Traité de l'amour de Dieu (Traitté de l'Amour de Dieu) (page 6)

François de Sales · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — éd. d'Annecy t. IV-V (OCR) · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

46 Traitté de l'Amour de Dieu exercice, avant toutes choses il se confessa et communia dévotement ; puis alla en premier lieu en la ville de Nazareth, ou l'Ange annonça a la Vierge tressainte la très sacrée Incarnation, et ou se fit la très adorable conception du Verbe éternel ; et la, ce digne pèlerin se mit a contempler l'abisme de la Bonté céleste qui avoit daigné prendre chair humaine pour retirer l'homme de perdition. De la il passa en Bethléem, au lieu de la Nativité, ou on ne sçauroit dire combien de larmes il respandit contemplant celles desquelles le Filz de Dieu, petit Enfant de la Vierge, avoit arrousé ce saint estable, baysant et rebaysant cent fois cette terre sacrée, et léchant la poussière sur laquelle la première enfance du divin Poupon avoit esté receûe. De Bethléem il alla en Bethabara, et passa jusques au petit lieu de Bethanie, ou, se resouvenant que Nostre Seigneur s'estoit devestu pour estre baptisé, il se despouilla aussi luy mesme, et entrant dans le Jordain, se lavant et beuvant des eaux d'iceluy, il luy estoit advis d'y voir son Sauveur recevant le Baptesme par la main de son Précurseur, et le Saint Esprit descendant visiblem.ent sur iceluy sons la forme de colombe, avec les deux encor ouvertz, d'où, ce luy sembloit, descendoit la voix du Père éternel disant : Cesiny cy est mon Filz hienaymé auquel

* Matt., m, 16, 17. je me complais*. De Bethanie il va dans le désert, et

y void, des yeux de son esprit, le Sauveur jeusnant, combattant et vainquant l'ennemi ; puis les Anges qui

* ibid., IV, II. le servent de viandes admirables*.

De la il va sur la montaigne de Tabor, ou il void le Sauveur transfiguré ; puis en la montaigne de Sion, ou il void, ce luy semble, encor, Nostre Seigneur agenouillé dans le Cénacle, lavant les pieds aux Disciples et leur distribuant par après son divin Cors en la sacrée Eucharistie. Il passe le torrent de Cedron et va au jardin de Getsemani ; ou son cœur se fond es larmes d'une très aymable douleur Ihors qu'il s'y représente son cher Sauveur suer le sang en cette extrême agonie qu'il y souffroit, puis, tost après, lié, garrouté et mené en Hierusalem, ou il s'achemine aussi, suivant par tout les

Livre VII. Chapitre xii. 47

traces de son Bienaymé ; et le void en imagination

traisné ça et la , chez Anne, chez Caïphe, chez Pilate,

chez Herodes ; fouetté, baffoué, craché, couronné d'espines, présenté au peuple, condamné a mort, chargé de

sa croix, laquelle il porte, et la portant fait le pitoyable

rencontre de sa Mère toute détrempée de douleur, et

des dames de Hierusalem pleurantes sur luy. Si monte

en fin ce dévot pèlerin sur le mont Calvaire, ou il void

en esprit la croix estendue sur terre, et Nostre Seigneur

tout nud que l'on renverse et que l'on cloiie pieds et

mains sur icelle très cruellement ; il contemple de suite

comme on levé la croix et le Crucifié en l'air, et le sang

qui ruisselle de tous les endroitz du divin cors pendu.

Il regarde la pauvre sacrée Vierge, toute transpercée

du glaive de douleur* ; puis il tourne les yeux sur le * Luoe, u, 35.

Sauveur crucifié, duquel il escoute les sept paroles avec

un amour nompareil, et en fin le void mourant, puis

mort, puis recevant le coup de lance et monstrant par

l'ouverture de la playe son cœur divin, puis osté de la

croix et porté au sépulcre, ou il va le suyvant, jettant

une mer de larmes sur les lieux détrempés du sang de

son Rédempteur ; si que il entre dans le sépulcre et

ensevelit son cœur auprès du cors de son Maistre.

Puys, resuscitant avec luy, il va en Emaiis et void tout ce qui se passe entre le Seigneur et les deux disciples ; et en fin, revenant sur le mont Olivet ou se fit le mistere de l'Ascension, et la, voyant les dernières marques et vestiges des pieds du divin Sauveur, prosterné sur icelles et les baysant mille et mille fois avec des souspirs d'un amour infini, il commença a retirer a soy toutes les forces de ses affections, comme un archer retire la corde de son arc quand il veut descocher sa flèche ; puis se relevant, les yeux et les mains tendus au ciel : « O Jésus, » dit il, « mon doux Jésus, je ne sçai plus ou vous chercher et suivre en terre ; hé ! Jésus, Jésus mon amour, accordes donq a ce cœur qu'il vous suive et s'en aille après vous la haut. » Et avec ces ardentes paroles il lança quant et quant son ame au Ciel, comme une sacrée sagette que, comme divin archer,

48 Traitté de l'Amour de Dieu il tira au blanc de son très heureux object. Mais ses compaignons et serviteurs qui virent ainsy subitement tumber comme mort ce pauvre amant, estonnés de cet accident, coururent de force au médecin, qui venant, treuva qu'en effect il estoit trespassé ; et pour faire jugement asseuré des causes d'une mort tant inopinée, s'enquiert de quelle complexion, de quelles mœurs et de quelles humeurs estoit le defunct, et il apprit qu'il estoit d'un naturel tout doux, amiable, dévot a merveille et grandement ardent en l'amour de Dieu. Sur quoy : « Sans doute, » dit le médecin, « son cœur s'est donques esclatté d'excès et de ferveur d'amour. » Et affin de mieux affermir son jugement il le voulut ouvrir, et treuva ce brave cœur ouvert, avec ce sacré mot gravé au dedans d'iceluy : « Jésus mon amour ! » L'amour donques fit en ce cœur l'office de la mort, séparant l'ame du cors sans concurrence d'aucune autre cause : et c'est saint Bernardin de Sienne, autheur fort docte et fort saint, qui fait ce récit au premier de ses sermons

* In exordio. de l'Asceusion*.

Certes, un autre autheur presque du mesme aage, qui a celé son nom par humilité, mais qui seroit néanmoins digne d'estre nommé, en un livre qu'il a intitulé Mirouer des spiritiielz (i), raconte une autre histoire

* Tituio De Amore encor plus admirable * ; car il dit qu'es quartiers de

Provence, il y avoit un seigneur grandement addonné a l'amour de Dieu et a la dévotion du tressaint Sacrement de l'autel. Or un jour, estant extrêmement affligé d'une maladie qui luy donnoit des vomissemens continuelz, on luy apporta la divine Communion, laquelle n'osant recevoir a cause du danger qu'il y avoit de la rejetter, il suppha son curé de la luy mettre au moins sur la poitrine et le signer avec icelle du signe de la Croix : ce qui fut fait, et en un moment cette poitrine enflammée du saint amour se fendit, et tira dedans soy

(i) spéculum Spiritualium, in quo non solum de vita activa et contemplativa, verum etiam de vitiis... et virtutibus... cum variis exemplis. In aima Parisiorum Academia, per Wolfgangum Hopylium, 1510. Sumptibus Gulielmi Bretton, civis London,

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le céleste aliment dans lequel estoit le Bienaymé, et a mesme tems expira. Je voy bien, a la vérité, que cette histoire est grandement extraordinaire et qui meriteroit un tesmoignage de plus grand poids ; mais après la très véritable histoire du cœur fendu de sainte Claire de Montefalco, que tout le monde peut voir encor maintenant, et celle des stigmates de saint François, qui est très asseuree, mon ame ne treuve rien de malaysé a croire parmi les effectz du divin amour.

MOURUT d'amour POUR SON FILZ

On ne peut quasi pas bonnement douter que le grand saint Joseph ne fust trespassé avant la Passion et Mort du Sauveur, qui, sans cela, n'eust pas recommandé sa Mère a saint Jean. Et comme pourroit-on donq imaginer que le cher Enfant de son cœur, son Nourrisson bienaymé, ne l'assistast a l'heure de son passage ? Bienheureux sont les miséricordieux, car Hz obtiendront miséricorde*. Helas, combien de douceur, de charité * Matt., v, 7. et de miséricorde furent exercées par ce bon Père nourricier envers le Sauveur Ihors qu'il nasquit petit enfant au monde ! et qui pourroit donq croire, qu'iceluy sortant de ce monde, ce divin Filz ne luy rendist la pareille au centuple, le comblant de suavités célestes ? Les cigoignes sont un vray portrait de la mutuelle pieté des enfans envers les pères et des pères envers les enfans ; car, comme ce sont des oyseaux passagers, elles portent leurs pères et mères vieux, en leurs passages, ainsy qu'estant encor petites leurs pères et mères

50 Traitté de l'Amour de Dieu les avoyent portées en mesme occasion. Quand le Sauveur estoit encor petit enfant, le grand Joseph son Père nourricier, et la très glorieuse Vierge sa Mère, l'avoyent porté maintefois, et spécialement au passage qu'ilz firent de Judée en Egypte et d'Egypte en Judée : hé, qui doutera donq que ce saint Père, parvenu a la fin de ses jours, n'ayt réciproquement esté porté par son divin Nourrisson au passage de ce monde en l'autre, dans le sein d'Abraham, pour de la le transporter dans le sien, a la gloire, le jour de son Ascension ? Un Saint qui avoit tant aymé en sa vie ne pouvoit mourir que d'amour ; car son ame ne pouvant a souhait aymer son cher Jésus entre les distractions de cette vie, et ayant achevé le service qui estoit requis au bas aage d'iceluy, que restoit-il sinon qu'il dist au Père éternel : O Père, j'ay accompli l'œuvre que vous m'avies donnée en

* Joan., XVII, 4- charge* ; et puis au Filz : O mon Enfant, comme vostre

Père céleste remit vostre cors entre mes mains au jour de vostre venue en ce monde, ainsy en ce jour de mon despart de ce monde je remetz mon esprit entre les

*Ps. XXX, 6 ; Luca?, VOStrCS*.

lelle, comme je pense, fut la mort de ce grand Patriarche, homme choisi pour faire les plus tendres et amoureux offices qui furent ni seront jamais faitz a l'endroit du Filz de Dieu, après ceux qui furent prattiqués par sa céleste Espouse, vraye Mère naturelle de ce mesme Filz ; de laquelle il est impossible d'imaginer qu'elle soit morte d'autre sorte de mort que de celle d'amour : mort la plus noble de toutes, et deue par conséquent a la plus noble vie qui fut onques entre les créatures, mort de laquelle les Anges mesmes desireroyent de mourir s'ilz esto^'^ent capables de mort. Si les premiers Chrestiens furent ditz n'avoir qu'un cœur

* Act., IV, 32. et une ame*, a cause de leur parfaite mutuelle dilection ; si saint Paul ne vivoit plus luy mesme, ains Jésus

* Gaiat., II, 20. Christ vivoit en luy*, a rayson de l'extrême union

de son cœur a celuy de son Maistre, par laquelle son ame estoit comme morte en son cœur qu'elle animoit, pour vivre dans le cœur du Sauveur qu'elle aymoit ; o

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vray Dieu, combien est il plus véritable que la sacrée Vierge et son Filz n'avoyent qu'une avie, qw'un cœur et qu'une vie, en sorte que cette sacrée Mère, vivant ne vivoit pas elle, mais son Filz vivoit en elle ! Mère la plus amante et la plus aymee qui pouvoit jamais estre ; mays amante et aymee d'un amour incomparablement plus eminent que celuy de tous les ordres des Anges et des hommes, a mesure que les noms de Mère unique et de Filz unique sont aussi des noms au dessus de tous autres noms en matière d'amour. Et je dis de Mère unique et d'Enfant unique, parce que tous les autres enfans des hommes partagent la reconnoissance de leur production entre le père et la mère ; mays en celuy cy, comme toute sa naissance humaine dépendit de sa seule Mère, laquelle seule contribua ce qui estoit requis a la vertu du Saint Esprit pour la conception de ce divin Enfant, aussi a elle seule fut deu et rendu tout l'amour qui provient de la production, de sorte que ce Filz et cette Mère furent unis d'une union d'autant plus excellente* * Cf. Heb., i, 4, 5. qu'elle a un nom différent en amour par dessus tous les autres noms. Car, a qui de tous les Séraphins appartient-il de dire au Sauveur : Vous estes mon vray Filz, et je vous ayme comme mon vray Filz ? et a qui de toutes les créatures fut il jamais dit par le Sauveur : Vous estes ma vraye Mère et je vous ayme comme ma vraye Mère, vous estes ma vraye Mère toute mienne et je suis vostre vray Filz tout vostre ? Si donques un serviteur amant osa bien dire, et le dit en vérité, qu'il n'avoit point d'autre vie que celle de son Maistre*, helas, combien hardiment et ardemment devoit * Gaiat., supra. exclamer cette Mère : Je n'ay point d'autre vie que la vie de mon Filz, ma vie est toute en la sienne, et la sienne toute en la mienne ; car ce n'estoit plus union, ains unité de cœur, d'ame et de vie entre cette Mère et ce Filz.

Or, si cette Mère vescut de la vie de son Filz, elle mourut aussi de la mort de son Filz : car, quelle est la vie, telle est la mort. Le phœnix, comme on dit*, estant * vide piin., ubi fort envielH, ramasse sur le haut d'une montaigne une ^^^'^^' ^' ^''

Traitté de l'Amour de Dieu

quantité de bois aromatiques, sur lesquelz, comme sur son lit d'honneur, il va finir ses jours ; car Ihors que le soleil au fort de son midi jette ses rayons plus ardens, cet tout unique oyseau, pour contribuer a l'ardeur du soleil un surcroist d'action, ne cesse point de battre des aysles sur son bûcher jusques a ce qu'il luy ait fait prendre feu, et bruslant avec iceluy il se consume et meurt entre ces flammes odorantes. De mesme, Theotime, la Vierge Mère ayant assemblé en son esprit, par une très vive et continuelle mémoire, tous les plus aymables misteres de la vie et mort de son Filz, et recevant tous-jours a droit fil parmi cela les plus ardentes

* Maiach., IV, 2. inspirations que son Filz, Soleil de justice*, jettast sur

les humains au plus fort du midi de sa charité, puis d'ailleurs faysant aussi de son costé un perpétuel mouvement de contemplation, en fin le feu sacré de ce divin amour la consuma toute, comme un holocauste de suavité ; de sorte qu'elle en mourut, son ame estant toute ravie et transportée entre les bras de la dilection de son Filz. O mort amoureusement vitale, o amour vitalement mortel !

Plusieurs amans sacrés furent presens a la mort du Sauveur ; entre lesquelz, ceux qui eurent le plus d'amour eurent le plus de douleur, car l'amour alhors estoit tout détrempé en la douleur et la douleur en l'amour, et tous ceux qui pour leur Sauveur estoyent passionnés d'amour furent amoureux de sa Passion et douleur. Mays la douce Mère, qui aymoit plus que tous, fut plus que tous outrepercee du glaive de douleur : la douleur du Filz fut alhors une espee tranchante qui passa au

* Luca?, II, 35- travers du cœur de la Mère*, d'autant que ce cœur de

mère estoit collé, joint et uni a son Filz d'une union si parfaite, que rien ne pouvoit blesser l'un qu'il ne navrast aussi vivement l'autre. Or cette poitrine maternelle estant ainsy blessée d'amour, non seulement ne chercha pas la guerison de sa blesseure, mays ayma sa blesseure plus que toute guerison, gardant chèrement les traitz de douleur qu'elle avoit receu, a cause de l'amour qui les avoit descochés dans son cœur, et désirant continuelleLivre VII. Chapitre xiv. 53

ment d'en mourir, puisque son Filz en estoit mort, qui, comme dit toute l'Escriture vSainte et tous les docteurs, mourut entre les flammes de la charité, holocauste parfait pour tous les péchés du monde.

On dit d'un costé que Nostre Dame révéla a sainte Mathilde * que la maladie de laquelle elle mourut ne * Liber de Gratia

r j , ■< , . ■ , ,,.. speciali, c. xxvi.

tut autre chose qu un assaut impétueux du divm amour ; mais sainte Brigide * et saint Jean Damascene** tes- *Revei.,i.vi,c.Lxii. moignent qu'elle mourut d'une mort extrêmement pai- dom° v'irg. M^iœ^ sible : et l'un et l'autre est vray, Theotime.

Les estoiles sont merveilleusement belles a voir et jettent des clartés aggreables, mais si vous y aves pris garde, c'est par brillemens, estincellemens et eslans qu'elles produisent leurs rayons, comme si elles enfantoyent la lumière avec effort, a diverses reprises ; soit que leur clarté estant foible ne puisse pas agir si continuellement avec égalité, soit que nos yeux imbecilles ne fassent pas leur veiie constante et ferme a cause de la grande distance qui est entr'eux et ces astres. Ainsy, pour l'ordinaire, les Saintz qui moururent d'amour sentirent une grande variété d'accidens et symptômes de dilection, avant que d'en venir au trespas ; force eslans, force assautz, force extases, force langueurs, force agonies, et sembloit que leur amour enfantast par effort et a plusieurs reprises leur bienheureuse mort : ce qui se fit a cause de la débilité de leur amour, non encores absolument parfait, qui ne pouvoit pas continuer sa dilection avec une égale fermeté.

54 Traitté de l'Amour de Dieu

]\Iays ce fut tout autre chose en la tressainte Vierge, car, comme nous voyons croistre la belle aube du jour, non a diverses reprises et par secousses, ains par une certaine dilatation et croissance continue qui est presqu'insensiblement sensible, en sorte que vrayement on la void croistre en clarté, mais si également que nul n'apperçoit aucune interruption, séparation ou discontinuation de ses accroissemens, ainsy le divin amour croissoit a chasque moment dans le cœur virginal de nostre glorieuse Dame, mais par des croissances douces, paisibles et continues, sans agitation, ni secousse, ni violence quelcomque. Ah non, Theotime, il ne faut pas mettre une impétuosité d'agitation en ce céleste amour du cœur maternel de la Vierge, car l'amour, de soy mesme, est doux, gracieux, paisible et tranquille : que s'il fait quelquefois des assautz, s'il donne des secousses a l'esprit, c'est parce qu'il y treuve de la résistance ; mais quand les passages de l'ame luy sont ouvertz sans opposition ni contrariété, il fait ses progrès paisiblement, avec une suavité nompareille. Ainsy donq la sainte dilection employoit sa force dans le cœur virginal de la ]\Iere sacrée sans effort ni violente impétuosité, d'autant qu'elle ne treuvoit ni résistance ni empeschement quelcomque. Car, comme l'on void les grans fleuves faire des bouillons et rejaillissemens avec grand bruit es endroitz raboteux, esquelz les rochers font des bancs et escueilz qui s'opposent et empeschent l'escoulement des eaux, ou au contraire, se treuvans en la plaine ilz coulent et flottent doucement, sans effort ; de mesme le divin amour treuvant es âmes humaines plusieurs empeschemens et résistances, comme a la vérité toutes en ont, quoy que différemment, il y fait des violences, combattant les mauvaises inclinations, frappant le cœur, poussant la volonté par diverses agitations et differens effortz, afïin de se faire faire place ou du moins outrepasser ces obstacles. Mais en la Vierge sacrée tout favorisoit et secondoit le cours de l'amour céleste, les progrès et accroissemens d'iceluj' se faysoient incomparablement plus grans qu'en tout le

Livre VIL Chapitre xiv. 55

reste des créatures ; progrès néanmoins infiniment doux, paisibles et tranquilles. Non, elle ne pasma pas d'amour ni de compassion auprès de la Croix de son Filz, encor qu'elle eut alhors le plus ardent et douloureux accès d'amour qu'on puisse imaginer ; car, bien que l'accès fut extrême, si fut-il toutefois esgalement fort et doux tout ensemble, puissant et tranquille, actif et paisible, composé d'une chaleur aiguë mais suave.

