Le Lendemain de la victoire - scènes socialistes (page 5)
VALENTIN.
Oui.
LE VENGEUR.
Dites adieu à vos parens.
VALENTIN.
Mes adieux sont faits. Vos satellites ont assassiné mon père et ma mère, et ma femme a pris l’habit des veuves pour ne le plus quitter.
LE VENGEUR.
Elle est jeune et belle, et vous vous aimiez : je vous plains tous deux.
VALENTIN.
Nous sommes chrétiens, et moins à plaindre que vous.
LE VENGEUR.
Peut-être que, si j’avais rencontré beaucoup d’hommes comme vous, mes pensées seraient autres. Donnez-moi la main.
VALENTIN.
Je serrerai votre main quand je n’y verrai plus de sang ; d’ici là, ne me touchez qu’avec votre poignard.
LE VENGEUR.
Vous êtes tel que je vous veux. (Montrant Griffard.) Cet homme va rester pour protéger la maison et ses habitans. Moi, je vous accompagnerai jusqu’aux portes de la ville. Sortons d’ici sans mystère, pour apprendre tout de suite aux dictateurs quel est leur pouvoir devant le mien. Plus d’un croit être ministre qui ne sera que juré du tribunal révolutionnaire. Ils s’attendent à régner dans les délices ; je les nourrirai d’angoisses et de sang.
VALENTIN.
Ô justice de Dieu !
LE
LENDEMAIN DE LA VICTOIRE.
SECONDE PARTIE.
I.
L’antichambre du général Galuchet.
FRITZ.
Vous ici, madame la comtesse !
EULALIE.
Je ne pensais pas vous y revoir, Fritz.
FRITZ.
J’y suis prisonnier, madame. Au moment de s’éloigner, M. le comte avait eu la bonté de me donner ce que je pourrais sauver du pillage. Étant alors moi-même socialiste, je comptais ne rien perdre. Hélas ! j’ai bientôt rencontré plus socialiste que moi. Ce Galuchet arrive avec sa bande, trouve la maison à son gré, s’y installe et s’empare de tout, moi compris. Il me traite comme un nègre et ne me donne pas de gages.
EULALIE.
Ne pouvez-vous chercher une autre place ?
FRITZ.
Où trouver une autre espèce de maître ? Il n’y a plus que ces gens-là qui aient des domestiques. Ah ! si j’étais libre ! Mais Galuchet me ferait fusiller. Ce monsieur veut un valet de chambre de bonne maison.
EULALIE.
Pourrai-je avoir une audience ?
FRITZ.
Madame la comtesse voit combien de gens attendent. Quelques-uns sont assez importans. Madame la comtesse me permet-elle une question ?
EULALIE.
Très volontiers.
FRITZ.
Est-ce que madame la comtesse a extrêmement besoin de parler à ce Galuchet ? Il est d’une insolence effroyable.
EULALIE.
J’ai une grâce à lui demander.
FRITZ.
Hélas ! madame, quand même il vous l’accorderait, je vous plains. Voir un pareil misérable dans le cabinet de M. le comte, à la place où M. le comte s’asseyait, avec une de ses robes de chambre sur le dos ; le voir là, dans cette maison, jadis si pure, entouré de va-nu-pieds, d’actrices et d’autres femmes qui parlent en public, quelle épreuve pour vous !
EULALIE.
Je pensais bien trouver le général Galuchet au milieu de ses amis. Quant à le voir dans cette maison… que la volonté de Dieu soit faite !
FRITZ, bas
Avez-vous des nouvelles de M. le comte ?
EULALIE.
Pas d’autres que celles qui courent.
FRITZ.
Si nous pouvions le rejoindre !
EULALIE.
Je ne puis abandonner mes parens, et l’intérêt de plusieurs orphelines que mon travail fait vivre me retient ici. C’est là ce qui m’amène auprès du général. On nous persécute ; j’ai besoin de sa protection. A-t-il pitié des pauvres ?
FRITZ.
Lui ! Pas un pauvre n’a mis le pied dans cette maison depuis que vous l’avez quittée. Quelques-uns des anciens sont venus, mais insolens comme le maître, et revêtus des dépouilles de leurs bienfaiteurs. Que madame la comtesse prenne garde d’en rencontrer un, si elle a intérêt à n’être pas reconnue.
