont pas toujours des paradoxes, quoique presque toujours elles en aient l'apparence, Tite-Live aurait complètement dénaturé les circonstances de cette sédition, et il en aurait ignoré la véritable cause. Cette cause serait l'excès de misère on étaient tombés les plébéiens, et les dettes dont ils étaient accablés. ( Voyez Appien, Samnit.) Serait-il possible en effet, s'ils n'avaient été excités que par la pensée de s'emparer de Capoue, qu'ils y eussent renoncé tout à coup et se fussent contentés de concessions qui, sans leur apporter aucun avantage réel, ne faisaient que satisfaire de petits intérêts de vanne. Non, sans doute, un tel dénouement est tout a fait invraisemblable.

Mais ces concessions elles-mêmes, dont parle Tite-Live, il les a envisagées sous un point de vue trop mesquin: elles avaient une toute autre portée que celle qu'il leur donne. Ainsi, cette loi qui garantissait le service militaire, avait évidemment un double but : celui d'empêcher un consul malveillant d'arracher un débiteur à l'asile que lui offraient les camps, pour le livrer, en le renvoyant à Rome, entre les mains de créanciers impitoyables ; et celui de garantir à chaque citoyen les années de service dont on devait faire preuve pour avoir part aux distributions de terres. Celle qui défendait qu'un même citoyen pût être alternativement tribun légionnaire et centurion, et que Tite-Live dit avoir été faite en haine de Salonius, lui était au contraire favorable. Elle avait pour but de garantir nui plébéiens, une fois arrivés au tribunal, le rang que conférait ce grade, et d'empêcher que l'année suivante l'orgueil patricien ne les rabaissât an rang des centurions, qui n'étaient, après tout, que les premiers des soldats.

Quant a la loi qui diminuait la solde des chevaliers, ainsi que celles qui défendaient le prêt a intérêt et le cumul des magistratures, qui voulaient qu'un citoyen ne pût être revêtu de la même magistrature qu'après dix ans d'intervalle, et que l'on pût choisir les deux consuls parmi les plébéiens; c'étaient autant de victoires remportées par le peuple sur les nobles et les riches, et, si l'on en compare l'importance à celle des concessions qu'il obtint sur le mont Sacré, on la trouvera bien supérieure.

Il faut donc qu'une sédition qui amena de si grands résultats n'ait pas été, comme le dit Tite-Live, une révolte de quelques soldats, mais bien une véritable sécesssion, comme celle du mont Sacré et de l'Aventin. (V. Appien., loc. cit., — Aurel. Vict., de Vir. illust., cb. XXIX.)

Il y a d'ailleurs dans le récit de Tite-Live, des invraisemblances si notoires que nous avons cru inutile de les faire remarquer. Telle est la formation de cette armée, composée de soldats renvoyés isolément par le consul, et qui devient considérable sans que celle du consul! en soit sensiblement diminuée.

livre 6

livre 8

Tite-Live, livre VIII

TITE-LIVE

Ab Urbe Condita, Livre VIII

Traduction: MM. CORPET - VERGER et E. PESSONNEAUX, Histoire romaine de Tite-Live, t. II, Paris, Garnier, 1904

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Du texte à l'hypertexte

Pour le texte latin seul

Livre VIII.

I [1] Déjà les consuls C. Plautius, pour la seconde fois, et L. Aemilius Mamercus étaient en charge, quand les colons de Sétia et de Norba vinrent à Rome annoncer la défection des Privernates, et se plaindre du dommage qu'ils avaient reçu. [2] On apprit aussi que l'armée des Volsques, les Antiates en tête, était campée vers Satricum. [3] L'une et l'autre guerre échut par le sort à Plautius. Il marcha d'abord à Privernum, et livra bataille sur l'heure: l'ennemi vaincu sans beaucoup de peine, la ville fut prise, puis rendue aux Privernates: mais on y plaça une forte garnison, et on s'empara des deux tiers de leur territoire. [4] Puis l'armée victorieuse s'achemina vers Satricum contre les Antiates. Il y eut là de part et d'autre lutte acharnée et grand carnage: l'espoir du succès était douteux encore, quand un orage sépara les combattants. Les Romains, qu'une lutte si incertaine n'avait point rebutés, étaient prêts à recommencer le lendemain; [5] mais les Volsques, calculant ce qu'ils avaient perdu de soldats dans cette bataille, n'étaient point pareillement disposés à recommencer: ils regagnèrent la nuit, en vaincus et à grande hâte, Antium, abandonnant leurs blessés et une partie de leurs bagages. [6] On trouva une immense quantité d'armes au milieu des cadavres ennemis, et dans le camp le consul déclara "qu'il en faisait don à Lua Mater"; et s'en alla dévaster le pays ennemi jusqu'aux rivages de la mer. [7] L'autre consul, Aemilius, entré dans le Samnium, ne rencontra ni le camp des Samnites, ni leurs légions; il portait déjà les ravages du fer et du feu dans leurs campagnes, quand des ambassadeurs samnites vinrent implorer la paix: [8] il les renvoya au sénat. On leur permit de parler: alors, abaissant leur fierté, ils demandèrent la paix aux Romains, et le droit de combattre les Sidicins: [9] "demande d'autant plus juste, que les Samnites avaient sollicité l'amitié du peuple romain aux jours de leurs prospérités, non dans leur détresse comme les Campaniens; et que les Sidicins, contre qui ils prenaient les armes, avaient toujours été leurs ennemis, sans jamais avoir été les amis du peuple romain, [10] sans avoir sollicité, comme les Samnites, son amitié durant la paix, ni, comme les Campaniens, son appui dans la guerre, et qu'ils n'étaient enfin, ni sous la protection, ni dans la dépendance du peuple romain."

II [1] Sur ces demandes des Samnites, le préteur Ti. Aemilius prit l'avis du sénat; le sénat consentit à renouveler le traité, [2] et le préteur répondit aux Samnites: "Qu'il n'avait pas tenu au peuple romain que son alliance avec eux n'eût été durable: on ne refuse pas, aujourd'hui qu'ils sont las d'une guerre dont ils sont seuls coupables, de renouer avec eux une alliance nouvelle. [3] Quant à ce qui concerne les Sidicins, on laisse au peuple samnite son libre droit de paix et de guerre". [4] Le traité conclu, ils retournèrent dans leurs foyers. Aussitôt on ramena du Samnium l'armée romaine qui avait reçu là une année de solde et trois mois de vivres: condition imposée par le consul à la trêve consentie jusqu'au retour de la députation. [5] Les Samnites dirigèrent alors contre les Sidicins les troupes qu'ils avaient employées contre l'armée romaine, comptant bien s'emparer sans délai de la ville ennemie. [6] Les Sidicins offrirent d'abord de se livrer aux Romains: mais le sénat repoussa cette offre tardive et que leur arrachait l'extrême nécessité; alors il s'unirent aux Latins, qui déjà, de leur chef, s'étaient levés en armes. [7] Les Campaniens eux-mêmes [tant ils avaient meilleur souvenir de l'outrage des Samnites que du bienfait de Rome!], n'hésitèrent point à prendre part dans cette guerre. [8] Tous ces peuples assemblés en une seule et immense armée, sous les ordres d'un Latin, envahirent les frontières samnites, où ils firent plus de mal à dévaster qu'à combattre; et, quoique vainqueurs en toutes rencontres, les Latins, las d'avoir à lutter sans cesse, sortirent volontairement du pays ennemi: [9] ce qui donna loisir aux Samnites d'envoyer des députés à Rome. Ils se présentent devant le sénat; ils se plaignent de souffrir autant depuis qu'ils sont les alliés de Rome que lorsqu'ils étaient ses ennemis; [10] ils demandent avec d'humbles prières "qu'il suffise aux Romains de leur avoir arraché leur victoire sur le Campanien et le Sidicin, sans les laisser vaincre encore par les plus lâches ennemis. [11] Si les Latins et les Campaniens sont sujets du peuple romain, il peut, en vertu de son autorité, leur défendre de violer le territoire samnite; sinon, et s'ils déclinent son autorité, les contraindre par les armes." [12] On ne leur donna qu'une réponse équivoque; on rougissait d'avouer qu'on avait perdu de son pouvoir sur les Latins, et l'on craignait, en les irritant, de les aliéner sans retour. [13] "Quant aux Campaniens, leur position n'est pas la même; ce n'est point un traité, c'est une soumission qui les enchaîne à Rome; ainsi les Campaniens, bon gré, mal gré, poseront les armes; mais les Latins, rien dans leur traité ne les empêche de porter la guerre à qui bon leur semble."