Je ne dis pas, Theotime, qu'en l'ame de la tressainte Vierge il n'y eut deux portions, et par conséquent deux appetitz, l'un selon l'esprit et la rayson supérieure, l'autre selon les sens et la rayson inférieure, en sorte qu'elle pouvoit sentir des répugnances et contrariétés de l'un a l'autre appétit ; car ce travail se treuva mesme en Nostre Seigneur son Filz. Mais je dis qu'en cette céleste Mère, toutes les affections estoyent si bien rangées et ordonnées, que le divin amour exerçoit en elle son empire et sa domination très paisiblement, sans estre troublée par la diversité des volontés ou appetitz, ni par la contrariété des sens, parce que les répugnances de l'appétit naturel ni les mouvemens des sens n'arrivoj^ent jamais jusques au péché, non pas mesme jusques au péché véniel ; ains au contraire, tout cela estoit saintement et fidèlement employé au service du saint amour pour l'exercice des autres vertus, lesquelles, pour la pluspart, ne peuvent estre prattiquees qu'entre les difficultés, oppositions et contradictions.

Les espines, selon l'opinion vulgaire, sont non seulement différentes mais aussi contraires aux fleurs, et semble que s'il n'y en avoit point au monde la chose en iroit mieux ; qui a fait penser a saint Ambroise que sans le péché il n'en seroit point * : mais toutefois, * Hexaem., i. m, puisqu'il y en a, le bon laboureur les rend utiles et en fait des hayes et clostures autour des chams et jeunes arbres, ausquelz elles servent de défenses et rempars contre les animaux. Ainsy la glorieuse Vierge ayant eu part a toutes les misères du genre humain, exceptées celles qui tendent immédiatement au péché, elle les employa très utilement pour l'exercice et accroissement

56 Traitté de l'Amour de Dieu des saintes vertus de force, tempérance, justice et prudence, pauvreté, humilité, souffrance, compassion : de sorte qu'elles ne donnoyent aucun empeschement, ains beaucoup d'occasions a l'amour céleste de se renforcer par des continuelz exercices et avancemens ; et, chez elle, Magdeleyne ne se divertit point de l'attention avec laquelle elle reçoit les impressions amoureuses du Sauveur, pour toute l'ardeur et sollicitude que Marthe peut avoir : elle a choisi l'amour de son Filz, et rien ne le Lucœ, X, uit. luy oste *.

L'aymant, comme chacun sçait, Theotime, tire naturellement a soy le fer par une vertu secrette et très admirable ; mais pourtant, cinq choses empeschent cette opération : i. la trop grande distance de l'un a l'autre ;

2. s'il y a quelque diamant entre deux ; 3. si le fer est engraissé ; 4. s'il est frotté d'un ail ; 5. si le fer est trop pesant. Nostre cœur est fait pour Dieu, qui l'allèche continuellement et ne cesse de jetter en luy les attraitz de son céleste amour ; mais cinq choses empeschent la sainte attraction d'opérer : i. le péché, qui nous esloigne de Dieu ; 2. l'affection aux richesses ; 3. les playsirs sensuelz ; 4. l'orgueil et vanité ; 5. l'amour propre, avec la multitude des passions desreglees qu'il produit et qui sont en nous un pesant fardeau lequel nous accable. Or, nul de ces empeschemens n'eut lieu au cœur de la glorieuse Vierge, i. tous- jours préservée de tout péché ;

2. tous- jours très pauvre de cœur ; 3. tous- jours très pure ; 4. tous-jours très humble ; 5. tous-jours maistresse paisible de toutes ses passions et toute exempte de la rébellion que l'amour propre fait a l'amour de Dieu. Et c'est pourquoy, comme le fer s'il estoit quitte de tous empeschemens et mesme de sa pesanteur, seroit attiré fortement, mais doucement et d'une attraction égale, par l'aymant, en sorte néanmoins que l'attraction seroit tous-jours plus active et plus forte a mesure que l'un seroit plus près (») de l'autre et que le mouvement seroit

(a) [Le fragment du Ms. de ce chapitre comprend les quinze lignes suivantes.]

Livre VII. Chapitre xiv. 57

proche de sa fin, ainsy la tressainte Mère n'ayant rien en soy qui empeschast l'opération du divin amour de son Filz, elle s'unissoit avec iceluy d'une union incomparable, par des extases douces, paysibles et sans effort ; extases esquelles la partie sensible ne laissoit pas de faire ses actions, sans donner pour cela aucune incommodité a l'union de l'esprit, comme réciproquement la parfaite application de son esprit ne donnoit pas fort grand divertissement aux sens. Si que la mort de cette Vierge fut plus douce qu'on ne se peut imaginer, son Filz l'attirant suavement a l'odeur de ses parfums*, et elle * Cant., i, 3. s'escoulant très amiablement après la senteur sacrée d'iceux dedans le sein de la bonté de son Filz. Et bien que cette sainte ame aymast extrememment son tressaint, très pur et très aymable cors, si le quitta-elle néanmoins sans peyne ni résistance quelconque, comme la chaste Judith, quoy qu'elle aymast grandement les habitz de pénitence et de viduité, les quitta néanmoins et s'en despouilla avec playsir pour se revestir de ses habitz nuptiaux, quand elle alla se rendre victorieuse d'Holophernes*, ou comme Jonathas, quand pour l'amour de * Judith, x, 2, 3- David il se despouilla de ses vestemens*. L'amour avoit * i Reg.,xviii,4. donné près de la Croix a cette divine Espouse les suprêmes douleurs de la mort ; certes, il estoit raysonnable qu'en fin la mort luy donnast les souveraines délices de l'amour.

DE l'amour de conformité

Comme la bonne terre ayant receu le grain le rend en sa saison au centuple*, ainsy le cœur qui a pris de * Lucae, vm, 8. la complaysance en Dieu ne se peut empescher de vouloir réciproquement donner a Dieu une autre complaysance. Nul ne nous plaist a qui nous ne desirions de plaire. Le vin frais rafraîchit pour un tems ceux qui le boivent ; mais soudain qu'il a esté eschauffé par l'estomach dans lequel il entre, il l'eschauffe réciproquement, et plus l'estomach luy donne de chaleur, plus il luy en rend. Le véritable amour n'est jamais ingrat, il tasche de complaire a ceux esquelz il se complait ; et de la vient la conformité des amans, qui nous fait estre

6o Traitté de l'Amour de Dieu

telz que ce que nous aymons. Le très dévot et très sage roy Salomon devint idolâtre et fol quand il ayma les femmes idolâtres et folles, et eut autant d'idoles que

* III Reg., XI, 4-8. ses femmes en avoyent*. L'Escriture appelle pour cela *is., in,4- efféminés'^ les hommes qui ayment esperdument les

femmes pour leur sexe, parce que l'amour les transforme d'hommes en femmes, quant aux mœurs et humeurs.

Or cette transformation se fait insensiblement par la complaysance, laquelle estant entrée en nos cœurs en engendre une autre, pour donner a celuy de qui nous l'avons receiie. On dit qu'il y a es Indes un petit animal terrestre qui se plaist tant avec les poissons et dans la mer, qu'a force de venir souvent nager avec eux en fin il devient poisson, et d'animal terrestre il est rendu tout a

* Aimeyda, S. j., fait animal marin*. Ainsy, a force de se plaire en Dieu, anno'1566. ^^"'^'^' on devient conforme a Dieu, et nostre volonté se transforme en celle de la divine Majesté par la complaysance

* Pro s. Hieron. qu'elle y prend. L'amour, dit saint Chrysostome*, ou il (in 1 ic ., \ii, 5).' ^j.g^^,g Q^ jl £g^j^ j^ ressemblance ; l'exemple de ceux

que nous aymons a un doux et imperceptible empire et une authorité insensible sur nous, il est force ou de les quitter, ou de les imiter. Celuy qui, attiré de la suavité des parfums, entre en la boutique d'un parfumier, en recevant le playsir qu'il prend a sentir ces odeurs il se parfume soy mesme, et au sortir de la il donne part aux autres du playsir qu'il a receu, respandant entr'eux la senteur des parfums qu'il a contractée : avec le playsir que nostre cœur prend en la chose aymee il tire a soy les qualités d'icelle, car la délectation ouvre le cœur comme la tristesse le resserre ; dont l'Escriture sacrée use souvent du mot de dilater, en lieu de celuy de res-jouir.

Or, le cœur se treuvant ouvert par le playsir, les impressions des qualités desquelles le playsir dépend entrent aysement en l'esprit ; et, avec elles, les autres encores qui sont au mesme sujet, bien qu'elles nous desplaysent, ne laissent pas d'entrer en nous parmi la presse du playsir, comme celuy qui sans robbe

Livre VIII. Chapitre i. 6i

nuptiale entra au festin parmi ceux qui estoyent parés*. * Matt., xxn, u.

Ainsy, les disciples d'Aristote se plaisoyent a parler

bègue comme luy, et ceux de Platon tenoyent les

espaules courbées, a son imitation* ; telle femme s'est * Piutarch., De audiend. poem.

retreuvee, au récit de Plutarque*, de laquelle 1 miagma- *EtvidePiin.,Hist.

tion et appréhension estoit si ouverte a toutes choses ^ai'x).

par la volupté, que regardant l'image d'un More elle

conceut un enfant tout noir, d'un père extrêmement

blanc : et le fait des brebis de Jacob* sert de preuve a * Gen., xxx, 37-42.

cela. En somme, le playsir que l'on a en la chose est

un certain fourrier qui fourre dans le cœur amant les

qualités de la chose qui plaist ; et pour cela la sacrée

complaysance nous transforme en Dieu que nous aymons,

et a mesure qu'elle est grande la transformation est plus

parfaite : ainsy les Saintz, qui ont grandement aymé, ont

esté fort vistement et parfaitement transformés, l'amour

transportant et transmettant les mœurs et humeurs de

l'un des cœurs en l'autre.

Chose estrange, mais véritable : s'il y a deux luths unisones, c'est a dire de mesme son et accord, l'un près de l'autre, et que l'on jolie de l'un d'iceux, l'autre, quoy qu'on ne le touche point, ne laissera pas de resonner comme celuy duquel on joiie ; la convenance de l'un a l'autre, comme par un amour naturel, faisant cette correspondance. Nous avons répugnance d'imiter ceux que nous haïssons, es choses mesmes qui sont bonnes ; et les Lacedemoniens ne voulurent pas suivre le bon conseil d'un meschant homme, sinon après qu'un homme de bien l'auroit prononcé * ; au contraire, on ne peut * Piutarch., Apo, , -. j phthegm.Laconica,

S empescher de se conformer a ce qu on ayme. J..e grand circa finem. Apostre dit, comme je pense en ce sens, que la loy n'est point mise aux justes"^ : car en vérité, le juste n'est *iTim., 1,9. juste sinon parce qu'il a le saint amour, et s'il a l'amour il n'a pas besoin qu'on le presse par la rigueur de la loy, puisque l'amour est le plus pressant docteur et solliciteur pour persuader au cœur qu'il possède l'obéissance aux volontés et intentions du bienaymé. L'amour est un magistrat qui exerce sa puissance sans bruit, sans prevostz ni sergens, par cette mutuelle complaysance

62 Traitté de l'Amour de Dieu par laquelle, comme nous nous plaisons en Dieu, nous desirons aussi réciproquement de luy plaire.

L'amour est l'abbregé de toute la théologie, qui rendit très saintement docte l'ignorance des Paulz, des Anthoines, des Hilarions, des Simeons, des François, sans livres, sans précepteurs, sans art. En vertu de cet amour la bienaymee peut dire en asseurance : Mon Bienaymé est tout mien par la complaysance, de laquelle il me plait et me paist, et moy je suis toute a luy par la bienveuillance, de laquelle je luy plais et le repais ; mon cœur se paist de se plaire en luy, et le sien se paist dequoy je luy plais pour luy : tout ainsy qu'un sacré berger, il me paist comme sa chère brebis

*cant.,ii, i6, vi,2; entre les lis* de ses perfections, esquelles je me plais ;

iiebr, ^^ ^^^ ^ et pour moy, comme sa chère brebis, je le pais du lait de mes affections, par lesquelles je luy veux plaire. Quicomque se plaist véritablement en Dieu désire de plaire fidèlement a Dieu, et, pour luy plaire, de se conformer a luy.

DE l'amour de BIENVEUILLANXE

La complaysance attire donq en nous les traitz des perfections divines selon que nous sommes capables de les recevoir ; comme le miroiier reçoit la ressemblance du soleil, non selon l'excellence et grandeur de ce grand et admirable luminaire, mays selon la capacité et mesure de sa glace : si que nous sommes ainsy rendus conformes a Dieu.

Mais, outre cela, l'amour de bienveuillance nous donne cette sainte conformité par une autre voye. L'amour

Livre VIII. Chapitre ii. 63

de complaysance tire Dieu dedans nos cœurs, mais l'amour de bienveuillance jette nos cœurs en Dieu, et par conséquent toutes nos actions et affections, les luy dédiant et consacrant très amoureusement ; car la bienveuillance désire a Dieu tout l'honneur, toute la gloire et toute la reconnoissance qu'il est possible de luy rendre, comme un certain bien extérieur qui est deu a sa bonté.

Or ce désir se prattique, selon la complaysance que nous avons en Dieu, en la façon qui s'ensuit. Nous avons eu une extrême complaysance a voir que Dieu est souverainement bon ; et partant nous desirons, par l'amour de bienveuillance, que tous les amours qu'il nous est possible d'imaginer soyent employés a bien aymer cette bonté. Nous nous sommes pleus en la souveraine excellence de la perfection de Dieu ; en suite de cela nous desirons qu'il soit souverainement loué, honnoré et adoré. Nous nous sommes délectés a considérer comme Dieu est non seulement le premier principe, mais aussi la dernière fin, Autheur, Conservateur et Seigneur de toutes choses ; a rayson dequoy nous souhaitons que tout luy soit sousmis par une souveraine obéissance. Nous voyons la volonté de Dieu souverainement parfaitte, droitte, juste et équitable ; et a cette considération nous desirons qu'elle soit la règle et la loy souveraine de toutes choses, et qu'elle soit suivie, servie et obeie par toutes les autres volontés.

Mais notés, Theotime, que je ne traitte pas ici de l'obéissance qui est deùe a Dieu parce qu'il est nostre Seigneur et Maistre, nostre Père et Bienfacteur ; car cette sorte d'obéissance appartient a la vertu de justice et non pas a l'amour. Non, ce n'est pas cela dont je parle a présent ; car encor qu'il n'y eust ni enfer pour punir les rebelles, ni Paradis pour recompenser les bons, et que nous n'eussions nulle sorte d'obligation ni de devoir a Dieu (et ceci soit dit par imagination de chose impossible et qui n'est presque pas imaginable), si est ce toutefois, que l'amour de bienveuillance nous porteroit a rendre toute obéissance

64 Traitté de l'Amour de Dieu et sousmission a Dieu par élection et inclination, voire mesme par une douce violence amoureuse, en considération de la souveraine bonté, justice et droiture de sa divine volonté. Voyons-nous pas, Theotime, qu'une fille, par une libre élection qui procède de l'amour de bienveuillance, s'assujettit a un espoux, auquel, d'ailleurs, elle n'avoit aucun devoir ? ou qu'un gentilhomme se sousmet au service d'un prince estranger, ou bien jette sa volonté es mains du supérieur de quelqu'Ordre de Religion auquel il se rangera ?

Ainsy donques se fait la conformité de nostre cœur avec celuy de Dieu, Ihors que par la sainte bienveuillance nous jettons toutes nos affections entre les mains de la divine volonté, affin qu'elles soyent par icelle pliees et maniées a son gré, moulées et formées selon son bon playsir. Et en ce point consiste la très profonde obéissance d'amour, laquelle n'a pas besoin d'estre excitée par menasses ou recompenses, ni par aucune loy ou par quelque commandement ; car elle prévient tout cela, se sousmettant a Dieu pour la seule très parfaite bonté qui est en luy, a rayson de laquelle il mérite que toute volonté luy soit obéissante, sujette et sousmise, se conformant et unissant a jamais en tout et par tout a ses intentions divines.

COMME NOUS NOUS DEVONS CONFORMER A LA DIVINE VOLONTÉ

Nous considérons quelquefois la volonté de Dieu en elle mesme, et la voyans toute sainte et toute bonne, il nous est aysé de la louer, bénir et adorer, et de sacrifier nostre volonté et toutes celles des autres créatures a son obéissance, par cette divine exclamation : Vostre

Livre VIII. Chapitre m. 65

volonté soit faite en la terre comme au Ciel *. * Matt., vi, 10. D'autres fois nous considérons la volonté de Dieu en ses effectz particuliers, comme es evenemens qui nous touchent et es occurrences qui nous arrivent, et finalement en la declairation et manifestation de ses intentions. Et bien qu'en vérité sa divine Majesté n'ayt qu'une très unique et très simple volonté, si est ce que nous la marquons de noms differens, suivant la variété des moyens par lesquelz nous la connoissons ; variété selon laquelle nous sommes aussi diversement obligés de nous conformer a icelle. La doctrine chrestienne nous propose clairement les vérités que Dieu veut que nous croyions, les biens qu'il veut que nous espérions, les peynes qu'il veut que nous craignions, ce qu'il veut que nous aymions, les commandemens qu'il veut que nous fassions et les conseilz qu'il désire que nous suivions : et tout cela s'appelle la volonté signifiée de Dieu, parce qu'il nous a signifié et manifesté qu'il veut et entend que tout cela soit creu, espéré, craint, aymé et prattiqué.

