Le Lendemain de la victoire - scènes socialistes (page 4)
(La foule remplit la rue et pousse des cris.)
DÉMOPHILE.
Mettez-vous donc à l’œuvre.
PROTAGORAS.
Séparons-nous. Nous formons un groupe qu’on pourrait trouver suspect.
(Démophile et Protagoras s’éloignent. Phébus monte sur une borne et se met en devoir de haranguer.)
UN HOMME DU PEUPLE.
Qu’est-ce qu’il veut celui-là ?
PHÉBUS.
Mes amis…
AUTRE HOMME DU PEUPLE.
Tiens, c’est Phébus… Veux-tu te cacher !
VOIX DANS LA FOULE.
À bas le réactionnaire ! C’est un aristocrate ! Faisons justice ! (On le fait descendre ; il est hué et un peu battu.)
UN ÉTUDIANT.
Citoyens, soyons généreux. Il nous a trahis, mais il nous avait rendu des services. Que ses services et ses talens le protègent, et qu’il s’en aille en paix chanter l’amour !
VOIX DANS LA FOULE.
Il mérite une punition !
L’ÉTUDIANT.
C’est un vieillard. Pardonnons en lui les faiblesses de l’âge et les écarts du génie. (Bas à Phébus.) Monsieur, je vous demande bien pardon, mais c’est pour vous sauver. (Haut.) Va, le peuple te pardonne ! Ta carrière politique est finie, fais-toi oublier. (Il le pousse par les épaules assez impoliment. Rires et huées.)
PHÉBUS.
Mon jour n’est pas encore venu.
IX. Chez M. Dupuis.
JEAN DUPUIS.
Mais comment ça s’est-il fait ?
denis dupuis.
Eh ! mon Dieu, comme toujours. La garde nationale s’est divisée : les uns n’ont pas obéi au rappel, les autres ne se sont pas entendus. Ils ont fini par se laisser entourer et désarmer. La troupe, travaillée de longue main, a manqué d’énergie et de discipline. On dit que plusieurs officiers ont été tués par leurs propres soldats. Des compagnies entières ont tourné. Enfin, il n’y a plus de gouvernement, et la révolte triomphe partout. Des atrocités ont déjà été commises.
mme dupuis.
Sauvons-nous ! je vous en prie, messieurs, sauvons-nous !
denis dupuis.
Les barrières sont fermées, et d’ailleurs, où aller ?
eulalie.
Ma mère, prenez courage et prions Dieu.
mme dupuis.
Oui, mon enfant. Ah ! que j’ai peur ! Et ton mari qui ne rentre pas ! que tu dois être malheureuse !
eulalie.
J’ai mis Valentin sous la protection de la sainte Vierge. Je prie et j’espère.
jean dupuis.
Ma chère nièce, tu es bien heureuse de conserver une confiance si peu justifiée, car…
eulalie.
Permettez, mon bon oncle ; le moment n’est pas très favorable pour continuer nos controverses. Espérez toujours que les sergens de ville et les soldats sauveront le monde, et ne me donnez pas le chagrin de vous entendre nier Dieu, quand sa main s’abaisse sur vous aussi bien que sur moi.
jean dupuis.
Il est vrai que je suis probablement ruiné cette fois comme tout le monde. Je doute que les affaires reprennent de si tôt. Dans quel état sera la Bourse demain !
denis dupuis.
Je compte sur 50 francs de baisse.
m. delorme.
Quel malheur !
jean dupuis.
Oui, et il y a deux jours le cinq était au pair. J’avais même acheté.
m. delorme.
Vous aviez acheté ? quel malheur !
jean dupuis.
Et les chemins de fer, et les canaux, et les usines, et tout ! Il n’y aura pas moyen de réaliser un centime.
m. delorme.
Pas moyen !
denis dupuis.
Ce sera une crise terrible.
m. delorme.
