Traité de l'amour de Dieu (Traitté de l'Amour de Dieu) (page 4)
264 Traitté de l'Amour de Dieu de l'exercice de l'amour, ainsy que nous avons déclaré es chapitres precedens, alhors nous attirons dedans nostre cœur les perfections divines, et jouissons de la divine bonté par la res-jouissance que nous y prenons, prattiquans cette première partie du contentement amou* Gant, II, 16. reux que l'Espouse sacrée exprime disant* : Mon Biettaymé est a 7noy ; mays parce que cette complaysance amoureuse estant en nous qui l'avons, ne laisse pas d'estre en Dieu en qui nous la prenons, elle nous donne réciproquement a sa divine bonté : si que par ce saint amour de complaysance nous jouissons des biens qui sont en Dieu comme s'ilz estoyent nostres, mays parce que les perfections divines sont plus fortes que nostre esprit, entrant en iceluy elles le possèdent réciproquement ; de sorte que nous ne disons pas seulement que Dieu est nostre par cette complaysance, mais aussi que
* ibid. nous sommes a luy*.
* introd. a la Vie L'herbe uproxis (ainsy que nous avons dit ailleurs*) xvnîT^'^'^'^ ^^ ' ^' a une si grande correspondance avec le feu, qu'encor
qu'elle en soit esloignee, soudain néanmoins qu'elle est a son aspect elle attire la flamme et commence a brusler, concevant son feu non tant a la chaleur qu'a la lueur
* Piin., Hist. nat., de celuy qu'on luy présente*. Quand donques par cette CI).' .c.xvii(a . g^^^j.g^(.^JQj^ gljg g'gg^ uj^jg ^u fgy^ sj gllg sçavoit parler
ne pourroit-elle pas dire : Mon bienaymé feu est mien, puisque je l'ay attiré a moy et que je jouis de ses flammes ; mais moy je suis aussi a luy, car si je l'ay tiré a moy, il me réduit en luy comme plus fort et plus noble : il est mon feu et je suis son herbe, je l'attire et il me brusle. Ainsy nostre cœur s'estant mis en la présence de la divine bonté et ayant attiré les perfections d'icelle par la complaysance qu'elle y prend, peut dire en vérité : la bonté de Dieu est toute mienne, puisque je jouis de ses excellences, et moy je suis tout sien, puisque ses contentemens me possèdent.
Par la complaysance, nostre ame, comme une toison
* judic, VI, 37, 38. de Gedeon*, se remplit toute de la rosée céleste ; et
cette rosée est a la toison parce qu'elle est descendue en icelle, mais réciproquement la toison est a la rosée
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parce qu'elle est détrempée par icelle et en reçoit le prix. Qui est plus l'un a l'autre, ou la perle a l'ouïtre, ou l'ouïtre a la perle ? La perle est a l'ouïtre qui l'a attirée a soy, mais l'ouïtre est a la perle laquelle luy donne la valeur et l'estime. La complaysance nous rend possesseurs de Dieu, tirant en nous les perfections d'iceluy, et nous rend possédés de Dieu, nous attachant et appliquant aux perfections d'iceluy.
Or en cette complaysance nous assouvissons tellement nostre ame de contentemens, que nous ne laissons pas de désirer de l'assouvir encor, et savourans la bonté divine nous la voudrions encor savourer ; en nous rassasiant nous voudrions tous-jours manger, comme en mangeant nous nous sentons rassasier. Le chef des Apostres, ayant dit en sa première Epistre * que les anciens * Cap. i, 10-12. Prophètes avoient manifesté les grâces qui dévoient abonder parmi les Chrestiens, et entre autres choses la Passion de Xostre Seigneur et la gloire qui la devoit suivre, tant par la résurrection de son cors que par l'exaltation de son nom, en fin il conclud que les Anges mesmes désirent de regarder les mystères de la rédemption en ce divin Sauveur : auquel, dit-il, les Anges désirent regarder. Mais comme donq se peut il entendre que les Anges qui voyent le Rédempteur, et en iceluy tous les mystères de nostre salut, désirent nearmioins encor de le voir ? Theotime, ilz le voyent, certes, tousjours, mais d'une veiie si aggreable et dehcieuse que la complaysance qu'ilz en ont les assouvit sans leur oster le désir, et les fait désirer sans leur oster l'assouvissement ; la jouissance n'est pas diminuée par le désir, ains en est perfectionnée, comme leur désir n'est pas estouffé, ains affiné par la jouissance.
La jouissance d'un bien qui contente tous-jours ne flestrit jamais, ains se renouvelle et fleurit sans cesse, elle est tous- jours aymable, tous- jours désirable ; le continuel contentement des célestes amoureux produit un désir perpétuellement content, comme leur continuel désir fait naistre en eux un contentement perpétuellement désiré. Le bien qui est fini termine le désir quand
266 Traitté de l'Amour de Dieu il donne la jouissance et oste la jouissance quand il donne le désir, ne pouvant estre possédé et désiré tout ensemble ; mais le bien infini fait régner le désir dans la possession et la possession dans le désir, ayant dequoy assouvir le désir par sa sainte présence et dequoy le faire tous-jours vivre par la grandeur de son excellence, laquelle nourrit en tous ceux qui la possèdent un désir tous-jours content et un contentement tous-jours désireux. Imaginés-vous, Theotime, ceux qui tiennent en leurs bouches l'herbe scitique ; car, a ce qu'on dit, ilz n'ont jamais ni faim ni soif, tant elle les rassasie, et jamais pourtant ilz ne perdent l'appétit, tant elle les sustente
* Piin., Hist. nat., delicieusemcnt *. Quand nostre volonté a rencontré
xLiii). Dieu, elle se repose en luy, y prenant une souverame
complaysance, et néanmoins elle ne laisse pas de faire le mouvement de son désir ; car, comme elle désire d'aymer elle ayme aussi de désirer, elle a le désir de l'amour et l'amour du désir. Le repos du cœur ne consiste pas a demeurer immobile, mais a n'avoir besoin de rien ; il ne gist pas a n'avoir point de mouvement, mais a n'avoir point d'indigence de se mouvoir. Les espritz perdus ont un mouvement éternel sans nul meslange de tranquillité ; nous autres mortelz, qui sommes encor en ce pèlerinage, avons tantost du repos, tantost du mouvement en nos affections ; les espritz bienheureux ont tous-jours le repos en leurs mouvemens et le mouvement en leur repos, n'5/ ayant que Dieu seul qui ait le repos sans mouvement, parce qu'il est souverainement un acte pur et substantiel. Or, bien que selon la condition ordinaire de cette vie mortelle nous n'ayons pas le repos en nostre mouvement, si est-ce toutefois, que Uiors que nous faisons les essais des exercices de la vie immortelle, c'est a dire, que nous prattiquons les actes du saint amour, nous treuvons du repos dans le mouvement de nos affections et du mouvement au repos de la complaysance que nous avons en nostre Bienaymé, recevans par ce moyen des avant-goustz de la future
fehcité a laquelle nous aspirons.
* Plin.,Ib.,l. viii, ^ ^
c. XXXIII {al. LU). o il est vray que le caméléon vive de l'air*, par tout
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OU il va dans l'air il a dequoy se repaistre : que s'il se remue d'un lieu a l'autre, ce n'est pas pour chercher dequoy se rassasier, mais pour s'exercer dedans son aliment comme les poissons dedans la mer. Qui désire Dieu en le possédant, ne le désire pas pour le chercher, mais pour exercer cette affection dedans le bien mesme duquel il jouit ; car le cœur ne fait pas ce mouvement de désir comme prétendant a la jouissance pour l'avoir, puisqu'il l'a des-ja, mais comme s'estendant en la jouissance laquelle il a ; non pour obtenir le bien, mais pour s'y recréer et entretenir ; non pour en jouir, mais pour s'y esjouir : ainsy que nous marchons et nous esmouvons pour aller en quelque dehcieux jardin, auquel estans arrivés nous ne laissons pas de marcher et nous remuer derechef, non plus pour y venir, mais pour nous pourmener et passer le tems en iceluy ; nous avons marché pour aller jouir de l'aménité du jardin, y estans, nous marchons pour nous esjouir en la jouissance d'iceluy.
Requières l'Eternel avec un grand courage,
Sans cesser de tous-jours rechercher son visage* : * Ps. civ, 4.
on cherche tous-jours celuy qu'on ayme tous-jours, dit
le grand saint Augustin* ; l'amour cherche ce qu'il a * Enarratio in Ps.
treuvé, non affin de l'avoir, mais pour tous-jours l'avoir. *^*^' ^'
En somme, Theotime, l'ame qui est en l'exercice de l'amour de complaysance crie perpétuellement en son sacré silence : Il me suffit que Dieu soit Dieu, que sa bonté soit infinie, que sa perfection soit immense ; que je meure ou que je vive il importe peu pour moy, puisque mon cher Bienaymé vit éternellement d'une vie toute triomphante. La mort mesme ne peut attrister le cœur qui sçait que son souverain amour est vivant ; c'est asses pour l'ame qui ayme, que celuy qu'elle ayme plus que soy mesme soit comblé de biens eternelz, puisqu'elle vit plus en celuy qu'elle ayme qu'en celuy qu'elle anime, ains qu'elle ne vit pas elle mesme, mais son Bienaymé vit en elle*. * Gaiat., n, 20.
268 Traitté de l'Amour de Dieu
DE l'amoureuse CONDOLEANCE EST ENCOR mieux DECLAREE
La compassion, condoléance, commisération ou miséricorde n'est autre chose qu'une affection qui nous fait participer a la passion et douleur de celuy que nous aymons, tirant la misère qu'il souffre dans nostre cœur : dont elle est appellee miséricorde, comme qui diroit, une misère de cœur, comme la complaysance tire dedans le cœur de l'amant le playsir et contentement de la chose aymee. Or c'est l'amour qui fait l'un et l'autre effect par la vertu qu'il a d'unir le cœur qui ajmie a ce qui est aymé, rendant par ce moyen les biens et les maux des amis, communs ; et ce qui se passe en la compassion, donne beaucoup de clarté a ce qui regarde la complaysance.
(^) La compassion tire sa grandeur de celle de l'amour qui la produit : ainsy sont grandes les condoléances des mères sur les afflictions de leurs enfans uniques, comme l'Escriture tesmoigne souvent. Quelle condoléance dans le cœur d'Agar sur la douleur de son Ismaël qu'elle
• Gen., XXI, i6. voyoit prcsquc périr de soif au désert* ! Quelle commise*ii Reg., XVIII, uit. ration en l'ame de David sur la misère de son Absalon* !
Hé, ne voyes-vous pas le cœur maternel du grand Apostre, malade avec les malades, bruslant du zèle pour
• II Cor., XI, 29. les scandalisés*, avec une douleur continuelle pour la
• Rom., IX, 2-4. perte des Juifz*, et mourant tous les jours pour ses chers
(a) [Voir à l'Appendice.]
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enfans spirituelz * ? Mais sur tout, considérés comme * i Cor., xv, 31. l'amour tire toutes les peynes, tous les tourmens, les travaux, les souffrances, les douleurs, les blesseures, la passion, la croix et la mort mesme de nostre Rédempteur dans le cœur de sa très sacrée Mère. Helas, les mesmes clouz qui crucifièrent le cors de ce divin Enfant crucifièrent aussi le cœur de la Mère, les mesmes espines qui percèrent son chef outrepercerent l'ame de cette Mère toute douce ; elle eut les mesmes misères de son Filz par commisération, les mesmes douleurs par condoléance, les mesmes passions par compassion ; et en somme, l'espee de la mort qui transperça le cors de ce tresaymé Filz outreperça de mesme le cœur de cette très amante Mère * : dont elle pouvoit bien dire qu'il * Lucae, n, 35- luy estoit un bouquet de myrrhe au milieu de ses mammelles* , c'est a dire en sa poitrine et au milieu de * Cant., i, 12. son cœur. Jacob ayant la triste, quoy que fause nouvelle de la mort de son cher Joseph, vous voyes quelle affliction il en sent : Ah, dit-il *, je descendray en * Gen., xxxvn, 35. regret aux enfers, c'est a dire au Limbe, dans le sein d'Abraham, vers cet enfant.
La condoléance tire aussi sa grandeur de celle des douleurs que l'on void souffrir a ceux que l'on ayme, car, pour petite que soit l'amitié, si les maux qu'on void endurer sont extrêmes ilz nous font une grande pitié. On void pour cela César pleurer sur Pompée* ; et les *Piutarch.,De vita filles de Hierusalem ne sceurent jamais s'empescher de ^^'' pleurer sur Nostre Seigneur *, bien que la pluspart * Lucae, xxm, 27. d'entr'elles ne luy fussent pas grandement affectionnées ; comme aussi les amis de Job, quoy que mauvais amis, firent des grans gemissemens voyans l'effroyable spectacle de son incomparable misère* ; et quel grand coup * Job, n, 12, 13. de douleur au cœur de Jacob, de penser que son cher enfant estoit trespassé d'une mort si cruelle comme est celle d'estre dévoré d'une beste sauvage* ? Mais la * Gen., xxxvii,35- commiseration, outre tout cela, se renforce merveilleu- '^' sèment par la présence de l'object misérable : pour cela la pauvre Agar s'esloignoit de son filz languissant, affin d'alléger en quelque sorte la douleur de compassion
Traitté de l'Amour de Dieu
* Gen., XXI, i6. qu'elle sentoit, disant* : Je ne verray pas mourir
l'enfant ; comme au contraire Nostre Seigneur pleure
* joan., XI, 35. voyant le sepulchre de son bienaymé Lazare* et regar* Lucas, XIX, 41. dant sa chère Hierusalem * ; et nostre bon homme
Jacob est outré de douleur quand il void la robbe
* Supra. ensanglantée de son pauvre petit Joseph*.
Or, autant de causes aggrandissent la complaysance : a mesure que l'ami nous est plus cher, nous avons plus de playsir en son contentement, et son bien entre plus avant en nostre ame ; que si le bien est excellent, nostre joye en est aussi plus grande ; mais si nous voyons l'ami en la jouissance d'iceluy, nostre res-jouissance en devient
* Gen.,xLv, 27, 28. extrême. Quand le bon Jacob* sceut que son filz vivoit,
o Dieu quelle joye ! son esprit revint en luy, il revescut et, par manière de dire, il resuscita. Mais qu'est-ce a dire, il revescut ou il resuscita ? Theotime, les espritz ne meurent de leur propre mort que par le péché, qui les sépare de Dieu lequel est leur vraye vie surnaturelle, mais ilz meurent quelquefois de la mort d'autruy ; et cela arriva au bon Jacob duquel nous parlons, car l'amour, qui tire dans le cœur de l'amant le bien et le mal de la chose aymee, l'un par complaysance, l'autre par commisération, tira la mort de l'aymable Joseph dans le cœur de l'amant Jacob ; et par un miracle impossible a toute autre puissance qu'a celle de l'amour, l'esprit de ce bon père estoit plein de la mort de celuy qui estoit vivant et régnant, d'autant que l'affection ayant esté trompée devança l'effect.
Or, quand au contraire il sceut qu'en vérité son filz estoit en vie, l'amour qui avoit si longuement tenu le trespas présupposé du filz dans l'esprit de ce bon père, voyant qu'il avoit esté deceu, rejetta promptement cette fainte mort, et en sa place fit entrer la véritable vie de ce mesme enfant. Ainsy donq il revescut d'une nouvelle vie, parce que la vie de son filz entra dans son esprit par complaysance et l'anima d'un contentement non pareil, duquel se treuvant assouvi et ne tenant plus conte d'aucun autre playsir en comparayson d'iceluy: Il me sîiffit, dit-il, si mon enfant Joseph est en vie.
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Mais quand* de ses propres yeux il vid par expérience *Gen.,xLvi, 29, 30. la vérité des grandeurs de ce cher enfant en Gessen, panché sur luy et pleurant asses long tems sur le col d'iceluy : Hé, dit-il, maintenant je mourray joyeux, mon cher filz, puisque- j'ay veu vostre face et que vous vives encores. O Dieu, Theotime, quelle joye, et que ce viellard l'exprime excellemment ! car, que veut-il dire par ces paroles : Maintenant je mourray content, puisque j'ay veu ta face, sinon que son allégresse est si grande qu'elle est capable de rendre joyeuse et aggreable la mort mesme, qui est la plus triste et horrible chose du monde ?
Dites-moy, je vous prie, Theotime, qui ressent plus le bien de Joseph, ou luy qui en jouit, ou Jacob qui s'en res-jouit ? Certes, si le bien n'est bien que pour le contentement qu'il nous donne, le père en a autant et plus que le filz ; car le filz, avec la dignité de vice-roy qu'il possède, a par conséquent beaucoup de soin et d'affaires, mais le père jouit par complaysance et possède purement ce qui est de bon en cette grandeur et dignité de son filz, sans charge, sans soin et sans peyne. Je mourray joyeux, dit-il : helas, qui ne void son contentement ? si la mort mesme ne peut troubler sa joye, qui la pourra donq jamais altérer ? si son ayse vit emmi les détresses de la mort, qui la pourra jamais esteindre ? L' amour est fort comme la mort*, et les allégresses * Cant., vm, 6. de l'amour surmontent les tristesses de la mort, car la mort ne les peut faire mourir, ains les avive : si que, comme il y a un feu qui par merveille se nourrit en une fontayne proche de Grenoble, ainsy que nous sçavons fort asseurement et que mesme le grand saint Augustin atteste *, aussi la sainte charité est si forte qu'elle * De civitate Dei,
nourrit ses flammes et ses consolations emmi les plus tristes angoisses de la mort, et les eaux des tribulations ne peuvent esteindre son feu*. * Cant., vm, 7.