III [1] Cette réponse, qui renvoyait les Samnites incertains de ce que Rome voudrait faire, fit peur aux Campaniens, qu'elle aliéna, et donna plus d'audace aux Latins, qui ne doutèrent plus que Rome n'eût renoncé à tous ses droits sur eux. [2] Aussi, sous le prétexte de quelques préparatifs de guerre contre les Samnites, ils convoquèrent plusieurs assemblées, et, dans toutes ces réunions, leurs chefs mûrissaient de concert et en secret la guerre contre Rome: et de cette guerre contre ses sauveurs, le Campanien était complice encore. [3] Mais, malgré le soin qu'on prit de cacher tous ces projets, car on voulait, avant d'attaquer les Romains, se défaire par derrière du Samnite ennemi, quelques Latins, que rattachaient à Rome d'intimes liaisons d'hospitalité et d'amitié, laissèrent percer des indices du complot. [4] On ordonna aux consuls d'abdiquer avant le temps, afin d'avoir plus tôt de nouveaux consuls pour soutenir le poids de tant de guerres: mais un scrupule religieux ne permit pas que ceux dont l'autorité était ainsi réduite, ouvrissent les comices. [5] On recourut à l'interrègne: deux interrois se succédèrent, M. Valerius et M. Fabius. On créa consuls T. Manlius Torquatus, pour la troisième fois, et P. Decius Mus. [6] On s'accorde à dire que cette année Alexandre, roi d'Épire, aborda sur sa flotte en Italie; et si ses premiers efforts eussent eu du succès, ses armes, à coup sûr, seraient venues jusqu'à Rome. [7] C'est à la même époque qu'un neveu de ce prince, Alexandre le Grand, se signala dans une autre partie du monde, où la fortune après l'avoir fait sortir victorieux de tant de guerres, l'enleva par une maladie, à la fleur de son âge. [8] Au reste, les Romains, qui ne doutaient plus de la défection des alliés et des peuples latins, affectèrent néanmoins de ne craindre que pour les Samnites et non pour eux-mêmes: ils mandèrent à la ville dix chefs des Latins, pour leur déclarer les volontés de Rome. [9] Le Latium avait alors deux préteurs, L. Annius de Sétia et L. Numisius de Circei, tous deux colons romains, et qui, après avoir soulevé Signia et Vélitres, colonies romaines elles-mêmes, avaient encore entraîné les Volsques à la guerre. Ceux-là, on résolut de les mander nommément. [10] Nul ne put se méprendre sur l'objet de cette convocation. Aussi les préteurs, avant de partir, assemblent le conseil, l'instruisent des ordres du sénat qui les appelle à Rome, des intentions qu'ils lui supposent, et demandent ce qu'ils devront répondre.

IV [1] Les avis étaient partagés;

alors Annius: "Quoique j'aie moi-même demandé au conseil ce qu'il faudra répondre, néanmoins je pense qu'il est pour nous d'un plus grave intérêt d'examiner ce que nous aurons à faire que ce que nous aurons à dire: il sera facile, une fois un parti pris, d'approprier le langage aux actions. [2] Car si nous pouvons encore, sous ombre d'alliance, endurer bonnement l'esclavage, qu'hésitons-nous à trahir les Sidicins, à subir les volontés, non de Rome seulement, mais des Samnites, à répondre au sénat romain que, dès qu'il fera signe, nous poserons les armes? [3] Mais si enfin un regret de liberté nous mord au coeur; s'il y a pacte; si toute alliance suppose droit égal; si nous sommes du même sang que les Romains, aveu pénible autrefois, glorieux aujourd'hui; si notre armée sociale est telle pour eux, qu'à se l'adjoindre ils doublent leurs forces; si, pour entreprendre ou mettre à fin leurs guerres, jamais leurs consuls n'ont voulu se séparer d'elle; pourquoi pas toutes choses égales entre nous? [4] pourquoi l'un des consuls n'est-il pas fourni par les Latins? à qui donne part de force, on doit part de pouvoir. [5] Et ce n'est certes pas trop exiger, puisque nous accordons que Rome soit la capitale du Latium; mais nous paraîtrons encore exiger beaucoup, après avoir si longtemps et si patiemment laissé faire. [6] Toutefois, si jamais vous avez souhaité l'occasion de vous associer à l'empire, de reconquérir la liberté, voici que cette occasion se présente: prenez-la de votre vaillance et de la bonté des dieux. [7] Vous avez essayé leur patience en refusant des troupes. Doutiez-vous qu'ils ne fissent rage quand nous brisions ce joug de plus de deux cents ans? ils ont enduré pourtant cet affront. [8] Nous avons, en notre nom, porté la guerre aux Péligniens, et ces Romains, qui auparavant nous refusaient le droit de défendre nous-mêmes nos frontières, n'ont point osé intervenir. [9] Les Sidicins se sont rangés sous notre tutelle, les Campaniens ont quitté Rome pour venir à nous, nos armées vont marcher contre les Samnites, ses alliés; ils le savent, et n'ont pas fait un pas hors de leur ville. [10] D'où leur vient tant de modération, sinon de la conscience et de nos forces et des leurs? J'ai de sûrs garants que, dans sa réponse aux Samnites qui se plaignaient de nous, le sénat romain laissa facilement voir qu'ils ne prétendaient plus eux-mêmes à tenir encore le Latium sous la domination romaine. Prenez donc, et il ne faut que le demander, ce qu'ils vous accordent tacitement. [11] Si la peur vous défend de parler, me voici; oui, à la face du peuple romain, du sénat et de Jupiter même, qui loge au Capitole, je m'engage à leur dire, que, s'ils veulent notre amitié et notre alliance, ils auront un des consuls et moitié du sénat à recevoir de nous." [12] Il ne se bornait pas à donner un conseil hardi; il en prenait sur lui l'exécution: il n'y eut qu'un cri d'assentiment; on lui permit de faire et de dire ce que lui inspirerait l'intérêt du nom latin et sa propre conscience.