Terrible !
jean dupuis
Cependant je ne crois pas que la partie soit perdue. Après tout, il n’est pas possible que la grande et belle civilisation française succombe aux assauts que lui livrent quelques sauvages ignorans. Ces hommes-là seront captivés et vaincus par les lumières de la vérité. Il ne faut point les irriter par une résistance trop prompte. Dès qu’ils seront aux affaires, ils s’arrêteront d’eux-mêmes devant la merveilleuse organisation qu’ils veutent détruire. Ouvrons-leur les bras, laissons-leur les places, nous en ferons des conservateurs. (Clameurs et coups de fusil dans la rue.) Qu’est-ce ?
Mme dupuis.
Ah ! mon Dieu ! vite des bougies, des chandelles, on fait illuminer.
jean dupuis, regardant.
On arbore le drapeau rouge. Il en faut mettre un ici.
denis dupuis
Quelle humiliation !
jean dupuis
Il s’agit bien de cela ! Hurlons avec les loups jusqu’à ce que nous puissions lâcher les chiens. L’humiliation serait d’être dévoré par ces brutes. Eulalie, prépare-nous des chiffons rouges.
eulalie
Sainte Vierge ! sainte Vierge ! sauvez mon mari.
Mme dupuis
Des lumières partout ! Le peuple s’avance avec des fusils et des torches.
jean dupuis
N’ayez donc pas peur. Demain, la tranquillité sera rétablie, et, dans huit jours, tous ces casseurs de vitres seront sergens de ville. Là… vous voyez bien qu’ils passent.
(Entre Fritz.)
denis dupuis
Qu’y a-t-il ?
fritz
Ah ! monsieur ! M. Valentin…
tous
Eh bien ?
fritz
Il va se faire massacrer.
eulalie
Grand Dieu ! Où est-il ? J’y cours.
fritz
Madame, je ne sais pas ce qu’il est devenu. Le peuple voulait démolir l’église.
eulalie
Et Valentin était là ?
fritz
Oui, tout seul contre cette foule. Il tenait une hache arrachée à l’un des insurgés, et, debout sur le seuil, plein de colère, terrible à voir, il les faisait reculer. On lui a tiré vingt coups de fusil sans l’atteindre. Les insurgés admiraient son courage. Plusieurs lui disaient : Retirez-vous, on ne vous fera point de mal ; mais il ne répondait qu’en criant à ceux qui avaient du cœur de se joindre à lui. Il restait seul.
Eulalie.
Oh ! mon cher Valentin !
jean dupuis, bas.
Quel fou !
Fritz.
Enfin, ils lui ont jeté une corde et l’ont fait tomber. Alors, tandis que les uns se précipitaient dans l’église, les autres se sont emparés de lui et l’ont emmené. Je n’ai pu en voir davantage, je me suis enfui. (Entre Valentin.)
Eulalie.
Ah ! Valentin ! que Dieu soit béni !
Mme Dupuis.
Mon fils, n’êtes-vous point blessé ?
Jean Dupuis.
Eh bien ! où en est-on ?
M. Delorme.
Ah ! monsieur de Lavaur, quel malheur !
Denis Dupuis.
Comme il est pâle !
Eulalie.
Valentin, tu nous apportes quelque nouvelle terrible !
Valentin, à Eulalie.
Es-tu soumise à la volonté de Dieu ?
Eulalie.
Oui, parle.
Valentin.
Sais-tu qu’il faut baiser sa main, lorsqu’elle nous frappe, lorsqu’elle anéantit tout le bonheur que nous possédions, tout celui que nous avions rêvé, lorsqu’elle nous dépouille et lorsqu’elle écrase nos cœurs ?
Eulalie.
Je le sais, je le crois, tu peux tout dire.
Valentin.
Mon Dieu ! si j’ai formé un juste dessein, secourez-moi !
Eulalie.
Ah ! ce que tu crains de m’apprendre, je l’ai prévu. Tu veux aller combattre jusqu’à la victoire ou jusqu’à la mort, et tu viens me dire adieu. Eh bien ! tu connais ton devoir, tu l’as médité long-temps, je ne te détournerai pas de le remplir. Je ne pleurerai point, je ne t’arrêterai point, je ne t’embarrasserai point. Moi, je puis t’aimer plus que tout au monde ; toi, tu dois m’aimer moins que ta patrie. (Elle se jette à son cou.) Adieu ! Ta sainte mère m’a choisie et m’a donnée à toi dans ces jours de deuil pour être digne de ton cœur et du sien. Je resterai près d’elle, je la servirai, je l’aimerai. Je te promets, tant que tu vivras, de ne point mourir de douleur.