272 Traitté de l'Amour de Dieu
Quand je voy mon Sauveur sur le mont des Olives, *Matt., XXVI, 38. avec son ame triste jusques a la mort*, hé. Seigneur Jésus, ce dis-je, qui a peu porter ces tristesses de la mort dans l'ame de la vie, sinon l'amour, qui excitant la commisération, attira par icelle nos misères dans vostre cœur souverain ? Or une ame dévote, voyant cet abisme d'ennuis et de détresses en ce divin Amant, comme peut elle demeurer sans une douleur saintement amoureuse ? Mays considérant d'ailleurs que toutes les afflictions de son Bienaymé ne procèdent pas d'aucune imperfection ni manquement de force, ains de la grandeur de sa treschere dilection, elle ne peut qu'elle ne se fonde toute d'un amour saintement douloureux, si qu'elle s'escrie : Je suis noyre de douleur par compassion, 7nais je suis belle d'amour par complaysance. * Gant., I, 4, 5. Les angoisses de mon Bienaymé m'ont toute décolorée*: car, comme pourroit une fidèle amante voir tant de tourmens en celuy qu'elle ayme plus que sa vie, sans en devenir toute transie, havee et desséchée de douleur ? les pavillons des nomades, perpétuellement exposés aux injures de l'air et de la guerre, sont presque tousjours frippés et couvertz de poussière, et moy, toute exposée aux regretz que par condoléance je reçois des travaux nompareilz de mon divin Sauveur, je suis toute couverte de détresse et transpercée de douleur ; mais parce que les douleurs de Celuy que j'ayme proviennent de son amour, a mesure qu'elles m'affligent par compassion elles me délectent par complaysance, car, comme
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pourroit une fidèle amante n'avoir pas un extrême contentement de se voir tant aymee de son céleste Espoux ?
Pour cela donques la beauté de l'amour est en la laideur de la douleur. Que si je porte le deuil sur la Passion et Mort de mon Roy, toute haslee et noiree de regret, je ne laisse pas d'avoir une douceur incomparable de voir l'excès de son amour emmi les travaux de ses douleurs ; et les tentes de Salomon*, toutes brodées * cant., i, 4. et recamees en une admirable diversité d'ouvrages, ne furent jamais si belles que je suis contente, et par conséquent douce, amiable et aggreable en la variété des sentimens d'amour que j'ay parmi ces douleurs. L'amour esgale les amans : hé, je le voy, ce cher Amant, qu'il est un feu d'amour bruslant dans un buisson espineux de douleur*, et j'en suis toute de * Exod., m, 2. mesme, je suis toute enflammée d'amour dedans les haillers de mes douleurs, je suis un lis environné d'espiîtes*. Hé, ne veuilles pas regarder seulement les * Cant., n, 2. horreurs de mes poignantes douleurs, mays voy es la beauté de mes aggreables amours, Helas, il souffre des douleurs insupportables, ce divin Amant bienaymé, c'est cela qui m'attriste et me fait pasmer d'angoisse ; mais il prend playsir a souffrir, il ayme ses tourmens et meurt d'ayse de mourir de douleur pour moy : c'est pourquoy, comme je suis dolente de ses douleurs, je suis aussi toute ravie d'ayse de son amour ; non seulement je m'attriste avec luy, mais je me glorifie en luy*. * Rom., vm, 17.
Ce fut cet amour, Theotime, qui attira sur l'amoureux seraphique saint François les stigmates, et sur l'amoureuse angelique sainte Catherine de Sienne les ardentes blesseures du Sauveur : la complaysance amoureuse ayant aiguisé les pointes de la compassion douloureuse, ainsy que le miel rend plus pénétrant et sensible l'amertume de l'absynthe, comme au contraire la souefve odeur des roses est affinée par le voysinage des aulx qui sont plantés près des rosiers. Car de mesme l'amoureuse complaysance que nous avons prise en l'amour de Nostre Seigneur, rend infiniment plus forte la compassion que
Tr-\itté de l'Amour de Dieu
nous avons de ses douleurs, comme réciproquement, repassans de la compassion des douleurs a la complaysance des amours, le playsir en est bien plus ardent et relevé. Alhors se prattique la douleur de l'amour et l'amour de la douleur ; alhors la condoléance amoureuse et la complaysance douloureuse, comme des autres Esaù
■ Gen., XXV, -2. et Jacob*, debattans a qui fera plus d'effort, mettent
l'ame en des convulsions et agonies incroyables, et se fait une extase amoureusement douloureuse et douloureusement amoureuse. Aussi ces grandes âmes de saint François et sainte Catherine sentirent des amours nompareilles en leurs douleurs, et des douleurs incomparables en leurs amours Ihors qu'elles furent stigmatisées, savourant l'amour joyeux d'endurer pour l'ami, que leur Sauveiu exerça au suprême degré sur l'arbre de la ' joan., XV, 13. Croix *. Ainsy naist l'union pretieuse de nostre cœur avec son Dieu, laquelle, comme un Benjamin mystique,
■ Gen., XXXV, iS. est enfant de douleur et de joye tout ensemble *.
Il ne se peut dire, Theotime, combien le Sauveur désire d'entrer en nos âmes par cet amour de complay= Cant., V, 2. sance douloureuse : Helas, dit-il *, ouvre-moy, ma
chère seur, ma mie, ma colombe, ma toute pure, car ma teste est toute pleine de rosée, et mes cheveux des gouttes de la nuit. Oui est cette rosée, et qui sont ces gouttes de la nuit, sinon les afflictions et pejTies de sa Passion ? Les perles, certes (comme nous
*Pag. 1/1,225, 235. avons dit asses souvent*), ne sont autre chose que gouttes de la rosée que la fraicheur de la nuit espluye sur la face de la mer, receiies dans les escailles des ouïtres ou mereperles. Hé, veut dire le divin amoureux de l'ame, je suis chargé des pe\"nes et sueurs de ma Passion, qui se passa presque toute, ou es ténèbres de la nuit ou en la nuit des ténèbres que le soleil s'obscurcissant fit au plus fort de son mid\' ; ouvre donq ton cœur devers moy, comme les mereperles leurs escailles du costé du ciel, et je respandray sur toy la rosée de ma Passion, qm se convertira en perles de consolation.
Livre V. Chapitre vi. 275
DE l'amour de bienveuillance
En l'amour que Dieu exerce envers nous, il commence tous-jours par la bienveuillance, voulant et faisant en nous tout le bien qui y est, auquel par après il se complait. Il fit David selon son cœur* par bien- * i Reg-, xm, 14. veuillance, puis il le treuva selon son cœur par complaysance ; il créa premièrement l'univers pour l'homme et l'homxme en l'univers, donnant a chasque chose le degré de bonté qui luy estoit convenable, par sa pure bienveuillance, puis il appreuva tout ce qu'il avoit fait, treuvant que tout estoit très bon, et se reposa par complaysance en son ouvrage*. * Gen.,i, uit.,ii, 2.
Mais nostre amour envers Dieu commence, au contraire, par la complaysance que nous avons en la souveraine bonté et infinie perfection que nous sçavons estre en la Divinité, puis nous venons a l'exercice de la bienveuillance : et comme la complaysance que Dieu prend en ses créatures n'est autre chose qu'une continuation de sa bienveuillance envers elles, aussi la bienveuillance que nous portons a Dieu n'est autre chose qu'une approbation et persévérance de la complaysance que nous avons en luy.
Or cet amour de bienveuillance envers Dieu se prattique ainsy : nous ne pouvons désirer d'un vray désir aucun bien a Dieu, parce que sa bonté est infiniment plus parfaite que nous ne sçaurions ni désirer ni penser ; le désir n'est que d'un bien futur, et nul bien n'est
276 Traitté de l'Amour de Dieu futur en Dieu, puisque tout bien luy est tellement présent que la présence du bien en sa divine Majesté n'est autre chose que la Divinité mesme. Ne pouvans donq point faire aucun désir absolu pour Dieu, nous en faisons des imaginaires et conditionnelz en cette sorte : Je vous ay dit, Seigneur, vous estes mon Dieu, qui, tout plein de vostre infinie bonté, ne pouves avoir indigence ni de * Ps. XV, I. mes biens* ni de chose quelconque ; mais si, par imagination de chose impossible, je pouvois penser que vous eussies besoin de quelque bien, je ne cesserois jamais de vous le souhaitter au prix de ma vie, de mon estre et de tout ce qui est au monde. Que si estant ce que vous estes et que vous ne pouves jamais cesser d'estre, il estoit possible que vous receussies quelqu'accroissement de bien, o bon Dieu, quel désir aurois-je que vous l'eussies ! alhors, o Seigneur éternel, je voudrois voir convertir mon cœur en souhait et ma vie en souspir pour vous désirer ce bien la. Ah ! mais pourtant, o le sacré Bienaymé de mon ame, je ne désire pas de pouvoir désirer aucun bien a vostre Majesté, ains je me complais de tout mon cœur en ce suprême degré de bonté que vous aves, auquel ni par désir ni mesme par pensée on ne peut rien adjouster ; mais si ce désir estoit possible, o Divinité infinie, o Infinité divine, mon ame voudroit estre ce désir et n'estre rien autre que cela, tant elle desireroit de désirer pour vous ce qu'elle se complait infiniment de ne pouvoir pas désirer, puisque l'impuissance de faire ce désir provient de l'infinie infinité de vostre perfection qui surpasse tout souhait et toute pensée ! Hé, que j'ayme chèrement l'impossibihté de vous pouvoir désirer aucun bien, o mon Dieu, puisqu'elle provient de l'incompréhensible immensité de vostre abondance, laquelle est si souverainement infinie, que s'il se treuvoit un désir infini il seroit infi.- nirient assouvi par l'infinité de vostre bonté, qui le convertiroit en une infinie complaysance.
Ce désir, donques, par imagination de choses impossibles, peut estre quelquefois utilement prattiqué emmi les grans sentimens et ferveurs extraordinaires ; aussi
Livre V. Chapitre vi. 277
dit-on que le grand saint Augustin en faisoit souvent de pareille sorte, eslançant par excès d'amour ces paroles : Hé, Seigneur, je suis Augustin et « vous estes Dieu ; mais si toutefois ce qui n'est ni ne peut estre estoit, que je fusse Dieu et que vous fussies Augustin, je voudrois, en changeant de qualité avec vous, devenir
Augustin affin que vous fussies Dieu*. » * Ribadeneira,Vita
C'est encor une sorte de bienveuillance envers Dieu, quand, considerans que nous ne pouvons l'aggrandir en luy mesme, nous desirons de l'aggrandir en nous, c'est a dire de rendre de plus en plus et tous-jours plus grande la complaysance que nous avons en sa bonté. Et Ihors, mon Theotime, nous ne desirons pas la complaysance pour le playsir qu'elle nous donne, mais parce seulement que ce playsir est en Dieu : car, comme nous ne desirons pas la condoléance pour la douleur qu'elle met en nos coeurs, mais parce que cette douleur nous unit et associe a nostre Bienaymé douloureux, ainsy n'aymons-nous pas la complaysance parce qu'elle nous rend du playsir, mais d'autant que ce playsir se prend en l'union du playsir et bien qui est en Dieu ; auquel pour nous unir davantage, nous voudrions nous complaire d'une complaysance infiniment plus grande, a l'imitation de la tressainte Reyne et Mère d'amour*, * Eccii., xxiv, 24. de laquelle Vame sacrée magnifioit et aggrandissoit perpétuellement Dieu ; et afïin que l'on sceust que cet aggrandissement se faysoit par la complaysance qu'elle avoit en la divine Bonté, elle déclare que son esprit avoit tressailli de contentement en Dieu son Sauveur*. * Lucae, i, 46, 47.
278 Traitté de l'Amour de Dieu
Donques l'amour de bienveuillance nous fait désirer d'aggrandir en nous de plus en plus la complaysance que nous prenons en la bonté divine, et pour faire cet aggrandissement l'ame se prive soigneusement de tout autre playsir pour s'exercer plus fort a se playre en Dieu. Un religieux demanda au dévot frère Gilles, l'un des premiers et plus saintz compaignons de saint François, ce qu'il pourroit faire pour estre plus aggreable a Dieu, et il luy respondit en chantant : « L'une a l'un, l'une a l'un ; » ce que par après expliquant : « Donnes
* Chronica Fratr. tous-jours, » dit-il*, « toutc vostre ame, qui est une, a
Dieu seul, qui est un. » L'ame s'escoule par les playsirs, et (^) la diversité d'iceux la dissipe et l'empesche de se pouvoir appliquer attentivement a celuy qu'elle doit prendre en Dieu. Le vray amant n'a presque point de playsir sinon en la chose aymee : (t>) ainsy toutes choses sembloyent ordure et boue au glorieux saint Paul, en
* Philip., III, 8. comparayson de son Sauveur * ; et l'Espouse sacrée
n'est toute que pour son Bienaymé : Mon cher Ami
* Gant., II, 16. est tout a moy, et moy je suis toute a luy*.
Que si l'ame qui est en cette sainte affection rencontre
(a) et — [quand ell'en prend de plusieurs sortes, la diversité des objectz aggreables...]
(b) aymee : — fAnne, l'ancienne... Anne, ceste ancienne matrone, ayant conceu son Samuel...]
Livre V. Chapitre vu. 279
les créatures, pour excellentes qu'elles soyent, voire
mesme quand ce seroyent les Anges, elle ne s'arreste
point avec icelles, sinon autant qu'il faut pour estre .
aydee et secourue en son désir : Dites moy donques, leur
fait elle*, dites moy, je vous en conjure, aves vous point * Cant., m, 3.
veu Celuy qui est l'Ami de mon ame ? La glorieuse
amante Magdeleine* rencontra les Anges au sepulchre, * Joan., xx, 11-16.
qui luy parlèrent sans doute angeliquement, c'est a dire
bien suavement, voulans appayser l'ennuy auquel elle
estoit ; mais au contraire, toute espleuree, elle ne sceut
prendre aucune complaysance ni en leur douce parole,
ni en la splendeur de leurs habitz, ni en la grâce toute
céleste de leur maintien, ni en la beauté toute aymable
de leurs visages, ains, (c) toute couverte de larmes : Hz
m'ont enlevé mon Seigneur, disoit elle, et je ne sçai
ou Hz me l'ont mis. Et se retournant, elle void son
doux Sauveur, mais en forme de jardinier, dont son cœur
ne se peut contenter, car, (d) toute pleine de l'amour de
la mort de son Maistre, elle ne veut point de fleurs, ni
par conséquent de jardinier ; elle a dedans son cœur la
Croix, les clouz, les espines, elle cherche son Crucifié :
Hé, mon cher maistre jardinier, dit-elle, si vous avies
peut estre point planté mon bienaymé (e) Seigneur
trespassé, comme un lis froissé et fané, entre vos fleurs,
dites-le moy vistement et moy je l'emporteray. Mays
il ne (f) l'appelle pas plus tost par son nom, que toute
fondue en playsir : Hé Dieu, dit elle, mon Maistre !
Rien certes ne la peut assouvir, elle ne sçauroit se
playre avec les Anges, non pas mesme avec son Sauveur
s'il ne paroist en la forme en laquelle il luy avoit ravi
son cœur. Les Rois ne peuvent se complaire ni en la
beauté de la ville de Hierusalem, ni en la magnificence
(c) ains, — ftous-jours pleine de son...J
(d) dont — [elle n'est point accoysec.J son cœur ne se peut contenter ; car, [ne voulant point d'autres fleurs que celles de la Croix, elle ne veut point de jardinier...]
(e) mon bienaymé — fSauveurJ
(f) Mays il ne — [luy dit pas plus, Marie...]
28o Traitté de l'Amour de Dieu
de la cour d'Herodes, ni en la clarté de l'estoile ; leur cœur cherche la petite spelonque et le petit Enfant de
* Eccii., XXIV, 24. Bethléem. La Mère de belle dilectiofi* et l'Espoux de
tressa int amour ne se peuvent arrester entre les parens et amis ; ilz vont tous-jours en douleur cherchant l'uni* Lucae, 11, 44-48. que object de leur complaysance*. Le désir d'aggrandir
la sainte complaysance retranche tout autre playsir, pour (g) plus fortement prattiquer celuy auquel la divine bienveuillance l'excite.
Or, pour encor mieux magnifier (^) ce souverain Bien*Pss.xxvi,8,civ, 4. aymé, l'ame va tous-jours cherchant la face d'iceluy*, c'est a dire, avec une attention tous-jours plus soigneuse et ardente, elle va remarquant toutes les particularités des beautés et perfections qui sont en luy, faysant un progrès continuel en cette douce recherche de motifs qui la puissent perpétuellement presser de se plaire de plus en plus en l'incompréhensible bonté qu'elle aymiC. Ainsy David cotte par le menu les œuvres et merveilles de Dieu, en plusieurs de ses Psalmes célestes ; et
* Cap. V, 10-16. l'amante sacrée arrange es Cantiques divins *, comme
* ibid., VI, 9. une armée bien ordonnée* , toutes les perfections de
son Espoux l'une après l'autre, pour provoquer son ame a la tressainte complaysance, affin de magnifier plus hautement son excellence et d'assujettir encores tous les autres espritz a l'amour de son Ami tant ajTnable.
(g) pour — [mieux prendre...]
(h) magnifier — fson souverain Amour.. .J
Livre V. Chapitre viii. 281
L'honneur, mon cher Theotime i^), n'est pas en celuy que l'on honnore, mays en celuy qui honnore ; car, combien de fois arrive-il que celuy que nous honnorons n'en sçait rien et n'y a seulement pas pensé ? combien de fois loiions-nous ceux qui ne nous connoissent pas ou qui dorment ? Et toutefois, selon l'estime commune des hommes et leur ordinaire façon de concevoir, il semble que c'est faire du bien a quelqu'un quand on luy fait de l'honneur, et qu'on luy donne beaucoup quand on luy donne des filtres et des louanges ; et nous ne faysons pas difficulté de dire qu'une personne est riche d'honneur, de gloire, de réputation, de louange, encor qu'en vérité nous sachions bien que tout cela est hors de la personne honnoree et que bien souvent elle n'en reçoit aucune sorte de prouffit, suivant ce mot attribué au grand saint Augustin* : « O pauvre Aristote, tu es *cf.Enarrat. in Ps. loiié ou tu (b) es absent, et tu es bruslé ou tu es présent. » ^^^' ^^' Quel bien revient il, je vous prie, a César et Alexandre le Grand, de tant de vaines paroles^ que plusieurs vaines âmes employent a leur louange ?