V [1] Ils arrivent à Rome: le sénat leur donne audience au Capitole. Là, T. Manlius, consul, leur défendit, au nom des sénateurs, de porter la guerre aux Samnites, alliés de Rome. [2] Alors Annius, comme un vainqueur en armes assis au Capitole, et non plus comme un député qui n'a que le droit des gens pour sauvegarde, parla ainsi: [3] "Il serait bien temps, T. Manlius, et vous, pères conscrits, de renoncer enfin à nous traiter en maîtres, aujourd'hui que vous voyez le Latium si puissant en armes et en guerriers, grâce à la bonté des dieux, à ses victoires sur les Samnites, à son alliance avec les Sidicins et les Campaniens, à la récente jonction des Volsques, aujourd'hui que vos colonies ont préféré son empire à l'empire de Rome. [4] Mais puisque vous ne pouvez vous mettre en tête d'imposer un terme à votre despotisme, quoique nous soyons de force à assurer par les armes la liberté du Latium, néanmoins, en faveur des liens du sang qui nous unissent, nous consentons à proposer des conditions de paix, égales pour les deux peuples, puisqu'il a plu aux dieux immortels de leur faire une égale puissance. [5] Il faut que l'un des consuls soit pris de Rome, l'autre du Latium, que par portion égale le sénat soit tiré de l'une et de l'autre nation, qu'il se fasse un seul peuple, une seule république; [6] et, pour qu'il n'y ait plus qu'un même siège d'empire, un même nom pour tous, comme il faut bien qu'ici l'une des parties cède à l'autre, pour le profit de toutes deux, nous accordons que cette ville soit la commune patrie, et que nous soyons tous appelés Romains". [7] Par hasard il se trouva que Rome eut à lui opposer un adversaire non moins altier que lui, le consul T. Manlius, qui ne put contenir sa colère, et déclara hautement que si les pères conscrits avaient la démence d'accepter des lois d'un homme de Sétia, il viendrait armé d'un glaive au sénat, et que tout Latin qu'il verrait dans la curie, il le tuerait de sa main. [8] Puis, se tournant vers la statue de Jupiter: "Jupiter, entends ces crimes, s'écrie-t-il; entendez-le, droit et Justice! Des étrangers consuls! des étrangers au sénat! et c'est dans ton temple auguré, Jupiter, c'est captif et opprimé toi-même que tu verrais cela! [9] Est-ce là le traité de Tullus, roi de Rome, avec les Albains, vos ancêtres, Latins? le traité que L. Tarquin fit plus tard avec vous? [10] N'avez-vous plus souvenir de la bataille au lac Régille? et vos vieilles défaites, et nos bienfaits envers vous, avez-vous tout oublié?"

VI [1] L'indignation des sénateurs suivit le discours du consul, et l'on rapporte que, par mépris des supplications réitérées des consuls qui imploraient avec instance les dieux témoins des serments, on entendit la voix d'Annius se moquer de la divinité du Jupiter romain. [2] Il est certain qu'entraîné par la colère, il s'arracha brusquement du vestibule du temple, tomba sur les degrés, et, roulant jusqu'au bas, alla se heurter si violemment la tête contre une pierre, qu'il s'évanouit. [3] Il en mourut, dit-on mais comme ce fait n'est pas affirmé par tous les auteurs, je le laisse aussi dans le doute, ainsi que ce violent coup de tonnerre suivi d'un orage, au moment de l'appel aux dieux contre la rupture des traités; tout cela peut être vrai, et n'être aussi qu'une fiction imaginée pour mieux prouver la colère du ciel. [4] Torquatus, envoyé par le sénat pour congédier les députés, voyant par terre Annius, s'écria, assez haut pour être entendu du peuple et du sénat tout ensemble: [5] "C'est bien; les dieux justes veulent la guerre. Il est au ciel une providence! grand Jupiter, tu existes! et ce n'est point vainement que nous te proclamons père des dieux et des hommes, et que nous t'avons consacré cette demeure. [6] Que tardez- vous, Romains, et vous, pères conscrits, à prendre les armes? les dieux marchent avec nous. Je vous coucherai par terre les légions latines, comme leur député que vous voyez à vos pieds." [7] L'assentiment du peuple accueillit la voix du consul: il avait inspiré tant d'ardeur aux esprits, que, sans la présence des magistrats qui, par ordre du consul, accompagnèrent le départ des députes, le droit des gens n'eût pu les défendre de la rage et de l'emportement de la foule. [8] Le sénat aussi approuva la guerre, et les consuls, après avoir levé deux armées, traversèrent le pays des Marses et des Péligniens, se rallièrent à l'armée des Samnites, et vinrent asseoir leur camp devant Capoue, où les Latins et leurs alliés s'étaient réunis. [9] Là, durant leur sommeil, on dit que les deux consuls eurent une même vision. Un homme leur apparut, d'une taille et d'une majesté plus qu'humaine, [10] et leur dit, "Qu'un général d'un côté, de l'autre une armée étaient dus aux dieux Mânes et à la Terre Mère; et que celui des généraux de l'une ou l'autre armée, qui aurait dévoué les légions ennemies et lui- même après elles, donnerait à son peuple, à son parti, la victoire." [11] Les consuls se communiquèrent leurs visions nocturnes, et, pour détourner la colère des dieux, résolurent d'immoler des victimes, afin aussi que si les présages des entrailles s'accordaient avec leurs visions, l'un ou l'autre consul accomplît les destins. [12] Les réponses des haruspices confirmèrent les pieuses impressions dont leur âme était secrètement pénétrée; alors ils convoquent les lieutenants et les tribuns, leur exposent sans détours les ordres des dieux, et, comme la mort volontaire d'un consul eût effrayé l'armée au milieu du combat, [13] on convient que celui des consuls qui commanderait le côté de l'armée romaine qui commencerait à plier, se dévouerait pour le peuple romain et les Quirites. [14] On décida aussi dans le conseil que si jamais guerre avait eu besoin d'une direction sévère, c'était celle-ci, et qu'on devait y ramener la discipline militaire à son antique rigueur. [15] C'est qu'on allait combattre contre les Latins, c'est qu'on redoutait vivement la conformité du langage, des moeurs, des armes, des institutions militaires surtout: de soldats à soldats, de centurions à centurions, de tribuns à tribuns, tous se valent; tous frères d'armes, ils ont partagé les mêmes garnisons, et souvent les mêmes manipules. [16] Aussi, pour épargner aux soldats toutes méprises, un édit des consuls défendit à tous d'attaquer l'ennemi hors des rangs.