VALENTIN.
N’attends plus tes consolations que du ciel. C’est là maintenant que ma mère prie pour toi et te bénit.
EULALIE.
Elle est morte !
VALENTIN.
Morte assassinée, près de mon père assassiné, dans sa maison pillée et détruite par le feu !
Mme DUPUIS.
Ah ! mon Dieu !
DENIS DUPUIS.
Pauvre Valentin !
JEAN DUPUIS.
C’est impossible !
VALENTIN.
Je n’ai pu retrouver leurs corps. Il ne me restera pas même un tombeau.
JEAN DUPUIS.
La ville est donc au pillage ?
VALENTIN.
À peu près. Il y a en ce moment vingt incendies.
M. DELORME.
Quel malheur !
JEAN DUPUIS.
Adieu.
DENIS DUPUIS.
Où vas-tu, mon frère ?
JEAN DUPUIS.
Je vais mourir sur les ruines de ma propriété.
DENIS DUPUIS.
Mais…
JEAN DUPUIS.
Ne me retiens pas. (Il repousse son frère et sort.)
M. DELORME.
Monsieur Dupuis, monsieur Dupuis, n’oubliez pas de prendre du ruban rouge. (Il sort.)
X.
VALENTIN. Nous n’avons pas un moment à perdre, écoutez-moi. Eulalie, dans ces tristes momens dont tu te souviens, quand nous cherchions d’avance à élever nos cœurs au-dessus des périls que je prévoyais, je n’ai rien imaginé d’épouvantable et d’affreux que l’événement ne dépasse déjà. Tout s’écroule, la société succombe ; elle est pleinement au pouvoir des scélérats et des fous. Il n’y a plus de pouvoir, plus de lois, plus de force, plus de raison qui se fasse écouter ; mais, quand le monde entier courberait la tête honteusement sous l’empire de ces monstres, moi je ne la courberai pas. Ils pourraient m’offrir la paix quelque part dans un asile respecté de leurs fureurs, la paix et toi, et vous tous, ils me rendraient mon père et ma mère, que je n’accepterais pas. Tout ce qu’ils veulent détruire, je le veux conserver ; tout ce qu’ils veulent abattre, je le veux maintenir ; tout ce qu’ils nient, je le crois, et tout ce qu’ils blasphèment, je l’adore. Je ne renfermerai point ma foi dans le secret de mon âme. Je la confesserai hautement devant la multitude des impies, des furieux et des lâches. Mon devoir est de combattre et de mourir pour la religion, pour la famille, pour le pouvoir. Je ne laisserai point ce malheureux pays s’endormir et s’abrutir sous le joug d’une stupide et infâme terreur. Notre seule espérance est maintenant dans la guerre civile, je vais voir si ce dernier effort est possible, et s’il reste quelque forêt, quelque rocher où je puisse, comme Pélage, emporter l’âme de la patrie. L’âme de la patrie, c’est la loi de Jésus. Ceux qui la nient et la veulent éteindre ne sont pas mes concitoyens. Je ne les connais plus. Le fer à la main, ils viennent m’imposer des lois pires que l’esclavage et la mort. Le fer à la main, je revendique contre eux ma liberté, mes autels et le sol sacré où dorment vingt générations de mes pères.
DENIS DUPUIS.
Mon fils, j’honore votre courage, et, sans y mettre autant d’énergie, je pense comme vous ; mais est-il temps de prendre un si grand parti, et ne voulez-vous point voir ce que ceci deviendra ?
VALENTIN.
Dieu veuille qu’il ne soit pas trop tard ! Nous sommes complètement envahis. Je ne doute pas que la sédition qui triomphe ici aujourd’hui ne triomphe en même temps sur presque tous les points du territoire.
DENIS DUPUIS.
Ainsi, vous voulez nous abandonner ?
VALENTIN.
Je n’ai nul autre moyen de tous défendre. Si je reste, je serai certainement arrêté cette nuit.
EULALIE.
Hâte-toi de partir.
VALENTIN.
