Traité de l'amour de Dieu (Traitté de l'Amour de Dieu) (page 5)

François de Sales · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — éd. d'Annecy t. IV-V (OCR) · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

336 Traitté de l'Amour de Dieu

Il y a des espritz actifs, fertiles et foisonnans en considérations ; il y en a qui sont souples, replians et qui ayment grandement a sentir ce qu'ilz font, qui veulent tout voir et esplucher ce qui se passe en eux, retournans perpétuellement leur veue sur eux mesmes pour reconnoistre leur avancement ; il y en a encor d'autres qui ne se contentent pas d'estre contens s'ilz ne sentent, regardent et savourent leur contentement, et sont semblables a ceux qui, estans bien vestus contre le froid, ne penseroyent pas l'estre s'ilz ne sçavoyent combien de robbes ilz portent, ou qui voyans leurs cabinetz pleins d'argent, ne penseroyent pas estre riches s'ilz ne sçavoyent le compte de leurs escus.

Or tous ces espritz sont ordinairement sujetz d'estre troublés en la sainte orayson ; car si Dieu leur donne le sacré repos de sa présence, ilz le quittent volontairement pour voir comme ilz se comportent en iceluy et pour examiner s'ilz y ont bien du contentement, s'inquietans pour sçavoir si leur tranquillité est bien tranquille et leur quiétude bien quiète : si que, en lieu d'occuper doucement leur volonté a sentir les suavités de la présence divine, ilz employent leur entendement a discourir sur les sentimens qu'ilz ont ; comme une espouse qui s'amuseroit a regarder la bague avec laquelle elle auroit esté espousee, sans voir l'espoux mesme qui la luy auroit donnée. Il y a bien de la différence, Theotime, entre s'occuper en Dieu qui nous donne du

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contentement, et s'amuser au contentement que Dieu nous donne.

L'ame, donq, a qui Dieu donne la sainte quiétude amoureuse en l'orayson, se doit abstenir tant qu'elle peut de se regarder soy mesme ni son repos, lequel pour estre gardé ne doit point estre curieusement regardé ; car qui l'affectionne trop le perd, et la juste règle de le bien affectionner c'est de ne point l'affecter. Et comme l'enfant qui, pour voir ou il a ses pieds, a osté sa teste du sein de sa mère, y retourne tout incontinent parce qu'il est fort mignard, ainsy faut il que si nous nous appercevons d'estre distraitz par la curiosité de sçavoir ce que nous faysons en l'orayson, soudain nous remettions nostre cœur en la douce et paysible attention de la présence de Dieu, de laquelle nous estions divertis. Néanmoins il ne faut pas croire qu'il y ait aucun péril de perdre cette sacrée quiétude par les actions du cors ou de l'esprit qui ne se font ni par légèreté ni par indiscrétion ; car, comme dit la bienheureuse Mère Thérèse*, c'est une superstition d'estre si ialoux de ce * iter Perfectionis,

•^ . , . c. XXXI (a/, xxxii).

repos, que de ne vouloir ni tousser, m cracher, m respirer, de peur de le perdre : d'autant que Dieu qui donne cette paix, ne l'oste pas pour telz mouvemens nécessaires, ni pour les distractions et divagations de l'esprit quand elles sont in\ olontaires ; et la volonté estant une fois bien amorcée a la présence divine ne laisse pas d'en savourer les douceurs, quoy que l'entendement ou la mémoire se soyent eschappés et desbandés après des pensées estrangeres et inutiles.

Il est vray qu'alhors la quiétude de l'ame n'est pas si grande comme si l'entendement et la mémoire conspiroyent avec la volonté, mais toutefois elle ne laisse pas d'estre une vraye tranquilHté spirituelle, puisqu'elle règne en la volonté, qui est la maistresse de toutes les autres facultés. Certes, nous avons veu une ame (i) extrêmement attachée et jointe a son Dieu, laquelle néanmoins avoit l'entendement et la mémoire tellement

(i) Voir note (i), p. 330.

338 Traitté de l'Amour de Dieu libre de toute occupation intérieure, qu'elle entendoit fort distinctement ce qui se disoit autour d'elle et s'en resouvenoit fort entièrement, encor qu'il luy fut impossible de respondre ni de se desprendre de Dieu, auquel elle estoit attachée par l'application de sa volonté. Mais je dis tellement attachée, qu'elle ne pouvoit estre retirée de cette douce occupation sans en recevoir une grande douleur qui la provoquoit a des gemissemens, lesquelz mesme elle faisoit au plus fort de sa consolation et quiétude ; comme nous voyons les petitz enfans grommeler et faire des petitz plaintz quand ilz ont ardemment désiré le lait et qu'ilz commencent a tetter ; ou comme fit Jacob qui, en baysant la belle et chaste Rachel, * Gen., XXIX, 11. jettant un cri, pleura* de la véhémence de la consolation et tendreté qu'il sentoit : si que cette ame de laquelle je parle, ayant la seule volonté engagée, et l'entendement, mémoire, ouïe et imagination libre, ressembloit, comme je pense, au petit enfant qui allaitant pourroit voir, ouïr et mesme remuer les bras, sans pour cela quitter son cher tetin.

Mays pourtant la paix de l'ame seroit bien plus grande et plus douce si on ne faysoit point de bruit autour d'elle et qu'elle n'eust aucun sujet de se mouvoir ni quant au cœur ni quant au cors, car elle voudroit bien estre toute occupée en la suavité de cette présence divine ; mais ne pouvant quelquefois s'empescher d 'estre divertie es autres facultés, elle conserve au moins la quiétude en la volonté, qui est la faculté par laquelle elle reçoit la jouissance du bien. Et notés qu'alhors la volonté retenue en quiétude par le playsir qu'elle prend en la présence divine, elle ne se remue point pour ramener les autres puissances qui s'esgarent ; d'autant que si elle vouloit entreprendre cela elle perdroit son repos, s'esloignant de son cher Bienaymé, et perdroit sa peyne de courir ça et la pour attrapper ces puissances volages, lesquelles aussi bien ne peuvent jamais estre si utilement appellees a leur devoir que par la persévérance de la volonté en la sainte quiétude, car petit a petit toutes les facultés sont attirées par le playsir que

Livre VI. Chapitre xi. 339

la volonté reçoit et duquel elle leur donne certains

ressentimens, comme des parfums, qui les excitent a

venir auprès d'elle pour participer au bien dont elle jouit.

DE LA SAINTE QUIETUDE, ET d'UNE EXCELLENTE ABNEGATION

Suivant ce que nous avons dit, la sainte quiétude a donq divers degrés : car quelquefois elle est en toutes les puissances de l'ame, jointes et unies a la volonté ; quelquefois elle est seulement en la volonté, en laquelle elle est aucunes fois sensiblement et d'autres fois imperceptiblement, d'autant qu'il arrive parfois que l'ame tire un contentement incomparable de sentir, par certaines douceurs intérieures, que Dieu luy est présent, comme il advint a sainte Elizabeth quand Nostre Dame la visita ; et d'autres fois l'ame a une certaine ardente suavité d'estre en la présence de Dieu, laquelle pour Uiors luy est imperceptible, comme il advint aux disciples pèlerins qui ne s'apperceurent bonnement de l'aggreable playsir dont ilz estoyent touchés, marchans avec Nostre Seigneur, sinon quand ilz furent arrivés et qu'ilz l'eurent reconneu en la divine fraction du

pain*. *Lucae,x.\iv, 31-35.

Quelquefois, non seulement l'ame s'apperçoit de la présence de Dieu, mais elle l'escoute parler par certaines clartés et persuasions intérieures qui tiennent lieu de paroles. Aucunes fois elle le sent parler et luy parle réciproquement, mais si secrettement, si doucement,

34° Traitté de l'Amour de Dieu

si bellement, que c'est sans pour cela perdre la sainte paix et quiétude : si que, sans se resveiller elle veille

* Gant., V, 2. avec lu}^*, c'est a dire, elle veille et parle a son Bienaymé, cœur [à cœur (i),] avec autant de suave tranquillité et de gracieux repos comme si elle sommeilloit doucement. Et d'autres fois elle sent parler l'Espoux, mais elle ne sçauroit luy parler, parce que l'ayse de l'ouïr ou la révérence qu'elle luy porte la tient en silence, ou bien parce qu'elle est en sécheresse et tellement alangourie d'esprit qu'elle n'a de force que pour ouïr et non pas pour parler ; comme il arrive corporellement quelquefois a ceux qui commencent a s'endormir ou qui sont grandement affoiblis par quelque maladie.

Mays en fin, quelquefois ni elle n'oyt son Bienaymé, ni elle ne luy parle, ni elle ne sent aucun signe de sa présence, ains simplement elle sçait qu'elle est en la présence de son Dieu, auquel il plait qu'elle soit la. Imagines vous, Theotime, que le glorieux apostre saint Jean eust dormi d'un sommeil corporel sur la poitrine de son cher Seigneur en la sainte cène, et qu'il se fust endormi par le commandement d'iceluy : certes, en ce cas-la, il eust esté en la présence de son Maistre sans le sentir en façon quelcomque. Et remarqués, je vous prie, qu'il faut plus de soin pour se mettre en la présence de Dieu que pour y demeurer Ihors que l'on s'y est mis, car pour s'y mettre il faut appliquer sa pensée et la rendre actuellement attentive a cette présence, ainsy

* Partie II, c. n. quc je le dis en l'Introduction* ; mais quand on s'est

mis en cette présence, on s'y tient par plusieurs autres mo37ens, tandis que, soit par l'entendement, soit par la volonté, on fait quelque chose en Dieu ou pour Dieu : comme, par exemple, le regardant, ou quelque chose pour l'amour de luy ; l'escoutant, ou ceux qui parlent pour luj'' ; parlant a luy, ou a quelqu'un pour l'amour de luy, et faisant quelqu'œuvre, quelle qu'elle soit, pour son honneur et service. Ains on se maintient en la

(i) Les mots à c(£ur ont été ajoutés pour compléter la pensée et suppléer au texte évidemment fautif en cet endroit.

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présence de Dieu, non seulement l'escoutant, ou le regardant, ou luy parlant, mais aussi attendant s'il luy plaira de nous regarder, de nous parler, ou de nous faire parler a luy ; ou bien encor ne faysant rien de tout cela, mais demeurant simplement ou il luy plaist que nous soyons et parce qu'il luy plaist que nous y so3''ons. Que si, a cette simple façon de demeurer devant Dieu, il luy plaist d'adjouster quelque petit sentiment que nous sommes tout siens et qu'il est tout nostre, o Dieu, que ce nous est une grâce désirable et pretieuse !

Mon cher Theotime, prenons encor la liberté de faire cette imagination. Si une statue que le sculpteur auroit nichée dans la galerie de quelque grand prince, estoit douée d'entendement, et qu'elle peust discourir et parler, et qu'on luy demandast : O belle statue, dis moy, pcurquoy es tu la dans cette niche ? Parce, respondroit elle, que mon maistre m'y a colloquee. Et si l'on repliquoit : Mays pourquoy y demeures tu sans rien faire ? Parce, diroit elle, que mon maistre ne m'y a pas placée affin que je fisse chose quelcomque, ains seulement aiïïn que j'y fusse immobile. Que si derechef on la pressoit en disant : Mays, pauvre statue, dequoy te sert-il d'estre la de la sorte ? Hé Dieu ! respondroit-elle, je ne suis pas icy pour mon interest et service, mais pour obéir et servir a la volonté de mon seigneur et sculpteur, et cela me suffit. Et si on rechargeoit en cette sorte : Or dis-moy donq, statue, je te prie, tu ne vois point ton maistre, et comme prens tu du contentement a le contenter ? Non certes, confesseroit elle, je ne le voy pas, car j'ay des yeux non pas pour voir, comme j'ay des pieds non pas pour marcher ; mais je suis trop contente de sçavoir que mon cher maistre me void ici et prenne playsir de m'y voir. Mays si l'on continuoit la dispute avec la statue et qu'on luy dist : Mays ne voudrois-tu pas bien avoir du mouvement pour t'approcher de l'ouvrier qui t'a fait, aifin de luy faire quelque autre meilleur service ? sans doute elle le nieroit et protesteroit qu'elle ne voudroit pas faire autre chose

342 Traitté de l'Amour de Dieu sinon que son maistre le voulust. Et quoy donques ! conclneroit on, tu ne desires rien sinon d'estre une immobile statue la dedans cette creuse niche ? Non certes, diroit en fin cette sage statue, non, je ne veux rien estre sinon une statue, et tous- jours dedans cette niche tandis que mon sculpteur le voudra, me contentant d'estre ici et ainsy, puisque c'est le contentement de celuy a qui je suis et par qui je suis ce que je suis.

O vray Dieu, que c'est une bonne façon de se tenir en la présence de Dieu, d'estre et vouloir tous-jours et a jamais estre en son bon playsir ! car ainsy, comme je pense, en toutes occurrences, ouy mesme en dormant profondement, nous sommes encor plus profondement en la tressainte présence de Dieu. Ouy certes, Theotime, car si nous l'ajinons, nous nous endormons non seulement a sa veue mais a son gré, et non seulement par sa volonté mais selon sa volonté ; et semble que ce soit luy mesme, nostre Créateur et Sc\ilpteur céleste, qui nous jette la sur nos litz, comme des statues dans leurs niches, afftn que nous nichions dans nos litz comme les oyseaux couchent dans leurs nids ; puis a nostre resveil, si nous y pensons bien, nous treuvons que Dieu nous a tous- jours esté présent, et que nous ne nous sommes pas non plus esloignés ni séparés de luy. Nous avons donq esté la, en la présence de son bon playsir, quoy que sans le voir et sans nous en appercevoir ; si * Gen., XXVIII, i6. que nous pourrions dire, a l'imitation de Jacob * : Vrayement j'ay dormi auprès de mon Dieu et entre les bras de sa divine présence et providence, et je n'en sçavois rien.

Or cette quiétude en laquelle la volonté n'agit que par un très simple acquiescement au bon playsir divin, voulant estre en l'orayson sans aucune prétention que d'estre a la veue de Dieu selon qu'il luy plaira, c'est une quiétude souverainement excellente, d'autant qu'elle est pure de toute sorte d'interest, les facultés de l'ame n'y prenant aucun contentement, ni mesme la volonté, sinon en sa suprême pointe, en laquelle elle se contente de n'avoir aucun autre contentement sinon celuj' d'estre

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sans contentement, pour l'amour du contentement et bon playsir de son Dieu, dans lequel elle se repose. Car, en somme, c'est le comble de l'amoureuse extase de n'avoir pas sa volonté en son contentement, mais en celuy de Dieu, ou de n'avoir pas son contentement en sa volonté, mais en celle de Dieu.

(a) Les choses humides et liquides reçoivent aysement les figures et limites qu'on leur veut donner, d'autant qu'elles n'ont nulle fermeté ni solidité qui les arreste ou borne en elles mesmes. Mettes de (b) la liqueur dans un vaysseau, et vous verres qu'elle demeurera bornée dans les hmites du vaysseau, lequel s'il est rond ou quarré la liqueur sera de mesme, n'ayant aucune i^) limite ni figure, sinon celle du vaysseau qui la contient.

L'ame n'en est pas de mesme par nature, car elle a ses figures et ses bornes propres : elle a sa figure par ses habitudes et inclinations, et ses bornes par sa propre volonté ; et quand elle est arrestee a ses inclinations et volontés propres, nous disons qu'elle est dure, c'est a dire opiniastre, obstinée : Je vous osteray, dit Dieu*, vostre cœur de pierre, c'est a dire, je vous *Ezech.,xxxvi,

(a) [Les choses humides et liquides n'ont point de solidité et fermeté en leurs bornes ni en leur figure, ains reçoivent sans resistence les limites qu'on leur donne et l'impression des figures.. .J

(b) Mettes de — ("l'eau, du vin, de l'huylc.J

(i) Corrigé d'après l'Autographe. La première édition porte la leçon fautive : « aucune ni limite. »

344 Traitté de l'Amour de Dieu osteray vostre obstination. Pour faire changer de figure au caillou, au fer, au boys, il y faut la coignee, le marteau, le feu. On appelle cœur de fer, de boys ou de pierre celuy qui ne reçoit pas aysement les impressions divines, (<=) ains demeure en sa propre volonté, emmi les inclinations qui accompaignent nostre nature dépravée ; au contraire, un cœur doux, maniable et traittable est appelle un cœur fondu et liquéfié : Moti cœur, dit

* Ps. XXI, 15. David* parlant en la personne de Nostre Seigneur sur

la croix, mon cœur est fait comtne de la cire fondue, au milieu de mon ventre. Cleopatra, cette infâme reyne d'Egypte, voulant enchérir sur tous les excès et toutes les dissolutions que Marc Anthoine avoit fait en banquetz, fit apporter a la fin d'un festin qu'elle faysoit a son tour, un bocal de fin vinaigre, dedans lequel elle jetta une des perles qu'elle portoit en ses oreilles, estimée deux centz cinquante mille escus ; puis la perle estant résolue, fondue et liquéfiée, elle l'avala, et eust encor enseveli l'autre perle, qu'elle avoit en l'autre oreille, dans la cloaque de son vilain estomach, si

* piin., Hist. nat., Lucius Plancus ne l'eust empeschee *. Le cœur du

Lviii). Sauveur, vraye perle onentale, uniquement unique et

de prix inestimable, jette au milieu d'une mer d'aigreurs incomparables au jour de sa Passion, se fondit en soy mesme, se résolut, desfit et escoula en douleur sous l'effort de tant d'angoisses mortelles ; mays l'amour,

* Gant., viii, 6. plus fort que la mort*, amoUit, attendrit et fait fondre

les cœurs encor bien plus promptement que toutes les autres passions.