Or, d'autant que cette volonté signifiée de Dieu procède par manière de désir et non par manière de vouloir absolu, nous pouvons ou la suivre par obéissance, ou luy résister par désobéissance ; car Dieu fait trois actes de sa volonté pour ce regard : il veut que nous puissions résister, il désire que nous ne résistions pas, et permet néanmoins que nous résistions si nous voulons. Que nous puissions résister, cela dépend de nostre naturelle condition et liberté ; que nous résistions, cela dépend de nostre malice ; que nous ne résistions pas, c'est selon le désir de la divine Bonté. Quand donques nous résistons. Dieu ne contribue rien a nostre désobéissance, ains, laissant nostre volonté en la main de son franc arbitre*, * ^c*^'- ^^' ^^' il permet qu'elle choisisse le mal ; mais quand nous obéissons. Dieu contribue son secours, son inspiration et sa grâce : car la permission est une action de la volonté qui de soy mesme est brehaigne, stérile, inféconde, et, par manière de dire, c'est une action passive qui ne fait rien, ains laisse faire ; au contraire, le désir est une

66 Traitté de l'Amour de Dieu action active, féconde, fertile, qui excite, (*) semond et presse. C'est pourquoy Dieu, désirant que nous suivions sa volonté signifiée, il nous sollicite, exhorte, incite, inspire, ayde et secourt ; mais permettant que nous résistions, il ne fait autre chose que de simplement nous laisser faire ce que nous voulons, selon nostre libre élection, contre son désir et intention.

Et toutefois, ce désir est un vray désir ; car, comme (^)

peut on exprimer plus naifvement le désir que l'on a

qu'un ami face bonne chère, que de préparer un bon et

excellent festin, comme fit ce roy de la parabole evan* Matt., XXII, 2-10; geUque*, puis l'inviter, presser et presque contraindre,

LllCcB XIV l6~2 ^

par prières, exhortations et poursuites, de venir, de s'asseoir a table et de manger ? (c) Certes, celuy qui a vive force ouvriroit la bouche a un ami, luy fourreroit la viande dans le gosier et la luy feroit avaler, il ne luy donneroit pas un festin de courtoisie, mais le traitteroit en beste et comme un chappon qu'on veut engraisser. Cette espèce de bienfait veut estre offert par semonces, remonstrances et sollicitations, et non violemment et forcement exercé ; c'est pourquoy il (d) se fait par manière de désir et non de vouloir absolu. Or c'en est de mesme de la volonté signifiée de Dieu, car par icelle Dieu désire d'un vray désir que nous facions ce qu'il declaire, et a cette occasion il nous fournit tout ce qui est requis, nous exhortant et pressant de l'employer : en ce genre de faveur on ne peut rien désirer de plus. Et comme les rayons du soleil. ne laissent pas d'estre vrays rayons quand ilz sont (e) rejettes et repoussés par

(a) [Le Ms. (B) du huitième Livre comprend la suite de ce chapitre, une partie considérable du chap. ix et deux fragments du chap. x.]

(b) comme — [peut estre exprimé un désir plus vivement...]

(c) [Le passage suivant du Ms. est séparé du texte par un encadrement : Mays, me dira quelqu'un, la volonté divine n'est elle pas toute puissante

pour nous faire vouloir ce qu'elle nous commande ? Il est vray, Philothee ; mais ne voyes vous pas que je dis que c'est une volonté de désir et non de vouloir absolu ?

(d) il — [ne doit estre prattiqué que...J

(e) ilz sont — [empeschés de passer...]

Livre VIII. Chapitre m. 67

quelqu'obstacle, aussi la volonté signifiée de Dieu ne laisse pas d'estre vraye volonté de Dieu encor qu'on luy résiste, bien qu'elle ne face pas tant d'effectz comme si on la secondoit.

La conformité donq de nostre cœur a la volonté signifiée de Dieu consiste en ce que nous voulions tout ce que la divine Bonté nous signifie estre de son intention, croyans selon sa doctrine, esperans selon ses promesses, craignans selon ses menasses, aymans et vivans selon ses ordonnances et advertissemens. (f) A quoy tendent les protestations que si souvent nous en faysons es saintes cérémonies ecclésiastiques : car pour cela nous demeurons debout tandis qu'on lit les leçons de l'Evangile, comme prestz d'obéir a ^s) la sainte signification de la volonté de Dieu que l'Evangile contient ; pour cela nous baysons le livre a l'endroit de l'Evangile, comme adorans la sainte Parole qui declaire la volonté céleste. Pour cela plusieurs Saintz et Saintes portoyent sur leurs poitrines, anciennement, l'Evangile en escrit, comme un epitheme (h) d'amour, ainsy qu'on lit de sainte Cécile ; et de fait on treuva celuy de saint Matthieu sur le cœur de saint Barnabe trespassé, escrit de sa propre main. En suite dequoy, es anciens Conciles on mettoit au milieu de toute l'assemblée des Evesques un grand throsne, et sur iceluy le livre des saintz Evangiles qui representoit la personne du Sauveur, (*) Roy, Docteur, Directeur, Esprit et unique (i) Cœur des Conciles et de toute l'Eglise ; tant on honnoroit la signification de la volonté de Dieu exprimée en ce divin Livre. Certes, le grand miroiter de l'ordre pastoral (^),

(f) et advertissemens. — [Adorons souvent cette signification des volontés célestes, Philothee, en suittc des...J

(g) a — [cette s'» volonté...]

(h) un epitheme — [sacré, amoureux...]

(i) du Sauveur, — [lequel estoit le souverain Cœur, Esprit, Directeur de l'assemblée des pasteurs et de toute l'Eglise...] (j) vray (k) le grand miroiter — [des prelatz...] de l'ordre pastoral [de nostre aagej

68 Traitté de l'Amour de Dieu saint Charles, Archevesque de Milan, n'estudioit jamais dans l'Escriture Sainte qu'il ne se mit a genoux et teste niie, pour tesmoigner le respect avec lequel il failloit entendre et lire la volonté de Dieu signifiée.

Dieu nous a signifié en tant de sortes et par tant de moyens qu'il vouloit que nous fussions tous sauvés, que nul ne le peut ignorer. A cette intention il nous a faitz

* Gen., 1, 26, 27. a son image et semblance par la création *, et s'est fait a nostre image et semblance par l'Incarnation, après laquelle il a souffert la mort pour racheter toute la race des hommes et la sauver : ce qu'il fit avec tant d'amour, que, comme raconte le grand saint Denis, apostre de la

*Ep. viii.ad Démo- France*, il dit un jour au saint homme Carpus qu'il

^ ^™' ' estoit « prest de patir encor une fois pour sauver les

hommes, » et que cela luy seroit aggreable s'il se pouvoit faire sans le péché d'aucun homme.

Or, bien que tous ne se sauvent pas, cette volonté néanmoins ne laisse pas d'estre une vraye volonté de Dieu, qui agit en nous selon la condition de sa nature et de la nostre : car sa bonté le porte a nous communiquer libéralement les secours de sa grâce, affin que nous parvenions au bonheur de sa gloire ; mais nostre nature requiert que sa libéralité nous laisse en liberté de nous en prévaloir pour nous sauver, ou de les mespriser pour nous perdre.

*Ps. XXVI, 4. J'^y demandé une chose, disoit le Prophète*, et

c'est celle la que je requerray a jamais : Que je voye la volupté du Seigneur et qite je visite son temple.

Livre VIII. Chapitre iv. 69

Mays quelle est la volupté de la souveraine Bonté,

sinon de se respandre et communiquer ses perfections ?

Certes, ses délices sont d'esfre avec les enfans des

hommes*, pour verser ses grâces sur eux. Rien n'est * Prov., vm, 31.

si aggreable et délicieux aux agens libres que de faire

leur volonté. Nostre sanctification est la volonté de

Dieu* et nostre salut son bon playsir : or, il n'y a nulle * iThess.,iv, 3.

difïerence entre le bon playsir et la bonne volupté, ni

par conséquent donq entre la bonne volupté et la bonne

volonté divine ; ains la volonté que Dieu a pour le bien

des hommes est appellee bonne * parce qu'elle est * Pss. v, uit., l, 20.

amiable, propice, favorable, aggreable, délicieuse, et,

comme les Grecs, après saint Paul*, ont dit, c'est une *Tit.,in,4;cf. Act.,

vraye fhilantropie, c'est a dire, une bienveuillance

ou volonté toute amoureuse envers les hommes.

Tout le temple céleste de l'Eglise triomphante et militante resonne de toutes pars les cantiques de ce doux amour de Dieu envers nous ; et le cors très sacré du Sauveur, comme un temple tressaint de sa Divinité, est tout paré de marques et enseignes de cette bienveuillance : c'est pourquoy, en visitant le temple divin, nous voyons ces aymables délices que son cœur prend a nous favoriser.

Regardons donq cent fois le jour cette amoureuse volonté de Dieu, et fondans nostre volonté dans icelle, escrions dévotement : O Bonté d'infinie douceur, que vostre volonté est amiable ! que vos faveurs sont désirables ! Vous nous aves créés pour la vie éternelle, et vostre poitrine maternelle, enflée des mammelles sacrées d'un amour incomparable, abonde en lait de miséricorde, soit pour pardonner aux penitens, soit pour perfectionner les justes : hé, pourquoy donq ne collons nous pas nos volontés a la vostre, comme les petitz enfans s'attachent au chicheron du tetin de leurs mères, pour succer le lait de vos éternelles bénédictions !

Theotime, nous devons vouloir nostre salut ainsy que Dieu le veut : or il veut nostre salut par manière de désir ; et nous le devons aussi incessamment désirer en suite de son désir. Non seulement il veut, mais en effect

70 Traitté de l'Amour de Dieu il nous donne tous les moyens requis pour nous faire parvenir au salut ; et nous, en suite du désir que nous avons d'estre sauvés, nous devons non seulement vouloir, mais en effect accepter toutes les grâces qu'il nous a préparées et qu'il nous offre. Il suffit de dire : je désire d'estre sauvé ; mais il ne suffit pas de dire : je désire embrasser les moyens convenables pour y parvenir ; ains il faut, d'une resolution absolue, vouloir et embrasser les grâces que Dieu nous départ ; car il faut que nostre volonté corresponde a celle de Dieu, et d'autant qu'elle nous donne les moyens de nous sauver, nous les devons recevoir, comme nous devons désirer le salut ainsy qu'elle le nous désire et parce qu'elle le désire. Mais il arrive maintefois que les moyens de parvenir au salut, considérés en bloc ou en gênerai sont aggreables a nostre cœur, et regardés en détail et particulier ilz luy sont effroyables : car n'avons nous pas veu le pauvre saint Pierre disposé a recevoir en gênerai toutes sortes de peynes, et la mort mesme, pour suivre son Maistre, et néanmoins, quand ce vint au fait et au prendre, paslir, trembler et renier son Maistre a la voix *Lucae, xxn, 33,56, d'une simple servante* ? Chacun pense pouvoir boire le *'Matt., XX, 22. calice* de Nostre Seigneur avec luy, mais quand on le nous présente par effect, on s'enfuit, on quitte tout. Les choses représentées particulièrement font une impression plus forte et blessent plus sensiblement l'imagina« Partie II, c. VI. tion ; c'est pourquoy, en l'Introduction*, nous avons donné par advis qu'après les affections générales on fist les resolutions particulières en la sainte orayson. David acceptoit en particulier les afflictions, comme un acheminement a sa perfection, quand il chantoit en cette

* Ps. cxviii, 71. sorte* : O qu'il m'est bon, Seigneur, gtie vous m'ayes

humilié, affin que j' apprenne vos justifications , ainsy furent les Apostres joyeux es tribulations, dequoy ilz avoyent la faveur d'endurer des ignominies Pour

* Act., V, 41. le nom de leur Sauveur*.

Livre VIII. Chapitre v 71

DE LA CONFORMITÉ DE NOSTRE VOLONTÉ A CELLE DE DIEU

Le désir que Dieu a de nous faire observer ses commandemens est extrême, ainsy que toute l'Escriture tesmoigne : et comme le pouvoit il mieux exprimer que par les grandes recompenses qu'il propose aux observateurs de sa loy, et les estranges supplices dont il menasse les violateurs d'icelle ? C'est pourquoy David exclame* : * Ps. cxvm, 4. O Seigneur, vous aves ordonné que vos commandemens soyent trop plus observés.

Or, l'amour de complaysance, regardant ce désir divin, veut complaire a Dieu en l'observant ; l'amour de bienveuillance, qui veut tout sousmettre a Dieu, sousmet par conséquent nos désirs et nos volontés a celle ci que Dieu nous a signifiée : et de la provient non seulement l'observation, mais aussi l'amour des commandemens, que David exalte d'un stile extraordinaire au Psalme cent et dix huitiesme, qu'il semble n'avoir fait que pour ce sujet :

Que j'aynie vostre loy d' un très ardent amour !

C'est tout mon entretien, j'en parle tout le jour*. * Vers. 97.

O Seigneur, je chéris vos tressaintz tesmoignages

Plus que l'or et l'esclat du topaze doré*. * Vers. 127.

Que doux a mon palais sont vos sacrés langages !

Pour moy, fade est le miel s'il leur est comparé*. * vers. 103.

Mais pour exciter ce saint et salutaire amour des commandemens, nous devons contempler leur beauté, laquelle est admirable ; car, comme il y a des œuvres.

72 Traitté de l'Amour de Dieu qui sont mauvaises parce qu'elles sont défendues, et des autres qui sont défendues parce qu'elles sont mauvaises, aussi y en a-il qui sont bonnes parce qu'elles sont commandées, et des autres qui sont commandées parce qu'elles sont bonnes et très utiles : de sorte que toutes sont très bonnes et très aymables, parce que le commandement donne la bonté aux unes qui n'en auroyent point autrement, et donne un surcroist de bonté aux autres qui, sans estre commandées, ne laisseroyent pas d'estre bonnes. Nous ne recevons pas le bien en bonne part quand il nous est présenté par une main ennemie ; les Lacedemoniens ne voulurent pas suivre un fort sain et salutaire conseil d'un meschant homme jusques a ce

* piutarchus, ubi qu'uu homme de bien leur redist* : au contraire, le présent supra, . . n'est jamais qu'aggreable quand un ami le fait. Les plus

doux commandemens deviennent aspres si un cœur tyran et cruel les impose, et ilz deviennent très aymables quand l'amour les ordonne ; le service de Jacob luy sembloit

* Gen.,xxix, 20. une royauté, parce qu'il procedoit de l'amour*. O que

doux et désirable est le joug de la loy céleste qu'un Roy tant aymable a establie sur nous !

Plusieurs observent les commandemens comme on avale les médecines ; plus crainte de mourir damnés, que pour le playsir de vivre au gré du Sauveur. Ains, comme il y a des personnes qui, pour aggreable que soit un médicament, ont du contrecœur a le prendre, seulement parce qu'il porte le nom de medicamxent, aussi y a-il des âmes qui ont en horreur les actions commandées, seulement parce qu'elles sont commandées ; et s'est treuvé tel homme, ce dit on, qui ayant doucement vescu dans la grande ville de Paris l'espace de quatre vingtz ans sans en sortir, soudain qu'on luy eut enjoint de par le Roy d'y demeurer encor le reste de ses jours, il alla dehors voir les chams, que de sa vie il n'avoit désiré.

Au contraire, le cœur amoureux ayme les commandemens, et plus ilz sont de chose difficile plus il les treuve doux et aggreables, parce qu'il complaît plus parfaitement au Bienaymé et luy rend plus d'honneur ;

Livre VIII. Chapitre v.

Ps. cxviii, 171.

Ibid., f. 54.

il lance et chante des hymnes d'allégresse quand Dieu luy enseigne ses commandemens et justifications*. Et comme le pèlerin qui va gayement chantant en son voyage ad j ouste voirement la peyne du chant a celle du marcher, et néanmoins, en effect, par ce surcroist de pejme il se désennuyé et allège du travail du chemin, aussi l'amant sacré treuve tant de suavité aux commandemens, que rien ne luy donne tant d'haleyne et de soulagement en cette vie mortelle que la gracieuse charge des préceptes de son Dieu ; dont le saint Psalmiste s'escrie* : O .Seigneur, vos justifications ou commandemens me sont des douces chansons en ce lieu de 7non pèlerinage. On dit que les muletz et chevaux chargés de figues succombent incontinent au faix et perdent toute leur force : plus douce que les figues est la loy du Seigneur ; mais l'homme brutal, qui s'est rendu comme le cheval et mulet, esquelz il n'y a j)oint d' entendement* , perd le courage et ne peut treuver des forces pour porter cet amiable faix. Au contraire, comme une branche à'agnus castus empesche de lassitude le voyageur qui la porte*, aussi la croix, la mortification, le joug, la loy du Sauveur, qui est le vray Aigneau chaste'^, est une charge qui délasse, qui soulage * i Petn, i, 19 et recrée les cœurs qui ayment sa divine Majesté. « On n'a point de travail en ce qui est aymé, ou s'il y a du travail c'est un travail bienaymé* ; » le travail meslé du saint amour est un certain aigre-doux, plus aggreable au goust qu'une pure douceur.

Le divin amour nous rend donq ainsy conformes a la volonté de Dieu, et nous fait soigneusement observer ses commandemens en qualité de désir absolu de sa divine Majesté, a laquelle nous voulons plaire : si que cette complaysance prévient, par sa douce et amiable violence, la nécessité d'obéir que la loy nous impose, convertissant cette nécessité en vertu de dilection et toute la difficulté en délectation.

* Plin., Hist. nat.,

XXXVIIl).

*S. Aug.,ubi supra,

74 Traittê de l'A?,iour de Dieu

A CELLE OUE DIEU NOUS A SIGNIFIEE PAR SES CONSEILZ

Le commandement tesmoigne une volonté fort entière et pressante de celuy qui ordonne, mais le conseil ne nous représente qu'une volonté de souhait ; le commandement nous oblige, le conseil nous incite seulement ; le commandement rend coulpables les transgresseurs, le conseil rend seulement moins louables ceux qui ne le suivent pas ; les violateurs des commandemens méritent d'estre damnés, ceux qui négligent les conseilz méritent seulement d'estre moins glorifiés. Il y a différence entre commander et recommander : quand on commande on use d'authorité pour obliger, quand on recommande on use d'amitié pour induire et provoquer ; le commandement impose nécessité, le conseil et recommandation nous incite a ce qui est de plus grande utilité ; au commandement correspond l'obéissance, et la créance au conseil ; on suit le conseil affin de plaire, et le commandement pour ne pas desplaire. C'est pourquoy l'amour de complaysance, qui nous oblige de plaire au Bienaymé, nous porte par conséquent a la suite de ses conseilz ; et l'amour de bienveuillance, qui veut que toutes les volontés et affections luy soyent sousmises, fait que nous voulons non seulement ce qu'il ordonne, mais ce qu'il conseille et a quoy il exhorte : ainsj' que l'amour et respect qu'un enfant fidèle porte a son bon père le fait résoudre de vivre non seulement selon les commandemens qu'il impose, mais encor selon les désirs et inclinations qu'il manifeste.