Chère amie, ce n’est pas la permission de fuir que je demande, c’est celle de combattre. Un lien me retient ; toi seule le peux briser. Je n’ai plus de père, et Dieu, dans sa miséricorde, contre laquelle nous avons failli murmurer, nous a pris notre seul enfant. Il faut à présent que je puisse me considérer comme n’ayant plus d’épouse. Donne-moi cette liberté que les femmes fortes du moyen-âge donnaient à leurs maris lorsqu’ils avaient pris la croix ; car, si tu peux y consentir, je prends la croix aujourd’hui pour toujours. Je la prends pour la défaite et pour la victoire, afin de rester, quoi qu’il arrive, un soldat de Dieu, et que ma main, si elle laisse tomber l’épée, puisse encore porter l’Évangile. Que ferons-nous, si nous ne répandons que la mort ? Il faut pouvoir répandre aussi le pardon.
EULALIE.
Va, tu n’appartiens plus qu’à Dieu. Il avait lui-même formé nos liens, qu’ils soient rompus pour lui. (Elle retire de sa main l’anneau nuptial et le donne à Valentin.) La chaîne sainte qui nous unissait n’attache plus désormais que nos âmes.
VALENTIN.
Elle subsistera durant l’éternité. Donne-moi ta main, ma sœur ; reçois ce dernier baiser et cette dernière étreinte. Dieu, qui nous avait unis et qui nom sépare, nous réunira de nouveau. Nous ne sommes plus une seule chair, mais nous n’aurons jamais qu’un cœur. Grand Dieu ! vous connaissez notre amour, et vous voyez le sacrifice que nous vous faisons. Je me voue avec elle et je la voue avec moi pour vous servir jusqu’à la mort dans la pauvreté, dans la chasteté et dans la souffrance.
EULALIE.
Dieu accepte l’offrande et m’en donne le prix. Ne crains plus rien pour moi. Mon âme peut à présent braver toutes les terreurs, et je regarde la mort comme un passage que j’ai déjà franchi.
VALENTIN.
Quitte ce vêtement, prends celui des pauvres veuves ; couvre ton père et ta mère des habits que nous tenions en réserve pour les indigens. Pendant quelques jours encore, la pauvreté sera une sauvegarde. Je vais moi-même m’habiller en ouvrier, et je vous conduirai chez des chrétiens qui ne vous trahiront pas. Mon père, vous avez été quelquefois importuné du grand nombre de pauvres qui venaient ici. Plusieurs accourront sans doute prochainement pour piller ; mais il en est dans le nombre qui vous sauveront la vie.
DENIS DUPUIS.
Je suis atterré.
Mme DUPUIS.
Ne perdons pas de temps.(ils sortent par une porte du fond.)
FRITZ.
Monsieur, deux hommes du peuple, détachés d’une foule considérable qui est dans la rue, vous ont demandé et montent ici. Ils sont armés.
VALENTIN.
Ouvrez-leur la porte, et, pendant que je les occuperai, tâchez de faire évader ma femme et ses parens. Si vous les sauvez, vous me sauverez plus que la vie.
FRITZ.
Monsieur, vous m’avez traité en ami plus qu’en serviteur ; s’il le faut, je mourrai pour vous. Je déteste les excès que je vois commettre. Cependant sachez que j’aime la liberté et l’égalité, et que je suis de cœur avec mes frères. Vive la république !
VALENTIN.
C’est bien. Vos frères ne tarderont pas sans doute à venir piller ici ; faites votre part. Je vous donne tout ce que vous pourrez prendre. (Fritz sort.) Ils ne sont pas tous ingrats, mais tous sont fous.
(Entrent Griffard et un ouvrier.)
XI.
L’OUVRIER.
Comte de Lavaur, me reconnaissez-vous ?
VALENTIN.
Vous êtes l’insurgé blessé de 1848 qui a été soigné et caché quelques jours chez moi.
L’OUVRIER.
Oui, et qui est parti sans prendre congé.
VALENTIN.
Avez-vous cru que je vous livrerais ?
L’OUVRIER.