* ibid., V, 6. Mon ame, dit l'amante sacrée*, s'est toute fondue

a mesme que mon Bienaymé a 'parlé ; et qu'est ce a dire, elle s'est fondue, sinon, elle ne s'est plus contenue en elle mesme, ains s'est escoulee devers son divin

(c) les impressions divines, — fcar encor quil reçoive sans difficulté les impressions humaines ou diaboliques, cela ne luy oste pas sa dureté, ains au contraire l'endurcit davantage, puisque tout cela ne fait que confirmer l'amour propre, la volonté dépravée et les inclinations mauvaises.]

Livre VI. Chapitre xii. 345

Amant ? Dieu ordonna a Moyse qu'il parlast au rocher, et il produiroit des eaux*; ce n'est donq pas merveille * Num., xx, s. si luy mesme fit fondre l'ame de son amante Ihors qu'il luy parloit en sa douceur. Le baume* est si espais de sa * Piin., Hist. nat., nature qu'il n'est point fluide ni coulant, et plus il est u;^"' ''' '''''' ^"^' gardé plus il s'espaissit, et en fin s'endurcit devenant rouge et transparent ; mais la chaleur le dissout et rend fluide. L'amour avoit rendu l'Espoux fluide et coulant, dont l'Espouse l'appelle une huyle respandue*; et * Cant., i, 2. voyla que maintenant elle asseure qu'elle mesme est toute fondue d'amour : Mon ame, dit-elle *, s'est * Supra. escoulee Ihors que mon Bienaymé a parlé. L'amour de l'Espoux estoit dans son cœur et sous ses mammelles comme un vin nouveau bien puissant qui ne peut estre retenu dans son tonneau, car il se respandoit de toutes pars ; et parce que l'ame suit son amour, après que l'Espouse a dit : Vos mammelles sont meilleures que le vin, respandant des unguens pretieux, elle adjouste : Vous aves nom, huyle respandue * ; * ibid., i, i, 2. et comme l'Espoux avoit respandu son amour et son ame dans le cœur de l'Espouse, aussi l'Espouse réciproquement verse son ame dans le cœur de l'Espoux. Et comme l'on void qu'un bornai ou costeau touché des rayons ardens, sort de soy mesme et quitte sa forme pour (d) s'escouler devers l'endroit duquel les rayons le touchent, ainsy l'ame de cette amante s'escoula du costé de la voix de son Bienaymé, sortant d'elle mesme et des Hmites de son estre naturel pour suivre Celuy qui luy parloit.

Mays comme se fait cet escoulement sacré de l'ame en son Bienaymé ? Une extrême complaysance de l'amant en la chose aymee produit une certaine impuissance spirituelle qui fait que l'ame ne se sent plus aucun pouvoir de demeurer en soy mesme ; c'est pourquoy, comme un baume fondu, qui n'a plus de fermeté ni de solidité, elle se laisse aller et escouler en ce qu'elle

(d) [Fin du Ms. de ce chapitre.]

346 Traitté de l'Amour de Dieu ayme : elle ne se jette pas par manière d'eslancement ni elle ne se serre pas par manière d'union, mais elle se va doucement coulant, comme une chose fluide et liquide, dedans la Divinité qu'elle ajone. Et comme nous voyons que les nuées espaissies par le vent de midy, se fondant et convertissant en pluie ne peuvent plus demeurer en elles mesmes, ains tumbent et s'escoulent en bas, se meslant si intimement avec la terre qu'elles destrempent qu'elles ne sont plus qu'une mesme chose avec icelle, ainsy l'ame laquelle, quoy qu'amante, demeuroit encor en elle mesme, sort par cet escoulement sacré et fluidité sainte, et se quitte soy mesme, non seulement pour s'unir au Bienaymé, mais pour se mesler toute et se destremper avec luy.

Vous voyes donq bien, Theotime, que l'escoulement d'une ame en son Dieu n'est autre chose qu'une véritable extase, par laquelle l'ame est toute hors des bornes de son maintien naturel, toute meslee, absorbée et engloutie en son Dieu : dont il arrive que ceux qui parviennent a ce saint excès de l'amour divin, estans par après revenuz a eux, ne voyent rien en la terre qui les contente, et vivans en un extrême anéantissement d'eux mesmes demeurent fort alangouris en tout ce qui appartient aux sens, et ont perpétuellement au cœur la maxime de la bienheureuse vierge Thérèse de Jésus : « Ce qui n'est pas Dieu ne m'est rien. » Et semble que telle fut la passion amoureuse de ce grand ami du Bienaymé, qui disoit : Je vis, mais non pas moy, ains

♦ Gaiat., II, 20. Jésus Christ vit en moy*; et : Nostre vie est cachée

* Coioss., m, 3. avec Jésus Christ en Dieu*. Car dites moy, je vous

prie, Theotime, si une goutte d'eau élémentaire jettee dans un océan d'eau naphe, estoit vivante et qu'elle peust parler et dire Testât auquel elle seroit, ne crieroit elle pas de grande joye : O morteJz. je vis voirement, mais je ne vis pas moy mesme, ains cet océan vit en moy et ma vie est cachée en cet abisme.

L'ame escoulee en Dieu ne meurt pas ; car, comme pourroit-elle mourir d'estre abismee en la vie ? mais elle vit sans vivre en elle mesme, parce que, comme

Livre VI. Chapitre xiii. 347

les estoiles sans perdre leur lumière ne luisent plus en la présence du soleil, ains le soleil luit en elles et sont cachées en la lumière du soleil, aussi l'ame, sans perdre sa vie, ne vit plus estant meslee avec Dieu, ains Dieu vit en elle. Telz furent, je pense, les sentimens des grans bienheureux Philippe Nerius et François Xavier, quand, accablés des consolations célestes, ilz demandoyent a Dieu qu'il se retirast pour un peu d'eux, puisqu'il vouloit que leur vie parust aussi encor un peu au monde, ce qui ne se pou voit tandis qu'elle est oit toute cachée et absorbée en Dieu.

Tous ces motz amoureux sont tirés de la ressemblance qu'il y a entre les affections du cœur et les passions du cors. La tristesse, la crainte, l'espérance, la hayne et les autres affections de l'ame n'entrent point dans le cœur que l'amour ne les y tire après soy. Nous ne haïssons le mal sinon parce qu'il est contraire au bien que nous aymons ; nous craignons le mal futur parce qu'il nous privera du bien que nous aymons. Qu'un mal soit extrême, nous ne le haïssons néanmoins jamais, sinon a mesure que nous chérissons le bien auquel il est opposé. Qui n'ayme pas beaucoup la chose publique, ne se met pas beaucoup en peyne si elle se ruine ; qui n'ayme guère Dieu, ne hait non plus guère le péché. L'amour est la première, ains le principe et l'origine de toutes les passions ; c'est pourquoy c'est luy qui entre le premier dans le cœur, et parce qu'il pénètre et perce jusques au fin fond de la volonté ou il a son siège, on dit qu'il blesse le cœur. Il est « aigu, » dit l'apostre

348 Traitté de l'Amour de Dieu

* De Cœi. Hierar., de la France *, et entre très intimement dans l'esprit.

c. viijCircainitiiun. rr • • .

(Vide Magist. Sent. Les autres anections entrent voirem.ent aussi, mais c'est

et aUos, m locum.) ^^^ l'entremise de l'amour, car c'est luy qui, perçant le

cœur, leur fait le passage ; ce n'est que la pointe du

dard qui blesse, le reste aggrandit seulement la blesseure et la douleur.

Or s'il blesse, il donne par conséquent de la douleur. Les grenades, par leur couleur vermeille, par la multitude de leurs grains si bien serrés et rangés, et par leurs belles couronnes, représentent naifvement, ainsy

* ini Reg.,xvi,i2; que dit Saint Grégoire*, la tressainte charité, toute

Homil. in Ezech., •■■■, , , -r>,. , ,

1. II, hom. IV. vermeille a cause de son ardeur envers Dieu, comblée de toute la variété des vertus, et qui seule obtient et porte la couronne des recompenses éternelles ; mays le suc des grenades, qui, comme nous sçavons, est si agréable aux sains et aux malades, est tellement meslé d'aigreur et de douceur, qu'on ne sçauroit discerner s'il res-jouit le goust ou bien parce qu'il a son aigreur doucette, ou bien parce qu'il a une douceur aigrette. Certes, Theotime, l'amour est ainsy aigre-doux, et tandis que nous sommes en ce monde il n'a jamais une douceur parfaittement douce, parce qu'il n'est pas parfait ni jamais purement assouvi et satisfait ; et néanmoins il ne laisse pas d'estre grandement aggreable, son aigreur afftnant la suavité de sa douceur comme sa douceur aiguise la grâce de son aigreur. Mais cela, comme se peut-il faire ? On a veu tel jeune homme entrer en conversation, libre, sain et fort g^.y, qui ne prenant pas garde a soy, sent bien, avant que d'en sortir, que l'amour se servant des regars, des maintiens, des paroles, voire mesme des cheveux d'une imbecille et foible créature, comme d'autant de flèches, aura féru et blessé son chetif cœur en sorte que le voyla tout triste, morne et estonné. Pourquoy, je vous prie, est il triste ? c'est sans doute parce qu'il est blessé. Et qui l'a blessé ? l'amour.

Mays puisque l'amour est enfant de la complaysance, comme peut il blesser et donner de la douleur ? Quelquefois l'objet bienaymé est absent ; et Ihors, mon

Livre VI. Chapitre xiii. 349

cher Theotime, l'amour blesse le cœur par le désir qu'il excite, lequel ne pouvant estre assouvi tourmente grandement l'esprit. Si une abeille avoit piqué un enfant, certes, vous auries beau luy dire : ah, mon enfant, l'abeille qui t'a piqué c'est celle la mesme qui fait le miel que tu treuves si bon ; car, il est vray, diroit-il, son miel est bien doux a mon goust, mais sa piqueure est bien douloureuse, et tandis que son eguillon est dedans ma joue je ne puis m'accoyser ; et ne voyes vous pas que ma face en est toute enflée ? Theotime, certes l'amour est une complaysance, et par conséquent il est fort aggreable, pourveu qu'il ne laisse point dedans nos cœurs l'eguillon du désir ; mais quand il le laisse, il laisse avec iceluy une grande douleur. Il est vray que cette douleur provient de l'amour, et partant c'est une amiable et aymable douleur, Oyes les eslans douloureux, mais amoureux, d'un amant royal* : Mon * Ps. xu, 3, 4. ame a soif de son Dieti fort et vivant; hé, quand viendray-je et paroistray-je devant la face de mon Dieu ? Mes larmes m'ont servi de pain nuit et jour, tandis qu'on me dit : ou est ton Dieu ? Ainsy la sacrée Sulamite, toute destrempee en ses douloureuses amours, parlant aux filles de Hierusalem : Helas, dit-elle, je vous conjure, si vous rencontres mon Ami, annoncés luy ma peyne, parce que je languis toute blessée de son amour"^-. L'espérance diferee * Cant., v, 8. afflige l'ame'^. * Prov.,xiii, 12.

Or, les douloureuses blesseures de l'amour sont de plusieurs sortes, i. Les premiers traitz que nous recevons de l'amour s'appellent blesseures, parce que le cœur qui sembloit sain, entier et tout a soy mesme tandis qu'il n'aymoit pas, commence, Ihors qu'il est atteint d'amour, a se séparer et diviser de soy mesme pour se donner a l'objet aymé : or cette division ne se peut faire sans douleur, puisque la douleur n'est autre chose que la division des choses vivantes qui se tiennent l'une a l'autre. 2. Le désir pique et blesse incessamment le cœur dans lequel il est, comme nous avons dit.

3. Mays, Theotime, parlant de l'amour sacré, il y a en

35© Traitté de l'Amour de Dieu

la prattiqiie d'iceluy une sorte de blesseure que Dieu luy mesme fait quelquefois en l'ame qu'il veut grandement perfectionner : car il luy donne des sentimens admirables et des attraitz non pareilz pour sa souveraine bonté, comme la pressant et sollicitant de l'aymer ; et Ihors elle s'eslance de force comme pour voler plus haut vers son divin objet, mays demeurant courte parce qu'elle ne peut pas tant aymer comme elle désire, o Dieu ! elle sent une douleur qui n'a point d'égale. A mesme tems qu'elle est attirée puissamment a voler vers son cher Bienaymé, elle est aussi retenue puissamment et ne peut voler, comme attachée aux basses misères de cette vie mortelle et de sa propre impuissance ; elle désire des aysles de colombe pour voler en

* Ps. Liv, 7- son repos *, et elle n'en treuve point : la voyla donq

rudement tourmentée entre la violence de ses eslans et celle de son impuissance. 0 misérable que je suis, disoit l'un de ceux qui ont expérimenté ce travail, qui

* Rom., VII, 24. me délivrera du cors de cette mortalité* ? Alhors,

si vous y prenes garde, Theotime, ce n'est pas le désir d'une chose absente qui blesse le cœur, car l'ame sent que son Dieu est présent, il l'a des-ja menée dans son cellier a vin, il a arboré sur son cœur V estendart de H b"*^ ''t's' t"^*^ ^'^^our*; mays quoy que des-ja il la voye toute sienne, il la presse, et descoche de tems en tems mille et mille traitz de son amour, hty monstrant par des nouveaux moyens combien il est plus aymable qu'il n'est aymé : et elle, qui n'a pas tant de force pour l'aymer que d'amour pour s'efforcer, voyant ses effortz si imbecilles en comparayson du désir qu'elle a pour aymer dignement Celuy que nulle force ne peut asses aymer, helas, elle se sent outrée d'un tounnent incomparable ; car, autant d'eslans qu'elle fait pour voler plus haut en son désirable amour, autant reçoit-elle de secousses de douleur.

Ce cœur amoureux de son Dieu, désirant infiniment d'aymer, void bien que néanmoins il ne peut ni asses aymer ni asses désirer. Or ce désir qui ne peut reuscir est comme un dard dans le flanc d'un esprit généreux ;

Livre VI. Chapitre xiii. 351

mais la douleur qu'on en reçoit ne laisse pas d'estre aymable, d'autant que quicomque désire bien d'aymer, ayme aussi bien a désirer, et s'estimeroit le plus misérable de l'univers s'il ne desiroit continuellement d'aymer ce qui est si souverainement a3miable : désirant d'aymer il reçoit de la douleur, mays aymant a désirer il reçoit de la douceur.

Vray Dieu, Theotime, que vay-je dire ! Les Bienheureux qui sont en Paradis, voyans que Dieu est encor plus aymable qu'ilz ne l'ayment, pasmeroyent et periroyent éternellement du désir de l'aymer davantage, si la tressainte volonté de Dieu n'imposoit a la leur le repos admirable dont elle jouit ; car ilz ayment si souverainement cette souveraine volonté, que son vouloir arreste le leur et le contentement divin les contente, acquiesçans d'estre bornés en leur amour par la volonté mesme de laquelle la bonté est l'object de leur amour. Que si cela n'estoit, leur amour seroit également délicieux et douloureux : délicieux pour la possession d'un si grand bien, douloureux pour l'extrême désir d'un plus grand amour. Dieu, donq, tirant continuellement, s'il faut ainsy dire, des sagettes du carquois de son infinie beauté, blesse l'ame de ses amans, leur faysant clairement voir qu'ilz ne l'ayment pas a beaucoup près de ce qu'il est aymable. Celuy des mortelz qui ne désire pas d'aymer davantage la divine Bonté, il ne l'ayme pas asses : la suffisance en ce divin exercice ne suffit pas a celuy qui s'y veut arrester comme si elle luy suffisoit.

352 Traitté de l'Amour de Dieu

Rien ne blesse tant nn cœur amoureux que de voir

* s. Aug., Serm. i un autre cœur blessé d'amour pour luy. Le pellican * in Ps. CI. 1^^^ gçjj^ j^j^ gj^ terre, dont les serpens viennent souvent

piquer ses petitz : or quand cela arrive, le pellican, comme un excellent médecin naturel, de la pointe de son bec blesse de toutes pars ces pauvres poussins, pour avec le sang faire sortir le venin que la morseure des serpens a respandu par tous les endroitz de leurs cors ; et pour faire sortir tout le venin il laisse sortir tout le sang, et par conséquent il laisse ainsj' mourir cette petite trouppe pellicane ; mais les voyans mortz il se blesse soy mesme, et respandant son sang sur eux il les vivifie d'une nouvelle et plus pure vie : son amour les a blessés, et soudain par ce mesme amour il se blesse soy mesme. Jamais nous ne blessons un cœur de la blesseure d'amour, que nous n'en soyons soudain blessés nous mesmes. Quand l'ame void son Dieu blessé d'amour pour elle, elle en reçoit soudain une réciproque blesseure : Tu as blessé mon cœur, dit le céleste Amant

* Gant., IV, 9. a sa Sulamitc * ; et Sulamite s'escrie ** : Dites a mon

■' ' ■ Bienaymé que je suis blessée d'amour. Les avettes

ne blessent jamais qu'elles ne demeurent blessées a mort : voyans aussi le Sauveur de nos âmes blessé d'amour pour nous jusques a la mort, et la mort de

* Philip., II, 8. la croix*, comme pourrions-nous n'estre pas ble.ssés

pour luy ! mais je dis blessés d'une playe d'autant plus douloureusement amoureuse que la sienne a esté amoureusement douloureuse, et que jamais nous ne le pouvons tant aymer que son amour et sa mort le requièrent.