Le conseil se donne voirement en faveur de celuy

Livre VIII. Chapitre vi. 75

qu'on conseille, affin qu'il soit parfait : Si tu veux estre

parfait, dit le Sauveur*, va, vens tout ce que tu as * Matt., xix, 21

T rjp'ja WIII 2^*

et le donne aux pauvres, et me suis ; mais le cœur ' ' ' "'

amoureux ne reçoit pas le conseil pour son utilité, ains pour se conformer au désir de Celuy qui conseille, et rendre l'hommage qui est deu a sa volonté : et partant, il ne reçoit les conseilz sinon ainsy que Dieu le veut. Et Dieu ne veut pas qu'un chacun observe tous les conseilz, ains seulement ceux qui sont convenables, selon la diversité des personnes, des tems, des occasions et des forces, ainsy que la charité le requiert ; car c'est elle qui, comme reyne de toutes les vertus, de tous les commandemens, de tous les conseilz et en somme de toutes les lois et de toutes les actions chrestiennes, leur donne a tous et a toutes le rang, l'ordre, le tems et la valeur.

Si ton père ou ta mère ont une vraye nécessité de ton assistance pour vivre, il n'est pas tems alhors de prattiquer le conseil de la retraitte en un monastère ; car la charité t'ordonne que tu ailles en effect exécuter son commandement, d'honnorer, servir, ayder et secourir ton père ou ta mère*-. Tu es un prince, par la postérité * Exod., xx, 12. duquel les sujetz de la couronne qui t'appartient doivent estre conservés en paix et asseurés contre la tyrannie, sédition et guerre civile ; l'occasion donq d'un si grand bien t'obhge de produire en un saint mariage des légitimes successeurs : ce n'est pas perdre la chasteté, ou au moins c'est la perdre chastement, que de la sacrifier au bien public en faveur de la charité. As-tu une santé foible, inconstante, qui a besoin de grand support ? ne te charge pas donq volontairement de la pauvreté effectuelle, car la charité te le défend. Non seulement la charité ne permet pas aux pères de famille de tout vendre pour donner aux pauvres^ , mais leur ordonne * Supra. d'assembler honnestement ce qui est requis pour l'éducation et sustentation de la femme, des enfans et serviteurs ; comme aussi aux rois et princes d'avoir des trésors qui, provenus d'une juste espargne et non de tyranniques inventions, servent comme de salutaires

76 Traitté de l'Amour de Dieu

* I Cor., VII, 3. préservatifs contre les ennemis visibles. Saint Paul* ne

conseille-il pas aux mariés, passé le tems de l'orayson, de retourner au train bien réglé du commerce nuptial ? Les conseilz sont tous donnés pour la perfection du peuple chrestien, mays non pas pour celle de chasque Chrestien en particulier. Il y a des circonstances qui les rendent quelquefois impossibles, quelquefois inutiles, quelquefois périlleux, quelquefois nuisibles a quelques uns, qui est une des intentions pour lesquelles Nostre

* Matt.,xix, 12. Seigneur dit* de l'un d'iceux ce qu'il veut estre entendu

de tous : Qui peut le prendre, si le prenne ; comme

* In locum. s'il disoit, aiusy que saint Hierosme expose* : Qui peut

gaigner et emporter l'honneur de la chasteté « comme un prix » de réputation, qu'il le prenne, car il est exposé a ceux qui courront vaillamment. Tous donques ne peuvent pas, c'est a dire, il n'est pas expédient a tous d'observer tous-jours tous les conseilz, lesquelz estans donnés en faveur de la charité, elle sert de règle et de mesure a l'exécution d'iceux.

Quand donq la charité l'ordonne, on tire les moines et religieux des cloistres pour en faire des cardinaux, des prelatz, des curés, voire mesme on les réduit quelquefois au mariage pour le repos des royaumes, ainsy que j'ay dit ci dessus. Que si la charité fait sortir des cloistres ceux qui par vœu solemnel s'y estoyent attachés, a plus forte rayson, et pour moindre sujet, on peut, par l'authorité de cette mesme charité, conseiller a plusieurs de demeurer chez eux, garder leurs moyens, se marier, voire de prendre les armes et aller a la guerre, qui est une profession si dangereuse.

Or, quand la charité porte les uns a la pauvreté et qu'elle en retire les autres, quand elle en pousse les uns au mariage, les autres a la continence, qu'elle enferme l'un dans le cloistre et en fait sortir l'autre, elle n'a point besoin d'en rendre rayson a personne ; car elle a la plénitude de la puissance en la loy chrestienne,

•iCor.,xin. selon qu'il est escrit* : La charité peut toutes choses;

elle a le comble de la prudence, selon qu'il est dit :

• ibid., jr. 4- La charité ne fait rien en vain*. Que si quelqu'un

Livre VIII. Chapitre vu. 77

veut contester et luy demander pourquoy elle fait ainsy, elle respondra hardiment : Parce que le Seigneur en a besoin*. Tout est fait pour la charité, et la charité * Matt., xxi, 3. pour Dieu ; tout doit servir a la charité, et elle, a personne, non pas mesme a son Bienaymé, duquel elle n'est pas servante, mais espouse, auquel elle ne fait pas service, ains elle luy fait l'amour. Pour cela on doit prendre d'elle l'ordre de l'exercice des conseilz : car aux uns elle ordonnera la chasteté et non la pauvreté, aux autres l'obéissance et non la chasteté, aux autres le jeusne et non l'aumosne, aux autres l'aumosne et non le jeusne, aux autres la solitude et non la charge pastorale, aux autres la conversation et non la solitude. En somme, c'est une eau sacrée par laquelle le jardin de l'Eghse est fécondé, et bien qu'elle n'ait qu'une couleur sans couleur, les fleurs néanmoins qu'elle fait croistre ne laissent pas d'avoir une chacune sa couleur différente : elle fait des Martyrs plus vemieilz que la rose, des Vierges plus blanches que le lys ; aux uns elle donne le fin violet de la mortification, aux autres le jaune des soucis du mariage, employant diversement les conseilz pour la perfection des âmes qui sont si heureuses que de vivre sous sa conduite.

QUE l'amour de la VOLONTÉ DE DIEU

O Theotime, que cette volonté divine est aymable ! o qu'elle est amiable et désirable ! o loy toute d'amour et toute pour l'amour ! Les Hebrieux par le mot de paix entendent l'assemblage et comble de tous biens.

78 Traitté de l'Amour de Dieu

* Ps. cxviii, 165. c'est a dire la félicité ; et le Psalniiste s'escrie* : Qu'une

faix plantureuse abonde a ceux qui ayme^it la loy de Dieu et que nul choppement ne leur arrive ! comme s'il vouloit dire : O Seigneur, que de suavité en l'amour de vos sacrés commandemens ! toute douceur délicieuse saisit le cœur qui est saisi de la dilection de vostre loy. Certes, ce grand Roy, qui avoit son cœur

* 1 Reg., XIII, 14. fait selon le cœur de Dieu*, savouroit si fort la parfaite

excellence des ordonnances divines, qu'il semble que ce soit un amoureux espris de la beauté de cette loy comme de la chaste espouse et reyne de son cœur ; ainsy qu'il appert par les continuelles louanges qu'il luy donne.

Quand l'Espouse céleste veut exprimer l'infinie suavité des parfums de son divin Espoux, Vostre nom,

* Gant., I, 2. luy dit elle*, est un unguent respandu ; comme si

elle disoit : Vous estes si excellemment parfumé qu'il semble que vous soyes tout parfum, et qu'il soit a propos de vous appeller unguent et parfum, plustost qu'oint et parfumé. Ainsy l'ame qui ayme Dieu est tellement transformée en la volonté divine, qu'elle mérite plustost d'estre nommée volonté de Dieu, qu'obéissante

* is. 62. ou sujette a la volonté divine : dont Dieu dit par Isaïe*

qu'il appellera l'Eglise chrestienne d'un nom nouveau que la bouche du Seigneur nommera, marquera et gravera dans le cœur de ses fidèles. Puis, expliquant ce nom, il dit que ce sera : ma volonté en icelle ; comme s'il disoit qu'entre ceux qui ne sont pas Chrestiens un chacun a sa volonté propre au milieu de son cœur, mays parmi les vrays enfans du Sauveur chacun quittera sa volonté, et n'y aura plus qu'une volonté maistresse, régente et universelle qui animera, gouvernera et dressera toutes les âmes, tous les cœurs et toutes les volontés ; et le nom d'honneur des Chrestiens ne sera autre chose sinon : la volonté de Dieu en eux ; volonté qui régnera sur toutes les volontés et les transformera toutes en soy, de sorte que les volontés des Chrestiens et la volonté de Nostre Seigneur ne soyent plus qu'une seule volonté. Ce qui fut parfaitement vérifié en la

Livre VIII. Chapitre vu. 79

primitive Eglise, Ihors que, comme dit le glorieux saint

Luc*, en la multitude des croyans il n'y avoit qu'un * Act., iv, 32.

cœur et qu'une anie ; car il n'entend pas parler du

cœur qui fait vivre nos cors, ni de l'ame qui anime les

coeurs d'une vie humaine, mais il parle du cœur qui

donne la vie céleste a nos âmes, et de l'ame qui anime

nos cœurs de la vie surnaturelle : cœur et ame très

unique des vrays Chrestiens, qui n'est autre chose que

la volonté de Dieu. La vie, dit le Psalmiste, est en la

volonté de Dieu* : non seulement parce que nostre vie * Ps. xxix, 6.

temporelle dépend de la volonté divine, mais aussi

d'autant que nostre vie spirituelle gist en l'exécution

d'icelle, par laquelle Dieu vit et règne en nous, et nous

fait vivre et subsister en luy. Au contraire le meschant,

des le siècle, c'est a dire tous-jours, a rompu le joug

de la loy de Dieu, et a dit : Je ne serviray point*, * Jerem., n, 20.

c'est pourquoy Dieu dit* qu'il l'a appelle des le ventre * is., xLvm, 8.

de sa mère transgresseur et rebelle ; et parlant au

roy de Tyr * il luy reproche qu'il avoit mis son cœur * Ezech.,xxvni,2.

comme le cœur de Dieu : car l'esprit révolté veut que

son cœur soit maistre de soy mesme et que sa propre

volonté soit souveraine comme la volonté de Dieu ; il

ne veut pas que la volonté divine règne sur la sienne,

ains veut estre absolu et sans dépendance quelcomque.

O Seigneur éternel, ne le permettes pas ! ains faites que

jamais ma volonté ne soit faite, mais la vostre*. * Lucœ, xxn, 42.

Helas, nous sommes en ce monde, non point pour faire

nos volontés, mais celles de vostre bonté qui nous y a

mis *. Il fut escrit de vous, o Sauveur de mon ame, * Joan., vi, 38.

que vous fissies la volonté de vostre Père éternel ; et

par le premier vouloir humain de vostre ame, a l'instant

de vostre conception, vous embrassastes amoureusement

cette loy de la volonté divine et la mistes au milieu

de vostre cœur* pour y régner et dominer éternelle- * Ps. xxxix, 8, 9.

ment : hé, qui fera la grâce a mon ame qu'elle n'ait

point de volonté que la volonté de son Dieu !

Or, quand nostre amour est extrême a l'endroit de la volonté de Dieu, nous ne nous contentons pas de faire seulement la volonté divine qui nous est signifiée es

8o Traitté de l'Amour de Dieu

commandemens, mais nous nous rangeons encor a l'obéissance des conseilz, lesquelz ne nous sont donnés que pour plus parfaitement observer les commandemens, auxquelz aussi ilz se rapportent, ainsy que dit excel* II», II*, qnaestio lemmcut saiut Thomas *. O combien excellente est

CLXxxix,art.i,ad 5.

l'observation de la défense des injustes voluptés, en celuy qui a mesme renoncé aux plus justes et légitimes délices ! O combien celuy la est esloigné de convoiter le bien d'autruy, qui rejette toutes richesses et celles mesme que saintement il pourroit garder ! Que celuy est bien esloigné de vouloir préférer sa volonté a celle de Dieu, qui pour faire la volonté de Dieu s'assujettit a celle d'un homme !

(i) David estait un jour en son préside, et la garnison des Philistins en Bethléem ; or il fit un souhait disant : 0 si quelqu'un me donnoit a boire de V eau de la cisterne qui est a la porte de Bethléem ! Et voyla qu'il n'eut pas plus tost dit le mot, que trois vaillans chevaliers partent de la, main et teste baissée, traversent l'armée ennemie, vont a la cisterne de Bethléem, puisent de l'eau et l'apportent a David ; lequel, voyant le hazard auquel ces gentilzhommes s'estoyent mis pour contenter son appétit, ne voulut point boire cette eau conquise au péril de leur sang et de leur vie, ains la respandit en oblation au Dieu •iiReg.,xxni,i4-i7. éternel *. Hé, voyés, je vous prie, Theotime, quelle ardeur de ces chevaliers au service et contentement de leur maistre ! ilz volent et fendent la presse des ennemis, avec mille dangers de se perdre, pour assouvir un seul simple souhait que le Roy leur tesmoigne. Le Sauveur, estant en ce monde, déclara sa volonté en plusieurs choses par manière de commandement, et en plusieurs autres il la signifia seulement par manière de souhait : car il loua fort la chasteté, la pauvreté, l'obéissance et résignation parfaite, l'abnégation de la propre volonté.

(i) Voir une variante de ce passage, avec des applications différentes, tome III de l'Edition actuelle des Œuvres du Saint, Introduction a la Vie dévote, Partie IV', chap. xiv, p. 332.

Livre VIII. Chapitre vin. 8i

la viduité, le jeusne, la prière ordinaire ; et ce qu'il dit de la chasteté, que qui en pourroit emporter le prix qu'il le prinst*, il l'a asses dit de tous les autres conseilz. * Matt., xix, 12 A ce souhait, les plus vaillans Chrestiens se sont mis a la course, et forçans toutes les répugnances, convoitises et difficultés, ont atteint a la sainte perfection, se rangeans a l'estroitte observance des désirs de leur Roy, obtenans par ce moyen la couronne de gloire.

Certes, ainsy que tesmoigne le divin Psalmiste *, * Ps. ix, 38. Dieu n'exauce pas seulement l'orayson de ses fidèles, ains il exauce mesme encor le seul désir d'iceux, et la seule préparation qu'ilz font en leurs cœurs pour prier, tant il est favorable et propice a faire la volonté de ceux qui l'ayment*. Et pourquoy donq réciproque- * Ps. cxliv, 19. ment ne serons nous si jaloux de suivre la sacrée volonté de Nostre Seigneur, que nous fassions non seulement ce qu'il commande, mais encores ce qu'il tesmoigne d'aggreer et souhaitter ? Les âmes nobles n'ont pas besoin d'un plus fort motif pour embrasser un dessein que de sçavoir que le Bienaymé le désire : Mon anie, dit l'une d'icelles*, s'est escoulee soudain que mon * Caat., v, 6. Ami a parlé.

Les paroles par lesquelles Nostre Seigneur nous exhorte de tendre et prétendre a la perfection sont si fortes et pressantes, que nous ne sçaurions dissimuler l'obligation que nous avons de nous engager a ce dessein : Soyes saintz, dit-il*, parce que je suis *Leviticus, xi, 44

„ . . , ., . , I Pétri, I, 16.

saint ; Qui est saint, qu il soit encor davantage

82 Traitté de l'Amour de Dieu sanctifié, et qui est juste, qu'il soit encor plus jus* Apoc, XXII, II. tifié'^", Soyes parfaitz ainsy que vostre Père céleste

* Matt., V, uit. est parfait"^. Pour cela le grand saint Bernard escrivant au glorieux saint Guarin, abbé d'Aux, duquel la vie et les miracles ont tant rendu de bonne odeur en

* ubi supra, 1. III, ce Dioccsc : « L'homme juste, » dit il*, « ne dit jamais

* Matt, V, 6. c'est asses, il a tous-jours jaim et soif de la justice*. »

Certes, Theotime, quant aux biens temporelz, rien ne suffit a celuy auquel ce qui suffit ne suffit pas ; car, qu'est ce qui peut suffire a un cœur auquel la suffisance n'est pas suffisante ? Mais quant aux biens spirituelz, celuy n'en a pas ce qui luy suffit auquel il suffit d'avoir ce qui luy suffit, et la suffisance n'est pas suffisante, parce que la vraye suffisance es choses divines consiste en partie au désir de l'affluence. Dieu, au commencement du monde, commanda a la terre de germer l'herbe verdoyante faisant sa semence, et tout arbre fruitier faisant son fruit, un chacun selon son espèce, qui

* Gen-, I, II. eust aussi sa semence en soy mesme* : et ne voyons

nous pas par expérience que les plantes et fruitz n'ont pas leur juste croissance et maturité que quand elles portent leurs graines et pépins, qui leur servent de geniture pour la production de plantes et d'arbres de pareille sorte ? Jamais nos vertus n'ont leur juste stature et suffisance qu'elles ne produisent en nous des désirs de faire progrès, qui, comme semences spirituelles, servent en la production de nouveaux degrés de vertus ; et me semble que la terre de nostre cœur a commandement de germer les plantes des vertus qui portent les fruitz des saintes œuvres, tme chacune selon son genre, et qui ayt les semences des désirs et desseins de tous-jours multipher et avancer en perfection : et la vertu qui n'a point la graine ou le pépin de ces désirs, elle n'est pas en la suffisance et maturité. « O donques, » dit saint

* Epist. qua supra. Bernard au fainéant*, « tu ne veux pas t'avancer en la

perfection ? Non. Et tu ne veux pas non plus empirer ? Non, de vra}'. Et quoy donq ? tu ne veux estre ni pire ni meilleur ? Helas, pauvre homme, tu veux estre ce qui ne peut estre. Rien voirement n'est stable ni ferme

Livre VIII. Chapitre viii. 83

en ce monde*, mais de l'homme il en est dit encor *Eccies.,ii, ii.in, i. plus particulièrement*, que jamais il ne demeure en *job, xiv, 2. un estât : » il faut donques ou qu'il s'avance ou qu'il retourne en arrière.

Or, je ne dis pas, non plus que saint Bernard, que ce soit péché de ne prattiquer pas les conseilz : non certes, Theotime, car c'est la propre différence du commandement au conseil, que le commandement nous oblige sous pejme de péché, et le conseil nous invite sans peyne de péché. Néanmoins je dis bien que c'est un grand péché de mespriser la prétention a la perfection chrestienne, et encor plus de mespriser la semonce par laquelle Nostre Seigneur nous y appelle ; mais c'est une impieté insupportable de mespriser. les conseilz et moyens d'y parvenir que Nostre Seigneur nous marque. C'est une hérésie de dire que Nostre Seigneur ne nous a pas bien conseillés, et un blasphème de dire a Dieu : Retire toy de nous, nous ne voulons point la science de tes voyes* ; mais c'est une irrévérence horrible contre * ibid., xxi, 14- Celuy qui avec tant d'amour et de suavité nous invite a la perfection, de dire : je ne veux pas estre saint, ni parfait, ni avoir plus de part en vostre bienveuillance, ni suivre les conseilz que vous me donnés pour faire progrès en icelle.