Je vous connais mieux. J’ai voulu échapper à vos discours, parce qu’ils affaiblissaient mes colères. Dès notre premier entretien, je vous ai déclaré que je nourrissais contre la société une haine irréconciliable, et que je la poursuivrais d’une guerre éternelle et sans merci.
VALENTIN.
Je m’en souviens.
L’OUVRIER.
Vous m’avez sauvé cependant.
VALENTIN.
l’ai trouvé en vous beaucoup d’ignorance, beaucoup de passion et quelque générosité. Je vous ai plaint, j’ai cru que je parviendrais à vous éclairer. Je me suis sans doute trompé.
L’OUVRIER.
Plus que vous ne pensez.
VALENTIN.
Je continue de vous plaindre et je ne regrette pas mon erreur.
L’OUVRIER.
Comme il vous plaira. Voici ce qui m’amène. Vous êtes proscrit. Les agens du gouvernement provisoire sont à votre porte, où mes compagnons les retiennent. Je viens à mon tour vous protéger.
VALENTIN.
Avez-vous ce pouvoir ?
L’OUVRIER.
Plusieurs se disent et se croient les maîtres. Il n’y en a pas d’autre que moi. Je suis celui qu’on appelle le vengeur !
VALENTIN.
Ah ! c’est vous ?
LE VENGEUR.
C’est moi.
VALENTIN.
Après ce qu’on dit de vous et ce que j’en sais, je suis surpris de ne point vous trouver ingrat.
LE VENGEUR.
On ne dit rien de trop, et vous ne savez pas tout ; mais que j’agisse par sentiment ou par politique, ne vous en occupez point. Sachez seulement que vous êtes libre. Ils font, je crois, un dictateur là-bas, à l’Hôtel-de-Ville. Le dictateur est moins en sûreté que vous. Malheur à qui viendrait vous toucher sous ma main !
VALENTIN.
Quel que soit votre pouvoir, vous ne me sauverez pas malgré moi. Je n’accepte la liberté qu’à deux conditions.
LE VENGEUR.
Faites-les connaître.
VALENTIN.
Ma femme et ses parens, qui sont ici, seront conduits hors de la ville, dans l’asile qu’ils désigneront.
LE VENGEUR.
Je l’accorde, et même ils emporteront ce qui leur plaira.
VALENTIN.
Je vous remercie pour les vieillards. Quant à ma femme, elle n’emportera comme moi que ses vêtemens. Nous ne possédons pas autre chose. Nous donnons tout.
LE VENGEUR.
À qui ?
VALENTIN.
Dans l’avenir, à Dieu ; dans le présent, à ceux qui nous dépouillent. Désormais la comtesse de Lavaur n’a besoin que d’une aiguille ; moi, je n’ai besoin que d’une épée.
LE VENGEUR.
Je vous comprends. Est-ce tout ?
VALENTIN.
Je veux que vous me compreniez bien. Je suis gentilhomme et j’ai mes scrupules. Vous comprenez bien que je n’accepte la liberté que pour vous faire la guerre, et que je vous la déclare éternelle. Fugitif et blessé, vous m’avez loyalement dit que vous ne déposeriez pas les armes. Proscrit à mon tour, je vous en dis autant. Si vous n’avez pu pardonner à la société des torts qu’avec plus de grandeur d’âme vous auriez soufferts et qu’avec plus d’instruction vous auriez excusés, je me révolte à meilleur droit contre vos maximes insensées et contre vos desseins sauvages. Vous n’êtes à mes yeux que des fous ou des scélérats. Si j’étais le maître, je vous plongerais dans les cachots, ou je vous rejetterais au-delà des mers dans un exil d’où vous ne sortiriez jamais. Je vous nie absolument tous les prétendus droits en vertu desquels vous êtes devenus ce que vous êtes. Vous n’avez de droit qu’au châtiment.
LE VENGEUR.