Livre VI. Chapitre xiv. 353

C'est encor une autre blesseure d'amour, quand l'ame sent bien qu'elle ayme Dieu et que néanmoins Dieu la traitte comme s'il ne sçavoit pas d'estre aymé, ou comme s'il estoit en desfiance de son amour ; car alhors, mon cher Theotime, l'ame reçoit des extrêmes angoisses, luy estant insupportable de voir et sentir le seul semblant que Dieu fait de se desfier d'elle. Le pauvre saint Pierre avoit et sentoit son cœur tout rempli d'amour pour son Maistre, et Nostre Seigneur dissimulant de le sçavoir : Pierre, dit il *, m'aymes tu plus que ceux *joan., uit., 15-17. ci ? Hé, Seigneur, respond cet Apostre, vous sçaves que je vous ayme. Mays, Pierre, m'aymes tu P réplique le Sauveur. Mon cher Maistre, dit l'Apostre, je vous ayme certes, vo2is le sçaves. Et ce doux Maistre pour l'esprouver, et comme se desfiant d'estre aymé : Pierre, dit il, m'aymes tu ? Ah, Seigneur, vous blesses ce pauvre cœur qui, grandement affligé, s'escrie amoureusement mais douloureusement : Mon Maistre, vous sçaves toutes choses, vous sçaves certes bien que je vous ayme. Un jour on faysoit des exorcismes sur une personne possédée, et le malin esprit estant pressé de dire quel estoit son nom : « Je suis, » respondit-il, « ce malheureux privé d'amour ; » et soudain sainte Catherine de Gennes, qui estoit la présente, se sentit troubler et renverser toutes les entrailles, d'autant qu'elle avoit seulement ouï prononcer le mot de privation d'amour* : * Anon., in vita s

'^ 7 ., ,. . Cath.Gen.(Pansus,

car, comme les démons haïssent si fort 1 amour oivin mdc), c. xiv. qu'ilz tremblent Ihors qu'ilz en voyent le signe ou qu'ilz en oyent le nom, c'est a dire quand ilz voyent la Croix et qu'ilz oyent prononcer le nom de Jésus, ainsy ceux qui ayment fortement Nostre Seigneur trémoussent de douleur et d'horreur quand ilz voyent quelque signe ou qu'ilz entendent quelque parole qui représente la privation de ce saint amour.

Saint Pierre estoit bien asseuré que Nostre Seigneur, sachant tout, ne pouvoit pas ignorer combien il estoit aymé de luy ; mais parce que la répétition de cette demande, M'aymes tu ? a l'apparence de quelque desfiance, saint Pierre s'en attriste grandement. Helas,

354 Traitté de l'Amour de Dieu cette pauvre ame qui sent bien qu'elle est résolue de plustost mourir que d'offencer son Dieu, mais ne sent pas néanmoins un seul brin de ferveur, ains au contraire une froideur extrême qui la tient toute engourdie, et si foible qu'elle tumbe a tous coups en des imperfections fort sensibles, cette ame, dis-je, Theotime, elle est toute blessée, car son amour est grandement douloureux de voir que Dieu fait semblant de ne voir pas combien elle l'ayme, la laissant comme une créature qui ne luy appartient pas ; et luy est advis qu'emmi ses defautz, ses distractions et froideurs, Nostre Seigneur descoche contre elle ce reproche : Comme peux-tu dire que tu m'a}Tnes, puisque ton ame n'est pas avec moy ? ce qui luy est un dard de douleur au travers de son cœur ; mais un dard de douleur qui procède d'amour, car si elle n'ajTnoit pas elle ne seroit pas affligée de l'appréhension qu'elle a de ne pas aymer.

Quelquefois cette blesseure d'amour se fait par le seul souvenir que nous avons d'avoir esté jadis sans aymer Dieu : « O que tard je vous ay aymé. Beauté antique et nouvelle ! » disoit ce Saint qui avoit esté ♦Confess. S. Aug., trente ans hérétique *. La vie passée est en horreur a " '^' ^^^ "■ la vie présente de celuy qui a passé sa vie précédente

sans aymer la souveraine Bonté.

L'amour mesme nous blesse quelquefois par la seule considération de la multitude de ceux qui mesprisent l'amour de Dieu, si que nous paumons de détresse pour

* Ps. c.wiii, 139. ce sujet, comme faysoit celuy qui disoit * : Mon zèle, o

Seigneur, m'a fait sécher de douleur parce que mes ennemis n'ont pas gardé ta loy. Et le grand saint

* Chronica Fratr. François*, pensant ne point estre entendu, pleuroit un 1 in., . .c.Lxxxvi. JQ^^j.^ sanglottoit et se lamentoit si fort, qu'un bon personnage l'oyant, accourut comme au secours de quelqu'un qu'on voulut esgorger, et le voyant tout seul il luy demanda : Pourquoy cries tu ainsy, pauvre homme ? Helas, dit il, « je pleure dequoy Nostre Seigneur a tant enduré pour l'amour de nous, et personne n'y pense ! » Et ces paroles dites, il recommença ses larmes, et ce bon personnage se mit aussi a gémir et pleurer avec luy.

Livre VI. Chapitre xv. 355

Mays, comme que ce soit, cecy est admirable es blesseures receiies par le divin amour, que la douleur en est aggreable ; et tous ceux qui la sentent y consentent, et ne voudroyent pas changer cette douleur a toute la douceur de l'univers. Il n'y a point de douleur emmi l'amour, ou s'il y a de la douleur c'est une bienaymee douleur*. Un Séraphin tenant un jour une flèche toute *s. Aug., De bono d'or, de la pointe de laquelle sortoit une petite flamme, ' "' ' ^* ^^'' il la darda dans le cœur de la bienheureuse Mère Thérèse, et la voulant retirer il sembloit a cette vierge qu'on luy arrachast les entrailles, la douleur estant si grande qu'elle n'avoit plus de force que pour jetter des foibles et petitz gemissemens ; mais douleur pourtant si aymable, qu'elle eust voulu n'en estre jamais délivrée. Telle fut la sagette d'amour que Dieu descocha dans le cœur de la grande sainte Catherine de Gennes au commencement de sa conversion, dont elle demeura toute changée et comme morte au monde et aux choses créées pour ne vivre plus qu'au Créateur. Le Bienaymé est un bouquet de myrrhe amere, et ce bouquet amer est réciproquement le Bienaymé, qui demeure chèrement colloque entre les tetins de la bienaymee*, c'est a dire * ^^^^■' '■ ^^• le plus aymé de tous les bienaymés.

C'est chose asses conneiie que l'amour humain a la force, non seulement de blesser le cœur, mais de rendre malade le cors jusques a la mort ; d'autant que comme la passion et le tempérament du cors a beaucoup de pouvoir d'inchner l'ame et la tirer après soy, aussi les

356 Traitté de l'Amour de Dieu affections de l'ame ont une grande force pour remuer les humeurs et changer les qualités du cors. Mais outre cela, l'amour , quand il est véhément, porte si impétueusement l'ame en la chose aymee et l'occupe si fortement, qu'elle manque a toutes ses autres opérations, tant sensitives qu'intellectuelles ; si que, pour nourrir cet amour et le seconder, il semble que l'ame abandonne tout autre soin, tout autre exercice et soy mesme

* In Sympos., post eucores : dont Platon a dit* que l'amour estoit « pauvre,

deschiré, nud, deschaux, chetif, sans mayson, couchant dehors sur la dure, es portes, tous-jours indigent. » Il est « pauvre, » parce qu'il fait quitter tout pour la chose aymee ; il est « sans mayson, » parce qu'il fait sortir l'ame de son domicile pour suivre tous-jours celuy qui est aymé ; il est « chetif, » pasle, maigre et desfait, parce qu'il fait perdre le sommeil, le boire et le manger ; il est « nud et deschaux, « parce qu'il fait quitter toutes autres affections pour prendre celles de la chose aymee ; il couche « dehors sur la dure, » parce qu'il fait demeurer a descouvert le cœur qui ayme, luy faisant manifester ses passions par des souspirs, plaintes, louanges, soupçons, jalousies ; il est tout estendu comme un gueux « aux portes, » parce qu'il fait que l'amant est perpétuellement attentif aux yeux et a la bouche de la chose qu'il ayme, et tous- jours attaché a ses oreilles pour luy parler et mendier des faveurs desquelles il n'est jamais assouvi : or, les yeux, les oreilles et la bouche sont les portes de l'ame. Et en fin c'est sa vie que d'estre « tous-jours indigent, » car si une fois il est rassasié il n'est plus ardent, et par conséquent il n'est plus amour.

Certes, je sçai bien, Theotime, que Platon parloit ainsy de l'amour abject, vil et chetif des mondains, mays néanmoins ces propriétés ne laissent pas de se treuver en l'amour céleste et divin ; car, voyes un peu ces premiers maistres de la doctrine chrestienne, c'est a dire ces premiers docteurs du saint amour evangehque, et oyes ce que disoit l'un d'entr'eux qui avoit le plus eu

* I Cor., IV, II, 13. de travail : Jusques a maintenant, dit-il*, nous avons

faim et soif, et sommes nuds, et sommes souffletés,

Livre VI. Chapitre xv. 357

et sommes vagabonds; nous sommes rendus comme les hallieures de ce monde et comme la racleure et peleure de tous. Comme s'il disoit : Nous sommes tellement abjectz, que si le monde est un palais nous en sommes estimés les hallieures; si le monde est une pomme nous en sommes la racleure. Qui les avoit réduit, je vous prie, a cet estât sinon l'amour ? Ce fut l'amour qui jetta saint François nud devant son Evesque et le fit mourir nud sur la terre, ce fut l'amour qui le fit mendiant toute sa vie ; ce fut l'amour qui envoya le grand François Xavier, pauvre, indigent, deschiré, ça et la parmi les Indes et entre les Japponois ; ce fut l'amour qui réduisit le grand Cardinal saint Charles, Archevesque de Milan, a cette extrême pauvreté, parmi toutes les richesses que sa naissance et sa dignité luy donnoyent, que, comme dit cet éloquent orateur d'Italie, monseigneur Panigarole*, il estoit comme un chien en *Orat. in Card.

" " ^ Borromeo (i).

la mayson de son maistre, ne mangeant qu un peu de pain, ne beuvant qu'un peu d'eau et couchant sur un peu de paille.

Oyons, de grâce, la sainte Sulamite *, comme elle * Cant., i, 4, 5. s'escrie presque en cette sorte : Quoy que, a rayson de miUe consolations que mon amour me donne, je sois plus belle que les riches tentes de mon Salomon, je veux dire plus belle que le Ciel qui n'est qu'un pavillon inanimé de sa majesté royale, puisque je suis son pavillon animé, si suis-je néanmoins toute noyre, deschiree, poudreuse et toute gastee de tant de blesseures et de coups que ce mesme amour me donne. Hé, 71e prenes pas garde a mon teint, car je suis voirement brune, d'autant que mon Bienaymé, qui est mon soleil, a dardé les rayons de son amour sur moy ; rayons qui esclairent par leur lumière, mais qui par leur ardeur m'ont rendue haslee et noyrastre, et me touchant de leur splendeur ilz m'ont ostee ma couleur.

(i) Panigarola Francesco, milanais, Mineur observantin, Evêque d'Asti (1543-1594). Oratione di R. P. Frate Fr. Panigarola, Minore asservante, in morte e sopra il corpo dell'Ill. Carlo Borromeo. Roma, mdlxxxv.

358 Traitté dk l'Amour de Dieu

La passion amoureuse me fait trop heureuse de me donner un tel Espoux comme est mon Roy,, mais cette mesme passion qui me tient lieu de mère, puisqu'elle seule m'a mariée et non mes mérites, elle a des autres enfans qui me donnent des assautz et des travaux nompareilz, me reduisans a telle langueur, que comme d'un costé je ressemble une reyne qui est au costé de son roy, aussi de l'autre je suis comme une vigneronne qui dans une chetifve cabanne garde une vigne, et une vigne encor qui n'est pas sienne.

Certes, Theotime, quand les blesseures et playes de l'amour sont fréquentes et fortes, elles nous mettent en langueur et nous donnent la bien aymable maladie d'amour. Oui pourroit jamais descrire les langueurs amoureuses des saintes Catherines de Sienne et de Gennes, ou de sainte Angele de Foligni, ou de sainte Christine, ou de la bienheureuse Mère Thérèse, ou de saint Bernard, ou de saint François ? Et quant a ce dernier, sa vie ne fut autre chose que larmes, souspirs, plaintes, langueurs, definemens, pasmaysons amoureuses ; mais rien n'est si admirable en tout cela, que cette admirable communication que le doux Jésus luy fit de ses amoureuses et pretieuses douleurs, par l'impression *s.Bonavent.,vita de ses playcs et stigmates*. Theotime, j'ay souvent ' " ■ considéré cette merveille, et en ay fait cette pensée. Ce grand serviteur de Dieu, homme tout seraphique, voyant la vive image de son Sauveur crucifié, efïîgiee en un Séraphin lumineux qui luy apparut sur le mont Alverne, il s'attendrit plus qu'on ne sçauroit imaginer, saisi d'une consolation et d'une compassion souveraine ; car regardant ce beau miroiier d'amour que les Anges

* I Pétri, I, 12. ne se peuvent jamais assouvir de regarder"*, helas, il

pasmoit de douceur et de contentement ! Mais voyant aussi d'autre part la vive représentation des playes et blesseures de son Sauveur crucifié, il sentit en son ame

* Lucae, 11, 35. ce glaive * impiteux qui transperça la sacrée poitrine

de la Vierge Mère au jour de la Passion, avec autant de douleur intérieure que s'il eust esté crucifié avec son cher Sauveur. O Dieu, Theotime, si l'image d'Abraham

Livre VI. Chapitre xv. 359

eslevant le coup de la mort sur son cher unique pour le sacrifier, image faite par un peintre mortel, eut bien le pouvoir toutefois d'attendrir et faire pleurer le grand saint Grégoire, Evesque de Nisse, toutes les fois qu'il la regardoit *, hé, combien fut extrême l'attendrisse- *Orat. de Deit. Fii. ment du grand saint François, quand il vid l'image de ûnem!"^" ^''' ''^''^"^ Nostre Seigneur se sacrifiant soy mesme sur la croix ! image que non une main mortelle, mais la main maistresse d'un Séraphin céleste avoit tirée et effigiee sur son propre original, représentant si \'ivement et au naturel le divin Roy des Anges, meurtri, blessé, percé, froissé, crucifié.

Cette ame donques, ainsy amollie, attendrie et presque toute fondue en cette amoureuse douleur, se treuva par ce moyen extrêmement disposée a recevoir les impressions et marques de l'amour et douleur de son souverain Amant. Car la mémoire estoit toute destrempee en la souvenance de ce divin amour ; l'imagination appliquée fortement a se représenter les blesseures et meurtrisseures que les yeux regardoyent alhors si parfaitement bien exprimées en l'image présente ; l'entendement recevoit les espèces infiniment vives que l'imagination luy fournissoit, et en fin l'amour employoit toutes les forces de la volonté pour se complaire et conformer a la Passion du Bienaymé : dont l'ame sans doute se treuvoit toute transformée en un second Crucifix. Or l'ame, comme forme et maistresse du cors, usant de son pouvoir sur iceluy, imprima les douleurs des playes dont elle estoit blessée, es endroitz correspondans a ceux esquelz son Amant les avoit endurées. L'amour est admirable pour aiguiser l'imagination affin qu'elle pénètre jusques a l'extérieur : les brebis de Laban, eschauffees d'amour, eurent l'imagination si forte qu'elle porta coup sur les petitz aigneletz desquelz elles estoyent pregnes, pour les faire blancz ou tachetés, selon les baguettes qu'elles regardèrent dans les canaux esquelz on les abbreuvoit* ; et les femmes grosses, ayant * Gen., xxx, 38,39. l'imagination aâînee par l'amour, impriment ce qu'elles désirent es cors de leurs enfans ; une imagination

360 Traitté de l'Amour de Dieu puissante fait blanchir un homme en une nuit, détraque sa santé et toutes ses humeurs.

L'amour donq fit passer les tourmens intérieurs de ce grand amant saint François jusques a l'extérieur, et blessa le cors d'un mesme dard de douleur duquel il avoit blessé le cœur. Mais de faire les ouvertures en la chair par dehors, l'amour qui estoit dedans ne le pouvoit pas bonnement faire : c'est pourquoy l'ardent Séraphin venant au secours, darda des rayons d'une clarté si pénétrante, qu'elle fit réellement les playes extérieures du Crucifix, en la chair, que l'amour avoit imprimées intérieurement en l'ame. Ainsy le Séraphin, voyant Isaïe n'oser entreprendre de parler, d'autant qu'il sentoit ses lèvres souillées, vint au nom de Dieu luy toucher et espurer les lèvres avec un charbon pris sur l'autel, is., VI, 5-7. secondant en cette sorte le désir d'iceluy*. La mirrhe

produit sa stacte et première hqueur comme par manière de sueur et de transpiration, mais aifin qu'elle jette bien tout son suc il la faut ayder par l'incision : de mesme, l'amour divin de saint François parut en toute sa vie comme par manière de sueur, car il ne respiroit en toutes ses actions que cette sacrée dilection ; mais pour en faire paroistre tout a fait l'incomparable abondance, le céleste Séraphin le vint inciser et blesser, et affin que l'on sceust que ces playes estoyent playes de l'amour du Ciel, elles furent faittes, non avec le fer, mays avec des rayons de lumière. O vray Dieu, Theotime, que de douleurs amoureuses et que d'amours douloureuses ! car non seulement alhors, mays tout le reste de sa vie, ce pauvre Saint alla tous-jours traisnant et languissant, comme bien malade d'amour.