Dieu, comblé d'une bonté qui surmonte toute louange et tout honneur, ne reçoit aucun advantage ni surcroist de bien pour toutes les bénédictions que nous luy donnons ; il n'en est ni plus riche, ni plus grand, ni plus
(a) ma chère Philothee
(b) on tu — [n'est point...]
Tim., I, 17 ; Apoc,
282 Traitté de l'Amour de Dieu content, ni plus heureux, car son heur, son contentement, sa grandeur et ses richesses ne sont ni ne peuvent estre que la divine infinité de sa bonté, (c) Toutefois, parce que, selon nostre appréhension ordinaire, l'honneur est estimé l'un des plus grans effectz de nostre bienveuillance envers les autres, et que par iceluy non seulement nous ne présupposons point d'indigence en ceux que nous honnorons, mais plustost nous protestons qu'ilz abondent en excellence, partant nous employons cette sorte de bienveuillance envers Dieu ; qui non seulement l'aggree, mais la requiert comme conforme a nostre condition, et si propre pour tesmoigner l'amour respectueux que nous luy devons, que mesme il nous
I a ordonné * de luy rendre et rapporter tout honneur et gloire.
Ainsy donq, l'ame qui a pris une grande complaysance en l'infinie perfection de Dieu, voyant qu'elle ne peut luy souhaiter aucun aggrandissement de bonté, parce qu'il en a infiniment plus qu'elle ne peut désirer ni mesme penser, elle désire au moins que son nom soit béni, exalté, loué, honnoré et adoré de plus en plus. Et commençant par son propre cœur, elle ne cesse point de le provoquer a ce saint exercice, et comme une avette sacrée elle va voletant ça et la sur les fleurs des œuvres et excellences divines, recueillant d'icelles une douce variété de complaysances, desquelles elle fait naistre et compose le miel céleste de bénédictions, louanges et confessions honnorables, par lesquelles, autant qu'elle peut, elle magnifie et glorifie le nom de son Bienaymé, a l'imitation du grand Psalmiste, qui ayant environné et comme parcouru en esprit les merveilles de la divine Bonté, immoloit sur l'autel de son cœur V hostie
(c) de sa bonté. — fMays toutefois, par ce que, selon nostre appréhension ordinaire et manière commune d'estimer, il semble que Ihonneur et la louange que nous rendons aux personnes est l'un des plus grans effectz de la bienveuillance que nous avons envers elles, par lequel, sans tesmoigner aucune indigence en ceux qui sont honnorés, nous manifestons une grande estime de leur excellence...]
Livre V. Chapitre viii. 283
mistique (d) des eslans de sa voix, par cantiques et psalmes d'admiration et bénédiction :
Mon cœur volant ça et la
Des aysles de sa pensée.
Ravi d'admiration.
D'une voix haut eslancee,
Un sacrifice immola
Sur la harpe bien sonnée.
Chantant bénédiction
Au Seigneur Dieu de Syon*. (^) ♦ Ps. xxvi, 6, 8.
Mais ce désir de loiier Dieu que la sainte bienveuillance excite en nos cœurs, Theotime, est insatiable ; car Tame qui en est touchée voudroit avoir des louanges infinies pour les donner a son Bienaymé, parce qu'elle void que ses perfections sont plus qu'infinies : si que, se treuvant bien esloignee de pouvoir satisfaire a son souhait, elle fait des extrêmes effortz d'affection pour en quelque sorte louer cette bonté toute louable, et ces effortz de bienveuillance s'aggrandissent admirablement par la complaysance ; car a mesure que l'ame treuve Dieu bon, savourant de plus en plus la suavité d'iceluy et se complaysant en son infinie beauté, elle voudroit aussi relever plus hautement les louanges et bénédictions qu'elle luy donne. Or, a mesure aussi que l'ame s'eschaufie a loiier la douceur incompréhensible de son Dieu, elle aggrandit et dilate la complaysance qu'elle prend en icelle, et par cet aggrandissement elle s'anime de plus fort a la louange : de sorte que l'affection de complaysance et celle de louange, par ces réciproques poussemens et mutuelles incitations qu'elles font l'une a l'autre, s'entredonnent des grans et continuelz accroissemens.
(d) mistique — fde ses clameurs, cris et...J
(e) [Le Saint a écrit en regard de cette dernière ligne du Ms. l'indication ; psal. 26. secundum 70.]
c. XXIX {al. XLiii)
284 Traitté de l'Amour de Dieu
Ainsy les rossignolz se complaysent tant en leur* Hist. liât., 1. X, chant, au rapport de Pline*, que pour cette complaysance, quinze jours et quinze nuitz durant ilz ne cessent jamais de gazouiller, s'efforçans de tous-jours mieux chanter a l'envi les uns des autres ; de sorte que Ihors qu'ilz se desgoisent le mieux ilz y ont plus de complaysance, et cet accroissement de complaysance les porte a faire des plus grans effortz de mieux gringotter, augmentant tellement leur complaysance par leur chant et leur chant par leur complaysance, que maintefois on les void mourir, et leur gosier esclatter a force de chanter : oyseaux dignes du beau nom de philomele, puisqu'ilz meurent ainsy en l'amour et pour l'amour de la mélodie.
O Dieu, mon Theotime, que le cœur ardemment pressé de l'affection de loiier son Dieu reçoit une douleur grandement délicieuse et une douceur grandement douloureuse, quand, après mille effortz de louange, il se treuve si court ! Helas, il voudroit, ce pauvre rossignol, tous-jours plus hautement lancer ses accens et perfectionner sa mélodie, pour mieux chanter les bénédictions de son cher Bienaymé ! A mesure qu'il lotie il se plait a lotier, et a mesure qu'il se plait a louer il se desplait de ne pouvoir encor mieux louer ; et pour se contenter au mieux qu'il peut en cette passion, il fait toute sorte d'effortz. entre lesquelz il tombe en langueur : comme il advenoit au très glorieux saint François, qui, emmi les playsirs qu'il prenoit a lotier Dieu et chanter ses cantiques d'amour, jettoit une grande afïluence de larmes et laissoit souvent tomber de foiblesse ce que pour Ihors il tenoit en main, demeurant comme un sacré philomele a cœur failli, et perdant • souvent le respirer a force d'aspirer aux louanges de Celuy qu'il ne pouvoit jamais asses lotier.
Mais oyés une simiHtude aggreable sur ce sujet, tirée du nom que ce saint amoureux donnoit a ses religieux ; car il les appelloit cygales, a rayson des louanges qu'ilz rendoyent a Dieu emmi la nuit. Les cygales, Theotime, ont leur poitrine pleine de tuyaux, comme si elles
Livre V. Chapitre viii. 285
estoyent des orgues naturelles ; et pour mieux chanter
elles ne vivent que de la rosée, laquelle elles ne tirent
pas par la bouche, car elles n'en ont point, ains la
succent par une petite languette qu'elles ont au miheu
de l'estomach, par laquelle elles jettent aussi, toutes,
leurs sons avec tant de bruit qu'elles semblent n'estre
que voix*. Or l'amant sacré est comme cela : car toutes * PJi"-, Hist. nat.,
les facultés de son ame sont autant de tuyaux qu'il a en xxxn').*^' ^^^^
sa poitrine, pour resonner les cantiques et louanges du
Bienaymé ; sa dévotion, au milieu de toutes, est la
langue de son cœur, selon saint Bernard*, par laqueUe *Serm.xLvinCant.,
il reçoit la rosée des perfections divines, les sucçant et
attirant a soy comme son ahment, par la tressainte
complaysance qu'il y prend ; et par cette mesme langue
de dévotion, il fait toutes ses voix d'orayson, de louange,
de cantiques, de psalmes, de bénédictions, selon le
tesmoignage d'une des plus insignes cygales spirituelles
qui ait jamais esté ouïe, laquelle chantoit ainsy* : * Ps. en, i.
Bénis Dieu, saintement poussée, O mon ame, et vous, mes espritz ! Que je n'aye aucune pensée Ni force au dedans ramassée. Qui du Seigneur taise le prix.
Car n'est ce pas comme s'il eust dit : Je suis une cygale mystique ; mon ame, mes espritz, mes pensées, et toutes les facultés qui sont ramassées au dedans de moy sont des orgues : o qu'a jamais tout cela bénisse le nom et retentisse les louanges de mon Dieu !
Ma bouche a jamais sera pleine
Du bruit de sa gloire hautaine.
Et n'aura bien qu'a le chanter.
La trouppe, d'ennuis oppressée.
Humble de cœur et de pensée,
Prendra playsir a ni'escouter*. * Ps. xxxiii, i, 2.
286 Traitté de l'Amour de Dieu
Le cœur atteint (a) et pressé du désir de louer plus qu'il ne peut la divine Bonté, après divers effortz sort maintefois de soy mesme pour convier toutes les créatures a le secourir en son dessein ; comme nous voyons
* Dan.,iii,5iseqq. avoir fait les trois enfans en la fornaise*, en cet admirable Cantique de bénédictions par lequel ilz excitent tout ce qui est au ciel, en la terre et sous terre a rendre grâces a Dieu éternel, en le louant et bénissant souve• Ps. cxLvm. rainement. Ainsy le glorieux Psalmiste *, tout esmeu
de la passion saintement desreglee qui le portoit a louer Dieu, va sans ordre, sautant du ciel a la terre et de la terre au ciel, appellant pesle mesle les Anges, les poissons, les montz, les eaux, les dragons, les oyseaux, les serpens, le feu, la gresle, le brouillatz, assemblant par ses souhaitz toutes les créatures, afïin que toutes ensemble s'accordent (^) a magnifier pieusement leur Créateur : les unes célébrant elles mesmes les (c) divines louanges, et les autres donnant le sujet de le louer par les merveilles de leurs différentes propriétés, lesquelles manifestent la grandeur de leur Facteur. Si que ce divin Psalmiste royal ayant composé une grande quantité de
(a) Le cœur atteint [de ce désir pressant...]
(b) s'accordent — [en leurs discours]
(c) les unes — [par les louanges qu'elles luy donnent, et les autres par le sujet qu'elles donnent...] célébrant elles mesmes ses
Livre V. Chapitre ix. 287
Pseaumes, avec cette inscription, Loués Dieu, après avoir discouru parmi toutes les créatures pour leur faire les saintes semonces de bénir la Majesté céleste, et parcouru une grande variété de moyens et instrumens propres a la célébration des louanges de cette éternelle Bonté, ('^) en fin, comme tombant en défaillance d'haleyne, il conclud toute sa sacrée psalmodie par cet eslan : Tout esprit loue le Seigneur*' ; c'est a dire : Tout ce * Ps. cl, uit. qui a vie, ne vive ni ne respire que pour bénir le Créateur, selon l'encouragement qu'il avoit donné ailleurs* : * Ps. xxxm, 3.
Sus donq, d'une bouche animée, Célébrons tous la renommée De l'Eternel, a qui mieux mieux : Nostre voix, ensemble meslee, Bien haut sur la voûte estoilee, Esleve son nom glorieux.
Ainsy le grand saint François chanta le Cantique du soleil et cent autres excellentes bénédictions *, pour * i^ter Opuscuia
c Frâiic
invoquer les créatures (^) a venir ayder son cœur, tout
alangouri dequoy il ne pouvoit a son gré louer le cher
Sauveur de son ame. Ainsy la céleste Espouse * se * ^ant., n, 4. 5-
sentant presque esvanouïe entre les violens essays qu'elle
faj'soit de bénir et magnifier le bienaymé Roy de son
cœur : Hé, crioyt elle a ses compaignes, ce divin Espoux
m'a menée par la contemplation en ses celiers a vin, W
me faysant savourer les délices incomparables des
perfections de son excellence, et je me suis tellement
détrempée et saintement enivrée par la complaysance
que j'ay prise en cet abisme de beauté, que mon ame va
languissant, -blessée d'un désir amoureusement mortel
(d) [Le bas du feuillet autographe étant coupé, la suite de l'alinéa manque, ainsi que les quatorze dernières lignes du chapitre.]
(e) les créatures — [au secours de son cœur tout alangoiuri d'amour, dequoy il ne pouvoit louer Dieu selon son desir.J
(f) a vin, — [dedans les délices incomparables des perfections de sa bonté.. .J
288 Traitté de l'Amour de Dieu qui me presse de louer a jamais une si eminente bonté. Helas, venes, je vous supplie, au secours de mon pauvre cœur qui va tout maintenant définir ! soustenes le, de grâce, et l'appuyés de toutes fleurs, confortes le et l'environnes de pommes, autrement il tumbe pasmé. La complaysance tire les suavités divines dedans le cœur, lequel se remplit si ardemment qu'il en est tout esperdu ; mais l'amour de bienveiiillance fait sortir nostre cœur de soy mesme et le (s) fait exhaler en vapeurs de parfums délicieux, c'est a dire en toutes sortes de saintes louanges ; et ne pouvant néanmoins en (i) tant pousser comme il desireroit : O, dit-il, que toutes les créatures viennent contribuer les fleurs de leurs bénédictions, les pom,mss de leurs actions de grâces, de leurs honneurs et de leurs adorations, affin que de toutes pars on sente les odeurs respandues a la gloire de Celuy duquel l'infinie douceur surpasse tout honneur, et que nous ne pouvons jamais bien dignement magnifier.
C'est cette divine passion qui fait tant faire de prédications, qui fait passer entre tant de hazards les Xaviers, les Berzees, les Anthoines ; cette multitude de Jésuites, de Capucins et de religieux, et autres ecclésiastiques de toutes sortes, es Indes, au Jappon, en Maraignan, affin de faire connoistre, reconnoistre et adorer le nom sacré de Jésus emmi ces grans peuples. C'est cette passion sainte qui fait tant escrire de livres de pieté, tant fonder d'églises, d'autelz, de maysons pieuses ; et, en somme, qui fait veiller, travailler et mourir tant de serviteurs de Dieu entre les flammes du zèle qui les consume et dévore.
(g) et le — [convertit tout en des odorantes exhalaisons de louanges et bénédictions... J
(i) Le pronom en est ajouté d'après l'Autographe.
Livre V. Chapitre x. 289
COMME LE DESIR DE LOUER DIEU NOUS FAIT ASPIRER AU CIEL
L'ame amoureuse voyant qu'elle ne peut assouvir le désir qu'elle a de louer son Bienaymé tandis qu'elle vit entre les misères de ce monde, et sachant que les louanges qu'on rend au Ciel a la divine Bonté se chantent d'un air incomparablement plus aggreable : O Dieu, dit-elle, que les louanges respandues par ces bienheureux espritz devant le throsne de mon Roy céleste sont louables ! que leurs bénédictions sont dignes d'estre bénites ! o que de bonheur d'ouïr cette mélodie de la tressainte éternité, en laquelle, par une très souëfve rencontre de voix dissemblables et de tons dispareilz, se font ces admirables accors esquelz toutes les parties avançant les unes sur les autres par une suite continuelle et incompréhensible liayson de chasses, on entend de toutes pars retentir des perpetuelz alléluia ! Voix pour leur esclat comparées aux tonnerres, aux trompettes *, au bruit *yj^^jQiôss'''OTdfn! des vagîtes de la mer agitée ; mais voix qui aussi pour leur incomparable douceur et suavité sont comparées a la mélodie des harpes, dehcatement et délicieusement sonnées par la main des plus excellens joueurs, et voix qui toutes s'accordent a dire le joyeux cantique paschal : Alléluia, loués Dieu, amen, loués Dieu"". Car saches, * ibid.,xiv,2,xix, Theotime, qu'une voix sort du throsne divin, qui ne cesse de crier aux heureux habitans de la glorieuse Hierusalem céleste : Dites a Dieu louange, 0 vous qui estes ses serviteurs et qui le craignes, gratis et petitz ; a quoy toute cette multitude innombrable de Saintz, les chœurs des Anges et les chœurs des hommes assemblés, respond, chantant de toute sa force : Alléluia, loués Dieu.
ï9
290 Traitté de l'Amour de Dieu
Mais quelle est cette voix admirable, qui sortant du throsne divin annonce les alléluia aux esleuz, sinon la tressainte complaysance, laquelle estant receùe dedans l'esprit leur fait ressentir la douceur des perfections divines, en suite de laquelle naist en eux l'amoureuse bienveuillance, source vive des louanges sacrées ? Ainsy, par effect, la complaysance procédant du throsne vient intimer les grandeurs de Dieu aux Bienheureux, et la bienveuillance les excite a respandre réciproquement devant le throsne les parfums de louange : c'est pourquoy, par manière de responce, ilz chantent éternellement alléluia, c'est a dire loués Dieu. La complaysance vient du throsne dans le cœur, et la bienveuillance va du cœur au throsne. O que ce temple est aymable, ou tout retentit en louanges ! Que de douceur a ceux qui vivent en ce sacré séjour, ou tant de philomeles et rossignolz célestes chantent avec cette sainte contention d'amour les cantiques d'éternelle suavité !