VII [1] Envoyé par hasard, ainsi que d'autres préfets de cavalerie, pour faire de tous côtés des reconnaissances, T. Manlius, fils du consul, vint avec sa troupe déboucher sur le camp ennemi, et si près qu'il était à peine à une portée de trait de leur premier poste. [2] Il y avait là des cavaliers tusculans, commandés par Geminus Maecius, homme distingué par sa naissance entre les siens, et par ses exploits. [3] Si tôt qu'il eût aperçu les cavaliers romains, et remarqué parmi eux et à leur tête le fils du consul [car ils se connaissaient tous, surtout les hommes de renom]: [4] "Est-ce avec un seul escadron, Romains, leur dit-il, que vous comptez livrer bataille aux Latins et à leurs alliés? Que feront pendant ce temps-là les consuls et les deux armées consulaires?" - [5] "Ils viendront en leur temps, répondit Manlius, et avec eux viendra Jupiter, témoin des traités par vous violés, et qui plus que nous a force et pouvoir. [6] Si nous vous avons battu à satiété au lac Régille, ici encore nous ferons si bien que de longtemps vous n'aurez pas envie de vous mesurer en plaine avec nous." [7] À ces mots Geminus s'étant porté à cheval un peu en avant des siens: "Veux-tu alors, avant que le jour vienne où, pour cette grande oeuvre, s'ébranleront vos armées, te mesurer en attendant avec moi, afin que l'issue de notre lutte apprenne combien le cavalier latin surpasse le romain?" [8] L'âme altière du jeune homme se soulève: soit colère, soit honte de refuser le combat, soit enfin l'insurmontable empire du destin, il oublie et l'autorité paternelle et l'édit des consuls, il se précipite en aveugle à cette lutte, où il importait si peu d'être vainqueur ou vaincu. [9] Les autres cavaliers se rangent pour contempler ce spectacle, et, dans l'espace qu'on leur a laissé libre, les rivaux s'élancent, poussent leurs chevaux et s'attaquent à coups de piques: celle de Manlius glissa au-dessus du casque de l'ennemi, celle de Maecius effleura le cou du cheval. [10] Ils font tourner leur chevaux, et reviennent à la charge: plus prompt pour ce nouveau coup, Manlius se dresse et plante sa javeline entre les oreilles du cheval; le cheval se sent blessé, se cabre en secouant violemment la tête, et renverse son cavalier, [11] qui, s'appuyant sur sa pique et sur son bouclier, essayait de se relever de cette lourde chute, quand Manlius lui plonge son fer dans la gorge, lui traverse les côtes et le cloue à terre. [12] Il recueille ses dépouilles, revient près des siens, rentre au camp au milieu de l'ovation joyeuse de sa troupe, et va droit à la tente de son père, ignorant le sort fatal qui l'attend, et s'il a mérité la louange ou le supplice: [13] "Afin, dit-il, ô mon père, de bien convaincre ici tout le monde que je suis sorti de ton sang, j'apporte ces dépouilles d'un cavalier ennemi qui m'a défié et que j'ai tué." [14] Le consul eut à peine entendu son fils, qu'il détourna de lui ses regards, fit sonner la trompette et convoquer l'armée. [15] Dès que l'assemblée fut assez nombreuse: "Puisque toi, T. Manlius, lui dit-il, sans respect pour l'autorité consulaire et pour la majesté paternelle, tu as, contre notre défense et hors des rangs, combattu l'ennemi; [16] puisque tu as, autant que tu l'as pu, brisé les liens de la discipline militaire, qui, jusqu'à ce jour, a fait la force de Rome; et que tu m'as réduit à la nécessité de mettre en oubli, ou la république, ou moi et les miens: [17] il vaut mieux que nous portions la peine de notre crime, que de faire payer si cher nos fautes à la république: triste exemple à donner, mais salutaire leçon pour la jeunesse à l'avenir. [18] À la vérité, ma tendresse naturelle pour un fils, et cet essai d'une valeur séduite par une vaine image de gloire, me touchent en ta faveur. [19] Mais puisqu'il faut ou sanctionner par ta mort les arrêts consulaires, ou par ton impunité les abroger à jamais, je ne pense pas que, si tu as encore du sang à nous dans les veines, tu refuses de rétablir par ton supplice cette discipline militaire que ta faute a renversée. Va, licteur, attache-le au poteau." [20] Un si atroce commandement consterna l'armée: chacun pensa voir la hache levée sur sa tête, et, plus par crainte que par ménagement, on se tut. [21] Puis, revenue enfin de sa stupeur, cette foule, d'abord morne et silencieuse, eut à peine vu tomber la tète et le sang rejaillir, qu'elle laissa librement éclater ses plaintes et ses cris, et n'épargna ni ses regrets ni ses imprécations. [22] Ils couvrirent des dépouilles le corps du jeune homme, et pour célébrer ses funérailles avec tout l'appareil d'une solennité militaire, ils élevèrent un bûcher hors du camp, et l'y brûlèrent; et la "sentence de Manlius", après avoir effrayé son siècle, laissa encore un triste souvenir à la postérité.

VIII [1] Toutefois, l'atrocité de ce châtiment rendit le soldat plus docile à son chef; les gardes, les factions, le roulement du service, tout se fit avec plus de vigilance et de soin; enfin, même dans la bataille décisive, quand on descendit au combat dans la plaine, cette sévérité fut utile encore. [2] Cette bataille, du reste, eut toute l'apparence d'une guerre civile: tant, au courage près, les Latins différaient peu des Romains! [3] Les Romains s'étaient servis d'abord du bouclier; plus tard, et depuis l'institution d'une solde, l'écu remplaça le bouclier. Ils se rangeaient d'abord par phalanges, comme les Macédoniens; ensuite ils disposèrent leurs troupes par manipules, [4] divisés enfin en plusieurs sections. Une section avait soixante soldats, deux centurions, un vexillaire. [5] En bataille, au premier rang étaient les hastats, formant quinze manipules, séparés entre eux par un court intervalle. Le manipule avait vingt soldats de troupes légères; le reste marchait chargé de l'écu: on appelait troupes légères celles qui portaient seulement une lance et des javelots. [6] C'était dans cette première ligne de bataille que la fleur de la jeunesse essayait sa puberté militaire. Après eux, et formant autant de manipules, venaient des soldats d'un âge plus robuste, appelés principes, tous portant l'écu, et remarquables par l'éclat de leurs armes. [7] Ces trente manipules s'appelaient "antepilani", parce qu'ils précédaient sous les enseignes quinze autres sections, qui chacune se divisaient en trois parties. [8] Chacune de ces parties, appelée primipile, avais trois drapeaux: le drapeau réunissait cent quatre-vingt-six hommes. Sous le premier drapeau marchaient les triaires, vieux soldats d'une vaillance éprouvée; sous le second, les "rorarii", dont l'âge et le bras avaient moins de vigueur; sous le troisième enfin les "accensi", peu dignes de confiance et rejetés pour cela aux derniers rangs. [9] Quand toutes ces divisions de l'armée étaient ainsi disposées, les hastats les premiers engageaient le combat. Si les hastats ne pouvaient enfoncer l'ennemi, ils se retiraient pas à pas et rentraient dans les rangs des principes qui s'ouvraient pour les recevoir; alors les principes faisaient tête et les hastats suivaient. [10] Les triaires demeuraient immobiles sous leurs drapeaux, la jambe gauche tendue en avant, l'écu appuyé sur l'épaule, la lance inclinée et plantée en terre, la pointe droite: dans cette position, ils semblaient une armée retranchée derrière une haie de palissades. [11] Si les principes eux-mêmes avaient attaqué sans succès, du front de bataille ils reculaient insensiblement jusqu'aux triaires: de là ce proverbe si usité "qu'on en vient aux triaires" quand on est en danger. [12] Les triaires se levant alors, après avoir accueilli dans leurs lignes ouvertes les principes et les hastats, serraient leurs rangs aussitôt comme pour fermer tout passage; [13] puis ce corps compact et pressé, qui ne laissait plus d'espoir après lui, tombait sur l'ennemi: moment terrible pour l'ennemi, qui pensant n'avoir que des vaincus à poursuivre, voyait tout à coup surgir une armée nouvelle et plus nombreuse. [14] On enrôlait presque toujours quatre légions de cinq mille fantassins et de trois cents cavaliers chacune. On y joignait un nombre égal de troupes fournies par les Latins, qui, dans cette journée, ennemis de Rome, avaient rangé leur armée dans le même ordre, [15] opposant les triaires aux triaires, les hastats aux hastats, les principes aux principes, en sorte que le centurion même, si les rangs n'étaient point confondus, savait le centurion qu'il aurait à combattre. [16] Il y avait, parmi les triaires de l'une et l'autre armée, deux primipilaires: le Romain était peu robuste, du reste vaillant homme et habile soldat; [17] le Latin plein de vigueur et guerrier accompli: bien connus l'un à l'autre, parce que leurs sections avaient toujours marché de pair. [18] Le Romain, qui se défiait de ses forces, avait, dans Rome même, obtenu des consuls la permission de s'adjoindre, à son choix, un sous-centurion, qui pût le défendre contre l'adversaire qui lui était destiné; et ce jeune homme en effet, opposé dans la mêlée au centurion latin, remporta sur lui la victoire. [19] La bataille se livra non loin du Vésuve, sur le chemin qui menait au Veseris.