Le bienheureux Philippe Nerius, aagé de quatre vingtz ans, eut une telle inflammation de cœur pour le divin amour, que la chaleur se faysant faire place aux costes, les eslargit bien fort et en rompit la quatriesme et cinquiesme, affin qu'il peust recevoir plus d'air pour se rafraîchir. Le bienheureux Stanislas Koska, jeune garçon de quatorze ans, estoit si fort assailH de l'amour de son Sauveur, que maintefois il tumboit en défaillance tout

Livre VI. Chapitre xv. 361

pasmé, et estoit contraint d'appliquer sur sa poitrine des linges trempés en l'eau froide, pour modérer la violence de l'ardeur qu'il sentoit.

Et en somme, comme penses-vous, Theotime, qu'une ame qui a une fois un peu a souhait tasté les consolations divines, puisse vivre en ce monde meslé de tant de misères, sans douleur et langueur presque perpétuelle ? On a maintefois ouy ce grand homme de Dieu, François Xavier, lançant sa voix au Ciel, Ihors qu'il croyoit estre bien solitaire, en cette sorte : Hé, mon Seigneur, non, de grâce, ne m'accables pas d'une si grande affluence de consolations ; ou si par vostre infinie bonté il vous plaist me faire ainsy abonder en dehces, tirés-moy donq en Paradis, car, qui a une fois bien gousté en l'intérieur vostre douceur il luy est force de vivre en amertume tandis qu'il ne jouit pas de vous *. * TurseUin., vita Quand donques Dieu a donné un peu largement de ses v'i, c, v.' divines douceurs a une ame et qu'il les luy oste, il la blesse par cette privation, et elle par après demeure languissante, souspirant avec David :

Helas, quand viendra le jour

Que la douceur d'un retour

M'ostera cette souffrance* ! * Ps. xli, 3.

et avec le grand Apostre* : 0 moy, misérable homme, * Rom., vu, 24. qui me délivrera du cors de cette mortalité!

(a)

COMME l'amour FAIT l'uNION DE l'AME AVEC DIEU

Nous ne parlons pas icy de l'union générale du cœur avec son Dieu, mais de certains actes et mouvemens particuliers que l'ame recueillie en Dieu fait par manière d'orayson, affin de s'unir et joindre de plus en plus a sa divine bonté. Car il y a, certes, différence entre unir et joindre une chose a l'autre, et serrer ou presser une chose contre une autre ou sur une autre : d'autant que pour joindre et unir il n'est besoin que d'une simple application d'une chose a l'autre, en sorte qu'elles se touchent et soyent ensemble, ainsy que nous joignons les vignes aux ormeaux et les jasmins aux treilles des berceaux que l'on fait es jardins ; mais pour serrer et

(a) [Le Ms. (A) du Livre VII est presque complet. Voir à l'Appendice.]

6 Traitté de l'Amour de Dieu presser il faut faire une application forte qui accroisse et augmente l'union : de sorte que serrer c'est intimement et fortement joindre, comme nous voyons que le lierre se joint aux arbres ; car il ne s'unit pas seulement, mais il se presse et serre si fort à eux, que mesme il pénètre et entre dans leurs escorces.

La comparayson de l'amour des petitz enfans envers leurs mères ne doit point estre abandonnée, a cause de son innocence et pureté. Voyés donq ce beau petit enfant auquel sa mère assise présente son sein : il se jette de force entre les bras d'icelle, ramassant et pliant tout son petit cors dans ce giron et sur cette poitrine amiable ; et voyés réciproquement sa mère, comme le recevant elle le serre, et, par manière de dire, le colle a son sein et le baysant joint sa bouche a la sienne. Mays voyés derechef ce petit poupon, apasté des caresses maternelles, comme de son costé il coopère a cette union d'entre sa mère et luy ; car il se serre aussi et se presse tant qu'il peut pour luy mesme sur la poitrine et le visage de sa mère, et semble qu'il se veuille tout enfoncer et cacher dans ce sein aggreable duquel il est extrait. Or, alhors, Theotime, l'union est parfaitte, laquelle n'estant qu'une ne laisse pas de procéder de la mère et de l'enfant ; en sorte néanmoins qu'elle dépend toute de la mère, car elle a attiré a soy l'enfant, elle l'a première serré entre ses bras et pressé sur sa poitrine, et les forces du poupon ne sont pas si grandes qu'il eust peu se serrer et prendre si fort a sa mère. Mais toutefois ce pauvre petit fait bien ce qu'il peut de son costé, et se joint de toute sa force au sein maternel, non seulement consentant a la douce union que sa mère prattique, mais y contribuant ses foibles effortz de tout son cœur ; et je dis ses foibles effortz, parce qu'ilz sont si imbecilles qu'ilz ressemblent presque plustost des essays d'union que non pas une union.

Ainsy donq, Theotime, Nostre Seigneur monstrant le très aymable sein de son divin amour a l'ame dévote, il la tire toute a soy, la ramasse, et, par manière de dire, il replie toutes les puissances d'icelle dans le giron de

Livre VII. Chapitre i. 7

sa douceur plus que maternelle ; puis, bruslant d'amour il serre l'ame, il la joint, la presse et colle sur ses lèvres de suavité et sur ses délicieuses mammelles, la baysant du sacré hayser de sa bouche et luy faisant savourer ses tetins meilleurs que le vin*. Alhors l'ame, =^ Cant., i, i. amorcée des délices de ces faveurs, non seulement consent et se preste a l'union que Dieu fait, mays de tout son pouvoir elle coopère, s'efforçant de se joindre et serrer de plus en plus a la divine bonté ; de sorte, toutefois, qu'elle reconnoist bien que son union et liayson a cette souveraine douceur dépend toute de l'opération divine, sans laquelle elle ne pourroit seulement pas faire le moindre essay du monde pour s'unir a icelle.

Quand on void une exquise beauté regardée avec grande ardeur, ou une excellente mélodie escoutee avec grande attention, ou un rare discours entendu avec grande contention, on dit que cette beauté-la tient collés sur soy les yeux des spectateurs, cette musique tient attachées les aureilles, et que ce discours ravit les cœurs des auditeurs. Qu'est ce a dire, tenir collés les yeux, tenir attachées les aureilles et ravir les cœurs, sinon, unir et joindre fort serré les sens et puissances dont on parle, a leurs objectz ? L'ame, donq, se serre et se presse sur son object quand elle s'y affectionne avec grande attention ; car le serrement n'est autre chose que le progrès et avancement de l'union et conjonction. Nous usons mesme de ce mot, selon nostre langage, es choses morales : il me presse de faire cecy ou cela, il me presse de demeurer ; c'est a dire, il n'employé pas seulement sa persuasion ou sa prière, mais il l'employé avec contention et effort : comme firent les pèlerins en Emaiis, qui non seulement supplièrent Nostre Seigneur, mais le pressèrent et serrèrent a force, le contraignant d'une amoureuse violence d'arrester au logis avec eux*. * Lucac, uit., 29.

Or, en l'orayson, l'union se fait souvent par manière de petitz mais frequens eslancemens et avancemens de l'ame en Dieu. Et si vous prenes garde aux petitz enfans

8 Traitté de l'Amour de Dieu unis et jointz aux tetins de leurs mères, vous verres que de tems en tems ilz se pressent et serrent par des petitz eslans que le playsir de tetter leur donne ; ainsy, en l'orayson, le cœur uni a son Dieu fait maintefois certaines recharges d'union, par des mouvemens avec lesquelz il se serre et presse davantage en sa divine douceur. Comme, par exemple, l'ame ayant longuement demeuré au sentiment d'union par lequel elle savoure doucement combien elle est heureuse d'estre a Dieu, en fin accroissant cette union par un serrement et eslan cordial : Ouy, Seigneur, dira-elle, je suis vostre, toute, toute, toute, sans exception ; ou bien : Hé, Seigneur, je le suis certes, et je le veux estre tous-jours plus ; ou bien, par manière de prière : O doux Jésus, hé tirés-moy tous-jours plus avant dans vostre cœur, affin que vostre amour m'engloutisse et que je sois du tout abismee en sa douceur.

Mais d'autres fois l'union se fait, non par des eslancemens répétés, ains par manière d'un continuel insensible pressement et avancement du cœur en la divine bonté ; car, comme nous voyons qu'une grande et pesante masse de plomb, d'airain ou de pierre, quoy qu'on ne la pousse point, se serre, enfonce et presse tellement contre la terre sur laquelle elle est posée, qu'en fin avec le tems on la treuve toute enterrée, a cause de l'inclination de son poids qui par sa pesanteur la fait tous-jours tendre au centre, ainsy nostre cœur estant une fois joint a son Dieu, s'il demeure en cette union et que rien ne l'en divertisse, il va s'enfonçant continuellement, par un insensible progrès d'union, jusques a ce qu'il soit tout en Dieu, a cause de l'inclination sacrée que le saint amour lu}' donne, de s'unir tous-jours davantage a la souveraine bonté : car, comme dit le grand apostre *De Divin.Xomin., de France*, « l'amour est une vertu unitive, « c'est a

dire, qui nous porte a la parfaite union du souverain bien. Et puisque c'est une vérité indubitable que le divin amour, tandis que nous sommes en ce monde, est un mouvement, ou au moins une habitude active et tendante au mouvement, Ihors mesme qu'il est parvenu

Livre VII. Chapitre i. 9

a la simple union il ne laisse pas d'agir, quoy qu'imperceptiblement, pour l'accroistre et perfectionner de plus en plus.

Ainsy les arbres qui ayment d'estre transplantés, après qu'ilz le sont, estendent leurs racines et se fourrent bien avant dans le sein de la terre qui est leur élément et leur aliment, nul ne s'appercevant de cela tandis qu'il se fait, ains seulement quand il est fait. Et le cœur humain, transplanté du monde en Dieu par le céleste amour, s'il s'exerce fort en l'orayson, certes, il s'estendra continuellement et se serrera a la Divinité s'unissant de plus en plus a sa bonté, mais par des accroissemens imperceptibles, desquelz on ne remarque pas bonnement le progrès tandis qu'il se fait, ains quand il est fait. Si vous beuves quelqu'exquise liqueur, par exemple, de l'eau impériale, la simple union d'icelle avec vous se fera a mesme que vous la recevres, car la réception et l'union sont une mesme chose en cet endroit ; mais par après, petit a petit, cette union s'aggrandira par un progrès imperceptiblement sensible, car la vertu de cette eau, pénétrant de toutes pars, confortera le cerveau, revigorera le cœur et estendra sa force sur tous vos espritz. Ainsy un sentiment de dilection, comme par exemple : Que Dieu est bon ! estant entré dedans le cœur, d'abord il fait l'union avec cette bonté ; mais estant entretenu un peu longuement, comme un parfum pretieux il pénètre de tous costés l'ame, il se respand et dilate dans nostre volonté, et, par manière de dire, il s'incorpore avec nostre esprit, se joignant et serrant de toutes pars de plus en plus a nous et nous unissant a luy. Et c'est ce que nous enseigne le grand David quand il compare les sacrées paroles au miel*; car, qui * Ps.cxvm, 103 ne sçait que la douceur du miel s'unit de plus en plus a nostre sens par un progrès continuel de savourement, Ihors que le tenans longuement en la bouche, ou que l'avalans tout bellement, sa saveur pénètre plus avant le sens de nostre goust ? Et de mesme ce sentiment de la bonté céleste, exprimé par cette parole de saint Bruno : O Bonté ! ou par celle de saint Thomas : Mon

* joan., XX, 28. Seigneur et mon Dieu* ! ou par celle de Magdeleine :

* ibid., i^. 16. Hé mon Maistre* ! ou par celle de saint François :

* ubi supra, 1. VI, « Mon Dieu et mon tout * ! » ce sentiment, dis je,

demeurant un peu longuement dedans un cœur amoureux, il se dilate, il s'estend et s'enfonce par une intime pénétration en l'esprit, et de plus en plus le détrempe tout de sa saveur, qui n'est autre chose qu'accroistre l'union ; comme fait l'onguent pretieux ou le baume, qui, tumbant sur le coton, se mesle et s'unit tellement de plus en plus, petit a petit, avec iceluy, qu'en fin on ne sçauroit plus dire si le coton est parfumé ou s'il est parfum, ni si le parfum est coton ou le coton parfum. O qu'heureuse est une ame qui en la tranquillité de son cœur conserve amoureusement le sacré sentiment de la présence de Dieu ! car son union avec la divine bonté croistra perpétuellement, quoy qu'insensiblement, et détrempera tout l'esprit d'iceluy de son infinie suavité. Or, quand je parle du sacré sentiment de la présence de Dieu, en cet endroit, je n'entens pas parler du sentiment sensible, mais de celuy qui réside en la cime et suprême pointe de l'esprit, ou le divin amour règne et fait ses exercices principaux.

L'union se fait quelquefois sans que nous y coopérions, sinon par une simple suite, nous laissans unir sans résistance a la divine bonté ; comme un petit enfant amoureux du sein de sa mère, mais tellement alangouri qu'il ne peut faire aucun mouvement pour y aller ni pour se serrer quand il y est, mais seulement est bien

Livre VII. Chapitre ii. ii

ayse d'estre pris et tiré entre les bras de sa mère et d'estre pressé par elle sur sa poitrine.

Quelquefois nous coopérons, Ihors qu'estans tirés nous courons* volontier pour seconder la douce force de la * Cant., i, 3. bonté qui nous tire et nous serre a soy par son amour.

Quelquefois il nous semble que nous commençons a nous joindre et serrer a Dieu avant qu'il se joigne a nous, parce que nous sentons l'action de l'union de nostre costé sans sentir celle qui se fait de la part de Dieu ; lequel toutefois, sans doute, nous prévient tousjours, bien que tous-jours nous ne sentions pas sa prévention, car s'il ne s'unissoit a nous, jamais nous ne nous unirions a luy ; il nous choisit et saisit tous-jours avant que nous le choisissions ni saisissions. Mais quand, suivans ses attraitz imperceptibles, nous commençons a nous unir a luy, il fait quelquefois le progrès de nostre union, secourant nostre imbécillité et se serrant sensiblement luy mesme a nous : si que nous le sentons qu'il entre et pénètre nostre cœur par une suavité incomparable. Et quelquefois aussi, comme il nous a attirés insensiblement a l'union, il continue insensiblement a nous ayder et secourir, et nous ne sçavons comme une si grande union se fait, mais nous sçavons bien que nos forces ne sont pas asses grandes pour la faire : si que nous jugeons bien par la que quelque secrette puissance fait son insensible action en nous ; comme les nochers qui portent du fer, Ihors que, sous un vent fort foible, ilz sentent leurs vaysseaux singler puissamment, connoissent qu'ilz sont proches des montaignes de l'aymant qui les tirent imperceptiblement, et voyent en cette sorte un connoissable et perceptible avancement provenant d'un moyen inconneu et imperceptible. Car ainsy, Ihors que nous voyons nostre esprit s'unir de plus en plus a Dieu sous des petitz effortz que nostre volonté fait, nous jugeons bien que nous avons trop peu de vent pour singler si fort, et qu'il faut que l'Amant de nos âmes nous tire par l'influence secrette de sa grâce, laquelle il veut nous estre imperceptible affin qu'elle nous soit plus admirable, et que, sans

12 Traitté de l'Amour de Dieu nous amuser a sentir ses attraitz, nous nous occupions plus purement et simplement a nous unir a sa bonté.

Aucunes fois cette union se fait si insensiblement que nostre cœur ne sent ni l'opération divine en nous ni nostre coopération, ains il treuve la seule union insensiblement toute faite, a l'imitation de Jacob, qui, sans y penser, se treuva marié avec Lia ; ou plustost comme un autre Samson, mais plus heureux, il se treuve lié et serré des cordes de la sainte union sans que nous nous en soyons apperceus. D'autres fois nous sentons les serremens, l'union se faysant par des actions sensibles, tant de la part de Dieu que de la nostre.

Quelquefois l'union se fait par la seule volonté et en la seule volonté, et aucunes fois l'entendement y a sa part, parce que la volonté le tire après soy et l'applique a son object, luy donnant un playsir spécial d'estre fiché a le regarder ; comme nous voyons que l'amour respand une profonde et spéciale attention en nos yeux corporelz pour les arrester a voir ce que nous aymons.

Quelquefois cette union se fait de toutes les facultés de l'ame, qui se ramassent toutes autour de la volonté, non pour s'unir elles mesmes a Dieu, car elles n'en sont pas toutes capables, mais pour donner plus de commodité a la volonté de faire son union ; car si les autres facultés estoyent appliquées une chacune a son object propre, l'ame, opérant par icelles, ne pourroit pas si parfaitement s'employer a l'action par laquelle l'union se fait avec Dieu. Telle est la variété des unions.