Le cœur, donq, qui ne peut en ce monde ni chanter ni ouïr les louanges divines a son gré, entre en des désirs nompareilz d'estre deslivré des liens de cette vie, pour aller en l'autre ou on loue si parfaitement le Bienaymé céleste : et ces désirs s'estans ainsy emparés du cœur, se rendent quelquefois si puissans et pressans dans la poitrine des amans sacrés, que, bannissans tous autres désirs, ilz mettent en degoust toutes choses terrestres et rendent l'ame toute alangourie et malade d'amour ; voire mesme cette sainte passion passe aucunefois si avant, que si Dieu le permet on en meurt. * chronica Fratr. Aiusy ce gloricux et scraphique amant saint François*, cf.^T.'ii c!'lx.^^'"' ayant longuement esté travaillé de cette forte affection de louer Dieu, en fin en ses dernières années, après qu'il eut asseurance, par une très spéciale révélation, de son salut éternel, il ne pouvoit contenir sa joye, et s'alloit de jour en jour consumant, comme si sa vie et son ame se fust évaporée, ainsy que l'encens, sur le feu des ardens désirs qu'il avoit de voir son Maistre pour le louer incessamment ; en sorte que ces ardeurs prenant tous les jours des nouveaux accroissemens, son
Livre V. Chapitre x. 291
ame sortit de son cors par un eslan qu'elle fit vers le Ciel ; car la divine Providence voulut qu'il mourust en prononçant ces sacrées paroles * : Hé, tires hors de * Ps. cxli, cette prison mon ame, o Seigneur, affin que je bénisse vosire nom ; les justes m'attendent jusques a ce que vous me rendies la tranquillité désirée. Theotime, voyés de grâce cet esprit qui, comme un céleste rossignol enfermé dans la cage de son cors, dans laquelle il ne peut chanter a souhait les bénédictions de son éternel amour, sçait qu'il gazouilleroit et prattiqueroit mieux son beau ramage s'il pouvoit gaigner l'air, pour jouir de sa liberté et de la société des autres philomeles entre les gayes et fleurissantes collines de la contrée bienheureuse ; c'est pourquoy il exclame : Helas, o Seigneur de ma vie, hé, par vostre bonté toute douce, deslivrés-moy, pauvre que je suis, de la cage de mon cors, retirés-moy de cette petite prison, affin qu'affranchi de cet esclavage je puisse voler ou mes chers compaignons m'attendent la haut au Ciel, pour me joindre a leurs chœurs et m'environner de leur joye ! la. Seigneur, alhant ma voix aux leurs, je feray avec eux une douce harmonie d'airs et d'accens deUcieux, chantant, louant et bénissant vostre miséricorde.
Cet admirable Saint, comme un orateur qui veut finir et conclure tout ce qu'il a dit par quelque courte sentence, mit cette heureuse fin a tous ces souhaitz et désirs desquelz ces dernières paroles furent l'abbregé ; paroles auxquelles il attacha si fortement son ame, qu'il expira en les souspirant. Mon Dieu, Theotime, quelle douce et chère mort fut celle cy ! mort heureusement amoureuse, amour saintement mortel.
a92 Traitté de l'Amour; de Dieu
Nous allons donq montant en ce saint exercice, de degré en degré, par les créatures que nous invitons a louer Dieu, passans des insensibles aux raysonnables et intellectuelles, et de l'Eglise militante a la triomphante, en laquelle nous nous relevons entre les Anges et les Saintz jusques a ce que, au dessus de tous, nous ayons rencontré la tressainte Vierge, laquelle d'un air incomparable loue et magnifie la Divinité, plus hautement, plus saintement et plus délicieusement que tout le reste des créatures ensemble ne sçauroit jamais faire.
Estant il y a deux ans a Milan (0, ou la vénération des récentes mémoires du grand Archevesque saint Charles m'avoit attiré avec quelques uns de nos ecclésiastiques, nous ouïsmes en diverses églises plusieurs sortes de musiques ; mais en un monastère de filles, nous ouïsmes une religieuse de laquelle la voix estoit si admirablement deHcieuse, qu'elle seule respandoit incomparablement plus de suavité dans nos espritz que ne fit tout le reste ensemble, qui, quoy qu'excellent, sembloit néanmoins n'estre fait que pour donner lustre et rehausser la perfection et l'esclat de cette voix unique. Ainsy, Theotime, entre tous les chœurs des hommes et tous les chœurs des Anges, on entend cette voix hautaine de la tressainte Vierge, qui, relevée au dessus de tout, rend plus de louange a Dieu que tout le reste des créatures ; aussi le Roy céleste la convie tout particulièrement a chanter :
(i) Vers la fin d'avril 1613.
Livre V. Chapitre xi.
Monstre-moy ta face, dit-il*, o ma Bienayniee, que ta * Cant., 11,14. voix sonne a mes oreilles ; car ta voix est toute douce, et ta face toute belle.
Mays ces louanges que cette Mère d'honneur et de belle dilection*, avec toutes les créatures ensemble, *Eccii.,.\v,2,xx donne a la Divinité, quoy qu'excellentes et admirables, ^'^' sont néanmoins si infiniment inférieures au mérite infini de la bonté de Dieu, qu'elles n'ont aucune proportion avec iceluy ; et partant, quoy qu'elles contentent grandement la sacrée bienveuillance que le cœur amant a pour son Bienaymé, si est-ce qu'elles ne l'assouvissent pas. Il passe donq plus avant, et invite le Sauveur de louer et glorifier son Père éternel de toutes les bénédictions que son amour filial luy peut fournir ; et Ihors, Theotime, l'esprit arrive en un lieu de silence, car nous ne sçavons plus faire autre chose qu'admirer. O quel cantique du Filz pour le Père ! o que ce cher Bienaymé est beau entre tous les enfans des hommes! o que sa voix est douce, comme procédante des lèvres sur lesquelles la plénitude de la grâce est respandue* ! * Ps. xliv, 2. Tous les autres sont parfumés, mais luy, il est le parfum mesme ; les autres sont embaumés, mais luy, il est le baume respandu*. Le Perê éternel reçoit les louanges * cant., i, 2. des autres comme senteurs de fleurs particuheres, mais au sentir des bénédictions que le Sauveur luy donne, il s'escrie sans doute : 0 voyci l'odeur des louanges de mon Filz, comme l'odeur d'un champ plein de fleurs que j'ay béni*. Ouy, mon cher Theotime, toutes les *Gen., xxvn, 27. bénédictions que l'Eglise militante et triomphante donne a Dieu, sont bénédictions angeliques et humaines, car si bien elles s'addressent au Créateur, toutefois elles procèdent de la créature ; mais celles du Filz, elles sont divines, car elles ne regardent pas seulement Dieu comme les autres, ains elles proviennent de Dieu, car le Rédempteur est vray Dieu. Elles sont divines non seulement quant a leur fin, mais quant a leur origine, divines parce qu'elles tendent a Dieu, divines parce qu'elles procèdent de Dieu. Dieu provoque l'ame et donne la grâce requise pour la production des autres
294 Traitté de l'Amour de Dieu louanges, mais celles du Rédempteur, luy qui est Dieu les produit luy mesme : c'est pourquoy elles sont infinies.
Celuy qui, le matin, ayant ouï asses longuement entre les boscages voysins un gazouillement aggreable d'une grande quantité de serins, linottes, chardonneretz et autres telz menus oyseaux, entendrait en fin un maistre rossignol, qui en parfaitte mélodie rempliroit l'air et l'oreille de son admirable voix, sans doute qu'il prefereroit ce seul chantre boscager a toute la trouppe des autres. Ainsy, après avoir ouï toutes les louanges que tant de différentes créatures, a l'envi les unes des autres, rendent unanimement a leur Créateur, quand en fin on escoute celle du Sauveur, on y treuve une certaine infinité de mérite, de valeur, de suavité, qui surmonte toute espérance et attente du cœur ; et l'ame alhors, comme resveillee d'un profond sommeil et tout a coup ravie par l'extrémité de la douceur de telle mélodie : Hé, je l'entens ; o la voix, la voix de mon Bienaymé ! voix reyne de toutes les voix, voix au prix de laquelle les autres voix ne sont qu'un muet et morne silence. Voyés comme ce cher Ami s'eslance ; le voyci qu'il vient tressaillant es plus hautes montaignes, outrepassant les collines : sa voix retentit au dessus des Séraphins et de toute créature. Il a la veûe de chevreuil, pour pénétrer plus avant que nul autre en la beauté de l'object sacré qu'il veut louer ; il ayme la mélodie de la gloire et louange de son Père plus que tous, c'est pourquoy il fait des tressaillemens de louanges et bénédictions au dessus de tous. Tenes, le voyla, ce divin amour du Bienaymé, comme il est derrière la paroy de son humanité ; voyés qu'il se fait entrevoir par les playes de son cors et l'ouverture de son flanc, comme par des fenestres, et comme par un treillis au travers duquel Gant., II, 8, 9. il nous regardé*.
Ouy certes, Theotime, l'amour divin assis sur le cœur du Sauveur comme sur son throsne royal, regarde par la fente de son ccsté percé tous les cœurs des enfans des hommes ; car ce cœur, estant le Roy des cœurs, tient tous-jours ses yeux sur les cœurs. Mais comme
Livre V. Chapitre xi. 295
ceux qui regardent au travers des treillis voyent et ne sont qu'entreveus, ainsy le divin amour de ce cœur, ou plustost ce cœur du divin amour, void tous-jours clairement les nostres et les regarde des yeux de sa dilection, mais nous ne le voyons pas pourtant, seulement nous l'entrevoyons : car, o Dieu ! si nous le voyions ainsy qu'il est, nous mourrions d'amour pour luy puisque nous sommes mortelz, comme luy mesme mourut pour nous tandis qu'il estoit mortel, et comme il en mourroit encor, si maintenant il n'estoit immortel. O si nous oyions ce divin cœur comme il chante d'une voix d'infinie douceur le cantique de louange a la Divinité ! quelle joye, Theotime, quelz effortz de nos cœurs pour se lancer au Ciel affin de le tous-jours ouïr ! Tl nous y semond certes, ce cher Ami de nos âmes : Sus, leve-toy, dit-il*, sors de toy mesme, prens le vol devers moy, ♦ Cant., n, 10-14. ma colombe, ma très belle, en ce céleste séjour ou toutes choses sont en joye et ne respirent que louanges et bénédictions. Tout y fleurit, tout y respand de la douceur et du parfum : les tourterelles, qui sont les plus sombres de tous les oyseaux, y resonnent néanmoins leurs ramages. Viens, ma bienaymee toute chère, et pour me voir plus clairement, viens es mesmes fenestres par lesquelles je te regarde, viens considérer mon cœur en la caverne de l'ouverture de mon flanc, qui fut faite Ihors que mon cors, comme une mayson réduite en masures, fut si piteusement demoH sur l'arbre de la Croix. Viens, et me monstre ta face : hé, je la voy maintenant sans que tu me la monstres ; mais alhors et je la verray et tu me la monstreras, car tu verras que je te voy. Fay que j'escoute ta voix, car je la veux allier avec la mienne ; ainsy ta face sera belle et ta voix très aggreable. O quelle suavité a nos cœurs quand nos voix, unies et meslees avec celle du Sauveur, participeront a l'infinie douceur des louanges que ce Filz bienaymé rend a son Père éternel !
296 Traitté de l'Amour de Dieu de la souveraine louange que dieu se donne
A SOY MESME, ET DE L'EXERCICE DE BIENVEUILLANCE
Toutes les actions humaines de nostre Sauveur sont infinies en valeur et mérite, a rayson de la Personne qui les produit, qui est un mesme Dieu avec le Père et le Saint Esprit ; mays elles ne sont pas pourtant de nature et essence infinie. Car tout ainsy qu'estans en une chambre nous ne recevons pas la lumière selon la grandeur de la clarté du soleil qui la respand, mays selon la grandeur de la fenestre par laquelle il la communique, de mesme les actions humaines du Sauveur ne sont pas infinies, bien qu'elles soyent d'infinie valeur, d'autant qu'encor que la Personne divine les fasse, elle ne les fait pas toutefois selon l'estendue de son infinité, mais selon la grandeur finie de son humanité par laquelle elle les fait : de sorte que comme les actions humaines de nostre doux Sauveur sont infinies en comparayson des nostres, aussi sont-elles finies en comparayson de l'essentielle infinité de la Divinité. Elles sont d'infinie valeur, estime et dignité, parce qu'elles procèdent d'une personne qui est Dieu, mais elles sont d'essence et nature finie, parce que Dieu les fait selon sa nature et substance humaine, qui est finie. La louange donq qui part du Sauveur entant qu'il est homme, ri'estant pas de tout point infinie, elle ne peut correspondre de toutes pars a la grandeur infinie de la Divinité a laquelle elle est destinée : c'est pourquoy, après le premier ravissement d'admiration qui nous saisit quand nous avons rencontré une louange si glorieuse
Livre V. Chapitre xii. 297
comme est celle que le Sauveur donne a son Père, nous ne laissons pas de reconnoistre que la Divinité est encor infiniment plus louable qu'elle ne peut estre louée, ni par toutes les créatures ni par l'humanité mesme du Filz éternel.
Si quelqu'un louoit le soleil a cause de sa lumière, plus il s'esleveroit vers iceluy pour le louer plus il le treuveroit louable, parce qu'il y verroit tous- jours plus de splendeur. Que si c'est cette beauté de la lumière qui provoque les aloiiettes a chanter, comme il est fort probable, ce n'est pas merveille si elles chantent plus clairement a mesure qu'elles volent plus hautement, s'eslevant esgalement en chant et en vol, jusques a tant que ne pouvant presque plus chanter elles commencent a descendre de ton et de cors, rabbaissant petit a petit leur vol comme leur voix. Ainsy, mon Theotime, a mesure que nous montons par bienveuillance vers la Divinité, pour entonner et ouïr ses louanges, nous voyons qu'il est tous-jours au dessus de toute louange, et finalement nous connoissons qu'il ne peut estre loué selon qu'il mérite sinon par luy mesme, qui seul peut dignement esgaler sa souveraine bonté par une souveraine louange.
Alhors nous exclamons : « Gloire soit au Père, et au Filz, et au Saint Esprit ; » et affin qu'on sçache que ce n'est pas la gloire des louanges créées que nous sour haittons a Dieu par cet eslan, ains la gloire essentielle et éternelle qu'il a en luy mesme, par luy mesme, de luy mesme, et qui est luy mesme, nous adjoustons : « Ainsy qu'il l'avoit au commencement, et maintenant, et tous-jours, et es siècles des siècles. Amen ; » comme si nous disions par souhait : Qu'a jamais Dieu soit glorifié de la gloire qu'il avoit avant toute créature*, * Joan., xvn, 5; en son infinie éternité et éternelle infinité. Pour cela nous adjoustons ce verset de gloire a chasque Psalme et Cantique, selon la coustume ancienne de l'EgHse orientale, que le grand saint Hierosme * supplia saint * Concilia, ad ann. Damase, Pape, de vouloir establir de deçà en Occident, attrîbuta. pour protester que toutes les louanges humaines et
298 Trattté de l'Amour de Dieu angeliques sont trop basses pour dignement louer la divine Bonté, et qu'affin qu'elle soit dignement louée, il faut qu'elle soit sa gloire, sa louange et sa bénédiction elle mesme.
O Dieu, quelle complaysance, quelle joye a l'ame qui a5ane, de voir son désir assou\à, puisque son Bienaymé se loue, bénit et magnifie infiniment soy mesme ! Mays en cette complaysance naist derechef un nouveau désir de louer, car le cœur voudroit louer cette si digne louange que Dieu se donne a soy mesme, l'en remerciant profondement et rappellant derechef toutes choses a son secours pour venir avec luy glorifier la gloire de Dieu, bénir sa bénédiction infinie, et louer sa louange éternelle : si que, par ce retour et répétition de louange sur louange, il s'engage, entre la complaysance et la bienveuillance, en un très heureux labyrinthe d'amour, tout abismé en cette immense douceur, louant souverainement la Divinité dequoy elle ne peut estre asses louée que par elle mesme. Et bien que, au commencement, l'ame amoureuse eut eu quelque sorte de désir de pouvoir asses louer son Dieu, si est-ce que revenant a soy elle proteste qu'elle ne voudroit pas le pouvoir asses louer, ains demeure en une très humble complaysance, de voir que la divine Bonté est si très infiniment louable qu'elle ne peut estre suffisamment louée que par sa propre infinité.
En cet endroit, le cœur ravi en admiration chante le cantique du silence sacré :
A vostre divine excellence. On dédie dans Sion L'hymne d'admiration,
• Ps. Lxiv, I ; juxta Qui ne se chante qu'en silence*. Hebr.
* Cap. VI, 2. Car ainsy les Séraphins d'Isaïe*, adorans Dieu et le
louans, voylent leurs faces et leurs pieds, pour confesser qu'ilz n'ont nulle suffisance de le bien considérer ni de le bien servir ; car les pieds sur lesquelz on va représentent le service : mais pourtant ilz volent de
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deux aysles, par le continuel mouvement de la complaysance et de la bienveuillance, et leur amour prend son repos en cette douce inquiétude.
Le cœur de l'homme n'est jamais tant inquiété que quand on empesche le mouvement par lequel il s'estend et resserre continuellement, et jamais si tranquille que quand il a ses mouvemens libres ; de sorte que sa tranquillité est en son mouvement. Or c'en est de mesme de l'amour des Séraphins et de tous les hommes seraphiques ; car il a son repos en son continuel mouvement de complaysance, par lequel il tire Dieu en soy comme se resserrant, et de bienveuillance, par lequel il s'estend et jette tout en Dieu. Cet amour, donq, voudroit bien voir les merveilles de l'infinie bonté de Dieu, mays il replie les aysles de ce désir sur son visage, confessant qu'il n'en peut réussir ; il voudroit aussi rendre quelque digne service, mays il replie le désir sur ses pieds, advoiiant qu'il n'en a pas le pouvoir ; et ne luy reste que les deux aysles de complaysance et bienveuillance, avec lesquelles il vole et s'eslance en Dieu.