IX [1] Les consuls romains, avant de marcher au combat, sacrifièrent. L'haruspice, dit-on, fit voir à Decius que, dans la partie familière, la tête du foie était mutilée: la victime d'ailleurs était agréable aux dieux. Le sacrifice de Manlius avait réussi. "Je suis content, dit Decius, puisque mon collègue est bien avec les dieux." [2] Les troupes disposées comme on l'a dit plus haut, on s'avança au combat. Manlius commandait l'aile droite, Decius la gauche. [3] D'abord, à forces égales de part et d'autre, l'action se soutint avec même ardeur. Bientôt, à l'aile gauche, les hastats romains, ne supportant plus le choc des Latins, se replièrent sur les principes. [4] Dans ce trouble, le consul Decius appelle à haute voix M. Valerius: "Il nous faut ici l'aide des dieux, Valerius. Allons, pontife suprême du peuple romain, dicte- moi les paroles dont je dois me servir en me dévouant pour les légions.» [5] Le pontife lui ordonna de prendre la toge prétexte, et, la tête voilée, une main ramenée sous la toge jusqu'au menton, debout et les pieds sur un javelot, de dire: [6] "Janus, Jupiter, Mars père, Quirinus, Bellone, Lares, dieux Novensiles, dieux Indigètes, dieux qui avez pouvoir sur nous et l'ennemi, dieux Mânes, [7] je vous prie, vous supplie, vous demande en grâce, et j'y compte, d'accorder heureusement au peuple romain des Quirites force et victoire, et de frapper les ennemis du peuple romain des Quirites de terreur, d'épouvante et de mort. [8] Ainsi que je le déclare par ces paroles, oui, pour la république des Quirites, pour l'armée, les légions, les auxiliaires du peuple romain des Quirites, je me dévoue, et avec moi les légions et les auxiliaires de l'ennemi. aux dieux Mânes et à la Terre." [9] Après cette prière, il donne ordre à ses licteurs de se retirer près de T. Manlius, et de lui annoncer sans délai que son collègue s'est dévoué pour l'armée. Lui, ceint à la façon de Gabies, il saute tout armé sur son cheval, et se jette au milieu des ennemis. [10] Il apparut un instant aux deux armées revêtu d'une majesté plus qu'humaine, comme un envoyé du ciel pour expier tout le courroux des dieux, pour détourner de sa patrie les revers et les reporter sur l'ennemi. [11] Aussi la crainte et l'épouvante passant avec lui dans l'armée latine, troublèrent d'abord les enseignes, et pénétrèrent bientôt par tous les rangs. [12] On put aisément remarquer que, partout où l'entraînait son cheval, l'ennemi, comme atteint par un astre malfaisant, demeurait saisi d'effroi. Enfin quand, accablé de traits, il tomba mort, les cohortes latines évidemment consternées prirent la fuite et disparurent au loin dans la plaine. [13] En même temps les Romains, affranchis de leurs terreurs religieuses, s'élancent comme au premier signal du combat, et recommencent une lutte nouvelle. [14] Les "rorarii", accourus dans les rangs des "antepilani", ajoutaient aux forces des hastats et des principes; et les triaires, le genou droit en terre, n'attendaient pour se lever qu'un signe du consul.

X [1] Dans le cours du combat, comme les Latins, plus nombreux, l'emportaient sur d'autres points, le consul Manlius, qui avait appris la fin de son collègue, et, selon tout devoir et toute justice, pieusement honoré de ses larmes et de ses éloges un trépas si mémorable, [2] douta un instant s'il n'était pas à propos de faire lever les triaires; puis, jugeant bientôt qu'il vaudrait mieux réserver ces troupes neuves encore pour une dernière épreuve, il fait avancer les "accensi", de la troisième ligne à la première.

[3] À la vue de ce mouvement, les Latins aussitôt, croyant y répondre et imiter l'ennemi, font marcher leurs triaires. Ceux-ci, après s'être quelque temps lassés par un combat acharné, après avoir brisé ou émoussé leurs lances, parvinrent pourtant à faire plier l'ennemi, et se crurent maîtres de l'affaire et vainqueurs des dernières lignes romaines. Alors le consul crie aux triaires: [4] "Debout à cette heure! Marchez dans votre force sur un ennemi harassé. Songez à la patrie, à vos pères, à vos mères, à vos femmes et à vos enfants; songez au consul qui, pour vous faire vaincre, a voulu mourir!" [5] Les triaires se lèvent, fraîche et nouvelle armée aux armes resplendissantes. Ils accueillent les "antepilani" dans les vides de leurs rangs, [6] poussent le cri et culbutent la ligne avancée des Latins: de la pointe de leurs lances, ils leur percent le visage. Ce premier rempart de guerriers une fois détruit, les autres manipules étaient désarmés: ils les traversèrent sans recevoir presque une blessure; et ils y firent de si sanglantes et si larges trouées, qu'ils laissèrent sur pied à peine le quart de l'ennemi. [7] Les Samnites, qu'on voyait au loin rangés en bataille au pied de la montage, inspirèrent aussi la terreur aux Latins. Mais entre tous, alliés et citoyens, la première gloire en cette guerre appartient aux consuls: l'un détourna sur lui seul toutes les menaces et les vengeances des dieux du ciel et des enfers; [8] l'autre montra tant de courage et de prudence en cette action, que, Romains ou Latins, les auteurs qui ont transmis à la postérité le souvenir de cette bataille conviennent sans hésiter que, partout où T. Manlius eût commandé, la victoire lui était infailliblement acquise. [9] Les Latins, après leur déroute, se retirèrent à Minturnes. Le camp fut pris à la suite du combat; beaucoup de soldats vivants, des Campaniens surtout, y furent chargés de fers. [10] On ne put retrouver ce jour-là le corps de Decius: la nuit suspendit les recherches. Il fut retrouvé le lendemain criblé de traits au milieu d'un immense monceau d'ennemis massacrés: son collègue lui fit des obsèques solennelles et dignes de sa mort. [11] Je crois devoir ajouter ici que le consul, le dictateur, ou le préteur, qui dévoue les légions ennemies, n'est pas tenu pour cela de se dévouer lui-même; il peut, à son gré, désigner tout autre citoyen, mais soldat d'une légion romaine. [12] Si cet homme, ainsi dévoué, meurt, le sacrifice est bien et dûment accompli: s'il survit, on enfouit dans la terre son effigie haute de sept pieds ou plus, et on immole une victime expiatoire. Sur la place où cette effigie est enterrée, le magistrat romain ne peut passer sans crime. [13] Mais s'il a voulu se dévouer lui-même, ainsi que Decius, et qu'il ne meure pas, jamais par lui sacrifice privé ou public ne sera purement fait, après s'être ainsi dévoué. S'il veut vouer ses armes à Vulcain ou à tout autre dieu, avec une victime ou toute autre offrande, il le peut. [14] Le javelot que le consul a tenu sous ses pieds en prononçant sa prière, ne doit jamais tomber aux mains de l'ennemi; s'il y tombe, on offre à Mars un suovetaurile expiatoire.