Voyés saint Martial (car ce fut, comme on dit, le

* Cap. IX, 35. (Vide bienheurcux enfant duquel il est parlé en saint Marc*) : supra, 1. I, c. IX.) ^^g^j.^ Seigneur le prit, le leva et le tint asses longuement entre ses bras. O beau petit Martial, que vous estes heureux d'estre saisi, pris, porté, uni, joint et serré sur la poitrine céleste du Sauveur et baysé de sa bouche sacrée, sans que vous y cooperies qu'en ne faisant pas résistance a recevoir ces divines caresses ! Au contraire, saint Simeon embrasse et serre Nostre Seigneur sur son

• i.ucœ, II, 28. sein*, sans que Nostre Seigneur fasse aucun semblant

de coopérer a cette union, bien que, comme chante la

Livre VIL Chapitre iî. 13

tressainte Eglise*, « le viellard portoit l'Enfant, mays * Ad primas vesp.

1,1-^ r. -,1 -11 1 o-j.T> j. et ad Matut in festo

1 Enfant gouvernoit le viellard. » banit Bonaventure, Purific.

touché d'une sainte humilité, non seulement ne s'unissoit pas a Nostre Seigneur, ains se retiroit de sa présence réelle, c'est a dire du tressaint Sacrement de l'Eucharistie, quand un jour oyant Messe, Nostre Seigneur se vint unir a luy, luy portant son divin Sacrement : or cette union faite, hé Dieu, Theotime, pensés de quel amour cette sainte ame serra son Sauveur sur son cœur ! A l'opposite, sainte Catherine de Sienne, désirant ardemment Nostre Seigneur en la sainte Communion, pressant et poussant son ame et son affection devers luy, il se vint joindre a elle, entrant en sa bouche avec mille bénédictions. Ainsy Nostre Seigneur commença l'union avec saint Bonaventure, et sainte Catherine sembla commencer celle qu'elle eut avec son Sauveur.

La sacrée amante du Cantique parle comme ayant prattiquee l'une et l'autre sorte d'union : Je suis toute a mon Bienaymé, ce dit-elle*, et son retour est *cap. vu, 10. devers moy; car c'est autant que si elle disoit : Je me suis unie a mon cher Ami, et réciproquement il se retourne devers moy pour, en s'unissant de plus en plus a moy, se rendre aussi tout mien ; Mon cher Ami m'est îin bouquet de myrrhe, il demeurera entre mes mammelles* , et je le serreray sur mon sein, * Cant. i, 12. comme un bouquet de suavité ; Mon ame, dit David*, * Ps. lxh, g. s'est serrée a vous, o mon Dieu, et vostre main droite m'a empoigné et saisi. Mais ailleurs elle confesse d'estre prévenue, disant : Mon cher Ami est tout a moy, et moy je suis toute sienne* ; nous fa37Sons * Cant., n, 16. une sainte union, par laquelle il se joint a moy, et moy je me joins a luy. Et pour monstrer que tous- jours toute l'union se fait par la grâce de Dieu, qui nous tire a soy et par ses attraitz esmeut nostre ame et anime le mouvement de nostre union envers luy, elle s'escrie*, * ibid., i, 3- comme toute impuissante : Tirés moy; mais pour tesmoigner qu'elle ne se laissera pas tirer comme une pierre ou comme un forçat, ains qu'elle coopérera de

14 Traitté de l'Amour de Dieu son costé et meslera son foible mouvement parmi les Duissans attraitz de son Amant : nous courrons, dit-elle, a V odeur de vos parfums. Et affin qu'on sçache que si on la tire un peu fortement par la volonté, toutes les puissances de l'ame se porteront a l'union : Tirés moy, dit-elle, et nous courrons ; l'Espoux n'en tire qu'une, et plusieurs courent a l'union ; la volonté est la seule que Dieu veut, mais toutes les autres puissances courent après elle pour estre unies a Dieu avec elle.

A cette union le divin Berger des âmes provoquoit

* Gant., VIII, 6. sa chere Sulamite : Mettes-moy, disoit-il*, comme un

sceau sur vostre cœur, comme un cachet sur vostre bras. Pour bien imprimer un cachet sur la cire, on ne le joint pas seulement, mais on le presse bien serré ; ainsy veut-il que nous nous unissions a luy d'une union si forte et pressée que nous demeurions marqués de ses traitz.

* II Cor., V, 14. Le saint amour du Sauveur nous presse*. O Dieu,

quel exemple d'union excellente ! Il s'estoit joint a nostre nature humaine par grâce, comme une vigne a son ormeau, pour la rendre aucunement participante de son fruit ; mays voj^ant que cette union s'estoit desfaite par le péché d'Adam, il fît une union plus serrée et pressante en l'Incarnation, par laquelle la nature humaine demeure a jamais jointe en unité de personne a la Divinité ; et afftn que non seulement la nature humaine, mais tous les hommes peussent s'unir intimement a sa bonté, il institua le Sacrement de la tressainte Eucharistie, auquel un chacun peut participer pour unir son Sauveur a soy mesme, réellement et par manière de viande. Theotime, cette union sacramentelle nous sollicite et nous ayde a la spirituelle de laquelle nous parlons.

Livre VII. Chapitre m. 15

Soit donques que l'union de nostre ame avec Dieu se face imperceptiblement, soit qu'elle se face perceptiblement, Dieu en est tous-jours l'autheur, et nul ne peut s'unir a luy s'il ne va a luy, ni nul ne peut aller a luy s'il n'est tiré par luy, comme tesmoigne le divin Espoux, disant* : Nul ne peut venir a moy sinon que * Joan., vi, 44. mon Père le tire; ce que sa céleste Espouse proteste aussi, disant*: Tirés moy, nous courrons a l'odeur * Cant., t, 3. de vos parfums.

Or, la perfection de cette union consiste en deux pointz : qu'elle soit pure et qu'elle soit forte. Ne puis-je pas m'approcher d'une personne pour luy parler, pour le mieux voir, pour obtenir quelque chose de luy, pour odorer les parfums qu'il porte, pour m'appuyer sur luy ? et Ihors je m'approche voirement de luy et me joins a luy, mais rapprochement et union n'est pas ma principale prétention, ains je m'en sers seulement comme d'un moyen et d'une disposition pour obtenir une autre chose. Que si je m'approche de luy et me joins a luy, non pour aucune autre fin que pour estre proche de luy et jouïr de cette prochaineté et union, c'est alhors un approchement d'union pure et simple.

Ainsy plusieurs s'approchent de Nostre Seigneur : les uns pour l'ouïr, comme Magdeleine ; les autres pour estre guéris, comme l'hemorroïsse ; les autres pour l'adorer, comme les Mages ; les autres pour le servir, comme Marthe ; les autres pour vaincre leur incrédulité, comme saint Thomas ; les autres pour le parfumer.

i6

Traitté de l'Amour de Dieu

* Cant., m, 4.

* Hom. Lxxix

comme Magdeleine, Joseph, Nicodeme ; mais sa divine Sulamite le cherche pour le treuver, et l'ayant treuvé ne veut autre chose que de le tenir bien serré, et le tenant ne jamais le quitter : Je le tiens, dit-elle*, et ne in l'ahandonneray point. Jacob, dit saint Bernard *, tenant Dieu bien serré le veut bien quitter, pourveu

* Gen., xxxii, 26 qu'il reçoivc sa bénédiction * ; mais Sulamite ne le

quittera point quelle bénédiction qu'il luy donne, car elle ne veut pas les bénédictions de Dieu, elle veut le

* Ps. Lxxii, 25, 26. Dieu des bénédictions, disant avec David* : Qu'y a-il

au Ciel pour moy et que veux-je sur la terre sinon vous ? vous estes le Dieu de mon cœur et mon partage a toute éternité. Ainsy fut la glorieuse Mère auprès

* joan., XIX, 25. de la croix* de son Filz. Hé, que cherches vous, o Mère

de la vie, en ce mont de Calvaire et en ce lieu de mort ? Je cherche, eust elle dit, mon Enfant qui est la vie de ma vie. Et pourquoj' le cherches vous ? Pour estre auprès de luy. Mais maintenant il est parmi les tris*Pss.xvii,5,cxiv, 3. tesses de la mort*. Hé, ce ne sont pas les allégresses que je cherche, c'est luy mesme ; et par tout mon cœur amoureux me fait rechercher d'estre unie a cet aymable Enfant, mon cher Bienaymé. En somme, la prétention de l'ame en cette union, n'est autre que d'estre avec son Amant.

Mais quand l'union de l'ame avec Dieu est grandement très estroitte et très serrée, elle est appellee par les théologiens inhesion ou adhésion, parce que par icelle l'ame demeure prise, attachée, collée et affigee a la divine Majesté, en sorte que malaysement peut elle s'en desprendre et retirer. Voyés, je vous prie, cet homme pris et serré par attention a la suavité d'une harmonieuse musique, ou bien (ce qui est extravagant) a la niaiserie d'un jeu de cartes : vous l'en voules retirer et vous ne pouves, quelles affaires qu'il ayt au logis on ne le peut arracher, il en perd mesme le boire et le manger. O Dieu, Theotime, combien plus doit estre attachée et serrée l'ame qui est amante de son Dieu, quand elle est unie a la divinité de l'infinie Douceur et qu'elle est prise et esprise en cet object d'incomparables

Livre VII. Chapitre m. 17

perfections ! Telle fut celle du grand vayssean d'élection* qui s'escrioit** : Affin que je vive a Dieu, je * Act., ix, 15.

rr ' 1 ■ T m -^ ■ **Galat., 11, 19.

SUIS aljige a la croix avec J esus Llirist ; aussi proteste-il* que rien, non pas la mort mesme, ne le peut * Rom., ¥111,38,39. séparer de son Maistre. Et cet effect de l'amour fut mesme prattiqué entre David et Jonathas, car il est dit* * i Reg., .wm, i. que l'ame de Jonathas fut collée a celle de David : aussi est-ce un axiome célébré par les anciens Pères, que l'amitié qui peut finir ne fut jamais vraye amitié, ainsy que j'ay dit ailleurs (i).

(a) Voyes, je vous prie, Theotime (t»), ce petit enfant attaché au tetin et au col de sa mère : si on le veut arracher de la pour le porter en son berceau, parce qu'il en est tems, il marchande et dispute tant qu'il peut pour ne point quitter ce sein tant amiable ; si on le fait desprendre d'une main il s'accroche de l'autre, et si on l'enlevé du tout il se met a pleurer, et (c) tenant son cœur et ses yeux ou il ne peut plus tenir son cors, il va reclamant sa chère mère, jusques a ce qu'a force de le bercer on l'ayt endormi. Ainsy l'ame laquelle, par l'exercice de l'union, est parvenue jusques a ('^) demeurer prise et attachée a la divine Bonté, n'en peut estre tirée presque que par force et avec beaucoup de douleur ; on ne la peut faire desprendre : si on destourne son imagination, elle ne laisse pas de se tenir prise par son entendement ; que si on tire son entendement, elle se tient attachée par la volonté ; et si on la fait encor

(a) [Le Ms. (B) du septième Livre comprend les vingt lignes suivantes, ainsi que l'avant-dernier alinéa de ce chapitre et un fragment du chap. xiv.]

(b) Philothee

(c) et — [voyant quil ne peut plus demeurer et estre avec... va retournant...]

(d) a — [l'adhœsion... a se prendre, s'attacher et...J

(i) Aucun des ouvrages publiés par saint François de Sales ne renferme l'expression directe de cette pensée, mais on la retrouve fréquemment dans ses manuscrits. Voir, par exemple, la variante (f), p. 215 du troisième volume de l'Edition actuelle de ses Œuvres, Introduction a la Vie dévote, Partie III, chap. x.xii.

i8 Traitté de l'Amour de Dieu

abandonner de la volonté par quelque distraction violente, elle se retourne de moment en moment du costé de son cher object, duquel elle ne se peut du tout desprendre, renoiiant tant qu'elle peut les doux liens de son union avec luy par des frequens retours qu'elle fait, comme a la desrobbee ; expérimentant en cela la peyne

* Philip., I, 23. de saint Paul*, car elle est pressée de deux désirs :

d'estre délivrée de toute occupation extérieure pour demeurer en son intérieur avec Jésus Christ, et d'aller néanmoins a l'œuvre de l'obéissance que l'union mesme avec Jésus Christ luy enseigne estre requise. *vita, ce. xviii.xx. Or, la bienheureuse Mère Thérèse dit excellemment*, que l'union estant parvenue jusqu'à cette perfection que de nous tenir pris et attachés avec Nostre Seigneur, elle n'est point différente du ravissement, suspension ou pendement d'esprit ; mais qu'on l'appelle seulement union, ou suspension, ou pendement, quand elle est courte, et quand elle est longue on l'appelle extase ou ravissement : d'autant qu'en effect, l'ame attachée a son Dieu si fermement et si serrée qu'elle n'en puisse pas aysement estre desprise, elle n'est plus en soy mesme, mais en Dieu ; non plus qu'un cors crucifié n'est plus en soy mesme, mais en la croix, et que le herre attaché a la muraille n'est plus en soy, mais en la muraille.

Mays affin d'éviter tout équivoque, saches, Theotime, que la charité est un lien et un lien de perfec* Coioss., m, 14. tion*; et qui a plus de charité, il est plus estroittement

uni et lié a Dieu. Or, nous ne parlons pas de cette union qui est permanente en nous par manière d'habitude, soit que nous dormions, soit que nous veillions ; nous parlons de l'union qui se fait par l'action et qui est un des exercices de la charité et dilection. Imagines vous donques, que saint Paul, saint Denis, saint Augustin, saint Bernard, saint François, sainte Catherine de Gennes ou de Sienne sont encor en ce monde, et qu'ilz dorment de lassitude après plusieurs travaux pris pour l'amour de Dieu ; représentes vous d'autre part quelque bonne ame, mais non pas si sainte comme eux, qui fust en l'orayson d'union a mesme tems : je vous

Livre VII. Chapitre m. 19

demande, mon cher Theotime (c), qui est plus uni, plus serré, plus attaché a Dieu, ou ces grans Saintz qui dorment, ou cette ame qui prie ? Certes, ce sont ces admirables amans ; car ilz ont plus de charité, et leurs affections, quoy qu'en certaine façon dormantes, sont tellement engagées et prises a leur Maistre qu'elles en sont inséparables. Mays, ce me dires vous, (f) comme se peut-il faire qu'une ame qui est en l'orayson d'union, et mesme jusques a l'extase, soit moins unie a Dieu que ceux qui dorment, pour saintz qu'ilz soyent ? Voyci que je vous dis, Theotime : celle la est plus avant en l'exercice de l'union, et ceux ci sont plus avant en l'union ; ceux ci sont (s) unis et ne s'unissent pas, puisqu'ilz dorment, et celle la s'unit, estant en l'exercice et prattique actuelle de l'union, (h)

Au demeurant, cet exercice de l'union avec Dieu se peut mesme prattiquer par des courtz et passagers mais frequens eslans de nostre cœur en Dieu, par manière d'oraysons jaculatoires faites a cette intention : Ah, Jésus, qui me donnera la grâce que je sois un seul esprit avec vous ! En lin, Seigneur, rejettant la multiplicité des créatures, je ne veux que vostre unité ! O Dieu, vous estes le seul un et la seule unité nécessaire a mon ame* ! Helas, cher Ami de mon cœur, unisses ma pau- * Lucœ, x, 42. vre unique ame a vostre très unique bonté. Hé, vous estes tout mien, quand seray-je tout vostre ! L'aymant tire le fer et le serre : o Seigneur Jésus, mon Amant, soyes mon tire-cœur ; serrés, pressés et unisses a jamais mon esprit sur vostre paternelle poitrine ! Hé, puisque je suis fait pour vous, pourquoy ne suis- je pas en vous ? Abismés cette goutte d'esprit que vous m'aves donnée.

(e) demande, — chère Philothee

(f) dires vous, — fcette bonne ame qui est en l'orayson, est en l'action et en l'exercice effectUel d'union. Il est vray...J

(g) ceux ci sont — [plus unis, mais ilz ne sont pas en l'exercice de l'union...]

(h) de l'union. — [11 y a différence entre prattiquer plus de connoissance et connoistre plus...]

20 Traitté de l'Amour de Dieu dedans la mer de vostre bonté, de laquelle elle procède. Ah, Seigneur, puisque vostre cœur m'ayme, que ne me ravit il a soy puisque je le veux bien ! Tires moy, et je Gant., I, 3. courray a la suite de vos attraitz*, pour me jetter entre

vos bras paternelz et n'en bouger jamais es siècles des siècles. Amen.