(a)
QUI n'est autre chose que l'orayson
Nous avons deux principaux exercices de nostre amour envers Dieu ; l'un affectif, et l'autre effectif, ou, comme dit saint Bernard*, actif. Par celuy la nous * Serm. l in Cant. affectionnons Dieu et ce qu'il affectionne, par celuy ci nous servons Dieu et faisons ce qu'il nous ordonne ; celuy la nous joint a la bonté de Dieu, celuy ci nous fait exécuter sa volonté. L'un nous remplit de complaysance, de bienveuillance, d'eslans, de souhaitz, de souspirs et d'ardeurs spirituelles, nous faisant prattiquer les sacrées infusions et meslanges de nostre esprit avec celu}'' de Dieu ; l'autre respand en nous la solide resolution, la fermeté de courage et l'inviolable obéissance requise pour effectuer les ordonnances de la
(a) [Le Ms. (A) du Livre VI est presque complet. Voir à l'Appendice.]
302 Traitté de l'Amour de Dieu volonté de Dieu, et pour souffrir, aggreer, appreuver et embrasser tout ce qui provient de son bon playsir. L'un nous fait plaire en Dieu, l'autre nous fait plaire a Dieu ; par l'un nous concevons, par l'autre nous produisons ; par l'un nous mettons Dieu sur nostre cœur, comme un estendart d'amour auquel toutes nos ^ affections se rangent ; par l'autre nous le mettons sur
* Cant., viii, 6. nostre bras*, comme une espee de dilection par laquelle
nous faysons tous les exploitz des vertus.
Or, le premier exercice consiste principalement en l'orayson, en laquelle se passent tant de divers mouvemens intérieurs qu'il est impossible de les exprimer tous ; non seulement a cause de leur quantité, mais aussi a rayson de leur nature et qualité, laquelle estant spirituelle ne peut estre que grandement desliee et presque imperceptible a nos entendemens. Les chiens les plus sages et mieux dressés tombent souvent en défaut, perdans la piste et le sentiment, pour la variété des ruses dont les cerfs usent, faisans les horvaris, donnans le change et prattiquans mille malices pour s'eschapper devant la meute : et nous perdons souvent de veùe et de connoissance nostre propre cœur, en l'infinie diversité des mouvemens par lesquelz il se tourne en tant de façons et avec une si grande promptitude qu'on ne peut discerner ses erres.
Dieu seul est celuy qui, par son infinie science, void, sonde et pénètre tous les tours et contours de nos espritz ; il entend nos pensées de loin, il treuve tous nos sentiers, faufilans et destours ; sa science en est admirable, elle prévaut au dessus de nostre capacité
• Ps. cxx;.viii,3-5. et nous n'y pouvons atteindre*. Certes, si nos espritz
vouloyent faire retour sur eux mesmes par les reflechissemens et replis de leurs actions, ilz entreroyent en des lab3Tinthes esquelz ilz perdroyent sans doute l'issue ; et ce seroit une attention insupportable de penser quelles sont nos pensées, considérer nos considérations, voir toutes nos veiies spirituelles, discerner que nous discernons, nous resouvenir que nous nous resouvenons : ce seroyent des entortillemens que nous
Livre VI. Chapitre i. 303
ne pourrions desfaire. Ce traitté est donques difficile, sur tout a qui n'est pas homme de grande orayson.
Nous ne prenons pas ici le mot d'orayson pour la seule prière ou « demande de quelque bien, respandue devant Dieu par les fidèles, » comme saint Basile la nomme* ; mays comme saint Bonaventure, quand il * Homii. in Mart. dit* que l'orayson, a parler généralement, comprend *^centuô«^,^' Pars tous les actes de contemplation, ou comme saint Gre- i^^'^ectio xlvi. goire Nissene*, quand il enseignoit que « l'orayson est * Oratio i de Orat
, , • , . • j i> x-w- Domin., circa init
un entretien et conversation de 1 ame avec Dieu ; » ou
bien comme saint Chrysostome*, quand il asseure que * Orationes i et n
1. , j- iT-nT-,' De Precatione.
« 1 orayson est un devis avec la divine Majesté ; » ou
en fin comme saint Augustin * et saint Damascene **, * Liber de Spiritu
J . .. et Anima, {hodie in
quand ilz djsent que 1 orayson est « une montée ou Appendice), c. l. eslevement de l'esprit en Dieu. » Que si l'orayson est i*iu^c^x^v^°^ ' un colloque, un « devis » ou une « conversation » der -rf 7 l'ame avec Dieu, par icelle donq nous parlons a Dievr~ et Dieu réciproquement parle a nous, nous aspirons a lu}^ et respirons en luy, et mutuellement il inspire en nous et respire sur nous. — ^ Mays dequoy devisons-nous en l'orayson ? quel est le sujet de nostre entretien ? Theotime, on n'y parle que de Dieu ; car, de qui pourroit deviser et s'entretenir l'amour que du bienaymé ? Et pour cela, l'orayson et la théologie mystique ne sont qu'une mesme chose. ^ .^ Elle s'appelle théologie, parce que, comme la théologie \JX J spéculative a Dieu pour son object, celle ci aussi ne parle que de Dieu, mays avec trois différences : car,
1, celle la traitte de Dieu entant qu'il est Dieu, et celle cy en parle entant qu'il est souverainement aymable ; c'est a dire, celle la regarde la divinité de la suprême Bonté, et celle ci la suprême bonté de la Divinité.
2. La spéculative traitte de Dieu avec les hommes et entre les hommes ; la mystique parle de Dieu avec Dieu et en Dieu mesme. 3. La spéculative tend a la connoissance de Dieu, et la mystique a l'amour de Dieu ; de sorte que celle la rend ses eschoUers sçavans, doctes et théologiens, mays celle ci rend les siens ardens, affectionnés, amateurs de Dieu, et Philothees ou Theophiles. '^
304 Tr.\itté de l'Amour de Dieu
Or elle s'appelle mystique parce que la conversation y est toute secrette, et ne se dit rien en icelle entre Dieu et l'ame que de cœur a cœur, par une communication incommunicable a tout autre qu'a ceux qui la font. Le langage des amans est si particulier que nul ne l'entend qu'eux mesmes : Je dors, disoit l'amante
* Cant., V, 2. sacrée *, et mon cœur veille ; et voyla que mon
Bienaymé me parle. Oui eut peu deviner que cette Espouse estant endormie eut néanmoins devisé avec son Espoux ? Mays ou l'amour règne, on n'a point besoin du bruit des paroles extérieures ni de l'usage des sens pour s'entretenir et s'entreouïr l'un l'autre. En somme, l'orayson et théologie mystique n'est autre chose qu'une conversation par laquelle l'ame s'entretient amoureusement avec Dieu de sa très aymable bonté, pour s'unir et joindre a icelle.
* .\poc., II, 17. L'orayson est une manne* , pour l'infinité des goustz
amoureux et des pretieuses suavités qu'elle donne a ceux qui en usent ; mais elle est secrette, parce qu'elle tombe avant la clarté d'aucune science, en la solitude mentale, ou l'ame, traittant seule a seule avec son Dieu, Qui est celle-ci, peut-on dire d'elle, qui monte far le désert, comme une nuée de parfums, de myrrhe, d'encens et de toutes les poudres du par* Cant., III, 6. fumeur* ? Aussi, le désir du secret l'avoit incitée de
faire cette supplication a son Espoux : Venés, mon Bienaymé, sortons aux chants, séjournons es vil* ibid., VII, II. lages*. Pour cela l'amante céleste est appellee tourte* Ps. Lxxxiii.s; cf. relie*, oyseau qui se plait es lieux ombrageux et Cantic, II, 12, 14, soHtaires, esquelz elle ne se sert de son ramage que
pour son unique paron, ou le flattant tandis qu'il est en vie, ou le regrettant après sa mort. Pour cela, au Cantique, l'Espoux divin et l'Espouse céleste représentent leurs amours par un continuel devis ; que si leurs amis et amies parlent parfois emmi leur entretien, ce n'est qu'a la desrobbee et de sorte qu'ilz ne troublent point le colloque. Pour cela, la bienheuree Mère Thérèse de Jésus treuvoit plus de prouffit, au commencement, es mystères ou Nostre Seigneur fut plus seul, comme au
Livre VI. Chapitre i. 305
jardin des Olives et Ihors qu'il fut attendant la vSamaritaine, car il lu}^ estoit advis qu'estant seul il la « devoit plus tost admettre auprès de luy*. » * vita a seipsa conT 1 1 • 1 , ", , scripta, c. ix.
L amour désire le secret, et quoy que les amans n'ayant rien a dire de secret ilz se playsent toutefois a le dire secrètement : et c'est en partie, si je ne me trompe, parce qu'ilz ne veulent parler que pour eux mesmes, et disans quelque chose a haute voix il leur est advis que ce n'est plus pour eux seulz, partie parce qu'ilz ne disent pas les choses communes a la façon commune, ains avec des traitz particuliers et qui ressentent la spéciale affection avec laquelle ilz parlent Le langage de l'amour est commun quant aux paroles, mais quant a la manière et prononciation il est si particulier que nul ne l'entend sinon les amans. Le nom d'ami estant dit en commun n'est pas grande chose, mais estant dit a part, en secret, a l'oreille, il veut dire merveilles ; et a mesure qu'il est dit plus secrètement, sa signification en est plus aymable, O Dieu, quelle différence entre le langage de ces anciens amateurs de la Divinité, Ignace, Cyprian, Chrysostome, Augustin, Hilaire, Ephrem, Grégoire, Bernard, et celuy des théologiens moins amoureux ! Nous usons de leurs mesmes moiz ; mais entre eux c'estoyent des motz pleins de chaleur et de la suavité des parfums amoureux, parmi nous ilz sont froids et sans aucune senteur.
L'amour ne parle pas seulement par la langue, mais par les yeux, par les souspirs et contenances ; ouy mesme le silence et la taciturnité luy tiennent lieu de parole. Mon cœur vous l'a dit, o Seigneur, ma face vous a cherché ; 0 Seigneur, je rechercheray vostre face *. Mes yeux ont défailli, disans : quand me * Ps. xxvi, 8. consoleres-vous* ? Exaucés ma prière, 0 Seigneur, * Ps. cxvm, 82. et ma deprecation, escoutés de vos oreilles mes larmes*'. Que la prunelle de ton œil ne se taise * Ps. xxxvm, 13. point, disoit le cœur désolé des habitans de Hierusalem a leur propre ville *. Voyes-vous, Theotime, que le * Thren., n, 18. silence des amans affligés parle de la prunelle des yeux et par les larmes ? Certes, en la théologie mistique
3o6 Traitté de l'Amour de Dieu
c'est le principal exercice de parler a Dieu et d'ouïr parler Dieu au fond du cœur ; et parce que ce devis se fait par des très secrètes aspirations et inspirations, nous l'appelions colloque de silence : les yeux parlent aux yeux et le cœur au cœur, et nul n'entend ce qui se dit que les amans sacrés qui parlent.
Ce mot est grandement en usage dans les Saintes Escritures, et ne veut dire autre chose qu'une attentive et réitérée pensée, propre a produire des affections ou
* Vers, I, 2. bonnes ou mauvaises. Au premier Psalme *, l'homme
est dit bienheureux, qui a sa volonté en la loy du Seigneur, et qui méditera en la loy d'iceluy jour
* Vers. I. et nuit ; mais au second Psalme * : Pourquoy . ont
frémi les nations, et les peuples pourquoy ont-ilz médité choses vaines ? La méditation, donques, se fait pour le bien et pour le mal : toutefois, d'autant qu'en l'Escriture Sainte le mot de méditation est employé ordinairement pour l'attention que l'on a aux choses divines, affin de s'exciter a les aymer, il a esté, par manière de dire, canonizé du commun consentement des théologiens, aussi bien que le nom d'ange et de zèle, comme au contraire, celuy de dol et de démon a esté diffamé ; si que maintenant, quand on nomme la médication, on entend parler de celle qui est sainte, et par laquelle on commence la théologie mystique.
Or toute méditation est une pensée, mais toute pensée n'est pas méditation. Maintefois nous avons des pensées
Livre VI. Chapitre n. 307
auxquelles nostre esprit s'attache sans dessein ni prétention quelcomque, par manière de simple amusement, ainsy que nous voyons les mousches communes voler ça et la sur les fleurs sans en tirer chose aucune ; et cette espèce de pensée, pour attentive qu'elle soit, ne peut porter le nom de méditation, ains doit estre simplement appellee pensée. Quelquefois nous pensons attentivement a quelque chose pour apprendre ses causes, ses effectz, ses qualités ; et cette pensée s'appelle estude, en laquelle l'esprit fait comme les hanetons qui voletent sur les fleurs et les feuilles indistinctement pour les manger et s'en nourrir. Mays quand nous pensons aux choses divines, non pour apprendre mais pour nous affectionner a elles, cela s'appelle méditer, et cet exercice, méditation, auquel nostre esprit, non comme une mousche, par simple amusement, ni comme un haneton, pour manger et se remplir, mais comme une sacrée avette, va ça et la sur les fleurs des saintz mystères pour en extraire le miel du divin amour.
Ainsy, plusieurs sont tous-jours songears, et attachés a certaines pensées inutiles sans sçavoir presque a quoy ilz pensent, et, ce qui est admirable, ilz n'y sont attentifs que par inadvertance et voudroyent ne point avoir telles cogitations ; tesmoin celuy qui disoit : Mes pensées se sont dissipées, tourmentant mon cœur *. Plusieurs * job, xvn, n. aussi estudient, et par une occupation très laborieuse se remplissent de vanité, ne pouvans résister a la curiosité ; mais il y en a peu qui s'employent a méditer, pour eschauffer leur cœur au saint amour céleste. En somme, la pensée et l'estude se font de toutes sortes de choses ; mays la méditation, ainsy que nous en parlons maintenant, ne regarde que les objetz la considération desquelz nous peut rendre bons et devotz : si que la méditation n'est autre chose qu'une pensée attentive, réitérée ou entretenue volontairement en l'esprit, affin d'exciter la volonté a des saintes et salutaires affections et resolutions.
La sainte Parole explique, certes, admirablement en quoy consiste la sainte méditation, par une excellente
3o8 Traitté de l'Amour de Dieu
similitude. Ezechias voulant exprimer en son Cantique l'attentive considération qu'il fait de son mal : Je crieray, dit il, comme un poussin d' arondelle et
* is., XXXVIII, 14. mediteray comme une colombe *. Car, mon cher
Theotime, si jamais vous y aves pris garde, les petitz des arondelles ouvrent grandement leur bec quand ilz font leur piallement ; et au contraire les colombes, entre tous les oyseaux, font leur grommelement a bec clos et enfermé, roulant leur voix dans leur gosier et poitrine, sans que rien en sorte que par manière de retentissement et resonnement : et ce (3) petit grommelement leur sert également pour exprimer leurs douleurs comme pour déclarer leurs amours. Ezechias donq, pour monstrer qu'emmi son ennuy il faysoit plusieurs oraysons vocales : Je crieray, dit il, comm.e le poussin de Varondelle, ouvrant ma bouche pour pousser devant Dieu plusieurs voix lamentables ; et pour tesmoigner d'autre part qu'il employoit aussi la sainte orayson mentale : Je mediteray, adjouste il, comme la colombe, roulant C^) et contournant mes pensées dedans mon cœur par une attentive considération, affin de m'exciter a bénir et louer la souveraine miséricorde de mon Dieu,
* ibid.,t- 10. qui m'a retiré des portes de la mort*, ayant compassion
* Cap. ux, II. de ma misère. Ainsy dit Isaïe * : Nous rugirons ou
bruyrons comme des ours, et gémirons, meditans comme colombes ; le bruit des ours (c) se rapportant aux exclamations par lesquelles on s'escrie (d) en l'oraj^- son vocale, et le gémissement des colombes a la sainte méditation.
Mays affin qu'on sache que les colombes ne font
(a) [Le Ms. (B) du sixième Livre comprend la suite de ce chapitre, sauf le dernier alinéa, et une notable partie des chapitres v, xii.]
et ce — fgrunissementj
(b) roulant — [ma pensée et l'entretenant avec un'attentive considération dedans mon cœur, pour tant mieux m'exciter a reclamer la souveraine miséricorde par la seule grâce de laquelle j'attens d'estre secouru.]
(c) de l'ours
(d) on s'escrie — [vers DieuJ
Livre VI. Chapitre ii. 309
pas leur grunement (e) seulement es occasions de tristesse, ains encor en celles de l'amour et de la joye, l'Espoux sacré, descrivant le primtems naturel pour exprimer les grâces du primtems spirituel, La voix, dit-il*, de la tourterelle a esté ouye en nostre terre ; * Cant., n, 12. parce qu'au primtems la tourterelle commence a s'eschauffer d'amour, ce qu'elle tesmoigne par son ramage qu'elle respand plus fréquemment. Et tost après * : * Vers. 14. Ma colombe, monstre moy ta face, que ta voix resonne a mes oreilles, car ta voix est douce et ta face très bien séante et gracieuse ; il veut dire, Theotime (f), que l'ame dévote luy est très aggreable quand elle se présente devant luy et qu'elle médite pour s'eschauffer au saint amour spirituel, ainsy que font les colombes pour s'exciter, et leurs parons, a leurs amours naturelz. Ainsy celuy qui avoit dit : Je mediteray comme la colombe, exprimant sa conception (g) d'une autre sorte : Je repenseray, dit il, devant vous, o mon Dieu, toutes nies années en l'amertume de mon ame* ; * is., xx.xvm, i; car méditer et repenser (^) pour exciter les affections, n'est qu'une mesme chose. Dont Moyse advertissant le peuple de repenser les faveurs receues de Dieu, il adjouste cette rayson : Affi,n, dit il *, que tu observes * Deut., vm, 6. ses commandemens, et que tu chemines en ses voyes, et que tu le craignes ; et Nostre Seigneur mesme fait ce commandement a Josué * : Tu méditeras au livre * josue, i, 8. de la Loy jour et nuit, affin que tu gardes et faces ce qui est escrit en iceluy. Ce qu'en l'un des passages est exprimé par le mot de méditer, est declairé en l'autre par celuy de repenser ; et pour monstrer que la pensée réitérée et la méditation tend a nous esmouvoir aux affections, resolutions et actions, il est dit en l'un
(e) gronnissement
(f) et gracieuse ; — fl^i voix de la colombe est belle, aggreable...] il veut dire, Philothee
(g) sa conception — [plus clairement...] (h) et repenser — fattentivementj
Traitté de l'Amour de Dieu
* Ps. cxviii, 97.