XI [1] Quoique tout souvenir ait péri de nos usages civils et religieux, par la préférence donnée à toute coutume nouvelle et étrangère sur nos vieilles et patriotiques institutions, je n'ai pas cru hors de propos de rapporter ces détails dans les termes mêmes où ils nous ont été transmis et enseignés. [2] Je trouve dans quelques auteurs que les Samnites ne vinrent en aide aux Romains qu'au moment où la bataille était déjà gagnée: ils avaient attendu l'événement du combat. [3] D'un autre côté, Lavinium, qui voulait soutenir les Latins, perdit le temps à délibérer, et les Latins étaient vaincus que ses secours commençaient à peine à marcher. [4] Les premières enseignes et une partie des troupes étaient déjà sorties de ses murs, quand la nouvelle arriva de la défaite des Latins; retournant sur leurs pas, les enseignes rentrèrent dans la ville, et leur préteur, nommé Milionius, s'écria, dit-on, "que les Romains leur feraient payer cher ce peu de chemin." [5] Les Latins qui s'étaient échappés du combat, et dispersés par plusieurs routes, se rallièrent bientôt et se réfugièrent dans la ville de Vescia. [6] Là, dans les conseils, Numisius, leur général, affirmait "que les désastres de la guerre étaient vraiment communs à tous: dans l'une et l'autre armée, même carnage, même ruine: les Romains n'ont de la victoire que le nom, du reste, toute la destinée des vaincus, ils la subissent; [7] le deuil est aux prétoires des deux consuls, ici le meurtre d'un fils par son père, là le trépas du consul dévoué; l'armée entière taillée en pièces; les hastats et les principes exterminés; devant, derrière les enseignes, partout la mort et le massacre: les triaires seuls ont relevé l'affaire. [8] Les forces des Latins n'ont pas moins souffert; mais, pour un renfort, le Latium ou les Volsques sont plus à leur portée que Rome des Romains. [9] Ainsi donc, si on l'approuve, il enrôlera sans délai une jeune armée parmi les peuplades volsques et latines, et reviendra bientôt à Capoue reporter la guerre aux Romains, qui ne s'attendent à rien moins qu'à combattre, et que cette soudaine attaque frappera d'épouvante". [10] Des lettres mensongères parcourent le Latium et la confédération volsque, et comme ceux qui n'avaient pas assisté au combat étaient plus faciles à abuser, de partout une armée improvisée se lève et se rassemble à la hâte. [11] Le consul Torquatus marcha contre elle et la rencontra vers Trifanum, entre Sinuessa et Minturnes: et, sans même asseoir un camp, de part et d'autre on jeta les bagages en monceau, et on courut se battre pour en finir: [12] le désastre des Latins fut tel, que, voyant le consul mener son armée victorieuse au pillage de leurs campagnes, tous se soumirent: la soumission des Campaniens s'ensuivit. [13] Pour punir le Latium et Capoue, on leur prit du territoire. Les terres latines, auxquelles on joignit les terres des Privernates, et celles de Falerne qui appartenaient aux Campaniens, jusqu'au fleuve Volturne, furent distribuées au peuple de Rome. [14] On donnait par lot, ou deux arpents de terre du Latium, avec un complément de trois quarts d'arpent de terrain privernate, ou trois arpents de terrain de Falerne, c'est-à-dire un quart en sus, à cause de la distance. [15] On exempta de la peine imposée aux Latins les Laurentins et les cavaliers de Capoue qui n'avaient point pris part à la défection. On ordonna le renouvellement du traité des Laurentins, et depuis ce temps on le renouvelle encore chaque année dix jours après les féries latines. [16] Les cavaliers campaniens eurent droit de cité: le souvenir en fut conservé sur une table d'airain qu'ils attachèrent dans le temple de Castor, à Rome; et le peuple campanien eut ordre de payer par an à chacun d'eux [il étaient seize cents] un tribut de quatre cent cinquante deniers.

XII [1] La guerre ainsi achevée, la part ainsi faite à chacun de peine ou de récompense selon son mérite, T. Manlius revint à Rome. Au-devant de lui les vieillards seuls s'avancèrent; il est constant que la jeunesse l'eut toujours, et dès lors, et toute la vie, en horreur et en exécration. [2] Les Antiates firent des incursions sur les terres d'Ostie, d'Ardée et de Solonium. Le consul Manlius, malade et hors d'état de conduire cette guerre, nomma un dictateur, L. Papirius Crassus, qui d'aventure était préteur alors: celui-ci nomma L. Papirius Cursor maître de la cavalerie. [3] Le dictateur ne fit rien de mémorable contre les Antiates: seulement il occupa le territoire d'Antium et y demeura campé quelques mois. [4] À cette année marquée par des victoires sur tant et de si puissants peuples, et par le glorieux trépas de l'un des consuls, et par l'arrêt cruel dont l'autre illustra sa mémoire, succédèrent les consuls Ti. Aemilius Mamercinus et Q. Publilius Philo: [5] ceux-là n'ont point eu pareille matière de gloire; ils ont plus songé à leur intérêt et à leur parti dans la république, qu'à la patrie elle-même. Les Latins, par dépit de la perte de leur territoire, avaient repris les armes: ils les battirent dans les plaines de Fénectum et les dépouillèrent de leur camp. [6] Là, pendant que Publilius [c'était sous ses ordres et ses auspices que le combat avait eu lieu] recevait la soumission des peuples latins, dont la jeunesse avait été massacrée dans cette journée, Aemilius mena l'armée à Pédum. [7] Pédum était soutenu par les gens de Tibur, de Préneste et de Vélitres: il était venu aussi des secours de Lanuvium et d'Antium. [8] Dans les combats le Romain fut vainqueur; mais la ville, mais Pédum, mais le camp des peuples alliés qui tenait à la ville, étaient debout encore, et l'oeuvre sur ce point- là restait entière, [9] quand soudain le consul apprend le triomphe décerné à son collègue: il laisse la guerre inachevée, et, sollicitant le triomphe, même avant la victoire, il revient aussi à Rome. [10] Indignés de cet avide empressement, les sénateurs lui refusent le triomphe jusqu'à la prise ou la reddition de Pédum. Dès lors, Aemilius rompit avec le sénat, et fit une espèce de tribunat séditieux du reste de son consulat. [11] En effet, tant qu'il fut consul, il ne cessa de décrier les patriciens auprès du peuple, sans la moindre opposition de son collègue, plébéien lui-même. [12] Ce qui donnait matière à ses accusations c'était la parcimonie avec laquelle on avait partagé au peuple les terres du Latium et de Falerne. Puis, quand le sénat enfin, impatient d'abréger le temps de leur magistrature, eut ordonné aux consuls d'élire un dictateur pour combattre les Latins révoltés, [13] Aemilius, qui avait alors les faisceaux, nomma dictateur son collègue, qui lui-même nomma Junius Brutus maître de la cavalerie. [14] Cette dictature servit la cause populaire, et par ses harangues accusatrices contre les patriciens, et par l'établissement de trois lois bien favorables au peuple et contraires à la noblesse: [15] d'abord les plébiscites obligeraient tous les citoyens romains; ensuite, les lois portées aux comices par centuries seraient, avant l'appel aux suffrages, ratifiées par le sénat; [16] enfin, un des censeurs serait choisi parmi le peuple, déjà maître du droit de nommer deux consuls plébéiens. [17] Ainsi, consuls et dictateur furent cette année plus funestes à Rome, que leur victoire et leurs actions guerrières n'avaient au dehors été profitables à son empire: c'était l'opinion du sénat.