On peut bien sans pécher ne suivre pas les conseilz pour l'affection que l'on a ailleurs : comme, par exemple, on peut bien ne vendre pas ce que l'on a et ne le donner pas aux pauvres, parce qu'on n'a pas le courage de faire un si grand renoncement ; on peut bien aussi se marier, parce qu'on ayme une femme, ou qu'on n'a pas asses de force en l'ame pour entreprendre la guerre qu'il faut faire a la chair : mais de faire profession de ne vouloir point suivre les conseilz, ni aucun d'iceux, cela ne se peut faire sans mespris de Celuy qui les donneDe ne suivre pas le conseil de virginité afïin de se marier, cela n'est pas mal fait ; mais de se marier pour préférer le mariage a la chasteté, comme font les hérétiques, c'est un grand mespris ou du Conseiller ou du conseil. Boire du vin contre l'advis du médecin, quand

84 Traitté de l'Amour de Dieu on est vaincu de la soif ou de la fantasie d'en boire, ce n'est pas proprement mespriser le médecin ni son advis ; mais dire : je ne veux point suivre l'advis du médecin, il faut que cela provienne d'une mauvaise estime qu'on a de luy. Or, quant aux hommes, on peut souvent mespriser leur conseil et ne mespriser pas ceux qui le donnent, parce que ce n'est pas mespriser un homme d'estimer qu'il ait erré : mais quant a Dieu, rejetter son conseil et le mespriser, cela ne peut provenir que de l'estime que l'on fait qu'il n'a pas bien conseillé ; ce qui ne peut estre pensé que par esprit de blasphème, comme si Dieu n'estoit pas asses sage pour sçavoir, ou asses bon pour vouloir bien conseiller. Et c'en est de mesme des conseilz de l'Eglise, laquelle, a rayson de la continuelle assistance du Saint Esprit qui l'enseigne * joaii-,xvi, 13. et conduit en toute vérité*, ne peut jamais donner des mauvais advis.

(ï<) suite du discours commencé comme chacun doit aymer, quoy que non pas prattiquer tous les conseilz evangeliques

ET comme NEANMOINS CHACUN (^) DOIT PÏLATTIQUER CE qu'il PEUT

Encor que tous les conseilz ne puissent ni doivent estre prattiqués par chasque Chrestien en particulier, si est ce qu'un chacun est obligé de les aymer tous, parce qu'ilz sont tous très bons. Si vous aves la migraine et

(a) [Le Ms. de ce chapitre commence ici, et se termine p. 86, lig. 31.]

Livre VIII. Chapitre ix. 85

que l'odeur du musqué vous nuyse, laisseres vous pour cela d'avouer que cette senteur soit bonne et aggreable ? Si une robbe d'or ne vous est pas avenante, dires vous qu'elle ne vaut rien ? Si une bague n'est pas pour vostre doigt, la jetteres vous pour cela dans la boiie ? Loues donq, Theotime, et aymes chèrement tous les conseilz que Dieu a donné aux hommes. O que béni soit a jamais VAnse du erand conseil'^, avec tous les advis qu'il * is . ix, 6 ; juxta

° ° _ ^ Septuag.

donne et les exhortations qu'il fait aux humains ! Le

cœur est res-joui par les unguens et bonnes senteurs,

dit Salomon*, et far les bons conseilz de l' ami l'ame * p^^^^-' x"^vii, 9.

est adoucie. Mays de quel ami et de quelz conseilz

parlons nous ? O Dieu, c'est de l'Ami des amis, et ses

conseilz sont plus aymables que le miel : l'ami c'est le

Sauveur, ses conseilz sont pour le salut.

Res-jouissons nous, Theotime, quand nous verrons des personnes entreprendre la suite des conseilz que nous ne pouvons ou ne devons pas observer ; prions pour eux, benissons-les, favorisons-les et les aydons, car la charité nous oblige de n'aymer pas seulement ce qui est bon pour nous, mais d'aymer encor ce qui est bon pour le prochain.

Nous tesmoignerons asses d'aymer tous les conseilz quand nous observerons dévotement ceux qui nous seront convenables ; car tout ainsy que celuy qui croid un article de fo\' d'autant que Dieu l'a révélé par sa parole, annoncée et declairee par l'Eglise, ne sçauroit mescroire les autres, et celuy qui observe un commandement pour le vray amour de Dieu est tout prest d'observer les autres quand l'occasion s'en présentera, de mesme celuy qui ayme et estime un conseil evangelique parce que Dieu l'a donné, il ne peut qu'il n'estime consécutivement tous les autres, puisqu'ilz sont aussi de Dieu. Or, nous pouvons aysement en prattiquer plusieurs, quoy que non pas tous ensemble ; car Dieu en a donné plusieurs affin que chacun en puisse observer quelques uns, et il n'y a jour que nous n'en ayons quelqu'occasion,

La charité requiert elle que pour secourir vostre père

86 Traitté de l'Amour de Dieu ou vostre mère vous demeuries chez eux ? conserves néanmoins l'amour et l'affection a vostre retraitte, ne tenes vostre cœur au logis paternel qu'autant qu'il faut pour y faire ce que la charité vous ordonne. N'est il pas expédient a cause de vostre qualité que vous gardies la parfaite chasteté ? gardes en donq au moins ce que sans faire tort a la charité vous en pourres garder. Oui ne peut faire le tout, qu'il face quelque partie. Vous n'estes pas obligé de rechercher celuy qui vous a offencé, car c'est a luy de ^^) revenir a soy et venir a vous pour vous donner satisfaction, puisqu'il vous a prévenu par injure et outrage ; mays ailes néanmoins, Theotime (d)^

*.Matt.,v;Lucœ,vi. faites ce quc le Sauveur vous conseille *, prevenes-le au bien, rendes-luy bien pour mal, jettes sîtr sa teste

*Rom., xn, 20. et sur son cœur un brasier ardent* de tesmoignages de charité, qui le brusle tout et le force de vous aymer. Vous n'estes pas obligé par la rigueur de la loy de donner a tous les pauvres que vous rencontres, ains seulement a ceux qui en ont un très grand besoin ; mays ne laisses pas pour cela, suivant le conseil du

*Matt.,v,42;Lucœ, Sauvcur*, de donner volontier a tous les indigens que

^'' ^°' vous treuveres, autant que vostre condition et les véritables nécessités de vos affaires le permettront. Vous n'estes pas obligé de faire aucun vœu ; mais faites en pourtant quelques uns qui seront jugés propres par vostre père spirituel, pour vostre avancement en l'amour divin. Vous pouves librement user du vin dans les termes de la bienséance ; mais, selon le conseil de saint Paul

* I Ep., V, 23. a Timothee*, n'en prenes que ce qu'il faut pour soulager vostre estomac.

Il y a divers degrés de perfection es conseilz. De prester aux pauvres hors la très grande nécessité, c'est le premier degré du conseil de l'aumosne ; et c'est un degré plus haut de leur donner, plus haut encor de donner tout, et en fin encor plus haut de donner sa

(c) de — [vous prévenir par sa recherche...] (cl) Philothee

Livre VIII. Chapitre ix. 87

personne, la vouant au service des pauvres. L'hospitalité hors l'extrême nécessité est un conseil : recevoir l'estranger est le premier degré d'iceluy ; mais aller sur les advenues des chemins pour le semondre, comme faisoit Abraham*, c'est un degré plus haut ; et encor * Gen., xvm, 2. plus de se loger es lieux périlleux pour retirer, ayder et servir les passans. En quo}/ excella ce grand saint Bernard de Menthon, originaire de ce Diocèse, lequel estant issu d'une mayson fort illustre, habita plusieurs années entre les jougs et cimes de nos Alpes, y assembla plusieurs compaignons pour attendre, loger, secourir, deslivrer des dangers de la tourmente les voyageurs et passans, qui mourroyent souvent entre les orages, les neiges et froidures, sans les hospitaux que ce grand ami de Dieu establit et fonda es deux montz qui pour cela sont appelles de son nom. Grand Saint Bernard, au Diocèse de Sion, et Petit vSaint Bernard en celuy de Tarentaise. Visiter les malades qui ne sont pas en extrême nécessité, c'est une louable charité ; les servir, est encor meilleur ; mais se dédier a leur service, c'est l'excellence de ce conseil, que les Clercs de la Visitation des infirmes exercent par leur propre Institut, et plusieurs dames en divers lieux : a l'imitation de ce grand saint Sanson, gentilhomme et médecin romain, qui, en la ville de Constantinople ou il fut fait prestre, se dédia tout a fait, avec une admirable charité, au service des malades en un hospital qu'il y commença et que l'empereur Justinien esleva et paracheva ; a l'imitation des saintes Catherines de Sienne et de Gennes, de sainte Elizabeth de Hongrie et des glorieux amis de Dieu, saint François et le bienheureux Ignace de Loyola, qui, au commencement de leurs Ordres, firent cet exercice avec une ardeur et utilité spirituelle incomparable.

Les vertus ont donq une certaine estendue de perfection, et pour l'ordinaire nous ne sommes pas obligés de les prattiquer en l'extrémité de leur excellence ; il suffit d'entrer si avant en l'exercice d'icelles, qu'en effect on y soit. Mays de passer outre et s'avancer en la perfection, c'est un conseil ; les actes héroïques des

88 Traitté de l'Amour de Dieu vertus n'estans pas pour l'ordinaire commandés, ains seulement conseillés. Que si en quelqu'occasion nous nous treuvons obligés de les exercer, cela arrive pour des occurrences rares et extraordinaires, qui les rendent nécessaires a la conservation de la grâce de Dieu. Le bienheureux portier de la prison de Sebaste, voyant l'un des quarante qui estoyent Ihors martyrisés perdre le courage et la couronne du martyre, se mit en sa place sans que personne le poursuivit, et fut ainsy le quarantiesme de ces glorieux et triomphans soldatz de Nostre Seigneur. Saint Adauctus, voyant que l'on conduisoit saint Félix au martyre : « Et moy, » dit il sans estre pressé de personne, « je suis aussi bien Chrestien que celuy ci, adorant le mesme Sauveur ; » puis, baysant saint Félix, s'achemina avec luy au martyre et eut la

* Mart>Toi. .\donis, tcste trauchec*. Mille des anciens Martyrs en firent de

mesme, et pouvans également éviter et subir le martyre sans pécher, ilz choisirent de le subir généreusement plustost que de l'éviter loysiblement : en ceux ci donq, le martyre fut un acte héroïque de la force et constance qu'un saint excès d'amour leur donna. Mays quand il est force d'endurer le martyre ou renoncer a la foy, le martyre ne laisse pas d'estre martyre et un excellent acte d'amour et de force ; néanmoins je ne sçay s'il le faut nommer acte héroïque, n'estant pas choisi par aucun excès d'amour, ains par la nécessité de la loy qui en ce cas le commande. Or, en la prattique des actes héroïques de la vertu consiste la parfaite imitation du

• Pa^sII!^qu. vu, Sauvcur, qui, comme dit le grand saint Thomas*, eut

des l'instant de sa conception toutes les vertus en un degré héroïque ; et certes, je dirois volontier plus qu'héroïque, puisqu'il n'estoit pas simplement plus qu'homme, mais infiniment plus qu'homme, c'est a dire vray Dieu.

Livre VIII. Chapitre x. 89

COMME IL SE FAUT CONFORMER A LA VOLONTE DIVINE

DE LA VARIETE DES MOYENS PAR LESQUELZ DIEU NOUS INSPIRE

Les rayons du soleil esclairent en eschauffant et eschauffent en esciairant ; l'inspiration est un rayon céleste qui porte dans nos cœurs une lumière chaleureuse, par laquelle il nous fait voir le bien et nous eschauffe au pourchas d'iceluy. Tout ce qui a vie sur terre s'engourdit au froid de l'hyver, mais au retour de la chaleur vitale du primtems tout reprend son mouvement : les animaux terrestres courent plus vistement, les oyseaux volent plus hautement et chantent plus gayement, et les plantes poussent leurs feuilles et leurs fleurs très aggreablement. Sans l'inspiration nos âmes vivroyent paresseuses, perdues et inutiles ; mais a l'arrivée des divins rayons de l'inspiration, nous sentons une lumière meslee d'une chaleur vivifiante, laquelle esclaire nostre entendement, resveille et anime nostre volonté, luy donnant la force de vouloir et faire le bien appartenant au salut éternel. Dieu ayant formé le cors humain du limon de la terre, ainsy que dit Moyse*, * Gen., n, 7. (a) il inspira en iceUiy la respiration de vie, et il fut fait en ame vivante, (^>) c'est a dire en ame qui donnoit

(a) [Ici commence le premier fragment manuscrit de ce chapitre ; l'Autographe étant coupé, les lignes 13-32, p. 90, manquent.]

(b) vivante, — [dit le sacré Texte... la sacrée Lettre... Parole sainte... comme il est dit en la Genèse ; et par ses inspirations il souffle aussi dans l'ame humaine l'esprit vivifiant et une respiration vitale.. .J

90 Traitté de l'Amour de Dieu vie, mouvement et opération au cors ; et ce mesme Dieu éternel souffle (•=) et pousse les inspirations de la vie surnaturelle en nos âmes, affin que, comme dit le grand

* I Cor., XV, 45. Apostre*, elles soyent faites en esprit vivifiant, c'est

a dire en esprit qui nous face vivre, mouvoir, sentir, et ou\Ter les œuvres de la grâce, en sorte que Celuy qui nous a donné (d) l'estre nous donne aussi l'opération. L'haleyne de l'homme eschauffe les choses esquelles elle entre : tesmoin l'enfant de la Sunamite, sur la bouche duquel le prophète Helisee ayant mis la sienne et

* IV Reg., IV, 34. haleyné sur iceluy, sa chair s'eschauffa* ; et l'expérience est toute manifeste. Mais quant au souffle de Dieu, non seulement il eschauffe, ains il esclaire parfaitement, d'autant que l'Esprit divin est une lumière infinie, duquel le souffle vital est appelle inspiration, d'autant que par icelu\^ cette suprême Bonté haleyne et inspire en nous les désirs et intentions de son cœur.

Or, les moyens d'inspirer dont elle use sont infinis. Saint Anthoine, saint François, saint Anselme, et mille autres recevoyent souvent des inspirations par la veûe des créatures. Le moyen ordinaire c'est la prédication ; mais quelquefois, ceux auxquelz la parole ne profftte pas sont instruitz par la tribulation, .selon le dire du

* is., xxviii, 19. Prophète* : 'L'affliction donnera intelligence a l'ouïe ;

c'est a dire : ceux qui par l'ouïe des menasses célestes sur les meschans ne se corrigent pas, apprendront la vérité par l'événement et les effectz, et deviendront sages sentans l'affliction. Sainte Marie Egyptienne fut inspirée par la veiie d'une image de Nostre Dame ; saint Anthoine, oyant l'Evangile qu'on lit a la Messe ; saint Augustin, oyant le récit de la vie de saint Anthoine ; le Duc de Gandie, voyant l'Impératrice morte ; saint Pachome, voyant un exemple de charité ; le bienheureux Ignace de Loyola, lisant la vie des Saintz. Saint

(c) souffle — [et inspire en nos crenrs... es âmes de ses fidèles une certaine respiration...]

(d) qui nous — donne

Livre VIII. Chapitre x. 91

Cyprien (p) (ce n'est pas le grand Evesqiie de Cartage, ains un autre qui fut laïs, mais glorieux martir) fut touché voyant le diable confesser son impuissance sur ceux qui se confient en Dieu. Lhors que (f) j'estois jeune, a Paris, deux escoliers, dont l'un estoit hérétique, passans la nuit au fauxbourg vSaint Jacques, en une desbauche deshonneste, ouïrent sonner les Matines des Chartreux ; et l'heretique demandant a l'autre a quelle occasion on sonnoit, il luy fit entendre avec quelle dévotion on celebroit les offices sacrés en ce saint monastère : O Dieu, dit-il, que l'exercice de ces religieux est différent du nostre ! ilz font celuy des Anges, et nous celuy des bestes brutes. Et voulant voir par expérience, le jour suivant, ce qu'il avoit appris par le récit de son compaignon, il treuva ces Pères dans leurs formes, rangés (s) comme des statues de marbre en une suite de niches, immobiles a toute autre action qu'a celle de la psalmodie, qu'ilz faisoyent avec une attention et dévotion vrayement angelique, selon la coustume de ce saint Ordre : si que ce pauvre jeune homme, tout ravi d'admiration, demeura pris en la consolation extrême qu'il eut de voir Dieu si bien adoré panni les Catholiques, et se résolut, comme il fit par après, de se ranger dans le giron de l'Eglise, vraye et unique Espouse de Celuy qui l'avoit visité de son inspiration, dans l'infâme litière de l'abomination en laquelle il estoit.

O que bienheureux sont ceux qui tiennent leurs cœurs ouvertz aux saintes inspirations ! car jamais ilz ne manquent de celles qui leur sont nécessaires pour bien et dévotement vivre en leurs conditions, et pour saintement exercer les charges de leurs professions. Car, comme Dieu donne, par l'entremise de la nature, a chasque animal les instinctz qui lu\^ sont requis pour sa

(e) Saint Cyprien — fmartir Iaïs...J

(f) Lhors que — [j'estudiois...J

(g) [Ici se termine le premier fragment de ce chapitre. Le second comprend le dernier alinéa, sauf les 11. 6-18, p. 92, qui sont coupées dans l'.^utographc.j

92 Traitté de l'Amour de Dieu conservation et pour l'exercice de ses propriétés naturelles, (h) aussi, si nous ne résistons pas a la grâce de Dieu, il donne a un chascun de nous les inspirations nécessaires pour vivre, opérer et nous conserver en la vie (ï) spirituelle. (') Hé, Seigneur, disoit le fidèle

Gen.,xxiv,i2-i4. Eliezer*, voyci que je suis près de cette fontaine d'eau, et les filles des hahitans de cette cité sortiront pour puiser de l'eau ; la jeitne fille, donq, a laquelle je diray : Panches vosire cruche affin que je boive, et elle respovdra : Beuves, ains je donneray encor a boire a vos chameaux, c'est celle la que vous aves préparée pour vosire serviteur Isaac. Theotime, Eliezer ne se laisse entendre de désirer de l'eau que pour sa personne, mais la belle Rebecca, obéissant a l'inspiration que Dieu et sa debonnaireté luy donnoyent,

ibid., y y. 17-19. s'offre d'abbreuver encor les chameaux* ; pour cela elle fut rendue espouse du saint Isaac, belle fille du grand Abraham et grand mère du Sauveur. Les âmes, certes, qui ne se contentent pas de faire ce que par les commandemens et conseilz le divin Espoux requiert d'elles, mais sont promptes a suivre les sacrées inspirations, ce sont celles que le Père éternel a préparées pour estre espouses de son Filz bienaymé. Et quant au bon Eliezer, parce qu'il ne peut autrement discerner entre les filles de Haran, ville de Xachor, celle qui estoit destinée au filz de son maistre, Dieu le luy fait connoistre par inspiration. Quand nous ne sçavons que faire et que l'assis(hj naturelles, — [sinon quand il arrive quelqu'accident qui erapesche.J (i) [Le passage suivant du Ms. est séparé du texte par un encadrement :] O Seig'' Dieu, disoit Eliezer, voyci que je suis près de cette fontaine; [si demandant un peu d'eau de sa cruche a une vierge qui en viendra puiser...] et la jeune vierge donq qui viendra pour puiser de l'eau, entendant de moy cette demande : Donnes moy un peu a boire de l'eau de vostre cruche, si elle me dit : Beuves, et je puiseray encor de l'eau pour [abbreuverj vos chameaux, ce sera la femme que le Seigneur a prœparé au filz de mon seigneur.