* Levit., XI, 3, f
et (') l'autre passage, qu'il faut repenser et méditer en la loy pour l'observer et prattiquer. En ce sens l'Apostre nous exhorte en cette sorte * : Repenses a Celuy qui a receu une telle contradiction des pécheurs, affin que vous ne vous lassies, manquans de courage ; quand il dit repenses, (i) c'est autant comme s'il disoit, médités. Mays pourquoy veut il que nous méditions la sainte Passion ? Non certes affin que nous devenions sçavans, mais affin que nous devenions patiens et courageux au chemin du Ciel. 0 comme j'ay chéri vostre loy, mon Seigneur ! dit David*, c'est tout le jour ma méditation ; il médite en la loy parce qu'il la chérit, et il la chérit parce qu'il la médite.
La méditation n'est autre chose que le ruminement mystique, requis pour n'estre point immonde*, auquel une des dévotes bergères qui suivoyent la sacrée Sulamite nous invite ; car elle asseure que la sainte doctrine est comme un vin pretieux, digne non seulement d'estre beue par les pasteurs et docteurs, mais d'estre soigneusement savourée, et par manière de dire, maschee et ruminée : Ton gosier, dit elle *, dans lequel se forment les paroles saintes, est un vin très bon, digne 0^) de mon Bienayjné pour estre heu, et i^) de ses lèvres et de ses dens pour estre ruminé. Ainsy le bienheureux Isaac *, comme un aigneau net et pur, sortoit devers le soir aux chams, pour se retirer, conférer et exercer son esprit avec Dieu, c'est a dire prier et 7nediter.
L'avette va voletant ça et la, au primtems, sur les fleurs, non a l'adventure mais a dessein, non pour se recréer seulement a voir la gaye diapreure du païsage, mais pour chercher le miel ; lequel ayant treuvé elle le
(i) et — en
(j) repenses, — [il nous provoque a méditer...]
(k) digne — d'estre beu
(i) La conjonction et est ajoutée d'après l'Autographe.
Livre VI. Chapitre ii. 311
succe et s'en charge, puis, le portant dans sa ruche, elle l'accommode artistement, en séparant la cire et d'icelle faisant le bornai, dans lequel elle reserve le miel pour l'hyver suivant. Or telle est l'ame dévote en la méditation : elle va de mystère en mystère, non point a la volée ni pour se consoler seulement a voir l'admirable beauté de ces divins objectz, mays destinement et a dessein pour treuver des motifs d'amour ou de quelque céleste affection ; et les ayans treuvés elle les tire a soy, elle les savoure, elle s'en charge, et les ayans reduitz et colloques dedans son cœur, elle met a part ce qu'elle void plus propre pour son avancement, faisant en fin des resolutions convenables pour le tems de la tentation. Ainsy la céleste amante, comme une abeille mistique, va voletant, au Cantique des Cantiques, tantost sur les yeux, tantost sur les lèvres, sur les joiies, sur la cheveleure de son Bienaymé, pour en tirer la suavité de mille passions amoureuses, remarquant par le menu tout ce qu'elle treuve de rare pour cela : de sorte que toute ardente de la sacrée dilection, elle parle avec luy, elle l'interroge, elle l'escoute, elle souspire, elle aspire, elle l'admire ; comme luy, de son costé, la comble de contentemens, l'inspirant, luy touchant et ouvrant le cœur, puis respandant en iceluy des clartés, des lumières et des douceurs sans fin, mais d'une façon si secrette, que l'on peut bien parler de cette sainte conversation de l'ame avec Dieu comme le sacré Texte* dit de celle de *Exod., xix, 19,20, Dieu avec Moyse : que Moyse estant seul sur le coupeau de la montaigne, il parloit a Dieu et Dieu luy respondoit.
312 Traitté de l'Amour de Dieu
ET DE LA PREMIERE DIFFERENCE QU'iL Y A ENTRE ICELLE
Theotime, la contemplation n'est autre chose qu'une amoureuse, simple et permanente attention de l'esprit aux choses divines ; ce que vous entendres aysement par la comparayson de la méditation avec elle.
Les petitz mouschons des abeilles s'appellent nymphes ou schadons jusques a ce qu'ilz fassent le miel, et Ihors on les appelle avettes ou abeilles : de mesme, l'orayson s'appelle méditation jusques a ce qu'elle ayt produit le miel de la dévotion ; après cela elle se convertit en contemplation. Car, comme les avettes parcourent le païsage de leur contrée pour picorer ça et la et recueillir le miel, lequel ayant amassé elles travaillent sur iceluy pour le playsir qu'elles prennent en sa douceur, ainsy nous méditons pour recueilhr l'amour de Dieu, mays l'ayant recueilli nous contemplons Dieu et sommes attentifs a sa bonté pour la suavité que l'amour nous y fait treuver. Le désir d'obtenir l'amour divin nous fait méditer, mais l'amour obtenu nous fait contempler ; car l'amour nous fait treuver une suavité si aggreable en la chose aymee, que nous ne pouvons assouvir nos espritz de la voir et considérer. *iii Reg., X, 4-8. Voyés la reyne de Saba*, Theotime, comme considérant par le menu la sagesse de Salomon en ses responces, en la beauté de sa mayson, en la magnificence de sa table, es logis de ses serviteurs, en l'ordre que tous ceux de sa cour tenoyent pour l'exercice de leurs charges, en leurs vestemens et maintiens, en la
Livre VI. Chapitre m. 313
multitude des holocaustes qu'ilz offroyent en la mayson du Seigneur, elle demeura toute esprise d'un ardent amour qui convertit sa méditation en contemplation, par laquelle estant toute ravie hors de soy mesme, elle dit plusieurs paroles d'extrême contentement. La veûe de tant de merveilles engendra dans son cœur un extrême amour, et cet amour produisit un nouveau désir de voir tous- jours plus et jouir de la présence de celuy auquel elle les avoit veûes, dont elle s'escrie : Hé, que bienheureux sont les serviteurs qui sont tous-jours autour de vous et oyent vostre sapience ! Ains}^ nous commençons quelquefois a manger pour exciter nostre appétit, mays l'appétit estant resveillé nous poursuivons a manger pour contenter l'appétit ; et nous considérons au commencement la bonté de Dieu pour exciter nostre volonté a l'aymer, mays l'amour estant formé dans nos cœurs, nous considérons cette mesme bonté pour contenter nostre amour, qui ne se peut assouvir de tous-jours voir ce qu'il ayme. Et en somme, la méditation est mère de l'amour, mais la contemplation est sa fille : c'est pourquoy j'ay dit que la contemplation estoit une attention amoureuse, car l'on appelle les enfans du nom de leurs pères, et non pas les pères du nom de leurs enfans.
Il est vray, Theotime, que comme l'ancien Joseph fut la couronne et la gloire de son père, luy donna un grand accroissement d'honneurs et de contentemens et le fit rajeunir en sa viellesse, ainsy la contemplation couronne son père, qui est l'amour, le perfectionne et luy donne le comble d'excellence ; car l'amour ayant excité en nous l'attention contemplative, cette attention fait naistre réciproquement un plus grand et fervent amour, lequel en fin est couronné de perfections Ihors qu'il jouit de ce qu'il ayme. L'amour nous fait plaire en la veiie de nostre Bienaymé, et la veûe du Bienaymé nous fait plaire en son divin amour : en sorte que par ce mutuel mouvement de l'amour a la veiie et de la veiie a l'amour, comme l'amour rend plus belle la beauté de la chose aymee, aussi la veiie d'icelle rend l'amour
314 Traitté de l'Amour de Dieu plus amoureux et délectable. L'amour, par une imperceptible faculté, fait paroistre la beauté que l'on ayme, plus belle, et la veiie pareillement affine l'amour pour luy faire treuver la beauté plus aymable ; l'amour presse les yeux de regarder tous-jours plus attentivement la beauté bienaymee, et la veûe force le cœur de l'aymer tous- jours plus ardemment.
qu'en ce monde l'amour prend sa naissance mais non pas son excellence, de la connoissance
Mais qui a plus de force, je vous prie, ou l'amour pour faire regarder le Bienaymé ou la veûe pour le faire aymer ? Theotime, la connoissance est requise a la production de l'amour, car jamais nous ne sçaurions aymer ce que nous ne connoissons pas ; et a mesure que la connoissance attentive du bien s'augmente, l'amour aussi prend davantage de croissance, pourveu qu'il n'y ayt rien qui empesche son mouvement. Mays néanmoins, il arrive maintefois que la connoissance ayant produit l'amour sacré, l'amour ne s'arrestant pas dans les bornes de la connoissance qui est en l'entendement, passe outre et s'avance bien fort au delà d'icelle : si que, en cette vie mortelle, nous pouvons avoir plus d'amour que de connoissance de Dieu ; dont le grand saint *iiMi^,qu.L.xxxii, Thomas asseure* que souvent « les plus simples et les femmes abondent en dévotion, » et sont ordinairement plus capables de l'amour divin que les habiles gens et sçavans.
Livre VI. Chapitre iv. 315
Le fameux abbé de Saint André de Verceil (^), maistre de saint Anthoine de Padoiie, en ses Commentaires sur saint Denys*, répète plusieurs fois que « l'amour * in caput m De
1 • . . • i i j • 1 Divin. Nominibus.
pénètre ou la science extérieure ne sçauroit atteindre, » (Citatur historia ex et dit que « plusieurs Evesques ont jadis pénétré le f^y^^ ^^f^^' ^^^^'' mistere de la Trinité, quoy qu'ilz ne fussent pas doctes ; » admirant sur ce propos son disciple saint Anthoine de Padoiie « qui, sans science mondayne, avoit une si profonde théologie mistique, que comme un autre saint Jean Baptiste on le pouvoit nommer ^me lampe luisante et ardente*. » « Le bienheureux frère Gilles, * Joan., v, 35. des premiers compaignons de saint François, dit un jour a saint Bonaventure : O que vous estes heureux, vous autres doctes, car vous sçaves maintes choses par lesquelles vous loties Dieu ; mays nous autres idiotz que ferons nous ? Et saint Bonaventure respondit : La grâce de pouvoir aymer Dieu suffit. Mays, mon Père, rephqua frère Gilles, un ignorant peut il autant aymer Dieu qu'un lettré ? Il le peut, dit saint Bonaventure, ains je vous dis qu'une pauvre simple femme peut autant aymer Dieu qu'un docteur en théologie. Lhors frère Gilles, entrant en ferveur, s'escria : O pauvre et simple femme, ayme ton Sauveur, et tu pourras estre autant que frère Bonaventure ! Et la dessus il demeura trois heures en
ravissement *, » * Chronica Fratr.
La volonté, certes, ne s'apperçoit pas du bien que
(i) Thomas, dit Gallus, mort en 1246, auteur du Commentarius in librum S. Dionysii Areopagitici De Divinis Nominibus. Certains écrivains, entre autres André Rossotti a Monteregali, Cistercien, dans son livre intitulé : Syllabus Scriptorum Pedemontii, prétendent que Thomas était piémontais et appartenait à l'Ordre de saint Bernard ; mais l'opinion la plus généralement reçue est qu'il était de nationalité française et Chanoine régulier du Monastère de Saint-Victor, à Paris, d'où il fut envoyé à Verceil, sur l'invitation du Cardinal Gualla, vers 1219. (Voir Paz, Thésaurus Anecdotorum novissimus, tom. II.)
D'après quelques historiens, saint Antoine de Padoue était disciple de Jean Gersen, abbé du Monastère bénédictin de Saint-Etienne de Verceil, l'auteur présumé de l'Imitation de Jésus-Christ. Il paraît, en effet, très probable que le thaumaturge franciscain reçut les leçons du célèbre abbé, qui, lui aussi, aurait commenté saint Denis ; toutefois, il n'est pas moins certain que le passage cité par saint François de Sales appartient au Commentarius de Thomas Gallus.
3i6 Traitté de l'Amour de Dieu
par l'entremise de l'entendement, mais l'ayant une fois apperceu elle n'a plus besoin de l'entendement pour prattiquer l'amour, car la force du playsir qu'elle sent ou prétend sentir de l'union a son object, l'attire puissamment a l'amour et au désir de la jouissance d'iceluy. Si que la connoissance du bien donne la naissance a l'amour, mais non pas la mesure ; comme nous voyons que la connoissance d'une injure esmeut la cholere, laquelle, si elle n'est soudain estouffee, devient presque tous-jours plus grande que le sujet ne requiert : les passions ne suivant pas la connoissance qui les esmeut, mais la laissant bien souvent en arrière, elles s'avancent sans mesure ni limite quelcomque devers leur object.
Or cela arrive encor plus fortement en l'amour sacré, d'autant que nostre volonté n'y est pas appliquée par une connoissance naturelle, mays par la lumière de la foy, laquelle nous asseurant de l'infinité du bien qui est en Dieu, nous donne asses de sujet de l'aymer de tout nostre pouvoir. Nous foiiissons la terre pour treuver l'or et l'argent, employans une peyne présente pour un bien qui n'est encor qu'espéré, de sorte que la connoissance incertaine nous met en un travail présent et réel ; puis, a mesure que nous descouvrons la veine de la minière, nous en cherchons tous-jours davantage et plus ardemment. Un bien petit sentiment eschauffe la meute a la queste ; ainsy, cher Theotime, une connoissance obscure, environnée de beaucoup de nuages, comme est celle de la foy, nous affectionne infiniment a l'amour de la bonté qu'elle nous fait appercevoir. O combien • confess., 1. VIII, cst il vray, selon que saint Augustin s'escrioit *, que p. '281'.^''"^'^"^"' « les idiotz ravissent les Cieux, » tandis que plusieurs sçavans s'abisment es enfers !
A vostre advis, Theotime, qui aymeroit plus la lumière, ou l'aveugle né qui sçauroit tous les discours que les philosophes en font et toutes les louanges qu'ilz luy donnent, ou le laboureur qui d'une veùe bien claire sent et ressent l'aggreable splendeur du beau soleil levant ? Celuy-la en a plus de connoissance, et celuy-ci plus de jouissance ; et cette jouissance produit un amour
Livre VI. Chapitre iv. 317
bien plus vif et animé que ne fait la simple connoissance
du discours, car l'expérience d'un bien nous le rend
infiniment plus aymable que toutes les sciences qu'on
en pourroit avoir. Nous commençons d'aymer par la
connoissance que la foy nous donne de la bonté de
Dieu, laquelle par après nous savourons et goustons
par l'amour, et l'amour aiguise nostre goust et nostre
goust affine nostre amour : si que, comme nous voyons
entre les effortz des vens les ondes s 'entrepresser et
s'eslever plus haut, comme a l'envi, par le rencontre
qu'elles font l'une de l'autre, ainsy le goust du bien en
rehausse l'amour et l'amour en rehausse le goust, selon
que la divine Sagesse a dit* : Ceux qui me goustent * Eccii., xxiv, 29.
auront encor appétit, et ceux qui me boivent seront
encor altérés. Oui ayma plus Dieu, je vous prie, ou le
théologien Ocham, que quelques uns ont nommé le
plus subtil des mortelz, ou sainte Catherine de Gennes,
femme idiote ? Celuy la le conneut mieux par science,
celle ci par expérience, et l'expérience de celle ci la
conduisit bien avant en l'amour seraphique, tandis que
celuy la, avec sa science, demeura bien esloigné de
cette si excellente perfection.
Nous aymons extrêmement les sciences avant que nous les sçachions, dit saint Thomas*, « par la seule *i* 11^, qu. xxvn, connoissance confuse et sommaire que nous en avons : » et il faut dire de mesme, que la connoissance de la bonté divine applique nostre volonté a l'amour ; mais despuis que la volonté est en train, son amour va de soy mesme croissant par le playsir qu'il sent de s'unir a ce souverain bien. Avant que les petitz enfans ayent tasté le miel et le sucre, on a de la peyne a le leur faire recevoir en leurs bouches, maj^s après qu'ilz ont savouré sa douceur, ilz l'ayment beaucoup plus qu'on ne voudroit et pourchassent esperdument d'en avoir tous-jours.
Il faut néanmoins advoiier que la volonté attirée par la délectation qu'elle sent en son object, est bien plus fortement portée a s'unir avec luy quand l'entendement de son costé luy en propose excellemment la bonté, car elle y est alhors tirée et poussée tout ensemble ;
art. II, ad 2.
3i8 Traitté de l'Amour de Dieu
poussée par la connoissance, tirée par la délectation : si que la science n'est point de soy mesme contraire, ains est fort utile a la dévotion, et si elles sont jointes ensemble elles s'entr'aydent admirablement, quoy qu'il arrive fort souvent que, par nostre misère, la science empesche la naissance de la dévotion, d'autant que la * I Cor., VIII, I. science enfle* et enorgueillit, et l'orgueil, qui est contraire a toute vertu, est la ruine totale de la dévotion. Certes, l'eminente science des Cyprians, Augustins, Hilaires, Chrisostomes, Basiles, Gregoires, Bonaventures, Thomas, a non seulement beaucoup illustré, mais grandement affiné leur dévotion, comme réciproquement leur dévotion a non seulem.ent rehaussé, mais extrêmement perfectionné leur science.