EULALIE.
Commencez donc par ne plus m’appeler madame la comtesse.
FRITZ.
Mille pardons ! Ça fait tant de bien de parler un peu honnêtement !
EULALIE.
Vous annoncerez la citoyenne Dupuis, maîtresse de salle d’asile, qui vient présenter une pétition au général Galuchet.
FRITZ.
Grand Dieu !… Mais, madame, s’il vous insulte ?
EULALIE.
Que voulez-vous, mon pauvre Fritz ? je serai insultée.
FRITZ, à part.
Je n’ose lui dire de quelles insultes il est capable. (Haut.) Vous n’avez point l’air d’une socialiste. Il est homme à vous faire mettre en prison.
EULALIE.
Dieu alors prendra soin de mes orphelines, et moi je servirai les prisonniers. Allez, Fritz, je suis résolue à tenter l’aventure.
(Entre Libéria, grande jeune lillc, hardie et belle. Elle est vêtue avec luxe d’une espèce de costume antique, et coiffée d’un bonnet rouge. Tout le monde se lève. Elle remarque Eulalie.)
LIBERIA, à Fritz, désignant Eulalie.
Qui est cette femme ?
FRITZ.
Une pauvre maîtresse d’école qui demande la protection du général.
LIBERIA.
Je ne veux pas que le général la voie. Elle a toute la mine d’une intrigante. Dis-lui de s’en aller.
FRITZ.
Mais, citoyenne…
LIBERIA.
Qu’elle s’en aille ! Si je la retrouve ici, tu auras affaire à moi. (Elle traverse le salon, et entre chez Galuchet.)
FRITZ.
Madame, cette femme que vous venez de voir passer est la première actrice du grand théâtre. Elle a ici tout pouvoir, et elle m’ordonne de vous chasser. Croyez-moi, c’est un service qu’elle vous rend.
EULALIE.
Je vous comprends, Fritz, merci. Que Dieu prenne pitié de mes pauvres orphelines ! (Elle sort.)
PREMIER BOURGEOIS, à son voisin.
Vous aviez raison, le domestique la renvoie sur l’ordre que Libéria lui a donné. C’est une tigresse, cette Libéria !
SECOND BOURGEOIS.
Galuchet n’est pas malheureux ! une si belle personne et un si beau talent ! Quand on pense que Galuchet, il y a quatre mois, vendait des contre-marques à la porte du grand théâtre ! Je l’ai vu, moi qui vous parle, abaisser le marchepied de la voiture où Libéria montait avec le ministre des finances.
PREMIER BOURGEOIS.
Vous faites erreur, c’était le ministre de la justice.
SECOND BOURGEOIS.
C’était le ministre de la justice du 10 août ; mais, dans le cabinet du 7 octobre qui a suivi, c’était le ministre des finances. Ensuite, ç’a été Galuchet.
PREMIER BOURGEOIS.
Voilà de ces choses qu’on ne voit qu’en révolution… Ce qui m’étonne, c’est que Libéria n’ait pas essayé d’empaumer le consul ou le Vengeur.
SECOND BOURGEOIS.
Que voulez-vous qu’elle fasse des douze mille francs du consul ? Tandis que Galuchet, comme général en second de la force ouvrière, jouit d’un crédit illimité.
PREMIER BOURGEOIS.
Le commerce en sait quelque chose.
SECOND BOURGEOIS.
Quant au Vengeur, il se contente d’inspirer l’effroi. J’ai pu le voir un jour dans la caserne où il demeure, abordable à ses seuls soldats : c’est à faire frémir ! Il habite une chambre de huit pieds carrés, meublée d’une chaise et d’une paillasse. Il n’a pas quitté ses habits d’ouvrier.
PREMIER BOURGEOIS.
Était-il vraiment ouvrier ?
SECOND BOURGEOIS.
Qui le sait ? Beaucoup de personnes assurent qu’il a été carabin, d’autres disent clerc d’huissier, et d’autres journaliste.
PREMIER BOURGEOIS.
On le croit fou.
SECOND BOURGEOIS.
Une chose positive, c’est qu’il se refuse toute jouissance.
PREMIER BOURGEOIS.
Voilà, je l’avoue, ce qui m’étonne.
SECOND BOURGEOIS.