(i) Le mot vie, qui manque dans la première édition, est ajouté d'après l'Autographe.

Livre VIII. Chapitre xi. 93

tence humaine nous manque en nos perplexités, Dieu alhors nous inspire ; et si nous sommes humblement obeissans, il ne permet point que nous errions. Or je ne dis (J) rien de plus de ces inspirations nécessaires, pour en avoir souvent parlé en cet œuvre, et encor en l'Introduction a la Vie dévote'^. *Partieii,c. .xvm

DE l'union de NOSTRE VOLONTÉ

A CELLE DE DIEU ES INSPIRATIONS QUI SONT DONNEES

Il y a des inspirations qui tendent seulement a une extraordinaire perfection des exercices ordinaires de la vie chrestienne. La charité envers les pauvres malades est un exercice ordinaire des vrays Chrestiens, mais exercice ordinaire qui fut prattiqué en perfection extraordinaire par saint François et sainte Catherine de Sienne quand ilz lechoyent et sucçoyent les ulcères des ladres et chancreux, et par le glorieux roy saint Louys quand il servoit a genoux et teste nue les malades (dont un abbé de Cisteau demeura tout esperdu d'admiration, le vo3^ant en cette posture manier et agencer un misérable, ulcéré de playes horribles et chancreuses) ; comme encor c'estoit une prattiqué bien extraordinaire de ce saint monarque de servir a table les pauvres les plus vilz et abjectz, et manger les restes de leurs potages. Saint

(j) diray

94 Traitté de l'Amour de Dieu

Hierosme recevant en son hospital de Bethléem les pèlerins d'Europe qui fuyoient la persécution des Goths, ne leur lavoit pas seulement les pieds, mais s'abbaissoit jusques la que de laver encor et frotter les jambes de leurs chameaux, a l'exemple de Rebecca dont nous

* Cap. praeced. parlions n'a guère *, qui non seulement puisa de l'eau

pour Eliezer, mais aussi pour ses chameaux. Saint François ne fut pas seulement extrême en la prattique de la pauvreté, comme chacun sçait, mais il le fut encor en * Thom. de Ceiano, Celle de la simpHcité* : il racheta un aigneau, de peur

Legenda antiqua s. , i . - .-i j. -x x- j. c •

Franc, i.i.cc. IX, X. qu on ne le tuast, parce qu il representoit Aostre beigneur ; il portoit respect presqu'a toutes créatures, en contemplation de leur Créateur, par une non accoustumee mais très prudente simplicité ; telles fois il s'est amusé a retirer les vermisseaux du chemin, afftn que quelqu'un ne les foulast au passage, se resouvenant que

* Ps. XXI, 7- son Sauveur s'estoit parangonné au vennisseau * ; il

appelloit les créatures ses « frères et seurs, » par certaine considération admirable que le saint amour luy suggeroit. Saint Alexis, seigneur de très noble extraction, prattiqua excellemment l'abjection de soy mesme, demeurant dix et sept ans inconneu chez son propre père a Rome, en qualité de pauvre pèlerin.

Toutes ces inspirations furent pour des exercices ordinaires, prattiqués néanmoins en perfection extraordinaire. Or, en cette sorte d'inspirations il faut observer les règles que nous avons données pour les désirs en Partie III, cbap. nostrc Introductiou * : il ne faut pas vouloir suivre plusieurs exercices a la fois et tout a coup, car souvent l'ennemi tasche de nous faire entreprendre et commencer plusieurs desseins, affin qu'accablés de trop de besoigne nous n'achevions rien et laissions tout imparfait. Quelquefois mesmement il nous suggère la volonté d'entreprendre de commencer quelque excellente besoigne, laquelle il prévoit que nous n'accomplirons pas, pour nous destourner d'en poursuivre une moins excellente que nous eussions ay sèment achevée ; car il ne se soucie point qu'on fasse force desseins et commencemens, pourveu qu'on n'achevé rien. Il ne veut pas empescher,

xxxvn.

Livre VIII. Chapitre xi. 95

non plus que Pharao *, que les mistiques femmes * Exod., i, i6.

d'Israël, c'est a dire les âmes chrestiennes, enfantent

des masles, pourveu qu'avant qu'ilz croissent on les

tue : au contraire, dit le grand saint Hierosme*, « entre *Ep.Liv,adFuriaKi,

les Chrestiens on n'a pas tant d'égard au commencement ^

qu'a la fin. » Il ne faut pas tant avaler de viande qu'on

ne puisse faire la digestion de ce que l'on en prend.

L'esprit séducteur nous arreste aux commencemens et

nous fait contenter du primtems fleuri ; mais l'Esprit

divin ne nous fait regarder les commencemens que pour

parvenir a la fin, et ne nous fait res-jouir des fleurs du

primtems que pour la prétention de jouir des fruitz de

l'esté et de l'automne.

Le grand saint Thomas* est d'opinion qu'il n'est pas * ip n^, quœstio expédient de beaucoup consulter et longuement délibérer sur l'inclination que l'on a d'entrer en une bonne et bien formée Religion ; et il a rayson, car la Religion estant conseillée par Nostre Seigneur en l'Evangile, qu'est-il besoin de beaucoup de consultations ? Il suffit d'en faire une bonne avec quelque peu de personnes qui soyent bien prudentes et capables de tel affaire, et qui nous puissent ayder a prendre une courte et solide resolution : mais, des que nous avons délibéré et résolu, et en ce sujet et en tout autre qui regarde le service de Dieu, il faut estre fermes et invariables, sans se laisser nullement esbranler par aucune sorte d'apparence de plus grand bien ; car bien souvent, dit le glorieux saint Bernard*, le malin nous donne le * Sermo xxxm in change, et pour nous destourner d'achever un bien il nous en propose un autre qui semble meilleur, lequel après que nous avons commencé, pour nous divertir de le parfaire il en présente un troisiesme, se contentant que nous fassions plusieurs commencemens, pourveu que nous ne fassions point de fin. Il ne faut pas mesme passer d'une Religion en une autre sans des motifs grandement considérables, dit saint Thomas * après * ubi supra (art. l'abbé Nestorius, rapporté par Cassian*. * Coiiat. Patrum,

J'emprunte du grand saint Anselme, escrivant a '" '^^^'' '"■ ^'" Lanzon*, une belle simihtude : « Comme un arbrisseau * Epist. xxix.

96 Traitté de l'Amour de Dieu sou^'ent transplanté ne sçauroit prendre racine, ni par conséquent venir a sa perfection et rendre le fruit désiré », ainsy l'ame qui transplante son cœur de dessein en dessein ne sçauroit prouffiter ni prendre la juste croissance de sa perfection, puisque la perfection ne consiste pas en commencemens, mais en accomplis* Cap. I, 12. semens. Les animaux sacrés d'Ezechiel* alloyent on

l'impétuosité de l'esprit les portoit, et ne se retournoyent point en marchant, mais un chacun s'avançoit, cheminant devant sa face : il faut aller ou l'inspiration nous pousse, et ne point se revirer ni retourner en arrière, ains marcher du costé ou Dieu a contournée nostre face, sans changer de visée. Oui est en bon chemin, qu'il se sauve. Il arrive que l'on quitte quelquefois le bien pour chercher le mieux, et que laissant l'un on ne treuve pas l'autre : mieux vaut la possession d'un petit trésor treuvé, que la prétention d'un plus grand qu'il faut aller chercher. L'inspiration est suspecte qui nous pousse a quitter un vray bien que nous avons présent, pour en pourchasser un meilleur a venir. Un jeune homme portugois nommé François Bassus, estoit admirable, non seulement en l'éloquence divine, miais en la prattique des vertus, sous la discipline du bienheureux Philippe Nerius, en la congrégation de l'Oratoire de Rome. Or, il creut d'estre inspiré de quitter cette sainte Société pour se rendre en une Religion formelle, et en fin se résolut a cela : mais le bienheureux Philippe, assistant a sa réception en l'Ordre de saint Dominique, pleuroit amèrement ; dont estant interrogé par François Marie Tauruse, qui despuis fut Archevesque de Sienne et Cardinal, pourquoy il jettoit ces larmes : « Je déplore, » dit-il, « la perte de tant de vertus. » Et de fait, ce jeune homme si excellemment sage et dévot en la Congrégation, si tost qu'il fut en la Religion devint tellement inconstant et volage, qu'agité de divers désirs de nouveautés et changemens, il donna par après des grans et fascheux

* Gallonius, Vita ? i *

B. Phii. Nerii, c. vi. scandales*.

Si l'oyseleur va droit au nid de la perdrix, elle se

Livre VIII. Chapitre xi. 97

présentera a luy et contrefera l'arrenee et boiteuse, et se lançant comme pour faire grand vol se laissera tout a coup tumber, comme si elle n'en pouvoit plus, afïin que le chasseur, s'amusant après elle et croyant qu'il la pourra aysement prendre, soit diverti de rencontrer ses petitz hors du nid ; puis, comme il l'a quelque tems suivie et qu'il cuyde l'attrapper, elle prend l'air et s'eschappe. Ainsy nostre ennemy voyant un homme qui, inspiré de Dieu, entreprend une profession et manière de vie propre a son avancement en l'amour céleste, il luy persuade de prendre une autre voye, de plus grande perfection en apparence, et l'ayant desvoyé de son premier chemin il luy rend petit a petit impossible la suite du second, et luy en propose un troisiesme, affin que l'occupant en la recherche continuelle de divers et nouveaux moyens pour se perfectionner, il l'empesche d'en employer aucun, et par conséquent de parvenir a la fin pour laquelle il les cherche, qui est la perfection. Les jeunes chiens a tous rencontres quittent la meute et tirent au change ; mais les vieux, qui sont sages, ne prennent jamais le change, ains suyvent tous-jours les erres sur lesquelles ilz sont. Qu'un chacun donq ayant treuvé la tressainte volonté de Dieu en sa vocation, demeure saintement et amoureusement en icelle, y prattiquant les exercices convenables, selon l'ordre de la discrétion et avec le zèle de la perfection.

gS Traitté de l'Amour de Dieu

DE l'union de la VOLONTÉ HUMAINE A CELLE DE DIEU

ET DE LA PAIX ET DOUCEUR DE CŒUR, SECONDE MARQUE

Il se faut donq comporter ainsy, Theotime, es inspirations qui ne sont extraordinaires que d'autant qu'elles nous incitent a prattiquer avec une extraordinaire ferveur et perfection les exercices ordinaires du Chrestien ; mais il y a d'autres inspirations que l'on appelle extraordinaires, non seulement parce qu'elles font avancer l'ame au delà du train ordinaire, mais aussi parce qu'elles la portent a des actions contraires aux lois, règles et coustumes communes de la tressainte Eglise, et qui partant sont plus admirables qu'imitables.

La sainte damoyselle que les historiens appellent

*Anon.,invitaejus; Eusebe l'Estrangcre* quitta Rome, sa patrie, et s'habiltaphraste,' die 25 lant en garçon, avec deux autres fiUes, s'embarqua

januani. pour aller outre mer et passa en Alexandrie, et de la

en l'isle de Co ; ou se voyant en asseurance, elle reprint

les habitz de son sexe, et se remettant sur mer elle alla

au païs de Carie, en la ville de Mi lassa, ou le grand

Paul, qui l'avoit treuvee en Co et l'avoit prise sous sa

conduite spirituelle, la mena, et ou par après estant

devenu Evesque, il la gouverna si saintement qu'elle

dressa un monastère et s'employa au service de l'Eglise,

en l'office qu'en ce tems la on appelloit de diacresse,

avec tant de charité qu'elle mourut en fin toute sainte.

Livre VIII. Chapitre xii. 99

et fut reconneiie pour telle par une grande multitude de miracles que Dieu fit par ses reliques et intercessions. De s'habiller des habitz du sexe duquel on n'est pas, et s'exposer ainsy déguisé au voyage avec des hommes, cela est non seulement au delà, mais contraire aux règles ordinaires de la modestie chrestienne. Un jeune homme donna un coup de pied a sa mère, et touché de vive repentance s'en vint confesser a saint Anthoine de Padoiie, qui, pour luy imprimer plus vivement en l'ame l'horreur de son péché, luy dit entre autres choses : Mon enfant, « le pied » qui a servi d'instrument a vostre malice pour un si grand forfait, « meriteroit d'estre coupé ; » ce que le garçon prit si a certes, qu'estant de retour chez sa mère, ravi du sentiment de sa contrition, il se coupa le pied*. Les paroles du Saint n'eussent * Liber Miracuio^ , ^ , , T • • T-.- rum s. Ant., c. iv.

pas eu cette force, selon leur portée ordmaire, si Dieu n'y eust adjousté son inspiration : mais inspiration si extraordinaire qu'on croiroit que ce fut plustost une tentation, si le miracle de la reunion de ce pied coupé, fait par la bénédiction du Saint, ne l'eust authorisee.

Saint Paul premier hermite, saint Anthoine, sainte Marie Egyptiaque ne se sont pas abismés en ces vastes solitudes, privés d'ouïr la Messe, de se communier et confesser, et privés, jeunes gens qu'ilz estoyent encor, de conduite et de toute assistance, sans une forte inspiration. Le grand Simeon Stylite fit une vie qu'homme du monde n'eust peu penser ni entreprendre sans l'instinct et l'assistance céleste. Saint Jean, Evesque, surnommé le Silentiaire, quittant son evesché a l'insceu de tout son clergé, alla passer le reste de ses jours au monastère de Laura, sans qu'on peust onques avoir de ses nouvelles : cela n'estoit ce pas contre les règles de la tressainte résidence ? Et le grand saint Pauhn, qui se vendit pour racheter l'enfant d'une pauvre vefve, comme le pouvoit il faire selon les lois ordinaires, puisqu'il n'estoit pas sien, ains a son Eglise et au public, par la consécration episcopale ? Ces filles et femmes qui, poursuivies pour leur beauté, desfigurerent leurs visages par des blesseures volontaires affin de garder

loo Traitté de l'Amour de Dieu

leur chasteté sous la faveur d'une sainte laideur, ne faisoyent elles pas chose, ce semble, défendue ?

Or, une des meilleures marques de la bonté de toutes les inspirations, et particulièrement des extraordinaires, c'est la paix et tranquillité du cœur qui les reçoit ; car l'Esprit divin est voirement violent, mais d'une violence douce, suave et paisible. Il vient comme uyi vent impétueux et comme un foudre céleste, mais il ne renverse point les Apostres, il ne les trouble point ; la frayeur qu'ilz reçoivent de son bruit est momentanée et se treuve soudain suivie d'une douce asseurance : c'est

* Act., n, 2, 3. pourquoy ce feu s'assied sur un chacun d'iceux *,

comme y prenant et donnant son sacré repos. Et comme

* In canticis. le Sauveur est appelle paisible ou pacifique Salomon*,

aussi son Espouse est appellee Sulamite, tranquille et fille de paix ; et la voix, c'est a dire l'inspiration de l'Espoux, ne l'agite ni la trouble nullement, ains l'attire si suavement qu'il la fait doucement fondre, et comme

* ibid., V, 6. escouler son ame en luy : Mon ame, dit elle *, s'est

fondue quand mon Bienaymé a parlé. Et bien qu'elle soit belHqueuse et guerrière, si est ce que tout ensemble elle est tellement paisible, qu'emmi les armées et batailles elle continue les accors d'une mélodie nom* Ibid., vu, I. pareille : Que verres-vous, dit elle*, en la Sulamite

sinon les chœurs des armées ? Ses armées sont des chœurs, c'est a dire des accors des chantres ; et ses chœurs sont des armées, parce que les armes de l'Eglise et de l'ame dévote ne sont autre chose que les oraysons, les hymnes, cantiques et pseaumes. Ainsy les serviteurs de Dieu qui ont eu les plus hautes et relevées inspirarations, ont esté les plus doux et paisibles de l'univers : Abraham, Isaac, Jacob ; Moyse est quahfié le plus

* Num., XII, 3. débonnaire d'entre tous les hommes * ; David est

* Ps. cxxxi, I. recommandé par sa mansuétude"^.

Au contraire, l'esprit mahn est turbulent, aspre, remuant ; et ceux qui suivent ses suggestions infernales, cuydans que ce soyent inspirations célestes, sont ordinairement connoissables parce qu'ilz sont inquietz, testus, fiers, entrepreneurs et remueurs d'affaires ; qui

Livre VIII. Chapitre xiii. loi

SOUS le prétexte de zèle renversent tout sans dessus dessous, censurent tout le monde, tancent un chacun, blasment toutes les choses ; gens sans conduite, sans condescendance, qui ne supportent rien, exerçans les passions de l'amour propre sous le nom de la jalousie de l'honneur divin.

oui est la sainte OBEISSANCE A L'eGLISE ET AUX SUPERIEURS

A la paix et douceur du cœur est inséparablement conjointe la tressainte humihté. Mais je n'appelle pas humilité ce cérémonieux assemblage de paroles, de gestes, de baysemens de terre, de révérences, d'inclinations, quand il se fait, comme il advient souvent, sans aucun sentiment intérieur de sa propre abjection et de la juste estime du prochain : car tout cela n'est qu'un vain amusement des foibles espritz, et doit plustost estre nommé phantosme d'humilité, qu'humilité. Je parle d'une humilité noble, réelle, moelleuse, sohde, qui nous rend souples a la correction, maniables et promptz a l'obéissance.

Tandis que l'incomparable Simeon Stylite estoit encor novice a Telede, il se rendit impliable a l'advis de ses supérieurs qui le vouloyent empescher de prattiquer tant d'estranges rigueurs par lesquelles il sevissoit desordonnement contre soy mesme ; si qu'en fin il fut pour cela chassé du monastère, comme peu susceptible de la mortification du cœur et trop addonné a celle du cors *. Mais, estant par après rappelle et devenu plus *Theodoretiis,Hist.