XIII [1]. L'année suivante, sous le consulat de L. Furius Camillus et de C. Maenius, pour mieux punir Aemilius, consul de l'année précédente, d'avoir abandonné la guerre, et pour l'humilier avec plus d'éclat, le sénat déclara qu'il fallait à force d'armes, de soldats, par tous les moyens, emporter Pédum et le détruire. Contraints de s'occuper avant tout de cette affaire, les nouveaux consuls se mettent en marche. [2] Le Latium en était au point de ne pouvoir supporter ni la guerre ni la paix: les moyens manquaient pour la guerre; la paix enlevait une partie du territoire; on n'en voulait point à ce prix. [3] On crut devoir prendre un moyen terme et s'enfermer dans les places: les Romains, n'étant point attaqués, n'auraient plus de prétexte pour la guerre, et, au premier avis d'une place assiégée, de partout à la fois les alliés lui viendraient en aide. [4] Néanmoins les habitants de Pédum furent secourus à peine et de quelques peuples seulement. Les Tiburtes et les Prénestins, voisins de Pédum, arrivèrent jusque là; [5] mais les gens d'Aricie, de Lanuvium et de Vélitres, qui se ralliaient déjà aux Volsques d'Antium, furent surpris, près du fleuve Astura, par Maenius, qui les attaqua et les défit. [6] Camillus, à Pédum, combattit l'armée des Tiburtes, beaucoup plus forte: la lutte fut plus vive, mais l'issue également heureuse. [7] Une brusque sortie des habitants jeta surtout le trouble parmi les combattants: Camillus détacha contre eux une partie de son armée, les refoula au sein de leurs murailles, et le même jour, après les avoir battus eux et leurs auxiliaires, il escalada et prit la ville. [8] Les deux consuls alors, agrandissant leur tâche et leur courage, résolurent de passer, de la prise d'une seule ville, à l'entière conquête du Latium; promenant partout leur armée victorieuse, ils ne s'arrêtèrent enfin qu'après avoir emporté d'assaut ou réduit chaque ville à se rendre, et subjugué ainsi tout le Latium. [9] Ils laissèrent des garnisons dans les places conquises et revinrent à Rome où le triomphe leur avait été déféré d'un consentement unanime. À l'honneur du triomphe on ajouta une distinction bien rare en ce temps-là: on leur érigea des statues équestres dans le Forum. [10] Avant d'ouvrir les comices pour l'élection des consuls de l'année suivante, Camillus fit dans le sénat une proposition sur les peuples du Latium, et s'expliqua ainsi: [11] "Pères conscrits, tout ce que la guerre et la force des armes pouvaient faire dans le Latium, est aujourd'hui terminé, grâce à la bonté des dieux et à la vaillance des soldats. [12] À Pédum et sur l'Astura les armées ennemies ont succombé; toutes les places latines, ainsi qu'Antium chez les Volsques, enlevées de force ou réduites à se rendre, sont occupées par vos garnisons. [13] Reste à prévenir leurs rébellions qui renaissent et nous inquiètent sans cesse, à trouver les moyens de les maintenir dans une paix solide et durable. [14] Les dieux immortels vous en ont mis aux mains le pouvoir: car ils vous ont faits maîtres d'ordonner que le Latium soit ou ne soit plus. Vous pouvez donc, quant aux Latins, vous assurer une paix éternelle ou par la sévérité ou par la clémence. [15] Voulez-vous traiter durement ces peuples soumis et vaincus? libre à vous de ruiner tout le Latium, de faire un lieu de dévastation et de solitude d'un pays qui vous donna cette superbe armée sociale si souvent profitable en de grandes et nombreuses guerres. [16] Voulez-vous, à l'exemple de vos aïeux, ajouter à la puissance de Rome, en admettant les vaincus au droit de cité? l'occasion est belle de vous agrandir en vous couvrant de gloire: assurément l'empire le mieux affermi est celui où on obéit de bon coeur. [17] Mais il est besoin d'une prompte décision, quoi qu'il vous plaise d'aviser: tant vous avez là de peuples qui attendent, suspendus entre l'espoir et la crainte! Il faut donc, et vous affranchir au plus tôt du souci qu'ils vous donnent, et, dans la stupeur où l'attente les tient encore, préoccuper vivement leur esprit par la peine ou par le bienfait. [18] Notre devoir était de vous mettre à même de décider librement sur toutes choses: c'est à vous de juger ce qui sera le plus avantageux pour vous et pour la république."

XIV [1] Les chefs du sénat approuvèrent l'opinion du consul sur l'ensemble de la question; mais la cause des différents peuples n'était pas la même, et ils proposèrent une mesure qui pouvait mieux convenir, c'était de statuer selon le mérite de chacun, successivement et d'après un rapport séparé sur chaque peuple. [2] Il y eut donc rapport et décision distincts sur chacun d'eux. Aux Lanuvins, on donna droit de cité; on leur rendit l'usage de leurs fêtes religieuses, à condition que le temple et le bois sacré de Juno Sospita seraient communs entre les Lanuvins municipes et le peuple romain. [3] Aricie, Nomentum et Pédum reçurent, au même titre que Lanuvium, le droit de cité. [4] Tusculum conserva ce droit qu'elle avait: et sa révolte passa pour le crime de quelques factieux, où la cité n'avait point de part. [5] Les Véliternes, anciens citoyens romains et tant de fois rebelles, furent sévèrement punis: on renversa leurs murailles; on emmena leur sénat; on leur commanda de demeurer au-delà du Tibre: [6] le premier qui serait saisi en deçà du Tibre, encourrait, par droit de clarigation, une amende de mille as, et ne sortirait des fers et des mains de celui qui l'aurait pris, qu'après lui avoir payé cette somme. [7] On envoya des colons dans les terres des sénateurs; ils s'y établirent, et Vélitres sembla rendue à son antique population. [8] Antium aussi reçut une colonie nouvelle, avec permission aux Antiates de s'inscrire, s'ils voulaient, au nombre des colons: on lui retira ses vaisseaux longs, on interdit la mer au peuple d'Antium, et on lui donna le droit de cité. [9] Les Tiburtes et les Prénestins perdirent du territoire: on les punissait ainsi, non seulement de leur dernière révolte, crime commun à tous les Latins, mais de cette haine pour la domination romaine qui jadis avait associé leurs armes à celle des Gaulois, la nation sauvage. [10] On défendit aux autres peuplades latines tout mariage, tout commerce, toute réunion entre elles. Aux Campaniens, et comme un hommage à leurs cavaliers, qui n'avaient point voulu partager la révolte des Latins, aux gens de Fundi et de Formies, pour avoir toujours permis un libre et facile passage sur leurs terres, on donna le droit de cité sans le suffrage. [11] Cumes et Suessula obtinrent même droit, même condition que Capoue. [12] Des navires d'Antium, une partie rentra dans les arsenaux de Rome, une autre fut brûlée, et de leurs éperons ["rostra"] on se plut à parer la tribune élevée dans le Forum, et ce lieu consacré prit dès lors le nom de Rostres.

XV [1] Sous les consuls C. Sulpicius

Longus et P. Aelius Paetus, quand la puissance de Rome et surtout la reconnaissance des peuples, acquise par ses bienfaits, assuraient partout une bonne paix, la guerre éclata entre les Sidicins et les Aurunques. [2] Les Aurunques, depuis que T. Manlius, consul, avait reçu leur soumission, n'avaient jamais remué: c'était un titre de plus à réclamer les secours de Rome. [3] Mais avant que les consuls eussent fait sortir l'armée de la ville [car le sénat avait ordonné de défendre les Aurunques], [4] la nouvelle arriva que les Aurunques épouvantés avaient abandonné leurs murs, et que, fuyant avec leurs femmes et leurs enfants, ils s'étaient fortifiés dans Suessa, qui s'appelle Aurunca maintenant: leurs antiques remparts et leur ville avaient été détruits par les Sidicins. [5] Alors le sénat, irrité contre les consuls dont la lenteur avait trahi des alliés, leur commanda de nommer un dictateur. Ils nommèrent C. Claudius Inregillensis, qui créa C. Claudius Hortator maître de la cavalerie. [6] Mais un scrupule religieux s'éleva contre cette dictature: les augures déclarèrent que l'élection était vicieuse; dictateur et maître de cavalerie abdiquèrent. [7] Cette année, Minucia, vestale, soupçonnée d'abord pour sa parure trop recherchée, fut dénoncée ensuite aux pontifes par les révélations d'un esclave. [8] Un décret lui enjoignit de renoncer à ses pieuses fonctions, et de retenir tous ses esclaves en son pouvoir. Puis elle fut jugée, et enfouie vivante sous terre près de la porte Colline, à droite du chemin pavé, dans le champ du Crime, appelé ainsi, je pense, du crime de cette vestale. [9] La même année, pour la première fois un plébéien, Q. Publilius Philo, fut nommé préteur, en dépit du consul Sulpicius qui refusait de le reconnaître: le sénat, qui n'avait pu leur fermer les dignités suprêmes, ne leur disputa point la préture.