Comte de Lavaur, je vous avertis que vous me bravez sans péril ; j’ai besoin de vous. Ne vous étonnez point. Ce que j’attends de vous, vous êtes disposé à le faire. Je ne défends ni la vertu des révolutionnaires, ni la sainteté de leur mission. Je pratique les hommes de plus près que vous, et je sais ce que j’en pense. Je vois les choses, je vois où elles vont, je me propose de les pousser loin. Je suis au-dessus de tous les argumens comme de tous les remords. Je ne ferai pas non plus le procès à la société, le procès est fait. Elle est jugée, jugée à mon tribunal depuis long-temps. Vous direz qu’elle vaut mieux que son juge, et que je ne suis pas un juge légitime. C’est votre doctrine, ce n’est pas la mienne ; ce n’est pas non plus celle de la société, car je tiens d’elle-même, de ses professeurs officiels, que l’homme relève uniquement de sa propre raison ou de son instinct.
VALENTIN.
Les insensés !
LE VENGEUR.
Parfaitement insensés à votre point de vue, au mien parfaitement sages ; mais nous ne discuterons pas ce point de philosophie. Il serait long à vider entre nous, et nous avons autre chose à faire. Je dis donc que la société est jugée, au moins par moi. Je dis qu’elle est vaincue, que j’ai le pied sur sa gorge, qu’elle ne se relèvera pas. Sans contester à la société aucune de ses vertus, vous avouerez qu’elle a dû se donner quelques torts pour mériter de tomber entre mes mains.
VALENTIN.
Oui ; elle vous a enfantés dans ses adultères, et vous avez grandi pour sa punition. Dans ses larmes et dans ses repentirs, elle enfantera des saints qui grandiront pour son salut. Ceux-là peut-être sont déjà nés, et peut-être même déjà sont des hommes. Ils vous replongeront au sein des ténèbres, d’où le crime de l’esprit ne vous a tirés que pour multiplier les crimes ignobles de la main. Vous commettrez beaucoup de méfaits et beaucoup de forfaits. Vous entasserez les ruines. Vous ferez périr beaucoup d’innocens. Vous ne parviendrez pas à fonder un gouvernement, vous n’échapperez pas à la défaite et à la mort. Plus vous irez vite, moins vous irez loin. Si vous n’apparaissez que comme les instrumens d’une justice qui punit les crimes du monde, quelle sera votre punition, à vous ? L’intelligence ne vous manque point comme aux brutes que vous déchaînez. Vous savez donc ce que vous êtes et ce que vous faites. Vous savez qu’en un seul jour vous déployez plus d’égoïsme, vous commettez plus d’iniquités, vous opprimez plus d’innocentes victimes, vous répandez plus de sang et vous faites plus de misérables que vous n’en pouvez reprocher à la société dans le cours d’un siècle.
LE VENGEUR.
Eh bien ?
VALENTIN.
Eh bien ! il y a un Dieu.
LE VENGEUR.
C’est la question. Vous affirmez, je nie. Vous affirmez dans l’intérêt du bourgeois. Faisons venir un bourgeois ; demandons-lui s’il existe vraiment un Dieu qui défend de vendre à faux poids, de vivre en concubinage, de faire des livres athées et de tenir des discours menteurs. En dépit de Dieu, je me fie au bourgeois pour prolonger mon règne.
VALENTIN.
Quand Dieu a puni le blasphème, il écoute la prière. Il pardonne au coupable en faveur de l’innocent. Vous traverserez le monde, vous n’y régnerez point. Si l’épée ne peut vous abattre, une fronde vous abattra, et si la fronde manquait comme l’épée, s’il n’y avait plus sur la terre une ame assez fière pour vous haïr, un bras assez fort pour vous vaincre, Dieu saurait encore humilier votre orgueil et constater votre ignominie. Ne parlez plus de règne et d’empire. Vous ne deviendrez pas des législateurs, vous resterez des bandits, et vos noms, après avoir usurpé les pages de l’histoire, retourneront s’enfouir dans les registres de la police. Nous savons pourquoi vous voulez détruire la société : ce n’est pas qu’elle vous semble injuste et impure comme vous le dites, c’est qu’elle est au contraire trop juste encore et trop pure à votre gré. C’est que, malgré toute sa mollesse, tous ses relâchemens, tout le cynisme de sa folie et de son impudeur, elle ne peut s’oublier jusqu’à vous faire place, et ne saurait avoir en effet de place pour vous. Par vos passions, par vos appétits, par l’abjection de vos mœurs et de votre sottise, vous êtes au ban de tout ordre social possible. Votre conscience elle-même, d’accord avec celle du genre humain, vous défie de constituer une société où, restant ce que vous êtes, vous puissiez vivre un jour. Que n’a-t-on pas fait depuis quelque temps pour vous admettre dans la régularité de la vie civile ! On a abaissé toutes les barrières de la loi et celles mêmes de la morale ; on vous a donné tous les emplois, tous les honneurs, tout le pouvoir. Il y a une chose que cette misérable société n’a pu vous donner, c’est son estime, et une chose que vous n’avez pu faire, c’est de déguiser votre incapacité. Vous avez senti que le dégoût serait plus fort que la peur, et, comme des coupe-jarrets que vous êtes, vous n’avez usé du pouvoir que pour conspirer contre la société qui vous l’abandonnait.