DU RAVISSEMENT, ET DE LA PREMIERE ESPECE D ICELUY

L'extase s'appelle ravissement, d'autant que par icelle Dieu nous attire et esleve a soy ; et le ravissement s'appelle extase, entant que par iceluy nous sortons et demeurons hors et au dessus de nous mesmes pour nous unir a Dieu. Et bien que les attraitz par lesquelz nous sommes attirés de la part de Dieu soyent admirablement doux, suaves et délicieux, si est-ce qu'a cause de la force que la beauté et bonté divine a pour tirer a soy l'attention et application de l'esprit, il semble que non seulement elle nous esleve, mays qu'elle nous ravit et emporte ; comme au contraire, a rayson du très volontaire consentement et ardent mouvement par lequel Famé ravie s'escoule après les attraitz divins, il semble que non seulement elle monte et s'esleve, mais qu'elle se jette et s'eslance hors de soy en la Divinité mesme. Et c'en est de mesme en la très infâme extase ou abominable ravissement qui arrive a l'ame Ihors que, par les amorces des playsirs brutaux, elle est mise hors de sa propre dignité spirituelle et au dessous de sa condition naturelle : car, entant que volontairement elle suit cette malheureuse volupté et se précipite hors de soy mesme, c'est a dire hors de Testât spirituel, on dit qu'elle est en l'extase sensuelle ; mais entant que les

Livre VII. Chapitre iv. 21

appatz et allechemens sensuelz la tirent puissamment

et, par manière de dire, l'entraisnent dans cette basse et

vile condition, on dit qu'elle est ravie et emportée hors

de soy mesme, parce que ces voluptés bestiales la

démettent de l'usage de la rayson et intelligence avec

une si furieuse violence que, comme dit l'un des plus

grans philosophes*, l'homme estant en cet accident * Hippocrates, ubi

semble estre tumbé en epilepsie, tant l'esprit demeure

absorbé et comme perdu. 0 hommes, jusques a

quand"*- seres vous si insensés que de vouloir ravaler * Ps. iv, 3.

vostre dignité naturelle, descendans volontairement et

vous precipitans en la condition des bestes brutes ?

Mais, mon cher Theotime, quant aux extases sacrées, elles sont de trois sortes : l'une est de l'entendement, l'autre de l'affection, et la troisiesme de l'action ; l'une est en la splendeur, l'autre en la ferveur, et la troisiesme en l'œuvre ; l'une se fait par l'admiration, l'autre par la dévotion, et la troisiesme par l'opération. L'admiration se fait en nous par le rencontre d'une vérité nouvelle que nous ne connoissions pas ni n'attendions pas de connoistre ; et si a la nouvelle vérité que nous rencontrons est jointe la beauté et bonté, l'admiration qui en provient est grandement délicieuse. Ainsy la reyne de Saba treuvant en Salomon plus de véritable sagesse qu'elle n'avoit pensé, elle demeura toute pleine d'admiration * ; et les Juifz, voyans en nostre Sauveur * m Reg., x, 5. une science qu'ilz n'eussent jamais creu, furent surpris d'une grande admiration *. Quand donq il plait a la *Matt.,xiii, 54-56. divine Bonté de donner a nostre entendement quelque spéciale clarté, par le moyen de laquelle il vienne a contempler les mystères divins d'une contemplation extraordinaire et fort relevée, alhors, voyant plus de beauté en iceux qu'il n'avoit peu s'imaginer, il entre en admiration.

Or l'admiration des choses aggreables attache et colle fortement l'esprit a la chose admirée : tant a rayson de l'excellence de la beauté qu'elle luy descouvre, qu'a rayson de la nouveauté de cette excellence ; l'entendement ne se pouvant asses assouvir de voir ce qu'il n'a

22 Traitté de l'Amour de Dieu encor point veu et qui est si aggreable a voir. Et quelquefois, outre cela, Dieu donne a l'ame une lumière non seulement claire, mais croissante comme l'aube du jour ; et alhors, comme ceux qui ont treuvé une minière d'or fouillent tous-jours plus avant pour treuver tousjours davantage de ce tant désiré metail, ainsy l'entendement va de plus en plus s'enfonçant en la considération et admiration de son divin objet ; car ne plus ne moins que l'admiration a causé la philosophie et attentive recherche des choses naturelles, elle a aussi causé la contemplation et théologie mystique. Et d'autant que cette admiration, quand elle est forte, nous tient hors et au dessus de nous mesmes par la vive attention et application de nostre entendement aux choses célestes, elle nous porte par conséquent en l'extase.

Dieu attire les espritz a soy par sa souveraine beauté et incompréhensible bonté : excellences qui, toutes deux, ne sont néanmoins qu'une suprême Divinité, très uniquement belle et bonne tout ensemble. Tout se fait pour le bon et pour le beau, toutes choses regardent vers luy, sont meiies et contenues par luy et pour l'amour de luy ; le bon et le beau est désirable, aymable et cherissable a tous ; pour luy toutes choses font et veulent tout ce qu'elles opèrent et veulent. Et quant au beau, parce qu'il attire et rappelle a soy toutes choses, les Grecs l'appellent d'un nom t^) qui est tiré d'une parole qui veut dire appeller. De mesme, quant au bien,

(i) K2).).o;, fà xaXôv, dérivé de xa>.Ew, selon saint Denis. Aujourd'hui l'adjectif xaÀô; même est considéré comme racine.

Livre VII. Chapitre v. 23

sa vraye image c'est la lumière, sur tout en ce que la lumière recueille, réduit et convertit a soy tout ce qui est (dont le soleil, entre les Grecs, est nommé d'une parole (i) laquelle monstre qu'il fait que toutes choses soyent ramassées et serrées, rassemblant les dispersées, comme la bonté convertit a soy toutes choses), estant non seulement la souveraine unité, mays souverainement unissante, d'autant que toutes choses la désirent comme leur principe, leur conservation et leur dernière fin. De sorte qu'en somme, le bon et le beau ne sont qu'une mesme chose, d'autant que toutes choses appetent le beau et le bon.

Ce discours, Theotime, est presque tout composé des paroles du divin saint Denis Areopagite* : et certes, il *De Divin.Nomin. est vray que le soleil, source de la lumière corporelle, est la vraye image du bon et du beau ; car, entre les créatures purement corporelles, il n'y a point de bonté ni de beauté égale a celle du soleil. Or la beauté et bonté du soleil consiste en sa lumière, sans laquelle rien ne seroit beau et rien ne seroit bon en ce monde corporel : elle esclaire tout comme belle, elle eschauffe et vivifie tout comme bonne. Entant qu'elle est belle et claire, elle attire tous les yeux qui ont veùe au monde ; entant qu'elle est bonne et qu'elle eschauffe, elle attire a soy tous les appetitz et toutes les inclinations du monde corporel, car elle tire et esleve les exhalations et vapeurs, elle tire et fait sortir les plantes et les animaux de leurs origines, et ne se fait aucune génération a laquelle la chaleur vitale de ce grand luminaire ne contribue. Ainsy Dieu, Père de toute lumière*, * Jacobi, i, 17. souverainement bon et beau, par sa beauté attire nostre entendement a le contempler, et par sa bonté il attire nostre volonté a l'aymer. Comme beau, comblant nostre entendement de délices, il respand son amour dans nostre volonté ; comme bon, remplissant nostre volonté de son amour, il excite nostre entendement a le contempler,

(i) "HXioç, rapproché de l'adjectif ioXk-f)^ par saint Denis. D'après les philologues modernes, la racine serait i'kéri (cf. ïXr^), chaleur du soleil.

Traitté de l'Amour de Dieu

l'amour nous provoquant a la contemplation et la contemplation a l'amour : dont il s'ensuit que l'extase et le ravissement dépend totalement de l'amour, car c'est l'amour qui porte l'entendement a la contemplation et la volonté a l'union. De manière qu'en fin il faut

*ubi supra (§xin). conclure avcc le grand saint Denis*, que «l'amour divin est extatique, ne permettant pas que les amans soyent a eux mesmes, ains a la chose aymee ; » a rayson dequoy cet admirable apostre saint Paul, estant en la possession de ce divin amour et fait participant de sa force extatique, d'une bouche divinement inspirée, Je

* Gaiat., Il, 20. vis, dit-il *, HOU plus moy , mays Jésus Christ vit en moy; ainsy, comme un vray amoureux sorti hors de soy en Dieu, il vivoit non plus sa propre vie, mays la vie de son Bienaymé, comme souverainement aymable. Or, ce ravissement d'amour se fait sur la volonté en cette sorte : Dieu la touche par ces attraitz de suavité, et Ihors, comme une eguille touchée par l'aymant se tourne et remue vers le pôle, s 'oubliant de son insensible condition, ainsy la volonté atteinte de l'amour céleste s'eslance et porte en Dieu, quittant toutes ses incUnations terrestres, entrant par ce moyen en un ravissement non de connoissance mais de jouissance, non d'admiration mais d'affection, non de science mais d'expérience, non de veiie mais de goust et de savourement. Il est vray que, comme j'ay des-ja signifié, l'entendement entre quelquefois en admiration voyant la sacrée délectation que la volonté a en son extase, comme la volonté reçoit souvent de la délectation appercevant l'entendement en admiration ; de sorte que ces deux facultés s'entrecommuniquent leurs ravissemens, le regard de la beauté nous la faisant aymer, et l'amour nous la faisant regarder. On n'est guère souvent eschauffé des rayons du soleil qu'on n'en soit esclairé, ni esclairé qu'on n'en soit eschauffé ; l'amour fait facilement admirer, et l'admiration facilement aymer.

Toutefois, les deux extases, de l'entendement et de la volonté, ne sont pas tellement appartenantes l'une a l'autre que l'une ne soit bien souvent sans l'autre : car,

Livre VII. Chapitre vi. 25

comme les philosophes ont eu plus de la connoissance que de l'amour du Créateur, aussi les bons Chrestiens en ont maintefois plus d'amour que de connoissance ; et par conséquent l'excès de la connoissance n'est pas tous-jours suivi de celuy de l'amour, non plus que l'excès de l'amour n'est pas tous-jours accompaigné de celuy de la connoissance, ainsy que j'ay remarqué ailleurs*. Or, l'extase de l'admiration estant seule ne * Livre vi, c. iv. nous fait pas meilleurs, suivant ce qu'en dit celuy qui avoit esté ravi en extase jusques au troisiesme ciel*: * n Cor., xn, 2. Si je connoissois, dit-il*, fous les misteres et toute * i Cor., xm, 2. la science, et je nay pas la charité, je ne suis rien. Et partant, le malin esprit peut extasier, s'il faut ainsy parler, et ravir l'entendement, luy représentant des merveilleuses intelligences qui le tiennent eslevé et suspendu au dessus de ses forces naturelles, et par telles clartés il peut encor donner a la volonté quelque sorte d'amour vain, mol, tendre et imparfait, par manière de complaysance, satisfaction et consolation sensible ; mais de donner la vraye extase de la volonté, par laquelle elle s'attache uniquement et puissamment a la Bonté divine, cela n'appartient qu'a cet Esprit souverain par lequel la charité de Dieu est respandue dedans nos cœurs*. * Rom., v, 5.

En efiect, Theotime, on a veu en nostre aage plusieurs personnes qui croyoient elles mesmes, et chacun avec elles, qu'elles fussent fort souvent ravies divinement en extase, et en fin, toutefois, on descouvroit que ce n'estoyent qu'illusions et amusemens diaboliques.

26 Traitté de l'Amour de Dieu

Un certain prestre du tems de saint Augustin se mettoit en extase tous-jours quand il vouloit, chantant ou faysant chanter certains airs lugubres et pitoyables, et ce, pour seulement contenter la curiosité de ceux qui desiroyent voir ce spectacle. Mays ce qui est admirable, c'est que son extase passoit si avant qu'il ne sentoit mesme pas quand on luy appliquoit le feu, sinon après qu'il estoit revenu a soy ; et néanmoins, si quelqu'un parloit un peu fort et a voix claire, il l'entendoit comme ♦s.Aug., De Civit. de loiu, et n'avoit aucune respiration *. Les philosophes "' ■ ' • - ■ mesmes ont reconneu certaines espèces d'extases naturelles faites par la véhémente application de l'esprit a la considération des choses plus relevées. C'est pourquoy il ne se faut pas estonner si le malin esprit, pour faire le singe, tromper les âmes, scandaliser les foibles et se

* II Cor., XI, 14. transformer en esprit de lumière*, opère des ravissemens en quelques âmes peu solidement instruites en la vraye pieté.

Afhn donq qu'on puisse discerner les extases divines d'avec les humaines et diaboliques, les serviteurs de Dieu ont laissé plusieurs documens ; mays quant a moy, il me suffira pour mon propos de vous proposer deux marques de la bonne et sainte extase : l'une est que l'extase sacrée ne se prend ni attache jamais tant a l'entendement qu'a la volonté, laquelle elle esmeut, eschauffe et remplit d'une puissante affection envers Dieu ; de manière que si l'extase est plus belle que bonne, plus lumineuse que chaleureuse, plus spéculative qu'affective, elle est grandement douteuse et digne de soupçon. Je ne dis pas qu'on ne puisse avoir des ravissemens, des visions, mesme prophétiques, sans

* I Cor., XIII, 2. avoir la charité* ; car je sçay bien que, comme on peut

avoir la charité sans estre ravi et sans prophétiser, aussi peut-on estre ravi et prophétiser sans avoir la charité : mays je dis que celuy qui en son ravissement a plus de clarté en l'entendement pour admirer Dieu que de chaleur en la volonté pour l'aymer, il doit estre sur ses gardes, car il y a danger que cette extase ne soit fause et ne rende l'esprit plus enflé qu'édifié, le mettant

Livre VII. Chapitre vi. 27

voirement, comme Saul*, Balaam** et Caïphe***, entre * i Reg., x, n, 12. les prophètes, mais le laissant néanmoins entre les ***/oTn.,\^i"5i. repreuvés.

La seconde marque des vrayes extases consiste en la troysiesme espèce d'extase que nous avons marquée ci dessus*, extase toute sainte, toute aymable et qui cou- * Chap. iv, p. 21. ronne les deux autres ; et c'est l'extase de l'œuvre et de la vie. L'entière observation des commandemens de Dieu n'est pas dans l'enclos des forces humaines, mais elle est bien pourtant dans les confins de l'instinct de l'esprit humain, comme très conformes a la rayson et lumière naturelle : de sorte que, vivans selon les commandemens de Dieu, nous ne sommes pas pour cela hors de nostre inclination naturelle. Mays, outre les commandemens divins, il y a des inspirations célestes, pour l'exécution desquelles il ne faut pas seulement que Dieu nous esleve au dessus de nos forces, mais aussi qu'il nous tire au dessus des instinctz et des inclinations de nostre nature ; d'autant qu'encor que ces inspirations ne sont pas contraires a la rayson humaine, elles l'excédent toutefois, la surmontent et sont au dessus d'icelle : de sorte que Ihors, nous ne vivons pas seulement une vie civile, honneste et chrestienne, mais une vie surhumaine, spirituelle, dévote et extatique, c'est a dire une vie qui est en toute façon hors et au dessus de nostre condition naturelle.

Ne point desrobber, ne point mentir, ne point commettre de luxure, prier Dieu, ne point jurer en vain, aymer et honnorer son père, ne point tuer, c'est vivre selon la rayson naturelle de l'homme ; mais quitter tous nos biens, aymer la pauvreté, l'appeller et tenir en qualité de très délicieuse maistresse, tenir les opprobres, mespris, abjections, persécutions, martyres pour des félicités et béatitudes, se contenir dans les termes d'une très absolue chasteté, et en fin, vivre emmi le monde et en cette vie mortelle contre toutes les opinions et maximes du monde et contre le courant du fleuve de cette vie, par des ordinaires résignations, renoncemens et abnégations de nous mesmes, ce n'est pas vivre humainement,

28 Traitté de l'Amour de Dieu mais surhumainement ; ce n'est pas vivre en nous, mais hors de nous et au dessus de nous : et parce que nul ne peut sortir en cette façon au dessus de soy mesme

joan., VI, 44- si le Peve éternel ne le tire*, partant cette sorte de vie doit estre un ravissement continuel et une extase perpétuelle d'action et d'opération.

Vous estes mortz, disoit le grand Apostre aux Rhodiens (^), et vosfre vie est cachée avec Jésus Christ

Coioss., III, 3. en Dieu*. La mort fait que l'ame ne vit plus en son cors ni en l'enclos d'iceluy ; que veut donq dire, Theotime, cette parole de l' Apostre : Vous estes mortz ? C'est comme s'il eust dit : Vous ne vives plus en vous mesme ni dedans l'enclos de vostre propre condition naturelle, vostre ame ne vit plus selon elle mesme, mays au dessus d'elle mesme. Le phœnix est phœnix en cela, qu'il anéantit sa propre vie a la faveur des rayons * piin., Hist. nat., du solcil*, pour cu avoir une plus douce et vigoureuse, cachant, par manière de dire, sa vie sous les cendres ; les bigatz et vers a soye changent leur estre, et de vers se font papillons ; les abeilles naissent vers, puis deviennent nimphes, marchans sur leurs pieds, et en fin deviennent mousches volantes. Nous en faysons de mesme, Theotime, si nous sommes spirituelz ; car nous quittons nostre vie humaine pour vivre d'une autre vie plus eminente, au dessus de nous mesmes, cachans toute cette vie nouvelle en Dieu avec Jésus Christ, qui seul la void, la connoist et la donne. Nostre vie nouvelle c'est l'amour céleste qui vivifie et anime nostre ame, et cet

(i) A partir de l'édition de 1637, le nom de Colossiens a été substitué à celui de Rhodiens. Cette correction maladroite provient d'une fausse interprétation de la pensée de l'Auteur. Saint François de Sales n'a certainement jamais prétendu changer la désignation habituelle d'une Epître de saint Paul qu'il cite continuellement sous son vrai titre ; mais, en employant cette dénomination, il avait sans doute présente à l'esprit l'opinion de Suidas, Cédrenus et autres écrivains grecs, d'après laquelle le nom de Colossiens aurait été attribué, par extension, aux habitants de l'île au célèbre colosse.