La méditation considère par le menu et comme pièce a pièce les objectz qui sont propres a nous esmouvoir ; mays la contemplation fait une veiie toute simple et ramassée sur l'object qu'elle ayme, et la considération ainsy unie fait aussi un mouvement plus vif et fort. On peut regarder la beauté d'une riche couronne en deux sortes : ou bien voyant tous ses fleurons et toutes les pierres pretieuses dont elle est composée, l'une après l'autre ; ou bien, après avoir considéré ainsy toutes les pièces particulières, regardant tout l'esmail d'icelles ensemble d'une seule et simple veiie. La première sorte ressemble a la méditation, en laquelle nous considérons, par exemple, les effectz de la miséricorde divine, pour nous exciter a son amour ; mays la seconde est semLivre VI. Chapitre v. 31g
blable a la contemplation, en laquelle nous regardons, d'un seul trait arresté de nostre esprit, toute la variété des mesmes effectz comme une seule beauté composée de toutes ces pièces qui font un seul brillant de splendeur. Nous contons en méditant, ce semble, les perfections divines que nous voyons en un mistere ; mais en contemplant nous en faysons une somme totale. Les compaignes de l'Espouse sacrée* luy avoyent demandé * Cant., v, 9-16. quel estoit son Bienaymé, et elle leur respond descrivant admirablement toutes les pièces de sa parfaite beauté : son teint est blanc et vermeil, sa teste d'or, ses cheveux comme un jetton de fleurs de palmes non encor du tout espanouies, ses yeux de colombe, ses joues comme petites tables, planches ou carreaux de jardin, ses lèvres comme lis, parsemées de toutes odeurs, ses mains annelees de jacinthe, ses jambes comme colomnes de marbre; ainsy va-elle méditant cette souveraine beauté en détail, jusques a ce qu'en fin elle conclud par manière de contemplation, mettant toutes les beautés en un : Son gosier, dit-elle, est très suave, et luy il est tout désirable; et tel est mon Bienaymé, et il est mon cher Ami.
La méditation est semblable a celuy qui odore l'œillet, la rose, le romarin, le thym, le jasmin, la fleur d'orange, l'un après l'autre, distinctement ; mais la contemplation est pareille a celuy qui odore l'eau de senteur composée de toutes ces fleurs : car celuy cy en un seul sentiment reçoit toutes les odeurs unies que l'autre avoit senti divisées et séparées, et n'y a point de doute que cette unique odeur qui provient de la confusion de toutes ces senteurs, ne soit elle seule plus suave et pretieuse que les senteurs desquelles elle est composée, odorees séparément l'une après l'autre. C'est pourquoy le divin Espoux estime tant que sa bienaymee le regarde à' un seul œil, et que sa perruque soit si bien tressée qu'elle ne semble qu'wn seul cheveu*; car, qu'est-ce regarder *Cant.,iv, 9. l'Espoux à' un seul œil, que de le voir d'une simple vetie attentive, sans multipher les regars ? et qu'est-ce porter ses cheveux ramassés, que de ne point respandre
320 Traitté de l'Amour de Dieu sa pensée en variété de considérations ? (a) O que bienheureux sont ceux qui, après avoir discouru sur la multitude des motifs qu'ilz ont d'aymer Dieu, reduisans tous leurs regars en une seule veue et toutes leurs pensées en une seule conclusion, arrestent leur esprit en l'unité de la contemplation, a l'exemple de saint
* Confess., I. X, c. Augustin* OU de saint Bruno, prononçans secrettement
en leur ame, par une admiration permanente, ces paroles amoureuses : O bonté, bonté ! O bonté tous-jours ancienne et tous-jours nouvelle ! et a l'exemple du grand
* chronica Fratr. saiut Frauçois*, qui, planté sur ses genoux en orayson,
passa toute la nuit en ces paroles : O Dieu, vous estes « mon Dieu et mon tout ! » les inculquant continuellement, au récit du bienheureux frère Bernard de Quinteval, qui l'avoit ouy de ses oreilles. *Ser. xLiii in Gant. Voyes saint Bernard*, Theotime (t>) ; il avoit médité toute la Passion pièce a pièce, puis de tous les principaux pointz mis ensemble il en fît un bouquet d'amoureuse douleur, et le mettant sur sa poitrine pour convertir sa méditation en contemplation, il s'escria : Mo7t Bienaymé est un bouquet de myrrhe four
* Gant., I, 12. moy^I Mays voj-es encor plus dévotement le Créateur
du monde, comme en la création il alla premièrement méditant sur la bonté de ses ouvrages, pièce a pièce, séparément, a mesure qu'il les voyoit produitz. Il vid,
* Gen., I. dit l'Escriture*, que la lumière estoit bonne, que le
ciel et la terre estoit une bonne chose ; puis les herbes et plantes, le soleil, la lune et les estoiles, les animaux et en somme toutes les créatures, ainsy qu'il les creoit l'une après l'autre, jusques a ce qu'en fin tout l'univers estant accompli, la divine méditation, par manière de dire, se changea en contemplation ; car, regardant toute la bonté qui estoit en son ouvrage, d'un seul trait de
* ibid., f. uit. son œil, il vid, dit Moyse*, tout ce qu'il avoit fait, et
(a) [Ici commence le Ms. (B) de ce chapitre ; !e bas de la page étant coupé, les lignes 9-18, p. 321, manquent.]
(b) PhUothee
Livre VI. Chapitre v. 321
tout estait très bon. Les pièces différentes considérées séparément par manière de méditation estoient bonnes, mays regardées d'une seule veùe toutes ensemble, par forme de contemplation, elles furent treuvees très bonnes : comme plusieurs ruysseaux qui, s'unissans, font une rivière, qui porte des plus grandes charges que la multitude des mesmes ruysseaux séparés n'eust sceu faire.
Apres que nous avons esmeu une grande quantité de diverses affections pieuses, par la multitude des considérations dont la méditation est composée, nous assemblons en fin la vertu de toutes ces affections ; lesquelles de la confusion et meslange de leurs forces font naistre une certaine quintessence d'affection, et d'affection plus active et puissante que toutes les affections desquelles elle procède, d'autant qu'encor qu'elle ne soit qu'une, elle comprend la vertu et propriété de toutes les autres, et se nomme affection contemplative.
Ainsy dit on entre les théologiens que les Anges plus eslevés en gloire ont une connoissance de Dieu et des créatures beaucoup plus simple que leurs inférieurs, et que* les espèces ou idées par lesquelles ilz voyent sont plus universelles ; en sorte que ce que les Anges moins parfaitz voyent par plusieurs espèces et divers regars, les plus parfaitz le voyent par moins d'espèces et moins de traitz de leur veiie. Et le grand saint Augustin *, *^^,™'' ^- ^^' suivi par saint Thomas*, dit qu'au Ciel nous n'aurons * Pars i", qu. xn, p?s ces grandes vicissitudes, variétés, changemens et retours de pensées et cogitations « qui vont et reviennent d'object en object et de chose a autre ; ains, qu'avec une seule pensée nous pourrons estre attentifs a la diversité de plusieurs choses » et en recevoir la connoissance. Certes, a mesure que l'eau (c) s'esloigne de son origine, elle se divise et dissipe ses sillons, si avec un grand soin on ne la contient ensemble : et les perfections se séparent et partagent a mesure qu'elles sont
(c) que Veau — [descend de plus haut, elle se divise et esparpille...J
322 Traitté de l'Amour de Dieu esloignees de Dieu, qui est leur source ; mais quand elles s'en approchent, elles s'unissent jusques a ce qu'elles soyent abismees en cette souverainement unique perfection, qui est l'unité nécessaire et la meilleure partie, que Magdeleine choysit, laquelle ne luy sera * Lucae, x, uit. ^oint ostee*.
Or la simple veûe de la contemplation se fait en l'une de ces trois façons. Quelquefois nous regardons seulement a quelqu'une des perfections de Dieu, comme, par exemple, a son infinie bonté, sans penser aux autres attributz ou vertus d'iceluy ; comme un espoux arrestant simplement sa veûe sur le beau teint de son espouse, qui par ce moyen regarderoit voirement tout son visage, d'autant que le teint est respandu sur presque toutes les pièces d'iceluy, et toutefois ne seroit attentif, ni aux traitz, ni a la grâce, ni aux autres parties de la beauté : car de mesme quelquefois, l'esprit regardant la bonté souveraine de la Divinité, bien qu'il voye en icelle la justice, la sagesse, la puissance, il n'est néanmoins en attention que pour la bonté, a laquelle la simple veiie de sa contemplation s'addresse.
Quelquefois aussi nous sommes attentifs a regarder en Dieu plusieurs de ses infinies perfections, mais d'une veiie simple et sans distinction ; comme celuy qui d'un trait d'œil, passant sa veiie des la teste jusques aux pieds de son espouse richement parée, auroit attentivement tout veu en gênerai et rien en particulier, ne
Livre VI. Chapitre vr. 323
sçachant bonnement dire, ni quel carquant ni quelle robbe elle portoit, ni quelle contenance elle tenoit ou quel regard elle faisoit, ains seulement que tout y est oit beau et aggreable : car ainsy, par la contemplation, on tire maintefois un seul trait de simple considération sur plusieurs grandeurs et perfections divines tout ensemble ; et n'en sçauroit-on toutefois dire chose quelcomque en particulier, sinon que tout est parfaitement bon et beau.
Et en fin, nous regardons d'autres fois, non plusieurs ni une seule des perfections divines, ains seulement quelqu'action ou quelqu'œuvre divine a laquelle nous sommes attentifs ; comme, par exemple, a l'acte de la miséricorde par lequel Dieu pardonne les péchés, ou a l'acte de la création, ou de la résurrection du Lazare, ou de la conversion de saint Paul : ainsy qu'un espoux qui ne regarderoit pas les yeux, ains seulement la douceur du regard que son espouse jette sur luy, ne considereroit point sa bouche, mais la suavité des paroles qui en sortent. Et Ihors, Theotime, l'ame fait une certaine saillie d'amour, non seulement sur l'action qu'elle considère, mais sur Celuy duquel elle procède : Voiis estes bon, vSeigneur, et en vostre bonté apprenes moy vos justifications*; Vostre gosier, c'est a * ps. c.xvhi, 68. dire la parole qui en provient, est très suave, et vous estes tout désirable*; Helas, que vos paroles sont * Cant., v, 16. douces a mes entrailles, plus que le miel a ma bouche*! Ou bien avec saint Thomas : Mon Seigneur * Ps. cxvm, 103. et mon Dieu*! et avec sainte Magdeleine : Rabboni ! * joan., xx, 28. ha, mon Maistre* ! * ibid., f. 16.
Mays, en quelle des trois façons que l'on procède, la contemplation a tous-jours cette excellence, qu'elle se fait avec playsir, d'autant qu'elle présuppose que l'on a treuvé Dieu et son saint amour, qu'on en jouit et qu'on s'y délecte, en disant : J'ay treuvé Celuy que mon ame chérit, je l'ay treuvé et ne le quitteray point*. En * Cant., m, 4. quoy elle diffère d'avec la méditation, qui se fait presque tous- jours avec peyne, travail et discours, nostre esprit allant par icelle de considération en considération,
324 Traitté de l'Amour de Dieu cherchant en divers endroitz, ou le Bienaymé de son amour, ou l'amour de son Bienaymé.
Jacob travaille en la méditation pour avoir Rachel, mais il se res-jouit avec elle et oubhe tout son travail en
* Gen., XXIX, 18. la contemplation*. L'Espoux divin, comme berger qu'il
est, prépara un festin somptueux a la façon champestre pour son Espouse sacrée, lequel il descrit en sorte que mystiquement il representoit tous les mystères de la rédemption humaine : Je suis verni en mon jardin,
* Gant., V, I. dit-il *, j'ay moissonné ma myrrhe avec tous mes
parfums; j'ay mangé mon bornai avec mon miel, j'ay meslé mon vin avec mon lait; mangés, mes amis, et beuvés, et vous enivres, mes treschers. Theotime, hé ! quand fut-ce, je vous prie, que Nostre Seigneur vint en son jardi?i, sinon quand il vint es très pures, très humbles et très douces entrailles de sa Mère, pleynes de toutes les plantes fleurissantes des saintes vertus ? Et qu'est-ce a Nostre Seigneur de moissonner sa myrrhe avec ses parfums, sinon assembler souffrances a souffrances jusques a la mort, et la mort
* Philip., II, 8. de la croix* ? joignant par icelles mérites a mérites,
trésors a trésors pour enrichir ses enfans spirituelz. Et comme mangea-il son bornai avec son miel, sinon quand il vescut d'une vie nouvelle, reunissant son ame, plus douce que le miel, a son cors percé et navré de plus de trous qu'un bornai ? Et Ihors que, montant au Ciel, il prit possession de toutes les circonstances et dépendances de sa divine gloire, que fit-il autre chose, sinon mesler le vin res-j ouïssant de la gloire essentielle de son ame avec le lait délectable de la fehcité parfaite de son cors, en une sorte encor plus excellente qu'il n'avoit pas fait jusques a l'heure ?
Or, en tous ces divins mystères, qui comprennent tous les autres, il y a dequoy bien manger et bien boire pour tous les chers amis, et dequoy s'enivrer pour les treschers amis : les uns mangent et boivent, mais ilz mangent plus qu'ilz ne boivent et ne s'enivrent pas ; les autres mangent et boivent, mais ilz boivent beaucoup plus qu'ilz ne mangent, et ce sont ceux qui s'enivrent.
Livre VI. Chapitre vi. 325
Or manger, c'est méditer, car en méditant on masche, tournant ça et la la viande spirituelle entre les dens de la considération, pour l'esmier, froisser et digérer, ce qui se fait avec quelque peyne ; boire, c'est contempler, et cela se fait sans peyne ni résistance, avec playsir et coulamment ; mais s'enivrer, c'est contempler si souvent et si ardemment, qu'on soit tout hors de soy mesme pour estre tout en Dieu. Sainte et sacrée ivresse, qui, au contraire de la corporelle, nous aliène non du sens spirituel mais des sens corporelz ; qui ne nous hebete ni abestit pas, ains nous angelise et, par manière de dire, divinise ; qui nous met hors de nous, non pour nous ravaler et ranger avec les bestes, comme fait l'ivresse terrestre, mais pour nous eslever au dessus de nous et nous ranger avec les Anges, en sorte que nous vivions plus en Dieu qu'en nous mesmes, estans attentifs et occupés par amour a voir sa beauté et nous unir a sa bonté.
Or, d'autant que pour parvenir a la contemplation nous avons pour l'ordinaire besoin d'ouïr la sainte parole, de faire des devis et colloques spirituelz avec les autres, a la façon des anciens anachorètes, de lire des livres devotz, de prier, méditer, chanter des cantiques, former des bonnes pensées ; pour cela la sainte contemplation estant la fin et le but auquel tous ces exercices tendent, ilz se réduisent tous a elle, et ceux qui les prattiquent sont appelles contemplatifs ; comme aussi cette sorte d'occupation est nommée vie contemplative a rayson de l'action de nostre entendement, par laquelle nous regardons la vérité de la beauté et bonté divine avec une attention amoureuse, c'est a dire avec un amour qui nous rend attentifs, ou bien avec une attention qui provient de l'amour et augmente l'amour que nous avons envers l'infinie suavité de Nostre Seigneur.
Je ne parle pas icy, Theotime, du recueillement par lequel ceux qui veulent prier se mettent en la présence de Dieu, rentrans en eux mesmes, et retirans, par manière de dire, leur ame dedans leur cœur pour parler a Dieu ; car ce recueillement se fait par le commandement de l'amour, qui, nous provoquant a l'orayson, nous fait prendre ce moyen de la bien faire, de sorte que nous faysons nous mesmes ce retirement de nostre esprit. Mais le recueillement duquel j'entens de parler ne se fait pas par le commandement de l'amour, ains par l'amour mesme ; c'est a dire, nous ne le faysons pas nous mesmes par élection, d'autant qu'il n'est pas en nostre pouvoir de l'avoir quand nous voulons et ne dépend pas de nostre soin, ma3's Dieu le fait en nous, qucind il luy plait, par sa tressainte grâce. Celuy, dit la * CasteU. Animaî, bienheureuse Mère Thérèse de Jésus*, qui a laissé par mansio IV, c. III. escrit que l'orayson de recueillement se fait comme quand un hérisson ou une tortue se retire au dedans de soy, l'entendoit bien ; hormis que ces bestes se retirent au dedans d'elles mesmes quand elles veulent, mais le recueillement ne gist pas en nostre volonté, ains il nous advient quand il plait a Dieu de nous faire cette grâce.
Or il se fait ainsy. Rien n'est si naturel au bien que d'unir et attirer a soy les choses qui le peuvent sentir, comme font nos âmes, lesquelles tirent tous- jours et se rendent a leur trésor, c'est a dire a ce qu'elles ayment.
Livre VI. Chapitre vu. 327
Il arrive donq quelquefois que Nostre Seigneur respand imperceptiblement au fond du cœur une certaine douce . suavité qui tesmoigne sa présence, et Ihors les puissances, voire mesme les sens extérieurs de l'ame, par un certain secret consentement se retournent du costé de cette intime partie ou est le très aymable et trescher Espoux. Car tout ainsy qu'un nouvel esseim ou jetton de mousches a miel, Ihors qu'il veut fuir et changer païs, est rappelle par le son que l'on fait doucement sur des bassins, ou par l'odeur du vin emmiellé, ou bien encor par la senteur de quelques herbes odorantes, en sorte qu'il s'arreste par l'amorce de ces douceurs et entre dans la ruche qu'on luy a préparée ; de mesme Nostre Seigneur, prononçant quelque secrette parole de son amour, ou respandant l'odeur du vin de sa dilection plus délicieuse que le miel, ou bien évaporant les parfums de ses vestemens*, c'est a dire quelques sentimens * Cant., iv, n. de ses consolations célestes en nos cœurs, et par ce moyen leur faysant sentir sa très aymable présence, il retire a soy toutes les facultés de nostre ame, lesquelles se ramassent autour de luy et s'arrestent en luy comme en leur object très désirable. Et comme qui mettroit un morceau d'aymant entre plusieurs eguilles, verroit que soudain toutes leurs pointes se retourneroyent du costé de leur aymant bienaymé et se viendroyent attacher a luy, aussi Ihors que Nostre Seigneur fait sentir au milieu de nostre ame sa très délicieuse présence, toutes nos facultés retournent leurs pointes de ce costé la, pour se venir joindre a cette incomparable douceur.