, 1 ,...„., relig., c. XXVI.

dévot et plus sage en la vie spirituelle, il se comporta bien d'une autre façon, ainsy qu'il tesmoigna en l'action

I02 Traitté de l'Amour de Dieu

* Niceph. Caiiist., Suivante *. Car Ihors que les hermites espars parmi c/li. "^"^ ■' ■ ' ' les desertz voysins d'Antioche sceurent la vie extraordinaire qu'il faysoit sur sa colomne, en laquelle il sembloit estre ou un Ange terrestre ou un homme céleste, ilz luy envoyèrent un député d'entr'eux, auquel ilz donnèrent ordre de luy parler de leur part en cette sorte : « Pourquoy est-ce, Simeon, que laissant le grand chemin de la vie dévote, frayé par tant de grans et saintz devanciers, vous en suives un autre, inconneu aux hommes et tant esloigné de tout ce qui a esté veu et ouï jusques a présent ? Quittés, Simeon, cette colomne, et rangés-vous meshui avec les autres a la façon de vivre et a la méthode de servir Dieu usitée par les bons Pères prédécesseurs. » Que si Simeon acquiesçoit a leur advis, et pour condescendre a leur volonté se monstroit prompt a vouloir descendre, ilz donnèrent charge au député de luy laisser la liberté de persévérer en ce genre de vie ja commencée, d'autant que par son obéissance, disoyent ces bons Pères, on pourra bien connoistre qu'il a entrepris cette sorte de vie par l'inspiration divine ; mais, si, au contraire, il resistoit, et que mesprisant leur exhortation il voulust suivre sa propre volonté, ilz résolurent qu'il le failloit retirer par force et luy faire abandonner sa colomne. Le député donq estant venu a la colomne, il n'eut pas si tost fait son ambassade, que le grand Simeon, sans delay, sans reserve, sans réplique quelcomque, se print a vouloir descendre, avec une obéissance et humilité digne de sa rare sainteté ; ce que voyant le délégué : « Arrestés, » dit-il, « o Simeon, demeurés la, persévères constamment et ayes bon courage ; poursuives vaillamment vostre entreprise, vostre séjour sur cette colomne est de Dieu. »

Mays voyés, Theotime, je vous prie, comme ces anciens et saintz anachorètes, en leur assemblée générale, ne treuvent point de marque plus asseuree de l'inspiration céleste, en un sujet si extraordinaire comme fut la vie de ce saint Stylite, que de le voir simple, doux et maniable sous les lois de la tressainte obéisLivre VIII. Chapitre xiii.

sance. Aussi Dieu, bénissant la sousmission de ce grand homme, luy donna la grâce de persévérer trente ans entiers sur une colomne haute de trente six coudées, après avoir des-ja esté sept ans sur des autres colomnes de six, de douze et de vingt pieds de hauteur, et ayant auparavant esté dix ans sur une petite pointe de rocher au lieu appelle la Mandre. Ainsy cet oyseau de paradis, vivant en l'air sans toucher terre, fut un spectacle d'amour pour les Anges et d'admiration pour les humains. Tout est asseuré en l'obéissance, tout est suspect hors de l'obéissance.

Quand Dieu jette des inspirations dans un cœur, la première qu'il respand c'est celle de l'obéissance. Mais y eut il jamais une plus illustre et sensible inspiration que celle qui fut donnée au glorieux saint Paul ? Or, le chef principal d'icelle fut qu'il allast en la cité, en laquelle il apprendroit par la bouche d'Ananie ce qu'il avoit a faire* : et cet Ananie, homme grandement * Act., i.\, 7. célèbre, estoit, comme dit saint Dorothée*, Evesque *synopsis, §5. (Pade Damas. Quicomque dit qu'il est inspiré, et refuse xcn,^o?.^fô62°r' d'obéir aux supérieurs et suivre leurs advis, il est imposteur. Tous les prophètes et prédicateurs qui ont esté inspirés de Dieu ont tous-jours aymé l'Eglise, tous-jours adhéré a sa doctrine, tous-jours aussi esté appreuvés par icelle, et n'ont jamais rien annoncé si fortement que cette vérité, que les lèvres du prestre gardoyent la science, et qu'on devoit requérir la loy de sa bouche* : de sorte que les missions extraordi- * Maiach., m, 7. naires sont des illusions diaboliques, et non des inspirations célestes, si elles ne sont reconneiies et appreuvees par les pasteurs qui sont de la mission ordinaire ; car ainsy s'accordent Moyse et les Prophètes, Saint François, saint Dominique et les autres Pères des Ordres rehgieux vindrent au service des âmes par une inspiration extraordinaire ; mais ilz se sousmirent d'autant plus humblement et cordialement a la sacrée hiérarchie de l'Eglise. En somme, les trois meilleures et plus asseurees marques des légitimes inspirations sont : la persévérance, contre l'inconstance et légèreté ; la

104 Traitté de l'Amour de Dieu paix et douceur de cœur, contre les inquiétudes et empressemens ; l'humble obéissance, contre l'opiniastreté et bigearrerie.

Et pour conclure tout ce que nous avons dit de l'union de nostre volonté a celle de Dieu qu'on appelle signifiée, presque toutes les herbes qui ont les fleurs jaunes, et mesme la cicoree sauvage qui les a bleues, les tournent tous-jours du costé du soleil et suivent ainsy son contour ; mais Vheliotropium ne contourne pas seulement ses fleurs, ains encor toutes ses feuilles, a la suite de ce grand luminaire. De mesme, tous les esleuz tournent la fleur de leur cœur, qui est l'obéissance aux commandemens, du costé de la volonté divine ; mais les âmes vivement esprises du saint amour ne regardent pas seulement cette divine Bonté par l'obéissance aux commandemens, ains aussi par l'union de toutes leurs affections, suivans le contour de ce divin Soleil en tout ce qu'il leur commande, conseille et inspire, sans reserve ni exception quelcomque. Dont ilz peuvent dire avec le sacré Psalmiste : Seigneur, vous aves empoigné ma main droite, et m'aves conduit en vostre volonté, et m'aves recueilli avec beaucoup

* Ps. Lxxii, 24. de gloire * ,• J' ay esté fait comme un cheval envers

• ibid., ^. 23. VOUS, et je suis tous-jours avec vous * ; car, comme

un cheval bien dressé se manie aysement, doucement et justement en toutes façons par l'escuyer qui le monte, aussi l'ame amante est si souple a la volonté de Dieu, qu'il en fait tout ce qu'il veut.

Livre VIII. Chapitre xiv. 105

BRIF.FVE METHODE POUR CONNOISTRE LA VOLONTE DE DIEU

Saint Basile * dit que la volonté de Dieu nous est *Coiiige ex Moral.,

tesmoignee par ses ordonnances ou commandemens, et et Reguiis fusius que Ihors il n'y a rien a délibérer, car il faut sim- t^act., c. ccxxvu. plement faire ce qui est ordonné ; mais que pour tout le reste il est en nostre liberté de choisir a nostre gré ce que bon nous semblera, bien qu'il ne faille pas faire tout ce qui est loysible, ains seulement ce qui est expédient : et qu'en fin, pour bien discerner ce qui est convenable, il faut ouïr l'advis du sage père spirituel.

Mais, Theotime, je vous advertis d'une tentation ennuyeuse qui arrive maintefois aux âmes qui ont un grand désir de suivre en toutes choses ce qui est le plus selon la volonté de Dieu. Car l'ennemi en toutes occurrences les met en doute si c'est la volonté de Dieu qu'elles facent une chose plustost qu'une autre : comme, par exemple, si c'est la volonté de Dieu qu'elles mangent avec l'ami ou qu'elles ne mangent pas, qu'elles prennent des habitz gris ou noirs, qu'elles jeusnent le vendredi ou le samedi, qu'elles aillent a la récréation ou qu'elles s'en abstiennent ; en quoy elles consument beaucoup de tems , et tandis qu'elles s'occupent et embarrassent a vouloir discerner ce qui est meilleur, elles perdent inutilement le loysir de faire plusieurs biens, desquelz l'exécution seroit plus a la gloire de Dieu que ne sçauroit estre le discernement du bien et du mieux auquel elles se sont amusées.

On n'a pas accoustumé de peser la menue monnoye, ains seulement les pièces d'importance ; le traffiq seroit trop ennuyeux et mangeroit trop de tems s'il failloit peser les solz, les liars, les deniers et les pittes : ainsy

io6 Traitté de l'Amour de Dieu

ne doit on pas peser toutes sortes de menues actions pour sçavoir si elles valent mieux que les autres. Il y a mesme bien souvent de la superstition a vouloir faire cet examen ; car, a quel propos mettra-on en difficulté s'il est mieux d'ouïr la Messe en une église qu'en une autre, de filer que de coudre, de donner l'aumosne a un homme qu'a une femme ? (a) Ce n'est pas bien servir un maistre, d'employer autant de tems a considérer ce qu'il faut faire comme a faire ce qui est requis. Il faut mesurer nostre attention a l'importance de ce que nous entreprenons : ce seroit un soin desreglé de prendre autant de peyne a délibérer pour faire un voyage d'une journée, comme pour celuy de trois ou quatre cens lieues.

Le choix de la vocation, le dessein de quelque affaire de grande conséquence, de quelque œuvre de longue haleyne, ou de quelque despence bien grande, le changement de séjour, l'élection des conversations, et telles semblables choses méritent qu'on pense sérieusement ce qui est plus selon la volonté divine ; mais es menues actions journalières, esquelles mesme la faute n'est ni de conséquence ni irréparable, qu'est il besoin de faire l'embesoigné, l'attentif et l'empesché a faire des importunes consultations ? A quel propos me mettray-je en despence pour apprendre si Dieu ayme mieux que je die le Rosaire ou l'Office de Nostre Dame, puisqu'il ne sçauroit y avoir tant de différence entre l'un et l'autre qu'il faille pour cela faire une grande enqueste ? que j'aille plustost a l'hospital visiter les malades qu'a Vespres ? que j'aille plustost au sermon qu'en une église ou il y a indulgence ? Il n'y a rien, pour l'ordinaire, de si apparemment remarquable en l'un plus qu'en l'autre, qu'il faille pour cela entrer en grande délibération. Il faut aller tout a la bonne foy et sans subtiUté en telles * Supra. occurrences, et, comme dit saint Basile*, faire librement

ce que bon nous semblera, pour ne point lasser nostre

(a) [Voir à l'Appendice.]

Livre VIII, Chapitre xiv. 107

esprit, perdre le tems et nous mettre en danger d'inquiétude, scrupule et superstition. Or j'entens tous-jours quand il n'y a pas grande disproportion entre une œuvre et l'autre, et qu'il ne se rencontre point de circonstance considérable d'une part plus que de l'autre. Es choses mesme de conséquence il faut estre bien humble, et ne point penser de treuver la volonté de Dieu a force d'examen et de subtilité de discours ; mais après avoir demandé la lumière du Saint Esprit, appliqué nostre considération a la recherche de son bon playsir, pris le conseil de nostre directeur et, s'il y escheoit, de deux ou trois autres personnes spirituelles, il faut se résoudre et déterminer au nom de Dieu, et ne faut plus par après révoquer en doute nostre choix, mais le cultiver et soustenir dévotement, paisiblement et constamment. Et bien que les difficultés, tentations et diversités d'evenemens qui se rencontrent au progrès de l'exécution de nostre dessein, nous pourroyent donner quelque desfiance d'avoir bien choysi, il faut néanmoins demeurer ferme et ne point regarder tout cela, ains considérer que si nous eussions fait un autre choix nous eussions peut estre treuvé cent fois pis, outre que nous ne sçavons pas si Dieu veut que nous soyons exercés en la consolation ou en la tribulation, en la paix ou en la guerre. La resolution estant saintement prise, il ne faut jamais douter de la sainteté de l'exécution, car s'il ne tient a nous elle ne peut manquer : faire autrement c'est une marque d'un grand amour propre, ou d'enfance, foiblesse et niaiserie d'esprit.

(a)

DE l'union de NOSïRE VOLONTÉ AVEC LA VOLONTÉ DIVINE qu'on appelle volonté de bon PLAYSIR

Rien ne se fait, hormis le péché, que par la volonté de Dieu qu'on appelle volonté absolue et de bon playsir, que personne ne peut empescher, et laquelle ne nous est point conneûe que par les effectz, qui, estans arrivés, nous manifestent que Dieu les a voulus et desseignés.

I. Considérons en bloc, Theotime, tout ce qui a esté, qui est et qui sera ; et, tous ravis d'estonnement, nous serons contrains d'exclamer a l'imitation du Psalmiste* : *Ps. cxxxvui.m.ô. O Seigneur, je vous loueray parce que vous estes excessivement magnifié ; vos œuvres sont merveilleuses, et mon ame le reconnoist trop plus ; Vostre

(a) [Le Ms. (A) du Livre IX ayant de si nombreux rapports avec le texte, il semble inutile de signaler la correspondance des chapitres. Voir à l'Appendice.]

iio Traitté de l'Amour de Dieu

science est admirable au dessus de moy, elle prévaut, et je ne puis y atteindre. Et de la nous passerons a la tressainte complaysance, nous res-jouissans dequoy Dieu est si infini en sagesse, puissance et bonté, qui sont les trois propriétés divines desquelles l'univers n'est qu'un petit essay et comme une monstre.

2. Voyons les hommes et les Anges, et toute cette variété de nature, de qualités, conditions, facultés, affections, passions, grâces et privilèges que la suprême Providence a establie en la multitude innombrable de ces intelligences célestes et des personnes humaines, esquelles est si admirablement exercée la justice et miséricorde divine ; et nous ne pourrons nous contenir de chanter avec une joye pleine de respect et de crainte amoureuse :

J'ay pour object de mon cantique

La justice et le jugement;

Je vous consacre ma musique,

* Pg j, j_ O Dieu tout juste et tout clément*.

Theotime, nous devons avoir une extrême complaysance de voir comme Dieu exerce sa miséricorde par tant de diverses faveurs qu'il distribue aux Anges et aux hommes, au Ciel et en la terre, et comme il prattique sa justice par une infinie variété de peynes et chastimens ; car sa justice et sa miséricorde sont également aymables et admirables en elles mesmes, puisque l'une et l'autre ne sont autre chose qu'une mesme très unique Bonté et Divinité.

Mais d'autant que les effectz de sa justice nous sont aspres et pleins d'amertume, il les adoucit tous-jours par le meslange de ceux de sa miséricorde, et fait qu'emmi les eaux du déluge de sa juste indignation, l'olive verdoyante soit conservée, et que l'ame dévote,

* Gen., VIII, II. comme une chaste colombe*, l'y puisse en fin treuver,

si toutefois elle veut bien amoureusement méditer a la

* is., xxxviii, 14, façon des colombes*. Ainsy la mort, les afflictions, les sueurs, les travaux, dont nostre vie abonde, qui par la

Livre IX. Chapitre i. m

juste ordonnance de Dieu sont les peynes du péché, sont aussi, par sa douce miséricorde, des eschellons pour monter au Ciel, des moyens pour proffiter en la grâce et des mérites pour obtenir la gloire. Bienheureuses sont la pauvreté, la faim, la soif, la tristesse, la maladie, la mort, la persécution * ; car ce sont voirement * Matt., v, 3-10. des équitables punitions de nos fautes, mais punitions tellement trempées et, comme parlent les médecins, tellement aromatisées de la suavité, debonnaireté et clémence divine, que leur amertume est très aymable. Chose estrange mais véritable, Theotime : si les damnés n'estoyent aveuglés de leur obstination et de la hayne qu'ilz ont contre Dieu, ilz treuveroyent de la consolation en leurs peynes, et verroyent la miséricorde divine admirablement meslee avec les flammes qui les bruslent éternellement. Si que les Saintz, considerans d'une part les tourmens des damnés, si horribles et effroyables, ilz en louent la justice divine et s'escrient :

Vous estes juste, o Dieu, vous estes équitable, La justice a jamais règne en vos jugemens*:

Ps. cxviii, 137.

mays voyans d'autre part que ces peynes, quoy qu'éternelles et incompréhensibles, sont toutefois moindres de beaucoup que les coulpes et crimes pour lesquelz elles sont infligées, ravis de l'infinie miséricorde de Dieu : O Seigneur, diront ilz, que vous estes bon, puisqu'au plus fort de vostre ire vous ne pouves contenir le torrent de vos miséricordes qu'elles n'escoulent leurs eaux dans les impiteuses flammes de l'enfer !

Vous n'aves oublie' la bonté de vostre ame.

Non pas mesme jettant les damnés dans la flamme

De l'enfer éternel ; emmi vostre fureur,

Vous n'aves sceu garder vostre sainte douceur

De respandre les traitz de sa compassion

Emmi les justes coups de la punition* .

112 Traitté de l'Amour de Dieu comme aussi un nombre très grand de peynes intérieures et extérieures que la Providence divine nous a préparées, selon sa tressainte justice et miséricorde ; et, comme ouvrans les bras de nostre consentement, embrassons tout cela très amoureusement, acquiesçans a sa tressainte volonté, et chanta ns a Dieu, par manière d'un hymne d'éternel acquiescement : Vostre volonté * Matt., VI, 10. soit faite en la terre comme au Ciel *. Ouy, Seigneur, vostre volonté soit faite en la terre, ou nous n'avons point de playsir sans meslange de quelque douleur, point de roses sans espines, point de jour sans la suite d'une nuit, point de primtems sans qu'il soit précédé de l'hyver ; en la terre, Seigneur, ou les consolations sont rares et les travaux innombrables. O Dieu, néanmoins que vostre volonté soit faite, non seulement en l'exécution de vos commandemens, conseilz et inspirations, qui doivent estre prattiqués par nous, mais aussi en la souffrance des afflictions et peynes qui doivent estre receiies en nous, affin que vostre volonté fasse par nous, pour nous, en nous et de nous tout ce qu'il luy plaira.

QUE L UNION DE NOSTRE VOLONTE AU BON PLAYSIR DE DIEU

Les peynes considérées en elles mesmes ne peuvent certes estre aymees, mais regardées en leur origine, c'est a dire en la providence et volonté divine qui les ordonne, elles sont infiniment aymables. Voyes la verge de Moyse en terre, c'est un serpent effroyable ; voyes-la * Exod., VII. en la main de Moyse, c'est une baguette de merveilles* :

voyes les tribulations en elles mesmes, elles sont affreuses ; voyes-les en la volonté de Dieu, elles sont

Livre IX. Chapitre ir. 113

des amours et des délices. Combien de fois nous est il

arrivé d'avoir a contrecœur les remèdes et medicamens

tandis que le médecin ou l'apothicaire les presentoit, et

que nous estans offertz par quelque main bienaymee,

l'amour surmontant l'horreur, nous les recevions avec

joye ? Certes, ou l'amour oste l'aspreté du travail, ou il

en rend le sentiment aymable*. On dit qu'en Beotie (i) il *s.Aug., ubi supra,

y a un fleuve dans lequel les poissons paroissent tout " ' • ' '

d'or, mais ostés de ces eaux qui sont le lieu de leur

origine ilz ont la couleur naturelle des autres poissons*. * cf. Piin., Histor.

T ra- j.- 1^ 1-1 j nat.,1. Il.c.cin (a/.