Et moi donc ! Dans un temps où personne n’est sûr de rien, saisissons la jouissance au passage. Si je le pouvais, je n’y manquerais pas. C’est la philosophie du jeune Galuchet. Il a mis la main sur tous les plaisirs en homme qui n’est pas certain d’en tâter long-temps. Ma foi ! je ne le blâme point.
PREMIER BOURGEOIS.
Nous le blâmerions que ce serait la même chose. Avouez que les gouvernans ne se gênent plus avec le public. Si un prince s’était permis une fois le quart de ce que Galuchet et cent autres font tous les jours…
SECOND BOURGEOIS.
Chut ! Vous en dites plus qu’il ne faut pour passer en jugement.
PREMIER BOURGEOIS.
Je n’ai plus que la vie à perdre, et je n’y tiens pas. Je suis ruiné. Ma pauvre boutique a été pillée hier.
SECOND BOURGEOIS.
Pourquoi l’aviez-vous ouverte ?
PREMIER BOURGEOIS.
Il faut bien tâcher de vivre. On disait que ceux qui n’ouvraient pas devenaient suspects. J’ouvre : quatre individus entrent, prennent de la marchandise, et m’offrent leurs signatures. Je leur demande au moins des bons d’état. Ils se mettent en fureur, et brisent tout. Comme ils avaient les ceintures de la force ouvrière, je viens demander satisfaction au général. J’aime encore mieux m’adresser à Galuchet qu’au Vengeur.
SECOND BOURGEOIS.
Vous croyez qu’il vous fera payer ?
PREMIER BOURGEOIS.
Peu… Ah ! elles nous coûtent, les révolutions ! Tel que vous me voyez, j’étais pourtant des plus chauds à crier : Vive la réforme !… Fichue bête !… Quand donc aurons-nous un bon maître qui pende tout, et fasse revivre le commerce ?
SECOND BOURGEOIS.
Prenez patience ; ce que nous voyons ne peut durer. La grande terreur de 93 n’a été qu’une affaire de dix-huit mois.
PREMIER BOURGEOIS.
Merci ! En dix-huit mois, on a le temps de mourir plus de trente-six fois, quand ce ne serait que de faim. Comment vivez-vous donc, vous ?
SECOND BOURGEOIS.
J’étais rentier. Flairant les sinistres, j’ai mis mon capital en sûreté aux États-Unis. Dès-lors, ne craignant plus pour personne, je me divertis assez. Vous imaginez que, quand la pièce sera finie, je serai content de l’avoir vue. J’en aurai de bonnes à conter en faisant ma partie de dominos. Je viens ici par curiosité. Il s’y passe de drôles de scènes, allez !
PREMIER BOURGEOIS.
Je présume que vous n’êtes pas marié.
SECOND BOURGEOIS.
Seul comme une truffe !… et bien content, je vous en réponds. Le bruit court que les gouvernans vont abolir le mariage. Je ne les approuve pas. Cependant il est de fait qu’ils éviteront par là bien de la peine à bien du monde.
PREMIER BOURGEOIS.
C’est vrai. Ils ont des idées qui ne seraient pas mauvaises.
SECOND BOURGEOIS.
Des idées vraiment philosophiques, monsieur !
PREMIER BOURGEOIS.
Oui, monsieur. Malheureusement ils appliquent cela d’une façon trop brutale. Par exemple, je ne leur en voudrais pas de l’extinction de la noblesse et de la grande propriété ; mais tuer à tort et à travers comme ils font, humilier les gens paisibles, ruiner le commerce, voila ce que j’appelle de la tyrannie.
SECOND BOURGEOIS.
Chut ! Ah ! la porte s*ouvre. Les audiences vont commencer. Vous aurez le plaisir d’expliquer votre affaire à Galuchet devant la belle Libéria.
PREMIER BOURGEOIS.
Comment ! elle est présente lorsqu’il reçoit ? C’est indécent.
SECOND BOURGEOIS.
Pour ce qui est des convenances, il s’en prive. Tiens, le voici.
GALUCHET, en robe de chambre, le cigare à la bouche.
Citoyens, salut et fraternité. Vous êtes bien aimables de venir me voir, mais je vous entendrai plus tard. Pour aujourd’hui, j’ai d’autres chiens à peigner. Les affaires de l’état m’accablent. Ainsi prenez vos cannes et vos chapeaux, et rentrez chez vous. Ceux qui sont pressés repasseront la semaine prochaine. Adieu, mes amis. Bien des choses à vos épouses, et vive la sociale ! (On entend des éclats de rire dans le cabinet.)