LE VENGEUR.
Monsieur de Lavaur, vous croyez parler à un humanitaire, à un philosophe, à un démocrate, à un socialiste, et vous vous trompez étrangement. Je suis de votre avis sur tous ces gens-là. Je ne dirai pas qu’ils sont vicieux et méchans, j’ignore ce que c’est que vice et vertu ; mais ce sont des imbéciles. Je les connais, j’ai pensé comme eux, je me réserve d’en rire. Pour moi, je ne crois à rien, ni à la patrie, ni au progrès, ni à l’avenir, ni au bonheur, ni à Dieu, ni à l’humanité. Si j’aimais les hommes, je dirais comme vous, et je serais avec vous. Je n’aime pas les hommes, je les hais d’une haine infinie et insatiable. N’y en eût-il plus qu’un sur la terre, celui-là fût-il vous, devant qui j’éprouve je ne sais quoi qui m’étonne et qui n’est plus ma fureur, celui-là encore serait de trop ; et seul enfin, maître de la dernière vie, et l’ayant étouffée, je crois que je m’arracherais alors l’existence pour m’ôter mon dernier ennemi, et à l’infâme destin sa dernière victime. Tout m’a trompé, tout m’a menti ; je me suis trompé et menti à moi-même ; j’ai à venger sur le monde et sur moi d’indescriptibles tortures. Long-temps j’ai cherché à deviner l’énigme qui me tourmente. J’ai voulu m’avancer dans toutes les voies où j’ai cru que je trouverais la lumière et le bonheur. J’ai reconnu que l’œil de l’homme n’est pas fait pour la lumière, et que son cœur et ses sens se refusent au bonheur ; mais je goûte une sorte de joie à voir du sang, des débris, des larmes ; tout ce qui croule dans le monde m’apporte une espèce d’allégement. Il y a une chose qui me plaît dans votre religion, c’est l’annonce du jugement dernier. J’y voudrais être. Une société de moins est un poids de moins sur ma poitrine. Je me distrais à voir toujours une partie de cette stupide humanité creuser pour l’autre des gouffres où elle tombe elle-même ; cependant le spectacle de ses misères n’est qu’une faible compensation de l’horreur qu’elle m’inspire. Ah ! je n’ai pas choisi d’être homme. Si je le pouvais, je ne serais pas un homme : je serais un lion dans ces déserts où d’immondes reptiles habitent seuls les ruines des cités.
VALENTIN.
Je me souviens maintenant d’une parole que je vous ai dite autrefois : je vous ai annoncé que l’orgueil sauvage qui fermait vos yeux à la lumière de l’Évangile vous rendrait fou. Vous l’êtes.
LE VENGEUR.
Par conséquent, il est inutile que nous raisonnions davantage. Vous avez raison. Voici, en deux mots, le plan de ma folie, et pourquoi je vous apporte la liberté. Dans mon opinion, les saints que vous attendez, et qui doivent sauver le monde, tarderont fort à paraître. Je ne crains rien qu’une victoire trop facile et trop prompte. Vos bourgeois ne demanderont qu’à se soumettre, et nos chefs révolutionnaires et socialistes qu’à s’arranger avec eux. Les voilà pourvus, ils vont devenir conservateurs. Je ne l’entends point ainsi, et je veux donner à la bourgeoisie des chefs qui l’obligent à résister. L’énergie de vos convictions vous rend propre à ce rôle. Voulez-vous le remplit ?