A l'appui de l'hypothèse que nous avançons on peut encore citer un Autographe inédit, conservé à la Visitation de Turin, où le Saint, parlant de Philémon, le désigne en ces termes : Nobilis Rhodius sive Colossensis. De semblables allusions historiques sont un trait caractéristique du style de notre Saint.

Livre VII. Chapitre vu. 29

amour est tout caché en Dieu et es choses divines avec Jésus Christ ; car puisque, comme disent les lettres sacrées de l'Evangile*, après que Jésus Christ se fut un peu laissé voir a ses disciples en montant la haut au Ciel, en fin une nuée l'environna qui l'osta et cacha de devant leurs yeux, Jésus Christ donques est caché au Ciel en Dieu. Or, Jésus Christ est nostre amour, et nostre amour est la vie de nostre ame : donques nostre vie est cachée en Dieu avec Jésus Christ ; et quand Jésus Christ qui est nostre amour, et par conséquent nostre vie spirituelle, viendra paroistre au jour du jugement, alhors nous apparoistrons avec luy en gloire*, c'est a dire, Jésus Christ nostre amour nous glorifiera, nous communiquant sa félicité et splendeur.

* Marc, ult., 19 Luc, ult., 51; Act.,

Coloss., III, 4.

L'ame est le premier acte et principe de tous les mouvemens vitaux de l'homme, et, comme parle Aristote*, elle est « le principe par lequel nous vivons, sentons et entendons : » dont il s'ensuit que nous connoissons la diversité des vies selon la diversité des mouvemens, en sorte mesme que les animaux qui n'ont point de mouvement naturel sont du tout sans vie. Ainsy, Theotime, l'amour est le premier acte et principe de nostre vie dévote ou spirituelle, par lequel nous vivons, sentons et nous esmouvons, et nostre vie spirituelle est telle que sont nos mouvemens affectif z ; et un cœur qui n'a point de mouvement et d'affection, il n'a point d'amour, comme au contraire un cœur qui a de l'amour n'est point sans mouvement affectif. Quand donq nous avons colloque nostre amour en Jésus Christ, nous

* De x^nima, 1. II,

30 Traitté de l'Amour de Dieu avons, par conséquent, mis en luy nostre vie spirituelle : or, il est caché maintenant en Dieu au Ciel comme Dieu fut caché en luy tandis qu'il estoit en terre ; c'est pourquoy nostre vie est cachée en luy, et quand il *Coio3s.,ubi in cap. paroistra en gloire *, nostre vie et nostre amour ^^^^^ ' paroistra de mesme avec luy en Dieu. Ainsy saint

* ubi supra, 1. 1, c. Ignace, au rapport de saint Denis*, disoit que son amour estoit crucifié ; comme s'il eust voulu dire : Mon amour naturel et humain, avec toutes les passions qui en dépendent, est attaché sur la croix, je l'ay fait mourir comme un amour mortel qui faisoit vivre mon cœur d'une vie mortelle ; et comme mon Sauveur fut crucifié et mourut selon sa vie mortelle pour resusciter a l'immortelle, aussi je suis mort avec luy sur la croix selon mon amour naturel, qui estoit la vie mortelle de mon ame, affin que je resuscitasse a la vie surnaturelle d'un amour qui, pouvant estre exercé au Ciel, est aussi par conséquent immortel.

Quand donques on void une personne qui en l'orayson a des ravissemens par lesquelz elle sort et monte au dessus de soy mesme en Dieu, et néanmoins n'a point d'extase en sa vie, c'est a dire ne fait point une vie relevée et attachée a Dieu, par abnégation des convoytises mondaines et mortification des volontés et inclinations naturelles, par une intérieure douceur, simplicité, humilité, et sur tout par une continuelle charité, croyés, Theotime, que tous ses ravissemens sont grandement douteux et périlleux ; ce sont ravissemens propres a faire admirer les hommes, mais non pas a les sanctifier. Car, quel bien peut avoir une ame d'estre ravie a Dieu par l'orayson, si en sa conversation et en sa vie elle est ravie des affections terrestres, basses et naturelles ? Estre au dessus de soy mesme en l'orayson et au dessous de soy en la vie et opération, estre angelique en la méditation et bestial en la conversation, c'est *iiiReg.,xvni,2i. clocher de -part et d'autre"^, jurer en Dieu et jurer en * Soph., 1, 5. Melchon*, et en somme c'est une vraye marque que

telz ravissemens et telles extases ne sont que des amusemens et tromperies du malin esprit. Bienheureux sont

Livre VII. Chapitre vu. 31

ceux qui vivent une vie surhumaine, extatique, relevée au dessus d'eux mesmes, quoy qu'ilz ne soyent point ravis au dessus d'eux mesmes en l'orayson ! Plusieurs Saintz sont au Ciel, qui jamais ne furent en extase ou ravissement de contemplation ; car, combien de Martyrs et grans Saintz et Saintes voyons-nous en l'histoire n'avoir jamais eu en l'orayson autre privilège que celuy de la dévotion et ferveur ? Mais il n'y eut jamais Saint qui n'ayt eu l'extase et ravissement de la vie et de l'opération, se surmontant soy mesme et ses inclinations naturelles.

Et qui ne void, Theotime, je vous prie, que c'est l'extase de la vie et opération de laquelle le grand Apostre parle principalement, quand il dit* : Je vis, * Gaiat., n, 20. mais non plus moy, ains Jésus Christ vit en moy ? car il l'explique luy mesme en autres termes aux Romains*, disant que nostre viel homme est crucifié * Cap. vi, 4-11. ensemblement avec Jésus Christ, que nous sommes mortz au péché avec luy, et que de mesme nous sommes resuscités avec luy pour marcher en nouveauté de vie, affin de ne servir plus au péché. Voyla deux hommes représentés en un chacun de nous, Theotime, et par conséquent deux vies : l'une du viel homme, qui est une vielle vie, comme on dit de l'aigle qui estant devenue vielle va traisnant ses plumes et ne peut plus prendre son vol ; l'autre vie est de l'homme nouveau'*' , * vers. 6. qui est aussi une vie nouvelle, comme celle de l'aigle laquelle deschargee de ses vielles plumes qu'elle a secouées dans la mer, en prend des nouvelles, et s'estant rajeunie vole en la nouveauté de ses forces*. * Ps. cm, 5-

En la première vie nous vivons selon le viel homme, c'est a dire selon les defautz, foiblesses et infirmités que nous avons contractées par le péché de nostre premier père Adam, et partant nous vivons au péché d'Adam, et nostre vie est une vie mortelle, ains la mort mesme ; en la seconde vie nous vivons selon l'homme nouveau, c'est a dire selon les grâces, faveurs, ordonnances et volontés de nostre Sauveur, et par conséquent nous vivons au salut et a la rédemption, et cette

32 Traitté de l'Amour de Dieu nouvelle vie est une vie vive, vitale et vivifiante. Mais quicomque veut parvenir a nouvelle vie, il faut qu'il passe par la mort de la vielle, crucifiant sa chair avec

* Gaiat, V, 24. tous Ics vices et toutes les convoitises d'icelle*, et

l'ensevelissant sous les eaux du saint Baptesme ou de

* IV Reg., V, 14. la pœnitence : comme Naaman * qui noya et ensevelit

dans les eaux du Jordain sa vielle vie ladresse et infecte, pour vivre une vie nouvelle, saine et nette. Car on pouvoit bien dire de cet homme, qu'il n'estoit plus le viel Naaman, ladre, puant, infect, ains un Naaman nouveau, net, sain et honneste, parce qu'il estoit mort a la ladrerie et vivoit a la santé et netteté.

Or, quicomque est resuscité a cette nouvelle vie du Sauveur, il ne vit plus ni a soy, ni en soy, ni pour soy, ains a son Sauveur, en son Sauveur et pour son Sau* Rom., ubi supra, veur. Estimés, dit saint Paul*, que vous estes vrayement mortz au péché et vivans a Dieu, en Jésus Christ Nostre Seigneur.

Mays en fin saint Paul fait le plus fort, le plus pressant et le plus admirable argument qui fut jamais fait, ce me semble, pour nous porter tous a l'extase et ravissement de la vie et opération. Oyes, Theotime, je vous prie, soyes attentif et pesés la force et efficace des ardentes et célestes paroles de cet Apostre, tout ravi et transporté de l'amour de son Maistre. Parlant donq de soy mesme (et il en faut autant dire d'un chacun de • II Cor., V, 14. nous), La charité, dit-il*, de J esus Christ nous presse. Ouy, Theotime, rien ne presse tant le cœur de l'homme que l'amour. Si un homme sçait d'estre aymé de qui

Livre VII. Chapitre viii. 33

que ce soit, il est pressé d'aymer réciproquement ; mais si c'est un homme vulgaire qui est aymé d'un grand seigneur, certes il est bien plus pressé ; mais si c'est d'un grand monarque, combien est-ce qu'il est pressé davantage ? Et maintenant, je vous prie, sachans que Jésus Christ, vray Dieu éternel, tout puissant, nous a aymés jusques a vouloir souffrir pour nous la mort, et la mort de la croix*, o mon cher Theotime, n'est ce * Phiiip., n, s. pas cela avoir nos cœurs sous le pressoir et les sentir presser de force, et en exprimer de l'amour par une violence et contrainte qui est d'autant plus violente qu'elle est toute aymable et amiable ? Mais, comme est-ce que ce divin Amant nous presse ? La charité de Jésus Christ nous presse, dit son saint Apostre, estimans ceci. Qu'est ce a dire, estimans ceci ? c'est a dire, que la charité du Sauveur nous presse Ihors principalement que nous estimons, considérons, pesons, méditons et sommes attentifs a cette resolution de la foy. Mais quelle resolution ? Voyes, je vous prie, Theotime, comme il va gravement fichant et poussant sa conception dans nos cœurs : estimans ceci, dit il ; et quoy ? que si un est mort pour tous, donques tous sont morts; et Jésus Christ est mort pour tous*. *inioco,ji'j^. 14,15. Il est vray, certes ; si un Jésus Christ est mort pour tous, donques tous sont morts en la personne de cet unique Sauveur qui est mort pour eux, et sa mort leur doit estre imputée, puisqu'elle a esté endurée pour eux et en leur considération.

Mais que s'ensuit il de cela ? Il m'est advis que j'oye cette bouche apostolique, comme un tonnerre, qui exclame aux oreilles de nos cœurs : Il s'ensuit donques, o Chrestiens, ce que Jésus Christ a désiré de nous en mourant pour nous. Mais qu'est ce qu'il a désiré de nous sinon que nous nous conformassions a luy, affin, dit l'Apostre, que ceux qui vivent ne vivent plus désormais a eux mesmes, ains a Celuy qui est mort et resuscité pour eux. Vray Dieu, Theotime, que cette conséquence est forte en matière d'amour ! Jésus Christ est mort pour nous, il nous a donné la vie par sa mort,

34 Traitté de l'Amour de Dieu nous ne vivons que parce qu'il est mort, il est mort pour nous, a nous et en nous : nostre vie n'est donq plus nostre, mais a Celuy qui nous l'a acquise par sa mort ; nous ne devons donq plus vivre a nous, mais a luy ; non en nous, mais en luy ; non pour nous, mais pour luy.

* piin., Hist. nat., Une jcuuc fille de l'isle de Sestos* avoit nourri une . . , c. V (fl . VI). pg^^^g aigle, avec le soin que les enfans ont accoustumé

d'employer en telles occupations. L'aigle devenue grande commença petit a petit a voler et chasser aux oyseaux selon son instinct naturel ; puis s'estant rendue plus forte, elle se rua sur les bestes sauvages, sans jamais manquer d'apporter tous-jours fidèlement sa proye a sa chère maistresse, comme en reconnoissance de la nourriture qu'elle avoit receue d'icelle. Or advint il que cette jeune damoyselle mourut un jour, tandis que la pauvre aigle estoit au pourchas, et son cors, selon la coustume de ce tems et de ce païs-la, fut mis sur un buscher en public pour estre bruslé. Mais ainsy que la flamme du feu commençoit a le saisir, l'aigle survint a grans traitz d'aysles, et voyant cet inopiné et triste spectacle, outrée de douleur elle lascha ses serres, et abandonnant sa proye se vint jetter sur sa pauvre chère maistresse, et la couvrant de ses aysles comme pour la défendre du feu ou pour l'embrasser de pitié, elle demeura ferme et immobile, mourant et bruslant courageusement avec elle, l'ardeur de son affection ne pouvant céder la place aux flammes et ardeurs du feu, pour ainsy se rendre victime et holocauste de son brave et prodigieux amour, comme sa maistresse l'estoit de la mort et des flammes. Ah, Theotime, quel essor nous fait prendre cette aigle ! Le Sauveur nous a nourris des nostre tendre jeunesse, ains il nous a formés et receus, comme une aymable nourrice, entre les bras de sa divine providence des l'instant de nostre conception :

Tes doigtz m'ayans tissu,

^ _ Tout chaud tu m'as receu,

* Ps. cxxxvin, 13,

14 ; juxta Hebr. Du ventre de ma nierc* ;

Livre VII. Chapitre vin. 35

il nous a rendus siens par le Baptesme et nous a nourris tendrement selon le cœur et selon le cors, par un amour incompréhensible ; et pour nous acquérir la vie il a supporté la mort, et nous a repeus de sa propre chair et de son propre sang. Hé, que reste-il donq ? quelle conclusion avons-nous plus a prendre, mon cher Theotime, sinon que ceux qui vivent ne vivent plus a eux mesmes, ains a Celuy qui est mort pour eux ? c'est a dire, que nous consacrions au divin amour de la mort de nostre Sauveur tous les momens de nostre vie, rapportans a sa gloire toutes nos proyes, toutes nos conquestes, toutes nos œuvres, toutes nos actions, toutes nos pensées et toutes nos affections. Voyons-le, Theotime, ce divin Rédempteur, estendu sur la croix, comme sur son bûcher d'honneur ou il meurt d'amour pour nous, mais d'un amour plus douloureux que la mort mesme, ou d'une mort plus amoureuse que l'amour mesme : hé, que ne nous jettons-nous en esprit sur luy, pour mourir sur la croix avec luy, qui, pour l'amour de nous, a bien voulu mourir ! Je le tiendray, devrions nous dire si nous avions la générosité de l'aigle, et ne le quittera}' jamais"^ ; je mourra}^ avec luy et brusleray * Cant., m, 4- dedans les flammes de son amour, un mesme feu consumera ce divin Créateur et sa chetifve créature ; mon Jésus est tout mien et je suis toute sienne*, je vivray *ibid.,n, i6. et mourray sur sa poitrine, ni la mort ni la vie ne me séparera jamais de luy*. * Rom., vm, 38,39

Ainsy donques se fait la sainte extase du vray amour, quand nous ne vivons plus selon les raysons et inclinations humaines, mais au dessus d'icelles, selon les inspirations et instinctz du divin Sauveur de nos âmes.

36 Traitté de l'Amour de Dieu

Cant., iiit., 6. L'amour est fort comme la mort* : la mort sépare

l'ame du mourant d'avec son cors et d'avec toutes les choses du monde ; l'amour sacré sépare l'ame de l'amant d'avec son cors et d'avec toutes les choses du monde, et n'y a point d'autre différence sinon en ce que la mort fait tous-jours par effect ce que l'amour ne fait ordinairement que par l'affection. Or je dis ordinairement Theotime, parce que quelquefois l'amour sacré est bien si violent, que mesme par effect il cause la séparation du cors et de l'ame, faisant mourir les amans d'une mort très heureuse, qui vaut mieux que cent vies.

Comme c'est le propre des repreuvés de mourir en péché, aussi est-ce le propre des esleuz de mourir en l'amour et grâce de Dieu ; mays cela toutefois advient différemment. Le juste ne meurt jamais a l'improuveu, car c'est avoir bien prouveu a sa mort que d'avoir persévéré en la justice chrestienne jusques a la fin, mais il meurt bien quelquefois de mort subite ou soudaine ; c'est pourquoy l'Eglise, toute sage, ne nous fait pas simplement requérir es Letanies, d'estre deslivrés de mort soudaine, mais « de mort soudaine et improuveue : » pour estre soudaine elle n'en est pas pire, sinon qu'elle soit encor improuveue. Si des espritz foibles et vulgaires eussent veu le feu du ciel tumber sur le grand saint Simeon vStylite et le tuer, qu'eussent-ilz pensé sinon des pensées de scandale ? mais l'on n'en doit toutefois point faire d'autre, sinon que ce grand Saint s'estant immolé

Livre VII. Chapitre ix. 37

très parfaitement a Dieu en son cœur, des-ja tout consumé d'amour, le feu vint du ciel pour parfaire l'holocauste* *iii Reg.,xviii, 38. et le brusler du tout ; car l'abbé Julien, esloigné d'une journée, vit l'ame d'iceluy montant au Ciel, et fit jetter de l'encens a mesme heure pour en rendre grâces a Dieu. Le bienheureux Hommebon, Cremonnois, oyant un jour la sainte Messe, planté sur ses deux genoux en extrême dévotion, ne se leva point a l'Evangile selon la coustume, et pour cela ceux qui estoyent autour de luy le regardèrent, et virent qu'il estoit trespassé. Il y a eu de nostre aage, des très grans personnages en vertu et doctrine, que l'on a treuvé mortz, les uns en un confessionnal, les autres oyans le sermon ; et mesme on en a veu quelques uns tumber mortz au sortir de la chaire ou ilz avoyent presché avec grande ferveur : mortz toutes soudaines, mais non improuveues. Et combien de gens de bien void on mourir apoplectiques, léthargiques et en mille sortes fort subitement, et des autres mourir en resverie et frénésie hors de l'usage de rayson ? et tous ceux ci, avec les enfans baptisés, sont decedés en grâce, et par conséquent en l'amour de Dieu.