Les afflictions sont comme cela : si nous les regardons cvi). hors de la volonté de Dieu, elles ont leur amertume naturelle ; mais qui les considère en ce bon playsir éternel, elles sont toutes d'or, aymables et pretieuses plus qu'il ne se peut dire.

Si le grand Abraham eust veu la nécessité de tuer son filz hors la volonté de Dieu, pensés, Theotime, combien de peynes et de convulsions de cœur il eust souffert ; mais la voyant dans le bon playsir de Dieu, elle luy est toute d'or, et l'embrasse tendrement. Si les Martyrs eussent veu leurs tourmens hors ce bon playsir, comment eussent ilz peu chanter entre les fers et les flammes ? Le cœur vrayement amoureux ayme le bon playsir divin, non seulement es consolations mais aussi es afflictions ; ains il l'ayme plus en la croix, es pejmes et travaux, parce que c'est la principale vertu de l'amour de faire souffrir l'amant pour la chose aymee.

Les Stoïciens, particulièrement le bon Epictete, colloquoyent toute leur philosophie a s'abstenir et soustenir, **^"^!'i^f^'xvn a se déporter et supporter* : a s'abstenir et se déporter c. xix (2).

(i) C'est évidemment par distraction, peut-être aussi par une réminiscence du sable aurifère des rivières de Béotie, que saint François de Sales substitue ce nom à celui de « Carrina. » Dans un Ms. conservé au i'"' Monastère de la Visitation d'Annecy, nous trouvons les paroles mêmes de Pline écrites de la main du Saint : In Carrinensi Hispaniœ agro, fons aurei coloris omnes ostendit pisces, etc.

(2) Cette citation d'Epictète n'est pas rapportée dans les Commentaires d'Arrien, mais Dom Jean de Saint-François a introduit les paroles abstine et sustine au frontispice de la traduction qu'il a faite de cet ouvrage. V'oir Livre II, chap. xvii, note (i), p. 82.

114 Traitté de l'Amour de Dieu des playsirs, voluptés et honneurs terrestres ; a soustenir et supporter les injures, travaux et incommodités. Mais la doctrine chrestienne, qui est la seule vraye philosophie, a trois principes sur lesquelz elle estabUt tout son

* Matt., X, 38, XVI, exercice* : l'abnégation de soy mesme, qui est bien plus ^■^" que de s'abstenir des playsirs ; porter sa croix, qui est

bien plus que de la supporter ; suivre Nostre Seigneur, non seulement en ce qui est de renoncer a soy mesme et porter sa croix, mais aussi en ce qui est de la prattique de toutes sortes de bonnes œuvres. Mais toutefois, on ne tesmoigne point tant l'amour en l'abnégation ni en l'action, comme on fait en la passion. Certes, le Saint *joan.,xv,i3;Rom., Esprit marque en l'Escriture Sainte* le plus haut point

v,8,q:I Joan.,iii,i6. j i> i xt ^ o • 1

de 1 amour de Nostre Seigneur envers nous, en la Mort et Passion qu'il a souffert pour nous.

I. Aymer la volonté de Dieu es consolations, c'est un bon amour, quand en vérité on ayme la volonté de Dieu et non pas la consolation en laquelle elle est ; néanmoins, c'est un amour sans contradiction, sans répugnance et sans effort, car, qui n'aymeroit une si digne volonté en un sujet si aggreable ? 2. Aymer la volonté divine en ses commandemens, conseilz et inspirations, c'est un second degré d'amour, beaucoup plus parfait ; car il nous porte a renoncer et quitter nostre propre volonté, et nous fait abstenir et déporter de plusieurs voluptés, mais non pas de toutes. 3. Aymer les souffrances et afflictions pour l'amour de Dieu, c'est le haut point de la tressainte charité ; car en cela il n'y a rien d'ajTnable que la seule volonté divine, il y a une grande contradiction de la part de nostre nature, et non seulement on quitte toutes les voluptés, mais on embrasse les tourmens et travaux.

Le mahn ennemi sçavoit bien que c'estoit le dernier afïinement de l'amour, quand, après avoir ouy de la

* Job, I, 8. bouche de Dieu * que Job estoit juste, droitiirier,

craignant Dieu, fuyant le péché et ferme en l'innocence, il estima tout cela peu de chose en comparayson de la souffrance des afflictions, par lesquelles il fit le dernier et plus grand essay de l'amour de ce grand

Livre IX. Chapitre ii. 115

serviteur de Dieu. Et pour les rendre extrêmes, il les composa de la perte de tous ses biens et de tous ses enfans, de l'abandonnement de tous ses amis, d'une arrogante contradiction de ses plus grans confédérés et de sa femme ; mais contradiction pleine de mespris, moqueries et reproches : a quoy il adjousta l'assemblage de presque toutes les maladies humaines, notamment une playe universelle, cruelle, puante, horrible.

Or, voyla toutefois le grand Job, comme roy des misérables de la terre, assis sur un fumier comme sur le throsne de la misère, paré de playes, d'ulcères, de pourriture, comme de vestemens royaux assortissans a la qualité de sa royauté, avec une si grande abjection et anéantissement que, s'il n'eust parlé, on ne pouvoit discerner si Job estoit un homme réduit en fumier, ou si le fumier estoit une pourriture en forme d'homme ; or, le voyla, dis-je, le grand Job, qui s'escrie : Si nous avons receu des biens de la main de Dieu, pourquoy n'en recevrons nous pas aussi bien les maux * ? O * J^t». "- 10. Dieu, que cette parole est de grand amour ! Il pesé, Theotime, que c'est de la main de Dieu qu'il a receu les biens, tesmoignant qu'il n'avoit pas tant estimé les biens parce qu'ilz esto3^ent biens, comme parce qu'ilz provenoyent de la main du Seigneur : ce qu'estant ainsy, il conclud que donques il faut supporter amoureusement les adversités, puisqu'elles procèdent de la mesme main du Seigneur, esgalement aymable Ihors qu'elle distribue les afflictions comme quand elle donne les consolations. Les biens sont volontier receus de tous, mais de recevoir les maux il n'appartient qu'a l'amour parfait, qui les ayme d'autant plus qu'ilz ne sont aymables que pour le respect de la main qui les donne.

Le voyageur qui a peur de faillir le droit chemin, marchant en doute, va regardant ça et la le païs ou il est, et s'amuse presqu'a chasque bout de champ a considérer s'il se fourvoyé point ; mais celuy qui est asseuré de sa route va gayement, hardiment et vistement. Ainsy, certes, l'amour voulant aller a la volonté de Dieu parmi les consolations, il va tous-jours en

ii6 Traitté de l'Amour de Dieu

crainte, de peur de prendre le change, et qu'en lieu d'a5niier le bon playsir de Dieu il n'ayme le playsir propre qui est en la consolation ; mais l'amour qui tire chemin devers la volonté de Dieu en l'affliction, il marche en asseurance, car l'affliction n'estant nullement aymable en elle mesme, il est bien aysé de ne ra3mier que pour le respect de la main qui la donne. Les chiens sont a tous coups en défaut au primtems, et n'ont quasi nul sentiment, parce que les herbes et fleurs poussent alhors si fortement leur senteur qu'elle outrepasse celle du cerf ou du lièvre : parmi le primtems des consolations l'amour n'a presque nulle reconnoissance du bon playsir de Dieu, parce que le playsir sensible de la consolation jette tant d'attraitz dedans le cœur, qu'il en est diverti de l'attention qu'il devroit avoir a la volonté de Dieu. Nostre Seigneur ayant donné le choix a sainte Catherine de Sienne d'une couronne d'or et d'une couronne d'espines, elle choisit celle ci comme plus conforme a l'amour. C'est une marque asseuree de * Arnaidus, vita B. l'amour, dit la bienheurcusc Angele de Foligny*, « que niorc.^Lxvi. ^^' de vouloir souffrir ; » et le grand Apostre s'escrie* qu'il ^Gaiat., VI, 14 ; II g^ plovifie OU 671 la cvoix, cu l'infirmité, en la

i^or.. XII. s. 10. o ' T. ' '

persécution.

DE l'union de nostre VOLONTÉ AU BON PLAYSIR DIVIN

L'amour de la croix nous fait entreprendre des afflictions volontaires, comme, par exemple, des jeusnes, veillées, cihces et autres macérations de la chair, et nous fait renoncer aux playsirs, honneurs et richesses ; et l'amour en ces exercices est tout aggreable au Bienaymé. Toutefois il l'est encor davantage quand nous

Livre IX. Chapitre m. 117

recevons avec patience, doucement et aggreablement, les peynes, toiirmens et tribulations, en considération de la volonté divine qui nous les envoyé. Mays l'amour est alhors en son excellence quand nous ne recevons pas seulement avec douceur et patience les afflictions, ains nous les chérissons, nous les aymons et les caressons, a cause du bon playsir divin duquel elles procèdent.

Or. entre tous les essays de l'amour parfait, celuy qui se fait par l'acquiescement de l'esprit aux tribulations spirituelles est sans doute le plus fin et le plus relevé. La bienheureuse Angele de Foligny fait une admirable description des peynes intérieures esquelles quelquefois elle s'estoit treuvee *, disant que son ame estoit en * AmaWus, ubi in

. fine cap. prœced.

tourment « comme un homme qui, pieds et mains lies, (c. xix). seroit pendu par le col et ne seroit pourtant pas estranglé, mais demeureroit en cet estât entre mort et vif, sans espérance de secours, » ne pouvant ni se soustenir sur ses pieds, ni s'ayder des mains, ni crier de la bouche, ni mesme souspirer ou plaindre. Il est ainsy, Theotime : l'ame est quelquefois tellement pressée d'afflictions intérieures, que toutes ses facultés et puissances en sont accablées, par la privation de tout ce qui la peut alléger, et par l'appréhension et impression de tout ce qui la peut attrister ; si que, a l'imitation de son Sauveur, elle commence a s'ennuyer, a craindre, a s'espouvanter, puis a s'attrister d'une tristesse pareille a celle des mourans, dont elle peut bien dire : Mon ame est triste jusques a la mort* ; et du consentement de tout son *Marci, xiv, 33, 34; intérieur elle désire, demande et supphe que, s'il est possible, ce calice soit esloigné d'elle, ne luy restant plus que la fine suprême pointe de l'esprit, laquelle, attachée au cœur et bon playsir de Dieu, dit par un très simple acquiescement : O Père éternel, mais toutefois ma volonté ne soit pas faite, ains la vostre*. * Lucae, xxn, 42. Et c'est l'importance, que l'ame fait cette résignation parmi tant de trouble, entre tant de contradictions et répugnances, qu'elle ne s'apperçoit presque pas de la faire ; au moins il luy est advis que c'est si languidement, que ce ne soit pas de bon cœur ni comme il est

ii8 Traitté de l'Amour de Dieu

convenable : puisque ce qui se passe alhors pour le bon playsir divin se fait non seulement sans playsir et contentement, mays contre tout le playsir et contentement de tout le reste du cœur ; auquel l'amour permet bien de se plaindre, au moins de ce qu'il ne se peut pas plaindre, et de dire toutes les launentations de Job et de Hieremie, mais a la charge que tous-jours le sacré acquiescement se fasse dans le fond de l'ame, en la suprême et plus délicate pointe de l'esprit. Et cet acquiescement n'est pas tendre ni doux, ni presque pas sensible, bien qu'il soit véritable, fort, indomptable et très amoureux ; et semble qu'il soit retiré au fin bout de l'esprit, comme dans le dongeon de la forteresse, ou il demeure courageux, quoy que tout le reste soit pris et pressé de tristesse. Et plus l'amour en cet estât est desnué de tout secours, abandonné de toute l'assistence des vertus et facultés de l'ame, plus il en est estimable de garder si constamment sa fidélité.

Cette union et conformité au bon playsir divin se fait ou par la sainte résignation ou par la tressainte indifférence. Or, la résignation se prattique par manière d'effort et de sousmission : on voudroit bien vivre en lieu de mourir ; néanmoins, puisque c'est le bon playsir de Dieu qu'on meure, on acquiesce. On voudroit vivre s'il playsoit a Dieu, et de plus on voudroit qu'il pleust a Dieu de faire vivre ; on meurt de bon cœur, mais on vivroit encor plus volontier ; on passe d'asses bonne volonté, mais on demeureroit encor plus affectionne♦Cap. II, 10 ; juxta ment. Job en ses travaux fait l'acte de résignation * ; Si nous avons receu les biens, dit il, de la main de Dieu, pourquoy ne soustiendrons nous les peynes et travaux qu'il nous envoyé ? Voyés, Theotime, qu'il parle de soustenir, supporter et endurer. Co7nme il a pieu au Seigneur, ainsy a-il esté fait ; le nom du * Job, 1, 21. Seigneur soit béni * .' ce sont des paroles de résignation et acceptation, par manière de souffrance et de patience.

Livre IX. Chapitre iv. îig

DE L UNION DE NOSTRE VOLONTE AU BON PLAYSIR DE DIEU

La résignation préfère la volonté de Dieu a toutes choses, mais elle ne laisse pas d'aymer beaucoup d'autres choses outre la volonté de Dieu. Or l'indifférence est au dessus de la résignation, car elle n'ayme rien sinon pour l'amour de la volonté de Dieu ; si que aucune chose ne touche le cœur indiffèrent, en la présence de la volonté de Dieu. Certes, le cœur le plus indiffèrent du monde peut estre touché de quelque affection tandis qu'il ne sçait encor pas ou est la volonté de Dieu : Eliezer, estant arrivé a la fontaine de Haran, vid bien la vierge Rebecca et la treuva sans doute trop plus belle et aggreable ; mais pourtant il demeura en indifférence jusques a ce que, par le signe que Dieu luy avoit inspiré, il conneut que la volonté divine l'avoit préparée au filz de son maistre, car alhors il luy donna les pendans d'aureilles et les brasseletz d'or*. Au *Gen., xxiv,i6-22. contraire, si Jacob n'eust aymé en Rachel que l'alliance de Laban, a laquelle son père Isaac l'avoit obligé, il eust autant aymé Lia que Rachel, puisque l'une et l'autre estoit esgalement fille de Laban, et par conséquent la volonté de son père eust esté aussi bien accomplie en l'une comme en l'autre ; mais parce que, outre la volonté de son père, il vouloit satisfaire a son goust particulier, amorcé de la beauté et gentillesse de Rachel, il se fascha d'espouser Lia et la print a contrecœur par résignation.

Le cœur indiffèrent n'est pas comme cela, car sachant que la tribulation, quoy qu'elle soit laide, comme une

I20 Traitté de l'Amour de Dieu

autre Lia, ne laisse pas d'estre fille, et fille bienaymee du bon playsir divin, il l'ayme autant que la consolation, laquelle néanmoins en elle mesme est plus aggreable ; ains il ayme encor plus la tribulation, parce qu'il ne void rien d'aymable en elle que la marque de la volonté de Dieu. Si je ne veux que l'eau pure, que m'importe-il qu'elle me soit apportée dans un vase d'or ou dans un verre, puisqu'aussi bien ne prendrois-je que l'eau ? ains je l'aymeray mieux dans le verre, parce qu'il n'a point d'autre couleur que celle de l'eau mesme, laquelle j'y vois aussi beaucoup mieux. Ou'importe-il que la volonté de Dieu me soit présentée en la tribulation ou en la consolation ? puisqu'en l'une et en l'autre je ne veux ni ne cherche autre chose que la volonté divine, laquelle y paroist d'autant mieux qu'il n'y a point d'autre beauté en icelle que celle de ce tressaint bon playsir éternel. Héroïque, ains plus qu'héroïque, l'indifférence de l'incomparable saint Paul : Je suis pressé, dit il aux

* Cap. 1, 23, 24. Philippiens *, de deux costés ; ayant désir d'estre

deslivré de ce cors et d'estre avec Jésus Christ, chose trop plus meilleure, mais aussi de demeurer en cette vie pour vous. .En quoy il fut imité par le

* Epist. iii.adBas- grand Evesque saint Martin* qui, parvenu a la fin de

sa vie, pressé d'un extrême dcsir d'aller a son Dieu, ne laissa pas pourtant de tesmoigner qu'il demeureroit aussi volontier entre les travaux de sa charge pour le bien de son cher troupeau ; comme si après avoir chanté ce cantique :

Qîie vos pavillons souhaitables, O Dieu des armées redoutables, Helas, a bon droit sont aymés ! Mon ame fond d'ardeur extrême, Et mes sens se pasfuent de mesme Apres vos parvis reclamés; Mon cœur bondit, ma chair ravie

* Pi. Lxxxiii, i-",. Saute après vous. Dieu de la vie* I

il vinst par après a faire cette exclamation : « O Seigneur, néanmoins, si je suis encor requis au service du

Livre IX. Chapitre iv. 121

salut de vostre peuple, je ne refuse point le travail ;

vostre volonté soit faite *. » Admirable indifférence * Matt., vi, 10.

de l'Apostre, admirable celle de cet homme apostolique !

Hz voyent le Paradis ouvert pour eux, ilz voyent mille

travaux en terre ; l'un et l'autre leur est indiffèrent au

choix, et n'y a que la volonté de Dieu qui puisse donner

le contrepoids a leurs cœurs : le Paradis n'est point

plus aymable que les misères de ce monde si le bon

playsir divin est également la et icy ; les travaux leur

sont un Paradis si la volonté divine se treuve en iceux,

et le Paradis un travail si la volonté de Dieu n'y est

pas, car, comme dit David *, ilz ne demandent ni au * Ps. lxxm, 25.

ciel ni en la terre que de voir le bon playsir de Dieu

accompli : O Seigneur, qu'y a-il au ciel pour moy,

ou que veux-je en terre sinon vous ?

Le cœur indiffèrent est comme une boule de cire entre les mains de son Dieu, pour recevoir semblablement toutes les impressions du bon playsir éternel ; un cœur sans choix, également disposé a tout, sans aucun autre object de sa volonté que la volonté de son Dieu ; qui ne met point son amour es choses que Dieu veut ains en la volonté de Dieu qui les veut : c'est pourquoy, quand la volonté de Dieu est en plusieurs choses, il choysit, a quel prix que ce soit, celle ou il y en a plus. Le bon playsir de Dieu est au mariage et en la virginité ; mais parce qu'il est plus en la virginité le cœur indiffèrent choysit la virginité, quand elle luy devroit couster la vie, comme elle fit a la chère fille spirituelle de saint Paul, sainte Tecle, a sainte Cécile, a sainte Agathe, et mille autres. La volonté de Dieu est au service du pauvre et du riche, mais un peu plus en celuy du pauvre ; le cœur indiffèrent choysira ce party. La volonté de Dieu est en la modestie exercée entre les consolations, et en la patience prattiquee entre les tribulations ; l'indiffèrent préfère celle-cy, car il y a plus de la volonté de Dieu.

En somme, le bon playsir de Dieu est le souverain object de l'ame indifférente : par tout ou elle le void elle court a l'odeur de ses parfums"^, et cherche tous- * Cant., i, 3.

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