XVI [1] L'année suivante, sous les consuls L. Papirius Crassus et Caeso Duilius, fut remarquable par la nouveauté plus que par l'importance d'une guerre contre les Ausones. [2] Ce peuple habitait la ville de Calès: il avait uni ses armes à celles des Sidicins, ses voisins. Un seul combat, peu mémorable d'ailleurs, dispersa l'armée des deux peuples: la proximité de leurs villes, qui avait pu hâter leur fuite, protégea cette fuite même. [3] Le sénat cependant ne borna point là le cours de cette guerre; trop de fois déjà les Sidicins avaient ou repris les armes, ou aidé à les prendre, ou causé la guerre. [4] Aussi, de tout son pouvoir il s'efforça de faire une quatrième fois consul le meilleur général de ce temps-là, M. Valerius Corvus. [5] On donna pour collègue à Corvus M. Atilius Regulus; et, pour prévenir toute erreur du hasard, on obtint des consuls que Corvus, sans l'épreuve du sort, aurait cette province. [6] Il reçoit des précédents consuls l'armée victorieuse, marche à Calès, foyer de cette guerre, et, du premier cri, du premier choc, disperse les ennemis, tremblants encore au souvenir de leur premier revers: puis, il décide l'attaque de la ville; [7] et telle était l'ardeur des soldats, qu'ils voulaient appliquer les échelles aux remparts et répondaient du succès de l'assaut. [8] Corvus, sachant l'oeuvre peu facile, aima mieux l'accomplir par le labeur de ses soldats, qu'au péril de leur vie: il fit donc disposer une terrasse et des mantelets, et il approcha les tours des murailles; mais un heureux hasard le dispensa d'en faire usage. [9] Un prisonnier romain, M. Fabius, qui, grâce à la négligence de ses gardiens, un jour de fête, avait brisé ses fers, et s'était glissé sur les mains, à l'aide d'une corde attachée au créneau de la muraille, jusqu'au pied du mur où travaillaient les Romains, [10] vient presser le général d'attaquer des ennemis endormis dans le vin et les festins; et ce ne fut pas une plus rude tâche de prendre la ville et les Ausones avec elle, que de les vaincre d'abord en bataille. Le butin fut immense. On plaça garnison dans Calès, et les légions revinrent à Rome. [11] Le consul triompha par sénatus-consulte, et pour qu'Atilius ne restât pas sans gloire, les deux consuls eurent ordre de conduire ensemble l'armée contre les Sidicins. [12] Avant de partir, et suivant un décret du sénat, ils nommèrent dictateur, pour la tenue des comices, L. Aemilius Mamercinus, qui nomma maître de la cavalerie Q. Publilius Philo. À ces comices tenus par le dictateur, on créa consuls T. Veturius et Sp. Postumius. [13] La guerre n'était point achevée; mais avant d'en finir avec les Sidicins, ils voulurent prévenir par un bienfait les réclamations du peuple, et ils proposèrent l'envoi d'une colonie à Calès: un sénatus-consulte décida que deux mille cinq cents hommes seraient inscrits pour cette ville, et on créa triumvirs pour l'établissement de la colonie et le partage des terres Caeso Duilius, T. Quinctius et M. Fabius.

XVII [1] Ensuite les nouveaux consuls reçurent des anciens le commandement de l'armée, entrèrent sur le territoire de l'ennemi, et pénétrèrent en le dévastant jusqu'aux remparts, jusqu'à la ville. [2] Là, s'était réunie une armée immense; les Sidicins, n'ayant plus d'autre espoir, semblaient résolus à une lutte acharnée; le bruit courait en outre que le Samnium s'ébranlait pour la guerre: il fallait un dictateur. [3] Par ordre du sénat, les consuls choisirent P. Cornelius Rufinus: il nomma M. Antonius maître de la cavalerie. [4] Mais survint un scrupule: l'élection parut vicieuse; ils abdiquèrent. Une peste suivit; on crut tous les auspices atteints du même vice, et on eut recours à l'interrègne. [5] Plusieurs interrois se succédèrent: le cinquième enfin, M. Valerius Corvus, put créer consuls A. Cornelius pour la deuxième fois, et Cn. Domitius. [6] Rome était tranquille, mais le seul bruit guerre avec les Gaulois fit tumulte, et força de nommer un dictateur. On nomma M. Papirius Crassus, qui eut pour maître de cavalerie P. Valerius Publicola. [7] Tandis qu'ils pressent les levées avec plus de vigueur que d'ordinaire contre des ennemis voisins, des éclaireurs qu'on envoya rapportèrent que tout était calme chez les Gaulois. [8] Depuis un an, on soupçonnait aussi le Samnium d'agitation et de projets hostiles; l'armée romaine ne quitta point le territoire des Sidicins. [9] Mais la guerre d'Alexandre d'Épire attira les Samnites en Lucanie: les deux peuples menèrent leurs enseignes contre ce roi qui avait fait une descente près de Paestum, et lui livrèrent bataille. [10] Vainqueur dans ce combat, Alexandre conclut la paix avec les Romains: on ne sait comment sa foi l'eût observée, s'il eût toujours eu même succès. [11] La même année, on fit le cens: les nouveaux citoyens recensés, on ajouta, pour eux, les tribus Maecia et Scaptia; les censeurs étaient Q. Publilius Philo et Sp. Postumius. [12] Les habitants d'Accerra furent faits Romains par une loi du préteur L. Papirius, qui leur donna la cité sans le suffrage. Telles furent les opérations civiles et militaires de cette année.

XVIII [1] Suivit une année funeste par l'insalubrité de l'air ou par la perversité humaine, sous les consuls M. Claudius Marcellus et C. Valerius. [2] Le surnom de ce consul varie dans les annales: je lui trouve ceux de Flaccus et de Potitus, mais, en cela, peu importe la vérité: je voudrais plutôt qu'on se fût trompé [car les témoignages ne sont pas unanimes] en imputant au poison, la mortalité qui fit à cette année une si triste célébrité. [3] Cependant je ne puis démentir aucun témoignage: j'exposerai le fait tel qu'on le raconte. [4] Comme les principaux citoyens de Rome périssaient de maladies semblables, et presque tous, de la même manière, une esclave se présenta devant Q. Fabius Maximus, édile curule, et promit de révéler la cause de cette mortalité publique, s'il lui donnait l'assurance qu'elle n'aurait point regret de sa révélation. [5] Fabius aussitôt rapporta le fait aux consuls, les consuls au sénat, et l'ordre entier consentit à donner toute assurance à l'esclave. [6] Alors elle déclara que c'était la perversité des femmes qui désolait la ville; que des matrones préparaient des poisons, et que si on la voulait suivre sur l'heure, on pourrait en saisir la preuve. [7] On suivit l'esclave, on surprit quelques femmes occupées à cuire des drogues, on trouva des poisons cachés [8] qu'on apporta au Forum: vingt matrones environ, chez qui on les avait saisis, furent amenées par un appariteur. Deux d'entre elles, Cornelia et Sergia, l'une et l'autre de famille patricienne, soutinrent que c'étaient là des breuvages salutaires; l'esclave nia et leur ordonna d'en boire, afin de la convaincre d'imposture. [9] Elles demandèrent le temps de se consulter. Le peuple s'étant écarté, à la vue de tous elles se concertèrent avec les autres, qui, elles aussi, acceptèrent l'épreuve: chacune but de ce breuvage, et toutes périrent par leur propre crime. [10] Arrêtées aussitôt, leurs complices dénoncèrent un grand nombre de matrones: cent soixante-dix environ furent condamnées. [11] Nul empoisonnement avant ce jour n'avait encore été jugé dans Rome. On tint le fait pour un prodige: on vit là des esprits égarés plutôt que criminels; [12] et comme les antiques traditions des annales rapportaient qu'autrefois, lors des sécessions de la plèbe, le dictateur avait planté un clou, et que cette solennité expiatoire avait ramené à la raison les esprits des hommes aliénés par la discorde, on s'empressa de créer un dictateur pour planter le clou. [13] On créa Cn. Quinctilius, qui nomma L. Valerius maître de la cavalerie. Le clou planté, ils abdiquèrent leurs fonctions.

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