Mais, comme pouvoyent ilz décéder en l'amour de Dieu, puisque mesme ilz ne pensoyent pas en Dieu Ihors de leur trespas ? Les sçavans hommes, Theotime, ne perdent pas leur science en dormant, autrement ilz seroyent ignorans a leur resveil et faudroit qu'ilz retournassent a l'escole ; or c'en est de mesme de toutes les habitudes de prudence, de tempérance, de foy, d'espérance, de charité ; elles sont tous-jours dedans l'esprit des justes, bien qu'ilz n'en fassent pas tous-jours les actions. En un homme dormant, il semble que toutes ses habitudes dorment avec luy, et qu'elles se resveillent aussi avec luy ; ainsy donq, l'homme juste mourant subitement, ou accablé d'une mayson qui luy tumbe dessus, ou tué par le foudre, ou suffoqué d'un catherre, ou bien mourant hors de son bon sens par la violence de quelque fièvre chaude, il ne meurt certes pas en l'exercice de l'amour divin, mais il meurt néanmoins en l'habitude d'iceluy ; dont le Sage a dit* : Le juste, s'il * Sap., iv, 7.

38 Traitté de l'Amour de Dieu est prévenu de la mort, il sera en réfrigère ; car il suffit pour obtenir la vie éternelle de mourir en Testât et habitude de l'amour et charité.

Plusieurs Saintz néanmoins sont mortz, non seulement en charité et avec l'habitude de l'amour céleste, mais aussi en l'action et prattique d'iceluy. Saint Augustin mourut en l'exercice de la sainte contrition, qui n'est pas sans amour ; saint Hierosme, exhortant ses chers enfans a l'amour de Dieu, du prochain et de la vertu ; saint Ambroj^se, tout ravi, devisant doucement avec son Sauveur, soudain après avoir receu le très divin Sacrement de l'autel ; saint Anthoyne de Padoiie, après avoir recité un hymne a la glorieuse Vierge Mère, et parlant en grande joye avec le Sauveur ; saint Thomas d'Acquin, joignant les mains, eslevant ses yeux au ciel, haussant fortement sa voix et prononçant par manière d'eslan, avec grande ferveur, ces paroles du Cantique, qui estoyent les dernières qu'il avoit exposées : Venes,

0 mon cher Bienaymé, et sortons ensemble aux

*Cap. VII, II. chams*. Tous les Apostres et presque tous les Martyrs

sont mortz prians Dieu. Le bienheureux et vénérable Bede, ayant sceu par révélation l'heure de son trespas, alla a Vespres (et c'estoit le jour de l'Ascension), et « se tenant debout, appuyé seulement aux accoudoirs de son siège, sans maladie quelconque, finit sa vie au mesme instant qu'il finit de chanter Vespres (i), » comme justement pour suivre son Maistre montant au Ciel, affin d'y jouir du beau matin de l'éternité qui n'a point de Vespres.

Jean Gerson, Chancelier de l'Université de Paris, homme si docte et si pieux, que, comme dit Sixtus

*ubi supra.in Prœ- Scucnsis*, «OU ne pcut discerncr s'il a surpassé sa

fat., p. 5.

(i) Comme on peut le voir à l'Appendice, le Saint emprunte ce récit à un choix d'exemples recueillis par Marulus, prêtre de Dalmatie (mort vers 1540) : Marci Maruli de religiose pieque vivendi institutione, per exempla ex Vet. et N. Test, collecta, atque ex optimis Auctoribus (lib. V, cap. v, De hora Mortis). Certains détails donnés par Marulus sont inexacts, car saint Bède mourut étendu sur un cilice, devant l'oratoire de sa cellule et après plusieurs semaines de maladie.

Livre VII. Chapitre ix. 39

doctrine par la pieté ou sa pieté par la doctrine, » ayant expliqué les cinquante propriétés de l'amour divin marquées au Cantique des Cantiques, trois jours après, monstrant un visage et un cœur fort vif, expira prononçant et répétant plusieurs fois, par manière d'orayson jaculatoire, ces saintes paroles tirées du mesme Cantique * : * Cap. uit., 6. O Dieu, vostre dilection est forte comme la mort. Saint Martin, comme chascun sçait, mourut si attentif a l'exercice de dévotion, qu'il ne se peut rien dire de plus. Saint Louys, ce grand roy entre les Saintz et grand Saint entre les roys, frappé de pestilence, ne cessa jamais de prier ; puis, ayant receu le divin Viatique, estendant les bras en croix, les yeux fichés au ciel, expira souspirant ardemment ces paroles d'une parfaite confiance amoureuse : Hé, vSeigneur, j'entreray en vostre mayson, je vous adoreray en vostre saint temple et heniray vostre nom*. Saint Pierre Celestin, *Pss.v,8,cxxxvn,2. tout détrempé en des cruelles afflictions qu'on ne peut bonnement dire, estant arrivé a la fin de ses jours, se mit a chanter, comme un cygne sacré, le dernier des Pseaumes, et acheva son chant et sa vie en ces amoureuses paroles : Que tout esprit lotie le Seigneur*. * Vers. uit. I/admirable sainte Eusebe, surnommée l'Estrangere, mourut a genoux en une fervente prière ; saint Pierre le Martir, escrivant avec son doigt et de son propre sang la confession de la foy pour laquelle il mouroit, et disant ces paroles : Seigneur, je recommande mon esprit en vos mains*; et le grand apostre des Jappo- *Ps. xxx, 6; Lucœ, nois, François Xavier, tenant et baysant l'image du ^'^"'' "^ Crucifix et répétant a tous coups cet eslan d'esprit : O Jésus, le Dieu de mon cœur* ! * Ps. lxxh, 26.

iRAiTTÉ DE l'Amour de Dieu

ET POUR l'amour DIVIN

Jacobi, II, 17, Galat., V, 6.

Marci, vi, 18.

* Baronius, Annal. ad aun. 69.

Tous les Martirs, Theotime, moururent pour l'amour divin ; car, quand on dit que plusieurs sont mortz pour la foy, on ne doit pas entendre que c'ait esté pour la foy morte*, ains pour la foy vivante, c'est a dire animée de la charité*. Aussi la confession de la foy n'est pas tant un acte de l'entendement et de la foy, comme c'est un acte de la volonté et de l'amour de Dieu ; et c'est pourquoy le grand saint Pierre, gardant la foy dans son ame au jour de la Passion, perdit néanmoins la charité, ne voulant pas advoiier de bouche pour son Maistre, Celuy qu'il reconnoissoit pour tel en son cœur. Mays pourtant il y a eu des Martirs qui moururent expressément pour la charité seule, comme le grand Précurseur du Sauveur, qui fut martyrisé pour la correction fraternelle* ; et les glorieux Princes des Apostres, saint Pierre et saint Paul, mais principalement saint Paul, moururent pour avoir converti a la sainteté et chasteté les femmes que l'infâme Néron avoit desbauchees *. Les saintz Evesques Stanislaus et Thomas de Cantorberi furent aussi tués pour un sujet qui ne regardoit pas la foy, mais la charité ; et en fin une grande partie de saintes Vierges et Martyres furent massacrées pour le zèle qu'elles eurent a garder la chasteté que la charité leur avoit fait dédier a l'Espoux céleste.

Mais il y en a, entre les amans sacrés, qui s'abandonnent si absolument aux exercices de l'amour divin, que ce saint feu les dévore et consume leur vie. Le regret quelquefois empesche si longuement les affligés de

Livre VII. Chapitre x. 41

boire, de manger et de dormir, qu'en fin, affoiblis et alangoiiris ilz meurent ; et Ihors, le vulgaire dit qu'ilz sont mortz de regret, mais ce n'est pas la vérité, car ilz meurent de défaillance de forces et d 'exinanition : il est vray que cette défaillance leur estant arrivée a cause du regret, il faut advoiier, que s'ilz ne sont pas mortz de regret, ilz sont mortz a cause du regret et par le regret. Ainsy, mon cher Theotime, quand l'ardeur du saint amour est grande, elle donne tant d'assautz au cœur, elle le blesse si souvent, elle luy cause tant de langueurs, elle le fond si ordinairement, elle le porte en des extases et ravissemens si frequens, que par ce moyen l'ame presque toute occupée en Dieu, ne pouvant fournir asses d'assistance a la nature pour faire la digestion et nourriture convenable, les forces animales et vitales commencent a manquer petit a petit, la vie s'accourcit et le trespas arrive.

O Dieu, Theotime, que cette mort est heureuse ! que douce est cette amoureuse sagette qui, nous blessant de cette playe incurable de la sacrée dilection, nous rend pour jamais languissans et malades d'un battement de cœur si pressant qu'en fin il faut mourir ! De combien penses-vous que ces sacrées langueurs et les travaux supportés pour la charité avançassent les jours aux divins amans, comme a sainte Catherine de Sienne, a saint François, au petit Stanislas Koska, a saint Charles et a plusieurs centaines d'autres qui moururent si jeunes ? Certes, quant a saint François, des qu'il eut receu les saintes stigmates de son Maistre, il eut de si fortes et pénibles douleurs, tranchées, convulsions et maladies, qu'il ne luy demeura que la peau et les os, et sembloit plustost une anatomie ou une image de la mort, qu'un homme vivant et respirant encores.

42 Traitté de l'Amour de Dieu que quelques uns entre les divins amans

Tous les esleuz donq, Theotime, meurent en l'habitude de l'amour sacré ; mays quelques uns, outre cela, meurent en l'exercice de ce saint amour, les autres pour cet amour, et d'autres par ce mesme amour. Mays ce qui appartient au souverain degré d'amour, c'est que quelques uns meurent d'amour ; et c'est Ihors que non seulement l'amour blesse l'ame en sorte qu'il la met en langueur, mays quand il la transperce, donnant son coup droit dans le milieu du cœur, et si fortement qu'il pousse l'ame dehors de son cors : ce qui se fait ainsy. L'ame attirée puissamment par les suavités divines de son Bienaymé, pour correspondre de son costé a ses doux attraitz, elle s'eslance de force et tant qu'elle peut devers ce désirable Ami attrayant ; et ne pouvant tirer son cors après soy, plustost que de s'arrester avec luy parmi les misères de cette vie, elle le quitte et se sépare, volant seule, comme une belle colombelle, dans le sein dehcieux de son céleste Espoux : elle s'eslance en son Bienaymé, et son Bienaymé la tire et ravit a soy ; et comme l'espoux quitte père et mère pour se joindre a • Gen., II, 24. sa bienaymee*, ainsy cette chaste espouse quitte la chair

pour s'unir a son Bienaymé. Or, c'est le plus violent effect que l'amour fasse en une ame, et qui requiert auparavant une grande nudité de toutes les affections qui peuvent tenir le cœur attaché ou au monde ou au cors ; en sorte que, comme le feu ayant séparé petit a petit l'essence de sa masse et l'ayant du tout espuree, fait en fin sortir la quintessence, aussi le saint amour

Livre VII. Chapitre xi. 43

ayant retiré le cœur humain de toutes humeurs, inclinations et passions, autant qu'il se peut, il en fait par après sortir l'ame, affin que par cette mort, fretieiise aux yeux divins*, elle passe en la gloire immortelle. * ps. cxv, 5.

Le grand saint François, qui en ce sujet de l'amour céleste me revient tous-jours devant les j^eux, ne pouvoit pas eschapper qu'il ne mourust par l'amour, a cause de la multitude et grandeur des langueurs, extases et défaillances que sa dilection envers Dieu luy donnoit ; mais, outre cela, Dieu qui l'avoit exposé a la veùe de tout le monde comme un miracle d'amour, voulut que non seulement il mourust pour l'amour, ains qu'il mourust encor d'amour. Car, voyés, je vous supplie, Theotime, son trespas. Se voyant sur le point de son despart, il se fit mettre nud sur la terre, puis ayant receu un habit en aumosne, duquel on le vestit, il harangua ses frères, les animant a l'amour et crainte de Dieu et de l'Eglise, fit lire la Passion du Sauveur, puis commença avec une ardeur extrême a prononcer le Psalme cxli : J'ay crié de ma voix au Seigneur, j'ay supplié de ma voix le Seigneur ; et ayant prononcé ces dernières paroles * : O Seigneur, tires mon ame de la prison, * vers. uit. affi-n que je bénisse vostre saint nom ; les justes m' attendent jusques a ce que vous me guerdonnies, il expira, l'an quarante cinquiesme de son aage. Oui ne void, je vous prie, Theotime, que cet homme seraphique, qui avoit tant désiré d'estre martyrisé et de mourir pour l'amour, mourut en fin d'amour, ainsy que je l'ay expliqué ailleurs* ? * Livre v, c. .x.

Sainte Magdeleyne ayant l'espace de trente ans demeuré en la grotte que l'on void encor en Provence, ravie tous les jours sept fois et eslevee en l'air par les Anges, comme pour aller chanter les sept Heures canoniques en leur chœur, en fin un jour de Dimanche elle vint a l'église, en laquelle son cher Evesque saint Maximin la treuvant en contemplation, les yeux pleins de larmes et les bras eslevés, il la communia ; et tost après elle rendit son bienheureux esprit, qui derechef alla pour jamais aux pieds de son Sauveur, jouir de

44 Traitté de l'Amour de Dieu la meilleure part, qu'elle avoit des-ja choisie en ce

* LucsB, X, 39, 42. monde *.

Saint Basile avoit fait une estroitte amitié avec un grand médecin, juif de nation et de religion, en intention de l'attirer a la foy de Nostre Seigneur ; ce que toutefois il ne peut onques faire jusques a ce que, rompu de jeusnes, veilles et travaux, estant arrivé a l'article de la mort, il s'enquit du médecin quelle opinion il avoit de sa santé, le conjurant de le luy dire franchement. Ce que le médecin fit, et luy ayant tasté le poulz : « Il n'y a plus, » dit il, « aucun remède ; devant que le soleil soit couché vous trespasseres. » « Mays que dires vous, » répliqua alhors le malade, « si je suis encor demain en vie ? » « Je me feray Chrestien, je vous le prometz, » dit le médecin. Le Saint pria donq Dieu, et impetra la prolongation de sa vie corporelle en faveur de la spirituelle de son médecin, lequel ayant veu cette merveille se convertit ; et saint Basile, se levant courageusement du lit, alla a l'église et le baptiza avec toute sa famille. Puis, estant revenu en sa chambre et remis dans son lit, après s'estre asses longuement entretenu par l'orayson avec Nostre Seigneur, il exhorta saintement les assistans a servir Dieu de tout leur cœur ; et en fin voyant les Anges venir a luy, prononçant avec extrême suavité ces paroles : Mon Dieu, je vous recommande mon ame et la remetz *Ps. XXX, 6 ; Lucae, entre VOS mains*, il expira ; et le pauvre médecin

converti, le voyant amsy trespasse, 1 embrassant et fondant en larmes sur iceluy : « O grand Basile, serviteur de Dieu, » dit-il, « en vérité, si vous eussies voulu,

* Pseudo-Amphi- VOUS ne fussies non plus mort auiourd'huy qu'hier*. »

loch., Vita s. Ba- _, . . , ^ , •' ., ^ ^ „ .

siiii. Qui ne void que cette mort fut toute d amour ? ht la

•Yepes.invitaejus, bienheurcuse Mère Thérèse de Jésus* révéla après son

trespas, qu elle estoit morte d un assaut et impétuosité d'amour, qui avoit esté si violent que, la nature ne le pouvant supporter, l'ame s'en estoit allée avec le bienajmié object de ses affections.

Livre VII. Chapitre xii. 45

QUI MOURUT d'amour SUR LE MONT d'oLIVET

Outre ce qui a esté dit, j'ay treuvé une histoire laquelle pour estre extrêmement admirable n'en est que plus croyable aux amans sacrés ; puisque, comme dit le saint Apostre *, la charité croid très volontier toutes * i Cor., xm, 7. choses, c'est a dire elle ne pense pas aysement qu'on mente, et s'il n'y a des marques apparentes de fauseté en ce qu'on luy représente, elle ne fait pas difficulté de les croire, mais sur tout quand ce sont choses qui exaltent et magnifient l'amour de Dieu envers les hommes ou l'amour des hommes envers Dieu : d'autant que la charité, qui est reyne souveraine des vertus, se plaist, a la façon des princes, es choses qui servent a la gloire de son empire et domination. Et bien que le récit que je veux faire ne soit ni tant publié ni si bien tesmoigné comme la grandeur de la merveille qu'il contient le requerroit, il ne perd pas pour cela sa vérité : car, comme dit excellemment saint Augustin*, « a peyne * De Civit. Dei, 1. sçait on les miracles, » pour magmnques qu ilz soyent, «au lieu mesme ou ilz se font,» et encor que ceux qui les ont veu les racontent, on a peyne de les croire ; mays ilz ne laissent pas pour cela d'estre véritables, et en matière de religion les âmes bien faites ont plus de suavité a croire les choses esquelles il y a plus de difficulté et d'admiration.

Un fort illustre et vertueux chevalier alla donq un jour outre mer en Palestine, pour visiter les saintz lieux esquelz Nostre Seigneur avoit fait les œuvres de nostre rédemption ; et pour commencer dignement ce saint

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