PREMIER BOURGEOIS.
Général, écoutez-moi.
GALUCHET.
Veux-tu me faire le plaisir de te taire et de filer ?
PREMIER BOURGEOIS.
On a pillé ma boutique.
GALUCHET.
Voilà quelque chose de rare.
PREMIER BOURGEOIS.
Ce sont vos soldats qui ont commis ce crime.
GALUCHET.
C’est que tu es un mauvais citoyen. Hors d’ici, ou je te fais empoigner !
PREMIER BOURGEOIS.
J’obtiendrai justice.
GALUCHET.
Tu vas obtenir une raclée.
PREMIER BOURGEOIS.
Il m’est dû plus de deux mille francs.
GALUCHET.
Qu’on solde monsieur tout de suite. Je règle son compte à cinquante coups de savate. Enlevez le bourgeois !
UNE VIEILLE, se précipitant vers Galuchet.
C’est lui, je reconnais la physionomie et la voix de son père. Ô mon fils !
GALUCHET.
Ma vieille, le tour est connu. Voilà déjà une douzaine d’ex je ne sais quoi qui prétendent m’avoir donné le jour. Je conçois qu’on se flatte d’être ma mère ; mais jamais je n’ai pu avoir tant de mères que ça. Trop est trop. Je te renie, quand même tu serais la vraie. (Les rires continuent.)
LA VIEILLE.
J’en mourrai !
GALUCHET.
Ne te gêne pas ; mais va mourir dehors. Que tout le monde sorte, et vite ! Laissez-moi m’occuper des affaires de l’état. (On se retire. Un vieillard reste.) Eh bien ! l’ancien, ne m’as-tu pas entendu ?
LE VIEILLARD.
J’ai quarante-cinq ans de service, j’ai été blessé vingt fois, j’ai assisté à trente batailles, et j’en ai gagné deux : j’étais lieutenant-général.
GALUCHET.
Sans vouloir t’offenser, mon vieux, j’en ai démoli qui te valaient bien.
LE VIEILLARD.
Plusieurs valaient mieux que moi. Je ne viens pas disputer de ton mérite et du mien. Je viens t’adresser une prière. Mon fils est en prison…
GALUCHET.
Tu es l’ex-général Hermann ? Ton fils m’a insulté ; tu ne le verras pas.
LE VIEILLARD.
Je te demande pardon pour lui.
GALUCHET.
Je ne pardonne rien à personne. Va-t’en.
LIBERIA.
Fais-lui grâce, à ce bonhomme ; laisse-lui voir son fils.
GALUCHET.
Non.
LIBERIA.
Je t’en prie, je le veux, accorde-lui cela pour l’amour de moi.
GALUCHET.
Il faut que je t’aime ! {Au général.) Eh bien ! tu verras ton fils. (À un de ses hommes.) Fais-lui donner un laissez-passer.
LE VIEILLARD.
Merci.
GALUCHET.
Ce n’est pas moi qui te fais cette grâce : c’est Libéria. Remercie-la.
LE VIEILLARD, avec effort.
Madame, je vous remercie. (Il se retire.)
GALUCHET, à Libéria
Ne me fais plus faire du sentiment, ça m’embête. Tous ces gueux d’aristos ne valent pas une parole de ta bouche. Celui-ci, que tu viens d’obliger, te méprise.
LIBERIA.
J’ai voulu juger de mon pouvoir sur toi ; je me moque du reste.
GALUCHET.
Fée ! comme tu m’ensorcelles !… Ah çà, causons politique. Eh ! les autres ! venez ici ! (Entrent Chenu, Griffard et Rheto.) Je n’ai pas besoin de toi, Rheto ; retourne à ta besogne, et ficelle-moi ça proprement. (Rheto se retire.)
CHENU.
Il est un peu vexé, l’ami Rheto.
GALUCHET.
Ça m’amuse. Je n’ai pas eu d’autre idée en le prenant pour secrétaire. Il voulait être ministre, et il se rappelle le temps où je vendais sa Lanterne dans les rues. Il est complètement coulé. — Dites-moi, mes amis, comment trouvez-vous que vont les choses ?