O Dieu, dit l'ame alhors, a l'imitation de saint Augustin *, ou vous allois-je cherchant. Beauté très ♦Conf.,i.x,c.xxvii. infinie ! « Je vous cherchois dehors, et vous esties au miheu de mon cœur. » Toutes les affections de Magdeleyne et toutes ses pensées estoyent espanchees autour du sepulchre de son Sauveur qu'elle alloit questant ça et la ; et bien qu'elle l'eust treuvé et qu'il parlast a elle, elle ne laisse pas de les laisser esparses, parce qu'elle ne s'appercevoit pas de sa présence ; mais soudain
328 Traitté de l'Amour de Dieu qu il l'eut appellee par son nom, la voyla qu'elle se
* joan., xx, 11-16. ramasse et s'attache toute a ses pieds* : une seule
parole la met en recueillement.
Imaginés vous, Theotime, la tressainte Vierge Nostre Dame Ihors qu'elle eut conceu le Filz de Dieu, son unique amour. L'ame de cette Mère bienaymee se ramassa toute, sans doute, autour de cet Enfant bienaymé, et parce que ce divin Ami estoit emmi ses entrailles sacrées, toutes les facultés de son ame se retirèrent en elle mesme, comme saintes avettes dedans la ruche en laquelle estoit leur miel ; et a mesure que la divine grandeur s'estoit, par manière de dire, restressie et raccourcie dedans son ventre virginal, son ame aggrandissoit et magnifioit les louanges de
* Lucae, i, 46, 47. Cette infinie debonnaireté, et son esprit tressailloit *
de contentement dedans son cors (comme saint Jean *ibid.,^. 44. dedans celuy de sa mère*) autour de son Dieti qu'elle
sentoit. Elle ne lançoit point ni ses pensées ni ses affections hors d'elle mesme, puisque son trésor, ses amours et ses délices estoyent au milieu de ses entrailles sacrées.
Or ce mesme contentement peut estre prattiqué par imitation entre ceux qui, ayans communié, sentent par la certitude de la foy ce que non la chair ni le sang, « Matt.,xvi, 17. fnais le Père céleste leur a révélé* : que leur Sauveur est en cors et en ame présent d'une très réelle présence a leur cors et a leur ame, par ce très adorable Sacrement. Car, comme la mereperle, ayant receu les gouttes de la fraîche rosée du matin, se resserre, non seulement pour les conserver pures de tout le meslange qui s'en pourroit faire avec les eaux de la mer, mais aussi pour l'ayse qu'elle ressent d'appercevoir l'aggreable fraîcheur de ce germe que le ciel luy envoyé ; ainsy arrive-il a plusieurs saintz et devotz fidèles, qu'ayans receu le divin Sacrement qui contient la rosée de toutes bénédictions célestes, leur ame se resserre et toutes leurs facultés se recueillent, non seulement pour adorer ce Roy souverain nouvellement présent d'une présence admirable a leurs entrailles, mais pour l'incroyable
Livre VI. Chapitre vii. 329
consolation et rafraîchissement spirituel qii'ilz reçoivent, de sentir par la foy ce germe divin de l'immortalité en leur intérieur. Ou vous noteres soigneusement, Theotime, qu'en somme tout ce recueillement se fait par l'amour, qui sentant la présence du Bienaymé par les attraitz qu'il respand au milieu du cœur, ramasse et rapporte toute l'ame vers iceluy par une très amiable inclination, par un très doux contournement et par un délicieux repli de toutes les facultés du costé du Bienaymé, qui les attire a soy par la force de sa suavité, avec laquelle il lie et tire les cœurs, comme on tire les cors par les cordes et liens materielz.
Mays ce doux recueillement de nostre ame en soy mesme ne se fait pas seulement par le sentiment de la présence divine au milieu de nostre cœur, ains en quelle manière que ce soit que nous nous mettions en cette sacrée présence. Il arrive quelquefois que toutes nos puissances intérieures se resserrent et ramassent en elles mesmes, par l'extrême révérence et douce crainte qui nous saisit en considération de la souveraine majesté de Celuy qui nous est présent et nous regarde ; ainsy que, pour distraitz que nous soj^ons, si le Pape ou quelque grand prince comparoit, nous revenons a nous mesmes et retournons nos pensées sur nous, pour nous tenir en contenance et respect. On dit que la veue du soleil fait recueillir les fleurs de la flambe, autrement appellee glay ; parce qu'elles se ferment et resserrent en elles mesmes a la lueur du soleil, en l'absence duquel elles espanouissent, et se tiennent ouvertes toute la nuit. C'en est de mesme en cette sorte de recueillement de laquelle nous parlons ; car a la seule présence de Dieu, au seul sentiment que nous avons qu'il nous regarde, ou des le Ciel ou de quelqu'autre lieu hors de nous, bien que pour Ihors nous ne pensions pas a l'autre sorte de présence par laquelle il est en nous, nos facultés et puissances se ramassent et assemblent en nous mesmes pour la révérence de sa divine Majesté, que l'amour nous fait craindre d'une crainte d'honneur et de respect.
330 Traitté de l'Amour de Dieu
Certes, je connois une ame (i) a laquelle si tost qu'on mentionnoit quelque mystère ou sentence qui luy ramentevoit un peu plus expressément que l'ordinaire la présence de Dieu, tant en confession qu'en particulière conférence, elle rentroit si fort en elle mesme qu'elle avoit peyne d'en sortir pour parler et respondre ; en telle sorte, qu'en son extérieur elle demeuroit comme destituée de vie et tous les sens engourdis, jusques a ce que l'Espoux luy permist de sortir, qui estoit quelquefois asses tost et d'autres fois plus tard.
L'ame, estant donq ainsy recueillie dedans elle mesme en Dieu ou devant Dieu, se rend parfois si doucement attentive a la bonté de son Bienaymé, qu'il luy semble que son attention ne soit presque pas attention, tant elle est simplement et délicatement exercée ; comme il arrive en certains fleuves, qui coulent si doucement et également, qu'il semble a ceux qui les regardent ou navigent sur iceux de ne voir ni sentir aucun mouvement, parce qu'on ne les void nullement ondoyer ni flotter. Et c'est cet aymable repos de l'ame que la * vita, ce. xiv-xvi; bienheureuse vierge Thérèse de Jésus * appelle « orayCastellum Anirr.œ, j • j j j-zv , j > n
mansio iv, c. m. SOU de quictudc, » non guère dmerente de ce qu eUe mesme nomme « sommeil des puissances, » si toutefois je l'entens bien.
Certes, les amans humains se contentent parfois d'estre auprès ou a la veùe de la personne qu'ilz ayment,
(i) Au sujet de cette allusion et de celle qui se lit plus loin, p. 337, voir dans l'Introduction au présent volume le § iv de la seconde Partie.
Livre VI. Chapitre viii. 331
sans parler a elle et sans discourir a part eux, ni d'elle
ni de ses perfections ; assouvis, ce semble, et satisfaitz
de savourer cette bienajTnee présence, non par aucune
considération qu'ilz fassent sur icelle, mais par un
certain accoisement et repos que leur esprit prend en
elle. Mon Bienaymé m'est un bouquet de mirrhe, il
demeurera entre mes mammelles*. Mon Bienaymé * Cant., i, 12.
est a moy et moy je suis a luy, qui paist entre les
lys tandis que le jour aspire et que les ombres
s'inclinent*. Montrés-moy . donq, 0 l'Ami de mon * ibid., n, 16, 17.
ame, ou vous reposes, ou vous couches sur le midy*. * ibid., i, 6.
Voyés-vous, Theotime, comme la sainte Sulamite se
contente de sçavoir que son Bienaymé soit avec elle,
ou en son sein, ou en son parc, ou ailleurs, pourveu
qu'elle sache ou il est : aussi est elle Sulamite, toute
paisible, toute tranquille et en repos.
Or ce repos passe quelquefois si avant en sa tranquillité, que toute l'ame et toutes les puissances d'icelle demeurent comme endormies, sans faire aucun mouvement ni action quelcomque, sinon la seule volonté, laquelle mesme ne fait aucune autre chose sinon recevoir l'ayse et la satisfaction que la présence du Bienaymé luy donne. Et ce qui est encor plus admirable, c'est que la volonté n'apperçoit point cet ayse et contentement qu'elle reçoit, jouissant insensiblement d'iceluy ; d'autant qu'elle ne pense pas a soy, mais a Celuy la présence duquel luy donne ce playsir : comme il a rive maintefois que, surpris d'un léger sommeil, nous entr'oyons seulement ce que nos amis disent autour de nous ou ressentons les caresses qu'ilz nous font, presque imperceptiblement, sans sentir que nous sentons.
Néanmoins l'ame qui en ce doux repos jouit de ce délicat sentiment de la présence divine, quoy qu'elle ne s'apperçoive pas de cette jouissance, tesmoigne toutefois clairement combien ce bonheur luy est précieux et aymable, quand on le luy veut oster ou que quelque chose l'en destourne : car alhors, la pauvre ame fait des plaintz, crie, voire quelquefois pleure, comme un petit enfant
332 Traitté de l'Amour de Dieu qu'on a esveillé avant qu'il eust asses dormi, lequel, par la douleur qu'il ressent de son réveil, monstre bien la satisfaction qu'il avoit en son sommeil. Dont le divin
• Cant., Il, 7- Berger* adjure les filles de Sion, far les chevreuilz
et cerfs des campagnes, qu'elles n'esveillent point sa hienaymee jusques a ce qu'elle le veuille, c'est a dire, qu'elle s'esveiile d'elle mesme. Non, Theotime, l'ame ainsy tranquille en son Dieu ne quitteroit pas ce repos pour tous les plus grans biens du monde.
Telle fut presque la quiétude de la tressainte Madgeleyne quand, assise aux pieds de son Maistre, elle
* Lucae, x, 39. escoutoit SU Sainte parole*. Voyes-la, je vous prie,
Theotime : elle est assise en une profonde tranquillité, elle ne dit mot, elle ne pleure point, elle ne sanglotte point, elle ne souspire point, elle ne bouge point, elle ne prie point. Marthe, toute empressée, passe et repasse dedans la salette ; Marie n'y pense point. Et que fait elle donq ? elle ne fait rien, ains escoute. Et qu'est ce a dire, elle escoute ? c'est a dire, elle est la comme un vaysseau d'honneur, a recevoir goutte a goutte la mirrhe
* Cant., V, 13. de suavité que les lèvres de son Bienaymé distilloyent*
dans son cœur. Et ce divin Amant, jaloux de l'amoureux sommeil et repos de cette bienaymee, tança Marthe qui la vouloit esveiller : Marthe, Marthe, tu es bien emhesoignee et te troubles après plusieurs choses ; une seule chose néanmoins est requise : Marie a choisi
♦ Luca?, X, 40-42. la meilleure part, qui ne luy sera point ostee*. Mays
quelle fut la partie ou portion de Marie ? de demeurer en paix, en repos, en quiétude auprès de son doux Jésus.
Les peintres peignent ordinairement le bienajnné saint Jean, en la cène, non seulement reposant, mais dormant sur la poitrine de son Maistre ; parce qu'il y fut assis a la façon des Levantins, en sorte que sa teste tendoit vers le sein de son cher Amant, sur lequel, comme il ne dormoit pas du sommeil corporel, n'y ayant aucune vraysemblance en cela, aussi ne doute-je point que se
• Cant., I, I, 3. treuvant si près des mammelles * de la douceur éternelle, il n'y fit un profond, mistique et doux sommeil,
Livre VI. Chapitre ix. 333
comme un enfant d'cimour qui, attaché au tetin de sa
mère, allaite en dormant et dort en allaitant. O Dieu,
quelles délices a ce Benjamin, enfant de la joye du
Sauveur, de dormir ainsy entre les bras de son Père,
qui, le jour suivant, comme le Benoni, enfant de
douleur"^, le recommanda aux douces mammelles de * Gen., xxxv, iî
sa Mère ! Rien n'est plus désirable au petit enfant, soit
qu'il veille ou qu'il dorme, que la poitrine de son père
et le sein de sa mère.
Quand donques vous seres en cette simple et pure confiance filiale auprès de Nostre Seigneur, demeurés-y, mon cher Theotime, sans vous remuer nullement pour faire des actes sensibles ni de l'entendement ni de la volonté ; car cet amour simple de confiance et cet endormissement amoureux de vostre esprit entre les bras du Sauveur, comprend par excellence tout ce que vous ailes cherchant ça et la pour vostre goust. Il est mieux de dormir sur cette sacrée poitrine que de veiller ailleurs, ou que ce soit.
N'aves vous jamais pris garde, Theotime, a l'ardeur avec laquelle les petitz enfans s'attachent quelquefois au tetin de leurs mères quand ilz ont faim ? On les void grommelans, serrer et presser de la bouche le chicheron, sucçans le lait si avidement que mesme ilz en donnent de la douleur a leurs mères. Mais après que la fraicheur du lait a aucunement appaysé la chaleur appétissante de leur petite poitrine, et que les aggreables vapeurs qu'il envoyé a leur cerveau commencent a les endormir, Theotime, vous les verries fermer tout bellement leurs petitz yeux et céder petit a petit au sommeil, sans
334 Traitté de l'Amour de Dieu quitter néanmoins le tetin, sur lequel ilz ne font nulle action que celle d'un lent et presqu'insensible mouvement de lèvres, par lequel ilz tirent tous- jours le lait qu'ilz avalent imperceptiblement : et cela ilz le font sans y penser, mais non pas certes sans playsir, car si on leur oste le tetin avant que le profond sommeil les ait accablés, ilz s'esveillent et pleurent amèrement, tesmoignans par la douleur qu'ilz ont en la privation qu'ilz avoyent beaucoup de douceur en la possessionOr il en est de rnesme de l'ame qui est en repos et quiétude devant Dieu ; car elle succe presqu' insensiblement la douceur de cette présence, sans discourir, sans opérer, et sans faire chose quelconque par aucune de ses facultés sinon par la seule pointe de la volonté, qu'elle remue doucement et presqu'imperceptiblement, comme la bouche par laquelle entre la délectation et l'assouvissement insensible qu'elle prend a jouir de la présence divine. Que si on incommode cette pauvre petite pouponne et qu'on luy veuille oster la poupette, d'autant qu'elle semble endormie, elle monstre bien alhors, qu'encor qu'elle dorme pour tout le reste des choses elle ne dort pas néanmoins pour celle la ; car elle apperçoit le mal de cette séparation et s'en fasche, monstrant par la le playsir qu'elle prenoit, quoy que sans y penser, au bien qu'elle possedoit. La bienheu* iter Perfectionis, rcuse Mère Therese ayant escrit* qu'elle treuvoit cette
simiUtude a propos, je l'ay ainsy voulu declairer.
Mays dites moy, Theotime, l'ame recueillie en son Dieu, pourquoy, je vous prie, s'inquieteroit elle ? n'a-elle pas sujet de s'accoiser et demeurer en repos ? Car, que chercheroit elle ? Elle a treuvé Celuy qu'elle cherchoit ; que luy reste-il plus sinon de dire : J'ay treuvé mon
* Cant.,iii, 4. cher Bienaymé, je le tiens et ne quitteray point*.
Elle n'a plus besoin de s'amuser a discourir par l'entendement, car elle void d'une si douce veiie son Espoux présent que les discours luy seroyent inutiles et superflus. Que si mesme elle ne le void pas par l'entendement elle ne s'en soucie point, se contentant de le sentir près d'elle par l'ayse et satisfaction que la volonté en reçoit.
Livre VI. Chapitre ix 335
Hé, la Mere de Dieu, Nostre Dame et Maistresse, estant grosse, ne voyoit pas son divin Enfant, mais le sentant dedans ses entrailles sacrées, vray Dieu, quel contentement en ressentoit-elle ! Et sainte Elizabetli, ne jouit-elle pas admirablement des fruitz de la divine présence du Sauveur, sans le voir, au jour de la tressainte Visitation ? L'ame non plus n'a aucun besoin, en ce repos, de la mémoire, car elle a présent son Amant ; elle n'a pas aussi besoin de l'imagination, car qu'est-il besoin de se représenter en image, soit extérieure soit intérieure, celuy de la présence duquel on jouit ? De sorte qu'en fin c'est la seule volonté qui attire doucement, et comme en tettant tendrement, le lait de cette douce présence, tout le reste de l'ame demeurant en quiétude avec elle, par la suavité du playsir qu'elle prend.
On ne se sert pas seulement du vin emmiellé pour retirer et rappeller les avettes dans les ruches, mays on s'en sert encor pour les appayser ; car, quand elles font des séditions et mutineries entr'elles, s'entretuant et desfaisant les unes les autres, leur gouverneur n'a point de meilleur remède que de jetter du vin emmiellé au milieu de ce petit peuple effarouché ; d'autant que les particuliers desquelz il est composé, sentans cette suave et aggreable odeur, s'appaysent, et s'occupans a la jouissance de cette douceur demeurent accoysés et tranquilles. O Dieu éternel, quand par vostre douce présence vous jettes les odorans parfums dedans nos cœurs, parfums res-jouissans plus que le vin délicieux* et plus * Cant., iv, 10. que le miel, alhors toutes les puissances de nos âmes entrent en un aggreable repos, avec un accoysement si parfait, qu'il n'y a plus aucun sentiment que celuy de la volonté, laquelle, comme l'odorat spirituel, demeure doucement engagée a sentir, sans s'en appercevoir, le bien incomparable d'avoir son Dieu présent.