CHENU.
Pas bien. La réaction relève la tête.
LIBERIA.
Il me semble que le consul passe du côté des bourgeois.
GRIFFARD.
La chose devient visible.
CHENU.
Le peuple murmure. Il dit que la révolution ne marche point, et que le Vengeur s’endort.
GALUCHET.
Voilà précisément mon avis. Dans la force ouvrière, on n’est pas content non plus. On accuse le ministère de mollesse. Plusieurs ministres tourmentent les bons citoyens ; tous les jours, quelques-uns de nos amis sont destitués. Les conspirations s’ourdissent dans l’ex-garde nationale.
LIBERIA.
Il serait temps que le Vengeur prît la dictature.
GALUCHET.
Tu dis le mot, ma biche. Le consul est un avocat, un bavard, un joufflu. Je déteste les avocats, les bavards et les joufflus. Celui-ci, en outre, est plein de préjugés, il n’a pas d’imagination, toutes les idées lui font peur, on ne voit rien d’original paraître à son étalage. Bref, j’en ai assez. Il faut, comme dit ce phraseur de Rheto, une main ferme au gouvernail du vaisseau de l’état, et qu’on nous serve du neuf.
CHENU.
À bas le consul !
GRIFFARD.
Citoyen représentant, ce mot n’est pas parlementaire. — À propos, depuis que la constitution est votée, que faites-vous à la convention ?
CHENU.
Nous sommes bien sages, va. De petites séances de deux heures, une ou deux par semaine, pour voter des poursuites ou des sentences contre les collègues suspects ; point de discours, point de bruit, point d’interruptions, point de public… Il faudra finir par nommer des femmes pour qu’on jase un peu.
GRIFFARD.
J’ai envie d’y aller voir un de ces jours.
CHENU.
Ce n’est pas dangereux, mais ce n’est pas amusant.
GALUCHET.
On passe un moment agréable à regarder la figure raflée des anciens. Ils ne peuvent, malgré leurs efforts, se mettre au pas de la révolution. Eux qui marchaient les premiers, ils s’étonnent d’être distancés toujours. Cependant ils n’ont encore rien vu, du moins je l’espère. Venez ce soir dîner. Je vous lirai ce que je fais en ce moment rédiger par Rheto. Ce sont mes idées sur le gouvernement et sur l’avenir de l’humanité. Quand nos ci-devant exagérés entendront cela, ils se trouveront mal.
GRIFFARD.
À ce soir. Je vais rejoindre le Vengeur.
GALUCHET.
Fais-lui bien entendre qu’il faut qu’on marche, sacrebleu ! (À Libéria.) Allons au bois. Chenu, viens avec nous, tu nous feras rire. (Il chante.)
En chasse, et chasse heureuse !
Allons mon amoureuse,
Le pied dans l’étrier.
Chenu, ces vers-là sont meilleurs que les tiens.
CHENU.
Je ne fais plus de littérature. Je veux entrer à l’Académie comme homme politique.
GALUCHET.
C’est meilleur genre. Holà ! Fritz, mon habit !
II.
Place publique ; au fond, une église.
UN AGENT DU GOUVERNEMENT.
Que les délégués des divers corps d’état s’approchent et me déclarent, chacun à son tour, quelle profession et combien de citoyens de cette profession ils représentent.
PREMIER DÉLÉGUÉ.
Nous sommes ici quatre cents typographes, presque tous pères de famille. Les imprimeries sont fermées ; la suppression totale des journaux nous a plongés dans la plus profonde misère. Nous demandons qu’on rétablisse la liberté de la presse. La république sociale sait quels services nous lui avons rendus. Veut-elle nous laisser mourir de faim ?
L’AGENT.
Si la république sociale rétablissait la liberté de la presse, elle périrait elle-même. Quel est le typographe assez ennemi de la république sociale et de l’humanité pour vouloir mettre son art au service des royalistes et des réactionnaires ? Ce traître ne se trouve pas parmi vous.
LE DÉLÉGUÉ.
Quand nous combattions pour l’avènement de la république sociale, nous pensions qu’elle ne craindrait pas la discussion.
L’AGENT.
Elle ne la craint pas, elle la dédaigne, et elle agit sans discuter. Pensez-vous qu’il y ait de bonnes raisons à donner contre la république sociale ?